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Histoires de vie

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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296166530
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HISTOIRES DE VIE tome 1

Collection dirigée

DÉFI-FoRMATION

par Michel BERNARD et Guy LE BOUEDEC

Cette collection vise trois objectifs majeurs: - prendre appui sur des pratiques de formation. Celles-ci sont situées, décrites et analysées. Puis une théorisation en est proposée à la fois par une approche interne et par une approche externe; - valoriser sociales; l'interaction formation-pratiques

- dans cette perspective, proposer des contributions au développement de la problématique et de la méthodologie de la FORMATION ACTION RECHERCHE.

Défi-formation

n01 : Guy Le Bouedec (sous la dire de),

Les défis de la formation continue: développement personnel ou développement professionnel? 1988, 193 p.

~ ~ ~

La dactylographie a été effectuée par Mademoiselle CAPTONdont ce fut hélas, un des dernier travaux. Que cet ouvrage lui soit dédié: naissance et mort jalonnent l'histoire de vie. Le traitement des textes a été géré par le Centre d'étude de la vie quotidienne de l'université de Nice. L'index des noms propres et mots clés du colloque est disponible sur demande. Il a été réalisé grâce à l'utilisation d'un logiciel d'analyse de texte (Indextor 2. 01) mis au point et distribué par ce centre de recherche. D'autres logiciels aidant à l'analyse de contenu sont disponible~ (cf. dans les actes de ce colloque la communication de S. CLAPIER-V ALLADON) pour plus d'informations contac: ter Yves DELSANTI(ingénieur, d'études), Centre d'études de la vie quotidienne, 98 boulevard Edouard Herriot, B.P. 369, 06007 Nice cedex, tél. 93/86/35/00, (poste 330) L'édition de cet ouvrage a été encouragée par une subvention du Centre de coopération interuniversitaire francoquébécoise.

@ L'Harmattan,
ISBN: 2-7384-0269-0

1989

AVANT-PROPOS
LES ACTES, MODE D'EMPLOI
GUY JOBERT

Le fait est là, l'approche biographique séduit et intéresse. Evoquer un effet de mode peut permettre de minimiser le phénomène ou de le rejeter, mais ne dit rien sur lui et en tout état de cause n'en réduit ni la portée ni le développement. S'il ne s'agissait que d'une approche nouvelle ou faussement nouvelle à l'intérieur du milieu des professionnels de la recherche en sciences sociales, il suffirait, pour en rendre compte, d'ajouter des mots aux mots et le tour serait joué. Mais il semble qu'il s'agisse de bien autre chose et que le « mal» ait gagné d'autres secteurs, notamment celui de la formation des adultes. A l'heure de l'individualisation de la formation, des bilans de compétences, de la validation des acquis, de la pédagogie du projet, l'intérêt qu'éprouvent de nombreux formateurs d'adultes pour la démarche biographique se conçoit. Chez certains formateurs ou spécialistes de l'orientation cet engouement correspond simplement à un légitime souci de s'armer de méthodes adaptées à leur objet. Pour la plupart d'entre eux cependant, l'histoire de vie est plus qu'une technique au sens où elle serait appliquée
«

en extériorité» par des professionnels à leur clients. Certes, la

production d'un récit de vie cherche sa finalité en dehors et audelà de lui-même. En général, il s'agit de produire des connaissances ou de construire un projet personnel. Mais la démarche n'est jamais neutre et elle produit par elle-même des effets transformateurs chez ceux qui s'y engagent. Le chercheur comme l'adulte en recherche de lui-même sont préoccupés par la question du sens. Pour le premier, il s'agira de faire émerger le sens crypté dans l'épaisseur du discours biographique; pour le second de le produire « après-coup », au moment où il lui est nécessaire. de mobiliser le cours de sa vie passée pour engager son cours à venir. Mais à travers le récit de vie, leur quête est commune car, après tout, chercheurs et formateurs devraient

être des professionnels du sens. D'ailleurs, les technocrates attir~s par la gestion des ressources humaines depuis que celle-ci a pris une importance stratégique au sein des entreprises, ou ceux que les managers affectent à la fonction formation pour y introduire plus de rationnalité économique, apprennent à leurs dépens (et à celui des personnes qui leur sont confiées) que les formateurs sont condamnés à travailler avec et pour des personnes, et que s'ils veulent être efficaces ils ne peuvent faire l'impasse sur le sens que ces personnes attribuent aux projets ou aux formations qui leur sont proposés. Plus surprenant est de constater avec quelle rapidité et quel plaisir des personnes éloignées de la recherche ou de la formation, éloignées même de ce qu'il est convenu d'appeler l'activité intellectuelle, comprennent de quoi il retourne quand on leur parle d'histoires de vie. L'idée que sa vie et celle des autres sont des objets intéressants pour soi mais aussi pour la connaissance universelle rencontre, dans l'instant, une intuition déjà installée, qui ne demandait que d'oser se dire ou d'avoir les mots pour le faire. Les critères de 1'« intéressant» peuvent varier, mais l'intérêt est toujours fort, pas seulement pour « raconter sa vie », mais pour la considérer de l'extérieur, la réfléchir, la commenter, y rechercher ou lui attribuer une direction, une cohérence, une signification, en un mot du sens. Jusqu'alors, que pouvait-on répondre aux formateurs qui s'interrogent sur la légitimité attachée à leur intérêt pour le trivial et le quotidien, ou sur les fondements épistémologiques de la démarche biographique, ou encore sur la façon de la mettre en oeuvre? Quelles références rassurantes leur fournir, à quel courant organisé les associer, quelles lectures leur conseiller, à qui les envoyer pour apprendre à pratiquer, pour approfondir leurs pratiques, pour échanger sur les expériences? Les textes abordant l'utilisation des histoires de vie en formation étaient jusque-là très rares. On ne trouvait guère que l'ouvrage de Gaston Pineau, les différents textes de l'équipe de l'Université de Genève et le numéro spécial d'Education permanente (voir la bibliographie en fin d'ouvrage). Quant aux rencontres, elles étaient réservées à quelques personnes, au sein de réseaux quasi confidentiels. 8

C'est dire que le Colloque de Tours sur « les histoires de vie en formation », dont nous publions aujourd'hui les Actes, a répondu à une double nécessité: réunir des personnes venues d'horizons professionnels et géographiques très divers mais ayant en commun un intérêt actif pour les histoires de vie; mettre à la disposition de tous une somme de textes destinés à prolonger et élargir la réflexion engagée. La confection du présent ouvrage repose sur un choix de principe: nous présentons aussi bien les communications dont le statut scientifique est assuré selon les canons académiques que les apports des.praticiens venus faire part de ce qu'ils font là où ils sont. A certains égards, les seconds sont peut-être plus précieux que les premiers, car plus rares. Cette rareté tient à ce que les pratiques sont encore récentes et peu développées mais aussi à ce que les chercheurs donnent rarement à voir le cheminement qui les a conduit à leurs conclusions. Les récits de vie plus ou moins fidèlement transcrits dont regorge la littérature ethnologique donnent tout à voir de la vie du narrateur mais peu de choses de celle du chercheur. Ici, nous convions le lecteur à visiter les cuisines ou plus exactement les ateliers où les praticiens élaborent, en tâtonnant, des pratiques nouvelles qu'ils essaient de rendre utiles à ceux avec lesquels ils travaillent. Nombre des pratiques présentées sont et se veulent modestes. Cela n'enlève rien à leur intérêt car nous savons qu'ici ou là, en les lisant, un formateur, un orienteur, un travailleur social, un chercheur, y trouveront un écho à leur propre travail, un signe, un encouragement, des outils pour penser leur pratique. Nous souhaitons même qu'ils prennent l'initiative d'entrer en relation avec les auteurs qui les ont intéressés et prolongent ainsi le temps du Colloque en donnant naissance à de nouveaux réseaux, à de nouvelles initiatives. Comment utiliser ce volumineux ouvrage? C'est, très banalement, la table des 'matières qui doit guider le lecteur. Dans une première partie, les pratiques; dans une seconde, les apports théoriques. Les pratiques, numérotées de 1 à 48, ont été ventilées selon les secteurs professionnels où on les rencontre, puis selon les publics avec lesquels elles sont utilisées, et enfin selon les objectifs poursuivis. Il s'agit d'un classement de commodité car les champs se recouvrent et se croisent. Le texte de 9

présentation de Gaston Pineau montre que la formule de

«

car-

refour de pratiques» que nous avons choisie répond bien à notre projet: s'échapper librement dans des directions multiples à partir d'un point nodal, qui est ici la double référence à l'approche biographique et à la formation des adultes, entendue dans un sens large. En livrant aux lecteurs cette masse d'informations, notre propos est de montrer aux uns que l'émergence des pratiques est forte et vivace, aux autres qu'ils ne sont pas seuls à explorer un terrain encore incertain (incertain par nature, aurait-on envie de dire). A tous, enfin, nous souhaitons donner des idées, faire naître le désir d'utiliser cette approche à partir du moment où ils se sentent en accord avec elle et assez armés théoriquement et méthodiquement pour ne pas jouer les apprentis-sorciers.

Aux lecteurs de retrouver leur bien dans cet ouvrage et de le faire fructifier ... jusqu'à une prochaine rencontre.

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INTRODUCTIONS

Les histoires de vie en formation
GASTON PINEAU

Faire sa vie n'a jamais été facile. La gagner non plus. Surtout qu'en cette fin de millénaire d'éclatement de modes et de modèles, il faut la refaire plusieurs fois, sinon chaque matin, en ayant souvent plus l'impression de la traîner que de la gagner. Pour essayer de survivre avec cette chienne sauvage qu'aucun dresseur officiel ne peut plus apprivoiser pour soi, pour tenter de ne pas se perdre dans les différents morceaux semés en chemin, au fil des ans et des événements, des pratiques de prise en main personnelle de cette vie émergent et se développent, aux frontières parfois du dicible et du visible. La pratique des Histoires de Vie est de celles-ci. C'est sur ses utilisations et ses problèmes en formation permanente que se centre ce livre, produit du Colloque de Tours des 5-6-7 juin 1986 : Histoire de vie en formation. Ce Colloque a poursuivi un double objectif: permettre à celles et ceux qui utilisent l'approche des histoires de vie comme approche formatrice, soit d'eux-mêmes, soit d'autres personnes, d'échanger entre eux ainsi qu'avec d'autres intéressés ; et faire progresser, qualitativement, les utilisations pour en augmenter l'efficacité formatrice. Il a été organisé par le Laboratoire des Sciences de l'Education et le service de Formation Continue de l'Université François-Rabelais de Tours dans la mouvance de trois réseaux de recherche - formation en ce domaine. Il fait suite à un numéro de la revue Education permanente consacré à cette approche (n072-73 mars 1984). Il prolonge les travaux des deux premiers symposiums du Réseau International de Recherche-Formation en Education Permanente (RIFREP) tenus à Montréal (1983) et à Genève (1985). Et enfin, il est en relation avec la création du comité de recherche « Biographie et société» de l'Association Internationale de Sociologie.

1- DES PRATIQUES PARTICULIERES EN COMMUN

AUX PRISES AVEC DES PROBLEMES

Ce large enracinement social n'est pas superflu pour aborder sans trop de risques de réduction ou d'aplatissement, les multiples problèmes transversaux que propulsent dans la pratique et la réflexion éducative ces essais de production d'historicité personnelle: le problème des rapports aux temps est central, le sien et celui des autres. La lutte contre le chrono et contre Kronos est-elle sans espoir? Sinon, quelle parade? Quel langage utiliser? Quelles méthodes? Pourquoi? Comment passer d'un savoir expérientiel éprouvé à une formulation sociale compréhensible? Que signifie cette rage de traduire sa vie en mots? N'est-ce pas un repli frileux au privé pour combler le vide public? Des greffages institutionnels sont-ils possibles? Une vingtaine de communications interdisciplinaires s'attaquent à ces problèmes. Ces éclairages théoriques sont précédés d'un large éventail de pratiques. Onze chapitres regroupent une cinquantaine d'utilisations spécifiques avec les jeunes, les adultes, les vieux, les marginaux, les formateurs, les enseignants; dans les entreprises, les universités, les centres de formation et d'orientation, les régions; pour explorer les processus de formation, construire des projets, orienter sa carrière, faire reconnaître ses acquis, tenter des réinsertions sociales ou professionnelles. Un historique de l'utilisation de l'approche en sciences humaines est fait en ouverture par Daniel Bertaux du C.N.R.S. Ce dernier a été l'artisan majeur du renouveau de l'approche biographique en sciences sociales. Renouveau qui s'est concrétisé dernièrement par la création du Comité de

Recherche

«

Biographie

et Société»

de l'Association

Internationale de Sociologie. Personnellement, j'apprécie beaucoup sa participation car c'est lui qui, avec son fameux rapport de 76, m'a révélé l'existence de l'approche biogra- . phique comme approche scientifique possible, même si sa légitimation est encore loin dlêtre acquise. Et peut-être heureusement, car une connaissaIlce qui n'est plus polémique risque fort de se dévitaliser rapidement.

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11- FAIRE SON HISTOIRE DE VIE, C'EST CRÉER SON FLEUVE...

Cette ouverture à des pratiques et des disciplines nombreuses a fait confluer beaucoup de courants~ et beaucoup de monde aux appartenances variées. Cette confluence ne s'installe pas devant des eaux claires et calmes, comme aux bords d'une piscine, aux couloirs de compétitions bien tracés, avec des chaises longues pour se détendre. Cette confluence s'est rassemblée aux bords de la Loire. Beau fleuve mais réputé dangereux par ses remous, ses courants et contre-courants, ses sables mouvants. Image je pense de ce que sont les Histoires de Vie en Formation. Non seulement telles qu'elles sont utilisées en éducation des adultes mais aussi et surtout telles qu'elles sont en train de se former. Cette genèse est en pleine gestation et, dirais-je, en pleine crue. Crue qui fait sortir des cours habituels, provoque des débordements à gauche, à droite, fait disparaître des bords, en fait apparaître d'autres; mélange des eaux, crée des confluents et des affluents nouveaux. Approcher, vivre et essayer de comprendre cette dynamique hypercomplexe de formation en crue n'est pas facile. Le support d'une image, d'une analogie, n'est pas superflu. C'est celle du fleuve que je voudrais proposer en terminant. Cette image me paraît doublement appropriée: - de par l'endroit où nous sommes; - de par aussi son utilisation millénaire comme symbole du temps et de la vie. Dès les Grecs, l'Histoire de Vie court comme un fleuve. Un fleuve, telle l'histoire d'une vie, est formé de courants. Ces courants sont vus ou vécus dans un lieu et un temps donnés. Mais ils tirent leur force, leur énergie d'un amont et d'un aval et aussi de bords, de rives qui les encadrent, les canalisent en leur impulsant des mouvements spécifiques. L'amont, c'est la source; la naissance, le passé toujours présent et agissant, "avec ses affluents, ses influences, ses pluies reçues, ses terres traversées, ses barrages, ses saisons, ses soleils. L'aval, c'est la distance qui sépare de la fin du fleuve, l'avenir avec ses aménagements, ses projets, ses rejets, ses ouvertures, ses pertes, ses morts, ses transformations, ses résurgences. Les rives, ce sont nos limites, nos délimitations qui 15

endiguent les courants, mais leur donnent leur forme, force, leur coloration, leur paysage. Faire son Histoire de Vie, c'est créer son fleuve: - en trouvant et dégageant ses sources; - en projetant son avenir; - en délimitant, peuplant et aménageant ses rives.
111- ... AVEC DES VIES FILTRÉES ET MEME BRISÉES

leur

A la différence de l'autobiographie traditionnelle, genre littéraire qui publicise une vie notable ou exemplaire presque achevée, l'Histoire de Vie apparaît comme une pratique presque spontanée d'autoformation de la sienne, qu'utilise n'importe quel tout-venant pris avec son inachèvement. Pour ceux qui ne peuvent se contenter d'une vie débitée en morceaux par les découpes sociales et les coupes du temps, l'Histoire de Vie représente un essai de se rabouter, de mettre bout à bout des matériaux hétérogènes, de créer une forme avec ce qui est difforme ou multiforme, du sens avec ce qui n'en a pas. Ce n'est donc pas une approche facile ni au-dessus de tout soupçon. Elle est à haut risque, qu'aucune assurance officielle n'ose couvrir actuellement. Mais si les pratiques et les réflexions éducatives veulent se désinfantiliser et prendre réellement en compte les flux, reflux, âpretés, aspérités et drames vécus de la vi.e adulte inachevée, elles n'ont pas le choix. Elles doivent s'ouvrir à ces problèmes, à la fois existentiels et professionnels de faire sa vie et de la gagner. Problèmes qui agitent, et qu'agitent les Histoires de Vie en formation.

Ce livre s'adresse donc à un double public. Un public pro- ' fessionnel interne aux champs de la formation et du social. Mais il s'adresse aussi plus largement - formateurs y compris à tous ceux qui osent penser que même avec des morceaux de vie brisée, et au-delà de la vie héritée, préfabriquée et filtrée par les écrans, une nouvelle vie peut être construite. Et qui agissent en conséquence.

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Les récits de vie comme forme d1expression, comme approche et comme mouvement
DANIEL DIRECTEUR CENTRE D'ETUDE DE RECHERCHE DES MOUVEMENTS BERTAUX AU

CNRS

SoCIAUX

Ce colloque où vous êtes venus si nombreux, je crois qu'il faut le considérer comme un moment particulier dans une longue histoire. C'est en soi un événement, que trois cents personnes se réunissent sur le thème des Histoires de Vie. Un événement improbable il y a seulement dix ans, et tout à fait impensable il y a vingt ou trente ans. Par votre nombre, par votre engagement dans une pratique nouvelle, expérimentale, par votre curiosité et, je l'espère, votre volonté de pousser plus loin l'expérience, vous constituez potentiellement un mouvement collectif, porteur d'avenir. Rendons hommage à ceux qui, prenant le risque d'appeler à cette rencontre sans trop savoir s'ils seraient entendus, permettent au mouvement de prendre conscience de son existence naissante. Ce mouvement résulte d'un déplacement de l'Histoire de Vie, d'un champ théorique - celui des sciences sociales - à un champ pratique, celui de l'éducation permanente. C'est aussi bien un déplacement riche de promesses pour l'éducation permanente qu'un retour pour la connaissance des processus sociaux. Mais c'est aussi un déplacement vers l'inexploré, et c'est là ce qui fait son intérêt. Vous êtes des pionniers, personne avant vous n'a fait ce que vous faites: personne ne peut vous dire comment le faire, quelles sont les directions les plus prometteuses et les voies sans issue. C'est en avançant que vous les découvrirez. Vous êtes des expérimentateurs, vous êtes des chercheurs. Soyez audacieux. Faites travailler votre imagination, soyez extrêmement sensibles aux effets de vos initiatives, mais n'ayez pas peur de prendre des risques. La crainte de se tromper, de faire des erreurs, est mauvaise conseillère, c'est un sentiment cQnservateur qui stérilise l'expérimentation. Vous avez droit à l'erreur; tout le monde y a droit (à condition de ne

pas en abuser), mais surtout les explorateurs: car en matière d'expérimentation, chaque essai apporte de l'jnformation, et les échecs eux-mêmes fournissent des enseignements. S'engager dans une voie et découvrir qu'elle n'aboutit qu'à une impasse, ce n'est pas perdre son temps; c'est contribuer à la recherche collective des voies qui mènent plus loin. Ces voies restent à découvrir.

Le recueil de récits de vie n'est pas, vous vous en doutez, une pratique innocente. Raconter sa vie, c'est mettre el) jeu l'image de soi, l'image que les autres se font de soi, l'image de soi pour soi-même. C'est prendre le risque de faire remonter des souvenirs enfuis parce que douloureux, des faiblesses que l'on a préféré oublier, des héritages que l'on voudrait garder secrets. Ce n'est pas un geste qui va de soi. Pourtant il existe dans la culture occidentale, en cette fin de siècle, plusieurs éléments qui rendent ce geste possible. Ce sont des éléments de notre univers culturel que je voudrais évoquer avec un bref historique des formes à travers lesquelles s'exprime, et dans lesquelles se coule ce pari impossible à tenir jusqu'au bout: faire l'histoire d'une vie. 'Ces formes sont la biographie, l'autobiographie et le .

récit de vie.

La forme la plus ancienne, .c'est la biographie d'un grand homme. Biographie des fondateurs des grandes religions: Moïse, Bouddah, le Christ, Mahomet. Biographies des grands rois et des grands conquérants. Thucydide, le plus grand historien de la Grèce antique, raconte l'histoire de son pays à travers celle de ses grands hommes. Biographies des saints et des saintes, vies exemplaires destinées à servir de modèles, à inspirer les conduites des chrétiens. La tradition s'est maintenue à travers les âges, mais en se transformant. Elle s'est surtout épanouie dans les pays anglo-saxons dans lesquels la biographie des grands hommes d'Etat, des grands écrivains et artistes est devenue un véritable genre littéraire. Dans le même temps, cette tradition s'est infléchie: on ne considère plus le grand homme (qui parfois est une femme, telle la Reine Victoria) comme un héros, c'est-à-dire un surhomme, mais plutôt comme un acteur qui, tout en contribuant à faire l'Histoire, a aussi été façonné par elle; comme un 18

miroir de son époque, miroir à travers lequel on s'efforce de lire l'époque elle-même; enfin comme un être humain ayant ses propres faiblesses. Cette humanisation de la biographie des grands hommes résulte bien évidemment de la disparition des théocraties et des absolutismes (la forme ancienne hagiographique a curieusement connu une belle renaissance dans les pays socialistes: voir les biographies officielles de Staline, Mat> Tsé-toung, Enver Hoxha et surtout Kim Il-Song). Mais cette humanisation doit aussi beaucoup à une deuxième tradition, celle de l'autobiographie. Ici c'est saint Augustin qui a ouvert la voie, et JeanJacques Rousseau qui lui a donné sa forme moderne. Qu'ils aient l'un et l'autre intitulé Confessions leur aùtobiographie indique assez leur désir de ne rien cacher; car dans la culture chrétienne, la confession c'est le moment où l'on doit tout dire, même et surtout ce qu'il y a de plus faible en soi et qui, pour cela même, rapproche du commun des mortels celui ou celle qui a connu un destin exceptionnel. Cette forme autobiographique, qui nous est familière, a constitué en son temps une nouveauté radicale. Car tant que l'individualisme ne s'était pas épanoui, l'idée même qu'une vie puisse constituer un objet singulier était impensable. Georges Duby nous rappelle qu'au Moyen Age, la vie se vivait toujours en groupe. On travaillait en groupe dans les champs; les lieux d'habitation étaient constamment surpeuplés; on partageait son lit dès l'enfance avec de nombreux frères et sœurs; les voyageurs aussi, hommes et femmes s'allongeaient côte à côte à plusieurs dans un même lit; les moines vivaient en communauté; les seigneurs étaient constamment environnés d'une foule de serviteurs; même la chambré du roi, voire ses cabinets, étaient envahis par ses proches. Ces sociétés intégralement conviviales ne laissaient aucune place à ce que nous appelons aujourd'hui la vie privée - expression qui aurait paru étrange et mystérieuse aux gens de cette époque. Pour qu'apparaisse la notion moderne d'individu, il aura fallu sans doute, à partir du XVIe siècle, l'apparition d'un nouveau groupe social: les riches marchands, les négociants, habitants de villes libres; parce qu'ils habitaient les bourgs, ils se désignèrent du terme de bourgeois. Ce sont eux, par exemple, qui ont commencé à diviser l'espace domestique en deux zones:
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celle du devant, espace convivial où l'on recevait, où l'on traitait ses affaires, où l'on tenait porte ouverte; et les appartements privés, situés sur l'arrière, où l'on se retirait et où ne pénétraient que les membres du groupe familial et les domestiques: les intimes. La notion d'intimité apparaît à cette époque. Ce n'est pas non plus un hasard si, par exemple, les journaux intimes qui sont parvenus jusqu'à nous depuis cette époque sont tous l'œuvre de bourgeois, et non d'aristocrates urbains ou de prêtres pourtant plus lettrés. Chez les marchands, les négociants, les entrepreneurs, le sentiment d'individualité s'ancrait dans une réalité extérieure: l'autonomie de cette affaire qu'ils avaient créée, objet de tous leurs soins, centre de leur existence. Cette autonomie renforçait quotidiennement la représentation que le bourgeois se faisait de lui-même comme individu autonome. Plus les bourgeois d'Europe s'identifiaient à leurs affaires, moins ils se reconnaissaient dans la religion catholique ; et c'est pourquoi ils firent un triomphe à l'hérésie antipapiste développée par Luther et Calvin, la. bien-nommée religion protestante. De par la structure même de sa vision du monde, le protestantisme a donné un grand coup d'accélérateur au sentiment d'autonomie de la personne individuelle. En rendant légitime le dialogue direct de l'individu avec Dieu, sans passer par la médiation des saints, de la Vierge ou du clergé, il approfondit l'individualisation. Quand les descendants des premiers protestants ont émigré vers le Nouveau Monde et se sont enfoncés dans ses forêts, ils ont enfin pu, libres de toutes contraintes sociales, y exprimer en actes leur vision du monde. Armés seulement de leur Bible, d'outils et d'un fusil, ils ont défriché des clairières, ensemencé leurs sols, bâti une cabane de rondins, et vécu là avec femmes et enfants, seuls sous le regard de Dieu. C'est cet esprit individualiste qui a tant frappé le jeune aristocrate français Tocqueville voyageant aux Etats-Unis en 1831. Il écrivit dès son retour: L'individualisme est un sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s'isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l'écart avec sa famille et ses amis; de telle sorte que, après s'être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même. Il faut souligner la nouveauté radicale de ce coricept pour 20

la France de l'époque. D'après le dictionnaire Robert, le terme d'individualisme n'apparaît dans notre langue qu'en 1826, quatre ans avant les journées de juillet 1830 et le remplacement du roi Charles X, porteur de la tradition monarchiste, par Louis Philippe, le roi bourgeois, celui qui représentait les intérêts du monde des affaires. Quant au terme individualiste, ce n'est que dix ans plus tard qu'il est imprimé pour la première fois. L'individualisme est donc d'invention récente; en tant que forme socialement légitime, il est lié à la Révolution américaine et à la Révolution française. L'une et l'autre ont transformé les sujets du royaume en citoyens de la république, ont conféré un statut juridique sinon à tous les individus, du moins à tous ceux de sexe masculin. Mais cela ne signifie pas qu'il n'y ait pas eu d'individu auparavant! Dans toute société, même les plus primitives, surtout peut-être dans les plus primitives, chaque personne a son individualité propre, sa personnalité. Le problème n'est pas là. Il est dans ce qui fonde le lien social. Dans toute société traditionnelle c'est l'appartenance au groupe qui prime sur tout le reste. L'individu isolé est voué à périr à brève échéance, et il le sait. Le maintien de la cohésion interne est vital pour la survie du groupe. C'est pourquoi la communauté d'appartenance soumet ses membres à son ordre. Durkheim l'avait bien compris: la fonction des fêtes religieuses, des rituels collectifs, c'est de réaffirmer périodiquement la prééminence du groupe sur les individus qui le composent, de combattre la tendance permanente à l'individualisation qui menace d'éclatement la cohésion du groupe. A partir du XVIe siècle, en Europe, les rapports marchands, en se développant, commencent un long travail de sape des rapports de solidarité traditionnels. Partout où il circule, l'argent, comme l'a écrit Marx, tend peu à peu à noyer tous les rapports sociaux dans les eaux glacées du calcul égoïste. La logique impersonnelle du marché conduit à la ruine les artisans et les jette tout nus sur les marchés du travail. Face à la dissolution par le marché, des formes de solidarité traditionnelles, les rapports entre seigneur et serfs, la charité religieuse, la famille étendue, c'est le sauve-qui-peut et le chacun-pour-soi. L'égoïsme devient la règle. Pourtant Tocqueville écrit aussi: L'individualisme (le mot est encore entre guillemets) est une expression récente 21

qu'une idée nouvelle à fait naître. Nos pères ne connaissaient que l'égoïsme. Quelle est donc cette idée nouvelle? Cette idée, c'est la démocratie telle que Tocqueville la conçoit, telle que les Américains de son époque la conçoivent. Elle a fait de l'égoïsme une vertu, et l'a rebaptisé individualisme. Que chacun s'occupe de ses propres affaires et tout ira pour le mieux: tel est le principe d'une vision individualiste de la société. En réalité, cela ne peut marcher que si la féodalité est abolie et sa reconstitution interdite; si aucune guerre ne menace le pays; si la terre est abondante et riche. Or ces conditions sont réunies dans les Etats-Unis de l'époque, et c'est pourquoi l'individualisme y a connu un tel développement.

Le principal effet culturel de la philosophie individualiste est de transformer, voire de créer le rapport de soi à soi. J'ai déjà souligné que l'émergence du Sujet, de la personne qui dit Je, n'est pas en soi un phénomène moderne; il existe partout. Mais dans les sociétés traditionnelles, l'action du sujet pour améliorer ses conditions d'existence, pour réaliser ses projets, passe nécessairement par le groupe. Voilà ce qui les différencie des sociétés modernes. La modernité par contre, fait du rapport de soi à soi un rapport direct; à chacun de se débrouiller,. tout seul, sur les différents marchés, c'est-à-dire en compétition avec d'autres individus, pour tirer son épingle du jeu. Telle est la forme de pensée individualiste qui se trouve au fondement des valeurs américaines. Et c'est seulement lorsque le rapport de soi à soi est devenu un rapport direct que l'on peut peser sa vie comme le produit de ses actes, et que peut naître l'autobiographie. Cette idée américaine de la démocratie fondée sur l'individualisme mettra beaucoup de temps à se diffuser en Europe. Au milieu du XIXe siècle, et malgré l'épisode refoulé de la Révolution française, l'Europe est encore aux mains des rois, des empereurs et des princes. La République semble appartenir au passé; mais Tocqueville a compris, par son voyage aux Etats-Unis, que le désir de démocratie est irrésistible, que l'avenir lui appartient. C'est une idée éminemment révolutionnaire à l'époque; et elle va notamment transformer peu à peu le rapport des hommes à eux-mêmes, la conception qu'ils se font de ce 22

qu'ils sont. C'est ainsi qu'un certain nombre d'entre eux penseront que, puisque tout homme en vaut un autre, toute vie en vaut une autre; et qu'un certain nombre d'autobiographies sont écrites au cours du XIXe siècle, bien sûr sans aucun espoir d'être un jour publiées, par des artisans, des commerçants, m8aisaussi des instituteurs, et même vers la fin du siècle par des ouvriers et des ouvrières de métier, quelques paysans, de rares domes~ tiques. Quelques unes d'entre elles ont été imprimées à compte d'auteur. Cela nous le savons, pour la France, grâce à Philippe Lejeune qui explore courageusement le fond de la Bibliothèque nationale afin d'y retrouver, au sein d'une énorme masse de documents de toute nature, les rares textes autobiographiques imprimés qui ont survécu. Le XIXesiècle aura donc été celui de la démocratisation de l'idée autobiographique. Pour autant, cela ne signifie pas qu'aujourd'hui la perspective individualiste qui sous-tend l'autobiographie ait partout conquis les esprits. Il y a des cultures qui lui sont réfractaires: par exemple la culture japonaise, dans laquelle jusqu'à une date récente il n'y avait pas de place pour l'individu comme Sujet. Chaque personne se trouvait au centre de cinq systèmes d'obligations, obligations vis-à-vis de ses aînés, de ses ancêtres, de ses supérieurs hiérarchiques, etc. La tâche prioritaire d'un homme ou d'une femme était de bien remplir ces obligations; et ce système ne laissait donc pratiquement aucune place à l'initiative individuelle, qui aurait fatalement conduit l'individu à aller à l'encontre de certaines de ses obligations. Une telle conception est encore vicace dans la culture japonaise, et on sait avec quel succès les dirigeants d'entreprise l'utilisent pour obtenir la docilité de leur main-d'œuvre; mais quelle que soit leur emprise, ils ne peuvent empêcher qu'à terme le développement du marché ne fasse apparaître un certain rejet des formes traditionnelles, un certain développement de l'individualisme. En France même, l'individualisme est loin d'avoir pénétré toute la société. Un passé monarchique, une république centralisatrice pour laquelle tout passe par l'Etat, la prégnance du catholicisme, trois invasions de notre territoire en moins d'un siècle, le protectionnisme économique: bien des facteurs historiques contribuent encore à faire des Français, qui aiment à se dire très individualistes, des citoyens qui pensent en termes d'Etat et non de société civile. C'est seulement depuis 23

une vingtaine d'années que les valeurs individualistes commencent à se diffuser massivement. Et ce sont chez les femmes qu'elles produisent les plus grands changements. A l'inverse, les transformations profondes que l'on observe aujourd'hui dans les mœurs familiales (montée des divorces, chute des mariages et des remariages, développement de l'union libre, baisse de la natalité) et qui rendent les démographes perplexes, trouvent leur explication profonde dans la diffusion de l'individualisme (c'est-à-dire de l'égoïsme assumé) chez les femmes, et aussi les hommes, des générations nées après la guerre. Pour beaucoup de femmes aujourd'hui âgées, qui ont vécu toute leur vie comme mères de familles, il y a comme une impossibilité à dire je. Quand elles racontent leur vie c'est en employant d'autres sujets du verbe que le je. Elles disent on vivait mal à cette époque, elles disent ils ont détruit le quartier et on a été relogés ailleurs. Par contraste, je vous citerai l'exemple de cette femme de quatre-vingts ans qui, spontanément, commença le récit de sa vie par la mort accidentelle de son mari. Elle avait trente ans à l'époque, elle dut s'embaucher comme ouvrière dans une petite usine, elle gravit les échelons jusqu'à devenir la personne de confiance du propriétaire de l'usine. Toute cette histoire, elle la raconta à la première personne. Quant à sa jeunesse de femme mariée, elle la raconta ensuite puisqu'on le lui demandait, mais. en revenant aux formes traditionnelles du discours impersonnel: c'était l'histoire de son mari, de sa famille, de ses enfants; c'est une époque pour laquelle elle ne pouvait dire je. Et quand la sociologue lui demanda si elle avait songé à se remarier, elle éclata de rire, comme si la question était parfaitement saugrenue (BertauxWiame, 1981). L'émergence d'un rapport direct de soi à soi n'est donc pas automatique. L'individualisme poussé à l'extrême peut d'ailleurs aboutir à un nouveau conformisme. Je pense que c'est ce qui est en train de se passer aux Etats-Unis. Là-bas l'individualisme a pris récemment la forme extrême du narcissisme. Il y a de moins en moins de mariages et de moins en moins de naissances dans la population blanche des villes, parce que les hommes refusent de se charger du fardeau d'une famille, parce que les femmes veulent réaliser tout leur potentiel et savent 24