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L'Enfant et le langage

22 pages


« Est-il utile de reprendre, pour conclure, la thèse qu'on lit à toutes les lignes de ce petit livre : qu'à toutes les étapes, qu'en tous les aspects de l'acquisition du langage, toute l'âme de l'enfant est au travail. »
Henri Delacroix
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Henri Delacroix

L'Enfant et
le langage

© Presses Électroniques de France, 2013

Avertissement

Je n'entends point répéter dans ce petit livre l'exposé d'ensemble que le «Langage et la Pensée» consacre à l'acquisition du langage. Qu'on me permette d'y renvoyer le lecteur.

Je me propose seulement de revenir sur quelques questions essentielles, que les travaux récents permettent de mieux poser ou même de résoudre, au moins en partie, et je profiterai de cette occasion pour vérifier mes conclusions antérieures. Qu'on ne s'étonne point de ne pas trouver ici une étude complète de ce grand problème.


1. La communauté linguistique et l'enfant

Un petit groupe de personnes entoure le tout petit enfant. Il l'élève, c'est-à-dire qu'il subvient à ses besoins et qu'il aide son effort à se conquérir soi-même en s'assimilant à autrui. Il lui propose et lui impose progressivement tout le système de règles et d'institutions sur lequel reposent les assises de la vie sociale. La lan­gue est la première d'entre elles, celle qui conditionne et supporte toutes les autres. À entendre parler ses parents, à entendre ses parents lui parler, l'enfant s'essaie à parler comme eux. De ses désirs il fait des ordres ou des prières, par la vertu des signes; par la vertu des signes il se voit forcé de plier ses désirs à des ordres. Il va de l'expression de soi à la communication avec autrui et s'il s'exprime et communique c'est qu'il admet la valeur des signes, le jeu des symboles, le monde des choses mentales.

L'acquisition du langage est un cas particulier d'un problème plus général; la formation et l'évolution de la personnalité au sein d'une société. Deux forces sont aux prises ou concourent: un milieu social, une puissance d'assimilation et d'invention.

C'est pourquoi le langage est chez l'enfant un développement prématuré; il reçoit de la communauté linguistique non seulement une langue mais encore l'invitation à communiquer. C'est pourquoi le langage ne vient qu'à son heure; il est l'expression de la structure affective et mentale de l'enfant; il suppose un cer­tain niveau de développement, une certaine richesse de vie intérieure, un certain élan d'initiative et d'aventure. Une institution, pour se maintenir et s'imposer, suppose, outre le jeu de la tradition, du prestige et de la contrainte, l'action plus ou moins explicite des motifs qui l'ont constituée. Dans l'acquisition du langage on retrouverait sans peine le déploiement des forces qui ont abouti à la constitution du langage.

Sous cette réserve bien entendu que s'il fallait que l'enfant recommençât de toutes pièces l'œuvre des sociétés originaires, il n'aboutirait qu'à des résultats élémentaires et misérables. Combien pauvres les langues qu'inventent les enfants! Combien riche la langue qu'ils reçoivent de leur milieu. Et pourtant il ne faut pas sous-estimer cette puissance d'invention sans laquelle il n'y aurait pas même d'imitation de la langue des adultes. Il ne faut pas oublier que la société l'arrête dans son développement et la détourne vers d'autres voies. À quoi bon inventer ce qui existe?

L'enfant baigne dans le langage et, à l'ordinaire, tout ce qui est autour de lui l'invite à parler. On l'y provoque et on fait confiance à ses timides essais. «L'enfant pourrait-il jamais parler s'il ne trouvait ce crédit sans borne qui donne un sens à tout?»

Sa constitution le prédispose à la parole. Il part à la conquête du langage avec sa richesse phonétique initiale et son monde intérieur; à l'âge même où il commence à maîtriser son corps et à adapter ses mouvements aux objets qui l'en­tourent. Il s'essaie à marcher, à prendre, à manipuler; dans le même temps ses relations de société s'étendent, s'affirment, se compliquent. Il s'applique à devenir un sujet au sein d'un univers et une personne dans une société.

Modelant peu à peu son gazouillis, son babillage, il y découpe des figures articulatoires et sonores qui ressemblent à celles que son oreille lui présente. Il monte, à grands efforts, une machine phonétique, l'instrument dont il est appelé à jouer. Peut-être dans son babillage y avait-il déjà autre chose que sa chanson? un effort vers le langage. À coup sûr dans ses acrobaties phonétiques dirigées par un souci d'imitation.

Souci que commandent l'intérêt linguistique et l'orientation vers l'intelligi­bilité. Sans la marche à l'idée, sans l'orientation de l'idée ce babillage n'irait pas loin; quelques mots comme chez le perroquet: ce serait tout. L'enfant au con­traire fait ses gammes pour apprendre à jouer et jusqu'au moment où il saura jouer. Avant qu'il en sache tirer des sons corrects, il pressent la valeur de l'instrument qu'il essaie.

Deux fonctions, l'une périphérique, l'autre centrale, convergent vers cette tâche; ce sont à vrai dire deux niveaux d'une même fonction. En un sens et sous l'un de ses aspects, la fonction phonétique est indépendante du langage: le chim­panzé lui aussi est pourvu d'un excellent appareil phonateur dont il ne fait pas grand'chose. En un autre sens elle est l'instrument et le symbole du langage; sa puissance de construire à l'infini des figures auditivo-motrices rencontre, symbo­lise et sert la fonction de découpage des notions et d'ajustement des relations en quoi consiste l'intelligence. La fonction élémentaire ne prend son sens et sa valeur qu'en renonçant à soi-même, en se subordonnant à la fonction supérieure.

Les deux degrés extrêmes de cette grande fonction se supportent et convergent malgré la discordance initiale; car l'enfant répète beaucoup sans comprendre et comprend beaucoup sans répéter.

Il est son propre maître et l'élève de l'adulte. La langue lui parvient le plus souvent avec un caractère abrupt et déconcertant, telle que les adultes la parlent entre eux. Elle lui parvient aussi plus familière et plus à sa portée, construite sur son «petit langage». La mère, la nourrice, les aînés parlent à l'enfant une sorte de sabir qui tient compte de ses prédilections linguistiques et de la pénurie de ses moyens. On l'aide ainsi et on le gêne. Un moment vient où il lui faudra quitter ces facilités et aborder la vraie langue, telle qu'il est décent de la parler.

L'adulte aborde l'enfant avec un parler qui pour une partie vient de celui-ci, pour une part va au-devant de lui. C'est la loi de tous les sabirs. L'Européen et l'indigène s'accordent en un anglais, en un espagnol, en un français appauvris et mutilés dans leur vocabulaire et leur grammaire. Ainsi collaborent l'impuissance de l'inférieur et la condescendance du supérieur. Il se fabrique un minimum, un substitut de langue. La mère ou la nourrice font de même à l'égard de l'enfant.


2. Les échelons fonctionnels

Les deux fonctions extrêmes, l'une périphérique, l'autre centrale, se déploient simultanément et convergent, suscitant au cours de leur déploiement les échelons et les niveaux intermédiaires. L'esprit pose ses assises inférieures pour se réaliser dans sa plénitude; mais dès le début de cette réalisation quelque chose apparaît qui est de la nature de la fonction achevée; et sans cette richesse initiale, rien du processus complexe ne commencerait et ne s'achèverait.

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