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Entretiens avec un rebelle

De
161 pages
Par-delà la personnalité, complexe et contradictoire de René Cruse, ce qui a retenu notre attention pendant ces entretiens, c'est de voir à quel point, les bouleversements qui ont marqué le XXème siècle comme un ouragan, ont façonné cet homme. Qui est cet "ex-pasteur" Cruse ? Un gauchiste rouspéteur, un anarchiste ronchonneur, un théologien français engagé dans la politique lors de plusieurs campagnes électorales dans les années septante ?
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Entretiens avec un rebelle

Précédents livres de René Cruse

L'Ancêtre de notre avenir Préface de Francis Jeanson ÉditionsGolias,Villeurbanne,1994, 125 p., ouvrage épuisé
Dialogue politique avec la mort Préface de Gilles Perrault Éditions Pour de Vrai, Cormagens, Suisse, 1990, 103 p., ouvrage épuisé

La faute du pasteur Cruse
Préface de Jean Ziegler Éditions les Lettres Libres, Paris, 1986, 205 p., ouvrage épuisé

DIVERSES

BROCHURES

DONT:

En colère toujours, 1999
Instantanés sur la guerre du Golfe, 1991 Face à la folie montante, 1984 L'ère des thanatocraties, 1983

René CRUSE

Entretiens avec un rebelle
Raymond Zoller

Préface de Daniel de Roulet

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie 1053 Budapest Kossuth L.u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

~ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8139-X EAN: 9782747581394

En hommage à Albert Jacquard
Les auteurs

Collection

Cheminements spirituels dirigée par Noël Hily
théologiques, spirituelles,

Toutes réflexions

Toutes expériences mystiques, religieuses, qu'elles se situent au sein ou hors des grandes religions méritent d'être connues. C'est pourquoi cette collection l'Harmattan. nous favorisons « Cheminements leur édition Spirituels» dans chez

Vous pouvez nous envoyer vos écrits, même les plus personnels. Nous vous répondrons. 12, rue de Recouvrance 45000 Orléans Tel: 02 38 54 13 58
Déjà parus BERNABEUA. BOMBLEDJ.-P. CONTE A.-M. DESURVIRE GALLOJ.-G. GARBARF. GENTOU A. HARRISJ.-P. KIRCHNER D. ROCHECOURT G.

Laissons les enfants grandir Quand la modernité raconte le salut... L'ivre de vie Dire vrai ou Dieu entre racisme et religions La fin de [lhistoireou la Sagesse chrétienne Chasser le mal Invités à vivre Ste Bernadette Dieu, Créateur ou biblique La cigale

SANTANER P. M-A. Qui est Croyant?

SCIAMMA P.

Dieu et l'homme - Méditations

Préface
DANIEL DE ROULET

J'ai habité longtemps une maison genevoise dont le jardin longeait celui de René Cruse. Il était un pasteur à la retraite, comme l'est mon père, il s'occupait de sa fille adolescente, préparait les repas pour sa compagne, pour les amis qu'il invitait. Je le voyais s'occuper de son jardin, téléphoner souvent, guetter les nouvelles du monde dans sa boîte aux lettres. Chaque soir il partait militer en ville, séances privées, rassemblements publics, débats pour la défense des bonnes causes. Ilétait de toutes les manifestations, qu'elles soient de bon ou de mauvais ton, qu'il s'agisse du sort de la planète ou d'un modeste conflit de locataire. Par-dessus la haie du jardin, nous échangions parfois juste un salut, plus souvent quelques informations. Je partageais ses indignations, mais les siennes étaient plus tenaces. René se disait pasteur défroqué, il continuait à croire au pouvoir de la parole, à la force d'une persuasion amicale. J'admirais en lui, plus encore que ses idées, le personnage qui les incarnait. À l'époque où il n'avait pas besoin de canne, il ne manquait pas une occasion de s'en prendre publiquement à la tyrannie de l'injustice. Par la suite, il s'est mis à se coucher plus tôt, à ne plus sortir par n'importe quel temps. Il vieillissait sans rien renier de ce pourquoi il avait vécu. Ce privilège-là, d'une vieillesse sans aigreur, n'est pas donné à chacun. Il a voulu le faire partager par des textes, des entretiens.

Ce qui me touche chez René, c'est qu'il n'en finit pas de raconter sa vie. Non pas parce qu'il voudrait sans fin retoucher l'image qu'il nous en donne. Non pas qu'il veuille la donner en exemple à qui que ce soit. C'est plutôt une question de génération. Il voudrait s'assurer que les horreurs des deux premières guerres mondiales ne se reproduiront plus. Il a vécu l'occupation nazie, participé au Débarquement du Midi, est devenu, pacifiste, puis pasteur réfractaire. Mais ce qui l'a marqué reste la Deuxième Guerre mondiale. Il m'a raconté plus d'une fois cette scène où il est chargé de surveiller un prisonnier allemand pendant l'avancée des troupes de libération. Pour être sûr que ce général allemand qui s'était rendu ait bien peur de lui, il le menace: « Nous, SSfrançais, Achtung ! » Et l'autre pisse dans son pantalon. Cette scène d'un vaincu humilié par un vainqueur, par ailleurs chargé de libérer l'humanité de la barbarie, est fondatrice de ce que René voudrait faire partager. Ni ange, ni bête, ni dieu, ni traître, le genre humain a besoin d'une morale pour que le vaincu, le faible, cesse d'être humilié. Par la suite René a participé à d'autres campagnes de libération, mais son expérience de la Deuxième Guerre mondiale ne l'a plus quitté. Son témoignage est précieux. La Libération est trop souvent présentée comme un acte d'héroïsme collectif et sans tache. On oublie un peu vite ces femmes tondues, dites collaborationnistes, que de soidisant résistants promenaient en laisse dans chaque ville de France pour qu'on les couvre de crachats. Ainsi le mâle français, humilié par l'occupation, se reconstruisait une figure héroïque. René nous le rappelle: « Lorsqu'on est pris dans la machine de guerre, la notion de crime de guerre devient absurde. »

10

Ceux qui lirontlespages quiviennent sont des enfants

de la Guerre froide. Ou bien, plus jeunes encore, des enfants de la chute du Mur. Leurs références sont différentes. Autres anecdotes, autres scènes fondatrices. Mais voici la parole d'un homme de plus de quatre-vingt ans qui a fait toutes les guerres, chaudes, froides ou tièdes, sans en avoir aimé aucune. Je comprends qu'il n'en finisse pas de raconter ses combats. En découle une démarche politique que Raymond Zoller a su questionner avec l'insistance qu'il faut. Ce qu'on appréciera chez René Cruse, ce n'est pas la subtilité de chacune de ses réflexions, mais la cohérence qui les lie, le bloc qu'elles forment pour s'affirmer. On dirait la posture de Martin Luther - qu'il admire -

devant la Diète de Worms:
que je me tiens. »

«

Je ne puis autrement, c'est là

Avant-propos
RAYMOND ZOLLER

Par-delà la personnalité, complexe et contradictoire de René Cruse, ce qui a retenu notre attention pendant ces entretiens, c'est de voir à quel point, les bouleversements qui ont marqué le XXe siècle comme un ouragan, ont façonné cet homme. Comme il aime à le dire lui-même, après d'autres: « Je ne suis que le produit de mes rencontres avec les personnes, les livres et les événements de la société "mortifère" d'aujourd'hui. » Dépassant son cas d'espèce, peu banal, c'est donc à une réflexion holistique, qui part du particulier pour tendre vers le général, que nous invitons nos lecteurs.

Mais d'abord qui est cet « ex-pasteur» Cruse? Un gauchiste rouspéteur, un anarchiste ronchonneur, un théologien français engagé dans la politique lors de plusieurs campagnes électorales dans les années septante 1 ? Ou, un Genevois d'adoption atypique et fier d'être un inclassable
«

hors sol» ? Tout simplement, un homme

incapable de retenir son émotion devant l'injustice, ulcéré par la dégradation du monde et les souffrances qui en découlent? Bienséante et néanmoins restée très amie, une veuve de pasteur lui a reproché de signer ses écrits par
1. Avec le PSU (Parti socialiste unifié) en 1967.

« ex-pasteur» et non par « ancien» pasteur. En réalité, ce qui intriguait sans doute cette dame c'était qu'il ait

pu quitter ce « club », un cercle de protestants, décision
inconcevable pour elle; alors qu'effectivement, René Cruse a le sentiment que ce serait plutôt l'Église qui l'a

quitté, lui le si œcuménique, le si

« taizéien

2 » qui,

jadis, dialoguait fraternellement avec des théologiens catholiques aux Dombes, dans la Bresse 3. Il avait charge pastorale à Nevers. C'était aussi l'époque où François Mitterrand régnait sur le Conseil général de la Nièvre. Dans sa paroisse protestante, ses ouailles lui reprochaient de fréquenter davantage les catholiques que les protestants. Il lui était même fait grief de donner des conférences dans les sanctuaires catholiques. Plus grave encore pour des esprits bien intentionnés, d'aucuns déploraient qu'il fut plus sensible aux discours politiques des socialistes qu'aux débats théologiques... Le projet qui motive ces entretiens, c'est de

remettre

«

à plat» le parcours intellectuel très tumul-

tueux, mais non sans cohérence, de René Cruse, alors qu'il est au crépuscule d'une vie très riche. Ces tranches de vie suscitent autant d'admirations que d'interrogations, parfois très critiques pour ne pas dire négatives, même dans son entourage proche ou chez quelques amis de même fibre sociale. Pire, il lui arrive de temps à autre de croiser des silences outragés qui lui font mal. Il est vrai que ce bonhomme, qui en énerve plus d'un, s'en est expliqué, souvent publiquement et à diverses reprises, tant dans ses livres ou dans des publications plus brèves, voire à la radio ou à la télévision.
2. Taizé est une communauté monacale d'origine protestante, sise en Bourgogne, fondée par le théologien suisse romand, Roger Schütz, pendant la Deuxième Guerre mondiale. 3. Abbaye dans l'Ain, haut-lieu de résistance entre 1939 et 1945, devenu centre de rencontres pour théologiens œcuménistes. 14

Il nous a semblé toutefois qu'il valait la peine, plus que de refaire le point, d'éclaircir, de clarifier certaines de ses positions, ou expliciter comme on dit aujourd'hui, ses prolégomènes ou présupposés philosophiques. Ce « retraité» si actif, grand-père de 82 ans, amoureux de la vie et si peu aigri, plutôt « gueuleur » que gueulard, n'est donc pas à comprendre comme un

vulgaire blasphémateur lunatique capable de « coups de
sang» rageurs. Il sait aussi s'enthousiasmer pour les belles choses comme la nature, que ce soit près de son bien-aimé bassin d'Arcachon ou dans les Alpes, ou que ce soit à l'écoute de la musique, baroque de préférence, comme au plaisir de la littérature.

Il a toujours refusé d'être un « suiveur ». Il est tout le contraire des « moutons» tels qu'ils sont décrits dans
La Ferme des animaux, par un autre utopiste clairvoyant et courageux, le Georges Orwell auteur de 1984. Pour mieux connaître les « mécanismes», les motivations psychologiques, le pourquoi de ses indignations, les raisonnements de cet idéaliste, nous avons longuement conversé, avec fougue de temps à autre. Ces entretiens à son domicile de Carouge, durant l'hiver 2003-2004, ne prétendent pas faire le tour complet de la personnalité de ce « sage» pour les uns et « prophète» gêneur pour d'autres. Les raisons des saintes colères de cet écorché vif de l'âme? Elles sont le fait d'un homme profondément et constamment vrai. Il a une sensibilité politique exigeante, à fleur de peau, mâtinée d'une grande culture. Franchement compatissant, cet être, qui embellit le mot « vieillard» qu'il revendique avec force, est pleinement consentant dans son approche de la mort. Il est davantage importuné par les injustices volontaires de collectivités ou d'institutions que par les petits malheurs de notre vie quotidienne. Les impudentes et sèches décisions 15

administratives qui écrasent le vulnérable, par bêtise volontaire ou non, l'insupportent. Se demander si une administration kafkaïenne ne peut être que cynique ou du côté des tenants du pouvoir, plus ou moins complice, dépasse l'objet de ce témoignage. Cet homme incarne-t-il simplement des utopies? Ces utopies qui sont des rêves d'idéalistes qui ont fait avancer l'état de certaines sociétés. Nombre de rêveurs se sont trompés, ont même payé de leur vie ce qui passait pour des erreurs ou des âneries aux yeux de leurs contemporains. René Cruse a risqué sa vie pendant la Deuxième Guerre mondiale, à l'âge de 18 ans. A celui de la maturité, dit de la sagesse, il s'est opposé aux compromis politiques et à certaines pusillanimités institutionnelles. Il est impitoyable face aux magouilles politicoecclésiast~ques. Il n'apprécie pas ce qui est trop institutionnel, surtout ce qui tient du dogme au détriment de la compassion pour le plus faible. Pour lui, c'est le Jésus originel du Sermon sur la Montagne et des Béatitudes, le Jésus du chemin d'Emmaüs qui l'interpelle toujours. Ce Jésus-là demeure, selon lui, une référence face aux problèmes d'aujourd'hui, davantage que l'Institution de Paul et des Pères de l'Église. Jésus qui n'était pas

chrétien est véritablement

«

l'homme du hic et nunc ».

Il tient pour paradigme cet homme Jésus qu'il oppose au Christ ecclésiastique. Nous nous proposons de reprendre ici, d'une manière pas toujours chronologique, quelques aspects de la vie et des écrits de René Cruse pour aller plus loin avec lui, pour corriger ou préciser certaines affirmations ou opinions.

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