Essai d'éducation nationale ou plan d'études pour la jeunesse

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L'ouvrage de La Chalotais réunit, ainsi que l'indique un titre double, réflexion théorique et conseils politiques concrets. Il s'agit d'un ouvrage fondamental pour qui s'intéresse à l'histoire de la pensée éducative. S'y trouve formulé pour la première fois avec clarté le principe de laïcité qui guidera, à partir de la Révolution française, les législations de l'école de la République. Mais au-delà de l'histoire, de l'étudiant en sciences de l'éducation, du professeur voire du politique, c'est le citoyen qui est directement concerné puisque c'est sa formation qui est en question tout long de cet Essai, formation intellectuelle, mais aussi morale et philosophique.
Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296323322
Nombre de pages : 138
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ESSAI
D'EDUCA TION NATIONALE

ou PLAN D'ETUDES
POUR LA JEUNESSE

@L'Harmattan,l996 ISBN: 2-7384-4492-X

Louis-René de Caradeuc DE LA CHALOTAIS

ESSAI
D'EDUCA TION NA TIONALE

ou

PLAN D'ETUDES
POUR LA JEUNESSE
Introduction et notes Bernard JOLIBERT
L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection "Éducation et philosophie"
La collection Éducation et Philosophie a pour objet les problèmes généraux touchant à la formation des hommes. Elle cherche à en élucider les conditions et les données. Réfléchissant de manière critique aux principes et aux finalités qui en déterminent le parcours, cette collection touche tous ceux qui, de près ou de loin, s'interrogent sur le sens des pratiques éducatives et la valeur des théories qui les sous-tendent. Nous adressant aussi bien à l'éducateur qu'à l'historien, au philosophe qu'au médecin, au psychologue qu'au sociologue, nous ne saurions nous enfermer dans quelque discours de spécialiste. Notre seul souci reste d'abord d'attirer l'attention de tous ceux qui entretiennent des rapports plus ou moins étroits avec l'éducation sur les questions d'ordre général, sans préférence ni parti pris. La juxtaposition infinie de domaines sans liens tend à s'affirmer de plus en plus dans le domaine éducatif. Comment cet amalgame de disciplines isolées pourrait-il constituer un savoir? La coexistence de connaissances disparates ne fait pas une discipline nouvelle. Face à cette diversité, il a semblé tout d'abord urgent et utile d'aborder le fait éducatif à partir d'une rélexion à la fois générale et synthétique. Il fallait en priorité regrouper les idées d'instruction, de formation, d'animation, d'institution, d'enseignement, etc., sous celle d'éducation, sans privilège ni exclusion puisque c'est autour d'elle que tentent de s'articuler les multiples activités éducatives dans leur diversitié parfois conflictuelle. Déjà paru : Bernard JOLIBERT, Platon. L'ascèse éducative et l'intérêt de l'âme, 1994. Jean LOMBARD, Aristote. Politique et éducation, 1994.

w. JAMES, Les conférences sur l'éducation, 1996.

INTRODUCTION

Lors de sa parution, en 1763, l'Essai d'éducatiol1 natiOl1 le et plan d'études pour la Jeunesse de La Chalotais a fait l'effet d'un véritable brûlot. Dès l'instant où il se voit publié, il est accueilli de manière tranchée. Deux partis se constituent: - celui des "philosophes" et des parlementaires, favorable aux réformes scolaires qu'il préconise, hostile aux Jésuites alors tout-puissants dans le domaine éducatif, principalement dans les collèges, peu soucieux de voir leur pouvoir s'émietter; - celui des Hdévots" qui voient certes dans La Chalotais un opposant affirmé du pouvoir royal, mais surtout un farouche ennemi de ces collèges qui transformeraient les provinces françaises en "colonies latines" . De fait, cet Essai vient au moment où une réforme pédagogique est rendue nécessaire et urgente. L'ancien système éducatif n'est plus adapté aux nouvelles exigences intellectuelles. Comme le soulignent E. Durkheim l, R. Hubert,2 G. Avanzini3, l'Université est en déclin; les collèges, fort utiles lors de leur fondation et de leur transformation au milieu du XVlème siècle en lieux d'enseignement, ne dispensent plus les connaissances qu'attend une société en mutation et qui cherche, non sans
1. E. Durkheim: L'Evolution pédagogique en France, PUP, 1969. 2. R. Hubert: Histoire de la pédagogie, PUP, 1949. 3. G. A vanzini : Histoire de la pédagogie du 17è1l1£siècle à nos jours,

Privat, 1981.

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IN1RODUCTION

heurts, une nouvelle organisation économique, politique et sociale. Sans doute n'y a-t-il pas lieu alors de s'étonner qu'au milieu du XVlllème siècle, la fermentation intellectuelle autour de l'école touche tous les esprits, les plus philosophes comme les plus administratifs. A l'Emile de J.J. Rousseau (1762), véritable roman d'éducation idéale à la liberté d'inspiration directement philosophique et si souvent mal compris dans sa visée théorique, répondent de multiples Plans visant à organiser concrètement l'institution scolaire, dont celui de La Chalotais est sans doute l'exemple le plus abouti et le plus réfléchi (voir Bibliographie). Entre ces deux formes d'expression extrêtnes, l'Encyclopédie, ainsi que l'indiquent à la fois son titre et son intention, est pédagogique de part en part. Ne vise-t-elle pas à mettre le plus grand nombre d'hommes possible en contact direct avec le plus grand nombre possible de savoirs techniques, scientifiques et moraux, afin de les libérer de la tutelle où les enferment l'ignorance ou, ce qui est pire, les superstitionsl ? On comprend que dans ce contexte intellectuel où la question de la liberté est constamment débattue, la réflexion éducative prenne la forme immédiatement conflictuelle d'un combat manichéen: à la vertu d'obéissance s'oppose plus ou moins violemment celle d'autonomie; à l'exigence de la foi se heurte le libre usage de l'entendement auquel nul domaine ne saurait être désormais interdit; du "sujet" d'un monarque se distingue le citoyen de la République, agent de son propre devenir. Dans tous les cas, le savoir ne doit plus être le privilège jalousement conservé de clercs dont le modèle est le cloître, mais, suivant des modalités diverses et à des degrés différents, il doit être disponible pour tous ceux qui servent la nation et ont besoin de ce savoir pour accéder à la citoyenneté.

1. E. Garin: L'Education

de l'hollllne lIwderne, Fayard, 1968.

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L'ECOLE ET LA NATION Si donc la raison impose ses exigences de réflexion clitique dans tous les domaines, y compris ceux du sacré et du pouvoir politique jusque-là interdits, il est naturel que le domaine pédagogique n'y écbappe pas, puisqu'il est précisément à la jonction du politique et du religieux. Audelà de la stticte instruction,c'est à la formation des mœurs de la société future que vise l'éducation en général. Il est dès lors évident que les conflits les plus aigus, qui ne peuvent s'exprimer frontalement dans le champ religieux ou politique, trouvent dans le domaine éducatif un terrain d'expression, indirect sans doute, mais néanmoins explicite. Le conflit, au-delà des nuances qui distinguent les philosophes, repose sur l'idée fondamentale et nouvelle que la raison ne doit des comptes qu'à elle-même et que, dès lors, l'école est l'affaire de la nation et non plus seulement de l'église. Cette idée a été certes préparée par un mouvementintellectuelqui, partantdes Dialogues de Galilée (1632) et du Discours de la méthode de Descartes (1636), aboutit à l'Encyclopédie (1770 pour les derniers volumes). Elle se combine à une autre idée, déjà soulevée par Pascal dans sa préface au Traité du vide, que l'humanité est en progrès. On peut comprendrecette humanitécomme un seul homme qui avanceraitpas à pas vers une améliorationde ses connaissances, enrichissantjour aprèsjour ses savoirs et se
rendant progressivement "maître et possesseur de la nature".

Les découvertes dans les sciences positives, les progrès techniques, l'amélioration économique, morale, sociale, ne continuerontde se poursuivreque si l'éducation des hommes devient l'œuvre, non plus des ordres religieux qui, s'ils ne sont pas tous aussi obscurantistes que le prétend Voltaire, voient néanmoins toujours la liberté de penser comme une menace dangereuse pour l'orthodoxie et les pouvoirs en place. Aussi, si les philosophes divergent quant au détail et à l'étendue des réformes proposées (il artive à La Chalotais, comme à Voltaire, de faire montre d'une prudence toute conservatrice dans la volonté

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INTRODUcnON

d'instruire le peuple, à l'inverse de Diderotl), restent-ils unanimes dans leur volonté d'aITacher des mains du clergé le monopole de l'instruction du royaume. Pour eux, le "siècle des lumières" est ce XVIIè siècle dont ils se sentent les continuateurs. Les collèges jésuites apparaissent sinon comme le refuge de l'obscurantisme, du moins comme l'outil d'un enseignement rétrograde. Quelle place occupe La Chalotais dans ce débat? LA CRITIQUE DE L'ENSEIGNEMENT JESUITE

A la lecture de son Essai, on se rend compte que ce qui fait l'originalité de son Plan, c'est avant tout sa critique globale de l'enseignement des collèges jésuites. Politiquement, La Chalotais reste conservateur; s'il s'oppose aux abus de la monarchie, aux excès des ministres du roi, il ne met jamais en question le principe de la mOl1archielui-même. D'ailleurs, ainsi qu'on va le voir, dès qu'il s'agira de porter plainte contre les gouverneurs, il le fera par-devant le monarque dont il attend justice. Injustement frappé, il ne remet en question ni la source légitime du décret qui le frappe ni la personne du roi. Pour La Chalotais, former mécaniquement à l'obéissance intellectuelle et morale n'est pas instruire, encore moins éduquer. Une éducation véritable vise un tout autre niveau de formation de la personne qui doit être apte à s'élever au-dessus des "règles" et des "instructions" pour percevoir et discuter des "principes". Ceci vaut en morale comme en science. Les bonnes mœurs, comme le vrai savoir, impliquent une aptitude à tout remettre en question jusqu'aux fondements. C'est la condition de l'''invention'' qui est en jeu, question sur laquelle nous reviendrons car elle est au centre de l'anthropologie de La Chalotais. Le second grief est plutôt d'ordre sociologique. Pour La Chalotais, les savoirs et les attitudes morales que
1. J .M. Dolle: Diderot, politique et éducation, Vrin, 1973, pp. 141159.

Il

transmettent les collèges de la Compagnie sont désormais inadaptés. Aussi doivent-ils être mis en conformité avec les mœurs et les besoins du pays et du siècle. Ici, La Chalotais quitte le tel1.aindes stricts contenus didactiques pour celui du politique et du social. L'école doit s'adapter à des considérations nationales qui dépendent de constats techniques, industriels, économiques, certes, mais surtout, politiques et moraux. Pour cette raison aussi, il paraît préférable que les collèges relèvent de la puissance politique de la nation qui y voit son intérêt direct, plutôt que d'ordres religieux supranationaux (ce qui ne veut pas dire innocents de tout intérêt dans les luttes pour le pouvoir). Du point de vue du conflit politique qui divise ceux qui se penchent sur l'institution scolaire et ce qu'il faut bien appeler déjà le problème de la laïcité, la pensée de La Chalotais a le mérite de la clarté. Certes, elle reste l'expression du courant anti-jésuite le plus décidé: ses deux COlnptes-rendus des constitutions des Jésuites (déc. 1761 et mai 1762) seront des éléments déterminants du dossier qui aboutira à la fermeture des collèges de la Compagnie et à l'expulsion de l'Ordre (1762). Pourtant, son Essai est bien plus nuancé qu'on veut bien le dire parloisl à propos de cette polémique. En ce sens, il peut être intéressant de quitter le contexte conflictuel idéologique pour en venir au texte lui-même. La Chalotais, s'il ne revient jamais sur les critiques de fond qu'on vient de voir, est loin de rejeter en bloc l'enseignement des collèges de la Compagnie de Jésus. Sur la centaine d'auteurs qu'il cite en appui de ses propres thèses, plus de la moitié appartient à l'Ordre ou lui a appartenu à un moment ou à u.nautre. Il sait en reconnaître au fil des pages la finesse de certains enseignements, la douceur et l'adresse de la discipline, la rigueur du travail, etc. En réalité, ce qu'il récuse, ce n'est même pas le fait que des religieux s'occupent d'éducation, c'est d'abord que les
1. Par exemple F. Buisson: Dictionnaire de pédagogie publique, Hachette, 1911, art. La Chalotais. et d'instruction

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IN1RODUCTION

ordres, et les Jésuites plus que les autres parce qu'ils sont plus puissants, exigent l'exclusivité de l'enseignement, oubliant le mal qu'ils avaient eu à en aITacher le privilège à l'Université: "Je ne prétends pas exclure les ecclésiastiques, mais je réclame contre l'exclusion des séculiers. Je prétends revendiquer pour la nation une éducation qui ne dépende que de l'Etat, parce que les enfants de l'Etat doivent être élevés

par des membres de l'Etat"l Pour La Chalotais, l'éducation
~

doit être nationale dans son principe, dans son organisation et dans ses modalités de contrôle; ce qui ne signifie pas que les religieux en soient exclus, ni que l'enseignement religieux n'y ait pas une place. S'il attaque si durement la Compagnie de Jésus, c'est parce qu'elle prétend s'emparer de l'intégralité de l'enseignement dans le royaume sans avoir à rendre de comptes au pouvoir politique. Seul le monarque doit être le garant ultime de l'éducation dans son royaume. Pourquoi? La Chalotais reprend ici le reproche que Pasquier, avocat de l'Université, formulait déjà lors de la querelle qui présida à l'ouverture du Collège de Clelmont (actuel Lycée Louis le Grand, premier établissement parisien de la Compagnie, que fréquenta Voltaire au début du XVIIIè siècle, et qui fut aussi le premier à se réformer: enseignement en français, cours de sciences, d'histoire, de géographie, etc.). N'y a-t-il pas quelque danger à confier le soin de former la jeunesse à un "Ordre" qui dépend d'une autorité étrangère, le pape, placé par la Compagnie audessus des lois des nations et monarque lui-nlême2 ? A ce reproche qui combine adroitement le politique. et le pédagogique, La Chalotais ajoute une critique économique sévère. L'enseignement des collèges doit encore être réformé car il n'est plus adapté aux besoins de la nation. L'industrie, l'armée, l'agriculture, l'at1isanat, les finances réclamenJ des
1. Adresse au bureau de la Cour du Parlement du 24 Inars 1976, au moment du dépôt de son Essai. 2. E. Durkheim: L'Evolution pédagogique en France, PUF, 1969, pp.

260-304.

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techniciens et des savants plus que des rhétoriciens formés à l'art ,oratoire. L'éducation donnée dans les collèges est restée toute scolastique: le latin y tient lieu de langue nationale et l'art de bien dire de finalité parfaite. Comme le dit, non sans ironie, La Chalotais, reprenant ici une critique courante à l'époque (on la retrouve sous la même forme et dans les mêmes termes chez Diderot, Voltaire et bien d'autres): un observateur étranger parcourant le pays pourrait croire que l'on veut "peupler le territoire de cloîtres et de séminaires". Ce qu'il s'agit de former, ce sont des industriels, des ingénieurs, des magistrats, des administrateurs dont les diverses professions complémentaires constituent la force d'une nation. Pour La Chalotais, la .puissance de l'Etat se mesure à sa force économique, laquelle dépend à son tour de la qualité et de l'adaptation de ses institutions scolaires au progrès des sciences et des techniques. Une nation n'est puissante que si elle possède une élite savante et dynamique. Le peu de place accordé à l'éducation familiale, le peu de souci de l'instruction du plus grand nombre que l'on constate dans l'Essai, reposent sur le souci urgent de constituer une élite sociale et politique destinée à servir un "grand pays", comme il le dit lui-même. Pour lui, les jeunes gens qui sortent des collèges ne connaissent ni ce monde qu'ils habitent, ni la terre qui les noulTit, ni les ouvriers et les artisans qu'ils emploient. Aux vertus morales et politiques qui font le citoyen, il faut lier indissolublement un enseignement économique, historique, scientifique, technique. Ce dont le pays a besoin d'urgence pour conserver une place prépondérante dans le jeu intell1ational, ce n'est pas d'orateurs ni de beaux esprits (il y en a assez dans le royaume), mais d'artisans efficaces, de laboureurs courageux, d'ingénieurs compétents, etc. L'IDEAL DE LA RAISON CRITIQUE Enfin, dernier reproche mais non le moindre, La Chalotais récuse le collège quant au modèle humain qu'il propose comme idéal à l'enseignement, non d'un point de vue politique comme on a pu le constater déjà, mais d'un

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