Enjeux et réalités de l'école maternelle

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Cet ouvrage dessine les entours et les contours d'une école maternelle que l'on ne réduise ni à une crèche ni à un pré-CP ni à une chambre d'enregistrement des inégalités socio-culturelles. Il met à mal un certain nombre d'idées reçues et vise à identifier clairement les enjeux et les réalités d'une école maternelle où rien ne justifie aucun renoncement. Ce livre propose en somme d'aider à mieux "discerner" l'école maternelle, de la sortir de ses errements pédagogiques, de ses fantasmes idéologiques.
Publié le : vendredi 1 janvier 2010
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EAN13 : 9782336280240
Nombre de pages : 147
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Un abécédaire de l’accomplissement humain Voici un livre remarquable. Consacré au sens et aux enjeux de l’école maternelle publique, il rappelle en mots simples et précis la fonction d’une institution décisive pour l’accomplissement de l’humanité en chaque enfant. L’abécédaire qu’il nous propose décline les registres de cet accomplissement multiforme. Il marque à la fois les finalités et les modalités du chemin proposé à l’être humain au seuil de la socialisation et de l’ouverture aux principaux champs de la culture comme de la vie commune. Pour tous ceux qui ont choisi d’enseigner, c’est-à-dire d’élever l’humanité au meilleur d’elle-même par l’instruction méthodique et l’éducation à la liberté qui en est l’âme vive, il constitue un précieux viatique. Mais aussi et surtout pour les parents qui entendent accompagner au mieux leurs enfants dans les premières découvertes du monde et de la vie, il donne des repères essentiels. L’école maternelle n’est pas et ne doit pas être une simple garderie. C’est l’étape première, et décisive, d’un long processus qui vise la maturité intellectuelle et morale, physique et artistique, de l’être qui devra exercer un métier -voire plusieurs-, jouer son rôle de citoyen, et agir en personne humaine apte à conduire sa vie lucidement. Une telle maturité fonde à l’évidence la liberté, cette liberté qui n’est pas seulement le droit de faire, mais aussi et surtout le pouvoir concret de faire. Cet être aura tout à la fois la dimension universelle d’un citoyen du monde qui ne borne pas son horizon aux limites géographiques de son paysage familier, et la dimension singulière d’une personne unique, appelée à conjuguer de façon originale les multiples possibilités de l’accomplissement, de l’épanouissement, selon une biographie dont il est à souhaiter qu’elle l’écrira aussi librement que possible. La référence à l’ « homme complet », avancée par la nécessaire utopie qui délivre des limites d’une époque et d’un lieu, doit rester la règle et le repère essentiel. Y compris dans des sociétés qui croient devoir bannir, au profit

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des mieux dotés, toute perspective d’émancipation, toute alternative au monde comme il va, englué dans ses injustices et les souffrances muettes qui blessent l’enfance et gâchent les possibles dont elle est riche. Souvenonsnous de Victor Hugo dans « Melancholia » : « Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ? » Bien sûr il ne faut pas se méprendre sur le sens de cette référence à l’« homme complet » dont rêvèrent les grands penseurs de la justice sociale. Elle ne signifie aucunement que tous les êtres humains doivent être coulés dans le même moule, unique, et se conformer à un même modèle d’accomplissement. Elle veut simplement déployer et donner à voir dans une sorte de maximum idéal l’éventail des possibles, sans que celui-ci soit d’emblée restreint par les conditions sociales. Sinon ces dernières tendent à faire de l’origine un destin. Pourquoi un enfant de milieu déshérité ne pratiquerait-il pas le piano classique ? Pourquoi le langage parlé dans la famille devrait-il modeler d’emblée celui du petit être qui se construit ? On pourrait multiplier les exemples. L’enfant, promesse d’humanité en acte, ne doit pas être l’héritier des limites de son milieu, mais celui du patrimoine de toute l’humanité. Pour cela il devient élève. Élève…un être qui s’élève. Non pour oublier ou mépriser l’apport propre de sa famille, mais pour le goûter dans un horizon qui le situe et le dépasse. Ainsi s’enclenche le déverrouillage des fatalités sociales dont l’œuvre de Zola souligna le poids presque inexorable. Pourquoi les pratiques culturelles familiales, pauvres ou riches, mutilées ou au contraire pleinement diversifiées, étroites ou amples, devraient-elles esquisser dès la petite enfance une sorte de clivage de l’humanité à venir ? On parle beaucoup aujourd’hui de la nécessité d’une « culture commune ». Très bien. Mais alors pourquoi une certaine politique aboutit-elle à méconnaître le rôle majeur, originaire même, de l’école maternelle dans l’accès à cette culture ? Il est clair que le sens de l’Ecole maternelle comme institution, comme effet d’une volonté politique au sens noble du terme, celui qui met en jeu la vie de la Cité, doit être de faire appel des inégalités qui sinon sont si promptes à produire leurs effets, à se reproduire presque mécaniquement. Les sociologues ont souligné cela de longue date. Parfois ils ont même douté

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que l’école républicaine puisse contrer ce mécanisme. Sur ce point, ils ont eu tort. L’école ne peut pas tout. Et les limites de son action, souvent constatées, ne sauraient lui être reprochées sans injustice. Il ne faut pas se tromper de diagnostic, ni de révolution. Celle de la société reste à faire, ce qui ne veut pas dire que l’on doit prendre son parti des éventuelles imperfections de l’école publique, et se refuser à toute réforme. Mais il s’agit de savoir quelles réformes produiront réellement un progrès, et non de consentir à certains faux-semblants dictés par l’idéologie usuelle qui relaie les intérêts économiques dominants. Les conditions sociales pèsent de tout leur poids dans le devenir de l’enfant, que ce soit économiquement, culturellement, et même psychologiquement du fait de l’intériorisation presque spontanée des repères familiers. Pour contrer ou relativiser ces déterminismes il faut des mesures spécifiques, le plus souvent conquises par des luttes menées sur le plan social et politique. Une politique sociale de l’enfance, un effort pour que la ville soit vecteur d’intégration libératrice et non d’exclusion aliénante, une intervention de l’Etat pour produire de l’égalité là où la loi du marché ne cesse de creuser l’inégalité, sont des exigences essentielles que nulle réforme pédagogique ne pourra jamais remplacer. Pour l’exemple, le souci de mettre tous les domaines de la culture à la portée de tous appelle un véritable volontarisme de la puissance publique. Souvenons-nous d’une démarche exemplaire. Celle qui déboucha sur la création du Théâtre National Populaire : Jean Vilar et Gérard Philippe, entre autres, y jouèrent les grands classiques dans les lieux les plus défavorisés. Souvenons-nous de la Gauche américaine pratiquant le « bussing » pour emmener les petits enfants noirs dans les écoles des quartiers blancs. L’apartheid culturel est aussi cruel et ravageur que l’apartheid social. Il en est tout à la fois un effet manifeste et un facteur de reproduction. La petite enfance, chacun le sait ou devrait le savoir, est décisive pour le développement et l’accomplissement de l’humanité dans l’homme. C’est le moment où les apprentissages sont les plus aisés et les plus rapides, où la sensibilité comme la première forme d’intelligence prennent leur premier essor, si du moins elles bénéficient des « incitations fonctionnelles » sur l’importance desquelles insistait le psychologue Henri Piéron. C’est donc le moment où se joue en grande partie la richesse de l’accomplissement

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humain : entre autres, richesse et aisance du langage, maîtrise du corps et des attitudes personnelles, savoirs pratiques et savoir faire techniques, autonomie de jugement et futur esprit critique, sensibilité esthétique et artistique, etc. Le livre qui nous est proposé ici insiste sur cette panoplie, éventail des registres par lesquels l’humanité se réalise, et par conséquent référence indispensable de l’institution scolaire, de l’éducation parentale, et des pouvoirs publics eux-mêmes. Car les responsabilités de la société, et des institutions scolaires qui ont en charge la formation, l’instruction, et cette part de l’éducation qui leur est liée, sont ici essentielles. A l’évidence, toute privatisation, en la matière, ferait jouer à plein l’inégalité sociale et renforcerait la logique de reproduction au détriment de la logique d’émancipation. C’est pour échapper à ce processus de reproduction de l’inégalité que l’école publique a été inventée, et qu’elle doit déployer son action à tous les niveaux du développement de l’enfant devenu élève. L’école maternelle en est le premier maillon, décisif à bien des égards. Ceux qui veulent la transformer en simple garderie sont en réalité les fossoyeurs de l’égalité des chances, si souvent invoquée mais si peu souvent prise en compte depuis que le prétendu libéralisme a envahi et subverti les politiques publiques d’éducation. Le passionnant abécédaire de l’Ecole maternelle présenté ici insiste sur des repères majeurs. Il souligne l’importance des finalités éducatives et pédagogiques qui doivent donner sens à la mission des maîtresses et des maîtres d’école, aujourd’hui comme hier et demain comme aujourd’hui. Il le fait de façon à la fois rigoureuse et ludique. Dans sa conception et sa réalisation, il se trouve parfaitement à la hauteur des enjeux qu’il assume. Il est temps de laisser la parole aux auteures de ce livre essentiel, et de s’engager en une promenade « buissonnière » qui rappellera des souvenirs, réaffirmera des idéaux sans lesquels ce monde ne serait que désespoir, redonnera vie aux espérances les plus nécessaires. On y admirera entre autres la dialectique entre la richesse d’une expérience concrète et l’ampleur d’une compréhension théorique des enjeux et des pratiques émancipatrices qui les assument.

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Merci à Françoise Demougin, Claudie Canat, et Carole Rousseau-Elbaz, de nous faire partager ainsi la quintessence de leur réflexion, de leur dévouement multiforme, ainsi que leur résolution à sauver une institution qui est, entre autres, l’honneur de la République. Longue vie à l’Ecole Maternelle publique et laïque. Laïque en effet, car lorsqu’il s’agit d’élever à la liberté, nulle croyance particulière ne saurait être inculquée. L’école publique et laïque, en sa phase maternelle comme dans les autres, est porteuse d’universel, et à ce titre elle est vecteur d ‘émancipation. C’est bien la seule école qui ne prenne pas prétexte des nécessités éducatives pour conditionner et embrigader les consciences. La seule école qui fasse du respect de l’enfance dans l’enfant le respect de l’humanité accomplie qui ne demande qu’à s’épanouir en lui. Henri Pena-Ruiz.

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Ce livre est né d’une indignation contre un mépris souvent affiché envers l’Ecole Maternelle. Ce livre est né d’un double sentiment d’injustice. Contre le sort trop souvent réservé à la Maternelle par des décideurs, voire des acteurs, peu enclins à en comprendre les enjeux. Contre une hiérarchisation implicite instaurée, ou subie, par ces mêmes acteurs et décideurs. Ce livre est né d’une inquiétude de voir maltraiter, disparaître peut-être, un lieu scolaire précieux et fragile. Il ne vise ni à faire l’historique de la Maternelle ni à en énumérer toutes les activités ; il ne vise pas non plus à dédouaner les enseignants qui y travaillent de leurs erreurs, de leurs doutes, de leurs paresses parfois. Il vise plutôt à dessiner les entours et les contours d’une Ecole Maternelle en danger aujourd’hui. Il n’est pas non plus un ouvrage didactique, et les entrées alphabétiques ont été choisies par les auteures pour faciliter, voire provoquer, une lecture buissonnière. Il vise à donner le goût de la Maternelle, d’une Maternelle où l’on commence de former des citoyens, des êtres de paroles et de pensée, où l’on laisse le temps au temps sans immobiliser jamais, où l’on allume des feux. Ce livre est né de la volonté de trois enseignantes, de statuts différents, de faire partager leur idée de la Maternelle et de son indispensable apport à l’heure où la tentation du dressage guette notre société. Ce livre est né d’une certaine idée de la Maternelle. Une Maternelle en majuscules. Une Maternelle irremplaçable dans notre système curriculaire, parce qu’elle échappe à un système de pensée morcelant la réalité et rendant les esprits incapables de relier les savoirs compartimentés en disciplines, celui-là même qui imprègne l'enseignement en France de l'école primaire à l'université. Une Maternelle prenant le temps de cultiver son élève. Une

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Maternelle nécessitant une formation, une recherche et des enseignants experts, nécessitant la reconnaissance du statut clairement identifié d’une véritable Ecole Maternelle consciente de ses enjeux, que l’on ne réduise ni à une crèche, ni à un pré-CP, ni à une chambre d’enregistrement des inégalités socioculturelles. Une Maternelle dont les élèves sont capables de lire, de s’approprier une œuvre, une émotion, une perception, un désir en somme. Une Maternelle où le niveau linguistique, langagier, n’est pas en cause et ne justifie aucun renoncement. Une Maternelle qui rappelle l’exigence de cette « complexité » qui n’a rien à voir avec une vision compliquée, voire élitaire, de l’enseignement et déclenche seulement et surtout une posture désirante. Ce livre est né d’un désir d’aider à mieux « discerner » l’Ecole Maternelle, de la sortir de ses apories didactiques, de ses errements pédagogiques, de ses fantasmes idéologiques. La Maternelle aujourd’hui a perdu ses repères, attaquée de toutes parts (quoi de pire pour ceux qui y travaillent que de devoir sans cesse justifier la nécessité de leur travail ?), perdue au milieu d’acquis qui en réalité ne sont plus les siens. Oui, l’Ecole Maternelle est aujourd’hui en mauvaise posture, elle a perdu son ambition, elle est en train de perdre son identité en restreignant cette dernière au seul très jeune âge de ses élèves, ou à la seule anticipation du CP. Antichambre du primaire, caisse de résonance des angoisses et des rêves parentaux, voire des étiquettes sociétales (on y redouble, ou à l’inverse on y est déclaré « doué », on y est décelé « délinquant »…), elle perd son âme. Ce livre est né de l’envie de donner un nouvel élan à l’Ecole Maternelle, où le défaitisme ne le dispute pas à l’angélisme, où les questions posées soient authentiques, où la langue de bois soit absente, où les questions sans réponse demeurent.

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