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Exclusion, insertion et formation en questions

De
222 pages
Les activités sociales relevant de la lutte contre l'exclusion, de l'insertion professionnelle et sociale des jeunes ou de la formation des adultes ont cette particularité d'être pensées et organisées selon une logique du manque présumé. L'ambition de cet ouvrage est de poser les jalons d'une orientation positive en sciences sociales susceptible d'éclairer les quotidienneté de ceux et celles que l'on considère le plus couramment comme désaffiliés, disqualifiés, désinsérés, inappétents...
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EXCLUSION, INSERTION
ET FORMATION EN QUESTIONS

Logiques Sociales
Collection dirigée par Bruno Péquignot

En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes,
même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques
Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non
finalisée et l'action sociale.
En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à
promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une
enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance
empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une
innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation
de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions
Frédérique SICARD, Agencements identitaires. Comment des
enfants issus de l'immigration maghrébine grandissent en
France, 2011.
Rahma BOURQIA, Culture politique au Maroc, A l’épreuve
des mutations, 2011.
Louis MOREAU DE BELLAING, Claude Lefort et l’idée de
société démocratique, 2011.
Elisabetta RUSPINI (sous la dir. de), Monoparentalité,
homoparentalité, transparentalité en France et en Italie.
Tendances, défis et nouvelles exigences, 2010.
T. DJEBALI, B. RAOULX, Marginalité et politiques sociales,
2010.
Thomas MIHCAUD, La stratégie comme discours, 2010. as MICHAUD, Prospective et science-fiction, 2010.
André PETITAT (dir.), La pluralité interprétative. Aspects
théoriques et empiriques, 2010.
Claude GIRAUD, De la trahison, Contribution à une sociologie
de l’engagement, 2010.
eSabrina WEYMIENS, Les militants UMP du 16
arrondissement de Paris, 2010.
Damien LAGAUZERE, Le masochisme, Du sadomasochisme
au sacré, 2010.
Cédric Frétigné












EXCLUSION, INSERTION
ET FORMATION EN QUESTIONS



























































































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54334-8
EAN : 9782296543348







« En un sens, j’étais excédé par ces théories
qui identifient des sociétés “sans”, comme si
leur différence était le manque de ce qui
nous définit. J’ai le souvenir d’une
conversation avec Marcel Griaule, me
disant, lors d’une discussion portant sur ma
thèse doctorale : “Ils sont sans industrie,
sans monothéisme, sans développement
économique et politique réel, sans…” […]
Ainsi présentés, ils ne sont rien au regard de
beaucoup de non-initiés, sinon des
producteurs d’exotisme et des faiseurs de
dépaysement. »
Balandier G. (2009), Le dépaysement
contemporain. L’immédiat et l’essentiel,
Entretiens avec J. Birman et C. Haroche,
Paris, PUF, p. 147.


INTRODUCTION
Défendre une orientation positive en sciences sociales, telle
est l’ambition poursuivie par cet ouvrage. D’emblée, une
précision s’impose. Il ne s’agit ni de revenir au positivisme
d’antan ni de verser dans un optimisme louangeur. Point de tour
de vis scientiste, non plus que de « positive attitude » dans le
propos. Il faut comprendre la formule comme un plaidoyer en
faveur d’approches qui entendent décrire et analyser en plein
plutôt que définir et énoncer en creux ce qui est étudié. Aux
lectures « dysphoriques » et au « vocabulaire décéptif »
(Sticker, 1982, p. 138), il est proposé de substituer des
approches « appréciatives » et des schèmes d’analyse orientant
positivement la recherche. Au fond, à raisonner avec les
catégories du déficitarisme, quelle connaissance effective a-t-on
de ceux qui sont nommés in-firmes, in-valides, in-capables, im-
potents, im-puissants, a-normaux, a-sociaux, dés-insérés, dis-
qualifiés, dés-affiliés, etc. ? Plus généralement, quels types de
connaissance sociologique produisent les raisonnements
organisés suivant des schémas d’analyse fondés sur une
« arithmétique du défaut » (Rancière, 2005, p. 297) ? Que
gagne-t-on à instruire le procès du social sur la base d’une
approche privative ? Qu’y perd-on en intelligibilité des
phénomènes à observer ? En contrepoint, comment structurer
une orientation positive de la recherche ? C’est au fond autour
de ces questions liminaires qu’est structuré ce livre.
En théorie, la cause semble entendue. Jean-Claude Passeron
(1991, p. 253) a très clairement énoncé que « les groupes
sociaux exclus d’une pratique ou d’une possession ne sauraient
sans arbitraire ou ethnocentrisme être décrits et compris par
l’absence ou la privation, comme si toutes leurs propriétés se
déduisaient de la non-possession, si leurs comportements
épuisaient leur sens dans l’abstention et si toutes leurs valeurs
se réduisaient à celles qui font l’illégitimité de leurs propres
pratiques ». Pourquoi donc remettre l’ouvrage sur le métier ?
9 L’emprise de la thématique négative
De fait, les formes descriptives dénoncées par Passeron
continuent à fleurir et parmi les travaux publiés par les
sociologues les meilleurs. C’est pourquoi il m’apparaît toujours
aussi nécessaire de poursuivre la discussion autour de la
« sociologie négative de la privation ». Dès ma première
enquête sur les vendeurs de la presse SDF en 1994 (Frétigné,
2003), je me suis affronté à cette grille de lecture purement
négative. Définis par l’absence de qualité, les prétendus SDF
vendeurs de journaux étaient toujours décrits comme atomisés,
agis par le destin, aux frontières extérieures du social, etc. Dans
le cadre de mon étude de la littérature sociologique sur
l’exclusion, j’ai par la suite mis l’accent sur la fragilité des
conceptualisations alternatives préconisées par les sociologues
les plus autorisés. L’élaboration, en creux, de concepts forgés à
des fins de substitution ne donnait guère à voir que l’absence ou
le défaut : dépossession, disqualification, désinsertion,
désaffiliation, désappartenance, etc. Poursuivant mes
recherches sur la formation professionnelle des demandeurs
d’emploi, j’ai continué à rencontrer cette thématique négative,
suivant laquelle les impétrants manquent de formation, de
qualification, d’expérience pour prétendre accéder positivement
ou faire un retour gagnant sur le marché du travail. Avec la
survenue du « raisonnement par l’appétence », une étape
supplémentaire a été franchie dans le sens de la promotion de
ces lectures par le moins ou le rien. Déplorant le manque
d’appétence pour la formation, les experts du domaine ont bien
rapidement été relayés par les sociologues qui ont intronisé ce
vocabulaire au rang de concept sociologique. Une fois encore, il
me semblait qu’à pointer la faible appétence, voire
l’inappétence, on ne disait pas grand chose du « terrain des
empiricités positives » ou des « formes phénoménales de la vie
sociale » (Schwartz, 2002, p. 20). Pour l’exprimer autrement,
on assiste clairement, dans les différents cas rapportés ci-
dessus, à la promotion d’un « universel par défaut donc, défini
davantage par les volontés convergentes mais négatives qui le
cernent que par la réalité de son objet » (Beaune, 1983, p. 19),
10 au mieux d’une « potentialité négative » (p. 21), au pire d’un
1« type idéal négatif » (p. 53) .
Je souhaite donc, dans ce livre, insister sur les effets induits
par les approches privatives. On pourra leur reconnaître, avec
Claude Grignon et Jean-Claude Passeron (1989, p. 36), leur
résistance aux « cécités sociologiques du relativisme culturel »,
fondatrices des approches populistes, « pour qui le sens des
pratiques populaires s’accomplit intégralement dans le bonheur
monadique et l’autosuffisance symbolique ». On relèvera
surtout que si elles échappent ainsi aux affres du populisme,
elles versent alors dans un misérabilisme bon teint où il ne reste
plus au chercheur qu’à « décompter d’un air navré toutes les
différences comme autant de manques, toutes les altérités
comme autant de moindre-être […] » (p. 36-37). C’est alors
ouvrir grand la porte au « degré zéro – néant descriptif » (p. 41)
et à la sociologie privative.
On peut certes souscrire au diagnostic des auteurs et
regretter que leur analyse ne débouche pas sur une issue rendant
opérationnelle la sociologie des cultures populaires qu’ils
appellent de leur vœu. S’ils semblent douter de la formule de
l’oscillation, faisant alterner en un mouvement de balancier
description misérabiliste et description populiste (p. 38), à la
question « est-elle une démarche indépassable pour le
sociologue ? », ils ne donnent au fond aucune réponse. Ce
mutisme est-il coextensif, comme le pose Philippe Genestier
(1994), au caractère aporétique du débat ? Au terme de ce livre,
je ferai retour sur ce questionnement pour, à la lumière des
résultats d’enquêtes conduites depuis quinze ans, mettre

1 D’autres ont pointé, en sociologie de l’éducation notamment,
« l’ethnocentrisme qui conduit souvent nombre de chercheurs à ne concevoir
les caractéristiques des lieux et des groupes étrangers à sa culture qu’en
termes de manques, de déficits ou de handicaps socioculturels » (Van Zanten,
2001, p. 23). La thématique de la déscolarisation offre une illustration
d’importance de ce mouvement qui ne définit jamais les ruptures scolaires par
ce qu’elles signifient en termes de carrières scolaires et institutionnelles mais
toujours par leur envers ou leur absence par rapport à un modèle de
scolarisation normale. Pour des éléments de discussion sur ce point, cf. Geay
(2003) ; Millet et Thin (2005).
11 l’accent sur quelques pistes possibles pour aider à conduire les
investigations empiriques. Car si une chose se dégage, me
semble-t-il avec clarté, c’est que loin d’annuler les travers
respectifs des descriptions misérabilistes et populistes,
l’oscillation paraît au contraire les cumuler en un ensemble qui
ne saurait absolument pas satisfaire l’analyste.
Au préalable, j’aimerais toutefois insister, dans le cœur de
cet ouvrage, sur les zones d’ombre que cette approche négative
contribue à entretenir. Non qu’elle opacifie la compréhension
des phénomènes, non même qu’elle les dénature (ce serait
verser dans un naturalisme béat), mais elle les donne à voir sous
un angle qui ne contribue que très imparfaitement à en rendre
raison. Pour le dire avec les mots de Michel Verret (1995,
p. 68), spécifiant ce que les personnes ne sont pas et ce qu’elles
ne font pas, cette approche prête le flanc à la critique de la
« double négation ». Comment observer et décrire l’objet dont
1elle se dote : le « rien », le « manque » ou le « défaut » ? Le
sociologue précise ainsi qu’« une définition par double
négation, ce pourrait être une définition par deux fois rien... »
Ironiques ou non, ces points de suspension attestent de
l’incrédulité d’un chercheur aux prises avec une assertion
logiquement infondée. Infondé(e) ou non, des effets de
connaissance sont produits par cette « arithmétique du défaut »
ou ce raisonnement par soustraction. Il importe donc d’en
apprécier la portée et les limites. En quoi elle (il) contribue-t-
elle (-il) à améliorer ou à minorer l’intelligibilité du social ?



1 Empiriquement, comment rendre compte de ce que Robert Castel (1981,
p. 182) énonce en ces termes : « […] les caractéristiques que saturent
actuellement certains milieux sociaux, minoritaires certainement, et
marginaux peut-être, sont précisément celles que les transformations actuelles
de la structure sociale généralisent à une large échelle. Plus qu’une stricte
appartenance de classe, ce sont en effet différents facteurs de non-intégration
et/ou de désinvestissement du social qui le caractérisent : absence de
possibilité de promotion sociale, impossibilité de trouver un travail ou
désintérêt au travail, désinvestissement de l’ordre familial, crise des certitudes
politiques, etc. » ?
12 Un parcours épistémologique en spirale
Avant de présenter, dans ses grandes lignes, l’architecture du
livre, il m’apparaît utile de préciser, en quelques mots, la
manière dont j’ai travaillé pour élaborer ce document. Pour le
dire en peu de mots, ce texte est construit comme le résultat
d’un parcours épistémologique en spirale. Exprimé en termes
moins pompeux, cela revient à souligner que chaque nouvelle
investigation conséquente est pour moi l’occasion de procéder à
une nouvelle interrogation des conclusions des travaux qui l’ont
précédée. Petit à petit, et au gré d’insatisfactions chroniques et
cumulées, s’est ainsi dessinée une ligne directrice commune à
mes différents travaux. Par-delà les objets d’études, les cadres
théoriques mobilisés et les méthodes employées, j’ai rencontré
cette sociologie privative dont j’ai commencé ci-dessus à
esquisser les principaux traits. C’est donc d’abord en pensant
contre que j’ai trouvé ma voie. Cette négativité apparente
traduit mal toutefois la positivité fondamentale de cette posture.
Sans chercher à jouer sur les mots, on peut s’accorder sur ce
double principe : penser avec, c’est déjà penser contre ; penser
contre, c’est encore penser avec. « “Penser avec et penser
contre” les auteurs qui nous ont formés » (Noiriel, 2003, p. 6),
ainsi l’historien définit-il la démarche, malaisée, qu’il lui paraît
nécessaire d’adopter. Non sans polémiques, on sait également
sous quels auspices Bernard Lahire (2001a) se propose, en
sociologie, de relire l’œuvre de Pierre Bourdieu : entre dettes et
critiques.
Sur fonds de réserves majeures à l’endroit de la thématique
négative en sciences sociales, j’ai pas à pas cherché à
échafauder une série de parades et posé des garde-fous entre ces
approches et ce que j’entendais travailler. Pour ce faire, j’ai
recherché des appuis dont on trouvera la présentation et la
discussion raisonnée dans chaque chapitre de ce livre. Le
raisonnement en spirale et la ré-interrogation répétée du
matériau et des résultats de mes enquêtes m’ont conforté dans
l’idée, que j’exprimerai ici sous sa forme la plus prosaïque
avant de la développer plus longuement dans le cœur du texte,
qu’il est important de pratiquer une « sociologie au ras du sol ».
Non qu’il s’agisse d’une petite sociologie, d’une sociologie
13 dénuée d’ambitions analytiques, pour tout dire une sociologie
indigne du projet sociologique de connaissance. Qu’elle se situe
à un niveau élémentaire de la vie sociale n’implique pas qu’elle
se désintéresse de problématiques sociologiques massives ni
qu’elle (s’) exclut d’y apporter son écot. Il s’agit simplement
d’exprimer le plus clairement possible les conditions favorables
à une mise à distance des approches privatives en sciences
sociales. Considérer que nous devons rendre compte
« positivement » de ce que font et de ce que sont les gens auprès
desquels nous conduisons l’enquête me paraît être une ligne de
conduite fructueuse. Pour ce faire, étudier au plus près les
pratiques, s’attacher aux manifestations empiriques
positivement décelables ne revient donc pas à se prononcer sur
leur « valeur » (positive ou non). C’est d’un point de vue
analytique rendre raison des formes phénoménales et non forger
des images, puissamment évocatrices, mais qui relèvent du
« néant descriptif » : habitat insalubre, intérieur dépourvu de
tout confort, sociabilité réduite, désengagement civique,
démission parentale, etc.
Plan du livre
Le premier chapitre de ce livre pose les jalons de
l’orientation positive en sciences sociales. Il s’attache à montrer
que les principales constructions conceptuelles produites par les
sociologues pour rendre compte des comportements et des
situations vécues par les « populations problématiques » ont
toutes des racines privatives. Elles ne donnent jamais à voir
« positivement » ce que sont et font les personnes étudiées.
Anomie et désorganisation sociale ont constitué les schèmes
d’analyse les plus marquants dans l’histoire de la discipline.
Le deuxième chapitre établit que la disqualification sociale
et la désaffiliation sont, dans la sociologie française
contemporaine, le pendant logique de l’anomie et de la
désorganisation sociale. Ces élaborations conceptuelles sont
solidaires d’une démarche qui emprunte aux normes sociales
dominantes leur cadre d’analyse. C’est toujours par référence à
une norme (a priori ou statistique) que les personnes sont
désignées comme souffrant d’un manque, d’un déficit. Les
tenants et aboutissants de telles approches fondées sur des
14 définitions par négation seront ainsi interrogés au prisme de
cette proposition d’orientation positive. Il s’agira ensuite de
mettre à l’épreuve une série d’alternatives sociologiques qui
entreprennent de s’en affranchir (en mettant l’accent sur les
compétences et l’agir notamment) avant de rendre finalement
compte des développements que je propose sur ce terrain : la
1promotion d’une « sociologie au ras du sol » .
Le troisième chapitre fait retour sur les travaux consacrés à
l’insertion professionnelle des jeunes. On observera ainsi que
l’« adéquationnisme méthodologique » qui sous-tend la quasi-
totalité des études d’insertion est explicitement fondé sur la
recherche d’une correspondance (normative a priori, statistique
ou subjective) entre domaines de la formation et de l’emploi.
C’est donc toujours par référence à une norme (ce qui permet
alors de promouvoir une sociologie privative pour analyser la
situation de ceux qui s’en distinguent par le bas) que sont
appréciées ces (non-) correspondances. L’ambition poursuivie
dans la suite du chapitre est de marquer une distance avec les
raisonnements se référant systématiquement et unilatéralement
aux insuffisances et autres freins à l’accès ou au retour à
l’emploi, ou, dans un autre registre, aux écarts entre formation
et emploi.
Pour l’essentiel, le quatrième chapitre de ce livre s’attache à
analyser « positivement » les motifs d’engagement et de
poursuite en formation, mais surtout les formes de retrait et de
défection que l’approche privative met le mieux en scène.
Discutant les tenants et aboutissants du « raisonnement par
l’appétence », le propos est de montrer en quoi cette
« sociologie négative » centrée sur le défaut d’appétence pour la
formation détourne d’une prise en compte des « formes
phénoménales » d’engagement ou de retrait de la formation
dont il est possible de faire état. L’intérêt de cette partie est de
montrer que, même très éloignés des populations les plus
problématiques socialement parlant, les sociologues continuent
à appliquer ces grilles d’analyse qui font des normes l’alpha et

1 Je transpose ici la formule de Jacques Revel (1989) au domaine de la
sociologie.
15 l’oméga du raisonnement. Prenant le contre-pied de telles
approches, l’objectif est de tirer les enseignements d’une série
d’investigations sur la formation professionnelle en entreprise
qui autorisent à produire des analyses « positives » des motifs
d’engagement et de poursuite (ou de retrait) en formation.
La conclusion envisage une alternative sociologique à la
thématique négative. Il s’agira alors, par-delà misérabilisme et
populisme, de proposer des modalités d’investigations
empiriques qui permettent de mieux prendre en considération ce
que celles et ceux qui sont généralement définis par les pannes
1de leur existence font et sont .


1 On sait que « décrire les “choses telles qu’elles sont” [est un] idéal
inaccessible mais indispensable » (Cefaï, 2003, p. 524). Sans verser dans le
nominalisme, on peut légitiment se fixer cet idéal de scientificité pour
horizon.
16 CHAPITRE 1
SOUS LE SIGNE DU MANQUE
Introduction
Philippe Besnard (1987, p. 30) rappelle que c’est au livre III
de sa thèse de doctorat que Durkheim introduit le vocabulaire
de l’anomie dans son propos. Il s’agit alors pour lui, dans ces
passages, de caractériser ce qu’il désigne comme les « formes
anormales » de la division du travail social. Au vrai, Besnard le
mentionne en passant, ces formes dites anormales semblaient
bien être les formes normales, statistiquement parlant,
correspondant à l’état de la société française en pleine deuxième
révolution industrielle. Ce qu’il importe ici de souligner, c’est
l’accroche initiale qui lie indéfectiblement, dans le travail de
Durkheim, anomie et anormalité. Et par référence à une norme
a priori que l’on voit poindre à divers moments de l’ouvrage,
Durkheim met alors l’accent sur le défaut de
1 2« réglementation » ou l’absence de « centres régulateurs » .
Besnard souligne à plusieurs reprises ce qu’il y a de surprenant,
dans une entreprise qui se veut avant tout analytique, à observer
cette association « entre ce qui est normal et ce qui doit être ou
devrait être » (p. 41). Énoncés normatifs et performatifs se
superposent donc (voire supplantent), lorsqu’il est question de
la division du travail anomique, à la description circonstanciée
des faits et à leur analyse distanciée. « L’assimilation du normal

1 « […] si la division du travail ne produit pas la solidarité, c’est que les
relations des organes ne sont pas réglementées, c’est qu’elles sont dans un état
d’anomie » (Durkheim, 1991, p. 360).
2 Leur importance tient au fait que « l’état d’anomie est impossible partout où
les organes solidaires sont en contact suffisant et suffisamment prolongé »
(Durkheim, 1991, p. 360).
17 et de l’idéal, de l’indispensable et de l’inévitable » (p. 46) trahit
une forme d’eschatologie que les commentateurs de Durkheim
ne manqueront pas de lui reprocher. L’anormal, pendant
logique de l’anomie, est même très fréquemment associé à
l’idée de morbidité et l’on sait la place que Durkheim (1992,
chap. III) accordera, dans Les règles de la méthode
sociologique, à la distinction du normal et du pathologique.
Au fond, le recours à l’anomie se présente comme un
« révélateur » des orientations académiques mais également
extra-académiques que l’auteur épouse et s’efforce de
promouvoir. Il n’est pas indifférent de mentionner que le
contexte intellectuel de l’époque était marqué par
l’omniprésence de la physiologie et plus généralement par le
paradigme biologique. On ne saurait donc être surpris de la
multiplicité des métaphores organicistes auxquelles Durkheim
recourt, de manière plus ou moins heureuse (Guillo, 2006). Par
référence à un modèle d’équilibre homéostatique, « il y a pour
tous les phénomènes de la vie une zone normale en deçà et au-
delà de laquelle ils deviennent pathologiques » (Durkheim,
1888, cité par Besnard 1987, p. 86). Ce qui vaut pour les corps
individuels vaut également pour le corps social. On sait
également les orientations politiques que Durkheim défendra
(Donzelot, 1994), mettant à égale distance la tentation
révolutionnaire et les chimères réactionnaires. C’est là encore
un idéal social qui est promu à travers cette politique du juste
milieu qui prendra successivement deux formes dans les écrits
de Durkheim : « à la philosophie de la modération entre les
extrêmes se substitue une philosophie de l’équilibre entre des
forces contraires » (Besnard, 1987, p. 86).
La tradition sociologique a également accouché, outre-
atlantique, d’une autre notion privative à grand succès, celle de
désorganisation sociale. William I. Thomas et Florian Znaniecki
proposent, en 1920, la définition suivante du concept qu’ils se
proposent d’introduire pour qualifier la situation des migrants
Polonais aux États-Unis : « une baisse de l’influence des règles
sociales de conduites existantes sur les membres du groupe »
(cité in Besnard, 1987, p. 159). De fait liée à la désorganisation
personnelle, cette désorganisation sociale est donc caractérisée
par un échec de la société à contenir les passions des individus
18 qui se livreront plus facilement au crime ou à tout autre acte
délictueux.
Les exégètes ont principalement mis l’accent sur les
connexions entre les deux concepts. De longue date, Raymond
Boudon (1968, p. 13) a ainsi établi que la désorganisation
sociale faisait largement écho au mal de l’infini qui caractérise
l’anomie chez Durkheim. Mais, à ma connaissance, personne
n’a jusqu’ici mis l’accent sur le mode de construction de ces
concepts qui vont durablement marquer l’étude sociologique
des « problèmes sociaux ». Dans les deux cas, une racine
privative donne forme au substantif. C’est donc en creux que
sont exposés les cas d’individus incertains des comportements à
tenir face à l’ouverture de l’horizon des possibles (le mal de
l’infini) et ceux de personnes dont les liens avec l’ordre social
normal ont été rompus (la désorganisation personnelle et
sociale). Par référence à une norme, semble-t-il plus sociale que
1sociologique, les auteurs vont établir une ligne en deçà de
laquelle le manque, le défaut, le déficit, la carence ou l’absence,
etc. va justifier le recours à des concepts privatifs.
Qu’en est-il toutefois des formes d’organisation sociale
parallèles sinon concurrentes auxquelles les personnes
incriminées comme étant démoralisées ou désorganisées se
référent ? Qu’advient-il lorsque les normes dominantes – que
l’on présuppose suffisamment univoques et contraignantes pour
être intériorisées par chacun – s’avèrent moins régulatrices des
comportements que ce qui était initialement prévu ? Suffit-il de
qualifier d’anomiques les comportements observés ?
L’anomie et la désorganisation sociale, vocabulaires
longtemps donnés pour sociologiques par excellence, sont donc
emblématiques de ces concepts privatifs couramment

1 Durkheim considère que l’anomie peut également survenir dans les périodes
de progrès de la société industrielle. L’excès dans les périodes d’essor
économique, au même titre que la carence dans celles de dépression, est
susceptible de générer des formes d’anomie aiguë. « C’est si peu
l’accroissement de la misère qui fait l’accroissement des suicides que même
des crises heureuses, dont l’effet est d’accroître brusquement la prospérité
d’un pays, agissent sur le suicide tout comme des désastres économiques »
(Durkheim, 1992, p. 267).
19 rencontrés dans la littérature. Solidaires d’un raisonnement
sociologique qui étalonne les comportements à l’aune de
moyennes statistiques ou de normes sociales surplombantes,
leur promotion préfigure les usages qui seront fait, plusieurs
décennies après, de concepts apparentés comme ceux de
désaffiliation ou de déclassement. Grâce à ces premières
analyses, on entrevoit déjà les réserves qu’appellent ces
perspectives. Loin de décrire en plein les normes effectives
auxquelles les personnes souscrivent, les comportements
effectifs qu’ils adoptent et les identités effectives qu’ils
revendiquent, on se limite à évoquer les pannes de leur
existence voire même leur inexistence sociale, selon certaines
formules métaphoriques qui font florès. À suivre Howard
Becker (2004, p. 90-94) pourtant, on a toute raison de se défier
de ce type de formules stylistiques : extraordinairement
connotées, leur surcharge affective tend à nous éloigner de la
description circonstanciée des faits directement accessibles à
l’observateur.
Le raisonnement par soustraction
Le raisonnement par soustraction apparaît consubstantiel à
une pratique de la recherche en sciences sociales attachée à
rendre compte des écarts à la norme, qu’elle puise sa source
dans une moyenne statistique ou dans un jugement a priori. Ce
résultat est somme toute banal. Bien d’autres avant moi ont fait
état de cette dérive du fonctionnalisme incarnée notamment
dans cette hypothèse de Parsons (1955, p. 251) suivant laquelle
1« la maladie, dans un de ses aspects essentiels , constitue une
forme de pratique déviante ». Par-delà même les normes
sanitaires, la norme sociale de la santé est si prégnante que toute
pathologie, même bénigne, est traduite par Parsons et ses
émules dans le langage sociologique de la déviance. L’étude
pour elle-même des formes « anormales » de la vie sociale
trouvera grâce aux yeux des sociologues à l’occasion de la
rupture avec le paradigme dominant la sociologie américaine

1 Il s’agit des « motivations à la déviance qui s’expriment dans le rôle du
malade » (p. 251).
20 des années 1950-1960. Les enquêtes auprès de consommateurs
de marijuana (Becker, 1985), de mourants (Glaser et Strauss,
2005) ou d’un transsexuel (Garfinkel, 2007) figurent parmi les
exemples restés célèbres de révocation en doute d’une entrée
par la norme dominante.
Pour ce qui me concerne, l’objectif premier n’est pas
d’invalider les approches qui font des normes sociales ou des
moyennes statistiques le juge de paix à l’aune duquel apprécier
les écarts. Ce résultat n’est que la conclusion dernière du travail
d’analyse. L’idée qui m’anime est de repérer ce que donnent à
voir ces types de travaux. C’est ainsi que l’on a repéré que les
orientations théoriques engagées par ces modèles les amènent à
rester muets sur les situations sociales effectivement
discernables par le biais de l’enquête. Il me semble que l’apport
de mon travail réside dans la mise en lumière de la pauvreté
descriptive et analytique des raisonnements par soustraction ou
négation. Ainsi que je l’ai déjà écrit à plusieurs reprises,
l’ignorance reste entière sur ce que sont et ce que font les gens.
Pensés, selon les différents registres lexicaux convoqués,
comme un reste ou un résidu, une exception ou une déviation,
une pathologie ou une anormalité, les comportements qui
s’écartent du modèle d’analyse considéré (lui-même empreint
de références normatives) ne sont finalement pas interrogés en
eux-mêmes et pour eux-mêmes.
D’une certaine manière, Olivier Schwartz (2002) établit un
diagnostic similaire dans plusieurs passages de son ouvrage Le
monde privé des ouvriers. Pour rendre la posture de recherche
qu’il a adoptée avec les femmes et hommes du Nord auprès
desquels il a mené l’enquête, il use en particulier d’une formule
intrigante. Il dit ainsi s’être attaché au « terrain des réalités
empiriques positives » (p. 20). Ce redoublement quasi
pléonastique – que seraient des empiricités négatives ? – peut
laisser songeur. À première vue en effet, il est possible de
dénoncer une conceptualisation tautologique et repousser cette
expression au nom du caractère bancal de sa construction.
Qu’elle soit disgracieuse ne doit toutefois pas conduire, de mon
point de vue, à la considérer comme nulle et non avenue pour la
pensée sociologique. Bien au contraire, elle m’apparaît
extrêmement suggestive, peut-être même précisément parce
21 qu’elle heurte l’amoureux de la belle langue et du concept bien
léché. Cette formulation de prime abord poussive ne cède
assurément pas au compromis de l’élégance. Mais elle me
paraît douée d’une grande vertu analytique. Quelles qu’aient pu
être les intentions initiales d’Olivier Schwartz, on peut suggérer
une hypothèse qui interdit de conclure à l’inanité analytique de
ce pléonasme. À travers cette opération d’accentuation, l’auteur
souligne à double trait que ce sont bien ce que les gens font et
sont qu’il importe de restituer. En filigrane, on comprend alors
que telle n’est pas la norme dans les écrits sociologiques que
l’auteur a consultés. Dans le cas contraire en effet, pourquoi ne
pas s’en tenir à une formule exprimant l’intérêt pour le terrain
des réalités empiriques (tout court) ?
Certes donc, l’orientation « positive » est déjà comprise dans
l’expression « réalités empiriques ». Mais pour bien marquer
que l’on ne peut se satisfaire de descriptions négatives (par le
défaut, l’absence ou la minoration), le redoublement devient,
me semble-t-il, expressif d’une intention, d’un attachement à
une saisie ethnographique des faits et gestes tels qu’on peut les
observer empiriquement. C’est là pratiquer l’« empirisme
instruit » auquel nous invite Olivier Schwartz (1993, p. 271).
Ne pas se borner à l’étude des formes « symboliques » ou
« imaginaires » de la vie sociale, mais bien saisir les
expériences empiriquement descriptibles à travers la saisie
(autre quasi pléonasme) des « formes phénoménales de la vie
sociale » (2002, p. 20) constitue un programme de recherche
qui semble ne rencontrer qu’un écho tout relatif parmi les
sociologues. On constatera que la littérature sociologique est
peu friande de ce genre de démarches. Parce qu’un
fonctionnalisme implicite continue souvent à organiser les
recherches, les sociologues raisonnent par rapport à des normes
de conduite qui leur servent d’étalon pour apprécier des niveaux
de socialisation, d’occupation, de participation à la vie sociale.
Dès lors que l’on se situe en deçà du niveau moyen ou médian
pris en considération, la sous-représentation statistique est
interprétée comme une infériorisation, une minoration sociale.
Alors tous les néologismes à base privative peuvent être
construits. Outre les « classiques » déjà nommés (désaffiliation,
disqualification, désinsertion), on trouvera des mentions à des
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