Enseigner, former, intervenir dans le champ de la petite enfance

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Publié le : lundi 1 juin 2009
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EAN13 : 9782296229181
Nombre de pages : 178
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Enseigner, former, intervenir dans le champ de la petite enfance

Savoir et Formation Collection dirigée par Jacky Beillerot (1939-2004,) Michel Gault et Dominique Fablet
A la croisée de l'économique, du social et du culturel, des acquis du passé et des investissements qui engagent l'avenir, la formation s'impose désormais comme passage obligé, tant pour la survie et le développement des sociétés, que pour l'accomplissement des individus. La formation articule savoir et savoir-faire, elle conjugue l'appropriation des connaissances et des pratiques à des fms professionnelles, sociales, personnelles et l'exploration des thèses et des valeurs qui les sous-tendent, du sens à leur assigner. La collection Savoir et Formation veut contribuer à l'information et à la réflexion sur ces aspects majeurs.

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Bernard Pueyo

Enseigner, former, intervenir dans le champ de la petite enfance

PRÉFACE

DE JEANINE

CHAMOND

L'HARMA TTAN

@

L'HARMATTAN,

2009 75005 Paris

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

http://www.librairieharrnattan.com diffusion.harrnattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-09091-0 EAN : 9782296090910

SOMMAIRE
Avant-propos - Dominique Fablet ................................... La Validation des acquis de l'expérience: témoignage d'une
accompagnatrice

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- Jeanine

Chamond ..............................

9 . 27 39 45 67 91 129 . 153 159 . 171 175

Liminaire

Introduction

..

1 - Enseigner en formation professionnelle initiale ....

2 - Être formateur: cheminements, postures, repères.
3 - Concevoir et conduire un projet de formation ........ 4 - Intenrentions auprès des professionnels Conclusion
Références bibliographiques..........................................

Postface Glossaire ...........................................

Avant-propos
Dominique Fablet

Depuis que la Loi de modernisation sociale du 17 janvier 2002 a posé le principe d'un droit à la validation des acquis de l'expérience (V.A.E.), de nombreux articles et livres ont été publiés sur la question dans de nombreux domaines professionnels, et notamment le secteur social. Or, à bien des titres, le présent ouvrage ne manquera pas d'apparaître exceptionnel. En effet, alors qu'on est assez bien informé maintenant du dispositif et des modalités de certification via la V.A.E., on ne dispose pas jusqu'à présent de documents (comment les nommer ?) produits à l'occasion de la soutenance en vue de l'obtention d'un diplôme, universitaire qui plus est. Contrairement aux écrits universitaires habituels (mémoires, thèses, notes de soutenance pour l'habilitation à diriger des recherches...), certes plus ou moins aisément consultables en bibliothèque, il n'y a guère de traces des documents produits pour l'obtention d'un diplôme par V.A.E.. Après la loi du 23 août 1985 qui rendait possible l'accès à une formation de l'enseignement supérieur par la reconnaissance des acquis professionnels, la loi du 20 juillet 1992 instaurait la possibilité de valider les acquis professionnels (V.A.P.) en permettant à tout salarié de faire la preuve qu'il avait acquis par son expérience professionnelle des savoirs qui pouvaient le dispenser d'une partie d'un diplôme. Mais la V.A.P. ne concernait que les diplômes universitaires et technologiques de l'Éducation nationale et de l'Enseignement supérieur. La validation des acquis de l'expérience va plus loin puisqu'elle permet d'obtenir un diplôme sans aucun retour en formation, contrairement à la V.A.P. La V.A.E. introduit ainsi une rupture puisque, outre la certification par diplôme ou homologation de diplôme, il s'agit du premier dispositif d'envergure permettant à tous ceux qui se reconnaissent une expérience professionnelle et sociale (les activités personnelles, bénévoles ou sociales pouvant être prises en compte) de la faire «qualifier» socialement. En fait, à travers les modalités mises en place (les livrets, les dossiers...), ce n'est pas l'expérience qui est validée mais la communication de l'expérience. 7

Nouveau droit, la V.A.E. est aussi une démarche que le salarié doit accomplir seul, en choisissant le diplôme qu'il souhaite acquérir, en s'adressant à un organisme de formation pour l'aider à constituer son dossier, en s'inscrivant dans l'institution qui délivre le diplôme et qui le convoquera devant un jury. Le candidat à la V.A.E. est ainsi confronté à la complexité des institutions chargées de valider son dossier et de fournir une aide pour la constitution de son dossier. Bien entendu, ce n'est pas par souci d'originalité que l'idée de publier le « mémoire» de Bernard Pueyo lui a été soumise à l'issue de sa soutenance. Le jury a été assez impressionné tant par la qualité de l'écrit que par la pertinence des propos tenus, et ce, au regard des références théoriques mobilisées. Il est rare, en effet, de lire le travail d'un professionnel dont la capacité à théoriser sa pratique s'actualise ainsi. Sans doute, le candidat n'en est pas à son premier essai de rédaction comme l'attestent les articles et chapitres d'ouvrages collectifs qu'il a déjà publiés; mais la rédaction de ce type de « mémoire» (sans titre) ne s'apparente pas pour autant à une promenade de santé... il s'agit même d'une expérience quelque peu déstabilisante, comme on peut s'en convaincre à sa lecture et celle de son accompagnatrice dans cette « galère» de la V.A.E. Alors que d'habitude on écrit en se projetant dans l'avenir, le regard sur son expérience professionnelle devient dans ce cas nécessairement rétrospectif... et, plus que jamais, interroge la pertinence et la légitimité de l'action entreprise. Il convient ainsi de remercier Bernard Pueyo de mettre à disposition des lecteurs un écrit qui lui a permis d'obtenir le diplôme de Master de Sciences de l'éducation, spécialité professionnelle Education familiale et interventions socio-éducatives (EPIS), ainsi que Jeanine Chamond, son accompagnatrice, qui a accepté de témoigner en rédigeant une préface.

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La Validation des Acquis de l'Expérience: témoignage d'une accompagnatrice
Jeanine Chamond I

Il en va de l'accompagnement de certaines V.A.E. comme de ces quelques psychothérapies dont parle Winnicott: le savoir-faire du thérapeute consiste d'abord à ne pas entraver le processus naturel à la guérison, puis à le favoriser par un retrait attentif et à le soutenir par un cadre conteneur à la validité éprouvée. La V.A.E. dont on va lire le témoignage est de celle-là. Il s'agit certes d'un cas heureux, pas si fréquent, qu'on peut imputer si l'on veut à la bonne nature du candidat et à des dispositions personnelles à la procédure de validation préparée par la spécificité de ses activités professionnelles et le sérieux avec lequel il les exerce. Mais s'il y a un savoir-faire de l'accompagnateur à la V.A.B., il s'est constitué empiriquement dans sa pratique et par l'analyse de ses échecs, doutes et inquiétudes et de ses réussites: en somme comme tout un chacun à l'école de l'expérience, dans l'oscillation entre apprendre par la souffrance, l'immémorialpathei mathos des grecs et gai savoir et sans sous-estimer l'importance du sens commun. Parler de l'accompagnement ou du tutorat - nous ne faisons pas ici de différence c'est témoigner de rencontres chaque fois singulières. Plutôt qu'un simple guide méthodologique, nous voudrions rendre compte de notre pratique d'accompagnatrice à travers les grilles de lectures qui ordonnent nos conceptions de I'homme et nos théories du monde: la psychologie clinique d'inspiration psychanalytique, la phénoménologie conçue simplement ici comme le contact premier sensible pas encore psychique et l'anthropologie phénoménologique qui étudie les conditions originaires du vivre, de l'exister, de l'habiter humain. Pour cette dernière, l'expérience est un concept clef: I'homme n'expérimente que lorsqu'il se livre à des procédures scientifiques relevant de la méthode expérimentale; pour ce qui concerne son rapport ouvert au monde, il expériencie et se subjective par des médiations héritées de I'histoire, de la culture et de la pratique sociale.

I Psychologue clinicienne, psychothérapeute de formation analytique, docteur en psychopathologie clinique, maître de conférences à l'université de Paris Ouest Nanterre La Défense et Présidente du séminaire clinique de l'Ecole Française de Daseinsanalyse.

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La validation des acquis de l'expérience n'obéit pas à des techniques purement opératoires, prévisibles, mesurables et reproductibles comme pourrait le croire un positivisme naïf. Elle demande l'objectivation de réalités humaines toujours singulières, possible seulement par l'avènement d'un sens intime, né dans l'épaisseur du vivre. Elle se réalisable par la réflexivité qui est le propre de l'homme et la reprise de soi. À l'origine de la démarche de V.A.E., une volonté d'accomplissement engage le sujet dans ce parcours de la reconnaissance, pour paraphraser Ricœur, en deçà ou au-delà des opportunités sociales et des nécessités professionnelles. Elle est une demande d'attribution de valeur à l'université qui fait partie des grandes institutions symboliques structurantes qui participent à la fabrique de l 'homme occidental (Legendre, 1996), en délivrant un diplôme qui est la sanction symbolique d'une formation et transformation et vaut comme légitimation de soi. Par la loi de modernisation sociale de janvier 2002, le champ social reconnaît que l'expérience est un acquis qui sous certaines conditions équivaut à un diplôme. À ce titre, la V.A.E. est une petite révolution culturelle contre les préjugés qui creusent le clivage mortel entre le savoir académique et l'expérience pratique, la conception et l'exécution, le cerveau et la main. Certes, au dictionnaire des idées reçues, l' homo academicus par essence n'a jamais aucune pratique dans son champ d'études et le praticien, de nature inapte à la réflexion, ignore toujours les théories, les concepts, les grands auteurs de sa discipline! Pour autant, ne balançons pas dans l'excès inverse: la validation demande une procédure d'ajustement précise, rigoureuse et motivée entre l'expérience et le diplôme. La loi a fait de la V.A.E. un droit et c'est tant mieux, mais il ne va pas sans des devoirs. C'est à les remplir pleinement et avec sérieux qu'on parviendra à contenir ses possibles dérives: la marchandisation, une baisse d'exigences qui reviendrait à brader des diplômes, ou le risque d'en faire une source de blanchiment par les universités de formations quelquefois douteuses, émanant d'officines souvent prospères et toujours auto-évaluées, en mal de cautions universitaires. Une certitude nous accompagne: la formation tout au long de la vie s'appuie sur la conception d'un homme ouvert au monde, perfectible, dépassant ses déterminations pour devenir sujet de son histoire et acteur de sa transformation; devenue un droit fondamental, elle lui donne les moyens de son évolution et ouvre des possibilités innombrables. On les mesure par comparaison à cette partie de l'humanité dont l'existence se résume à survivre, soumise à une nécessité

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sans liberté qui rétrécit toute velléité de réalisation de soi à l'absence de possibles, par quoi Kierkegaard définit le désespoir et Maldiney la psychose. Précisons que la demande de V.A.E. émane d'un désir de changement existentiel et procède d'une insatisfaction, quelle que soit la motivation évoquée: désir de reconnaissance et de légitimation, promotion, accès à un concours, reconversion professionnelle, augmentation de salaire, accélération du parcours d'étude, concurrence avec les jeunes générations diplômées, clôture d'un cursus interrompu, angoisses sociales et spectre du chômage. Si toutes les motivations sont également recevables, elles témoignent d'une mise en question des idéaux professionnels, confrontées à l'université délivrant le diplôme. L'université peut être, non sans ambivalence, ce temple du savoir fortement idéalisé enfin accessible, le lieux de nostalgiques retrouvailles pour qui l'a quitté par choix, par nécessité ou à la suite d'un échec, ou encore l'unique objet de ressentiment pour qui n'a pas pu y accéder dans le passé. Le fait d'y pénétrer pour la première fois ou d'y revenir après dix ou vingt ans d'absence est rarement anodin. Notre équipe administrative assure au candidat un accueil et une écoute qui ne relèvent en rien de la formule toute faite et du sourire commercial. La demande de V.A.E. est explicitée dans un pré-dossier, qui est expertisé par une commission pédagogique d'enseignants de la discipline ou par le directeur du diplôme; ils l'acceptent, la refusent ou la réévaluent. Après accord des enseignants, l'accompagnement se met en place. Le premier entretien: un moment fondateur Pour l'accompagnateur, l'importance du premier entretien ne cesse pas de se vérifier. En général, le candidat est renseigné sur la tâche qui l'attend, prouver ses compétences, sans plus de précisions; ses représentations mentales sont floues et il a le sentiment de faire un saut dans l'inconnu. Le premier entretien a pour but de l'informer plus précisément et d'esquisser le schéma d'action qui pourra au fur et à mesure être adapté, précisé, modifié si nécessaire. Ce schéma d'actions, nous le verbalisons d'abord par une série non exhaustive de verbes résumant le travail de composition du dossier, les opérations mentales en jeux et les axes méthodologiques et programmatiques, raconter, analyser, expliquer, argumenter, prouver etc. dont nous tenterons d'interroger pour finir la pertinence épistémologique. Dans ce temps

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premier de libres d'échanges, le candidat peut parler s'il le souhaite de ses motivations, de son parcours, du choix du diplôme et son projet professionnel et nous en évaluons ensemble la cohérence. L'accompagnateur explicite la «philosophie» de la procédure de V.A.E. et ses particularités à l'université de Paris Ouest Nanterre La Défense, à savoir l'accompagnement personnalisé et le dossier dit ouvert par comparaison à ceux constitués ailleurs à partir de questionnaires fermés. La démarche est décrite dans ses différentes étapes et sous tous ses aspects: les attentes du jury, les critères probables d'évaluation selon les spécificités de la discipline, la logique universitaire et le niveau du diplôme, les sessions de jury, leur déroulement et leur composition, la construction du dossier dans son aspect qualitatif et quantitatif; en particulier les attendus formels et méthodologiques d'un travail universitaire de haut niveau, les capacités d'analyse, de synthèse et de rédaction à mettre en œuvre, les preuves à fournir et leur organisation, la présentation générale et les sources et références bibliographiques. Sont abordés les problèmes de la distance à trouver pour l'auto-évaluation et l'analyse critique et du ton à adopter pour parler de soi dans le cadre défini d'un travail universitaire. Le dossier de V.A.E. nécessite d'agencer le récit de l'expérience, son analyse réflexive, le dégagement des savoirfaire et des connaissances mis à l'épreuve du terrain, dans leur articulation avec les contenus du diplôme visé. Le dossier «ouvert» s'adapte à la spécificité de la discipline traitée et reflète, nous y tenons beaucoup, le style personnel du candidat, qui garde son libre arbitre et sa liberté de présenter son parcours comme il veut; mais ce type de dossier nécessite d'autant plus des indications, un balisage et un suivi. Aussi un plan général constitué empiriquement est donné à titre de canevas, le candidat pouvant l'interpréter à sa façon à la condition de remplir les attendus. Avec les précisions sur la teneur et la consistance du travail requis, le candidat commence à mesurer l'investissement en temps de travail et en énergie de son engagement, concrètement pesé parfois en termes de « triple journée» où s'accumulent l'activité professionnelle, les obligations familiales et le travail du dossier. La possibilité d'un temps de travail du dossier aussi long que nécessaire peut répondre au risque d'accablement devant la charge du travail. Le facteur temps est selon nous fondamental dans la réussite de la démarche. Nous ne croyons pas à la précipitation pour avoir le diplôme le plus vite possible et la démarche réflexive s'oppose au tout tout de suite de l'enfant gâté ou de l'adolescent impatient. À l'efficacité de la course contre la montre, on opposera

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l'efficience du temps de mûrissement, dans une temporalité à laquelle l'accompagnateur doit s'adapter, tant il est vrai qu'accompagner quelqu'un c'est marcher à son rythme et non l'adapter au nôtre. Si transparaît dès le premier entretien un risque de blocage, nous proposons un rendez-vous pour un travail d'atelier, rapidement afin d'éviter que l'inhibition ne s'enkyste: nous demandons alors au candidat de faire le récit détaillé de ses différents postes, l'aidant à les répertorier par écrit, à établir la listes de missions réalisées, à les décomposer successivement pour en dégager les savoir-faire. Sur le plan cognitif, ce premier entretien vise à donner une représentation cohérente de la démarche et de sa faisabilité. Sur le plan psychologique, il est destiné à rassurer le candidat, lui donnant l'assurance qu'il n'est pas seul devant sa tâche, ni perdu dans les méandres du monde universitaire, que certains imaginent kafkaïen. Selon les témoignages, le dossier de V.A.E. ne correspond à rien de connu jusque-là. S'il se définit peut-être d'abord par ce qu'il n'est pas un rapport de stage, un mémoire de recherche, un journal de bord, un bilan de compétences, une étude de cas etc. - il produit selon les cas la perplexité, l'inquiétude voire l'angoisse, l'excitation intellectuelle aussi. Il n'est pas rare que le candidat demande à consulter un dossier déjà archivé du même diplôme que le sien, ce qui est toujours refusé par déontologie; mais nous montrons d'autres dossiers de V.A.E. rendus anonymes et « l'objet bizarre» matérialisé en un banal document de papier perd de son inquiétante étrangeté. Contrat d'étayage et relation de confiance De fait, notre expérience de psychologue nous permet de constater que ce premier entretien est toujours un peu déstabilisateur, induisant peu ou prou, une mise en crise psychique, certes variable d'un sujet à un autre, à laquelle répondra le contrat d'étayage (Kaës, 1979) par quoi l'auteur décrit, entre autres, le rapport pédagogique. Notons cependant que Kaës déploie cette notion dans un contexte groupaI qui n'est pas ici le nôtre. La crise vient d'abord de l'interrogation sur sa capacité à produire l'objet demandé, puis de la rupture d'homéostasie induite par la nécessité de réfléchir sur son travail et son expérience, d'en produire une auto-évaluation qui va devoir être avalisée par un jury d'universitaires. L'accompagnement doit fonctionner comme dispositif apte à surmonter la crise, en soutenant la motivation et le travail d'élaboration dans toutes ses phases. À travers son polymorphisme et ses divers degrés d'intensité,

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la crise est propre à produire l'inventivité nécessaire à la réalisation de la démarche: « La création, écrit Kaës, est l'alternative aux composantes létales de la crise ». L'accompagnement est un facteur décisif de la réussite. Son cadre est explicité comme un dispositif d'aide méthodologique, ouvert et adaptable aux besoins de chacun. Les limites du tutorat sont précisées, l'une d'elles étant l'inaptitude théorique de l'accompagnateur dans les disciplines qui ne sont pas les siennes pour des diplômes de haut niveau, ce qui lui interdit l'ingérence dans les contenus. Son travail consiste à aider le candidat à rendre manifeste, à formuler, à ouvrir des évidences, à faire parler l'expérience de façon lisible et intelligible par autrui, pour en identifier les lignes de forces, les axes structurants et formateurs. Il conseille et signale les points de perfectionnement sans jamais attenter au libre choix du candidat. S'il n'est pas toujours le témoin direct de la souffrance et du plaisir d'écrire, ce rôle étant le plus souvent réservé aux proches, il est le regard extérieur dans le processus d'auto-évaluation, souvent plein de doutes, de craintes de tourner en rond et de se prendre dans les pièges du solipsisme et du narcissisme. Il sert d'appui et de repère et sa formation universitaire l'amène quelquefois à expliciter les codes et les manières de faire qui touchent au savoir-être universitaire implicite, qu'on ne remarque que quand il manque: par exemple la différenciation entre la langue parlée et l'écrit soutenu, l'exigence de notes et références bibliographiques impeccables, la fiabilité des sources, la circonspection envers la vulgarisation et les auteurs « troisièmes couteaux », la sobriété dans la présentation du document etc. Le cadre instauré doit être suffisamment bon (Winnicott), entre les écueils opposés de la fusion compassionnelle et de l'indifférence bureaucratique et loin du fantasme égalitariste d'on ne sait quel risque partagé. Concrètement ce travail se déroule à l'université, ou dans des endroits neutres propices au travail pour ceux qui ne peuvent se libérer qu'en fin de journée, ou encore par Internet ou téléphone. La procédure de V.A.E. peut se faire en quasi totalité avec l'appui des Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication. D'ailleurs des candidats du bout du monde ne sont venus à l'université que pour leur soutenance devant le jury, avec un succès complet. Reste qu'il est préférable pour nous que la première rencontre au moins se fasse en présentiel, dans une rencontre incarnée. Le clinicien familier des cliniques de la prise de risque sait que le sujet psychique de la représentation prévoit, calcule, mesure; mais tout compte fait, chaque

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fois qu'il fait un saut dans l'inconnu et s'engage dans une folle aventure, il s'en remet à quelque chose d'irreprésentable, le fond porteur du monde dont il a éprouvé la fiabilité. Comme le parachutiste au moment de sauter, après avoir rationnellement vérifié mille fois la solidité de son matériel, s'en remet pour finir à ce qu'il nomme sa bonne étoile. Autrement dit, le risque se prend sur une présomption de confiance. La confiance en soi, en l'autre, en le monde, est la base originaire de l'investissement psychique, de la motivation et de l'estime de soi. Elle se fonde en deçà de la sphère de la représentation mentale où opère la psychanalyse, dans un ancrage sensible au monde et dans l'intersubjectivité incarnée qu'explore la phénoménologie. Cet ancrage sensoriel préforme un horizon d'expériences et de sens et constitue l'infrastructure des élaborations secondaires, symboliques, stratégiques et transactionnelles de la confiance dans le champ du lien social (Chamond, 1999). La fiabilité du contrat d'étayage, base de l'accompagnement suffisamment bon, s'enracine dans la dimension du contact (Maldiney, 1991), génératrice d'une dynamique de changement et d'une économie de l'hospitalité (Leroy- Viémon, 2008), propres à enrichir la réflexion sur la neutralité bienveillante par quoi on a pu définir la relation thérapeutique et pédagogique. Chacun a éprouvé comment un engagement contractuel avec autrui se consolide dans la proximité sensible de l'autre, incarnée dans un visage, une présence, un grain de voix, un style d'être. L'auto-validation du passé professionnel Le candidat peut s'engager dans la démarche avec le sentiment de risquer une perte assurée pour un acquis incertain. D'un point de vue méthodologique, globalement, il décrit sa progression de carrière, examine ses différentes fonctions qu'il décompose en missions réalisées. Il hiérarchise ses mandats et interroge le niveau de responsabilité exercé. Il étudie les procédures mises en œuvre, évalue leurs adaptations au terrain, liste ses compétences acquises et dégage ses connaissances et leur procédure d'appropriation. L'examen du parcours se fait avec un vocabulaire parfois inédit, à l'aide des formulations du diplôme appartenant à une rhétorique universitaire qu'il faut quelques fois apprivoiser. Un autre regard, une nouvelle logique d'organisation et de hiérarchisation des savoirs s'imposent, dans une visée de totalisation parfois inquiétante dont il lui faut découvrir la cohérence, pour tenter d'y

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superposer sa pratique. Ce qui l'amène à réfléchir sur l'organisation du diplôme, à tenter de comprendre le lien organique entre le tout et les parties, l'esprit et la lettre, l'entité diplôme et les modules fondamentaux et complémentaires qui la composent. C'est aussi l'occasion de mesurer l'actualité de ses connaissances. Il arrive que cette première étape soit infranchissable, que le candidat s'arrête et renonce. D'autant que sur le plan psychologique, le processus réflexif remet en question l'organisation des défenses et des modes de fonctionnement, les modèles idéaux et les figures identitaires. On peut parfois mesurer ses illusions perdues à l'aune du principe de réalité, soupeser les épreuves passées avec leur poids de doutes et de conflits et questionner la validité des valeurs défendues et des assignations institutionnelles, le bien-fondé des appartenances groupales et des codes communs. L'écart peut se creuser entre le travail réel et le travail demandé, l'effectif et l'idéal et pour certains, réveiller la tyrannie de l'idéal de perfection et la nécessité de s'accepter imparfait. Les souvenirs convoqués du parcours professionnel se donnent d'abord à la mémoire comme des vécus intimes dans leur tonalité affective dominante, comme les espaces-temps, par exemple heureux ou malheureux, d'une vie. Leur analyse rétrospective oblige à surmonter le vécu affectif et à le dépasser par l'écriture, ouvrant la voie à l'analyse rationnelle des contenus, dans une prise de distance progressive en termes de logique d'exposition et de lexique universitaire. Difficile pour certains, en particulier si l'on est dans des conflits professionnels « chauds », la distance expose d'autres à l'intellectualisation outrancière qui enlève toute chair humaine à l'expérience. Ainsi ce candidat, dans un longue phase d'écriture, ne peut parler de lui qu'à la troisième personne comme un il. D'autre part le regard en arrière réorganise le passé depuis l'actuel, ce qui en modifie les significations locales et le sens général. Il déconstruit les strates d'habitudes des procédures professionnelles, passe au crible de l'esprit critique des savoir-faire implicitement admis et réputés immuables, le sujet perdant probablement au passage quelques certitudes s'il est vrai que la progression du savoir ne consiste pas toujours à remplir et à accumuler, mais aussi à retirer, à se délester de ses préjugés ou opinions. Il y a aussi des révélations inattendues et le bonheur des découvertes: j'avais jamais pensé que... Il m'est apparu que. .. Je ne savais pas que finalement je savais ceci ou cela... issues de la réorganisation, d'une nouvelle priorité, d'une inflexion inédite, d'une interprétation innovante, qui découvrent des filons inexploités et révèlent une cohérence insoupçonnée. Restent aussi des dissonances insistantes,

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une vulnérabilité familière, qu'on décide ou non d'enfouir. On sait que la mémoire sert aussi à oublier. Ainsi un candidat découvre que parler de son travail est dans son histoire familiale un tabou infranchissable, les associations d'un autre virent aux confidences intimes relevant du divan analytique. Quand le travail a été fécond, son terme arrive naturellement dans l'assurance intime d'avoir rempli sa tâche; elle prévaut sur les inévitables reliquats d'incertitudes et de perfectionnements toujours possibles. Le candidat a envie de tourner la page et trouve l'énergie de s'exposer devant le jury. S'il faut quelques fois donner un coup d'accélérateur au perfectionniste qui s'éternise sur son dossier déjà imposant, l'écueil du dossier interminable est limité par l'obligation administrative et financière de se réinscrire à chaque rentrée universitaire. Le travail du dossier est formateur d'abord par la distanciation, le recul et la conquête progressive d'une position de surplomb qui peu à peu deviennent la maîtrise des mots et des choses dans un processus d'appropriation. Ensuite, le candidat approfondit et ré-actualise ses connaissances et trouve enfin l'occasion de se donner la formation que le cours de la vie n'avait pas permis jusque-là: en témoigne cette jeune enseignante qui demande une validation pour une Licence 3 en sciences de l'éducation. Elle commence à lire et demande à surseoir d'un an à sa V.A.E. pour continuer à lire! Un an après, elle reprend contact avec notre équipe et constitue son dossier, d'une qualité telle que, après validation totale, les enseignants évoquent avec elle la possibilité de s'inscrire en Master I avec des dispenses de modules. Un autre candidat, plusieurs années après l'obtention d'un Master 2, nous invite à sa soutenance de thèse. Notons en passant le changement spontané de dénomination assez fréquent: le dossier devient un « mémoire », ce qui traduit certes l'appropriation du langage universitaire, mais peut-être aussi la reconnaissance de la transformation subjective qui s'opère. Les échecs: nous n'avons pas les mêmes valeurs L'échec total est rare et une validation partielle n'est pas forcément le résultat d'un mauvais dossier: elle traduit le plus souvent la réalité d'une expérience qui ne répond pas à la totalité des enseignements. Une personne qui a refusée de se laisser accompagner au prétexte de son éloignement, fournit en guise de dossier rien moins que l'organigramme de son entreprise, environ cinq cents pages, sans la moindre ébauche

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