//img.uscri.be/pth/dc607dd2ac0a29f3b05421fd35145cca17a6c78a
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 20,25 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

HISTOIRES DE VIE AU FÉMININ PLURIEL

350 pages
Onze québécoises ont vécu une période de changements majeurs tout en étant elles-mêmes à l'origine d'un nouvel état de vie : maternité et travail, autonomie financière, contrôle des naissances, participation à la vie politique et sociale. Entrées sans bruit dans la modernité, comment ont-elles réagi à ces changements, innovant elles-mêmes dans leur milieu comme dans leur vie professionnelle ? Après avoir répondu à cette question à travers les confidences de leur onze récits de vie, elles ont comparé leurs expériences personnelles et sociales à la vie des femmes du Québec, esquissant aussi un parallèle avec celles des femmes françaises de la même époque.
Voir plus Voir moins

HISTOIRES DE VIE AlI FÉMININ PLIJRIEL
ONZE QUÉBÉC()ISE~' ~'E RA ("'ONTENT

Patricia Boucher Noémie Douilliez Élizabeth-Anne Henry Lise Balthazar Denise Ridai Michelle Delisle

Ré,jane I~eblond Jeannine Léonard Huguette Renaud

Gabrielle Tremblay Raymonde Truchon

Préface de Clémence Desrochers

Postface de Micheline Dumont

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan, ISBN:

2002

2-7475-2672-0

ATTRIBIJTIONS

Page couverture: détail de la lTIurale« La méllloire de Jeanne », œuvre de 1 152 photos gravées, dil11ensions 2,43 ln. x 7.31 ID.,de René Derouin, 1994, (Collection Denis Doré). Cet ouvrage est le fruit d'un travail d'une équipe: Notre professeur, Monsieur André Vidricaire, sans qui ce livre ne serait jalnais paru, pour son appui constant, sa présence et son enthousiasme. Monsieur Paul-André Gi!,JUère pour son assistance et son soutien durant J'absence de M. Vidricaire.

Les personnes qui ont animé les sous-groupes et rédigé les textes de l'analyse: Noémie DouiHiez pour le groupe Fidélité et le Collectif Clio, Patricia Boucher, pour le groupe Solidarité et Élizabeth-Anne Henry, pour le groupe Confidentialité. Monsieur Gaston Pineau qui, lors d'une rencontre, nous a perInis d'enrichir nos récits de vie en nous invitant à poursuivre un travail d'analyse. Madalne Denise Rousseau pour la tâche de correction. Chaque participante a assuré la révision finale de ses textes. Les canadianistnes et certaines fonnes de langage oral ont été conservés. Patricia Boucher pour la mise en page.

TABLE DES MATIÈRES Page Attributions Table des Inatières
Préface.

i

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 1

(Clémence [)esRochers) Intt.oduc ti0n (Patricia Boucher) PREMIÈRE PARTIE

...................................................3

: HlkÇTOIREJ.~Y DE VIE 1)£ FEMMEJ.~Y 9

Une aventure singulière à onze (Noémie Douilliez) Des en.fànces en régions

I 2 3 4

Réjane Leblond: Jeannine Léonard: Gabrielle Trelnblay : Raymonde Truchon:

Se revoir pour Inieux se voir Sentiment de Hberté lnalgré... Une vie dans un siècle en Inutation.. Vivre et le dire

13 33 49 73

Une e1?tànce en france

5 Noémie Douil1iez : Des enfances à Montréal 6 Lise Balthazar: 7 Denise Bidal : 8 Patricia Boucher:

La vie n'est pas facile, «sa what?».. 91 « Stardust» (air connu) Contre vents et Inarées D'un trottoir à l'autre

129 141 151 9 Michelle Delisle: Famille, paroisse, quartier: une fille ... 173 10 Élizabeth-Anne Henry :.Hors des parcours pavés 191 Il Huguette Renaud : Une fois... elle 217
PARTIE : DE~' HI~\'T()IREk\' À UNE RÉFLEXION HISTORIQUE ET THÉMA TIQUE

SECONIJE

12 Regards réflexifs (l)alricia Boucher)

233

Page

13 Réflexions cOlnparatives d'après le Collectif Clio (Fexte du groupe, coordonné par Noémie Douilliez)
14 Fi délité.

235

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .253

(Fexte de Gabrielle, Jeannine, Lise, Patricia, ÉlizabethAnne, Raymonde, Huguette, R~iane, Michelle et Denise, coordonné par Noémie Douilliez)
15 Soli dat.i té . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .273

(Texte de Gabrielle, Raymonde, Michelle, Noémie, Élizabeth-Anne, Jeannine, Lise, Huguette, Denise et Réjane, coordonné par Patricia Boucher)
16 Con fi den ti al i té. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 295

(Fexte de Réjane, l~aymonde, Lise, Huguette, Michelle, Noémie, Patricia, Gabrielle, Denise et Jeannine, coordonné par Élizabeth-Anne Henry)

TROISIÈME PARTIE:

./AIJONS CRITIQUES ET THÉORIQUES 311

17 La constitution du soi-sujet (au) féminin par l'histoire de vie (André Vidricaire) 18 Conclusion: ce que ce travail nous a apporté (Noémie Douilliez, Huguette Renaud)
19 Po stf ace.

327

.. . .. . . .. . . . .. . .. . .. . . .. . .. . . .. . .. . .. . . .. . .. . .. .. . . .. . . .. . .. . . ... . .. . . .. .. . .. . .3 3 7

(Micheline Dumont)

Index par thèmes

341

ii

Groupe des onze. Je suis entrée dans vos vies comme j'aimerais le faire, quand les lumières des maisons sont allumées, que je voudrais savoir qui est là, qu'est-ce qu'ils fontt de quoi parlent-ils, où sont les enfants? J'espère que cette expérience vécue ensemble pendant quatre ans, incitera les lectrices à vous imiter. Nous nous ressemblons toutes, nous ne quittons jamais la maison de l'enfance. Ecrire, c'est difficile! Vous avez eu le courage de déterrer des secrets personnels, de nommer ceux et celles qui ont accompagné vos vies, vous ont quittées. Vous avez donné naissance à un livre et à une amitié authentique celle qui ne vous demande pas d'être la femme forte, la grande sœur raisonnable, l'épouse parfaite. «L'amitié, la solidarité ne sont plus pour moi que des mots, c'est une manière de vivre dont je ne pourrais plus me passer. » C'est Patricia du groupe des onze, qui l'a dit.

~~

J21?~

INTRODUCTION
PATRICIA BOUCHER

Comment un groupe de femmes de plus de cinquante ans ont-elles pu se réunir pour produire un livre sur leur histoire de vie? Ces femmes se sont connues à l'Université du Québec à Montréal où elles étaient inscrites au programme de Certificat d'éducation personnalisée pour les aîné-es. L'objectif de ce ce11ificat est de donner accès aux adultes à des études universitaires, favorisant l'amélioration de leur qualité de vie aux plans psychologique, intellectuel et social. Bien que ces études ne débouchent pas sur un avenir professionnel, elles offrent à des personnes à la retraite ou à la préretraite la possibilité d'acquérir des connaissances, des habiletés et des aptitudes, afin de leur pennettre de continuer à participer à la vie de la société. Ayant d'abord suivi un premier cours intitulé «Fondetnents de l'autofonnation» donné par le Département de philosophie, onze fennnes ont exprimé au professeur responsable, Monsiew. André Vi. dricaire, leur intérêt de poursuivre leur délnarche, toujours dans lë cadre de leur certificat, à J'intérieur d'un nouveau cours: « Histoire de vie en fonnation ». Nous nous sotnmes rencontrées à l'université durant quinze semaines, avons poursuivi J'écriture de notre journal de bord et recommencé notre histoire de vie. Si, au premier cours, nous avions fait notre récit en racontant notre histoire de vie cotnme on crée sa rivière, dans cette suite, il s;agissait d'aborder ses sources (nos racines, nos ancêtres), ses rives (nos litnites) et ses courants. Nous avons cOlnparé nos origines: les filles de la ville et celles de la campagne, les filles uniques et celles de familles nombreuses, les plus et les tTIoinsfavorisées. Nous avons, durant cette session, retravaillé nos récits oraux, accueilli les confidences, partagé les étnotions et vu grandir la confiance entre nous. Nous avons vécu ce cours autant dans la coformation que dans l'autofonnation. Nous avions tnême décidé, une fois la session tenninée, de nous revoir pour continuer nos discussions sur des thèInes qui n'avaient pas été abordés au cours. En septembre 1997, notre professeur nous a invitées à rendre compte de notTe expérience d'écriture en histoire de vie en fonnation au coUoque international sur J'autofonnation tenu à Montréal. C'est 3

alors qu'un pat1icipant nous suggéra d'en faire un livre. Nous n'avions jatnais envisagé la possibilité d'un tel projet et nous hésitions à nous engager dans une telle aventure. Cependant, après réflexions personnelles et échanges en groupe, nous avons accepté de relever le défi. Au début, les rencontres avaient lieu à l'université, puis nous avons commencé à nous réunir dans nos maisons respectives chez l~une, chez t;autre, et même à la campagne, nous pennettant d'ajouter un nouvel éclairage sur notre cadre de travail. C'est dans un clnnat de convivialité, d'intimité et d'amitié que nous avons retravaillé nos textes. Nous les avons réécrits en y ajoutant des expériences, des faits, des événelnents significatifs, voire des secrets qui ressortaient au cours des conversations. Jamais une personne ne s'est sentie jugée. Il nous arrivait parfois d'oublier que deux personnes du groupe sont tnalentendantes et qu'il leur devient difficile de lire sur les lèvres lorsque plusieurs personnes parlent en même temps. Pour commencer, chacune a choisi la date de la présentation orale de son récit de vie. Certaines se sont lancées les premières, d'autres ont préféré passer en dernier, ce qui leur pennettait d'avoir des exetTIpIes pour mieux se préparer. La personne qui parlait était enregistrée, mais cette cassette lui était personnelle, elle l'etnpol1ait à la fin de la rencontre. Le récit tenniné, un tour de table était proposé où l'on respectait certaines règles: pas de jugement, un comtnentaire empathique et positif: une corrélation éventuelle entre ce récit et notre propre vie, aucune question indiscrète; la personne disait ce qu'elle avait à dire, on ne lui demandait pas de s'expliquer davantage, surtout si le sujet était délicat. La plupart du temps on entendait des phrases comme celles-ci: «merci d'avoir partagé cela avec nous», «moi aussi, j'ai vécu la même chose et je croyais être tnarginale», «ton témoignage et ta tàçon de réagir m'aident, m'éclairent et tn'apportent un encouragement». Nous avons remarqué que toute vie singulière contient des résonances qui nous sont communes. Une telle expérience a suscité une qualité d'écoute qui nous amenait à parler de choses n'ayant jatnais été racontées auparavant. La solidarité qui s'est installée petit à petit facilitait les rapports entre nous. Chacune de nous était fidèle aux rencontres, nous sentions que nous en revenions enrichies. Nous avions fait le plein de confiance pour aller plus loin, ainsi notre jardin 4

secret, qui avait été présenté sous un seul aspect, souvent à caractère social, était dévoilé plus en profondeur. Un livre d'histoires de vie serait plus intéressant s'i) était cOlnplété par des réflexions, des analyses et des recherches parce qu'il nous pel1nettrait de mieux discerner l'originalité de nos expériences, la spécificité de notre génération de fèlnmes des années '45. Nous l'avons constaté lors d'une réunion avec le Professeur Gaston Pineau, de l'Université de 'fours et melnbre fondateur de }'ASIHVIF (Association Internationale des Histoires de Vie en FOl1nation), que nous avions déjà eu l'occasion de rencontrer lors d'un cours et qui nous a suggéré cette approche. Cet avis a cependant donné lieu à une relnise en question de la part du groupe, tnais les liens qui nous unissaient nous poussaient à continuer notre travail ensemble. Le plus difficile restait donc à faire. Se raconter, c'est une chose, mais se lancer dans l'analyse, c'en est une autre. IJ s'agissait Inaintenant de passer de la pratique au théorique. Comtnent aborder cette recherche? COlntnent nous donner cette fonnation de chercheures? Nous trouvant en Inilieu universitaire, nous avons pu entreprendre en groupe ce travail d'analyse socio-hjstorique et thématique. Un gros problème nous attendait cependant dans le détour: notre mentor, André Vidricaire, partait en année sabbatique en France. C'est alors que nous avons fait la connaissance d'un de ses collègues, Monsieur Paul-André Giguère, de l'Institut de Pastorale des Dominicains et membre du Réseau québécois pour la pratique des histoires de vie. Ce dernier a généreusement accepté de nous accompagner pour une partie de notre travail d'analyse. Dès notre prelnière rencontre, à partir des trois thèmes choisis (fidélité, solidarité et confidentialité), il nous a proposé un schéma de fonctionnement avec grilles de comparaison pour faire ressortir les ressetnblances et les différences entre nos histoires individuelles et celle des fetmnes du Québec (cf. [.I'histoire des Femmes au Québec depuis quatre siècles du Collectif Clio - Le Jour, éditeur, 1992). Nos récits de vie ont fait ressortir que dans la vie des femtnes l'intimité, la fidélité et la solidarité sont des valeurs Ï1nportantes. Nous avons voulu étudier le côté intergénérationnel de ces trois sujets dans la vie des femmes de chez nous. Des équipes de travaH se sont fonnées d'elles-Jnêmes, chacune choisissant Je thèlne qui t'interpellait. 5

À petits pas, après plus de deux ans de travail, nous sommes parvenues non seulement à compléter ce travail d'analyse tnais encore à mieux donner sens à nos récits de vie individuels. Graduellement, notre groupe tissant des liens encore plus seITés est devenu un lieu d'appartenance, de travail, de soutien et d'accotnpagnement. Nous recherchons la connivence, comme en choisissant de suivre des cours ensemble et de nous encourager mutuelletnent dans nos travaux académiques. Certaines ont développe des amitiés seton leurs passions communes et planifient des sot1ies au cinélna ou au théâtre. Souvent les confidences sont plus faciles à deux: nous parlons de notre vie quotidienne, de ce qui nous préoccupe au jour le jour: nos études, nos grands enfants, l'avancement en âge, les amours et le temps qui passe. Sans tenir cotnpte de nos origines, notre groupe a dépassé les préjugés et les idées préconçues à l'égard des diversités sociale et culturelle. Nous nous somlnes enrichies de nos différences et estitnons l'appui que nous continuons à nous apporter les unes aux autres. Cet ouvrage comprend donc en première pat1Îe nos onze récits de vie. Onze histoires de femmes de la génération d7après-guelTe qui racontent comment elles ont vécu la transition de la « grande noirceur » à la modernité. Plus que des autobiographies, ce sont des histoires de vie en fonnation. Histoires de femmes issues de Inilieux différents et de statuts sociaux divers - y compris une «cousine» française établie au Québec depuis plus de vingt ans. La seconde partie débute par une réflexion à pat1ir du Collectif Clio (L 'histoire des Femmes au Québec depuis quatre siècles - Le Jour, éditeur, 1992) qui nous a pennis de comparer nos histoires à celle des autres québécoises, celle de nos mères et celle de nos filles. Nous avons constaté, en lisant ce tivre, qu'il y avait plus de ressemblances que de différences et avons cherché à les comprendre. Nous élaborons ensuite un travail d'analyse. Èn eilet, ayant pris conscience de nos ressemblances et différences avec les fetnlnes du Québec en général, nous avons décidé d'approfondir des thèlnes qui ne nous avaient pas vraitnent fi'appées en lisant le livre, tnais qui revenaient dans nos histoires de vie. Ce travail de groupe reflète la collaboration de chacune, l'appui des professeurs et le soutien de notre entourage. Il se présente sous l'image d'un fil conducteur cOlnposé de trois brins, (solidarité, confidentialité, fidélité) et d'une couleur: au fétninin.

6

PREMIÈRE PARTIE:

HJSTOIREk~ DE VIE DE FEMMES

UNE AVENTURE SINGULIÈRE À ONZE
N(JÉMIE DaVILLIEZ

De la diversité à l'unité Quand nous nous SOlnmes rencontrées pour la prelnière fois avec le professeur André Vidricaire, nous fotmÎons un groupe assez disparate. Les âges se situaient environ entre 50 et 70 ans, la plus âgée aurait pu être la mère de la plus jeune. Les années de scolarité étaient très variées, tout autant que les situations sociales ou fmniliales. Dans notre groupe, on compte des elnployées de bureau, de banque, une recherchiste, une fetnme d'affaires, une employée en laboratoire, trois professeurs, une travailleuse sociale, une infmnière auxiliaire et à certaÏnes époques de leur vie: des Inères au foyer. En ce qui concerne la situation falniHale, les états sont aussi variés: deux célibataires, quatre fetrunes Inariées, deux séparées, une tnère célibataire, deux tnères adoptives. À signaler aussi deux personnes malentendantes, vivant depuis toujours avec ce handicap. De cette variété à tous niveaux est né une unité, une coUaboration, une entraide en vue d'un projet cOlrunun : écrire notre histoire de vie. Les unes la voyait courte et ramassée, les autres longue et détaillée. Certaines valorisaient la discrétion, du Inoins sur certains sujets, d'autres n'avaient rien à cacher. Quatre ans de travail ont établi une unité dans les esprits, un équilibre dans la rédaction, une recherche du vrai, de J'authentique, de cette vérité qui peut rejoindre d~autres personnes, que J'on ait ou non vécu les mêmes expériences. Nous l'avons expéritnenté dans notre groupe. Ainsi ont été élaborés dans la peine et dans la joie nos onze récits de vie.

9

Des enfances en régions
Réjane Leblond: Se revoir pour mieux se voir Jeannine Léonard: Sentiment de liberté malgré... Gabrielle Tremblay: Une vie dans un siècle en mutation Raymonde Truchon: Vivre et le dire

11

Se revoir pour mieux se voir
RÉJANE LEBLOND

À ]a retraite, je savoure le telnps qui passe vite, trop vite. Je suis attachée au présent. J'ai Ina vie avec ma fmnille, Ines projets, mes motivations, mes occupations. Mais je ne renie pas mon passé sachant bien qu'il est en continuité partielle avec ce que je suis tnaintenant. C'est dans Ina fronine, durant J'enfance et l'adolescence que j'ai commencé à tn'inventer une personnalité. Mais, au fur et à mesure de mes expériences de vie, mes valeurs se sont consolidées ou se sont transtonnées. J'ai vécu tna petite enfance et Inon adolescence à la campagne. Je suis née le 4 février] 940 à Saint-Philémon, dans le comté de Bellechasse. C'est un petit village rural de mille habitants, entouré de Inontagoes, où se trouve le centre de ski, le Massif du Sud, à cent kilomètres au sud de Québec. J'y vais souvent skier. Je suis l'aînée d'une famille de six enfants, cOlnposée de cinq fiUes et un garçon. Ayant eu des parents dont la priorité était la famille, je peux qualifier tnon enfance de très heureuse. Mon père, Emile Leblond travaiHaît dans le domaine de l'îndustrie laitière. Il était propriétaire d'une beuuerie. Fils de cultivateur ne désirant pas continuer à vivre sur une fenne, il quitta ses parents, en 1930, pour aller apprendre le métier de beU11ier dans une école à Saint-Hyacinthe. C'était un homme chaleureux qui aimait être entouré de gens. Il s'intéressait à la politique IDunicipa]e. Durant quelques années, il a été maire de la paroisse. Lorsqu'arrivait le telnps d'une calnpagne électorale, provinciale ou fédérale, c'était une période passionnante pour lui. Il y consacrait beaucoup de temps, en s'impliquant dans le parti libéral de la paroissel. De plus, par sa nature d'hoJnme généreux et par son désir d; organiser quelque chose pour les jeunes, it a construit, en 1950, la prelnière patinoire de la paroisse avec un petit chalet, sur le terrain
I Municipalité Canada, 1944). rurale. (Dictionnaire Général de la Langue F'rançaise au

13

vacant à l'arrière de la maison familiale. Cette initiative lui a coûté beaucoup de sous mais a fait beaucoup d;heureux. Sa grande générosité à trop faire confiance aux clients, en leur accordant du crédit, lui a causé des problèmes financiers, vers 1958, dans l'administration de son commerce. Frôlant la faillite, il a pu résister aux dangers de l'échec grâce à l'aide pécuniaire de sa fmnille, à son courage et à la ténacité de ma mère. Par contre, je me souviens d'un père autoritaire avec qui on ne pouvait négocier longtemps. Lorsqu'il avait pris une décision, elle était iITévocable. En homme occupé, il était moins patient pour nous écouter. Il est décédé subitement en 1991. Ma mêre, Lucienne Turgeon, fîlie de cultivateur, est issue d'une famille nombreuse. Elle est la troisiètne d'une famille de quatorze enfants. Elle a été la première à quitter sa famille pour se marier. Je suis la première fille de la génération suivante. J'ai été très choyée, paraît-il, durant mes premières années par les nombreuses sœurs de ma mère qui venaient souvent à la tnaison. Ma mère était la douceur et la patience incarnées. C'était vers elle que nous allions pour nous faire consoler et pour lui soumettre nos petits problèmes. Aujourd'hui, elle se culpabilise en nous disant qu'elle regrette de ne pas nous avoir donné l'attention et l'affection qu'elle aurait souhaitées. Elle était débordée de responsabilités. Femme discrète, elle ne vivait que pour les autres. «S;oublier» était un devoir. Ii iui fallait souffrir en silence, cacher les mauvaises nouvelles et quelquefois les bonnes de peur d'être jugée. Par exelnple, lorsqu'elle était en.. ceinte, elle évitait de l'annoncer et attendait que son état soit visible et qu'on la questionne. En groupe, elle n'aimait pas exprimer bien haut ses opinions. Sa timidité, encore aujourd'hui, la rend vulnérable. Elle a toujours peur de déranger ou de ne pas être à sa place. Sa sagesse, son humilité, sa force, son bon jugement en font une maman extraordinaire qui a su transmettre à ses enfants l'amour de la vie, le sens du bon et le respect d;autruÎ. Elle vit seule maintenant, dans sa maison, espérant la visite ou un appel téléphonique d7un de ses proches. Elie conserve un attachement profond au passé. Elle a emmagasiné de multiples souvenirs et a été témoin de nombreux changements durant sa vie. Elle a grandi et
. .
. .

14

a élevé ses enfants dans le Québec traditionnel catholique et a vu apparaître le Québec de la modernité... Elle a vu éclater I;ancienne société en quelques années: l'avènement de l'eau chaude, des électroménagers, de la télévision; la consommation avec I; accès au crédit et l'infonnatique. Les valeurs de l'époque se sont transfolmées en même temps que déclinait l'emprise du clergé. Un grand écart, pas de tout repos, pour elle qui est arrière-grand-mère. EUe nous répète souvent: « Comme tout a changé, autrefois...» L'esprit de fmnille est une valeur primordiale pour elle. Avec nous, elle aime se rappeler les diffërents rassemblements familiaux. Par exemple, celui très spécial survenu en juillet 1992. C'était le jour du mariage de son neveu Gaétan Turgeon qui est maintenant te propriétaire de la fenne du grand-père Turgeon. Cette fenne est ]a propriété de la famille depuis quatre générations. Mon cousin a donc voulu organiser une fête chatnpêtre, à la fenne où Ina lnère est née, pour rassembler toute la parenté afin de pouvoir expritner la fiel1é de se rencontrer et d'appartenir à une si belle famille. Mes débuts à l'école À six ans, c'est la rentrée à l'école, au couvent des religieuses de la Charité de Saint-Louis. C'était un privilège d'aller à l'école du village car il n'y avait que deux degrés dans la même classe, tandis que dans les écoles de rang, il y en avait sept. J'aitnais l'école. Je suis restee de ta première à ta onzième année dans ma paroisse. Étant l'aînée, je devais donner l'exemple à Inon frère et à Ines sœurs, en étant appliquée et en réussissant bien. Je me valorisais en travaillant pour réussir et je prenais plaisir à vivre une cotnpétition saine avec d'autres é]èves mnbitieux. La clientèle scolaire était très stable. Je côtoyais les mêmes compagnons et compagnes, plus d'une trentaine, jusqu'au secondaire. Forcément, le contact avec les mêlnes compagnes crée des liens mnicaux. Nous organisions des randonnées en vélo, des parties de banon chasseur, des pique-niques à la rivière, des marches dans le village et des glissades sur les coteaux, en hiver. À cette époque, dans un petit village de campagne, t;essentiel de la vie sociale consistait à recevoir ou à visiter la parenté, à assister aux dit1erentes cérémonies religieuses et à en apprendre le plus possible sur les gens du patelin. Tous se connaissaient. La devise: « Ne pas être, mais paraître» était très itnportante. 15

Le dimanche, souvent mon père décidait que nous devions changer la routine pour mieux travailler par la suite. Il voulait en même temps s'éloigner de la maison pour éviter de rencontrer les clients de sa beurrerie qui désiraient le voir. Donc, si la température le pennettait, c'était Jour de Sortie. Nous nous entassions tous dans sa camionnette pour aller en pique-nique. Nous allions dans les paroisses du «Bas du Fleuve» ou des environs pour visiter des églises, des expositions, des fêtes foraines, des festivals et parfois nous allions même écouter les discours politiques du candidat libéral qui se présentait dans le comté. J'aimais moins cette dernière activité, mais mon père, en bon organisateur de parti, adorait cela. Un événement que j;attendaîs împatîe111lnent chaque année (de huit à quatorze ans), c'était la visite de l'Exposition Provinciale, dans la ville de Québec, à la tin d~août. Quel plaisir que d'essayer diffërents manèges, de marcher dans une foule dense (très différente de celle mon petit patelin regroupant à peine quelques dizaines de jeunes), d'admirer d'autres jeunes habillés à la dernière mode, d'écouter de la musique assourdissante, comme le Rock 'n Roll, de goûter à des mets différents, c01l11nela pizza ou les frites! J'étais alors la plus heureuse des filles. Pour ma mère, c'était un travail accaparant que de prévoir l'organisation de la sortie, mais pour nous, les cinq enfants, c'était vraiment la fête car nous étions capables de nous émerveiller de peu. Mais il est évident que mes goûts de ce temps ont maintenant changé. Mes parents nous apprenaient à apprécier les beautes qui nous entouraient; et ils nous ont donc montré l'importance de nous accorder de petits plaisirs. Maintenant, je considère que mon appétit d'évasion ainsi que mon besoin d'apprendre est la suite logique de ce que j'ai vécu dans ma famille. De plus, nous allions régulièrement visiter les grands-parents Turgeon qui habitaient à Buckland, sur une fenne, au pied de la montagne à environ sept kilolnètres de chez nous. J'adorais ces visites où je rencontrais oncles, tantes, cousins, cousines. On profitait des grands espaces, de la rivière tout près pour pique-niquer et surtout de la parenté si chaleureuse qui était toujours là pour prêter main-forte à qui en avait besoin. La porte était toujours ouverte et la table accueillante. J'avais une affection particulière pour ma grand-maman Alice qui était une femme imposante et qui savait se faire respecter. Pour éle. .

16

ver ses nOlnbreux enfants, elle avait un sens de l'organisation assez extraordinaire. Cela suppose une force de caractère exceptionnelle pour vivre ces temps héroïques dans ce milieu rural entre la famine et J'Église. Elle attendait sa récompense dans i7autre monde, ce qui lui peJmettait de tnieux supporter ses peines. Pour elle, c'était nOl1na1de s'oublier pour « les autres». Cette nonnalité-là allait sans doute avec bien des souffrances, bien des siJences. Mais, combien de joies aussi. Elle savait se tnoquer d'elle-même et des autres. Ene nous amusait beaucoup et nous cOlnJnuniquait son énergie et son enthousiastne. Elle était authentique. Elle disait les choses selon ses convictions. Elle ne tentait pas d'essayer de plaire. Elle acceptait le fait que nul n~était tenu de i'aÏ1ner. Son franc parier direct pouvait surprendre. Cette fetnme solide pouvait faire tretnbler de bien plus grands qu'eHe. Si, par exemple, un gendre avait trop bu, il se faisait brusquement réprimander. Il n'y avait aucune hypocrisie en elle. Elle était par ailleurs tout le contraire de mon autre grand-mère, Élodie, à cheval sur les principes. Mon admiration pour grand-Jnaman Alice est due, sans doute, au fait que je suis une titnide qui aurait aitné lui ressembler. À l'adolescence, certains cOlnporteJnents et attitudes des gens ont cOlnmencé à Ine déranger. Par exelnple, ces cotnmères qui se montraient très visibles aux cérémonies religieuses, mais qui ne se gênaient pas pour détruire des réputations ou entretenir des préjugés à propos des homosexuels ou des cathoiiques pas assez pratiquants. Entendre ces idées grotesques me choquait. Je détestais 1'intolérance, le tnensonge, la médiocrité, la mesquinerie, tnais je ne sentais pas le pouvoir de l'exprimer. Heureusement, Ina grand-mère préférée, un peu complice, m'encourageait à être fidèle à mes convictions et me disait: « Profite de la vie, fais-toi instruire, prends ta destinée en main et surtout ne te marie pas trop jeune. » En 1950, mon père décida d'ouvrir un petit « dépanneur». Plus tard, il fit construire un entrepôt, près de sa beurrerie, pour vendre de la moulée pour les animaux. Il disait que « le travail ne fait pas mourir» et que nous ses entànts, pourrions faire notre part en aidant à faire fonctionner ses commerces. Mon frère, mes sœurs et moi y avons collaboré après les heures d7école et durant les vacances. Moi qui aurais aitné profiter de tous Ines IDoments de liberté pour ]ire, je n'acceptais pas tellement de me faire accueiIJante pour servir les
. .

17

clients. Je m'efforçais néanmoins de bien accolnplir ce travail, Inalgré ma timidité qui rendait la tâche plus difficile. Étant l'aînée, j'avais assez souvent la responsabilité de mes sœurs. J'appréciais me sentir indispensable aux autres. On m'appelait parfois « la mère supérieure », celle qui aimait encadrer les autres. En 1954, mon père acheta notre première télévision. Toute la famille était au comble de la joie. C'était pour nous une Inerveilleuse invention qui nous ouvrait sur le monde. Mais j'ai déchanté assez vite. Dans le village, il n'y avait que deux familles qui possédaient un téléviseur, celle du garagiste et nous. Nous n'étions pas riches, mais mon père, homme curieux, a accepté cette dépense pour faire plaisir à tous. Je me rappelle que, certains soirs, la maison privée se remplissait de gens. Ils venaient voir certains téléromans très populaires comme « la famille Plouffe », « le Survenant» ou encore « la lutte au Forum». Je vois encore Ina mère qui se dépêchait de préparer le souper pour pouvoir ensuite ranger de nombreuses chaises pour accueillir les gens du village. Moi, en fille qui aime le cahne, ça m'incommodait, ça Ine dérangeait. J'étais une étudiante de quatorze ans, j'avais des devoirs à faire, des leçons à apprendre et j'avais donc besoin de tranquillité. Je considérais ces gens COlnme des intrus... Les visites de ces amateurs de télé ont duré un temps beaucoup trop tong à mon goût. Heureusement, à un moment donné, les vOIsins se sont procuré progressivement cette petite merveille et la fmnille retrouva peu à peu son intimité. L'adolescence, pour moi, a été une période de croissance qui s'est déroulée assez calmement sans crises exagérées, ni révoltes itnportantes. D'ailleurs, je faisais partie d'mte famille où régnaient des règlements, des limites, des structures qu'il fallait respecter. Je n'avais pas le choix. Sûrement, j'ai eu des moments de questionnement, de révoltes réprimées mais devant un père autoritaire, je ne pouvais contester longtelnps. Il n'avait ni la patience ni le tetnps de m'expliquer ses exigences et ses interdictions. Je me confonnais au système de valeurs de mes parents. Quand je pense à Ina jeunesse, je me rappelle les odeurs qui Etottaient dans la cuisine au retour de l'école, celle des « toasts» cuits sur le poêle à bois au déjeuner. Je revois les longues cordées de vêtements lavés en hiver qui prenaient bien de l'espace et humidifiaient le deuxième étage de la maison. Je revois la magie de Noël avec les
. -

18

cadeaux, les rassemblelnents de la parenté !Tès notnbreuse, la bénédiction du Jour de l'An, les déguisements du Mardi Gras, ta procession dans le village à la fête Dieu. Je me souviens des tableaux d'honneur à J'école pour ceux et celles qui assistaient à la messe en semaine, de la visite paroissiale du curé, de ces longs hivers où parfois les routes étaient fennées quand seulement quelques uns voyageaient en autoneige et enrm des joyeuses randonnées pour aller à la cabane à sucre de Inon oncle Gérard où il fallait Inarcher longuelnent dans un petit chemin de montagne. J'ai aussi en mémoire certains préjugés de l'époque, les obligations religieuses que nous avions à subir ainsi que la peur du péché. La plupart de ces coutumes ont maintenant disparu, sauf dans Ina famine où même après la naissance de mes deux fiUes, le révei110nde Noël est toujours célébré chez mes parents. C'est une occasion idéale pour elles de rencon!Ter cousins, cousines, tantes et oncles. Lors du dernier réveillon, mes sœurs, mon époux et Inoi étions fiers de voir les enfants réunis. Ils selnblaient savourer le plaisir d'être ensemble. J'espère que mes filles garderont ce souci de consolider les liens avec la famine. C'est une source de sécurité collective en mêlne telnps qu'une certitude et une stabilité dans un Inonde !Top souvent individua1iste. J'aÎ vécu mon enfance et mon adolescence dans un tnonde de femmes. J'ai grandi en m'inspirant de ces modèles: Ines deux grands-tnères, ma mère et mes tantes. EUes m'ont donne te goût du travail, des défis et surtout la force de garder courage dans les Inoments difficiles. Elles ont eu beaucoup d'influence sur moi lors de mes choix de vie et d'attitudes pour m'ouvrir aux autres. Ma mère avait huit sœurs qui sont souvent venues J'aider à tour de rôle. Adolescente, j'avais beaucoup d'adtniration pour trois de ces tantes célibataires dans la trentaine qui étaient des Inodèles pour moi. Elles travaillaient à Montréal dans Je dOJnaine de ]a restauration. Elles gagnaient bien leur vie et elles étaient indépendantes. Elles me fascinaient. Je lne rappelle en particulier \IDséjour en 1956 chez tante Adeline qui habitait dans te quartier (~ôte des Neiges. Pour moi, la jeune campagnarde de seize ans, c'était cotnme si un nouveau monde s~ouvrait à moi. J~ai découvert pour la première fois la grande ville de Montréal. Durant ces deux selnaÎnes, j'ai arpenté avec Ina tante les rues de la ville. J'étais ébahie de voir la foule bigarrée, les nOID19

breuses tours d'habitation, les édifices, les grands Inagasins cOIrune Eaton;s, Simpson;s, Ogilvy;s et Holt Renfrew, sans parler des beaux restaurants comme celui de J'Hôtel Queen Elizabeth. Mes rêves de jeune adolescente m7incitaient alors à sortir de Inon petit village pour m'émanciper. Je me disais: « Un jour, je serai autonome moi aussi, comme tante Adeline; et pour ce faire il faut que je continue à étudier ». Aujourd'hui, je fi-équente toujours tante Adeline âgée de quatrevingts ans. Elle s'est mariée à quarante-sept ans et n'a pas eu d'enfants. Elle m'aime beaucoup et me le dit. Lorsque j'éprouve une impression de vide, de doute de moi-même, je lui téléphone ou je vais la voir. ê'est une tèmme généreuse et débordante d'énergie. Elle sait encourager et trouve vite des solutions. En juin dernier, elle a dû être hospitalisée pour se tàire installer un détibrillateur cardiaque. Après quelques jours, elle était de retour à la maison. Elle voulait vite reprendre ses activités et ne dramatisait pas cette expérience. Elle se rendait compte qu'elle avait frôlé la mort, mais Ine disait sa joie d'être toujours bien vivante et de pouvoir continuer à profiter de la vie.
" "

Choix de carrière Durant l'hiver 1957, étant sur le point de tenniner la onzième année à l'école du village, je savais que je devais Ine préparer à trouver les bons arguments pour convaincre mes parents que je voulais continuer d'étudier. Pour poursuivre les études, il fallait nécessairement quitter la famille pour être pensionnaire à l'extérieur et cela coûterait beaucoup de sous. Dans la paroisse où j'habitais, je ne peux dire que les parents poussaient leurs enfants à étudier longtemps. L'école n'était qu'un temps à passer en attendant celui du travail rémunéré. Le fait qu'en onzième année, nous étions seulement quatre étudiantes dont deux étaient de la paroisse voisine, prouve bien cette affinnation. Nous faisions partie d'une classe à degrés multiples_ Étant l'aînée, je savais fort bien que mes parents auraient eu besoin de mon aide tant à la maison qu'aux deux petits commerces de mon père. Mais moi, j'avais des projets. Je voulais vivre des changements, je voulais apprendre et chercher à m'enric"hir l'esprit. J'avais soif de liberté et pour cela je devais quitter la petite campagne où je vivais.
" "

20

Je ne voulais pas copier ]a vie de Ina Inère et de mes grands-mères. Les voir prendre davantage soin des autres que d;elles-mêmes, subir les nombreuses grossesses, être soumises à un mari et dépendante de lui, non, ce n7était pas pour moi. Je désirais des changements et avoir plus de possibilités de choisir. Mais on conçoit bien qu'à leur époque, elles n'avaient pas tellement le choix de vivre autre chose qu'un bonheur qui dépend des autres. Peut-on désirer un « mieux» ou un « plus» que l'on ne soupçonne pas? Moi, je voulais suivre mes intuitions. J'ai travaiJlé à l'occasion pour mon père dans la comptabilité et, ayant suivi un cours de dactylographie en parascolaire, j'y avais pris goût. J'ai alors tàit part à mes parents de mon désir de suivre un cours commercial. Mon père a refusé. Il tn'a énuméré ses préjugés envers les secrétaires. C'était peine perdue, il ne voulait rien entendre au sujet du cours cOlmnercial. J'étais très déçue. Pour une fille de la campagne dans les années cinquante, il ne me restait pour ainsi dire COlnmechoix que deux autres cours où il fallait obligatoirement être pensionnaire: aller à l'École Nonnale pour devenir professeur, ou à l'hôpital pour devenir infirmière. Sans êtTe convaincue que je faisais Je bon choix, j'ai choisi !'enseignelnent, un métier qui convenait fort bien aux ferrunes, selon la tnentalité du telnps. En septembre 1957, c'était ta rentrée à t'École Nonnale de Mérici à Québec, chez les Ursulines. Je me suis assez facilelnent adaptée à ia vie de pensionnaire; je découvrais peu à peu que je n;avais à tn'occuper que de Inoi. Les règlelnents étaient sévères. Je ne pouvais sot1ir pow. aller dans ma famille que trois fois durant l'année. Je m'ennuyais des miens et surtout de Ina jeune sœur âgée de deux ans. Ma vie professionnelle Mon « Brevet C » tenniné, je suis revenue dans mon petit vinage pour enseigner à un groupe de garçons de 4e et Se année, dans un sous-sol du collège avec un maigre salaire de 1,000$ par année. Je me souviens encore de ce local très petit, humide, sombre et avec très peu de commodités. Je me revois face à cette classe nOlnbreuse, éCI;vant sur un tout petit tableau noir, avec très peu de livres et sans machine à polycopier. De plus, ces deux grands élèves à peine plus jeunes que IDOi,assis à l'arrière de la classe, très peu intéressés et 21

avec d'importantes difficultés d'apprentissage, contribuaient à alourdir ma tâche. La directrice enseignait et ne pouvait donc pas apporter une aide eftlcace aux élèves en diftlculté de cOlnportement ni à la jeune professeure inexpérimentée que j'étais. De plus, le soir ou les fms de semaine, je travaillais souvent au dépanneur de mes parents et inévitablement, j'étais en contact avec mes élèves et leurs parents. J'avais dans ma classe le garçon du voisin et frère de ma Ineilleure mnie. Aussi, le lundi matin, mes élèves savaient si j'étais allée danser en fm de semaine ou si j'avais un nouveau prétendant. Enseigner dans son village natal n'est pas l'endroit idéal. J'ai trouvé l'année longue et pénible. J'étais presque persuadée d;avoir fait le mauvais choix de métier. L'année suivante, tante Alice m'a aidée à obtenir un poste comme enseignante dans une classe de 4e et Se année à Charlesbourg, dans la banlieue de Québec. C'était un lnilieu plus favorisé, donc plus facile. Je commençais à prendre goût à l'enseignement. De plus, c'était pour moi l'apprentissage de l'autonomie, de la liberté, de la vie en appartement. Un vent de renouveau jaillissait dans ma vie. C'est durant cette période que j'ai rencontré celui qui allait devenir mon conjoint. Il travaillait à Montréal. Naturellement, je fis le projet d'aller enseigner à Montréal. J'ai fàcilement décroché un poste d;enseignante dans la petite viile de Rivière-des-Prairies qui était à ce moment-là une banlieue de Montréal. J'ai été nommée professeure d'une classe de trente-six élèves en 1reannée à l'école Notre-Dmne-de-Fatima. C'était tout un défi pour une jeune enseignante de vingt ans qui n'avait jamais travaillé avec des tout petits de six ans vivant leurs premiers jours à l'école. Je lne demande aujourd'hui comment j'ai su m'organiser pour leur enseigner les notions de base. Heureusement qu'il n'y avait pas d'enfants en difficulté de comportement. L'année suivante, j'ai eu la chance d'enseigner en 3e année, degré qui me convenait beaucoup mieux. J'ai donc depuis 1963 toujours enseigné dans ce degré jusqu'au moment de la retraite en 1995. Dans le courant de la décennie 1960, la société québécoise a tàit un bond de géant. C'était le début de la Révolution Tranquille qui amenait un changement profond de nos valew.s et de nos conditions 22

A vec mes jeunes de 3e année

École Notre Dame de Fatima

23

de vie. La télévision prenait son envol, entraînant dans son sillon les premières influences étrangères. Cette société jeune et désormais confiante en elle-même généra J'espoir d'une société plus juste, capable de diriger sa destinée et d'améliorer son niveau de vie. L'éducation était devenue une nouvelle valeur. Nous, en éducation, étions bien fébriles face à l'avenir. La devise était: « S'instruire, c'est s'enrichir. » La vaste réfonne de J'éducation, suite au rapport Parent, faisait en sOlie que tous tes élèves du Québec pouvaient accéder à l'école secondaire. La multiplication des écoles polyvalentes, surtout en région, favorisa la scolarisation des jeunes. Ces années de 1960 à 1970 ont donné Heu à des quantités d'expériences pédagogiques: tâtonnelnents, recherches, essais et en'eurs de toutes sOl1es. Des oOlns comme Piaget et Freinet ont servi à toutes les sauces. Les décideurs ont fait de nOlnbreux chatnbardetnents privilégiant le raisonnetnent par rapport à la mélnorisation favorisant le français oral au détrÎ1nent parfois du français écrit. Lors des journées pédagogiques, avec mes collègues de travail, nous avons vu défiJer plusieurs intervenants qui tantôt venaient vanter les tnérites d'une approche pédagogique, ou d'un matériel didactique, tantôt essayaient de nous convaincre de laisser tomber nos propres prariques. Durant toutes mes années d'enseignement, nos supérieurs du Ministère de J'Éducation ont toujours été à la recherche de la VÉRITÉ ultime en pédagogie. Je n'ai jatnais résisté aux changements. J'ai toujours voulu atné.. liorer mon enseignement. J'ai profité des nOlnbreux cours d'enrichissement ou de perfectionnetnent qui se donnaient dans les écoles durant les journées pédagogiques. Habituelletnent, ces journées d'étude étaient pour moi des moments de réflexion et de ressourcement. Au début de Ina caITière, je suivais des cours durant le mois de juillet pour obtenir un diplôme supérieur, à l'école Nonnale de Mérici à Québec ou à l'École NonnaJe Cardinal Léger à Montréal. Durant les années 1983 à 1988, j'ai complété deux certiticats: l'enseignement du français au pritnaire à l'Université de Montréal et l'enseignement des tnathélnatiques et des sciences au pritnaire à l'UQÀM. Ces deux certificats m'ont beaucoup aidée dans Inon tra25

vail de professeur vieillissant qui voulait renouveler ses connaissances avant d'arrêter de travailler. Ils m;ont permis de développer de nouvelles habiletés dans mon enseignement et un savoir être auprès
des jeunes, ce qui m a sécurisée.
7

j ~enseignais ne pouvait pius accueiiiir tous tes nouveaux arrivants.
C'est alors que s'imposa la construction d'une nouvelIe école sW.la rue René-Masson. En 1990 survinrent la fermeture de la vieille école où j'enseignais depuis de nombreuses années ainsi que le déménagement dans la nouvelle école. Ce fut une grande joie pour mes cOlnpagnes et Inoi d'aller travailler dans des locaux spacieux, bien éclairés, d'avoir une bibliothèque riche en livres de toutes sortes et un local d'informatique équipé de vingt-deux ordinateurs. Nous étions vingt-huit professeurs. Une très belle équipe. De nouvelles amitiés se fonnèrent. Les échanges étaient enrichissants et le travail en équipe valorisant. Ces cinq dernières années de ma catTière d'enseignante ont sans doute été les plus belles. J'ai sUl10uttravaillé avec des enfants de huit et neuf ans. J'ai aitné ça. C'est un âge où ils sont spontanés, naturels, assez faciles à moti26

Depuis 1960, je vis à Montréal et j'ai toujours enseigné à Rivièredes-Prairies qui a été annexée à la ville de Montréal en 1963. Cette annexion a permis que les écoles fassent partie de la Cotnlnission des Écoles Catholiques de Montréal, qui donnait plus de services à la clientèle scolaire. J'ai vu ce quartier se transformer peu à peu. En 1960, c'était une petite ville à la campagne avec ses maisons disparates: tantôt des petits chalets transfonnés en demeure principale, tantôt de modestes bungalows ou de confortables maisons cossues entourées d'arbres avec beaucoup d'espaces verts. Ces maisons étaient habitées à quatre-vingt-dix pour cent par des francophones et les autres par des familles d'origine italienne. Durant les années 1980 à 1990, les constructions de Inaisons unifamiliales se sont multipliées. Le quartier se transfonnait. COInme enseignante, je devais apprendre à côtoyer des clientèles d'origines ethniques différentes et m'ajuster à cette réalité. Maintenant, on compte environ cinquante-cinq pour cent d'élèves ailophones. En 1987, avec le développement du quartier, l'école où

ver et ils prennent de plus en plus conscience de leur moi social. Enseigner à ces jeunes a été gratifIant car je me remémore aujourd'hui la joie que je lisais dans les yeux d'un enfant qui venait de cOlnprendre une notion plus difficile, aiors que j;avais travailié fort pour lui expliquer ce savoir. C'était aussi une grande satisfaction d'écouter, de consoler et d'amener à sourire un enfant qui vivait un grand chagrin. Dans une société changeante et toujours plus cOlnplexe, la tâche des enseignants n'est pas toujours facile. Cela a été parfois très ardu pour moi. De temps en temps, j ai ressenti un essoufflement à cause du manque de soutien pour faire face aux nouvelles réalités sociales, aux nombreux changements dans les progrmnmes, aux problètnes de discipline dans les classes surchargées et au manque de ressources pour les enfants en difficulté. Malgré une sous-estimation de notre travail d'enseignant, je considère que je me suis adaptée et que j'ai réussi à faire face à ces Inultiples défis. Durant ces tt"ente-sept années dans l' enseignelnent, j'ai été en contact avec des centaines d'enfants à qui j'ai tenté de transmettre cel1aines de mes valeurs et des connaissances qui, je l'espère, les auront fait un peu évoluer. Je demeure fière des modestes services que j'ai pu leur rendre et je les conserve COlnmemes Ineilleurs souvenlrs. Mon plus beau rôle À j;âge de vingt-cinq ans, en juillet i 965, je devins Pépouse de Denis. J'avais la tête et le cœur pleins d'espoirs en l'avenir. Nous avons cheminé ensemble sur la route de la vie avec ses joies et ses déceptions. Nous sommes aujourd'hui les heureux parents de deux belles grandes filles. À vingt-neuf ans, en 1969, j'étais enceinte de Ina première fille. Je devais décider si je quittais mon elnp)oi ou si je continuais à travailler. Je subissais les influences du tnilieu qui considérait qu'une bonne mère doit s'occuper eUe-même de son bébé. À ce mOtnent-là, l'employeur n'accordait que quarante jours de congé de maternité. j'ai décidé quand même de continuer à travaiUer. Je voulais assurer une certaine stabilité à ma vie, tout en désirant êtt"eune bonne Inère. Cinq ans plus tard, en 1974, naissait ma deuxiètne fine. C'était un train de vie exigeant de concilier vie d'épouse, de lnère et 27

d'enseignante. Je me culpabilisais beaucoup en pensant que je n7avais pas le temps de vivre pleinement les beautés de l;enfance de mes filles: le premier sourire, les prelniers mots, les premiers pas. Malgré tout, être mère fut pour moi la plus enrichissante des expériences. Comme femme, c'est le plus beau rôle à remplir pour se réaliser. Mes meilleurs souvenirs y sont rattachés. La naissance de mes deux filles a été ma création la plus significative. Mettre un enfant au monde, c'est être responsable de la vie d'un être humain. Je voulais leur translnettre ce que j'avais de lnÎeux. Le rôle de mère se réinvente au fil des âges et des époques. Sur certains aspects, j'ai donné à mes filles une éducation différente de la mienne: les valeurs et les contraintes ont changé. Mais je sais que, par certains côtés, je ressemblais à ma mère. J'ai pris la relève de certaines de ses angoisses, de ses doutes et de ses silences. J'ai reproduit certaines de ses attitudes, Inêlne si je les ai teintées de valeurs d'une autre époque. Comme par exemple la difficulté à déléguer, me sentant responsable de tout, la culpabilité de dire non et la peur du jugement des autres. Le rôle de la femme a beaucoup évolué, mais il reste encore beaucoup à faire. Le changement est en marche. Mes grands-mères ainsi que ma mère ont vécu dans le monde du dévouement et de l'oubli de soi. Moi, j'ai été moins emprisonnée par ce carcan et je pouvais plus me donner la pennission de choisir entre le devoir et le plaisir. Ma fille aînée, Myriam, qui vit en couple, se laisse plus porter par les événements, sans s'inquiéter, et ses priorités sont différentes des miennes. Elle prend sa place dans le partage des tâches et des responsabilités quotidiennes avec son conjoint. Son goût de la liberté est donc plus accentué et elle ose davantage suivre ses intuitions. Myriam a un caractère très différent du mien et pourtant elle a choisi de travailler dans le domaine de l'éducation, avec les jeunes, comme moi. Elle aime enseigner aux adolescents un peu rebelles qui lui rappellent la période contestataire de son adolescence. Son amow' pour la langue 17 motivée à devenir protèsseure de français et de latin. a Son ftanc-parler, comme celui de son alTière-grand-mère, fait qu'elle se soucie peu de i7opinion d7autrui pour défendre ses droits. "foute forme d'injustice comme le sexisme et le racisme l'exaspèrent. Elle s'intéresse aux arts. En femme passionnée, lorsqu'elle découvre un
. . .

28

nouveau passe-tetnps, elle le scrute à fond pour en connaître davantage. Au théâtre, elle s'intéresse particulièrement aux jeunes auteurs québécois et il en est de même pour le cinétl1a de répertoire. Ene préfêre la lecture aux travaux dotnestiques. Elle Ine guide à l'occasion dans mes choix de livres. En juillet 1993, elle avait vingt-trois ans, je suis allée avec elle au Maroc. J'ai vécu des Inornents extraordinaires. Quelle bene expérience de voyager avec sa fille! Elle vit Inaintenant avec son mnÎ. J'ai appris peu à peu à apprivoiser son départ. Karine est ma deuxième fine. Elle vit toujours avec nous à ]a Ina1son. C'est j'artiste de la f~l1nitle. Depuis sa tendre enfance, eHe a toujours préféré manipuler et dessiner plutôt que de lire et étudier. C'est une fille autonome, assez douce, qui expritne ses élnotions. Elle use souvent de séduction pour être année et rassurée. En avril 1996, eUe telminait son cours en dessin de mode. Elle travaille tnaintenant pour une entreprise où l'on fabrique des vêtetnents de spot1 et de plein air. Elle est toujours très occupée. Je la surnomme « mon petit courant d'air». Elle se dépêche pour a1lertravail1er, pour se rendre au conditionnement physique ou à un deuxième emploi à temps pm1jeJ. EUe organise souvent des sorties avec ses alnies. Je me reconnais un peu en l'observant. COlnme moi, elle aime le monde, les sorties, les belles choses et les sports. Cette connivence entre nous deux favorise ies confidences, notmrunent à l'heure du souper. Il est évident que nos discussions sont plus hannonieuses maintenant qu'à l'époque de son adolescence. Elle me raconte ses joies, ses peines, son travail, ses inquiétudes, ses goûts. De mon côté, j'essaie de la comprendre et surtout d'avoir une oreille attentive. J'ai essayé d'être un bon guide pour Ines filles. Aujourd'hui, je suis fière d'elles. C'est certain que je n'approuve pas toujours leurs décisions, leurs choix. Je me dis qu'elles sont capables d'évaluer leurs actes et les conséquences qui en découlent. Elles font leur vie, ce sont des femmes autonomes. Une autre femtne très présente dans ma vie, c'est 1na sœur Hélène. Je vis avec elle une compiicité qui me sécurise. N.osroutes se sont croisées ftéquemment. Lorsque nous étions petites filles, nous partagions la même chambre. Jeunes adultes, nous avons partagé le tnême ap29