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Enseigner : une aventure

De
311 pages
Professeur de sciences naturelles, aujourd'hui retraité, l'auteur de cet ouvrage explique comment il enseignait sa discipline. Il évoque tout ce qui gravite autour de la fonction enseignante (administration, élèves, collègues, examens et concours...). André Darchis communique les joies immenses qu'il a connues dans ce métier, mais aussi les moments difficiles qui ont émaillé sa vie d'enseignant, période longue d'une cinquantaine d'années.
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A TOUS MES ELEVES

PREFACE

Enseigner. Depuis l’aube de l’humanité sans doute, l’être humain a voulu transmettre son savoir à ses descendants et cette préoccupation a pris de plus en plus d’importance au fur et à mesure que notre civilisation s’est développée. Elle a aussi changé de nature puisque à la transmission des connaissances on demande parfois aux enseignants d’aujourd’hui de suppléer aux parents dans la formation des futurs citoyens. Chacun d’entre nous peut être, un jour ou l’autre, amené à faire connaître aux jeunes de son entourage une partie de son savoir, mais il est une catégorie de personnes qui font de cela leur activité professionnelle, les enseignants. Et ce désir d’enseigner, cette envie de vivre au milieu d’enfants ou d’adolescents – parfois même de jeunes adultes – apparaît comme une véritable vocation. Et alors le travail de tous les jours devient joie, facteur indéniable de réussite auprès des élèves. Et si la vocation est très forte on se trouve désemparé quand le moment est venu de cesser son activité. Que faire alors ? Les choix ne manquent pas et il est possible de vraiment démarrer une « deuxième carrière », différente car l’activité a changé et le professeur est devenu un bénévole, mais tout aussi passionnante. Une deuxième carrière qui amène à connaître un autre public, de jeunes enfants de maternelle ou du primaire qui ne manqueront pas de vous surprendre. C’est cette succession qu’André Darchis nous invite à découvrir. Après un premier ouvrage « Entre Tharonne et Beuvron » où il nous a fait partager les grands moments de son enfance solognote, nous le retrouvons ici à la descente du train, après sa première nomination. Il lui faut maintenant s’installer, dans une ville inconnue, prendre contact avec l’administration du lycée en attendant de se retrouver devant ses premiers élèves et enfin d’être, pour de nombreuses années, un professeur.. Bien sûr sa carrière s’étale sur une grande période – plus de 40 ans. Et beaucoup de choses ont changé pendant ces années. L’occasion nous est donnée de rencontrer des personnages dignes de romans, des professeurs imbus d’eux-mêmes qui dispensent leur cours du haut de leur chaire, sans voir les élèves qui sont devant eux. Ceux-là ne tiendraient pas longtemps dans nos actuels établissements à problèmes et ont certainement disparus. Alors, quand un jeune professeur plein d’ardeur efface les murs de la classe, sans doute bien tristes en ces années cinquante, pour vous parler du monde vivant, pour vous emmener le voir, l’étudier, au bord des ruisseaux, dans les champs ou dans des exploitations agricoles, il ne peut qu’enthousiasmer sa classe et faire progresser tout son petit monde. Et les relations avec les parents ? Ils sont maintenant très actifs et présents dans les instances scolaires : certaines des mésaventures contées ici seraient

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sans doute suivies de très véhémentes protestations, à différents niveaux. Car le prestige de professeur, le respect qu’on lui doit ont aussi beaucoup perdu pendant la deuxième moitié du vingtième siècle Mais ici on ne trouvera pas trace des problèmes actuels : c’est un enseignant heureux, respecté, qui entraîne ses élèves dans la découverte de la nature. Plus tard, quand sera venu le moment du bénévolat, il y aura changement d’activité, de matière mais le contact avec les élèves sera toujours là, toujours bon et la lecture des contes fournira l’occasion de leçons de français, de sciences naturelles aussi qui seront bien profitables à ces jeunes enfants parfois récemment arrivés dans notre pays. Et ce sera la découverte de l’école primaire, d’une école qui réussit à faire vivre ensemble, harmonieusement, des enfants venus d’horizons divers. L’amour du métier, la maîtrise de sa discipline – avec tout ce que cela comporte pour se tenir au courant – une réelle affection pour ces jeunes dont on est un temps responsable sont des conditions nécessaires pour réussir dans ce métier devenu très difficile, suffisent – elles ? Ce n’est pas sûr. Apprécions donc ce demi-siècle d’enseignement dans différentes régions de France, à différents niveaux de la scolarité qui nous ramène sur les bancs de l’école, loin des problèmes de notre société actuelle.

Marcel Choquet

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AVANT-PROPOS J’ai écrit puis publié en juin 2005 un livre intitulé « Entre Tharonne et Beuvron – 1933-1945 – Une jeunesse solognote ». J’y décrivais ma vie à la campagne alors que j’étais enfant puis préadolescent. Un enfant déboussolé, bousculé, meurtri dans ces temps de préguerre, de guerre qui se terminait enfin, sans toutefois trouver dans son achèvement toutes les satisfactions et les joies qu’on en espérait. En fait j’y faisais quelques entorses à la période que je m’étais imposée. Dans l’espace, assurément, puisque je quittais Neung-sur-Beuvron, mon village natal, pour effectuer mon entrée à l’internat du collège de Romorantin en 1942. J’y témoignais de mon désarroi face à la cruauté de cette situation nouvelle. Privé brutalement des miens dans ce lieu sans âme et sans chaleur, livré à des inconnus pour lesquels j’étais incroyablement transparent, je perdais en un instant toute liberté. La liberté d’errer sur les bords du Beuvron, d’y pêcher, d’y rêver en toute quiétude, par exemple… Je m’y suis, dans l’immédiat, senti prisonnier. Irrémédiablement séquestré. Je ne parlerai pas de mon passage dans ce collège où je fis des études banales parce que versé dans la « section moderne* » qui n’était en accord ni avec mes goûts ni avec mes possibilités. Optant, après ma réussite à la première partie du baccalauréat, pour la classe de « philo-lettres* », je me privais de la possibilité d’effectuer des études supérieures d’ordre scientifique. N’ayant pratiqué ni latin ni grec dans la section moderne dans laquelle on m’avait inscrit sans me consulter, toute éventualité littéraire était à l’évidence inaccessible. Or j’avais très tôt manifesté un goût affirmé pour la carrière d’enseignant. Laquelle ? Ce n’était pas très clair dans ma tête. En un moment de mon adolescence je me serais bien vu instituteur. Mais alors pas en France métropolitaine. Enseigner dans le bled algérien ? Pourquoi pas. Puis cela passa. Le bac de philosophie en poche, j’optais pour les sciences naturelles. Elles étaient alors très descriptives et n’exigeaient pas un bagage physique et mathématique considérable. Mais attention, ce choix-là n’était pas un choix négatif, pas un pis-aller. J’étais né à la campagne. J’en avais très tôt apprécié ou mesuré, à mon insu peut-être, les sonorités, les couleurs, les odeurs de toute nature, les parfums comme les pestilences. Plus tard, les rythmes des jours et des nuits et ceux des saisons, m’avaient placé face à la fluctuation des faunes et des flores qui peuplaient cette campagne et aux variations de leurs « comportements ». En solitaire, j’avais parcouru les forêts et leurs sous-bois, les prés et les champs cultivés, les marécages et les bords des rivières ou des étangs. Tous mes

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sens en éveil, j’avais vu et même guetté les combats et les défenses des uns et des autres, dans l’approche de la proie ou de la femelle convoitée. J’avais vu couver, mettre bas, découvert la sexualité à travers le monde animal. J’étais « naturellement » prêt. Je préparais donc rue Cuvier à Paris le S.P.C.N.*. Ma réussite permit l’accès à la licence ès sciences naturelles préparée en Sorbonne au cœur du quartier Latin parisien. C’est dans ce « temple » où se côtoyaient encore les lettres et les sciences que je suivis les cours des certificats de botanique, zoologie, physiologie et géologie, bien décidé à devenir ensuite professeur de sciences naturelles. Toutefois en ces temps-là, il était indispensable d’effectuer un travail de recherche et de le soutenir devant un jury composé de professeurs de la Sorbonne afin de pouvoir préparer le concours jugé difficile de l’agrégation. J’avais durant mes études supérieures été très intéressé par le certificat de zoologie. Le monde des Insectes me captivait. Le nombre démentiel des espèces, leur diversité fabuleuse, les comportements déroutants de celles-ci, m’attiraient. Ce groupe exubérant, partout représenté, bien que très minoritaire en milieu marin, me subjuguait. Un des professeurs avait effectué sa thèse sur le déterminisme des mues et des métamorphoses chez un Diptère : la mouche bleue (Calliphora erythrocephala)*. Il s’agit de cette grosse mouche qui recherche la viande en putréfaction pour s’en nourrir et y pondre. Il me proposa de travailler sur la régénération des disques imaginaux* des pattes des larves de cette mouche. J’acceptai. J’eus l’année scolaire 1952-53 pour mener à bien cette tâche qui me donna quelques difficultés dont je triomphai. Mais cela ne sera pas non plus mon propos. Restait donc à passer ce fameux concours. Grâce à de bonnes prestations à chacun des certificats de licence, à la qualité de ce travail de recherche, je fus accepté, sur ma demande, à suivre la préparation au concours de l’agrégation en compagnie des normaliens de la rue d’Ulm et dans leur école. L’année passa vite et je fus classé 4e. C’en était fini de mes études supérieures durant lesquelles je menai une vie monacale. J’y fis pourtant connaissance de ma future épouse rencontrée au cours des séances de travaux pratiques de zoologie en 1951. Elle m’éloigna par instants de mes soucis besogneux. Je lui en suis encore très reconnaissant. NB : Un astérisque joint à des termes scientifiques le plus souvent, permet de trouver leur signification dans le glossaire alphabétique. Egalement, on trouvera au centre de cet ouvrage, des dessins et une carte destinés à illustrer et à faciliter la compréhension du texte. Ils sont répertoriés dans le texte sous forme de documents de I à X (pages 149 à 158).

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PREMIERE PARTIE

Le Noviciat Le Puy-en-Velay 1954-1955 Lycée Charles et Adrien Dupuy

Pourquoi ce choix ? Ma place au concours de l’agrégation me permettait des villes plus importantes. Lyon, Versailles …… m’avaient été proposées. Il y avait une raison précise et sérieuse. Je comptais dans cette ville haute (700m) me débarrasser des crises d’asthme nocturnes trop fréquentes qui empoisonnaient ma vie. Calcul ridicule en vérité, puisque cette première année scolaire devait être écourtée. Sursitaire, j’avais résilié mon sursis militaire. Un jour ou l’autre je serais incorporé sous les drapeaux. Quand ? Cela je l’ignorais. Une seule certitude : durant l’année scolaire 1954-1955.

PREMIÈRE PÉRIODE AU LYCÉE DU PUY

L’installation Premiers contacts Les réverbères du quai et ceux de la place de la gare distribuaient une luminosité très indécise. Quelques rares voyageurs descendirent promptement et attaquèrent les pavés sans retenue. Ceux-là étaient attendus ou savaient où ils allaient. Très vite, devenus silhouettes, ils s’évanouirent, alors qu’on entendait encore le « murmure » de leurs pas. Celui-ci en un instant cessa. Seule, marchait devant moi une femme âgée. Du moins sa claudication évoquait cela, tant sa déambulation était lente. Je la rattrapai. Arrivé à son niveau, elle eut un recul. La peur ? Peu amène, elle me dévisagea. Je la rassurai. La priai d’excuser mon abord par trop brutal. Son regard demeura craintif. Calmement alors, j’expliquai. « Je suis professeur et suis nommé dans cette ville qui m’est totalement inconnue. Je cherche un hôtel confortable pas trop onéreux… ». Elle s’arrêta…reprit haleine et esprit. Rassurée enfin, elle me proposa l’Hôtel du Velay que nous allions bientôt croiser. Effectivement, encore éclairé, l’hôtel était tout proche. J’entrai. Dans le fond de la salle vide, une jeune femme s’affairait vivement. Son service devait tirer sur sa fin. J’étais indésirable. C’était flagrant. Elle grogna. - C’est pour dîner ? - Oui…si c’est possible. Pas de réponse. Pire. Un haussement d’épaules désapprobateur et une fuite dans un corridor, suivi d’un retour accompagné d’une grande et forte femme. La patronne sûrement. - C’est pour dîner seulement ? - Non, dîner et coucher… Quelques jours… sans doute deux ou trois… peut-être quatre. Un silence… réflexif. - Une omelette et des pommes de terre à l’eau vous suffiront ce soir ?… Le cuisinier vient de partir.

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J’acquiesçai. Je n’avais pas le choix. J’avais quitté Vierzon à 9 heures. Avais déjeuné d’un café et d’un croissant à Saint-Étienne. Rien d’autre. J’avais 24 ans. J’étais affamé. - Voilà la clé de la chambre 7. Le temps de monter vos bagages et vous serez servi rapidement. La jeune serveuse n’appréciait pas du tout ce supplément de travail tardif. Au sourire aimable et timide offert, elle ne répondit pas. Elle était hostile. Je descendis sans faire de toilette. Soucieux d’être accepté ? Sans doute. Sur un ton encore grognon : « Du vin ? ». « Non pas de vin. De l’eau fraîche ». Sans aucun autre mot, arrivèrent sur la table dans le même temps : l’omelette, les pommes de terre, le pain et l’eau. Je m’assurai, du dos de la main posé sur la carafe, de sa fraîcheur. Elle était tiède. Déçu ? Non. Je m’y attendais. À quelques mètres de moi, elle occupa une chaise. Étrangère, le regard vide, fixé sur le mur lui faisant face. Elle attendait, résignée. Mes yeux cherchèrent une poivrière. Ils n’en trouvèrent pas. Tant pis. Mieux valait s’en passer que d’essuyer quelque brimade. Un coup d’œil. Mon assiette était vide. - Et ensuite un dessert ? - Non plus rien. Je pensai: Si un sourire. Non, il ne fallait pas y penser. C’était vraiment rien. Bel accueil ma foi… J’étais terriblement seul… Totalement seul, un peu triste.

Une personne de Neung, m’avait donné une lettre de recommandation pour un couple de gens du Puy rencontré dans je ne sais plus quelle ville d’eau. J’y allai dans la matinée du lendemain de mon arrivée nocturne. Sonnai à la porte. On m’ouvrit. Une odeur écœurante de pipi de chat emplissait l’atmosphère. Le matou responsable, écrasé sur un coussin, me fixa d’un œil aussitôt refermé. Lui non plus, je ne l’intéressais pas. L’appartement était fort vieillot, funèbre et frisait le négligé. Un buffet Henri II, ventru sculpté exagérément, écrasait de sa masse le salon-salle à manger. Les propriétaires étaient âgés, mais pas encore vieux. C’est leur accoutrement qui les fanait. Lui était gros alors qu’elle était maigre.

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Lui avait le ventre en avant. Elle c’était les épaules qui avançaient, se touchaient presque et lui donnaient cette allure rétrécie. L’homme, mal rasé, un pantalon usé aux genoux, aux poches béantes tant elles avaient été habitées par des milliers de mains. Les siennes. Des bretelles distendues sur une chemise de laine dont les derniers boutons non attachés ne cachaient pas un sous-vêtement douteux, devenu grisâtre à force d’être porté. La sueur devait lui offrir une carapace de chaleur malodorante. Bref, ces personnages assez pitoyables mais toutefois souriants étaient censés me donner une adresse pour me loger durant mon séjour au Puy. « Revenez ce soir, insistèrent-ils. Après dîner, nous recevons des amis. À nous tous, natifs de cette ville, nous vous trouverons bien un domicile à votre convenance ».

À cette époque, il était presque exigé de se présenter à son proviseur avant de prendre son service. J’étais donc arrivé deux ou trois jours avant la rentrée scolaire pour obéir à ce protocole. Protocole, jugé aujourd’hui ridicule toutes générations et hiérarchies confondues. Mais qui sait ? J’avais repéré le lycée, sa grande porte juchée en haut de lourdes marches et la belle fontaine qui le jouxtait. J’avais sondé ses eaux claires où des algues et des populations de petits animaux avaient élu domicile. Une mine pour illustrer certains cours. Le professeur perçait déjà… La concierge consultée dans l’entrée me précisa que Monsieur le proviseur était absent tout ce jour. - Revenez demain matin, mais passé dix heures. Elle poursuivit ses travaux sans s’inquiéter, ni de qui j’étais, ni de l’objet de ma visite. Elle était tout à ses balais, ses bassines et son carrelage. Je m’en étonnai. Après une visite rapide de la ville, une reconnaissance à vrai dire, rien de plus, je me rendis le soir même chez les gens entrevus le matin, après le dîner, comme il avait été convenu. Je m’étais contenté d’un sandwich. Sans doute avais-je pensé qu’une collation substantielle allait m’être servie ? Je sonnai. À l’intérieur, on parlait haut et fort. On avait même l’air de beaucoup s’amuser.

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J’entrai. Les invités étaient curieusement vêtus. J’avais l’impression de vivre une scène de théâtre du XIXe, tant leurs effets étaient démodés. Pour deux d’entre eux particulièrement. Une des femmes avait conservé son chapeau. Et quel chapeau ! Enrubanné, fleuri, retenu par de longues épingles tarabiscotées. Haut, pointu, mais non dressé, il versait sur la gauche à la limite du déséquilibre. Les épingles se justifiaient ! Entourant son cou, un mince ruban écarlate prenait l’allure d’une horrible cicatrice qui donnait à penser que la tête une fois coupée avait été reposée sur le col. Une robe en laine pourpre, tricotée main vraisemblablement, était étrangement rehaussée d’épaulettes et s’achevait sous le ruban par une collerette de dentelle (spécialité du pays). Ce qui frappait, entre autre, c’est le nombre de petits boutons argentés qui couraient pressés les uns contre les autres sur le devant et de haut en bas de cet étrange vêtement. Je la classais dans l’immédiat dans cette catégorie des femmes qui ayant peur de l’homme, les avait tous, dans le même temps, éloignés d’elle. Cet agrafage excessif ressemblait plus à un élément protecteur qu’à une parure esthétique. Quel courageux se serait attaqué à cet hyper-boutonnage ? Ne s’agissait-il pas en fait d’une provocation ? D’un appel voluptueux ? Je me perdais dans ces suppositions dont elle eut sans doute été très étonnée, si on les lui avait évoquées. Elle gloussait de joie de temps à autre en se pliant en deux, tête contre genoux, aux propos de son voisin. Celui-ci, non plus, n’avait pas découvert son chef. Un très large béret noir le coiffait, cachant assez mal il est vrai, une calvitie avancée. C’était lui le « rigolo ». Il se disait chansonnier, portait une lavallière noire que surmontait une pomme d’Adam démesurée, agitée de mouvements ascendants et descendants à chaque fois qu’il pérorait. Pantalon gris rayé, gilet en velours violet et veste noire à col Mao, habillaient ce célibataire endurci(?), à moustaches Napoléon III. Les autres, plus modestes dans leur tenue étaient effacés par ces deux-là. Je ne les revois même plus. Quand l’artiste qu’il croyait être cessait ses calembours et ses couplets souvent égrillards, les silences qui suivaient se meublaient des rires abusifs des hôtes et de leurs invités… Parfois la conversation devenait plus sérieuse et prenait un tour étonnant. On parlait du Maréchal Pétain et de Pierre Laval. Je compris très vite que j’étais tombé dans le repaire d’anciens collaborateurs, de fascistes, sûrs de leur doctrine, d’admirateurs inconditionnels d’Hitler et de Mussolini, fiers des coups portés avant la libération par la milice, aux Résistants.

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Ce put-il que l’adresse qu’ils allaient me donner fut celle d’une personne, une femme de leur bord ? Cela m’inquiéta. Les coordonnées obtenues, je prétextai un violent malaise, qu’une gorgée de verveine du Velay n’arriva pas, selon moi, à calmer. Prétexte fallacieux. En furent-ils dupes ? Je m’éclipsai à une vitesse qui frisait l’insolence, tant j’étais indigné d’avoir côtoyé, ne serait-ce qu’un instant, de tels individus, ignorant qu’il en existât encore. Après une rapide entrevue l’après-midi du lendemain avec le proviseur, qui me parut parfaitement inutile, tant il me donna l’impression de " s’en foutre" complètement, je le quittai. Peut-être l’avais-je seulement dérangé ? Je ne me posai pas ce problème sur l’heure, tant j’avais hâte de connaître ma future logeuse et le local dont je disposerais. C’était une veuve d’une maigreur extrême. Tout était noir sur elle, chaussures, bas, robe, gilet, collier. Sinistre, sans âge, elle semblait n’avoir jamais connu l’adolescence. Elle devait être plus jeune que l’âge que sa silhouette lui attribuait. Elle intimidait. Son regard fuyait le mien. La chambre était propre et convenablement éclairée. Le mobilier se limitait à un lit, une armoire sans caractère mais un grand bureau et un fauteuil la rendaient fort utilisable. Un poêle à sciure assurait le chauffage, selon elle, même par les hivers les plus froids. Or ils sont rudes dans cette région. Par contre, pas de baignoire ni de douche. Un unique cabinet de toilette que nous devrions partager. C’était pour elle un grand souci. (Et pour moi donc !). On conviendrait des heures d’occupation qui devraient être très réglées. De toute manière ses affaires à elle, occuperaient la gauche, les miennes, la droite. À son ton, on sentait que leur mélange était impensable. Elle y veillerait. C’était sûr. La discorde naîtrait de là. Elle ne me cacha pas qu’elle eut préféré une femme, dont l’âge l’importait peu. Comme aucune ne s’était présentée et que j’avais l’air sage et honnête, elle m’acceptait… mais… à l’essai. Je me soumis à ses conditions sans enthousiasme. Elle me tendit une clé de l’appartement dans un geste qui sentait la réticence et me tourna le dos sans autre façon.

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Le censeur me reçut la veille de la rentrée, plutôt cordialement. Il m’apprit que j’étais le seul naturaliste de l’établissement. Nous quittâmes vite son bureau afin de visiter les locaux dans lesquels j’officierais. La classe était sans âme. Devant un grand tableau noir dont la surface était trop écaillée à mon goût, s’allongeait une importante paillasse aux carreaux blancs ébréchés. Deux becs Bunsen* l’équipaient. À une de ses extrémités elle s’achevait par un large et profond lavabo surmonté de deux robinets. J’attendais autre chose. Faire mes débuts en un tel lieu me décevait terriblement. Muet, j’essayai de cacher mon dépit. Au centre du mur qui faisait face aux fenêtres et à la porte vitrée, s’ouvrait un long couloir insuffisamment éclairé. Y était entreposé tout le matériel sur des étagères de fortune, une quinzaine de microscopes ringards et autant de loupes binoculaires aussi périmées. À côté d’eux, dans un désordre inqualifiable, des bocaux, des cristallisoirs, des tubes à essai… des échantillons variés d’oiseaux empaillés, de mammifères mités … des coquilles … des carapaces … C’était désespérant et poussiéreux. Privé de support, au fond, un squelette abandonné, un gisant dont la symétrie n’était certainement pas respectée. J’en doutais fort et m’accrochai à l’idée que les manques de gauche seraient compensés par les présences de droite. Saurais-je lui rendre vie ? À ses pieds, une grande boîte sans couvercle pleine d’os divers. On eut pu croire, qu’avant de mourir et devenir ce qu’il était présentement, il avait fait de plantureux repas dont il ne restait que les parties inconsommables. Je gardai cela pour moi. Le censeur ne parlait plus. Aurait-il eu peur dans cette grande salle étroite dépourvue de fenêtre ? On eut pu le penser, tant il abrégea cette visite. Intrigué, très intrigué. J’arrêtai son départ et lui demandai où se trouvait la salle de travaux pratiques. Il marqua un temps d’arrêt, tant il trouva ma question incongrue… - Mais il n’y en a pas ! Vous ferez comme ceux qui vous ont précédé, vous utiliserez les tables de classe. - Sur les tables de classe ? Sans robinets, sans lavabos individuels ? Ça va être du sport ! Je gardai cette remarque pour moi. Il éluda mon problème et m’entraîna vivement dans son bureau. Là j’allais connaître mon emploi du temps. Quand j’eus lu celui-ci, je m’aperçus avec stupéfaction que j’avais cours le samedi de 16H à 17 H et le lundi matin de 8H à 9 H. Impossibilité totale donc de me rendre à Paris en dehors des vacances scolaires. Désolé et irrité, je le lui signalai.

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D’un ton détaché, indifférent, il me signifia que l’emploi du temps établi dès la fin juin dernier était définitif. Le modifier désormais était impossible. J’étais donc condamné à demeurer dans cette ville tous les week-ends loin de celle qui allait devenir mon épouse. Et par ailleurs, j’étais sûr qu’elle ne pourrait jamais m’y rejoindre étant donné les mœurs rigides de l’époque ! Le Puy-en-Velay ne me plaisait guère. Je déchiffrai avec minutie et tristesse ce que me réservait encore ce maudit emploi du temps. J’étais pris tous les jours et j’enseignais dans toutes les classes. On m’offrait du n’importe quoi. Cela faisait beaucoup. Aurais-je le temps de préparer tous ces cours ? Energiquement, avec véhémence je refusai la classe de 4e. Pourquoi ? À dire vrai c’est un peu stupide. J’avais eu à l’écrit de l’agrégation une note médiocre, imméritée selon moi, en géologie. J’en voulais à cette matière et j’excluais la classe de 4e où l’on n’enseignait que cet aspect des sciences naturelles. Le censeur paru soulagé, mes récriminations étaient faibles. Il en attendait plus… C’est ce que je pensai. « Qu’a cela ne tienne, on fera appel au lycée de filles. Il nous prend nos philosophes. Il ajoutera les 4e. Nous acceptons, nous, ses sciences expérimentales* filles et ses matheuses* ». Avant de me quitter, il me suggéra de revoir mes perspectives militaires. J’avais résilié mon sursis. Ne pourrais-je pas revenir sur cette désagréable décision qui poserait sans doute de gros problèmes quant à mon remplacement. Y avais-je pensé ? Non, ma foi, non. Et ce qu’on m’offrait dans ce "foutu" lycée ne me donnait aucune envie d’y rester.

Je n’étais pas à l’aise à l’idée de rencontrer mes futurs collègues. Je me sentais en effet plus élève, disons étudiant, que professeur. Le jour de la rentrée, j’arrivai bien avant l’heure et me dirigeai sans joie vers la salle qui leur était réservée. Qualifions-la de fort simple pour ne pas l’accabler. De toute manière elle était vide. Le premier à franchir la porte, fut un homme d’une grande distinction. À la fois dans sa stature et dans sa mise. Il était coiffé d’un feutre mou d’excellente qualité en harmonie parfaite avec le reste de sa tenue : costume gris trois pièces assorti d’un nœud papillon discret mais d’une discrétion très recherchée. Il se présenta.

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« Monsieur X archicube promotion 1916 ». Je sus donc que j’avais affaire à un normalien et à un « normalien de la rue d’Ulm ! ». Dans l’immédiat, il ajouta. « Pour quelle raison as- tu choisi Le Puy pour débuter dans ta carrière enseignante ? ». Ce tutoiement m’indiqua qu’il me prenait, moi aussi pour un normalien… de la rue d’Ulm. Sans doute était-il au courant de ma nomination, car il avait, je le sus plus tard, ses entrées dans tous les lieux du lycée, bureaux et classes. Mais, dans le même temps j’en déduisis que cette nomination avait été trop rapidement lue. Je n’étais seulement qu’auditeur libre* à l’école normale supérieure de la rue d’Ulm. Ce qui n’est pas du tout la même chose. Pas du tout, du tout, la même chose. Mes résultats aux certificats de licence avaient été jugés bons et j’avais été admis à préparer, sur ma demande, le concours de l’agrégation dans cette école, avec ceux qui y étaient entrés par concours. Je ne faisais pas partie de ce cénacle. Après cette explication, ce monsieur qui était l’unique philosophe du lycée, fut toujours correct avec moi, mais, il abandonna à tout jamais le tutoiement initial. Comme il ne tutoyait aucun des autres collègues, en toute logique, j’en déduisis qu’il était le seul ulmien du lycée. Mes futurs confrères meublèrent peu à peu la salle. Se congratulaient. Se présentaient aux nouveaux venus. L’un d’entre eux détonnait au milieu de ces mines le plus souvent graves et même sévères. Il était euphorique, plaisantait, riait de ses propres propos, s’agitait, serrait des mains, tapait sur le dos de certains. Il respirait la joie, la bonne humeur. C’était « le prof de gym ». Alors arriva, monsieur le Proviseur. Son comportement m’intrigua. Il se livra à un drôle de ballet dont je ne comprenais pas la signification. À certains, il serrait la main dans le même temps qu’il se découvrait. À d’autres il touchait la main sans quitter son chapeau, alors qu’aux derniers il faisait l’aumône d’un simple signe de tête. Le gymnaste « me mit au parfum ». " Tu viens d’assister à un rituel auquel ce monsieur ne déroge jamais. Il salue d’abord les agrégés, le philosophe en premier bien sûr, puis les certifiés. Quant aux adjoints d’enseignement*, les maîtres auxiliaires*, les répétiteurs*, eux, ne doivent se satisfaire que d’un léger salut. Et cette conduite est répétée chaque matin. Pas mal, hein !" Drôle, oui très drôle, pensai-je.

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Premiers élèves, premiers débuts. En général, à part les sciences expérimentales, les élèves étaient peu nombreux, (la ville comportait de nombreux collèges privés, surpeuplés paraîtil). Pour les M’, quatre élèves en première et sept en seconde. Cette section M’, aujourd’hui disparue, autorisait les élèves à remplacer la deuxième langue étrangère par la biologie. Je m’aperçus très vite qu’il était difficile d’enseigner dans des classes aussi réduites. Ils étaient "tristounets" et l’ambiance n’était pas celle que j’espérais. Les envolées lyriques n’étaient pas interdites, mais je me les interdisais, tant elles ressemblaient à de l’excitation mal jouée et devenaient ainsi ridicules. Les plaisanteries, les calembredaines, les jeux de mots " tombaient dans l’eau ". Seuls les math.- élem.* et les sciences expérimentales, surtout ces derniers, comptaient des jeunes filles. Issues du lycée féminin elles devaient découvrir les garçons pour la première fois. Toutes, au moins au début, se regroupaient serrées assises aux premiers rangs. Derrière elles, plus disséminés, les représentants du sexe mâle, jouaient les avertis, les fiers à bras, en somme, les " couillons ". Les sciences expérimentales, dociles, désiraient apprendre. Très vite je les eus " en main ". Leur gentillesse était communicative et je les retrouvais avec un plaisir qui me rendait meilleur. Il n’en était pas de même avec les math- élem., qui pour beaucoup étaient désagréables. En deux mots, dans leur esprit, je ne pouvais être un vrai scientifique. Dès que je prononçais les termes de pression osmotique*, de potentiel d’action*, de valence*, de gradient*…. ils devenaient soupçonneux, méfiants, voire sournois et insidieux. Ils faisaient bloc et j’étais désarçonné face à leurs questions oiseuses, sans rigueur et parfois même malhonnêtes. Il est vrai qu’à leur contact importun, je ne me sentais pas sûr de moi dès que j’étais obligé de faire intervenir la physique et encore moins la mathématique. Et ils le sentaient les mâtins ! Je peinais à leur montrer combien leurs raisonnements étaient faux. Ils étaient réellement faux. Un jour que j’expérimentais pour illustrer le phénomène de photosynthèse, ils furent si désagréables dans leur comportement que j’en devins maladroit. J’avais mis des feuilles d’épinards riches en chlorophylle à macérer dans de l’alcool. Ils me surveillaient, rigolards, en posant des questions stupides. Le bec Bunsen crachait son feu, je renversai la solution chlorophyllienne qui l’éclaboussa. Le liquide s’enflamma en une longue traînée qui se ramifia dans de nombreuses directions. Cris. Affolement. Je jetai ma blouse quittée rapidement sur le feu. L’incendie fut vaincu. L’administration le sut.

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Comment ? Allez donc savoir ! On me pria de limiter au possible ces expériences dangereuses. " Contentez-vous de les décrire ! ". Je me méfiais de cette classe et en garde un mauvais souvenir. Ses élèves se croyaient forts et pour beaucoup ne l’étaient guère.

Pour bien enseigner, il faut posséder le savoir, c’est certain. Ce n’est toutefois pas suffisant. Il faut aussi aimer et se faire aimer. Le moindre doute d’un élève, d’une classe, n’en parlons pas, m’inhibe. Je deviens mauvais au sens propre du mot. J’en arrive à bafouiller. Dès que j’atteins ce stade, je suis dans l’incapacité de réfléchir. La seule chose qui me reste à faire, il faut l’oser, est de partir, abandonner la classe à sa méchanceté ou à ses insuffisances. Cela m’est arrivé, peu de fois, il est vrai, mais ça m’est arrivé. Jamais toutefois au Puy-enVelay. La première année d’enseignement est une épreuve probatoire. En étais-je conscient à ce moment-là ? En Faculté, tout le monde plane. On apprend, on passe des examens, des concours. Si on satisfait aux exigences de ces épreuves par contre on ignore les règles et les lois. On est lancé, dès le début de sa carrière dans une aventure, dont on ne mesure pas tous les traquenards qui un jour ou l’autre vous cernent et peuvent vous mettre dans une situation embarrassante. Ainsi, dans une matinée qui devait se situer dans les premiers jours de la rentrée, je faisais cours à une classe de 5e. J’avais à peine commencé qu’un maître d’externat vint chercher les élèves afin qu'ils subissent un examen médical. Tous, sauf l’un d’entre eux. Pourquoi ? Je ne sais plus ! Je restai donc avec ce dernier. Qu’en faire ? L’envoyer en permanence ? Le garder avec moi ? Je lui proposai les deux possibilités en lui précisant, "qu’ensemble nous mettrons un peu d’ordre dans les collections du laboratoire ". Il choisit, je m’en doutais, cette dernière opportunité. Nous entrâmes donc dans ce couloir sombre où s’entassait un matériel très varié qui devait trouver un ordre logique qui fût aussi pédagogique que possible. On s’attaqua aux Oiseaux. C’était le groupe le plus représenté dans ce réduit. Je lui montrai qu’on pouvait les classer systématiquement, c’est-à-dire regrouper entre eux, les Rapaces nocturnes (chevêche, hibou, …), les Rapaces diurnes (épervier, milan, …), les Passériformes (rossignol, bergeronnette, …), les Gallinacés (faisans, perdrix, …), etc. On pouvait aussi réunir entre eux les Oiseaux des bords de mer (chevalier combattant, huitrier-pie, …), les pélagiques (albatros, puffins…), etc.

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C’était vrai aussi pour les Mammifères mais sous d’autres rubriques : ceux qui vivaient totalement sous terre (la taupe) ceux qui occupaient un terrier mais le quittaient pour se nourrir et se reproduire (le lapin de garenne)…etc. Je lui expliquai que la nature était peuplée d’animaux possédant le même mode de vie sans pour autant appartenir à la même unité systématique*. Je mis côte à côte la taupe et la courtilière. Il vit alors combien leurs pattes antérieures étaient élargies et disposées d’une telle manière qu’elles les habilitaient à creuser des galeries sous terre. J’allais prononcer le terme "patte fouisseuse "… mais n’en eut pas le temps car la sonnerie retentit. Il me quitta. Moi, j’allai rejoindre ma chambrette. C’était ma dernière heure de la matinée. Sur mon chemin, je rencontrai le censeur. Il donnait dans l’inquiétude. Je l’approchai. Il se confia. - Je suis troublé, anxieux même. Nous avons perdu un élève de 5e. La concierge est formelle. Elle affirme ne pas l’avoir vu quitter le lycée. - Un élève de 5e ? Vous voulez parler du petit x ? - Exactement. Savez-vous ce qui lui est advenu ? - Bien sûr. Je viens de le quitter. Il a rejoint ses camarades et à l’heure actuelle il est en cours de français. - Comment cela ? - Un maître d’externat est venu chercher tous les élèves de 5e, sauf lui précisément, pour se rendre à une visite médicale. Et il est resté avec moi. - Éclairez- moi. Vous étiez seul avec lui ? Ses yeux étaient écarquillés tant sa stupéfaction était grande. - Oui. Ensemble, nous avons « débroussaillé » le désordre qui règne dans les collections. J’en ai profité pour lui enseigner quelques petites choses. Il m’a semblé vivement intéressé. - Grand dieu ! Savez-vous que vous avez commis une grave faute, une très grave faute. Sans doute ne savez-vous pas qu’on ne doit jamais être esseulé avec un élève. C’est une interdiction formelle. Vous deviez l’envoyer en permanence. Je ne comprenais absolument pas ce qu’il trouvait de répréhensible à cela. Il m’expliqua dans un débit extrêmement hésitant, que de petits garçons, ou de petites filles sont les proies d’hommes indélicats qui abusent de leur innocence pour se livrer… à des gestes… des gestes… à résonance sexuelle ! Il était soulagé de l’avoir dit.

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J’étais quant à moi complètement accablé. Qu’on pût m’accuser d’un tel forfait m’indignait. - Il arrive même, ajouta-t-il, que de jeunes enfants pour se rendre intéressants accusent des adultes d’avoir effectué des attouchements douteux sans que cela eût quelque fondement. Alors c’est la plainte des parents, l’intervention de la police, la mise en accusation, … Une sale histoire en vérité. En 1954 on ignorait ou tout au moins on n’utilisait pas le terme de pédophilie.

Ce dont je me souviens très fort c’est la grande difficulté avec laquelle je me confrontai avec les élèves du premier cycle. Les 6e et les 5e essentiellement. Le programme de 6e débutait par une étude sérieuse du squelette humain et de sa denture. J’avais l’impression de piétiner, de ne leur apprendre rien ou presque, alors que je m’usais dans des efforts incessants durant les heures de cours et celles des travaux pratiques. Cet axe vertébral sur lequel s’articulent tête et membres me retint plus de trois semaines. Je n’en sortais pas. Ils n’étaient pas sots, manifestaient de l’intérêt, posaient de justes questions. Je n’avançais pas. Habitué aux cours de faculté, substantiels, je trouvais les miens vides et d’une lenteur décourageante. Il est évident que ce désappointement, ils ne le suspectaient pas. Agacé en dedans, j’étais tout sourire au-dehors. La vertèbre dorsale, la plus classique (en apparence) me réclama plus de deux séances de travaux pratiques. Il est vrai qu’elle est fort compliquée dans sa morphologie et dans ses articulations diverses. Elle nécessite pour que des enfants de 11 ans comprennent l’importance de ses rôles, un vocabulaire riche et précis et qu’on fasse référence au squelette presque en son entier. Or je voulais que cet os isolé prenne à leurs yeux l’importance d’une « petite merveille anatomique ». Résumons-nous. (CF : Document I) Il y a en tout premier lieu le corps vertébral, plein, articulé avec celui de la vertèbre précédente et de la suivante par l’intermédiaire de disques vertébraux, non osseux qui manquent évidemment sur cet os isolé. En arrière de cette vertèbre, l'apophyse épineuse ajoutée à toutes celles des autres, forme l’échine. Là, il me fallait trouver un enfant maigre qui voulut bien

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se mettre torse nu. Ce n’était pas une mince affaire. J’en trouvais un après bien des palabres et des encouragements multiples. Alors on passait aux apophyses transverses. On cherchait les facettes d’articulation à chacune de leurs extrémités. Mais avec quoi s’articulaientelles ? Avec les vraies côtes. On les cherchait dans la boîte à os. On voyait que sur elles il y avait 3 facettes d’articulations. Donc, une en trop. Mais non ! Il fallait aller chercher cette articulation ailleurs. On la trouvait sur le corps vertébral. Je trépignais dans une muette impatience. C’est alors que j’avais besoin du « torse nu » qui se plaignait d’avoir froid. Je lui demandai de respirer très fort et très lentement et ô miracle on voyait, parce qu’il était maigre, toute la cage thoracique s’élever dans l’inspiration et descendre dans l’expiration. Soulagement de chacun. L’importance des facettes prenait toute sa signification. Avaient-ils tous compris ? Ils le disaient. La vertèbre dorsale était-elle une petite merveille anatomique ? Peut-être ? Mais parce que je l’avais dit. Personne ne désirait me contrarier. Avais-je tout dit ? Oh que non ! Mais fallait-il leur enseigner que les poumons étaient passifs ? Qu’ils étaient entraînés par la cage thoracique, la seule partie qui soit mobile. Bien sûr mais elle était mobile parce qu’elle possédait des muscles et des muscles je n’en parlais pas. Je sortais de ces séances exténué. J’ai tu toutes les interruptions inutiles, les agitations multiples, les ricanements intempestifs. Je voulais faire des cours vivants. Ils l’étaient. Je crois, oui, je le crois. À la fin, moi, j’étais "mort". Le soir, je ruminais comment je pourrais mieux faire. J’apprenais en permanence mon métier. Ainsi, je « commercialisais » bénévolement mes connaissances, parfois difficilement acquises, en les mettant à la portée d’enfants qui découvraient ce qu’ils n’avaient jamais soupçonné car dans le fond la vertèbre dorsale c’est un os curieusement tarabiscoté. Rien d’autre, si on ne fait pas l’effort de comprendre comment il assure ses fonctions. Comme à l’accoutumée, avant le début du cours suivant, j’interrogeai un élève. C’était un moyen de vérifier si la leçon avait été apprise et comprise. Je lui tendis la fameuse vertèbre dorsale. - Qu’est-ce ? - Une petite merveille… Réponse inattendue qui demandait des explications. Je me tournai vers un autre. - Et pourquoi est-ce une petite merveille ? - Mais, Monsieur, parce que vous l’avez dit. Je n’allai pas au-delà. La suite m’apeurait !

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On arrivait à la fin d’octobre. Le ciel demeurait sombre et les pluies quasi permanentes lavaient rues et trottoirs, obligeaient au parapluie. Le Puy était triste et, enfermé dans sa cuvette, cachait ses montagnes. Les passants marchaient d’un pas pressé en évitant les flaques d’eau, les nids de poules entre les pavés. On ne sortait que pour rentrer vite. Le boulevard était muet, les rues et les ruelles aussi. Or il arriva qu’un soir, les nuages filèrent à l’orient et que le ciel en fut débarrassé. La nuit fut claire et étoilée. La lune avait changé de quartier. On pouvait espérer du soleil pour le lendemain. Le firmament en fut rempli dans mes rêveries nocturnes. Effectivement le lendemain le soleil était là, tout seul dans un immense ciel bleu. J’avais cours à 9h avec les 5e. Comme dans ce couloir noir j’avais déniché un troubleau* utilisable, des cristallisoirs de dimensions diverses, des flacons, de l’alcool… Je me dis : Chic le Dolaison* ne passe pas loin du lycée, ses abords sont propres, j’irai avec les élèves. Encore fallait-il l’autorisation du censeur. Je lui fis part de mes projets. Il plissa la bouche, leva les yeux au ciel. Il trouvait manifestement que je voulais trop en faire. - Pourquoi sortir ? Contentez-vous de leur enseigner ce qu’on peut glaner dans les manuels. Je plaidai ma cause. - Rien ne vaut un exposé prit sur le vif. Piéger les animaux vivants, cueillir les plantes, voir leur peuplement, leurs dominantes*, puis les plus rares, enfin les isolées souvent échappés des jardins. Aucun cours fait en classe ne peut remplacer cela. Mieux : collecter animaux et végétaux, les étudier ensuite en classe cette fois, ne peut qu’enchanter les élèves. Le livre ? Mais face à cela il est froid, il est sans vie… Lassé de mon impétuosité, résigné, il donna la permission espérée, mais insista : "en cas d’ennui il ne fallait compter, ni sur lui, ni sur le proviseur, pour me couvrir". Avait-il le droit de s'exprimer ainsi? Je ne le crois pas. Je rejoignis les élèves, leur annonçai la bonne nouvelle. Il y eut de l’excitation dans l’air qu’il me fallut éteindre. Et nous partîmes, à peu près calmes.

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La journée était magnifiquement inespérée. Les fleurs n’étaient pas très abondantes, mais les roseaux, sans être vraiment roselière*, avaient encore, fraîches, leurs feuilles en lance. Entre eux, des fontinalis, mousses assez rares, des potamots*, des lentilles d’eau à profusion… Rien ou presque rien que du vert sans doute mais n’est ce pas-là, la couleur emblématique et fondamentalement utile du monde végétal ? Il apparaissait tôt ce vert et demeurait longtemps. Une idée fort importante que je leur communiquai. (CF : Document II) Toutefois la botanique les « bottait » moins que la zoologie. Et par ailleurs, il y avait ce fameux troubleau, objet mythique, père de tous les espoirs. Tous voulaient l’utiliser. Encore fallait-il savoir. Ils convinrent que seul je savais. Eux le sauraient, après. Dans un premier temps j’effleurai la surface et attrapai trois hydromètres et un gerris*. Ils passèrent du troubleau au grand cristallisoir rempli d’eau claire. Bousculades, heurts, insultes verbales. Réprimandes, puis sérénité. A peu près. Je leur fis remarquer que ces deux insectes ne semblaient posséder que deux paires de pattes, or les insectes en ont toujours trois. Alors ? L’un d’entre eux, observateur en diable, peut-être mieux placé que les autres, remarqua qu’en fait il y en avait bien trois, mais que la première paire ne touchait pas l’eau. Celle-ci était relevée et devait servir à saisir les proies. Là, il n’était pas seulement « le mieux placé », c’était un observateur remarquable. Je gardai un des insectes pour l’observer au lycée et rejetai les autres. Tous nous pûmes nous rendre compte que deux paires de pattes seulement touchaient la surface du Dolaison. Le soleil favorisait l’observation, on voyait leur ombre sur le fond, ombre qui, au niveau de l’impact de chacune d’entre elles, visualisait les mouvements de ces pattes. C’étaient ceux d’un cyclorameur. Mais comment leur expliquer l’importance des soies situées à chacune de leurs extrémités et les phénomènes de tension superficielle* qui leur étaient imputables ? Puis je caressai le fond et ramenai deux larves de phryganes appelées aussi « charre-bois » ou « porte-faix », enfermées toutes deux dans un étui de débris végétaux rassemblés par de menus fils de soie secrétés par la larve. Ça, ils ne pouvaient le voir, je le leur appris. Abandonnées au fond du cristallisoir, on vit sortir une tête et une paire de pattes, puis une autre. Nous étions face à un prédateur qui usant de son corset de menues brindilles, s’approchait de ses proies pour les occire et les dévorer. Il s’agissait d’un redoutable goinfre qui chassait à l’affût. La chance était avec nous. Entre deux eaux, l’engin manié de main de maître (j’étais celui-là), ramena un dytique. Un autre prédateur, mais celui-là chassait « à courre ». Ce minuscule cours d’eau était bien riche. Une dernière fois je raclai les bords. Deux larves d’éphémères ! J’expliquai leurs pattes fouisseuses, les deux rangées de branchies abdominales en perpétuels mouvements.

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Tout le monde voulait voir. J’étais sur le bord du ruisseau, en équilibre précaire. Le pack se disputait non pas le ballon ovale mais la vue de ces merveilleuses éphémères. J’essayai de repousser tous ces corps unis dans un même désir. Les Dieux m’abandonnèrent et je chutai. Silence total ! Confusion. Il y avait du rire dans l’air. J’étais au milieu du Dolaison, de l’eau jusqu’aux genoux. Je mêlai mon rire au leur. Le temps avait passé, nous serions en retard. C’était sûr. Sale histoire en perspective. On reprit notre matériel puis le chemin du retour en galopant. Le proviseur dans la cour m’attendait. Le professeur de mathématique venait de lui signaler qu’aucun élève de 5e ne s’était encore présenté. Quand ils virent cette classe heureuse, oui fort heureuse, et ce professeur trempé ils n’eurent pas un mot. Les remontrances vinrent après. Je leur criai que les sciences ex.* devaient m’attendre à leur tour. Quelqu’un lança, « mais vous n’allez pas faire cours dans cet état-là ». Bien sûr que si. J’étais déjà loin de ce groupe réprobateur quand je répondis, « ça séchera vite, ne vous inquiétez pas ». Le lendemain de cette aventure jugée marante par les élèves et par quelques professeurs, pas forcément les plus jeunes, curieuse par certains collègues, inadmissible par l’administration en son entier, je reçus une première lettre des autorités militaires me précisant qu’il était trop tard pour obtenir un report d’incorporation. Il est vrai que la mienne, envoyée tardivement, n’était guère motivée.

Mésentente avec ma logeuse et sa conséquence. Ma chambre aurait été habitable si l’amabilité de sa propriétaire n’avait pas été aussi absente. Que me reprochait-elle au juste ? Des broutilles selon moi. Son avis différait du mien. Ce qu’elle appelait la salle de bain, qui n’était qu’un cabinet de toilette, fut la cause du désaccord. Je l’occupais trop longtemps et usais eaux chaude et froide exagérément. Bref des riens, certes, mais des riens agaçants à force d’être quotidiens. Je sus par un collègue qu’existait un établissement de bain tenu par des « petites sœurs en cornettes », près de la cathédrale. Femmes et hommes, c’est évident, occupaient des locaux séparés. Tout était vétuste. Pas de douche ! Des baignoires montées sur pieds, séparées par

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des rideaux si étroits que l’intimité n’était guère respectée. Or j’étais, et suis toujours, très pudibond. C’était cela ou la guerre avec ma logeuse ! J’y allais deux fois par semaine dès l’ouverture. J’eus hélas, l’idée malencontreuse, un jour, d’emporter avec moi un thermomètre afin d’évaluer ma résistance aux températures exagérément chaudes. Je ne sus jamais la température optimale que je supportai. Sans doute fut-elle excessive car je me réveillai complètement nu sur un matelas de fortune posé sur le carrelage. Les sœurs intriguées par les volutes de vapeurs qui s’élevaient aux dessus des rideaux, m’avaient paraît-il trouvé inanimé complètement immergé, les yeux ouverts et la peau écarlate. On était allé, après m’avoir repêché, quérir un médecin. La mère supérieure, du moins je supposai que c’était elle, arriva poussive et hargneuse, accompagnée de ce dernier. Il la rassura. Il sourit, amusé, de me voir nu… entouré des sœurs en cornettes. J’avais repris mes esprits alors qu’une serviette habilement disposée cachait mes parties « honteuses ». J’essayai de m’expliquer. Mon comportement n’avait rien qui relevât d’une tentative de suicide. Il était expérimental. En vain. Pourtant ce thermomètre gisant au fond de la baignoire était bien une ombre de preuve ? Mais, pas pour la mère supérieure. Rien n’y fit. La mère supérieure fut inflexible. L’indulgence ? Elle ne connaissait pas. Je fus prié de ne plus jamais remettre les pieds… et « le reste », dans cet établissement. Je sus que c’était une novice toute jeunette qui avait donné l’alerte. Etait-ce le détail qui fut la cause de cette sentence inexorable ? Il est certain que l’affaire fut portée devant le proviseur. Je ne pus l’ignorer car lui m’oublia singulièrement plusieurs matins lors de sa visite journalière. Je n’eus droit ni à la levée du chapeau … ni même au salut. J’avais l’impression d’être espionné en permanence. Je le sentais et j’en étais fort contrit. Une lettre me délivra de ces meurtrissures. Elle venait de l’autorité militaire et m’apprit que j’étais affecté au GRET 1 le 5 novembre 1954 à Saint Denis dans la banlieue parisienne. Une ombre à cela, j’abandonnais mes élèves, surtout les petits qui sans le vouloir, ni le savoir, … m’apprenaient mon métier.

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