Histoire de l'université de Valence (1452-2000)

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L'implantation et le développement d'une université à Valence, plutôt qu'à Grenoble, constituent un paradoxe. Son évolution montre son adhésion aux mouvements sociaux des époques successives, son lien intime à la société. On voit apparaître une forme universitaire, qui permet de rendre intelligible l'adaptation de l'institution entre des tensions d'ordre pédagogique et d'autre d'ordre politique. Elle ne doit sa survie et son développement qu'à sa capacité à devenir autonome.
Publié le : vendredi 1 juin 2012
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EAN13 : 9782296495296
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Histoire de l’université de Valence
(1452-2000) Jean-Jacques Latouille






Histoire de l’université de Valence
(1452-2000)



Entre intention pédagogique et volonté politique




















L’HARMATTAN Autres ouvrages de l’auteur sous le pseudonyme JJ de Corcelles

Quelques mots (recueil de contes), autoédition, 1985 (épuisé)

L'Isère autrefois, Horvath, 1987, 1993, 1995

Grenoble autrefois, Horvath, 1988, 1993, 1995

Les écoles à Tullins-Fures entre 1789 et 1851, autoédition, 1990 (épuisé)


La cuisine en Dauphiné : l'Isère, Curandera, 1992 (épuisé)


La cuisine en Dauphiné : la Drôme, Curandera, 1992 (épuisé)


La cuisine dauphinoise traditionnelle, Horvath, 1996 (épuisé)

Fêtes et cuisine dans les Alpes du Sud, Edisud, 2005



En collaboration :


Dictionnaire des communes de l'Isère, Horvath, 1987


Histoire du Dauphiné, (sous la direction d’Henri Rougier, directeur de
l'institut de géographie alpine de Grenoble), Horvath, 1992,


Avec Robert Mazin, Histoire de Tullins-Fures, autoédition, 1987

Avec Robert Mazin, La noix et le noyer, Edisud, 1995


Avec Charlotte Castella, L'Isère au fil du temps (recueil d'aquarelles), 1996





© L'HARMATTAN, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

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diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-96399-3
EAN : 9782296963993 Cet ouvrage, issu de ma thèse de doctorat en sciences de l’éducation,
n’aurait jamais vu le jour sans la confiance, le soutien et l’aide que m’a
apportés le professeur Guy Avanzini.
Mon épouse Evelyne et notre fils, Batiste, ont su, avec tendresse et
fermeté, m’accompagner et, si souvent, m'encourager. Je ne saurais oublier
ma mère et Camille qui se sont si souvent joints à eux. Qu’ils soient
remerciés au-delà de ce que les mots de l’amour et de l’affection peuvent
dire.
Enfin, je veux associer chaleureusement à ces remerciements les
personnels des archives départementales de la Drôme et de l’Isère, de la
bibliothèque d’études et de recherches de Grenoble, de la médiathèque de
Valence. Abréviations
AD : Archives départementales.
AC : Archives communales.
BMG : Bibliothèque d’Etudes et de Recherches de Grenoble.
BN : Bibliothèque Nationale.
9 Sommaire
Introduction p 13
Première partie : Création et vie d’une université à Valence en Dauphiné
e I - le 15 siècle : la création p 17

e II - le 16 siècle : la première querelle avec Grenoble p 53

e III - le 17 siècle : l’accalmie p 87

Deuxième partie : Le paradoxe du maintien d’une université à Valence
e I - le 18 siècle : la deuxième querelle p 121

II - les raisons de la non mise en œuvre des propositions p 151

III - l’université : enjeu de pouvoir et de prestige p 183

Conclusion p 205
Bibliographie p 211
Annexes p 221
11Introduction
1Dans l'histoire de l'université de Valence en Dauphiné , nous allons de
l'étonnement au paradoxe. La surprise est celle de voir le dauphin Louis II y
2créer une université, plutôt que de réactiver celle de Grenoble , capitale de la
province. Des explications plausibles éclairent ce fait et le rendent
intelligible. Il n'en constitue pas moins l’origine d'un paradoxe plus
vaste : pourquoi cette université, dont rien ne prédisposait qu'elle dût être
créée à Valence, s'y maintint-elle ? Des personnes se mobilisèrent pour
tenter de la “déplacer”, d'autres résistèrent. Elle y demeura jusqu’en 1792, et
eréapparut au 20 siècle.
L’instigateur de cette histoire particulière est Louis XI, “L'enfant de la
3honte”, comme l’appelle Paul Murray Kendall dans le livre qu’il lui
consacre. Exilé de la cour par son père Charles VII, celui qui n’était encore
que le dauphin Louis II rejoignit le Dauphiné en 1447. Il y entreprit une
œuvre de rénovation des institutions dauphinoises et de développement
économique de la province. La première des tâches qu’il s'assigna fut, si
l'expression nous est permise, de « remettre de l'ordre » et d'affirmer son

1 Ce livre a comme objet l’étude de l’université de Valence en Dauphiné, ancienne province
du royaume de France devenue départements de l’Isère, de la Drôme et des Hautes-Alpes
après la Révolution Française de 1789. Cette université et la ville qui l’accueillent n’ont rien
en commun avec leurs homologues espagnols avec lesquelles la confusion pourrait être
possible.
2 Cette université fut fondée en 1339 par le dauphin Humbert II.
3 KENDALL, P.-M., Louis XI, p. 55.
13
4
autorité. Son œuvre permit « le passage de la principauté à la province » .
Cela était, sans doute, d'autant plus important que le Valentinois avait
définitivement rejoint le Dauphiné à la suite du traité de Chinon de 1446.
Etrange province que le Dauphiné, aux contours géographiques et
historiques complexes où rien ne rassemble spontanément en une
unité ; aussi est-il difficile, pour l'historien comme pour le géographe et le
sociologue, de parler d'un territoire dauphinois. C'est ainsi qu’Henri
5
Rougier écrit : « Le Dauphiné n'est certainement pas une province comme
les autres : nettement moins facile à cerner que l'Alsace, la Bretagne ou
l'Auvergne, il nous apparaît bien souvent quelque peu auréolé de mystère.
C'est pourquoi son approche n'est peut-être pas évidente dès les premiers
moments de la recherche. » Le Dauphiné, pour reprendre les propos du
géographe Raoul Blanchard, est une mosaïque de « pays ». C’est dans le
cadre d'une acception moderne de ce mot qu'il convient de regarder cette
province : un patchwork d'entités linguistiques, culturelles, géographiques, à
l'histoire parfois commune et si souvent opposée. Ce n'est donc pas dans
« l'anthropologie » que se constitue le Dauphiné mais dans le politique, dans
le gouvernement des intérêts et des conflits des princes.
C'est à l'extrémité de cette histoire singulière que naquit l'université de
eValence. Nous sommes au milieu du 15 siècle, soit cent ans après que le
Dauphiné des dauphins ait rejoint le royaume de France.
Cette tâche d’organisation politique et administrative menée à bien par le
6dauphin Louis II engendra un besoin de juristes, qui explique la création
d'une université en Dauphiné. Mais, son implantation à Valence demeure
plus incompréhensible. Louis II voulait favoriser les villes. Ayant installé
deux cours à Grenoble, peut-être lui fallait-il donner quelque chose à
Valence, pour l’inscrire dans l’identité de la province ? D’autre part, le
dauphin vouait une véritable passion à la cité rhôdanienne car, comme
l’écrivit Nicolas Chorier : « il goûtait la douceur des mœurs de ses habitants
eet les beautés de son territoire ». Au 15 siècle, Valence était une ville
prospère, où apparaissait une bourgeoisie influente, mais qui souffrait
beaucoup de l'emprise de l'évêque. Celui-ci, seigneur de la ville, ne
reconnaissait pas la suzeraineté du dauphin et l’histoire montre les difficultés
rencontrées par la dauphin pour affirmer son pouvoir face au prélat. C'est

4
Expression de CHOMEL, V., in Histoire du Dauphiné, Privat, Toulouse, 1973, p. 161.
5
ROUGIER, H., Histoire du Dauphiné, Horvath, t.1, 1992, Lyon, p. 5.
6 Qui, à la mort de son père Charles VII, devint le roi Louis XI.
14 dire qu’il fut soutenu par la bourgeoisie valentinoise dans son projet de
création d’une université.
Finalement, tout le poussait à fonder son université à Valence, mais ne
trouve-t-on pas là matière, pour les Grenoblois, à jalouser les Valentinois ?
Comment accepter que les enfants de l’élite dauphinoise ne puissent être
enseignés dans leur ville ? D'autant plus que l’acte de fondation de
7l’université de Grenoble, en 1339, par Humbert II mentionne « qu'il y aura
8
toujours » une université dans cette ville . Ainsi, celle de Valence a été créée
à un moment précis de l'histoire de la société locale, pour répondre à des
besoins de formation déterminés. Mais, si sa fondation, en elle-même, ne
pose pas question et ne fait pas problème, son développement interroge.
Pourquoi a-t-elle pu se développer et se maintenir à Valence malgré les
attaques de la capitale provinciale soutenue par les intendants du royaume ?
C’est parce que cette institution a évolué, en permanence, entre une
intention pédagogique, forte à sa création, et une volonté politique, sans
cesse croissante, qu’elle a pu exister à Valence contre toute logique. La
réponse à des besoins de formation bien réels possède cependant plus la
valeur d’un alibi cachant de multiples enjeux, notamment politiques, que
celle de justification de l’intention pédagogique annoncée. Ainsi, parce que
l’université de Valence s’est développée dans un système fait de tensions
entre des enjeux à caractère pédagogique ou académique et d’autres à
caractère politique ou socioéconomique, elle a pu se maintenir dans cette
ville et ne pas être accaparée par la capitale provinciale, contre toute attente.
Son développement s’est donc fait dans un entrechoc de facteurs politiques.
Certains possèdent un caractère global ; ils se rapportent aux volontés et aux
décisions des souverains, et affectent la gestion de la province et du
royaume. Les autres peuvent être regroupés sous le qualificatif de locaux ; ils
concernent alors des intérêts plus particuliers. Au premier rang de ceux-ci,
les facteurs municipaux possèdent une position de pivot qui les fait paraître
tantôt en faveur des uns, tantôt en faveur des autres. Ainsi, la politique
municipale, au cours des siècles, s’est attachée à l’évêque, au monde
économique, aux professeurs, pour favoriser au mieux ses intérêts de
développement économique. Ensuite, nous rapprocherons, dans un ensemble
commun, l’évêque et la bourgeoisie dans les siècles anciens, et le monde
eéconomique au 20 siècle, dont le but est essentiellement de défendre des

7 Dernier Dauphin qui vendit le Dauphiné à la couronne de France.
8
BERRIAT SAINT-PRIX, Histoire de l'ancienne université de Grenoble, J. Smith, 1820,
Paris.
15 intérêts particuliers, même si parfois leur argumentation réfère à la
pédagogie et aux intérêts des étudiants. Enfin, viennent les professeurs qui,
constituant au fil des ans une classe sociale, s’éloigneront souvent des
politiques éducatives pour rejoindre la défense d’intérêts corporatistes.
Déjà, le choix de son implantation situait l’université de Valence en
Dauphiné dans le champ du politique, sans toutefois l'exclure du champ
académique. Ensuite, elle ne cessera jamais d'être un enjeu entre ces forces
de politique globale et de politiques particulières, faisant d’elle l'objet
essentiel d'une querelle de gestion socioéconomique des territoires. Petit à
petit, au fil de l'histoire, l'université apparaît comme une institution qui
s'autonomise, dans la mesure où elle s'organise, au-delà des acteurs et des
enjeux politiques, pour exister pour elle-même. C’est cela qui lui a permis de
se maintenir à Valence contre toute logique et raison de gestion
administrative, en résistant à des forces d'une puissance très supérieure à ce
qu'elle pouvait opposer.








PREMIERE PARTIE
CREATION ET VIE D’UNE UNIVERSITE
A VALENCE EN DAUPHINE
eI-Le 15 siècle : la création
Le dauphin Humbert II est accablé par les dettes et surtout par la mort de
son fils André, âgé de 3 ans et seul héritier, en 1335. Il cherche alors à
vendre le Dauphiné, d'abord au roi Robert de Sicile, en 1337, puis au pape
Benoît XII (entre 1338 et 1340), sans succès. Il se tourne ensuite vers la
France, plus proche du Dauphiné qu'il n'y paraît. Un projet de traité est
rédigé en 1343, dans lequel il est dit que, si Humbert mourait sans enfant, le
Dauphiné irait à Philippe, second fils du roi de France, ou à l'un des fils du
duc de Normandie. En 1346, Marie de Baux, épouse de Humbert,
décède ; Humbert décide de rejoindre la vie monastique. Le roi Philippe VI
mena à bien la transaction : « [...] il a conduit à bonne fin la négociation avec
9
le dauphin Humbert II pour l'achat du Dauphiné de Viennois [...] » , écrit
J. Favier. L'acte de vente définitif est signé le 30 mars 1349. A cette même

9
FAVIER, J., La naissance de l'Etat, Fayard, 1984, Paris, p. 45.
17










date, Humbert confère à ses anciens sujets le « Statut delphinal », par lequel
il leur accorde un certain nombre de droits et de privilèges.
Le Dauphiné a quitté son statut de principauté pour appartenir à la
10couronne de France. Du Transport , en 1349, jusqu'à l'arrivée du dauphin
11Louis II , la province vécut une longue période de piètre administration. Les
dauphins, fils aînés du roi, n'y résidaient pas et déléguaient leurs pouvoirs.
Ce fut une période de guerre : participation à la guerre de Cent ans,
résurgence du conflit avec la Savoie, passages des Grandes Compagnies…
Cela se passait peu de temps après que le Dauphiné se fût agrandi des
comtés de Valentinois et de Diois. Valence, grâce au dauphin Charles III
(futur Charles VII), venait de rentrer, en 1426, sous l'influence de Grenoble.
I-1 : Le choix du lieu
erValence fut concédée en 1157 par Frédéric 1 à l’évêque avec des droits
12considérables : « […] conférait [à l’évêque] à Valence et dans toutes les
terres qui en dépendaient : les foires, les marchés, les péages, le droit de faire
la guerre ou de permettre les duels, le droit de battre monnaie et de faire
rendre la justice dans les affaires tant civiles que criminelles ». Assez
rapidement les Valentinois se sont plaints du poids de l’autorité épiscopale,
erjusqu’à obtenir de Frédéric 1 leurs premières lettres de franchises, qu’ils
jugèrent bien insuffisantes. Ligués aux seigneurs laïcs de la région, ils
chassèrent l’évêque Humbert de Mirabel et fondèrent un gouvernement
indépendant : la confrérie, composée de deux magistrats élus, assistés par
des conseillers, eux-mêmes élus. Le traité de la Roche de Glun, 21 octobre
1229, rétablit le pouvoir de l’évêque, tempéré par l’octroi de nouvelles
franchises. L’évêché de Valence fut uni à celui de Die en 1275. C’est donc
une prélature importante qu’obtint, en 1390, Jean de Poitiers, qui, après le
décès de son oncle, Louis II de Poitiers, accapara le titre de comte de
Valentinois et Diois. Louis II de Poitiers, sans descendance, avait testé en
faveur du fils aîné du roi de France, le dauphin Charles III (futur Charles
VII), en juin 1419. Ce testament stipulait que son héritier devait le venger de
ses cousins, qui l’avaient fait enlever en 1416 afin de tenter de lui extorquer
un testament qui leur aurait été favorable. Mais, Charles était plus préoccupé
par la guerre de Cent ans que par cet héritage, et c’est, suivant le testament,

10 C’est ainsi qu’est appelée la vente du Dauphiné à la France.
11 Le futur roi Louis XI.
12 FAYARD, E., « Etude historique sur l’ancienne organisation judiciaire de la ville de
Valence », in Bulletin de la Société d’Archéologie et de Statistiques de la Drôme, IX, 1875,
Valence, p. 82-96.
18 le duc de Savoie qui, aidé par les seigneurs locaux contre l’évêque de
13Valence (Jean de Saint-Vallier ) et la famille de Saint-Vallier (branche
cadette de celle de Poitiers), prend le titre comtal et installe ainsi une enclave
savoyarde au sud du Dauphiné. Bien entendu, tout cela ne se déroula pas
sans bataille et, durant un quart de siècle, la région vivra une insécurité
certaine, qui sera réglée, comme la succession de Louis de Poitiers,
14
indirectement par la victoire d’Anthon (1430) et la réconciliation avec la
Savoie (1434), et par l’arrêt du Parlement de Paris qui, saisi en 1426 par le
Conseil Delphinal et les Etats du Dauphiné, se prononçait pour la garde des
deux comtés. En 1446, le duc de Savoie renonça définitivement à toute
prétention sur le Valentinois-Diois. Ainsi, dès son arrivée en Dauphiné, en
janvier de l’année suivante, le dauphin Louis II peut entreprendre d’assurer
son autorité sur « sa province », où il veut, sans doute, montrer qu’il possède
l’étoffe d’un roi.
Ce bref rappel historique situe bien ce que pouvait être le cadre politique
ede Valence au milieu du 15 siècle : une rivalité entre l’évêque et la ville,
15soutenue par les seigneurs locaux, comme l’indique A. Blanc : « Si le
comte était le seigneur de tout l’arrière pays, sur les deux rives du Rhône, le
eseul maître de la ville restait l’évêque. A partir du moment, à la fin du 12
siècle, où l’évêché tomba dans d’autres mains que celles de la famille
comtale, cette domination bicéphale fut l’origine de rivalités et de luttes
féodales […]. » Les bourgeois prirent part à ces querelles, tantôt en faveur
d’un camp, tantôt soutenant l’autre, suivant ce qu’ils pensaient ou espéraient
de soutiens futurs. Toutefois Valence ne fait pas figure d’exception. Louis II
eut à faire face à des situations difficiles dans la plupart des villes
dauphinoises où les seigneurs, laïcs et ecclésiastiques, revendiquaient des
droits issus du statut delphinal. Dès lors, on est en mesure de comprendre
qu’il put être en opposition, voire en conflit, avec une noblesse et un clergé
qui pouvaient se sentir dépossédés de privilèges que leur avait accordés le
statut delphinal qui, entre autres paradoxes, faisait du dauphin le vassal de

13 Qui ayant circonvenu le dauphin Charles, en avait obtenu les droits sur le Valentinois
contre 50 000 écus d’or.
14 Amédée VIII de Savoie et Louis de Chalon, sire d’Arlay et prince d’Orange, tous deux
favorables au parti bourguignon, s’étaient liés en 1426 par une convention pour dépecer le
Dauphiné. Dans l’hiver 1429-1430, Louis de Chalon se mit en marche avec ses troupes, sans
qu’Amédée VIII participe à cette chevauchée, vers son château d’Anthon près de Lyon au
bord du Rhône et conquit quelques châtellenies. La guerre semble imminente quand le
gouverneur du Dauphiné, Raoul de Gaucourt, réagit et s’allie pour finalement écraser les
troupes de Louis de Chalon le 11 juin 1430 à Anthon. Cette victoire signe la fin de la guerre
de Cent ans en Dauphiné.
15 BLANC, A., La vie dans le Valentinois sous les Rois de France, Picard, 1977, Paris, p. 15.
19 16certains seigneurs . Bien évidemment cette situation ne correspondait ni aux
idées politiques du temps sur l’organisation de l’Etat, ni aux velléités
souveraines de Louis II : « Aux yeux d’un prince français, les pouvoirs de
commandement et les franchises territoriales de la seigneurie allodiale
dauphinoise, essentiellement ecclésiastique, ne pouvaient apparaître que
comme une anomalie incompatible avec l’exercice de sa souveraineté,
obstacle anachronique à la nécessaire unification, péril pour la cohésion de
17ses Etats. »
De nombreuses grandes familles dauphinoises possèdent, à l’arrivée de
18Louis II, des alleux notables, tels les Clermont en Valentinois et en
Viennois, auxquels s’ajoutent les nobles du Valentinois-Diois « qui, sans
être alleutiers, ne prêtaient pas hommage au dauphin, vassaux qu’ils étaient
19[…] de l’évêché et des chapitres de Valence et de Die » . Tout autre était le
problème posé par les évêques qui « conservent, en effet, toutes les
apparences de leur ancienne puissance. Leurs vastes possessions, leurs
prérogatives régaliennes garanties par des actes impériaux, semblent encore
e 20étayer, au milieu du 15 siècle, une solide tradition d’indépendance. » ,
« Les évêques et les archevêques possédaient des cours et des prisons, ils
21régnaient sur les villes comme des princes temporels. » C’est ainsi que le
dauphin se retrouve, du fait du droit conforté par l’usage, le vassal de
nombreux ecclésiastiques, dont l’archevêque de Vienne et les évêques de
Valence, de Grenoble et de Gap.
Au fil du temps les dauphins installèrent leur pouvoir et mirent fin aux
22« autonomies épiscopales » pour reprendre l’expression de R. Verdier .
Louis II obtint, enfin, en 1450 la soumission de l’évêque, Siboud Alleman,
qui avait été choisi par le chapitre au détriment d’Antoine de Poisieu,

16 CHOMEL, V., Histoire du Dauphiné, Privat, Toulouse, 1973, p. 178 : « En 1430, quelques
jours après Anthon, Raoul de Gaucourt avait dû prêter hommage à l’archevêque de Vienne
pour les comtés d’Albon et de Vienne, hommage auquel les dauphins étaient également tenus
à des titres divers à l’égard de l’archevêque d’Embrun, de l’évêque de Gap, et même de
l’évêque de Grenoble qui prétendait détenir sa seigneurie en franc-alleu, déclarant ne vouloir
d’autre suzerain que l’empereur. »
17 Ibid.
18 Alleu : terre sans seigneur. Il y avait deux types d’alleux : simple ou roturier où le
propriétaire n’avait pas le droit de justice, et l’alleu justicier dont le propriétaire possédait le
droit d’exercice de la justice ainsi que celui de vendre ses terres, in lexique historique du
Moyen-Age, Armand Colin, 1980, 1989, Paris.
19 CHOMEL, V., Histoire du Dauphiné, op. cit.
20 VERDIER, R., « Louis II, le dernier dauphin », in Dauphiné France, PUG, 1999, Grenoble,
p. 95.
21 KENDALL, P.-M., Louis XI, op. cit., p. 54
22 VERDIER, R., « Louis II, le dernier dauphin », in Dauphiné France, op. cit.
20 présentée par le dauphin. Désormais, l’évêque de Grenoble prête serment au
dauphin, ce qui constitue «un renversement complet de la perspective
23juridique et la fin du pouvoir autonome de l’évêque de Grenoble. »
L'histoire fut plus complexe pour ce qui concernait l’archevêché de Vienne
et l’évêché de Valence, et d’autant plus importante compte tenu de la date
encore récente du rattachement du Valentinois-Diois au Dauphiné.
En 1444, le chapitre de Vienne choisit, pour le siège d’archevêque, Louis
24de Poitiers et refuse le candidat du pape. Trois ans plus tard, il échangera
son siège contre celui de son oncle Jean de Poitiers, qui était « le mieux renté
25du Dauphiné » . Cette transaction semble avoir été effectuée sinon avec
l’assentiment, du moins sans intervention de la part de Louis II qui a pu
ainsi, confronté au vieillard qu’était Jean de Poitiers, se plaindre de la
violation de ses droits dans le Viennois. Ce furent d’abord les consuls de
Vienne, qui se soumirent à l’automne 1448, puis Jean de Poitiers qui accepta
26un pariage et consentit à rendre hommage au dauphin. Voilà Vienne
« livrée » au Dauphiné. Est-ce parce qu’il pressentait que cette issue était
inéluctable que Louis de Poitiers avait abandonné l’archevêché ou parce que
le gain et le prestige attaché à l’évêché de Valence correspondaient mieux à
ses ambitions ? L’évêché de Valence et Die surpassait sur tous ces points de
vue la prélature de Vienne quel que fut le prestige attaché à cet archevêché
par son histoire prestigieuse : « En effet, le prélat gouvernait une véritable
principauté avec toute une auréole de villages autour de Valence et la plus
grande partie du Diois. Si bien qu’au sud de l’Isère, le dauphin ne possédait
guère que la châtellenie de Chabeuil et les baronnies se trouvaient
27pratiquement isolées du reste du Dauphiné. » Mais, l’annexion du comté au
Dauphiné bouleverse l’ordonnancement politique de cette région, en raison
de l’imbrication étroite des possessions des uns et des autres, notamment
celles du dauphin avec celles de l’évêque. Louis II, ici comme dans le reste
de la province, ne peut admettre de ne pas être le seul souverain détenteur de
l’autorité politique. En outre, cette situation représente un curieux archaïsme
par rapport à l’organisation du royaume, où l’Eglise est devenue l’auxiliaire
28du pouvoir royal. Le dauphin s’installe à Crest en février 1448, sans doute
pour marquer sa présence face à l’évêque de Valence, qui, pour signifier son

23 VERDIER, R., Louis II, le dernier dauphin, op. cit.
24 De la famille des Saint-Vallier dont était issu l’évêque de Valence : Jean, par ailleurs oncle
de Louis.
25 VERDIER, R., Louis II, le dernier dauphin, op. cit.
26 Pariage : contrat conclu entre deux seigneurs pour la possession et la gestion d’une
seigneurie, in lexique historique du Moyen-Age, Armand Colin, 1980, 1989, Paris.
27 VERDIER, R., Louis II, le dernier dauphin, op. cit.
28 Ancienne capitale du comté.
21 29appartenance au Dauphiné, participe aux Etats à Grenoble. Louis II ne se
satisfait pas de cette présence et, au prétexte d’obtenir la remise d’un faux
monnayeur, menace de saisir le temporel épiscopal. Louis de Poitiers se
30soumet à l’hommage lige en septembre 1450, tout en conservant les
privilèges de l’église de Valence sur la ville. Ainsi, dès 1450, tous les
seigneurs, laïcs comme ecclésiastiques, rendaient l’hommage au dauphin, à
la suite de l’assemblée des Etats de février 1448. Toutefois, l’attitude de
31l’évêque de Valence, qui ne fut définitivement soumis qu’en 1456 , montre
que ces nobles et ces prélats ne se résignèrent pas sans réticence : « A la cour
du roi, où ils savaient trouver une oreille compatissante, ils firent circuler
toutes sortes de fables concernant les effroyables innovations dont Louis
32était le promoteur. » , ou « Ses sujets demandent au roi de le maintenir en
Dauphiné, mais il est trahi par certains dont l’évêque de Valence qui en
entretien privé dément, auprès de Charles VII, les conseils de conciliation
qu’il [Louis II] lui adressait publiquement au nom des Trois Etats du
33Dauphiné. »
Face à ses attaques, incessantes et sournoises, Louis II devait, pour
assurer son autorité de souverain, s’assurer des alliances solides. Il les trouva
dans la bourgeoisie des villes, chez les fermiers de ses vassaux et dans la
petite noblesse. Dès lors, Louis II règne véritablement à partir de 1450 sur
34une principauté qui a visage « d’un espace politiquement cohérent » .
Désormais, il pouvait continuer la tâche de réformation des institutions et de
création d’une administration moderne, en même temps qu’il développerait
l’économie particulièrement moribonde. L’analyse de la situation et du
développement économique de la province ainsi que celle de la réforme des
institutions et de l’administration delphinales permettent de trouver des
indices pour une explication du choix de Valence, par Louis II, pour
implanter l’université.

29 Charles V fit exiger la prestation du serment d’hommage par les nobles dauphinois et en
contre partie, par lettres patentes du 22 août 1367, permit aux prélats, nobles et représentants
des communautés domaniales de se réunir et d’élire des commis habilités à lever et répartir
des tailles pour la défense du pays.
30 Hommage lige : acte par lequel on reconnaît être le vassal du seigneur auquel on se doit en
priorité, in lexique historique du Moyen-Age, Armand Colin, Paris, 1980, 1989.
31 L’évêque de Valence rend hommage au dauphin à Grenoble et en personne dans une salle
de la chambre des comptes, se reconnaissant vassal pour le temporel de son église, le 2 février
1456.
32 KENDALL, P.-M., Louis XI, op. cit., p. 55.
33 PILOT DE THOREY, E., Catalogue des actes du dauphin Louis II devenu le roi de France
Louis XI, Maisonville, t.1, 1899, Grenoble, p. 536.
34 VERDIER, R., Louis II, le dernier dauphin, op. cit., p. 97.
22 35« Un bâtisseur de l’Etat moderne » , ainsi s’exprime R. Verdier en
parlant du dauphin lorsqu’il s’agit d’exposer son œuvre. En voulant instaurer
un pouvoir fort en Dauphiné, Louis II va prendre le contre-pied des réformes
proposées par les Etats du Dauphiné réunis de décembre 1443 à janvier 1444
et entérinées par les ordonnances de Châlon en août 1445. Les doléances du
haut clergé, des nobles et des grands notables des villes exprimaient le désir
de voir protéger les privilèges, notamment juridictionnels, des nobles et du
clergé, en faisant quasiment disparaître « l’administration provinciale » au
profit des gouvernements locaux : « moins d’Etat ou un Etat faible, peu
36exigeant, avec le moins possible d’auxiliaires » . On voit là se développer
des idées politiques particulièrement répandues dans la noblesse de l’époque
et combattues par les juristes de l’entourage des souverains. Cependant,
vraisemblablement, ce n’est pas tant par adhésion aux conceptions politiques
du temps que Louis II rejeta l’application de ces ordonnances mais bien par
volonté de s’affirmer comme gouvernant : il avait 24 ans lorsqu’il s’installa
en Dauphiné, un âge où la plupart de ses ancêtres étaient rois depuis
longtemps déjà. Ce qui guidait sa conduite, c’était « le désir de disposer d’un
37 38instrument de pouvoir plus solide » . Un travail forcené allait l’entraîner à
mettre en place un système de gouvernement qui, pour R. Verdier, le fit
contribuer à l’élaboration de l’Etat moderne et qui, selon V. Chomel, amena
le Dauphiné à être une des terres les mieux gouvernées d’Occident. Louis II
se voulait roi en son royaume, ce que traduit la lettre qu’il obtint que Charles
39VII écrivît à la reine d’Aragon et rapportée par E. Pilot de Thorey en ces
termes : « […] le Dauphiné administré par son fils le dauphin Louis n’était
en aucune façon soumis à sa domination et n’était pas compris dans les
limites du royaume de France ; qu’il avait été cédé au fils aîné du roi de
France sous la condition expresse qu’il ne pourrait jamais être uni au
royaume ; que donc il formait un état séparé et bien distinct de la France,
ayant ses libertés et ses franchises particulières […] ».
Louis II façonna le Dauphiné administratif et institutionnel entre une
situation existante et léguée par Humbert II un siècle plus tôt, et la mise en
pratique des conceptions politiques de l’époque. Il ne fit donc pas, à
proprement parler, montre d’innovation, comme le souligne

35 VERDIER, R., Louis II, le dernier dauphin, op. cit., p. 98.
36 Ibid.
37 Ibid.
38 Moins de 250 actes entre 1440 et 1446, plus d’un millier entre 1447 et 1456. Chiffres cités
par CHOMEL, V. dans Histoire du Dauphiné, op. cit., p. 176.
39 PILOT DE THOREY, E., Catalogue des actes du dauphin Louis II devenu le roi de France
Louis XI, op. cit.
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