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Habiter la terre

De
291 pages
Habiter la terre ! Opération individuelle et collective effectuée par l'humanité depuis des millénaires. Notre génération découvre qu'elle peut la laisser inhabitable pour les générations futures. Apprendre à habiter la terre ressort comme l'objectif unificateur d'une écoformation terrestre, à la portée de chacun et à la grandeur du monde. Ce livre s'inscrit dans l'émergence mondiale d'un mouvement d'écopédagogie planétaire provoquée par la crise généralisée de l'habiter.
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HABITER LA TERRE
Ecoformation terrestre pour une conscience planétaire

Ecologie et Formation Collection dirigée par Dominique Cottereau et Pascal Galvani Cette collection veut explorer les relations formatrices entre les personnes, les sociétés et l'environnement: formation de soi et/ou d'une société dans son rapport aux matières, aux éléments, aux milieux naturels et urbains et, réciproquement, formation de l'environnement par ses occupants. La survie écologique implique ces écoformations et leurs prises de conscience pour inventer une nouvelle identité terrienne, transformant nos rapports d'usage en rapports du sage pour un développement durable. Ces ouvrages s'adressent à toute personne intéressée par les liens entre formation et environnement: animateurs, enseignants, formateurs, éducateurs à l'environnement, praticiens et chercheurs.

Déjà parus Anne MONEYRON, Transhumance et éco-savoir. Reconnaissance des alternances écoformatrices, préf. M. Salmona.. Dominique COTTEREAU, Formation entre terre et mer. Alternances écoformatrices. Gaston PINEAU, René BARBIER, Les eaux écoformatrices.

Gaston Pineau Dominique Dominique Cottereau

Bachelart

Anne Moneyron

(coord. )

HABITER LA TERRE
Ecoformation terrestre pour une conscience planétaire

Préfaces
de Michel Lussault et de Jean- Paul Deléage & Denis Chartier

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

HONGRIE

FRANCE

La production de cet ouvrage a bénéficié de l'ancrage cosmique en terre de Touraine, à l'Abbaye orthodoxe de Bois-Aubry du R.P. Michel Mendez Logo de la collection réalisé par Sylvie Daviet

2005 ISBN: 2-7475-8242-6 EAN : 9782747582421

@ L'Harmattan,

SOMMAIRE
PREFACES Vers une éthique de l'espace habité M ichel Lussault Sauver la terre, notre partenaire Jean-Paul Deléage, & Denis Chartier 21 11

INTRODUCTION Habiter la terre Gaston Pineau, Dominique Bachelart 27

I

- TERRE

MATlERE

47

Chapitre 1 : A la rencontre d'un arbre: Odile Descamps Chapitre 2 : Retrouver la terre intérieure une démarche d'écoformation dialogue avec les cultures amérindiennes Pascal Galvani Chapitre 3 : Gravitation vécue et processus de formation Francis Lesourd Chapitre 4 : Construction dialectique d'une écoformation jardin de l'enfance à la ferme urbaine Dominique Cottereau responsable. Du 93 79 en Expérience sensible et raisonnée 51

...

65

5

II

- TERRE

SYMBOLE

107

Chapitre 5 : La Caverne, image de l'homme? Patrick Paul Chapitre 6 : Krishnamurti René Barbier... Chapitre 7 : La Terre philosophique: Gilles Rog hé.. Sagesse d'orient, sagesse d'occident 135 ou l'homme de l'arbre 125

...

111

III - LA TERRE: TERRITOIRE A VIVRE ET A PARTAGER
Chapitre 8 : Montagne et Formation l'En vironnement Christop he Andreux Chapitre 9 : Ecosavoir et formation l'agriculture Chapitre 10 : La Ville habitée par les adolescents expérientielle dans les métiers de

147

tripolaire. Ecoformation

et Education

à 151

Anne M oneyron et André Blouet

165

Jean- Pierre

Lécureuil

177

Chapitre 11: Terre en ville, terre en vue: une pédagogie de l'appartenance Lucie Sauvé, Tom Berryman, Carine Villemagne 191

IV

- LA TERRE:

PLANE TE A MENAGER

213

Chapitre 12 : Habiter la terre entre demeures et mobilités Gaston Pineau 6 217

Chapitre 13 : Penser le Monde sans négliger la singularité des lieux un défi cosmopolitique pour les O.N.G. internationales environnementales Denis Chartier... Chapitre 14 : Charte pour une écopédagogie planétaire coopérative et une éducation du futur M oacir Gadotti 255 241

BIBLIOGRAPHIE

271 285

INDEX

7

PREFACES

VERS UNE ETHIQUE

DE L'ESPACE HABITE

Michel Lussault, Professeur de géographie, Université François-Rabelais, Tours, Laboratoire Citeres (CNRS/université de Tours) Il faut se réjouir que les spécialistes des sciences humaines et sociales investissent aujourd'hui, enfin, un concept apparemment banal: l'habitat, et par là même relancent la réflexion consacrée à un sujet fondamental, l'habiter humain. Ce livre participe, à sa manière, de cet intérêt renouvelé pour d'anciennes notions, trop souvent maltraitées, voire un peu oubliées durant les années 1980 et 1990, en France tout du moins. Il réunit des chercheurs et des praticiens de différentes origines disciplinaires et insertions professionnelles qui, tous, tentent de cerner en quoi l'habiter constitue à la fois un fondement de l'existence des individus et une ressource, pour tout un chacun, de la construction de soi. Et cela dans une perspective d'élucidation de ce que pourrait être une éco-formation, au sein de laquelle le rapport des hommes au milieu terrestre, considéré dans ses différentes dimensions, des plus matérielles aux plus symboliques, est considéré comme une pierre de touche de l'action (auto) formatrice. Si je ne suis pas apte à évaluer précisément les points forts et les faiblesses de ces démarches, au moins puis-je souligner la fertilité des propositions des différents auteurs et l'intérêt de la possibilité que ceux-ci offrent de stimuler les débats consacrés à l'habitat. Un concept trouble Issu de la racine latine habere (avoir), le mot habitat et ses dérivés (habitant, habitation, habiter) recouvrent une très vaste gamme de phénomènes analysés très précocement par les géographes, mais aussi par les sociologues, les anthropologues, les économistes qui ont produit une foultitude de travaux très divers (voire divergents) quant à leurs options théoriques et méthodiques et leurs conclusions. Quoi de commun, en effet entre la description minutieuse de l'habitat rural par les géographes vidaliens, l'analyse du droit au logement mené par des 11

spécialistes influencés par Henri Lefebvre, l'examen des espaces habités et des pratiques habitantes menées continûment par les anthropologues depuis Marcel Mauss (Cf. Segaud, Lévy, 1993), celui des mécanismes de production de l'habitat etc? Si ce n'est la focalisation sur cet objet d'une grande richesse: le cadre de vie des hommes en société. Pourtant, comme le signalait un auteur original et trop peu connu, le Polono-Français Georges-Hubert de Radkowski (1924-1987; Radkowski, 2002) qui proposait de considérer l'habitat comme une des notions centrales d'une approche de l'espace contemporain, ce terme, pour être fort usité, s'avère des plus « troublants» : « Dès qu'on essaye de saisir la réalité désignée par ce concept, elle fuit de toute part comme une poignée d'eau à travers nos doigts» (Radkowski, 2002, p.23). L'auteur note la difficulté, en particulier, à délimiter l'extension de l'habitat comme chose, réalité sociale et signale qu'en tout état de cause, le logis, l'abri, ne circonscrit pas l'entièreté de l'habitat. Depuis le XIXe siècle, le mot habitat désigne, dans son acception la plus générale, l'ensemble des conditions nécessaires au développement de la vie d'une espèce animale ou végétale déterminée. Par extension, la géographie classique, c'est-à-dire considérée au moment de son institutionnalisation en tant que discipline universitaire, à la fin du XIXème siècle, en a fait le descripteur du «milieu» propice à la vie des collectivités humaines et parallèlement celui des conditions d' organisation matérielle du peuplement humain. De ce second sens dérive une signification restreinte, qui est souvent celle retenue, à tort, où l'habitat dénote les conditions de logement - cf les notions usuelles d'habitat rural et d'habitat urbain. Or il me semble, en géographe, que le concept d'habitat doit plutôt être entendu d'une manière qui retrouve l'idée première, celle d'une appréhension globale du mode d'occupation de l'espace par les individus et les groupes, tout en y injectant impérativement une prise en compte de ce que les sciences de l'homme et de la société apportent désormais à notre compréhension du fonctionnement social. Et ce afin de ne point « naturaliser» l'habitat et l'habiter - ce qui est un travers courant: l'homme est certes un animal, mais un animal politique et culturel, et son habitat n'est pas réductible à un territoire éthologique. L'assignation à la résidence

Dans l'ensemble, les usages courants les plus récents renvoient à une conception trop résidentielle de l'habitat. Celui-ci, dès lors, est pensé comme l'espace où un individu ou groupe est installé pour y demeurer, 12

et habiter vient à signifier simplement: avoir son domicile quelque part. Les deux termes, dans le cadre de cette utilisation restrictive, n'autorisent donc d'approcher que la citadelle domestique du logement et son entour immédiat. C'est intéressant, sans aucun doute, et nécessaire mais insuffisant. En effet, la question du logement n'épuise pas celle de l'habitat - et ce même si on constate la prégnance de celui-là dans la production scientifique explicitement consacrée à celui-ci (Segaud, Bonvalet, Brun, (dir), 1998). Le logement, comme l'avait pressenti Radkowski, ne doit pas être confondu avec l'habitat, mais il s'y inscrit, souvent en une position essentielle: il est une unité résidentielle d'habitation, donc une entité qui autorise l'action d'habiter. Si l'on considère en général, à juste raison, que l'habitat des humains est fondé sur la résidence, point de la sédentarisation, se déploie à partir d'elle et « informé» par elle, il existe toutefois des habitats sans "logis" fixes: celui des sans domiciles par exemple, ou des nomades. On estime, classiquement, que l'habitat nomade (qu'on peut considérer comme un idéal-type) s'oppose au sédentaire (autre idéal-type) en ce que les configurations spatiales qui le manifestent et l'expriment ne sont pas stables, alors que celles du sédentaire le sont, du fait même de l'assignation à la résidence. Ainsi, le sédentaire structure des espaces habités centrés sur le point origine du logis, le nomade construit un réseau labile et multicentré de chemins, ponctué de haltes. Cela posé, l'apparition de l'habitat polytopique, c'est-à-dire caractérisé par l'existence de plusieurs lieux de résidences - plus ou moins permanente -, emblématique des sociétés contemporaines, change quelque peu la donne. En effet, le touriste, le migrant, l'homme d'affaire, l'artiste, l'universitaire etc, sont tous des « profils» d'individus multirésidents (par nécessité et/ou par choix). Tous doivent gérer cette « polytopie» en organisant une trame complexe et changeante de parcours qui assure l'accessibilité aux divers lieux de leur repos et de leurs travaux et la connexion des différents temps biographiques qui correspondent à chacun de ces mouvements et de ces stations. De ce point de vue, la différence idéal-typique entre nomade et sédentaire paraît perdre de sa netteté et l'on pourrait formuler l'hypothèse que le nomadisme «travaille» aujourd'hui la plupart des habitats et des habiters humains.

13

Une organisation

pratique

Il importe donc de conserver une place éminente à la résidence, sans toutefois rabattre toute l'analyse sur elle, car l'habitat est en vérité un objet bien plus protéiforme et complexe. On peut le définir comme le cadre (matériel et idéel) socialement construit de l'existence humaine généralement centrée sur le logis. Parce que l'on prend là en compte un phénomène qui concerne les individus en société, il faut donner un sens dynamique au mot « cadre». L'habitat n'est pas un simple contenant (de la vie sociale), un support fonctionnel statique de la pratique manière de signaler à quel point les pensées technicistes et fonctionnalistes de l'habitat, celles de l'urbanisme moderne au premier chef, se sont fourvoyées. L'habitat est une organisation pratique et 1'« habiter» (l'ensemble des actes que les opérateurs réalisent au quotidien, constructeurs de leur habitat) est une compétence actorielle. Il faut entendre ici organisation dans un double sens: ce qui organise, les actants et opérateurs de cette organisation, qu'ils soient institutionnels, économiques ou simplement habitants, acteurs majeurs du champ de l'habitat puisqu'ils contribuent grandement par leurs actions quotidiennes d'habiter à sa configuration; ce qui est organisé, donc la dite configuration dans l'espace des objets de sociétés mis en jeu par les acteurs. En ce domaine, si l'étude des types d'habitat, l'examen « géographique» de la disposition des unités habitations dans une aire donnée et l'analyse des relations entre les différents espaces d'habitation ainsi qu'entre ceux-ci et d'autres types de périmètres sont utiles, ils ne sauraient épuiser la prise en compte de la dimension spatiale de l'habitat. Et ce dans la mesure où ces saisies classiques, pour pertinentes et précises qu'elles soient, omettent trop souvent de placer au centre du dispositif l'acteur principal: l'habitant et son « habiter ». A la découverte de l'habiter Le terme "habiter" appliqué à l'espace à longtemps été opposé, plus ou moins explicitement, avec "produire". D'un côté, Martin Heidegger et Éric Dardel (ou plus modestement de Maurice Le Lannou et son "homme-habitant") apportaient l'idée d'une projection de l'homme dans l'espace et une appropriation de l'espace par l'homme, ces deux mouvements portant des significations multiples à la fois cognitives et affectives, éthiques et esthétiques de l'espace. De l'autre, du côté de l'analyse structurale, l'espace était produit par les grandes forces

14

historiques dans lesquels les individus et leurs habitats étaient pris et déterminés. On peut cependant échapper aujourd'hui à cet antagonisme quelque peu stérile. Les approches de l'habiter par les sciences sociales, en France, ont connu une actualité scientifique dans les années 1960 qui va conférer une véritable légitimité à cette notion. De cette époque, signalons d'abord, à nouveau, les travaux de GeorgesHubert de Radkowski. Sa démarche, d'inspiration philosophique et anthropologique, lui permet de percevoir avec précision le processus de sortie des anciennes conditions de l'espace communautaire et de travailler des couples riches de leurs contradictions: station et mouvement, pays et œkoumène, lieu et mobilité, territoire et réseau. Il perçoit qu'une relation nouvelle à l'espace, post-sédentaire, appuyée sur la mobilité, est en passe d'émerger. Radkowski, alors qui peina toujours à obtenir une reconnaissance académique et dont les intuitions pertinentes seront longtemps ignorées, fréquenta Henri Lefebvre, qui le soutint. Ce même Henri Lefebvre, dès 1947, dans son travail consacré à la vie quotidienne, esquisse une problématique cristallisera, de façon un peu contingente, au cours des dans une approche de l'habiter qui fera date. Lefebvre, monumental neuve qui se années 1960, soucieux de

penser l'apparition de « l'urbain », qui remet en cause l'ordre classique de la ville, dans un contexte d'affirmation de la « société bureaucratique
de consommation dirigée» dont il instruit la critique, dirige de jeunes chercheurs groupés autour de Henry Raymond. Il entend avec eux examiner la conscience habitante et les pratiques spatiales des résidents des pavillons (type de logement alors totalement méprisé par les spécialistes et en contradiction avec le développement du standard normatif du grand ensemble collectif). Il s'agit d'un terrain destiné à appuyer l'hypothèse que l'Etat bureaucratique et le marché mettent en place conjointement - en particulier via les grandes procédures et opérations de l'urbanisme opérationnel - un espace étranger aux formes de la vie quotidienne « spontanée» et vécue. Leur enquête va les amener à proposer, dans deux ouvrages célèbres, le premier d'entre eux précédé d'un texte retentissant de Lefebvre, une saisie neuve de ce que c'est qu'habiter (Raymond et alii, 1965; Haumont, 1965). Les chercheurs vont en fait s'appuyer sur une lecture
Lefevrienne du commentaire réalisé par Heidegger

-

dont la pensée a :

fondé de nombreuses approches de l'habiter, plus ou moins conformes
aux thèses initiales du philosophe

-

d'un poème fameux de Holderlin

«Dichterlicht

wohnt

der

M ensh», 15

l'homme

habite

en

poète

(Heidegger, [1954], 2004). Heidegger, dans ce commentaire ainsi que dans un texte de 1952 (<< Bauen, wohnen, denken » [1952], 2004), a jeté les bases d'une conception de l'habiter (mot formé par la substantivation du verbe) qui en fait une activité primordiale, constitutive de l'être humain. Heidegger établit une coupure radicale entre l'habiter (mise en rapport « poétique» avec le Monde) et le fait de se loger (simple acte fonctionnel). Pour Heidegger, habiter constitue rien de moins que « la manière dont les mortels sont sur la Terre» (<< Weise, wie die Sterblichen auf der Erde sind») et exprime « un die fondement de l'être-là humain» «Grundzug des menschlichen

Daseins » (2004b, 183).
A partir de cette assise Heideggérienne, Lefebvre, qui confère également une place importante au travail de Bachelard, s'interroge, dans sa préface: «Que veulent les êtres humains, par essence êtres sociaux, dans l'habiter?». La réponse est limpide: «ils veulent un espace souple, appropriable, aussi bien à l'échelle de la vie privée qu'à celle de la vie publique, de l'agglomération et du paysage. Une telle appropriation fait partie de l'espace social comme du temps social». Si la notion d'appropriation a aujourd'hui vieilli, la pensée d'Henri Lefebvre balisait un terrain inédit d'exploration pour les sciences sociales et annonçait un renouvellement des recherches sur l'habitat en insistant sur l'indispensable compréhension des logiques habitantes et de leurs effets temporels, sociaux, idéologiques, spatiaux. Les deux ouvrages cités montraient comment existait une pensée spontanée du « chez soi », qui apparaissait comme une véritable philosophie pratique de l'habiter, aussi éloignée des rigidités et des déterminations de la seule exigence fonctionnelle que de celles censées résulter du jeu implacable des structures de classe. Un riche terrain de recherches Les décennies qui suivirent furent, sans conteste, marquées par les premières conclusions de cette réflexion naissante. De nombreux auteurs partirent de ces acquis pour les développer, les critiquer, les dépasser. De multiples travaux de toutes disciplines, très divers, parfois antagonistes furent publiés, tous liés par la reconnaissance que chaque individu était doté de compétences habitantes et par la volonté de comprendre l'engendrement de la quotidienneté dans la pratique. Sans vouloir rentrer dans une présentation exhaustive, signalons quelques tendances.

16

Certains, s'appuyant notamment sur les travaux de Pierre Bourdieu (en particulier son esquisse d'une théorie de la pratique), ont tenté de montrer comment l'habiter s'avérait une compétence acquise culturellement et insérée dans des habitus. D'autres ont choisi de privilégier la voie tracée par un autre grand défricheur, Michel de Certeau qui, avec les deux tomes de l'Invention du quotidien, attira l'attention de bien des spécialistes vers cet ordinaire de l'habitat humain inventé à l'aide des multiples « arts (et ruses) de faire» que De Certeau et ses comparses entendaient porter au jour. Dans ces deux volumes, on trouve des analyses fécondes qui réaffirment le potentiel de ressources et de compétences dont recèle le moindre individu-habitant. De ce point de vue la remarquable recherche de Pierre Mayol, consignée dans le tome II, donne un des modèles d'investigation, qui reste aujourd'hui à méditer, de « l'Habiter» urbain. De Certeau montre l'importance de prendre en compte les habitants dans la diversité de leurs usages, que ceux-ci soient langagiers ou non, les auteurs insistant d'ailleurs sur le caractère fondamental du registre

gestuel des opérations pratiques: « « Idiolectes gestuels », les pratiques
des habitants
combinaisons

créent sur le même espace urbain une multitude
possibles entre les lieux anciens

de

(...)

et des situations

nouvelles. Elles font de la ville une immense mémoire où prolifèrent des poétiques» (De Certeau, Giard, Mayol, 1980, p. 201). Où l'on souligne le caractère foisonnant de la pratique habitante, retorse à tout embrigadement, en même temps que l'on montre l'importance des lieux patrimoniaux, des mémoires, des poétiques urbaines (toujours des poétiq ues en actes). Des géographes ont sans conteste choisi ce type de recherches sur l'habiter en le cernant à ses différentes échelles quotidiennes. Du logement, unité spatiale de base, dont il ne faut pas laisser choir la nécessaire approche micro-géographique (Stazack, 2001), à l'espace réticulaire du déplacement pendulaire, ponctué par les lieux et aires connus et fréquentés, via le voisinage, à ne pas réifier spontanément en quartier, sans oublier le vaste monde qui s'offre potentiellement à tout un chacun par l'usage du transport et des télécommunications, l'espace de l'habiter de chaque individu est foisonnant et son intégration pratique une activité exigeante pour l'acteur. Les anthropologues,
recherche, demeurant

les architectes,

nombreux

sur ce terrain

de

ont souvent quant à eux rabattu leurs analyses - riches au - sur cette fraction de l'habitat qu'est le logement stricto

sensu et, conséquemment, sur les pratiques habitantes saisies au sein du logis. On peut ainsi avancer l'idée que la focalisation sur les espaces de la vie domestique distingue les approches des actes habitants et analyses 17

plus générales de la spatialité des individus et des groupes, qui souvent tentent de chercher une clef de lecture du rapport des humains au Monde.
«

Etre humain sur la terre»

Cette dernière conception est développée par Otto Bollnow (1963) dans son ouvrage Mensch und Raum, très marqué par Heidegger, où l'espace habité est celui qui est investi émotionnellement par l'homme. Comme chez Heidegger, l'habiter constitue l'irréductible condition des êtres humains en tant qu'habitants de la Terre. Mais l'élaboration de Bollnow, intéressante, débouche sur une théorie trop statique et rurale de l'habitation. Alors qu'aujourd'hui comprendre l'habiter nécessite notamment la prise en compte à la fois de l'incessante mobilité géographique qui caractérise notre existence

-

et l'on se rappelle

qu'exister,

étymologiquement signifie se déplacer à partir d'un point fixe notre condition urbaine.

-

et de

En géographie, une orientation écologique et cosmologique a été initiée par Éric Dardel ([1952], 1990), Yi-Fu Tuan (1974 ; 1977) et la branche phénoménologique de la géographie anglo-saxonne (Buttimer, 1976; Buttimer 1980 ; Ley, 1985 ; Seamon & Mugerauer, 1989), ainsi que par Augustin Berque (1996; 2000). Une question que tous ces travaux posent in fine est celle de l'humanisation des milieux physiques par l'habiter et la manière dont les hommes confèrent du sens, par et pour ce processus d'humanisation, à la Terre et à la Nature. Ce questionnement ouvre notamment sur le rapport à l'environnement, différent selon les cultures et au cours du temps. De ce point de vue, le présent ouvrage renvoie directement à ces types de problématiques, qu'il convient de systématiser, tant leur importance paraît aujourd'hui réelle, dans un contexte où la mondialisation s'accompagne désormais du constat de la vulnérabilité de nos sociétés, de nos habitats humains, ce qui doit nous inciter à renouveler nos conceptions et nos pratiques en la matière. Le «vouloir habiter» des individus devrait s'ouvrir à la reconnaissance par ceux-ci de la vulnérabilité et de la nécessité de repenser la relation de l'habitat aux conditions bio-physiques fondamentales, ainsi d'ailleurs qu'aux conditions sociales et économiques. Et cela sans verser dans "aucun pessimisme, ni dans la moindre nostalgie, ni dans une quelconque allégorie tellurique: mais bien plutôt en considérant le potentiel d'innovation et de création de conditions de vie inédites que recèle une telle approche de notre rapport aux éléments et de la fragilité - à la mesure de leur complexité

-

de nos systèmes

sociétaux.

18

Une éthique de l'espace Au bout du compte, les acquis de ce demi-siècle de réflexions permettent de spécifier le terme "habiter" et de lui conférer une véritable place dans une théorie sociale. L'habiter devient alors la spatialité typique des acteurs individuels. Il se caractérise par une forte interactivité entre ceux-ci et l'espace dans lequel ils évoluent. La notion donne la part belle au rôle de l'individu, du langage, des réalités idéelles - et reprend ainsi des acquis du courant phénoménologique; mais on n'oubliera pas que rien dans l'espace et la spatialité n'échappe à la société et à l'historicité - ce qu'une certaine analyse structurale nous a enseigné. On n'oubliera pas non plus que l'habitat n'est jamais

véritablement

«

hors-sol », « extra-terrestre », ce que le présent livre, à

la suite de deux précédentes livraisons de la même veine, consacrées l'une à l'air et l'autre à l'eau, entend mettre en exergue. Le caractère très général, inévitablement multidimensionnel, du terme (habiter peut se traduire par beaucoup d'actes, de processus, d'objets différents) correspond bien à ce que peut inclure une relation à l'espace. Ensuite, le mot permet d'ouvrir la relation habité/habitant: on ne peut habiter un espace inhabitable, mais habiter un espace peut modifier celui-ci en profondeur. Enfin, on peut concevoir des intensités très diverses dans l'habiter: le citoyen est l'habitant par excellence, mais le touriste habite aussi, à sa manière, l'espace qu'il découvre. Que faisons-nous de l'espace? Nous l'habitons, et c'est justement pour cela qu'il nous concerne et nous implique. L'habiter nous fait sortir des hiérarchies excessivement déséquilibrées au profit de l'environnement, ou des férules des structures sociales, tout autant que des visions qui, dans une perspective inverse, dressent l'individu en Sujet souverain rencontrant parfois la contingence des «choses ». L'habiter place l'espace, dans toutes ses dimensions bio-physiques et sociales, et ses acteurs à égal niveau ontologique, sur le même plan de légitimité épistémologique. Mettre l'accent sur l'habiter nous fait ainsi passer d'une morale du «chacun pour et chez soi» à une éthique de l'espace qui paraît désormais indispensable. Celle-ci peut s'énoncer en termes simples: habiter le Monde sans le rendre pour d'autres, pour tous les autres, et pour soi-même parmi eux, inhabitable, tel est l'enjeu de l'action individuelle et donc collective contemporaine.

19

Indications

bibliographiques sur la Terre. Principes d'éthique
à l'étude des milieux

- Berque Augustin, Être humains l'écoumène, Paris, Gallimard, 1996.
- Berque
Augustin, Écoumène.

de

Introduction

humains,

Paris, Belin, 2000.

- Bollnow
- Buttimer,

Otto, Mensch und Raum, Stuttgart, Kohlhammer, [1963], 1996. «Grasping the Dynamism of the Lifeworld », Annals of the

Associationof American Geographers,vol. 66, n02, 1976,p. 277-297.

- Certeau
1980.

Michel de, L'invention
Michel de, Giard

du quotidien. I Les arts de faire, Paris, UGE,
Pierre, L'invention du quotidien. II

Habiter, cuisiner, Paris, UGE, 1980. - Dardel Eric, L 'homme et la Terre. Nature de la réalité géographique, Paris, CTHS, [1952] 1990.

- Certeau

Luce, Mayol

- Haumont

Nicole,

Les pavillonnaires,

Paris, CRU,

1965.

- Heidegger Martin, «... Dichterisch wohnet der Mensch...», in Martin Heidegger, Vortrage und Aufsatze, Stuttgart, Klett-Cotta [1954], 2004, p. 181198.

- Heidegger Martin, «Bauen, Wohnen, Denken», in Martin Heidegger, Vortrage und Aufsatze, Stuttgart, Klett-Cotta [1952],2004, p. 139-156. - Ley David, «CulturaVHumanistic Geography, vol.9, 1985,p. 415-423. Geography», Progress in Human

- Radkowski Georges-Hubert de, Anthropologie de l'habiter, Paris, PUF. Préface d'Augustin Berque, postface de Michel Deguy, 2002. - Raymond Henri, et alii, L 'habitat pavillonnaire, Paris, CRU, 1965.
David & Mugerauer Robert, Dwelling, place and environment. Towards a Phenomenology of Person and World,. Dordrecht: Martinus Nijhoff,1989.

- Seamon

- Segaud Marion, Bonvalet Martine, Brun Jacques (dir.), Logement et l'habitat. L'etat des savoirs, collection Textes à l'appui, Paris, La Découverte, 1998.
- Segaud Marion, & Paul-Lévy Centre Pompidou, 1993. Françoise, Anthropologie de l'espace, Paris,

- Stazack Jean-François, ed. « La Maison», géographie, Paris, Colin, 2001).
- Buttimer Anne
«

numéro thématique Annales de

Home, Reach, and the Sense of Place », in Buttimer, Anne

& Seamon, David (dir.), The Human Experience of Space and Place, Londres, Croom Helm, 1980, p. 166-187. - Tuan Yi-Fu, Top ophilia. A Study of Environmental Values, New York, 1974. Perception, Attitudes and

- Tuan Yi-Fu, Space and Place. The Perspective of Experience, Londres, Arnold, 1977.
20

SAUVER LA TERRE, NOTRE PARTENAIRE
Jean-Paul Deléage,
«

Directeur de la revue

Ecologie et Politique»

Denis Chartier Géographe, chercheur associé à l'Institut de Recherche pour le Développement (I.R.D).

Pendant les millénaires, Homo sapiens n'avait disposé que de moyens limités et précaires pour se défendre contre les rigueurs de la nature. Avec la révolution industrielle, les termes de ce rapport ont commencé à s'inverser. Désormais, notre espèce violente le mouvement global de la nature. Elle augmente sans relâche les ponctions sur les réserves fossiles. Elle modifie la composition de l'atmosphère et commence à influencer l'évolution climatique globale. Elle multiplie indéfiniment les polluants chimiques et leurs quantités déversées dans les sols, les eaux et les airs. Elle installe aussi des poisons séculaires dans les écosystèmes tout en ayant commencé à décimer les espèces végétales et animales avec lesquelles elle a coévolué depuis des millénaires. Les changements les plus spectaculaires sont causés par l'agriculture intensive et la croissance des industries lourdes (chimie, métallurgie, nucléaire). L'eau, ressource constitutive de la vie, rencontre ainsi, et partout, de graves problèmes de pollution. Les engrais, par les eaux de ruissellement ou entraînés vers les nappes phréatiques, sont responsables de pollutions massives dans toutes les régions soumises à des systèmes de culture et d'élevage intensifs. Les zones côtières océaniques sont quant à elles sous la menace permanente de pollutions provenant des zones littorales: rejets pétroliers sauvages, déchets toxiques déversés par des industries lourdes, etc. Les sols ne sont pas mieux lotis. Les activités humaines les menacent par leurs interférences avec les cycles biogéochimiques, notamment l'agriculture qui se distingue par la puissance de son intervention dans les cycles de l'azote et du phosphore. Elles les menacent aussi en les détruisant. Année après 21

année, la surexploitation des sols fait perdre au monde l'équivalent de la surface céréalière de l'Australie et 24 milliards de tonnes d'humus. En Afrique, l'érosion aura ainsi contribué à réduire la production agricole de 25 % entre 1975 et l'an 2000 ! La pollution de l'air prend aussi des proportions catastrophiques. Les humains procèdent en effet à une expérience géophysique à grande échelle en renvoyant dans l'atmosphère et l'océan, depuis deux siècles, du carbone organique concentré accumulé sur des dizaines de millions d'années dans les couches sédimentaires. Si les conséquences de cette expérience se manifestent déjà dans le changement des climats, elles risquent d'augmenter en intensité dans les années à venir. On évoque souvent, comme premier risque du réchauffement climatique, l'élévation du niveau de l'océan mondial qui rayera de la carte les petits États îliens du Pacifique, tout en noyant d'eaux salées des deltas très productifs et particulièrement peuplés des grands fleuves tropicaux. Plus généralement, ces changements pourraient prendre une dimension catastrophique avec une amplification des conditions climatiques extrêmes: aridités accrues dans certaines régions, pluies diluviennes dans d'autres. Ces changements pourraient aussi gravement affecter la santé humaine avec l'extension des zones menacées par le paludisme, la fièvre jaune ou la maladie du sommeil. Il y a peut-être encore plus grave encore pour la biosphère et l'humanité: la destruction massive des espèces vivantes par les activités humaines. On estime en effet que c'est entre dix mille et cent mille espèces qui vont disparaître chaque année dans le siècle à venir. Les raisons de ces disparitions sont multiples. Il y a d'abord l'exploitation directe comme la chasse intensive des grands mammifères ou de certaines d'espèces d'insectes recherchés par les collectionneurs. Il y a ensuite le recul permanent des forêts tropicales, principales réserves de la biodiversité. Si le taux d'exploitation de ces forêts devait se maintenir au rythme actuel, soit plus de 13 millions d'hectares par an, elles seront anéanties d'ici moins d'un siècle. L'apparition d'espèces étrangères dans de nouveaux habitats, de façon accidentelle ou délibérée, pour introduire de nouvelles plantes cultivées, porte également atteinte à la biodiversité. Ainsi en est-il du désastre du lac Victoria où l'introduction de la perche du Nil à des fins commerciales a conduit à la disparition de plus de deux cents espèces de poissons. L'extension et l'intensification agricole jouent aussi un rôle essentiel dans ces processus d'uniformisation biologique. Pour s'en convaincre, rappelons simplement qu'aujourd'hui, dans toute l'Asie du Sud-Est, la variété de riz IR-36 occupe les deux tiers des rizières. Parlons enfin des manipulations génétiques qui entraînent une nouvelle rupture dans les procédures de manipulation de la nature. Ces manipulations trans22

gressent la barrière d'espèces dans le but principal d'organiser la vie comme un immense processus manufacturier, monopolisé par quelques firmes géantes. Elles marquent aussi et surtout une rupture des plus brutale dans l'évolution de la vie qui menace désormais la biosphère. L'évocation de ces problèmes écologiques ne rappellera jamais assez pourquoi il est urgent et impérieusement nécessaire de changer l'agir humain. Elle permet aussi de mettre en perspective l'importance des travaux réalisés par les auteurs de cet ouvrage qu'ils nous ont fait l'honneur de préfacer. Aujourd'hui, la survie d'un ensemble sans cesse croissant d'arbres, d'animaux, voire d'écosystèmes, devient de plus en plus subordonnée à l'action humaine. Les conditions d'existence de l'ours brun, de la couche d'ozone ou de l'Antarctique sont en effet en passe de n'être guère plus «naturelles», que ne sont à présent naturelles les conditions d'existence des espèces sauvages dans les zoos ou des gènes dans les banques de données génétiques. Ces «nonhumains» dépendent en effet des dispositifs de préservation ou de protection élaborés dans le cadre de conventions nationales et internationales. Ils dépendent aussi de notre capacité à inverser la hiérarchie des valeurs qui orientent les individus et les modèles de développement économiques et sociaux contemporains. Il nous faut donc transformer nos rapports d'usage en rapport de sage, comme il est très justement dit dans cet ouvrage. Pour cela, il faut réfléchir et penser différemment notre rapport à la nature pour pouvoir se former et former à une relation en rupture avec la disjonction moderniste nature/culture. C'est ce que réalisent les membres du Gref en proposant un renouveau de l'éducation à l'environnement à travers des réflexions qui font appel et développent les points essentiels et préliminaires à toute révolution écologique. Deux d'entre eux, transversaux aux différents chapitres, méritent d'être soulignés. La nécessité de penser sans barrière disciplinaire et l'urgence de favoriser la conscience des liens qui existent entre les gestes quotidiens et l'environnement global. La nécessité de l'approche interdisciplinaire pour réfléchir à la vie terrestre n'est pas nouvelle. C'est au début du XXème siècle qu'elle est clairement apparue sous la plume du savant ukrainien Vladimir Vernadsky, le père de l'écologie globale. Son enseignement était simple: à système global, approche globale. Pour comprendre la biosphère, sa machinerie climatique, les cycles qui la traversent, la diversité de la vie qu'elle porte, la communauté scientifique devait croiser un ensemble complexe d'informations, géologiques, paléontologiques, climatiques, biologiques, physico-chimiques, voire démographiques et sociologiques. Plus récemment, l'hypothèse Gaïa, de 23

James Lovelock, a conduit aux mêmes conclusions. Bien que refusant souvent l'affirmation selon laquelle la Terre présenterait toutes les spécificités d'un être vivant, de nombreux chercheurs adoptent une version nuancée de ces théories, la plus répandue étant celle proposée par le climatologue américain Stephen Schneider. Elle soutient que les sous composants physiques, chimiques et biologiques de la Terre interagissent fortement et modifient mutuellement leur destinée collective. Cette prise en considération des interactions et de la nécessité de croiser les disciplines a plusieurs avantages. D'un côté, elle prévient la tentation de contourner la problématique écologique en réduisant les rapports du vivant à son environnement à un ensemble de processus physico-chimiques, liés à un système complexe de relations. D'un autre côté, elle réintègre à la réflexion écologique quelques questions de fond qu'elle a négligées, comme celle du rôle des êtres vivants dans la régulation de leur propre environnement. Elle a enfin le mérite de nous préparer à mieux saisir les implications de l'émergence dans la biosphère du nouvel acteur écologique planétaire qu'est l'espèce humaine. On ne peut en effet négliger de prendre en compte les activités spécifiquement humaines dans un environnement mondial marqué par le choc sans précédent entre histoire naturelle et histoire humaine. Dans un monde peuplé de plus de 6 milliards d'habitants, nulle réflexion ne peut faire l'impasse sur les dimensions sociales et culturelles de cette situation inédite pour la vie de l'humanité future, dans le seul espace qu'elle puisse durablement habiter, la biosphère terrestre. C'est ce dernier point qui intéresse tout particulièrement les auteurs de cet ouvrage, les habitants étant observés sous l'angle de leurs pratiques, de leurs sensations, de leurs comportements, cette démarche nécessitant, bien sûr, une approche globale et pluridisciplinaire. L'échelle de l'individu, de l'habitat, du quotidien a trop longtemps été délaissée par les penseurs de l'écologie politique. Elle est pourtant essentielle à tout projet plus global de mutation des pratiques environnementales. Sur ce point, cet ouvrage est particulièrement novateur. Il l'est d'abord en proposant d'actualiser le potentiel écoformateur de l'utilisation des éléments. Ill' est ensuite en montrant qu'apprendre à habiter la Terre semble bien devoir passer par apprendre à habiter son corps, en le reliant aux autres choses. Ill' est enfin en affirmant, que pour envisager de mener de bonnes politiques environnementales, il est important de laisser une place aux sentiments et aux significations que les individus éprouvent à l'égard de leur milieu. Ce travail de valorisation, de révélation, de questionnement de notre relation aux choses, aux non-humains est essentiel. D'abord parce qu'il casse la dualité naturel culture. Ensuite, parce qu'il permet d'envisager de nouvelles voies pour l'éducation environnementale en 24

développant une nouvelle conscience écologique, tout à la fois locale et globale. Enfin, parce qu'il permet un changement des consciences et des sens, préliminaires indispensables à des actions politiques plus globales et généralisées. En s'insérant dans un mouvement écopédagogique visant une globalisation coopérative de l'éducation, pour lutter contre les effets néfastes de la mondialisation économique, les auteurs de cet ouvrage participent aussi d'un mouvement qui questionne les racines même de la crise: les processus politiques et économiques contemporains. S'ils les questionnent en dénonçant implicitement les dynamiques, ils évoquent aussi et surtout des esquisses de solutions. Mise en œuvre de systèmes d'agriculture durable, recherche de solutions techniques et sociales respectueuses de la diversité des écosystèmes, des cultures et des désirs humains, dans le domaine de l'énergie, des transports ou de l'aménagement du territoire. Tous ces éléments sont porteurs d'espoirs. Ils montrent aussi que, s'il faut changer les rapports individuels à la nature et repenser les modes d'éducation à l'environnement, aucune solution à la crise environnementale ne sera trouvée sans des décisions politiques de premier ordre. Qu'il s'agisse d'énergie, de transports ou d'aménagement du territoire, il reviendra toujours aux politiques, sous toutes leurs formes, de prendre des décisions à l'échelle des problèmes posés. C'est sans doute pour cela que l'éducation à et par l'environnement est essentielle, pour que les acteurs soient conscientisés, pour que les valeurs contemporaines qui commandent notre devenir soient repensées, pour que vive notre terre patrie, notre patrimoine.

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INTRODUCTION

HABITER LA TERRE
Gaston Pineau Professeur en sciences de l'éducation à l'Université François Rabelais Tours et co-fondateur du Groupe de recherche sur l'écoformation de

Dominique Bachelart Maîtresse de conférences en sciences de l'éducation à l'IUT Carrières sociales, Université François Rabelais de Tours

Tous les deux sont membres de lajeune équipe « Dynamiques et Enjeux de la diversité: langues, cultures,formation. JE 2449 Dynadiv »

Habiter la terre! Opération individuelle et collective effectuée par l'humanité depuis des millénaires. Notre génération découvre qu'elle peut la laisser inhabitable pour les générations futures. Dure découverte appelant des apprentissages inédits, vitaux, responsables. C'est dans cet appel que se situe cette production du Groupe de Recherche sur l'Ecoformation (GREF). Dans l'émergence de travaux de conceptualisation de l'éducation à l'environnement, ce groupe poursuit le projet de recherche sur les relations formatives organisme/environnement par l'étude des rapports aux quatre éléments. «De l'air. Essai sur l'écoformation» (1992), a exploré le potentiel de mise en forme optimale que représentent cinq conduites aériennes vitales: respirer, aérer, s'aérer, habiter terre et ciel

et s'aérodynamiser.

«

Les eaux écoformatrices» (2001) ont explicité la

puissance initiatrice des multiples usages personnels de l'eau, sa force vitale et mortelle d'échanges sociaux et son rôle matriciel de genèse et de développement de toute vie: «Habiter la terre» veut développer

comme l'indique son sous-titre une
conscience planétaire ».

«

éco-formation terrestrepour une

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1 - Pour une éducation planétaire au quotidien Ce projet ambitieux est infini. Ce livre ne l'épuisera pas. Et heureusement, il est déjà initié dans certains endroits. Un livre qui vient du Brésil de Paolo Freire, «Pedagogia da Terra» (Gadotti, 2000) a ouvert ce millénaire avec une des plus vigoureuses productions de ce mouvement socio-éducatif appelé écopédagogique. Il prend la TerrePatrie (Morin et Kern, 1993) comme paradigme d'apprentissage et propose une globalisation coopérative de l'éducation pour lutter contre une mondialisation compétitive clairement insoutenable à long terme. « Eduquer pour l'ère planétaire» (Morin et alii, 2003) est issu de cette coopération éducative transnationale Europe-Amérique du Sud autour des notions de méthode, de complexité et d'ère planétaire. Cette production vise à identifier les missions éducatives actuelles pour être à la hauteur de cette ère planétaire de l'économie et des mouvements climatiques/cosmiques. En épilogue, il propose une direction paradoxale : viser à articuler l'expérience terre à terre à cette planétarisation des problèmes, par une contextualisation permanente. «L'éducation planétaire doit favoriser une mondiologie de la vie quotidienne» (Morin, 2003, p. 134). C'est-à-dire une prise de conscience des liens entre la vie quotidienne et le monde, dans toute son ampleur et complexité physique et sociale, et dans ses doubles liens de réciprocité, inter-formant - ou déformant - le monde et la vie quotidienne. C'est l'exploration de ces doubles liens portés par la dimension micro et macrocosmique des quatre éléments qui a fait privilégier leur étude à Bachelard comme moyens de construction de ce qu'il appelait une ontologie cosmique ou une auto-cosmogénie. Ces quatre éléments sont identifiés depuis des millénaires comme importants pour comprendre la formation humaine (Bohme H., 2002, p. 9 - 35). Ils bénéficient à la fois d'un maximum de concrétude et d'amplitudes signifiantes, c'est-àdire de capacité d'ouverture et de liaison. Ils constituent la matière première des échanges physiologiques vitaux de l'organisme avec l'environnement, la base énergétique essentielle des gestes assurant la vie quotidienne... Et en même temps, ils s'étendent à la planète entière. Ils sont donc à la portée de chacun et à la grandeur du monde. Cette co-naturalité micro et macrocosmique rend les éléments potentiellement très performants pour développer une écoformation reliant et animant consciemment le cœur du quotidien aux rythmes du monde. Mais l'actualisation de cette performativité potentielle n'est pas automatique. Cette reliance éco-logique est en effet, d'un type spécifique. Elle est plus bio-énergétique inconsciente que bio-cognitive 28

consciente. Cette reliance élémentaire organisme-environnement se love d'abord dans les gestes de vie quotidienne: respirer, boire, manger, habiter, circuler... Ces gestes enchaînent l'organisme à ces éléments dans une répétition infinie d 'actes utilitaires de survie. Cet enchaînement rend vite la vie quotidienne ennuyeuse et aliénante si le potentiel écologique de ces actes est toujours refoulé. L'usage purement utilitaire des éléments use l'organisme, l'automatise, le chosifie en émoussant la conscience et abrutissant la personne. Misère de la vie quotidienne. Transformer cette misère en grandeur, transformer les rapports d'usage du quotidien en rapports de sage, attentif à lui-même en même temps qu'à l'univers, favorise une mondiologie de la vie quotidienne, c'est-àdire une prise de conscience des reliances entre les gestes quotidiens et leurs environnements mondiaux, de proches en proches.. Tels sont les objectifs poursuivis par le projet de recherche du GREF pour actualiser le potentiel écoformateur de l'utilisation des éléments. Passer d'une utilisation élémentaire des choses à un usage élémental en actualisant les rapports écosymbiotique des gestes quotidiens. 2 - Apprendre à habiter Dans l'exploration du potentiel écoformateur des différents usages de la terre, apprendre à habiter est ressorti comme l'objectif unificateur de base d'une écoformation terrestre. Cette nécessité basique et vitale « d'avoir» un espace (suivant l'étymologie latine habere) pour exister s'est tellement étendue et complexifiée que beaucoup d'habitudes anciennes d'habiter sont non seulement devenues caduques mais compromettent l'habitabilité future de la planète. Habiter ne relève plus seulement d'habitus plus ou moins réflexes de se loger. Habiter exige de nouveaux apprentissages. Habiter devient une compétence individuelle et collective à construire et à apprendre. Le surgissement central de cet apprentissage terrestre ne fait que traduire dans le champ de la formation permanente la prise de conscience de l'ampleur et de la complexité de l'acte d'habiter, «L'acte d'habiter participe de la spatialité, spatialité qui constitue le concept englobant de toutes les manifestations des relations pratiques des humains à l'espace» (Lussault M. 2003, 437). Espace qui comme le temps, se conjugue sous de multiples modes, au singulier et au pluriel. Dès la fin de la seconde guerre mondiale, Heidegger a heureusement déterré et fondé l'importance ontologique fondamentale de cet acte spatial basique: «si nous parvenons à penser le verbe « habiter» avec
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