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Guerre secrète en Suisse

De
520 pages
Pendant la Seconde Guerre mondiale, la Suisse restée neutre est le théâtre d’une intense activité d’espionnage. Alors que les douaniers allemands surveillent la frontière franco-helvétique, les services secrets alliés font de la Confédération la plaque tournante de leurs opérations clandestines. Peu à peu, une collaboration s’organise dans l’ombre entre le Service de renseignements suisse et ses homologues français, britannique, polonais, belge et américain.
Ponctuée de portraits et de récits d’enquêtes, cette histoire dessine une double perspective : celle des institutions fédérales, tiraillées entre une politique de neutralité séculaire et leur besoin de renseignements intéressant la défense du pays ; celle des individus, agents professionnels ou amateurs, réguliers ou occasionnels, petits contrebandiers ou chefs de section qui forment le tissu bigarré de cette communauté internationale du renseignement en Suisse.
Le présent ouvrage s’appuie sur le dépouillement systématique des archives du renseignement, du contre-espionnage et de la justice militaire suisses, complété par l’examen de nombreux documents conservés aux archives nationales américaines et britanniques, ainsi que par des rencontres avec des vétérans de la guerre secrète.
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guerre secrète
en Suisse

1939-1945




Dans la collection « Le Grand Jeu »

David Bankier (dir.),Les services secrets et la shoah, 2007.

Olivier Forcade,La République secrète, 2008.

Emmanuel Droit,La Stasi à l’école, 2009.

Sébastien Laurent (dir.),Entre l’État et le marché, 2009.

Louis Rivet,Carnets du chef des services secrets, 2010.

Constantin Melnik,De Gaulle, les services secrets et l’Algérie, 2010.

P. A. Huchtausen/A. Sheldon-Duplaix,Guerre froide et espionnage naval, 2011.

Sébastien Laurent (dir.),Les espions français parlent, 2011.

Jean-Marc Le Page,Les services secrets en Indochine, 2012.

Fabien Lafouasse,L’espionnage dans le droit international, 2012.

Jean-Pierre Bat,La fabrique des « barbouzes », 2015.

Guillaume Bourgeois,La véritable histoire de l’Orchestre rouge, 2015.

Christian Rossé,Guerre secrète en Suisse, 2015.

Le « Grand Jeu », collection dirigée par Olivier Forcade et Sébastien ­Laurent, rassemble des travaux de recherche sur l’histoire du renseignement et des services secrets. Elle tire son nom du roman de Rudyard ­Kipling,Kim, et désigne les jeux de l’information et de l’influence entre les grandes puissances occidentales en Asie centrale.

Édition : Iris Granet-Cornée

Corrections : Catherine Garnier

Conception graphique : Farida Jeannet

© Nouveau Monde éditions, 2015

21, square Saint-Charles – 75012 Paris

ISBN : 978-2-36942-280-8

Christian Rossé

guerre secrète
en Suisse

1939-1945



nouveaumondeéditions

 

 

 

 

 

À ma femme Isabelle
et en mémoire de mon père

 

 

 

 

 

 

 

« Le principe de la neutralité du tiers, que les belligérants sont tenus de respecter, ne pouvait émerger sous cette forme que si les théories de la guerre juste avaient perdu leur signification. Pourtant, de nos jours, depuis que ces idées tendent à renaître, la retenue à l’égard de la neutralité du tiers a tendance à disparaître : là où l’on conçoit la guerre comme l’application d’un droit et où on la fait sous prétexte d’imposer la justice, la neutralité est devenue moralement douteuse. »

Herfried Münkler,

Les guerres nouvelles, Paris, Alvik, 2003

 

 

Liste des abréviations

Sources et archives

AF Archives fédérales, Berne, Suisse

AfZ Archiv für Zeitgeschichte, ETH, Zurich, Suisse

DHS Dictionnaire historique de la Suisse

MRB musée de la Résistance de Besançon, France

NA UK The National Archives, Kew (Richmond, Surrey), Grande-Bretagne

NARA National Archives and Records Administration, College Park (MA), États-Unis

 

Autres (organisations, etc.)

2e Bureau terme généralement utilisé dans les sources et la littérature pour désigner le service de renseignement français, bien que, dans les faits, les deux notions ne soient pas équivalentes

5e Bureau service de renseignement français

Abwehr service de renseignement de la Wehrmacht

ACF Arrêté du Conseil fédéral

AF Arrêté fédéral

arr.ter. arrondissement territorial

AS Armée secrète, branche paramilitaire de la Résistance fondée par H. Frenay

ASC Arrêté fédéral du 21 juin 1935 tendant à garantir la sûreté de la Confédération

AST Abwehrstelle, antenne du service de renseignement allemand

BBC British Broadcasting Corporation, organe de radiodiffusion britannique

BCRA Bureau central de renseignements et d’action, service de renseignement et d’action de la France libre

BIT Bureau international du travail à Genève

br.fr. brigade frontière

br.mont. brigade montagne

BUP British United Press

Bupo Police fédérale suisse

CA corps d’armée

CF Conseil fédéral, gouvernement helvétique formé de sept Sages

CHF franc suisse

CIA Central Intelligence Agency, service de renseignement américain fondé en 1947

COI Office of the Coordinator of Information

COS Chiefs of Staff

CPM Code pénal militaire

CPS Code pénal suisse

DCA défense contre avions

DFAE Département fédéral des affaires étrangères

DFJP Département fédéral de justice et police

DGER Direction générale des études et recherches, service de renseignement français de 1944 à 1946

div. division

DMF Département militaire fédéral

DPF Département politique fédéral, équivalent du ministère des Affaires étrangères

EM état-major

EMA état-major de l’armée suisse lors du service actif

EMG état-major général suisse en temps de paix. Ajouté au grade, indique la formation d’officier d’état-major général

FF franc français

FFI Forces françaises de l’intérieur

FFL Forces françaises libres

FO Foreign Office

Gestapo Geheime Staatspolizei, terme convenu pour les forces de répression allemandes

GRU Glavnoye Razvedyvatel’noye Upravleniye, Direction générale des renseignements de l’état-major des forces armées soviétiques

HUMINT Human Intelligence

LVF Légion des volontaires français contre le bolchevisme

MEW Ministry of Economic Warfare

MI6 Military Intelligence 6, voir SIS

MI9 Military Intelligence 9, service d’évasion britannique

MLN Mouvement de libération nationale

MPF Ministère public fédéral

MUR Mouvements unis de Résistance

NS Nachrichtensammelstelle, centrale de collecte du SR

NS1 centrale de collecte du SR pour la Suisse alémanique et le Tessin, basée à Lucerne

NS3

OCF ordonnance du Conseil fédéral

OSS Office of Strategic Services, service de renseignement américain

OVRA Organizzazione di Vigilanza e Repressione dell’Antifascismo, police secrète italienne

PR poste récepteur, organe de collecte du SR

QG quartier général

QGA quartier général de l’armée suisse

RM Reichsmark

RSHA Reichssicherheitshauptamt, office central de la sécurité du Reich, dirigé par la SS

SC service complémentaire

SCF service complémentaire féminin

SCM service des communications militaires, poste du service de renseignement français établi à Belfort

SD Sicherheitsdienst, organe de répression allemand

SdN Société des Nations

SIGINT Signal Intelligence

SIS Secret Intelligence Service, ou MI6, service de renseignement britannique

SOE Special Operations Executive, service britannique en charge des opérations spéciales

Spab Service de contre-espionnage suisse

SR Service de renseignements suisse

SS Schutzstaffel, bras armé et répressif du parti nazi

SSU Special Service Unit, service de renseignement et de contre-espionnage américain issu du démantèlement de l’OSS le 1er octobre 1945

TR Travaux ruraux, service de contre-espionnage de l’armée française d’armistice

trib.div. tribunal de division

trib.ter. tribunal territorial

USAAF United States of America Air Force, armée de l’air américaine

VM Vertrauensmann, homme de confiance, agent de l’Abwehr

 

Avant-propos

L’ambition de cet ouvrage, adapté d’une thèse de doctorat, est de s’inscrire dans le courant de l’histoire du ren­sei­gnement. Discipline désormais reconnue dans le monde académique anglo-saxon et germanophone, elle est pratiquement absente des universités francophones. Souvent assimilée à de l’histoire militaire, c’est de cette dernière qu’on fait découler les nombreux ouvrages touchant à « l’espionnage » – souvent à tort. Certes le lien entre le renseignement et la chose militaire est fort. Mais bon nombre d’aspects fondamentaux en distinguent l’approche historique. Lorsqu’ils se penchent sur les services de renseignement, les chercheurs sont par exemple confrontés à un cadre sociologique spécifique. L’étude du quotidien des personnes impliquées, dont beaucoup ne sont pas soldats, porte notamment sur la vie dans la clandestinité, sur le travail en réseau et sur la culture du secret. Par ailleurs, les champs d’investigation des services s’étendent bien au-delà du domaine militaire, soit, entre autres, à la politique, à léconomie, à la diplomatie.

Il faut distinguer par ailleurs ce courant historiographique de l’engouement, depuis l’entrée de l’Occident dans la guerre contre le terrorisme, pour l’étude du renseignement. Celle-ci vise principalement à améliorer les méthodes et l’organisation des services, mais aussi à les valoriser aux yeux des décideurs et du grand public. Force est toutefois de constater que l’échec de la CIA à éviter les attentats contre les Tours jumelles, puis, plus récemment, les « révélations » des lanceurs d’alerte, ont également amené un regain d’intérêt pour les ouvrages historiques sur le sujet1.

L’objectif n’est pas ici de fournir un outil destiné à augmenter l’efficience des services, mais de tenter de montrer, au niveau des individus, le quotidien de ceux qui ont œuvré en leur faveur, voire, au niveau macro-historique, de mettre en lumière l’influence de leur travail sur la politique internationale et le dé­rou­lement de la guerre. Il s’agit d’approcher la réalité d’un univers qui, pour avoir été largement placé sous le sceau du secret pendant des décennies, s’est fait connaître au travers des images d’Épinal.

Le problème traditionnel de l’étude historique du renseignement est l’accès aux sources documentaires. Jusqu’à la veille des années 2000, les services donnaient rarement accès à leurs archives. Depuis, de nombreux États ont décidé de jouer la carte d’une certaine transparence quant au passé de leurs services secrets, y compris pour des périodes plus récentes que la Seconde Guerre mondiale. Pour le sujet en question ici, il faut mentionner les organismes américains et suisses, ainsi que le Special Operations Executive (SOE) britannique. Les fonds à disposition donnent toutefois souvent le sentiment désagréable – à tort ou à raison – que le principal reste inaccessible, surtout lorsqu’on se penche sur le travail quotidien des agents en mission.

L’idée est de contourner le problème du manque d’archives issues de l’activité de terrain des services secrets en observant le monde du renseignement du point de vue d’un acteur extérieur et indépendant, mais particulièrement bien informé : la justice militaire. Les documents produits par l’instruction des affaires d’espionnage peuvent de surcroît être aisément enrichis par les dossiers d’enquête constitués en amont par le Service de contre-espionnage (Spab) et la Police fédérale (Bupo). Ces trois sources se complètent, puisque, avant d’être transmis à un juge d’instruction militaire, les cas font l’objet d’une enquête de l’un ou l’autre de ces organes de police. La plupart du temps ceux-ci travaillent indépendamment, la Bupodépendant du Département fédéral de justice et police (DFJP) et leSpab du Département militaire fédéral (DMF). Les affaires d’espionnage à connotation politique et celles qui concernent une activité ne visant pas la Suisse sont traitées par la Bupo. Systématiquement dépouillée, cette masse d’archives constitue une base solide qu’il a fallu croiser et approfondir au moyen d’autres sources archivistiques et bibliographiques.

L’utilisation des dépôts de la justice militaire n’est pas inédite dans l’historiographie suisse consacrée à la Seconde Guerre mondiale. Adoptant une problématique assez proche et travaillant en partie avec les mêmes fonds, Luc Van Dongen s’est penché sur la question de l’engagement des Suisses dans la Résistance intérieure française2. Du fait de son choix de restreindre ses recherches aux violations de l’article 94 du Code pénal militaire (CPM), qui punit les atteintes à la puissance défensive du pays par un service militaire étranger, il n’a pas pris en considération les Suisses engagés dans la Résistance comme agents de renseignement, délit relevant d’autres dispositions pénales. Disposant d’une série cohérente de cas, fruit d’un dépouillement exhaustif du fonds disponible, il a été en mesure de présenter des chiffres intéressants quant à l’appartenance sociale et aux motivations des résistants suisses.

La question de la position de la Confédération helvétique dans la guerre secrète a quant à elle été traitée par une première vague d’historiens et de journalistes de 1962 à 19823. Les dossiers constitués par Werner Rings pour la rédaction de son ouvrage, conservés à l’Archiv für Zeitgeschichte à Zurich, contiennent de nombreuses transcriptions d’entretiens avec les acteurs du SR de l’époque et montrent que cet auteur s’appuie largement sur leurs témoignages, plutôt que sur les archives. Il faut cependant se garder de généraliser et de forcer le trait concernant la première vague d’auteurs. La correspondance conservée dans les dossiers de justice militaire révèle que certains historiens ont demandé et obtenu des dérogations qui leur ont permis de consulter les documents bien avant leur ouverture officielle. Il n’en demeure pas moins que les ouvrages de cette période sont difficilement exploitables du fait de l’absence d’indications permettant au lecteur de retracer l’origine de l’information. Mais leurs conclusions ne sont pas pour autant foncièrement remises en cause par les chercheurs contemporains4. Ces derniers, grâce à l’ouverture partielle des archives, sont en mesure de les étayer par des méthodes mettant l’accent sur les sources documentaires plutôt que sur les témoignages. Cette seconde vague historiographique a en outre le mérite d’étendre l’objet des investigations à d’autres aspects que l’affaire Rössler et le réseau Dora, ainsi que d’apporter de la nuance et de la complexité à cette problématique qui n’en manque pas.

Le Secret War Report de l’Office of Strategic Services (OSS), le service de renseignement américain, donne une image plutôt flatteuse de la Confédération helvétique sur la question de sa place dans la guerre secrète contre le IIIeReich.

Durant les deux guerres mondiales, la Suisse était le principal poste d’écoute allié en ce qui concerne les événements dans les pays européens ennemis ou occupés par l’ennemi. La position géographique de la Suisse et sa neutralité en ont fait le terrain de chasse privilégié des services de renseignement de tous les pays belligérants. À cet égard, elle était surtout utile aux Alliés, car la Suisse n’ouvrait aucune porte vers le monde extérieur pour les forces de l’Axe qui l’encerclaient5.

La Suisse est effectivement le théâtre d’une intense activité dans le domaine de l’espionnage durant toute la Seconde Guerre mondiale. Les services alliés et les organismes de résistance s’y lient au Service de renseignements suisse (SR) pour former une communauté internationale du renseignement, avec des pratiques spécifiques, des règles, généralement imposées par le pays hôte, et un but partagé : la recherche d’informations sur les forces de l’Axe, l’ennemi commun – réel ou potentiel.

L’enjeu principal de cet ouvrage est d’étudier, parmi les modes de fonctionnement de cette communauté, une stratégie développée pour la communication avec l’extérieur : les passages d’agents de renseignement à travers la frontière de l’Arc jurassien. Bien que révélés par divers ouvrages de natures diverses, ces échanges de l’ombre entre la France occupée et le territoire de la Confédération restée souveraine demeurent une réalité peu connue de l’histoire du second conflit mondial, dont la portée dépasse largement son cadre géographique local.

La question de la position de la Suisse sur l’échiquier du renseignement international doit impérativement être distinguée de celle de son importance dans la victoire alliée. La guerre n’y a certainement pas été gagnée. Le titre du best-seller de Pierre Accoce et Pierre Quet6 est à ce titre totalement exagéré. Le rôle joué par le réseau de renseignement Dora dans les victoires soviétiques qui l’a inspiré est notamment depuis lors mis en doute7. Pour autant, la place de la Confédération et de son SR au cœur de la guerre secrète contre Adolf Hitler, qu’évoquent les ouvrages des années 1960, ne relève pas de la légende. Elle résulte d’une collaboration probablement unique entre Suisses et Alliés. En définitive, c’est avant tout le mythe de la neutralité helvétique qui est mis à mal par les pratiques des services de renseignement en Suisse durant la Seconde Guerre mondiale.

Les efforts pour maintenir l’apparence d’une politique de neutralité cohérente déployés par les différentes autorités suisses, aussi bien internes qu’externes à la communauté internationale du renseignement, sont un des fils conducteurs de cet ouvrage. Les deux principales attitudes adoptées par la hiérarchie militaire face au manquement des officiers du SR vis-à-vis de la politique de neutralité sont la négation – leurs agents pris à travailler avec les Alliés sont au mieux de simples informateurs bénévoles – et l’ignorance. Cette dernière n’est pas nécessairement feinte. Elle résulte de la large autonomie volontairement laissée aux subalternes du moment que les résultats sont là et que la discrétion semble assurée.

L’historiographie tend à minimiser l’importance du renseignement dit « humain » (appelé HUMINT par les spécialistes anglo-saxons), c’est-à-dire la part de cette activité pratiquée par ceux qu’on appelle péjorativement les espions. Le SIGINT, soit la part des informations obtenues par l’écoute directe des communications de l’ennemi, paraît jouer un rôle bien plus important8. Encore une fois, il n’y a pas lieu de déterminer ici l’importance relative pour la victoire alliée de l’un ou l’autre des procédés. Pour le moins peut-on dire que la Seconde Guerre mondiale est un conflit infiniment trop complexe pour que son aboutissement ne dépende que d’une seule personne, d’un seul événement, d’une seule forme de lutte contre l’ennemi ou d’un seul pays.

Mais ce constat trivial laisse largement ouverte la question de la qualité du renseignement collecté en Suisse, laquelle est utilisée presque exclusivement à des fins de renseignement humain. Quelles sont la nature, la fiabilité et la quantité des informations récoltées sur le territoire helvétique par le SR et les services de renseignement des nations en guerre contre l’Allemagne ? Difficile d’en juger. En revanche, la croissance continue de la communauté internationale du renseignement en Suisse, de ses moyens financiers, du nombre d’organisations, d’officiers traitants et d’agents démontre que l’image qu’on se fait à l’étranger du renseignement humainswissmade est, malgré son mode de production soi-disant obsolète, celle d’un produit de qualité.

Cette communauté cache une grande hétérogénéité de personnages, souvent hauts en couleur, tant du côté des agents et passeurs que de celui des cadres. Chacun de ces destins individuels présente un intérêt qui justifierait un approfondissement. À côté des mythiques maîtres espions, tels Allen W. Dulles ou Frederick Vanden Heuvel du Secret Intelligence Service (SIS), officient dans l’ombre un grand nombre d’acteurs – agents, courriers, passeurs – risquant souvent leur vie pour amener en Suisse un rapport caché dans le faux talon d’une chaussure. Une analyse macro-historique n’est pas pour autant exclue. Le modèle de la communauté d’intérêtdéveloppé depuis les années 1960 par la sociologie de l’informatique apparaît en effet comme par­fai­tement adéquat pour expliquer le mode de fonctionnement général de cet ensemble d’acteurs de la guerre secrète.

Dans ce contexte de guerre du renseignement, quel rôle joue la frontière franco-suisse ? N’est-elle qu’un obstacle dangereux du fait des douaniers allemands toujours à l’affût ? Ou, au contraire, son maintien assure-t-il à la communauté internationale du renseignement un espace de liberté lui permettant d’organiser sa lutte contre le nazisme ?

Dans une Europe continentale pratiquement unifiée par les conquêtes de l’Axe, les anciennes frontières nationales ont, dans les faits, laissé la place à de simples délimitations administratives, malgré le maintien de gouvernements, généralement sans réels pouvoirs. Elles reprennent parfois le tracé de celles qui les ont précédées. Mais elles ne délimitent plus l’espace sur lequel s’exerce la souveraineté d’un État. Parallèlement, de nouvelles limites, matérialisées sur le terrain par un important dispositif de garde, visent un maintien de l’ordre par le contrôle des flux de populations (ligne de démarcation, limites des zones interdites). Elles peuvent être considérées comme des frontières obstacles9.

Très rapidement, avec l’occupation allemande, les frontières nationales franco-espagnole10, norvégo-suédoise et franco-suisse sont doublées d’une telle frontière obstacle. À la frontière franco-suisse, les douanes helvétiques mettent à leur tour en place un dispositif similaire, notamment dans le but de maîtriser l’afflux de réfugiés. Sur ce tracé se greffent encore d’autres frontières – administrative, monétaire, etc. – qui accompagnent généralement les limites nationales.

Pour franchir ce rempart et ramener des pays occupés les informations dont elle a besoin, la communauté internationale du renseignement établie en Suisse doit adopter des stratégies répondant à chacune de ces réalités, que ce soit au niveau politique – violation de souveraineté, atteinte à la politique de neutralité –, au niveau physique – franchir les barbelés, échapper aux douaniers – ou encore au niveau administratif – obtenir des faux papiers et des devises. La collaboration avec le SR permet notamment de surmonter de telles contraintes. C’est l’histoire de cette coopération multiforme entre Suisses et Alliés qui sera retracée dans cette étude, à travers l’examen de quatre périodes successives.

Chapitre 1

Le renseignement en pays neutres et occupés

Le fonctionnement du Service de renseignements suisse (SR)

Durant la guerre, le SR est empli d’une missiongénérale, à distinguer des multiples orientations à court terme. Selon son chef, qui écrit en 1941, elle est « d’alerter le commandement suffisamment tôt pour que les mesures destinées à remettre l’armée sur pied de guerre soient prises en temps utile et qu’elle soit prête à affronter, toutes forces réunies, l’épreuve décisive11». En d’autres termes, le SR est chargé de fournir au commandant en chef et à l’état-major de l’armée (EMA) les informations qui lui permettront de conduire l’armée.

Pour y parvenir, les officiers du SR partagent leur activité en cinq tâches principales, soit : l’acquisition ; le traitement, l’interprétation et la transmission ; l’établissement d’ordres de bataille, de cartes topographiques ou de situation des théâtres d’opérations étrangers ; le commandement du service du Chiffre au moyen d’un bureau spécial ; enfin, les relations avec les attachés militaires suisses et étrangers12. On retrouve sans peine dans cette énumération trois des quatre phases classiques du cycle du renseignement : l’acquisition, le traitement et la diffusion. Bien que la tâche d’orientation ne figure pas en tant que telle dans les documents du SR, des besoins plus ou moins spécifiques sont transmis aux organes de collecte par les chefs13. Des questionnaires sont également établis à l’attention des agents partant sur le terrain, signe que le SR cherche à obtenir des renseignements dans un but précis, et non pas seulement à glaner un maximum d’informations.

L’acquisition du renseignement est confiée à des postes récepteurs (PR) et des centrales de collecte (NS, pour Nachrichtensammelstelle). Pour atteindre ses objectifs, le SR fait flèche de tout bois. Il met en œuvre un grand nombre de méthodes d’investigation, notamment le dépouillement des journaux suisses et étrangers, l’interrogatoire des voyageurs de toutes nationalités qui franchissent la frontière, ainsi que des déserteurs et des prisonniers évadés, l’étude des rapports des attachés militaires suisses en poste à létranger, l’exploitation des lignes de renseignement, les relations personnelles des officiers du SR avec des personnalités bien informées et l’envoi au-delà des frontières d’agents en mission. Toutes ces méthodes ne relèvent pas, loin s’en faut, de l’espionnage.

Le traitement de l’information est attribué quant à lui à des bureaux organisés thématiquement. Cette phase consiste en tris, classements, recoupements, vérifications, synthèses, analyses. Les informations brutes en provenance des centrales doivent être transformées en renseignements utiles à la décision, que ce soit des réponses précises à des interrogations du commandement ou des appréciations d’ensemble de la situation. La diffusion vers les décideurs se fait par plusieurs canaux14, dont des bulletins et des rapports.

Enquête – L’affaire Carnet

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Alfred naît le 25 novembre 1921 en Allemagne15. Enfant illégitime, il passe son enfance dans la famille de sa mère à Coblence16. Cette dernière, gouvernante dans de riches familles de la région, délaisse son enfant. Quelque temps plus tard, elle fait la connaissance d’un soldat français des troupes d’occupation en Rhénanie et, à la fin de son service militaire, le suit dans le Doubs. Tous deux finissent par se marier et par faire venir l’enfant en France. Alfred prend alors le nom et la nationalité de son père adoptif. Après un bref séjour à Besançon, les Carnet s’établissent à Morteau. À l’entrée en guerre, Alfred Carnet est incorporé dans les troupes d’aviation, mais il est toujours en formation au moment de la débâcle. Ayant fui en zone non occupée, il travaille un temps dans une exploitation agricole du Vaucluse. Enfin, à la demande de sa mère, il rentre à Morteau, où il se trouve confronté au chômage.

Durant la seconde moitié de l’année 1941, avec son ami d’enfance Robert Tschanz, habitant Morteau tout comme lui, mais de nationalité suisse, il se lance dans la contrebande de montres. C’est alors une activité très lucrative exercée par bon nombre de jeunes dans cette région. Les deux compagnons comptent s’approvisionner directement en Suisse, au Locle, cité horlogère à deux pas de la frontière. Lors d’une première tentative de passage, Carnet est refoulé par les gardes-frontières suisses. Tschanz, lui, est admis du fait de sa nationalité. À cette occasion, ce dernier est recruté par l’antenne du SR basée à Neuchâtel. On lui promet des facilités lors des franchissements. De retour à Morteau, le jeune Suisse fait part de cette opportunité à Carnet, lequel souhaite à son tour en profiter pour pratiquer la contrebande sous la protection du Service de renseignements. Ainsi, le 23 octobre 1941, Tschanz et Carnet se présentent une nouvelle fois au poste de douane du Reposoir, à l’ouest de Vallorbe. Ils demandent à être mis en contact avec l’antenne du SR. Un coup de fil est alors lancé à Neuchâtel et l’autorisation de s’y rendre en train est délivrée pour les deux hommes. Ils y sont accueillis à la gare et conduit auprès du chef du poste récepteur de Neuchâtel, Jean de Stoutz.

Carnet est à son tour recruté. Son lieu de passage sera le poste de douane de Maix-Baillod17. En juin 1942, il changera toutefois pour celui du Cerneux18. Il passe parfois seul, mais le plus souvent avec d’autres agents du SR, dont Julien Mercier, Georges Beuret et Tschanz de Morteau, ou encore Gilbert Vernier de Montlebon et Roger Thum de Saint-Quentin.

Lors de ses séjours en Suisse, Carnet loge soit chez sa tante au Locle, soit chez le tenancier d’un café au Bas du Cerneux19. Il y entrepose des vêtements qui lui permettent de se changer une fois sur territoire suisse. Cette pratique est fréquente chez les agents qui passent la frontière pour éviter d’attirer l’attention avec des habits sales et des souliers de marche20.

L’activité de contrebande du jeune homme est considérable. Il admettra passer en Suisse avec des sommes de 30 000 à 40 000 FF dans un premier temps, atteignant ensuite les 100 000 FF. Avec cet argent, il achète « tabac, cigares, horlogerie et pièces de monnaie en or21».

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