Former et insérer

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Former et insérer sont les préoccupations principales des nombreux opérateurs qui travaillent, au quotidien, avec les publics chômeurs, allocataires du RMI, etc. Ces dernières années toutefois, on a pu observer des inflexions majeures des politiques de formation et d'insertion. Prenant la mesure des ces évolutions, l'ouvrage étudie précisément la manière dont elles ont impacté le fonctionnement d'une association située à Sarcelles.
Publié le : dimanche 1 juin 2008
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EAN13 : 9782336274379
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Former et insérer
Histoire de l'Association Formation Emploi à Sarcelles

1986-2006

Histoire et mémoire de la formation Collection dirigée par Jacky Beillerot (1939-2004,) Michel Gault, Dominique Fablet, Françoise Laot
L'éducation des adultes, au sens où nous l'entendons aujourd'hui, s'est développée à partir de la Révolution de 1789 avec pour premier objectif de pallier l'absence ou les insuffisances de la formation initiale. Elle a connu d'importants changements avec la formation professionnelle des adultes, le développement de l'enseignement technique, la montée de l'éducation populaire... jusqu'à devenir véritablement un fait social à partir de la loi fondatrice de 1791 qui en assure le développement. Au sens large du terme, elle est théorisée dès l'Antiquité et apparaît plus actuelle que jamais avec des notions comme celle de l'école de la deuxième chance, de l'éducation permanente et de la formation tout au long de la vie, ou encore de la formation de soi. La collection Histoire et mémoire de la formation constitue un instrument de référence, d'information et de réflexion, pour les formateurs et les chercheurs concernés par ce domaine d'activités et de pratiques. Déjà parus F. LAOT et E. de LESCURE (sous la dir.), Pour une histoire de la formation, 2008. Guy PALMADE, Préparation des décisions: L'étude de problèmes,2007. Sylvère FARRAUDIERE, L'Ecole aux Antilles françaises, 2007. Jean-François CONDETTE, Histoire de la formation des enseignants en France (XIXe-XXe siècles), 2007. Gilles PINTE, La CFTC-CFDT et la formation permanente, 2007. Guy PALMADE, Réunions et formation, 2007. Jean DUBOST, Analyse sociale et sociologies d'intervention, 2006. Jacques DENANTES, les universités françaises et la formation continue (1968-2002),2006. Jean DUBOST, Psychosociologie et intervention, 2006.

Ouvrage

coordonné

par

Cédric Frétigné

Former

et insérer
à Sarcelles
1986-2006

Histoire de l'Association Formation Emploi

Auteurs
Didier Auger Cédric Frétigné
Sylvie Mendes Ferreira

Marie-Christine Noireaud

L'Harmattan

Ouvrages du même auteur (Cédric Frétigné) L'appétence pour laformation. Une entreprise de rationalisation du flou, Paris, Michel Houdiard Éditeur colI. « Essais », 2007, 106p. Éducation, travail, précarité. Lectures sociologiques 1996-2006, Paris, L'Harmattan colI. « Logiques Sociales », 2007, 200p. L'expérience professionnelle et personnelle en questions, L'Harmattan colI. «Logiques Sociales », 2007, 263p. [en coordination avec C. Dardy] La formation en entreprise. Études de cas, Paris, L'Harmattan colI. « Savoir et formation », 2005, 149p. [avec V. Cohen] Une formation à l'emploi? tion », 2004, 388p. Paris, L'Harmattan colI. « Savoir et formaParis,

Les vendeurs de la presse SDF. Étude ethnosociologique, L'Harmattan colI. « Logiques Sociales », 2003, 212p.

Sociologie de classe. Lycéens à l'épreuve de l'exclusion, Paris, L'Harmattan colI. « Logiques Sociales », 2001, 152p. [avec la collaboration de T. Panel] Sociologie de l'exclusion, Paris, L'Harmattan colI. « Logiques Sociales », 1999,208p.

(Ç)

L'HARMATTAN,

2008

5-7, rue de l'École-Polytechnique;
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

75005 Paris

ISBN: 978-2-296-05707-4 EAN : 9782296057074

Introduction
Didier Auger Cédric Frétigné Sylvie Mendes Ferreira Marie-Christine Noireaud

« L'AFE est une association créée en 1986 autour de l'objectif premier: agir en faveur de l'insertion sociale des demandeurs d'emploi en renouvelant l'approche de l'emploi et du travail comme lien social et culturel autant que comme exigence économique. [...] Pour ce faire, plusieurs axes de travail ont été mis en place: [...] la mise en œuvre d'une politique globale et diversifiée d'insertion et de 'qualification' économique des populations du Grand Ensemble, en particulier celles connaissant les plus graves problèmes d'accès à l'emploi et à la formation ûeunes, migrants). »1 Vingt ans après, quelle est la postérité de ce geste inaugural? Rapidement dit, cette question, confondante de naïveté, est au fondement du travail collectif dont le présent ouvrage synthétise les conclusions. Association oeuvrant principalement sur le territoire de l'Est du Val d'Oise, l'Association d'études et d'actions sur la Formation et l'Emploi peut se prévaloir de vingt ans de réalisations dans le domaine de la formation et de l'insertion des publics fréquemment dits «en difficulté ». Occupant actuellement une trentaine de salariés en équivalent «plein temps », cette association est solidement implantée sur un territoire que l'on définit généralement par les attributs suivants: considéré comme économiquement très dynamique, avec la présence de la plateforme aéroportuaire de Roissy Charles de Gaulle à proximité immédiate,
1 Rapport moral, septembre 1986-septembre 7 1987.

il est habité par une population sensiblement plus jeune que la moyenne départementale, par des actifs faiblement qualifiés et a la réputation (notamment pour la ville de Sarcelles) d'être le siège d'une véritable « mosaïque ethnique ». Partant de l'hypothèse que rendre intelligible l'histoire de l'AFE depuis vingt ans conduirait nécessairement à traiter de l'évolution des politiques globales de formation et d'insertion professionnelle, il nous est apparu que mener cette entreprise ne nous enferrérait pas dans les travers du localisme irréductible. Si la voie d'entrée est donc clairement circonscrite, les thèses défendues dans cet ouvrage ne demandent qu'à être testées dans d'autres contextes. Entre « singularité» et «normalité », dans quelle mesure l'AFE a-t-elle été « agie» par les politiques publiques qui fixent le la dans bien des domaines de l'action sociale? En quoi, inversement, a-t-elle été «agissante », source d'innovations formatives et d'originalités en matière de pratiques d'insertion? Pour répondre à ces questions, nous nous sommes attachés à mailler 1'histoire de l' AFE et celle des acteurs, politiques et dispositifs publics qui se sont succédés tout au long de la période considérée. Pour ce faire, nous avons accordé une attention soutenue à la « traduction» opérée depuis vingt ans, au sein de l'AFE, des politiques nationales et régionales de formation et d'insertion. Les objectifs Les objectifs poursuivis par les auteurs peuvent, en première approximation, se définir en creux et s'énoncer sur le mode négatif. Au fond, ce livre n'est pas: - une histoire romancée de l' AFE, narrant sur le mode épique les petites et grandes aventures connues par l'association; - à des fins de mutualisation, une analyse des «bonnes pratiques» menées à l' AFE depuis vingt ans; - l'ébauche d'un quelconque projet associatif dûment rédigé et validé par les administrateurs, l'équipe de direction et l'ensemble des salariés. Ce travail a une ambition, plus modeste en apparence: faire retour sur vingt ans d'actions et repérer les formes de continuité et les lignes de fracture qu'a connues l'association. Par-delà l'intérêt de connaissance indéniable, l'intérêt pratique ne saurait être éludé. Car, au fond, prendre acte du passé de la structure, c'est se donner de meilleures chances de 8

comprendre son présent. Et, quand arrive l'heure d'amorcer une démarche prospective, on ne peut contester que cette connaissance favorise l'expression de choix éclairés. Une démarche collaborative Cet ouvrage est tout sauf une juxtaposition de textes commandés et mis en musique sous la direction de... Amorcé au printemps 2005, il est le fruit d'un travail collectif de deux ans et demi qui a vu, au rythme d'une rencontre bimensuelle, l'ensemble des rédacteurs soumettre l'état de leurs recherches documentaires et plusieurs versions successives de leurs écrits à la sagacité des autres co-auteurs du livre. Initialement ouvert à l'ensemble des salariés de l'AFE, le groupe de travail s'est rapidement stabilisé autour de six personnes, dont les quatre auteurs du livre1. Soucieux d'argumenter le bien-fondé des thèses défendues dans les différentes contributions, nous avons systématiquement cherché l'administration de la preuve. Conscient toutefois que « le besoin de profondeur historique peut conduire aux mirages » (Chastel, 1984, p.1143), nous nous sommes tous astreints à une discipline bien connue des milieux académiques et à l'observance de quelques principes qu'il n'est pas inutile ici de préciser: - ne pas s'en tenir à l'expérience accumulée et aux impressions premières; - faire systématiquement retour aux sources (documentaires pour 1' essentiel) ; - refuser toute montée en généralité hâtive;

- révoquer

en doute les interprétations

habituelles

(sur les diffi-

cultés d'insertion des publics, les formes de l'activité pédagogique, etc.) ; - proscrire toute visée performative conduisant à donner pour une analyse avérée ce qui relève de préférences personnelles (ilfaut, on doit, il n'est pas acceptable, etc.) ; - promouvoir une approche comparative (et ainsi battre en brèche l'impression d'évidence qui s'impose lorsque l'on étudie un phénomène avec un angle d'approche unilatéral).

1 Les deux autres contributeurs pressentis ont dû mettre un terme à leur collaboration suite à un licenciement économique pour l'une, à une mise à disposition au profit du Conseil général du Val d'Oise pour l'autre. 9

Résultats Sans souci d'exhaustivité, on peut pointer quelques acquis d'importance de ce travail collectif. Nous ne ferons ici que les lister. Le lecteur trouvera, au fil des développements contenus dans les différents chapitres, les éléments de détail. - il Y a bien une «philosophie» spécifique qui court au sein de l'association étudiée (même si cette « philosophie» n'est pas toujours énoncée comme telle et explicitement assumée par chacun) ; - la « prise en compte de la personne dans sa globalité» résume, en une formule ramassée, l'esprit qui anime bien des pratiques observées depuis la création de l'association en 1986 ; - cette « philosophie» entre en résonance parfois, en butte souvent, avec les leitmotive des politiques publiques. De fait, entrent en tension plus qu'elles ne se soutiennent les réalisations conduites au nom de la « prise en charge globale» et les exigences fixées par les prescripteurs d'actions. On pense ici aux impératifs quantitatifs exprimés par les indicateurs de placement à l'emploi ou aux ratios présumés rendre justice de la qualité et de l'efficacité du travail entrepris en matière de formation ou d'accompagnement à l'insertion; - en dépit des règles souvent drastiques qui président à l'attribution d'une convention et aujourd'hui d'un marché, les acteurs de l'AFE s'attachent à maintenir des marges de manœuvre qui leur permettent de promouvoir des pratiques fidèles à la « philosophie» précédemment évoquée. Plan de l'ouvrage L'ouvrage s'ouvre sur un chapitre positionnant, sur vingt ans, l'activité de l'AFE au croisement de ses différents contextes d'exercice. Ainsi, observe-t-on que l'association est marquée à la fois par les réalités sociologiques de son territoire et par les grandes orientations de l'action publique régionale et nationale en matière de politique d'emploi, de formation et d'insertion. Le deuxième chapitre propose une grille de lecture singulière. Il s'agit de repérer ce que donnent à lire d'elle-même les rapports d'activité produits au rythme d'un par an par l'AFE. On remarque alors les lignes de force qui traversent l'association, les récurrences mais également les
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inflexions de l'activité. Les heurts, quant à eux, sont assez largement minorés quand ils ne sont pas passés sous silence. La « prise en compte globale» des personnes reste, aujourd'hui encore, un mot d'ordre majeur auquel de nombreux salariés de l'AFE restent attachés. Sorte de marque. de fabrique, elle semble même organiser une certaine identité associative. Prenant appui sur les «textes fondateurs » produits, dans les années 1986-1988, par le créateur et premier dir~cteur de l'AFE, Claude Guy, le troisième chapitre interroge les fondements de cette démarche singulière non dénuée d'ambiguïtés au yeux mêmes de son promoteur. À l'AFE, la mise en œuvre d'une action phare en matière de formation et d'insertion, le stage en entreprise d'entraînement, a été l'occasion de promouvoir, de 1997 à 2005, une « approche globale» du public. Le chapitre IV restitue les tenants et aboutissants de cette démarche jusqu'à la conclusion de l'action. Comparant deux actions menées par l'AFE, l'une mobilisant un maillage interne à l'association (<< FLE à mi-temps »), la seconde impliquant un partenariat à l'externe «Plateforme Linguistique Jeune »), le chapitre V interroge les conditions de mise en œuvre effective, dans un cas comme dans l'autre, d'une « prise en compte globale» des personnes ou sujets en formation. Le dernier chapitre, enfin, fait retour sur un travail conduit en binôme, dans le but d'assurer la prise en charge globale des bénéficiaires de deux dispositifs portés par l'association: les allocataires du RMI du Pôle Permanent d'Insertion et les personnes en formation au sein de l'Atelier de Pédagogie Personnalisée. La question est ici de savoir « comment les personnes circulent entre ces différents lieux et comment se joue leur prise en charge ». Organisée autour de brèves notations, la conclusion fait état des principaux projets en cours au sein de l'AFE. Un tableau récapitulant, sur vingt ans, l'ensemble des actions conduites par l' AFE est également fourni en annexe. *** Cet ouvrage doit beaucoup aux apports de Christine Fahy et Christine Mansour. Longtemps associées à nos travaux, toutes deux ont largement contribué à l'avancée de la réflexion commune. Qu'elles trouvent ici l'expression de nos remerciements. Il

Chapitre I L'AFE : un positionnement local en prise avec la société globalel
Cédric Frétigné Sociologue, Maître de Conférences en Sciences de l'Éducation Université Paris Est Créteil

Préambule Chercher à établir un strict principe de correspondance entre les réalités locales et les données globales relève de la gageure. Penser tenir le principe explicatif susceptible de rendre compte des tenants et aboutissants de l'action publique à ses différents niveaux d'exercice paraît proprement illusoire. Les spécialistes de l'action publique insistent aujourd'hui sur les «nouvelles règles du social» (Astier, 2007) qui accordent une importance croissante à des formes de régulation «mixtes », « intermédiaires» ou «multi-fragmentées» (Maroy, 2005, p.SI). Pour n'en prendre qu'un exemple, on ne.peut plus analyser les politiques éducatives sur la base du seul échelon national. De fait, sous l'action du local comme du transnational, la politique éducative de tel ou tel pays prend désormais des colorations multiples. Les développements sur les niveaux intermédiaires de régulation ont pour intérêt de montrer les arbitrages qui s'effectuent entre des acteurs prétendant également infléchir la politique
Ce chapitre s'appuie notamment sur les entretiens que m'ont accordés, courant 2005, des acteurs de l'AFE. Qu'ils soient tous ici remerciés. Entre parenthèses, figure leur statut au moment où je les ai rencontré: Didier Auger (responsable du département « formation »), Dominique Baude (directeur), Martine Bristica (responsable administrative et financière), Yvan Ducos (président), Claude Guy (psychanalyste, premier directeur de l'AFE), Malika Lahsini (secrétaire), C. Mansour (responsable d'Espace Air), Cécile Ouvrard (responsable du département« insertion »). 13
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éducative. Et de cette addition de démarches, non dénuée de tensions, émergent de nouvelles régulations certes, mais surtout de nouvelles « règles du jeu », de nouveaux modus vivendi. On se doit alors d'écarter la figure du «macro-acteur» omnipotent (généralement le ministère de l'Éducation nationale) et lui substituer, dans l'analyse, «un système complexe de coordinations (et de co-coordinations), où plusieurs niveaux, finalités, processus et acteurs interagissent entre eux, de façon parfois imprévisible, selon des rationalités, des logiques, des stratégies et des intérêts distincts» (Barroso, 2005, p.165). Dans le fil des analyses, au mieux repère-t-on souvent des formes de « déclinaisons» locales des phénomènes qui travaillent, en sous-main ou non, la société globale; en sens inverse, parfois s'attache-t-on à rendre compte de la capacité effective des acteurs locaux à informer et à peser sur les décisions prises à des niveaux supérieurs. Mais, rarement, l'interpénétration des logiques, des niveaux et des acteurs est réellement restituée dans toute sa complexité. Je ne prétends pas que le présent chapitre échappe totalement à ces écueils. Assurément, mon entrée principale privilégie-t-elle le niveau local. Méfait bien connu du tropisme, l'ancrage de l'étude sur Sarcelles conduit-il, assez naturellement, à se saisir des grandes lignes des politiques publiques au prisme de leurs effets dans le contexte de l' AFE. Pour remédier à ce problème méthodologique crucial et contourner les difficultés qu'il pose en termes de recueil des données, d'analyse du matériau d'enquête et d'interprétation des résultats, une stratégie de distanciation a été observée. En faisant retour sur vingt ans d'actions à l'AFE d'un côté, vingt ans de politiques publiques en matière d'emploi, de formation et d'insertion de l'autre, le propos vise à gagner en profondeur (historique) et à se dégager de la gangue de l'ici et maintenant (l'AFE en 2006-

2007)1.

Introduction Avec toutes les limites que comporte cet exercice, il me semble pouvoir dégager de grandes périodes dans les deux premières décennies d'existence de l'AFE. Certains « moments» sont clairement marqués par le volontarisme d'acteurs locaux, lequel donne ainsi à l'association son
1Pour aider à la compréhension de ce chapitre, je renvoie le lecteur au tableau fourni en fin de volume (historique des actions à l'AFE et historique des politiques publiques en matière de formation et d'insertion). 14

identité propre. D'autres attestent d'une certaine soumission à des logiques exogènes et supra-locales qui montrent que ce qui se trame à l'AFE n'est pas toujours aussi singulier qu'on peut se le représenter de l'intérieur de l'association, dans la mesure où d'autres organismes de formation et d'insertion en subissent également les effets. Enfin, à des «moments» charnières, un certain équilibre s'observe entre force des régulations locales et empreinte de l'action publique départementale,

régionale ou nationale. °À ce niveau s'ouvrent des espaces de négociation
dont se dégagent des orientations qui donnent durablement forme aux activités menées au sein de l'association.

La voie d'entrée retenue - il fallait bien en choisir une - part d'un
constat élémentaire: l'acronyme AFE ne désigne plus aujourd'hui 1'« Association d'études et d'actions sur la Formation et l'Emploi» mais 1'«Association Formation Emploi ». J'ai tôt fait l'hypothèse que la déclinaison de ce logogramme était sinon emblématique, certainement éclairante des évolutions de l'association que je souhaitais saisir sur vingt ans. Derrière cette double opération de réduction (suppression d'« études et actions ») et de contraction dynamique (un mot par lettre pour une formule que l'on peut aisément scander), assiste-t-on uniquement à l'activation d'une stratégie de communication: Rectifier un acronyme à la déclinaison désuète, incompréhensible pour les jeunes générations de salariés? Simplifier l'acronyme pour donner plus de force de persuasion au discours de l'association? Ou s'agit-il aussi de mettre en conformité l'acronyme avec les réalités de la vie associative, soit former pour l'emploi? Voire même, dans une démarche proactive, d'inciter désormais les acteurs de l' AFE à inscrire explicitement leurs interventions dans le cadre étroitement balisé de la remise à l'emploi des bénéficiaires? Si cette dernière option était validée empiriquement, on comprendrait alors que les « études et actions» relevant de la recherche appliquée

et des initiatives interculturelles - lesquelles avaient cours à l'origine de l'association - n'aient plus réellement leur place dans un contexte marqué par la soumission de l'intervention aux seules finalités du placement en emploi. La perspective promue dans ce chapitre prend assurément ses aises avec la partition chronologique généralement défendue au sein même de l'association. La campagne d'entretiens menés avec le fondateur de l'association, ses actuels président et directeur ainsi qu'avec ses cadres « historiques» permet déjà d'infléchir notablement l'histoire de la struc-

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ture telle qu'elle se donne à lire dans ses rapports d'activité1. À une lecture assez largement policée, elle donne une plus grande place aux aspérités et lignes brisées que l'association a connues. Néanmoins, au travers des entretiens, c'est essentiellement une histoire «statutaire» qui est défendue. Non que je mésestime le poids des réformes statutaires et des changements qu'elles occasionnent au quotidien pour une association qui a longtemps vécu, avant de s'en libérer, sous la tutelle municipale. Mais, il me semble que l'on ne peut s'en tenir à cela. Ainsi, à se limiter à l'histoire des réformes statutaires, deux grandes périodes se dégagent, chacune également scindée en deux. La première correspond aux dix premières années d'existence (1986-1996) pendant lesquelles l'association a été sous tutelle municipale. Dans le détail, de 1986 à 1990, l'association est dirigée par son fondateur. Suite à son licenciement, une reprise en main par la municipalité va s'opérer jusqu'aux élections municipales de 1995 que l'équipe sortante va perdre. De 1996 à aujourd'hui, l'association a gagné en indépendance vis-à-vis de la municipalité. Plus précisément, de 1995 à 1999, elle est de fait dirigée par quatre cadres de la structure. Depuis 2000, l'un des « cadres» a été promu directeur. Les faits, on le sait, sont têtus et ils résistent aux partitions simples. En réalité, entre la grande autonomie d'action acquise par le premier directeur entre 1986 et 1990 et la reprise en main de l'association par la mairie entre 1990 et 1995, ce n'est pas la même tutelle qui s'exerce. Et, si l'association a gagné en indépendance depuis le printemps 1995, ce n'est pas le même mode de gouvernance qui s'observe entre l'époque où les cadres pratiquent une forme d'autogestion de l'association et celle, effective depuis 2000, où le directeur exerce son rôle sous le regard sourcilleux d'un président très investi et d'un conseil d'administration soucieux du respect des grandes lignes directrices de développement de l' association. Par ailleurs, si elle revêt un intérêt indéniable, cette approche relève de la micro-histoire, et valorise à l'excès le rôle des actions et décisions locales. C'est oublier un peu vite le contexte dans lequel cette association s'est peu à peu structurée et développée. Vivant de fonds publics - subventions municipales certes mais surtout conventions pour des actions de formation et d'insertion -, elle est, comme d'autres, soumise aux transformations de la commande publique, ballottée par l'évolution des priorités des différents prescripteurs d'actions, tributaire des « formats» varia1

cf le chapitre II. .

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bles des dispositifs, etc. Aussi cette autre histoire vient-elle percuter de plein fouet ce qui se trame, au niveau local, pour l'AFE. Il semble donc plus heuristique de repérer comment l'AFE s'est saisie des possibilités offertes par les politiques publiques et comment celles-ci ont été travaillées et retravaillées localement. Mais il importe également d'analyser les réponses qui sont aujourd'hui celles de l'association dans un contexte où les « règles du jeu» sont très sensiblement modifiées par la mise en' application du code des marchés publics pour des actions qui, jusqu'alors, relevaient du régime des conventions, par la centration quasi exclusive des évaluations effectuées par les financeurs sur le placement en emploi, etc. Au fond, il me semble qu'une partition ternaire rend mieux justice des grandes scansions qu'a connues l'association. Et, on l'aura compris, cette partition ne recoupe pas strictement 1'histoire croisée de l'association avec sa tutelle (et aujourd'hui son partenaire) municipale. Dans une première période, l'AFE est d'abord une expérience originale à plus d'un titre. Sous la férule de Claude Guy, fondateur et premier directeur de l'association, les réalisations conduites débordent largement du cadre que le statut d'organisme de formation semblait appeler. Les initiatives multiples dont on rappellera ci-dessous l'esprit faute de pouvoir toutes les décrire, attestent que les ambitions poursuivies ne se limitent absolument pas à la fonnation en vue de l'emploi. On observera que le départ de Claude Guy, s'il coïncide avec un coup d'arrêt de cette politique multifonne, ne signe pas la fin des démarches refusant la prise en charge étroitement bornée des bénéficiaires suivant des principes gestionnaires et d'efficacité du placement. Néanmoins, s'ouvre, avec le début des années 1990, une deuxième période marquée par la « nonnalisation » de l'AFE, laquelle « rentre dans le rang» et devient un organisme deformation et d'insertion qui se développe, comme d'autres cousins ou concurrents, avec la montée en puissance de l'accompagnement des bénéficiaires du RMI, la promotion des SIFE, etc. Cette deuxième période n'implique pas la mort de toute originalité. On continue à trouver des expérimentations qui tranchent dans le paysage de la fonnation, ainsi la création de « groupes de parole» en 1994 sur différents thèmes dont la santé. Mais, en tendance, l'AFE s'institutionnalise de manière croissante et se positionne, dans les années 1990, comme un opérateur incontournable sur l'Est du Val d'Oise. Avec les années 2000, un tournant semble avéré. Dire qu'il est l'objet d'une stratégie consciente serait assurément aller bien vite en besogne. De l'avis même des personnes rencontrées, les 17

extensions multiformes qu'elles s'appliquent à réaliser répondent principalement à des logiques que l'on pourrait, sans jugement aucun, caractériser comme suit: ce sont des opérations marquées par des orientations conjoncturelles (la pérennité des actions est rarement au rendez-vous), parfois en décalage avec le « cœur de cible» de l'association (l'ouverture à d'autres modalités d'interventions, pour d'autres publics, notamment des salariés en formation, est requis) impliquant une série de cofinancements aléatoires (le montage des dossiers appelle une charge de travail croissante) et répondant parfois à une logique du «sauve-quipeut» (il importe de gagner en recettes pour contrebalancer les frais fixesl). Là également, il s'agit d'éviter tout manichéisme. Je ne défends pas que depuis quelques années l'association n'innove plus et s'attache seulement, dans l'urgence et au coup par coup, à «gagner des marchés» (puisque le code des marchés publics appelle aujourd'hui ce mode de désignation). Singulièrement, le présent travail collectif apporte un cinglant démenti à une telle thèse; il témoigne du souci exprimé par certains acteurs de l' AFE de conduire un travail réflexif et de préserver des espaces de discussion, de résister à l'emprise du quotidien et au risque de demeurer «le nez dans le guidon ». Néanmoins, ce travail «à-côté» n'est pas mis au cœur du projet associatif, là où les rencontres culturelles, les échanges sur les pratiques figuraient en plein dans le programme de travail fixé par son fondateur à l'association naissante2. .

1 Dont la masse salariale (environ 70% des charges de l'association depuis 2000). La politique de l'association a été, durant les années 1990, de stabiliser la main d'œuvre. Le taux de contrat à durée indéterminée est de l'ordre de 90%. Le personnel (et les frais qu'il occasionne) n'est donc pas considéré à l'AFE comme une variable d'ajustement. Jusqu'à une date récente (2005), les licenciements économiques étaient inconnus de l'association depuis au moins une dizaine d'années. 2 Dans le.contexte des changements décrits (marchés publics, ouverture au monde économique, etc.), il est intéressant d'observer que, vingt ans après, la question des orientations, des valeurs et du projet associatif est remise à l'honneur. En octobre 2007, le Conseil d'administration se saisit directement de ces questions. Commande est alors faite au directeur de l'association d'y travailler. Au demeurant, à l'occasion des réunions plénières du personnel, celui-ci se déclare désormais concerné par l'établissement d'un projet associatif précisant les orientations et les valeurs de la structure. 18

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