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AGORA
o15N
e1 trimestre
1999A4 Éditorial
Olivier Douard
7 Dossier “Les débats” :
— Illettrisme : les conditions d’une seconde chance.
Gilles Arnauld Lire page 7
— La lutte contre l’illettrisme : repères. Jean Vogler
L’illettrisme renvoie à une réalité bien distincte de l’analphabétisme
et il est essentiel de bien cerner la définition fonctionnelle de la notion
pour éclairer les questions, politiquement incontournables,
du repérage statistique et de l’évaluation. Lire page 11
— L’aide en écriture : faire appel à un écrivain public.
Anne-Valérie Nogard
La rencontre avec l’écrivain public met également à profit les stratégies
d’évitement, d’accommodation et la mobilisation des savoirs périphériques à
l’écrit, par lesquels l’écriture acquiert son efficacité sociale. Lire page 25
— Témoignage : Illettrisme et éducation des adultes
par Anne-Marie Franchi Lire page 34
— De l’illettrisme comme sources
de stratégies comportementales. Gilbert Darsy
La psychologie sociale définit l’insertion par l’adhésion aux normes et aux
valeurs en cours dans un groupe social auquel la personne appartient.Qu’en
est-il de la personne en situation d’illettrisme ? Lire page 37
— La lutte contre l’illettrisme : quel paradigme éducatif ?
entretien avec Alain Bentolila Lire page 51
2
— L’armée et l’illettrisme : remarques sur la fonction de dépistage
de la conscription militaire Marc Bessin
Au moment de la suppression du service militaire, les attentes dans les
fonctions sociales et de dépistage de la conscription se reportent
sur la journée d’appel de préparation à la défense (JAPD).
On devrait pourtant les relativiser… Lire page 57
© L’Harmattan, 1999
ISBN: 2-7384-7584-1
A GORA DÉBATS JEUNESSES #15
Sommairesommaire
— Le Syndicat de la Presse Sociale
“ prend l’illettrisme au pied de la lettre ” Lire page 68
— Pour que l’aventure de lire continue. Josée Rimbert
Pour pouvoir écrire, il faut réussir à libérer sa créativité tout en construisant
le récit. L’illustration a également ses propres codes. Les deux doivent
constituer un ensemble architectural cohérent, en symbiose avec le thème
choisi. Cet article rend compte de plusieurs actions de terrain du réseau MJS
en région Lorraine et Meurthe-et-Moselle. Lire page 71
83 Dossier “Points de vue” :
— L’Esprit du risque Hélène Houdayer
La notion de risque peut se comprendre comme une nouvelle attitude
individuelle face à l’adversité sociale. Ce point de vue s’attache plus
particulièrement au caractère du passage à l’acte préalable à toute décision en
matière de risque quelle que soit la forme qu’il prend. Lire page 83
— Les “ emplois-jeunes ” : pour une autre lecture Goucem Redjimi
La réflexion sur le dispositif “ emplois-jeunes ” vise plusieurs niveaux.
En principe, il devrait mobiliser des acteurs “ naturels ” (le monde associatif)
et “ moins naturels ” (les jeunes) : mais qu’en est-il réellement ? Lire page 97
— L’éducation à la citoyenneté : Villepinte (automne 1997) :
autopsie d’un discours gouvernemental Bernard Bier
Il faut “réintroduire la citoyenneté à l’école”. Cette volonté de réagir à
certaines évolutions, qui se veut en réaction à “ l’air du temps ”,
s’accompagne d’un discours de recentrement sur l’État et paradoxalement
d’une délégitimation du politique. Lire page 111
— Les jeunes et le travail à Bamako :
un rapport différencié selon le genre Bénédicte Kaïl 3
Une enquête sur les pratiques et les discours des jeunes sur l’école et le travail
a ainsi permis de mettre en évidence une évolution, un processus
d’individuation féminine et d’individualisation masculine, qui passe par un
rapport différencié à ces deux institutions. Lire page 125
139 Lire, faire lire 151 Carnet de champs 167 Veille informative
A GORA DÉBATS JEUNESSES #15
SommaireDES JEUNES
EN MOUVEMENTS…
POUR QUOI FAIRE?
Fin 1998 une enquête administrative était lieux éducatifs particulièrement dignes d’inté-
commanditée par le Ministère de la Jeunesse rêt de la part de la collectivité publique. Elles
et des Sports à l’encontre des Scouts constituent un espace d’exercice réel de res-
d’Europe. Il s’agit de clarifier l’utilisation de ponsabilités, d’apprentissage de la vie collec-
fichiers d’adhérents à des fins de propagande tive et des règles qu’elle suppose, de la solida-
par des organisations dans la mouvance de rité humaine. Elles constituent aussi un
l’extrême-droite. espace d’expression des compétences person-
Cette association se revendiquant du scou- nelles, permettent de découvrir le plaisir
tisme traîne derrière elle depuis de nom- d’être ensemble, de participer à un projet
breuses années une réputation de liens avec commun, de s’enrichir mutuellement de ses
les milieux intégristes catholiques et avec des différences. Les organisations de jeunesse
organisations politiques d’extrême-droite, sont depuis longtemps regardées par les édu-
1dont le Front National . Mais, jusqu’à plus cateurs comme d’excellents outils de sociali-
ample informé, rien ne permettait ni dans ses sation juvénile. Elles ont fait leurs preuves
statuts, ni dans ses actions déclarées, de la depuis plus d’un siècle qu’elles complètent
déjuger au regard de sa mission éducative. l’action de la Famille et de l’École. Elles ont,
L’association des Scouts d’Europe dénonçait sans contestation possible, joué un rôle déter-
même l’amalgame qui pouvait être fait entre minant dans le processus d’affirmation et
elle-même et certains de ses membres qui d’émancipation de la jeunesse, tout en s’avé-
peuvent appartenir à d’autres organisations, rant, comme le dit Antoine Prost, de “puis-
voire participer à des manifestations à titre sants facteurs d’intégration sociale”. On leur
“privé”, sans mandat des S.E.. doit d’ailleurs la formation d’une partie des
2La polémique à propos de cette organisa- élites de la nation et l’accès de jeunes peu
4
tion, comme pour d’autres, se cristallise favorisés à des places de responsabilité dans la
autour de sa capacité à participer à la noble conduite des affaires.
mission éducative des enfants et des jeunes. Mais de ces mouvements destinés à la jeu-
Sûrs de leur fait, les S.E. demandent à conti- nesse, aucun n’a été créé par les jeunes eux-
nuer d’être reconnus par l’État et donc de mêmes, ils sont tous l’œuvre de responsables,
pouvoir bénéficier, comme tant d’autres, de la
1 Pour ne citer que lui, Jean-Jacques GAUTHÉ, dans son ouvrage
considération de ses services et d’aides Le scoutisme en France. Inventaire de la bibliographie et des
sources, signale dans une note de bas de page que “nombrepubliques.
d’articles de presse consacrés aux Scouts d’Europe ont été
Les associations de jeunes, et encore plus pendant longtemps extrêmement critiques, les assimilant
totalement aux groupes d’extrême-droite...”.
les mouvements de jeunesse, apparaissent
2 POUJOL, Geneviève, Des élites de société pour demain,
clairement et depuis longtemps comme des Éd. Éres, Paris, 1996.
A GORA DÉBATS JEUNESSES #15
Éditorialéditorial
généralement déjà fortement impliqués dans tout cas c’est à coup sûr une manière de poser
d’autres organisations. Cette réalité doit nous celle de la citoyenneté, dans son acception la
amener à nous interroger sur la place et le plus forte et la plus noble. Convoqué tout à
rôle que les adultes peuvent y tenir. Ils y fait légitimement, l’État dit y jouer un rôle
exercent sans conteste une influence détermi- qui, me semble-t-il, est relativement clair : il
nante en matière d’éducation. Cette possibi- s’agit pour lui, à un premier niveau, de s’assu-
lité d’agir sur le développement des enfants et rer de la sécurité physique, intellectuelle et
des jeunes est tellement évidente que ces morale des jeunes, à un deuxième niveau de
organisations constituent depuis toujours des s’assurer que ces organisations œuvrent glo-
lieux de formation idéologique utilisés par les balement dans l’intérêt des jeunes et de la col-
courants de pensée les plus divers. La plupart lectivité ; à un troisième niveau de favoriser
des organisations religieuses, philosophiques, l’éducation des jeunes et donc d’aider les per-
des partis politiques et même des syndicats sonnes et les associations qui s’y emploient.
ont, ou ont développé à un moment donné, C’est là que doit s’exercer la vigilance répu-
au moins un mouvement de jeunesse. blicaine, mais il faut bien reconnaître que les
Vu sous cet angle, les questions essentielles limites sont parfois particulièrement difficiles
à envisager sont probablement celle du risque à appréhender. Autant l’alerte sera vite don-
de “manipulation des jeunes esprits” et celle née si un lien peut être établi entre un mouve-
de la responsabilité des adultes, de la Société, ment et une organisation sectaire répertoriée,
et particulièrement de l’État, quant au autant il peut se passer du temps pour évaluer
contrôle et à la régulation de ce secteur. Il la situation dans des mouvements moins
peut en effet s’y développer le meilleur et le connus, ayant parfois des cautions a priori
pire. Ainsi, si Le Figaro en date du 4 juillet honorables, comme ce put être le cas cet été
1998 pouvait titrer à propos de la branche d’une association se revendiquant du scou-
musulmane “le scoutisme, outil d’intégration tisme et ayant l’appui d’autorités religieuses.
des jeunes beurs”, en montrant comment à Il peut être difficile, avant d’avoir eu connais-
travers la pédagogie de Baden-Powell les sance de pratiques dévoyées de leurs réfé-
jeunes de banlieues “tentent de retrouver une rences explicites, ou d’avoir pu analyser sur le
identité”, parallèlement La Croix du 5 sep- fond les discours tenus par les responsables
5
tembre 1998 exposait comment “les camps de (au-delà des garanties de façade données
vacances du Hezbollah forment de futurs opportunément aux autorités de tutelle), de
résistants à Israël. Au programme : morale et statuer sur les qualités éducatives d’un mou-
valeurs guerrières”. Si les finalités de ces orga- vement. Les parents eux-mêmes peuvent se
nisations sont explicitement l’intérêt des laisser abuser, parfois sensibles à des discours
jeunes et celui de la collectivité, on voit bien certes atypiques mais qui leur semblent aller
que le débat porte vite sur l’interprétation dans le sens d’une “solide” éducation, telle
que peuvent en avoir les différentes parties et celle qu’ils peuvent regretter ne pas avoir
sur le choix des méthodes à mettre en œuvre trouvé dans l’École ou dans d’autres institu-
pour y parvenir. C’est sans doute une autre tions éducatives. Ainsi, et pour prendre un
manière de poser la question de la laïcité, en exemple classique une nouvelle fois du côté
A GORA DÉBATS JEUNESSES #15
Éditorialdu scoutisme, la référence à Baden-Powell se tion des hommes et des femmes qui feront le
trouve parfois mêlée à d’autres références monde de demain. Quelques organisations ne
moins recommandables. Quand le Commis- défendant pas les valeurs républicaines sont
saire général de l’Association Française des apparues ces dernières années, elles ne doi-
4Scouts et Guides Catholiques (AFSGC) vent pas être confondues avec d’autres, et il
déclare à propos d’activités proposées aux est du devoir de chacun de rendre lisibles les
jeunes : “Les niveaux d’épreuves sont déter- différences. D’autres, souvent de petites asso-
minés en fonction de l’âge des garçons. La vie ciations sans grands moyens, se débattent par-
est une guerre, on est obligé de se battre tous fois dans des problèmes qu’elles ont du mal à
les jours. Dans les grands jeux, on apprend à résoudre et leurs pratiques peuvent en venir
5se battre loyalement...” , on peut s’inquiéter un jour à être en contradiction avec leurs fon-
légitiment de l’action éducative de l’organisa- dements. Celles-ci doivent être aidées, bien
tion dont il a – légalement – la responsabilité. sûr, et il suffit alors bien souvent – à côté des
Aujourd’hui, de nombreuses organisations aides matérielles éventuellement indispen-
semblent redécouvrir les vertus des mouve- sables – de les rappeler à quelques principes
ments de jeunesse et ce regain d’intérêt doit élémentaires qu’il ne s’agit pas de citer tous
motiver notre réflexion. Comme nous l’avons ici. Je terminerai toutefois sur un aspect qui
montré, l’actualité nous donne l’occasion me semble mériter un sort particulier. Si le
d’appréhender la complexité de cette ques- terme de citoyenneté est si galvaudé
tion. La redécouverte de l’intérêt de aujourd’hui, il n’en reste pas moins important
(per)mettre la jeunesse en mouvements, peut qu’elle reste un objectif premier pour tous
s’avérer potentiellement très positive et a ceux et toutes celles qui prétendent avoir un
toute sa place dans un projet social d’éduca- rôle en matière d’éducation. Et je ne pense
tion des plus jeunes à la citoyenneté. Cette pas qu’il soit seulement urgent de “faire de
démarche ne peut alors qu’être encouragée si l’éducation à la citoyenneté” avec les jeunes,
elle permet de compléter la gamme des initia- comme on l’entend et le lit si souvent, mais
tives en direction des jeunes, et tout spéciale- bien de leur permettre d’être vraiment et
ment des plus défavorisés socialement et cul- concrètement citoyens, au quotidien et dans
6
turellement (qu’il ne faudrait pas prendre tous leurs lieux de vie. Ce qui suppose que les
toujours pour les plus inorganisés). Mais adultes acceptent de mettre au débat tout ce
l’État et les citoyens qui attachent quelque qui concerne la vie du groupe, les activités et
prix à la démocratie doivent être vigilants et ce qui les fonde, et acceptent de partager, sans
ne jamais faire l’impasse sur les conditions à démagogie, en évaluant en fonction de l’âge
rassembler pour que ces initiatives contri- des enfants, des circonstances et des expé-
buent réellement et positivement à la forma- riences passées, ce qui est raisonnablement
possible. Bref, ce qui supposerait que chacun
4 À ne pas confondre, bien sûr, avec les Scouts envisage pleinement qu’un mouvement de
et Guides de France.
jeunesse c’est avant tout une république de
5 Déclaration à l’AFP reprise par Le Monde du 2 septembre 1998
dans un article intitulé : “Les petits soldats du scoutisme”. jeunes qui grandit. Olivier DOUARD
A GORA DÉBATS JEUNESSES #15
Éditorialles débats
Illettrisme :
les conditions d’une
seconde chance
1par Gilles ARNAULD
En ouvrant ce survivre dans notre civilisation. De poser aussi
débat, nous étions la question des recours qui s’offrent à ceux qui
bien convaincus cherchent à dépasser ce qui se manifeste de
que le sujet serait plus en plus comme un véritable handicap
difficile. Ce thème social et interroge très directement la capacité
de réflexion est théoriquement universelle pour chaque citoyen
particulièrement chargé d’affectivité. Est-ce de participer au débat démocratique.
parce qu’il nous renvoie à nos propres appren- La question de l’illettrisme nous fut ren-
tissages et reste chargé d’une profonde ambiva- voyée cette année par l’actualité à l’occasion de
lence liée au plaisir de la découverte et à la dif- la réforme du service militaire. L’abandon du
ficulté de l’exercice auquel il a fallu se plier service obligatoire et sa transformation en
durant l’enfance ? Est-ce parce qu’il se rattache “ rendez-vous citoyen ” concernant tous les
au vieux mythe de l’innocence perdue dès lors jeunes d’une même classe d’âge, garçons et
que l’on accède à la connaissance ? Toujours filles, nous fait réfléchir sur un aspect de cette
est-il qu’il a fallu choisir dans l’ensemble des problématique sociale, déterminant à bien des
modes d’accès à la discussion et qu’il nous a égards le repérage et le suivi des jeunes qui ont
paru important, voire essentiel, de ne pas des difficultés à lire et à écrire. C’est bien à tra-
7
ouvrir le débat sur la question stérile des vers les séries statistiques constituées par le
mérites ou démérites supposés de l’École. Ministère de la Défense à travers les tests systé-
Cette interrogation est fort épineuse, il faudra matiques pratiqués pendant les fameux “ trois
bien pourtant la poser mais il paraît indispen- jours ”, à présent disparus, que la réalité de la
sable de s’interroger auparavant sur la réalité situation est apparue tellement massive qu’il a
de l’illettrisme en France aujourd’hui ; indis- fallu l’admettre. Le fait est que, malgré le
pensable aussi de travailler sur la définition de volume écrasant et le savoir-faire impression-
la notion et sur les méthodes de dépistage et nant de “ l’École républicaine ”, nous sommes
d’intervention. De mieux cerner comment un
illettré vit sa situation et trouve ou non les solu-
1 Avec la collaboration de Denis ADAM, Marie-Paule BELMAS
tions toujours bricolées qui lui permettent de et Olivier DOUARD
A GORA DÉBATS JEUNESSES #15
les débatsobligés de constater que 20 % d’une classe de la journée de préparation à la défense. Il
d’âge de jeunes peine à maîtriser les savoirs de faut entendre l’interrogation inquiète de Ben-
base – lire, écrire, compter – qui restent la tolila lancée aux associations dont la vocation
condition et la preuve de la capacité à s’insérer affirmée reste l’éducation populaire et qui ne
socialement. parviennent pas à se mobiliser pour faire face à
Les chiffres deviennent affolants : 20 % de la la demande que leur adressent les pouvoirs
population française c’est environ 12 millions publics.
de personnes... et c’est bien le pourcentage Marc Bessin de son côté nous aide à faire le
avancé par des études de plus en plus conver- point sur les enjeux et les méthodes mises en
gentes. Il est donc indispensable de se mettre œuvre par la Défense dans son action au long
d’accord précisément sur le sens que l’on cours sur ce terrain. Ses limites aussi, qui tien-
donne au terme d’illettrisme. C’est l’objet des nent essentiellement à la difficulté du dialogue
repères et définition de Jean Vogler qui écrit ici entre civils et militaires.
avec l’autorité du GPLI dont les analyses sont Le dossier se ferme sur la présentation de
évidemment incontournables. Ce point de Josée Rimbert d’une action entreprise depuis
départ va nous permettre d’interroger les stra- plusieurs années qui mobilise plusieurs associa-
tégies des personnes concernées. Elles peuvent tions dans des démarches actives et créatives
être voulues et témoignent alors de la capacité utilisant le couple lecture-écriture et s’adres-
d’adaptation et de contournement comme le sant aux jeunes fréquentant des activités de loi-
montre Anne-Valérie Nogard qui décrit le sirs. La démarche mise en œuvre ici ne se veut
recours à l’écrivain public et toute la finesse qui sûrement pas un modèle, mais elle nous
permet malgré tout à certains de ne pas se cou- montre à la fois la détermination et le chaînage
per des démarches administratives, profession- indispensables entre une multiplicité d’acteurs
nelles et sociales Elles restent le plus souvent mobilisés autour de valeurs et de modes
subies, comme le décrit précisément Gilbert d’action partagés, conditions préalables à la
Darsy dans son analyse de l’illettrisme, comme réussite d’une action particulièrement féconde.
source de stratégies comportementales, et ren- On le voit bien, il ne s’agit pas pour Agora
voient majoritairement à des carences psycho- de s’essayer à refaire un exposé de plus, même
8
affectives lourdes. Dans les deux cas ces textes contradictoire, sur l’illettrisme mais bien de
font apparaître la somme de souffrances et le s’interroger sur le phénomène lui-même dans
courage de ceux qui s’efforcent à un moment son actualité et sur les conditions qui pour-
donné de reprendre l’initiative et de se réap- raient permettre à notre société de progresser
proprier ce savoir qui nous paraît pourtant si vers l’éradication de ce fléau social. C’est aussi
naturel. Il était d’autant plus précieux de pou- à partir de ces éléments de travail que l’on peut
voir, le temps d’une interview, faire le point raisonnablement aborder la problématique dif-
avec Alain Bentolila aussi bien sur la nature de ficile des responsabilités des uns dans la persis-
ce savoir et sur les mécanismes qui le sous-ten- tance du phénomène et des capacités des
dent que sur les propositions de remédiations autres à intervenir sur ceux que le système sco-
qui commencent à se normaliser dans le cadre laire/social laisse de côté.
A GORA DÉBATS JEUNESSES #15
les débatsSi l’illettrisme est resté si longtemps un phé- plus et mieux, ceux qui en ont besoin ? Com-
nomène d’une ampleur méconnue et demeure ment se situent les mouvements d’éducation
très largement une réalité scandaleuse, c’est populaire dans ces avancées pédagogiques ? Et
bien parce qu’il symbolise à l’excès sans doute au-delà de cette relation privilégiée avec la mis-
une carence du projet fondamental de l’École sion éducatrice quelle est la réalité de l’inter-
républicaine. Il reste qu’à la marge, pourrait-on vention des associations d’éducation populaire
dire, tellement la disproportion est considé- dans la lutte contre l’illettrisme ?
rable, le mouvement associatif représente une Ce premier axe de questionnement portant
autre dimension de ce projet républicain, une sur l’articulation de l’institution scolaire avec le
autre dimension du projet d’éducation pour mouvement associatif en tant que ferment idéo-
tous. C’est aujourd’hui vers les associations logique, théorique et pratique mais aussi en tant
que se tourne l’État pour prendre le relais de que bonne conscience acquise à peu de frais, ne
son institution fondatrice. Où est la légitimité doit pas faire oublier l’autre dimension de notre
pédagogique, éducative, institutionnelle de ces problématique. Celle-ci doit explorer les situa-
relais de l’action publique ? Comment est-elle tions des personnes et leur inscription dans une
reconnue, établie par ceux-là mêmes qui veu- relation sociale. Que dire de la possibilité que
lent la mobiliser ? Ne faut-il pas voir là l’une l’on s’efforce d’offrir et dont si peu des destina-
des raisons du manque d’enthousiasme des taires s’emparent quand l’individu vit dans un
associations (c’est un euphémisme) à donner milieu déstructuré, dans une indigence cultu-
suite aux appels qui leur sont lancés? relle profonde et un dénuement affectif absolu ?
De nombreuses interrogations restent Est-ce que l’exclusion, la désaffiliation ne
ouvertes à partir de ce dossier. Nous avons sont pas des contextes stérilisant tout projet de
essayé de recenser celles auxquelles nous vie structuré dont une des dimensions, une des
sommes le plus sensibles. conditions d’émergence passe souvent par la
Tout d’abord il paraît indispensable de revi- prise en compte de son illettrisme ? Inverse-
siter le modèle de l’école républicaine pensé au ment, que dire des stratégies d’évitement de
edébut du XIX siècle et sur lequel nous fonc- jeunes gitans par exemple qui refusent de se
tionnons toujours actuellement. Comprendre plier à cet apprentissage tant cette injonction
9
pourquoi il fabrique des illettrés reste un défi sociale leur paraît un bon et sournois moyen de
théorique et pratique urgent à relever. lutter contre leur mode de vie ancestral ?
La notion de discrimination positive prend Enfin, si cette question se situe surtout de par
une réelle consistance et son application au sys- sa composante historique et institutionnelle
tème scolaire permet d’espérer que les enfants, dans le cadre français, il faut se mettre en posi-
qui ne sont pas tous égaux devant ces appren- tion de l’aborder bientôt dans le contexte euro-
tissages, pourront bénéficier de démarches dif- péen. La notion d’éducation tout au long de la
férenciées : les alternatives ; les contre-projets vie nous paraît très proche de celle d’éducation
qui historiquement ont agité l’École, dont les populaire/permanente. Il y a donc intérêt à
courants d’éducation nouvelle, sont-ils repré- imaginer a priori les résonances que cette ques-
sentatifs de cette volonté de prendre en charge, tion de l’illettrisme peut trouver dans ces voies.
A GORA DÉBATS JEUNESSES #15
les débatsAppel à contribution. Consignes aux auteurs.
La revue AGORA débats/jeunesses lance un 4 — Les articles doivent être accompagnés d’un
appel à contribution aux auteurs impliqués et résumé proche de 600 signes (Un signe représente soit
concernés par le champ de la jeunesse (chercheurs un caractère, soit un espace, soit une ponctuation).
en sciences sociales, experts, éducateurs, respon- 5 — Les références bibliographiques sont don-
sables enfance et jeunesse, animateurs, travailleurs nées en respectant la norme suivante, exemple :
sociaux, enseignants...). Livres : BRACHET Ph., Le partenariat de service
Le comité de rédaction et le comité de lecture de public, avec usagers, élus et professionnels, Éd.
la revue, s’engagent à donner leur accord pour la L’Harmattan, Paris, 1994.
publication des textes, en fonction d’une apprécia- Revues : DUBET F., « L’étudiant en Université
tion commune sur le fond et la forme et peuvent être de masse », Revue Française de Sociologie, n° XXXV-
amenés à effectuer des corrections, afin d’harmoni- 4, oct-déc. 1994, pp. 511-532.
ser au mieux les thèmes de réflexion débattus pour 6 — Toutes les notes sont ramenées en bas de
les prochains numéros. Nous vous rappelons que le page, et numérotées sur l’ensemble de l’article. Elles
contenu des articles n’engage que les auteurs. ne doivent comporter ni tableau, ni graphique, être
Ainsi, si vous souhaitez nous faire part d’articles et le plus succinct possible, et ne pas dépasser 4 lignes.
si vous désirez publier vos textes, vos travaux de 7 — Les tableaux et graphiques sont respective-
recherche et analyses relatifs à ce domaine, nous ment regroupés en fin d’article, numérotés séquen-
vous conseillons de suivre les principes de mise en tiellement en chiffres décimaux et appelés dans le
forme détaillés ci-après, avant l’envoi définitif de texte à l’endroit où ils doivent être insérés. La
votre contribution, au secrétariat de la revue. légende des graphiques et les titres de tableaux doi-
vent être clairement indiqués à l’aide de motifs dis-
Consignes pour la présentation des textes : tinctifs (hachures, quadrillage...).
1 — Les articles proposés doivent être remis sous 8 — Expliciter les sigles, donner les citations en
forme dactylographiée en quatre exemplaires, avec français dans le corps de l’article avec renvoi du
une marge suffisante sur tous les côtés, à interligne texte en langue d’origine en note de bas de page,
1,5 et mentionner les nom, prénom, adresse et qua- fournir les sources des données utilisées.10
lité de l’auteur, ainsi que le nom de l’organisation à 9 — L’article devra être accompagné d’une notice
laquelle il est rattaché et le n° de téléphone et Fax où bibliographique orientée qui permettra à la revue de
l’on peut le joindre. rédiger un court texte de présentation de l’auteur;
2 — Joindre à cet envoi, vos textes sur disquette cette notice doit être contenue dans la disquette.
3’’ 1/2 HD (format RTF, ou Word sous Macintosh 10 — Adresser vos contributions au secrétariat de
de préférence) sans spécificité de caractères (titres et la revue AGORA débats/jeunesses,
sous-titres en minuscules). à l’INJEP, Parc du Val Flory,
3 — La longueur des articles est arrêtée à 29 000 9-11, rue Paul Leplat, 78160 Marly-Le-Roi.
signes environ, (hors notes, références et gra- Tél.: 01 39 17 27 42. Fax : 01 39 17 27 65.
phiques), soit 9 pages de revue. e-mail : agora @ injep.fr
A GORA DÉBATS JEUNESSES #15
les débatsles débats
La lutte contre
l’illettrisme: repères
par Jean VOGLER
Jean Vogler L’illettrisme est un fait social, officielle-
chargé de mission ment reconnu dans notre pays depuis 1984 :
au Groupe c’est en effet le 11 janvier de cette année là,
permanent de lutte que le gouvernement prend des mesures
contre l’illettrisme “ pour lutter contre l’illettrisme ”. Parmi
Ministère de celles-ci figure la publication du rapport du
l’emploi et de la Solidarité (GPLI) Mission groupe de travail qui avait été constitué sur
1interministérielle ce sujet et la création du Groupe Permanent
9-11, rue Georges Pitard 75740 Paris de Lutte contre l’Illettrisme (GPLI), mission
Tél. : 01 53 68 78 01 interministérielle rattachée aujourd’hui au
Ministère de l’Emploi et de la Solidarité et
Longtemps ignoré ou occulté dans une société chargée d’impulser et de coordonner l’effort
où la scolarité est obligatoire depuis un siècle, national en vue d’apporter des solutions à ce
la persistance de l’illettrisme a été officiellement problème.
reconnue par le gouvernement français en Cette reconnaissance officielle intervenait
1984. Mais l’illettrisme renvoie à une réalité bien dans un environnement national et interna-
distincte de l’analphabétisme et il est essentiel tional déjà quelque peu sensibilisé. En effet,
de bien cerner la définition fonctionnelle de la après la période euphorique des Trente glo-
notion pour éclairer les questions, politiquement rieuses durant lesquelles la question de
11
incontournables, du repérage statistique et de l’analphabétisme ne se posait plus, des tra-
l’évaluation. vailleurs sociaux, des associations, avaient
signalé l’existence, ici et là, de personnes en
difficulté avec la langue écrite. Le
17 novembre 1977, à l’occasion de son ving-
tième anniversaire, le Mouvement ATD
Quart Monde avait lancé une campagne sur
le thème de l’illettrisme, sous forme de défi :
1 ESPÉRANDIEU, Véronique, LION, Antoine, BENICHOU, Jean-Pierre,
Des illettrés en France, La Documentation française, 1984.
A GORA DÉBATS JEUNESSES #15
Repères et définitions“ Que dans dix ans, il n’y ait plus un seul illet- riences, ces travaux, parmi lesquels ceux de
tré dans nos cités ; que tous aient un métier en mouvements d’éducation populaire, comme
main ; que chacun qui sait apprenne à celui qui “É ducation et Culture ”, explicitement cité
2ne sait pas ” . dans le rapport.
Les organisations internationales avaient D’emblée, pour traiter de l’illettrisme,
également commencé à se préoccuper de la étaient posées les questions cruciales de la
question. En 1979, la Commission de la jeu- définition, du dénombrement, de l’évalua-
nesse, de la culture, de l’éducation, de l’infor- tion. Elles se posent encore aujourd’hui ;
mation et des sports du Parlement européen c’est pourquoi il peut être utile de fournir
avait adressé un questionnaire sur l’analpha- quelques repères susceptibles d’éclairer le
bétisme aux pays membres. Un rapport sur débat sur ces trois points.
ce sujet avait été présenté au Parlement euro- Définir
3péen en 1982 . Parallèlement, l’UNESCO Pour parler de la connaissance qu’une per-
s’était intéressé à l’analphabétisme dans les sonne a de la langue écrite, le français dispose
pays industrialisés : en 1982, sa revue Perspec- de deux mots racines : alphabet et lettre.
tives consacrait un numéro entier aux cam- * Ceux qui ne connaissent pas l’alphabet
pagnes d’alphabétisation ; à côté d’articles sont qualifiés d’analphabètes (adjectif et sub-
relatant des expériences du Tiers-Monde, stantif).
figurait un article évoquant l’alphabétisation Ceux qui le connaissent pourraient être
d’adultes anglais. qualifiés d’alphabètes, mais ce mot n’existe
En France, la préoccupation causée par la pas en français ; on les dit alphabétisés. Tout
persistance de la pauvreté à la fin des années le monde sait cependant que cela ne suffit pas
soixante-dix avait rencontré le problème de pour faire un bon lecteur.
l’illettrisme. Ainsi, le Rapport contre la préca- Ceux qui ne connaissent pas les lettres
rité et la pauvreté indiquait “ qu’il est avéré (de l’alphabet) sont qualifiés d’illettrés (adjec-
qu’une fraction non négligeable de la popula- tif et substantif), en ce sens illettré est donc
tion adulte ne maîtrise pas la lecture et l’écri- synonyme d’analphabète.
ture et connaît, de ce fait, un préjudice impor- Ceux qui connaissent les lettres sont qua-
12 4tant ” . lifiés de lettrés ; mais il ne s’agit pas alors des
En 1984, le terrain n’était donc plus vierge lettres de l’alphabet ; il s’agit des lettres au
(cela s’entend évidemment pour un cercle sens de “ avoir des lettres ” ; on est dans le
restreint et non pour l’opinion publique en domaine de la “ culture cultivée ”.
général) et les auteurs du rapport se sont * Quant au suffixe isme, ajouté à alphabet
d’ailleurs appuyés sur ces acteurs, ces expé- ou lettre, il marque le glissement de ce qui est
l’attribut d’une personne à un problème, un
phénomène social. On trouve ainsi analpha-2 “ Le Défi du Quart Monde ”, Rapport moral, 1979.
3 VIEHOFF, Phili, “ Rapport sur la lutte contre l’analphabétisme ”, bétisme et illettrisme (qui étaient originelle-
Parlement européen, avril 1982.
ment synonymes, mais qui ne le sont plus),
4 OHEIX, Gabriel, “ Contre la précarité et la pauvreté, 60
propositions ”, février 1981. sur le versant du manque. À l’opposé, alpha-
A GORA DÉBATS JEUNESSES #15
Repères et définitionsbétisme est employé au Québec et pas en prendre en charge au nom de la justice
France ; et lettrisme est un mot non dispo- sociale. L’alphabétisation (fonctionnelle)
nible, puisqu’il désigne déjà un courant litté- devient ainsi “ la lutte contre l’illettrisme ”, et
raire. En somme, sur ce point, la France est non l’éducation ou la formation de base ou
en déficit d’antonyme. générale, ou l’éducation populaire, ou la for-
Le choix de “ illettrisme ” en France mation permanente... Dans ce cas, on a
Politiquement, le mot est popularisé à par- davantage besoin du mot qui désigne un
tir de 1984, à la publication du rapport Des manque que de celui qui désigne des compé-
illettrés en France et l’installation du GPLI. tences pleines. Et, pour éviter de stigmatiser,
Mais, il avait été utilisé avant par le Mouve- il est préférable de désigner un
ment ATD Quart Monde qui avait explicité “ phénomène ”, un état général et non une
son choix de la façon suivante. personne. Celle-ci ne devra plus être dite
“ Le Mouvement (ATD Quart Monde) a illettrée, mais “ en situation d’illettrisme ”.
choisi d’utiliser le terme “ illettrisme ”, celui L’Unesco et “ l’analphabétisme fonction-
d’analphabétisme ayant une connotation très nel ”
péjorative pour les adultes du Quart Monde. Longtemps l’Unesco ne s’est préoccupé
Par ailleurs le terme “ alphabétisation ” a été que des problèmes d’analphabétisme dans les
abandonné, n’évoquant trop souvent que pays du tiers - monde. L’organisation com-
l’action entreprise avec des travailleurs immi- mence à s’intéresser aux pays développés au
6grés. Une situation ignorée exige un vocabu- début des années quatre-vingt . Elle y
laire nouveau, fût-ce au prix d’un barba- applique ses définitions et notamment la dis-
5risme. ” tinction entre analphabétisme et analphabé-
Au moment de la rédaction du rapport en tisme fonctionnel.
1984, c’est ce choix qui a été suivi. S’est donc *D éfinition de 1960 : “ Est fonctionnelle-
instauré : ment analphabète toute personne incapable de
- un glissement sémantique du mot illettré lire et d’écrire, en le comprenant, un exposé
(qui cesse d’être synonyme d’analphabète) ; simple et bref de faits en rapport avec sa vie
-l ’officialisation du néologisme illettrisme ; quotidienne ” (Conférence mondiale pour
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- donc du problème social ainsi désigné et l’éducation des adultes de Montréal).
de la volonté politique de lutter contre ; * Définition de 1978 : “ Est fonctionnelle-
- la “ précaution ” de ne pas stigmatiser la ment alphabétisée toute personne capable
partie de la population (souvent appelée d’exercer toutes les activités pour lesquelles
public(s)) concernée, tout en la distinguant l’alphabétisation est nécessaire dans l’intérêt
des analphabètes, des immigrés et des “ non- du bon fonctionnement de son groupe et de sa
illettrés ”. communauté et aussi pour lui permettre de
L’enjeu se situe dans le champ du social :
reconnaître publiquement un déficit
5 Mouvement ATD Quart Monde, Rapport moral, 1979.
social/culturel, le faire connaître à l’opinion,
6 e4 Conférence internationale sur l’éducation des adultes,
faire savoir que les pouvoirs publics vont le Paris, 1985.
A GORA DÉBATS JEUNESSES #15
Repères et définitionsni facile, et qui évi-Est (…) analphabète toute personne incapable de
tent et/ou appréhen-
lire et d’écrire, en le comprenant, un exposé simple dent ce moyen
d’expression et deet bref de faits en rapport avec sa vie quotidienne.
communication ”.
continuer à lire, écrire et calculer en vue de son La “ littératie ” selon l’OCDE : l’enquête
propre développement et de celui de la commu- internationale sur l’alphabétisation des adultes
nauté ”. (EIAA)
À une logique de fonctionnement dans la En 1994, est organisée, sous l’égide de
vie quotidienne succède une logique de déve- l’OCDE, une vaste enquête visant à évaluer
loppement personnel et de participation à la les savoirs (ou plus exactement le niveau de
vie de la cité. Différence considérable ! littératie) des adultes dans les pays industria-
Définition de l’illettrisme en France lisés. Sept pays ont participé à l’enquête :
En 1984, les auteurs du rapport Des illet- l’Allemagne, le Canada, les États-Unis, les
trés en France, parmi ces deux définitions de Pays-Bas, la Pologne, la Suède, la Suisse. Les
l’Unesco, ont délibérément choisi la plus résultats ont été publiés dans Littératie, Éco-
ancienne comme définition du nouveau nomie et Société, édité par l’OCDE en 1995,
vocable illettrisme. Il est vrai que le choix de en anglais et en français.
la seconde aurait impliqué un niveau si exi- Ils permettent de classer la population en
gent de formation que le nombre potentiel cinq niveaux de littératie. Il ne s’agit donc
des personnes concernées risquait d’être sin- plus ici d’un système binaire
gulièrement élevé... (analphabète/alphabétisé ou illettré/lettré),
La dernière définition donnée par le GPLI mais d’un système de distribution statistique
en 1995, plus précise et plus explicative, reste de la population en cinq catégories selon
d’ailleurs dans la continuité de ce choix : “ Le leurs niveaux de compétences.
GPLI considère comme relevant de situations * Le rapport de l’OCDE comporte deux
d’illettrisme, des personnes de plus de seize ans, définitions de la littératie :
ayant été scolarisées, et ne maîtrisant pas suffi- - “ Utiliser des imprimés et des écrits néces-
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samment l’écrit pour faire face aux exigences saires pour fonctionner dans la société,
minimales requises dans leur vie profession- atteindre ses objectifs, parfaire ses connais-
nelle, sociale, culturelle et personnelle. Ces per- sances et accroître son potentiel. ”
sonnes qui ont été alphabétisées dans le cadre - “ La littératie se définit ici comme les capa-
de l’école, sont sorties du système scolaire en cités de lecture et d’écriture que les adultes uti-
ayant peu ou mal acquis les savoirs premiers lisent dans leur vie quotidienne, que ce soit au
pour des raisons sociales, familiales ou fonc- travail ou dans la collectivité. Dans sa dimen-
tionnelles, et n’ont pu user de ces savoirs et/ou sion sociale, la littératie inclut le rapport entre
n’ont jamais acquis le goût de cet usage. Il les individus et l’application qu’ils font de
s’agit d’hommes et de femmes pour lesquels le leurs capacités au sein de la société et, dans sa
recours à l’écrit n’est ni immédiat, ni spontané, dimension individuelle, les processus de traite-
A GORA DÉBATS JEUNESSES #15
Repères et définitionsment de l’information dont se sert la personne - Le quatrième sens comporte un élargisse-
dans sa vie quotidienne à l’égard de la lecture ment à tout champ de compétence (par
7et de l’écriture. ” exemple, “ computer literacy ” ou “ media
* Comparées à celle de l’UNESCO de literacy ”).
1978, ces définitions se révèlent très proches : - Le cinquième fait de “ literacy ” un équi-
dans les deux on retrouve la fonctionnalité et valent de “ ideological literacy ”, c’est-à-dire,
le développement ; mais l’une a une connota- dans la logique de Paulo Freire, une stratégie
tion plus économique (objectifs, potentiel) et de libération qui enseigne, par et au-delà la
l’autre plus humaniste. lecture des mots, à lire le monde.
* On peut comparer également ces défini- Il apparaît que l’OCDE privilégie les trois
tions à l’acception actuelle de la notion de lit- premiers sens, dans une logique utilitaire, de
tératie dans l’univers de la recherche améri- développement économique.
caine Face à ce nouveau terme de littératie, on
Ainsi, le dictionnaire édité en 1981 par peut se demander si, en France, les acteurs
l’IRA (International Reading Association) de la lutte contre l’illettrisme auraient avan-
sous le titre Dictionary of Reading, et qui tage à l’adopter de préférence à illettrisme. Il
s’appelle aujourd’hui The Literacy Dictionary, est vrai qu’il se dégage aujourd’hui un quasi
depuis sa réédition en 1995, indique consensus sur l’aspect stigmatisant et réduc-
d’ailleurs l’impossibilité de donner à “ lite- teur des mots illettré et même illettrisme, au
racy ” une définition simple qui ferait l’una- point que beaucoup cherchent à le contour-
nimité. Les auteurs proposent cinq sens. ner dans leurs discours. Mais serait-il beau-
- Le sens premier est celui de savoir lire. coup moins stigmatisant de qualifier
- Le second, indique un niveau de base du quelqu’un du “ niveau 1 de littératie ” ?
savoir lire et écrire, nécessaire à définir pour “ Illettrisme ” a l’avantage de mettre l’accent
pouvoir le comparer à des niveaux plus éle- sur une réalité en terme de manque, de défi-
vés ; se trouve ainsi introduite l’idée que la cit, due à un dysfonctionnement social et, par
“ literacy ” est un continuum et non pas une conséquent, de mettre en exergue la respon-
capacité que l’on possède ou non dans sabilité de la collectivité.
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l’absolu. La notion de littératie a le mérite de mettre
- Dans un troisième sens, “ literacy ” ren- l’accent, non sur des manques, mais sur des
voie aux définitions successives produites par compétences acquises à un certain niveau ;
l’UNESCO en 1962 et 1978 qui élargissent la elle a de ce fait une connotation plus positive.
signification au calcul mais, surtout, la Par ailleurs, sur un plan statistique, comme
contextualisent en fonction des besoins en un les niveaux de littératie sont définis en terme
temps et un lieu donnés (une sorte de savoir de compétences, il est possible d’effectuer
minimum pour une société donnée, donc un des mesures plus précises.
savoir évolutif). Lors des discussions qui ont eu lieu à
l’occasion de l’un des séminaires de l’Univer-
7 Rapport OCDE, “ Littératie, Économie et Société” , 1995. sité d’été de Lille, les participants se sont
A GORA DÉBATS JEUNESSES #15
Repères et définitionsmontrés très partagés sur cette question. ment reconnus ; or tel n’est le cas ni pour l’ex
Mais, au fur et à mesure de la discussion, on DFEO ni pour l’actuel CFG auxquels est
a pu observer une évolution plutôt favorable déniée la valeur d’indicateur de SMIC cultu-
au terme littératie. À suivre donc... rel, notamment par les employeurs. Impasse.
Compter On peut se tourner alors vers les diplômes
L’évolution récente du nombre des anal- professionnels et considérer comme illettrés
phabètes en France est bien connue, grâce ceux qui, ayant quitté le système éducatif, ne
aux statistiques de l’Éducation nationale et sont en possession d’aucun diplôme général
de l’Armée. ou professionnel (40 % de la population a un
S’agissant des illettrés, l’évolution numé- niveau inférieur au CAP d’après la loi contre
rique est plus difficile voire impossible à les exclusions).
construire, faute de définition univoque de On pourrait aussi se référer à une évalua-
l’objet à mesurer. tion standardisée des compétences de la
On pourrait ainsi définir comme illettrés population (à partir d’un échantillon statisti-
ceux qui n’ont pas atteint le seuil d’un certain quement représentatif, par exemple) ; il fau-
SMIC culturel attesté par un examen natio- drait alors définir un niveau-seuil de compé-
nal. Avant la généralisation de l’accès à tences en deça duquel on repérerait les sujets
l’enseignement secondaire, le certificat illettrés. Un tel dispositif n’existe pas en
d’études primaires certifiait que “ ce qu’il France. Il est à noter toutefois que les tests de
n’était pas permis d’ignorer ” était acquis. lecture que l’armée fait passer aux appelés,
Ceux qui ne l’obtenaient pas pouvaient donc, depuis 1990, vont dans ce sens. Mais, ils ne
selon ce critère, être qualifiés d’illettrés (un concernent que la lecture (du déchiffrement
peu plus de la moitié d’une classe d’âge en de mots isolés à la compréhension du sens
1930). Après 1959 et la prolongation de la général d’un texte simple et court) et se limi-
scolarité obligatoire jusqu’à 16 ans, ce point tent à une partie non représentative de
de repère se brouille. Si on peut alors raison- l’ensemble de la population française (les
nablement considérer que l’examen de fin de jeunes hommes accueillis dans les centres de
collège, dans ses différentes dénominations sélection depuis 1990). L’enquête internatio-
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(BEPC, brevet, brevet des collèges), remplace nale de l’OCDE sur l’alphabétisation des
le certificat de fin d’études primaires, on adultes (cf. ci-dessus), bien plus complète,
constate en même temps que ce dernier per- correspondrait mieux à cette approche. Mais,
dure quelques années et que d’autres exa- pour l’instant, la France ne participe pas à
mens sont créés (diplôme de fin d’études cette opération.
obligatoires, certificat de formation générale), Dans les deux cas évoqués ci-dessus, l’illet-
en particulier pour ceux des élèves qui trisme se définirait par rapport à une norme
n’accèdent pas en fin de troisième. On pour- préétablie et suffisamment stable pour per-
rait alors songer à qualifier d’illettrés ceux mettre des comparaisons dans le temps et
qui n’obtiennent aucun de ces diplômes. l’espace. Tel n’est pas, à ce jour, l’option
Encore faudrait-il que ceux-ci soient sociale- prise en France : à partir du moment où il est
A GORA DÉBATS JEUNESSES #15
Repères et définitionsdonné de l’illettrisme une définition fonction- Évaluer
nelle, en référence à une inadéquation persis- Évaluer consiste à comparer les résultats
tante des compétences de communication d’une action aux objectifs initiaux de cette
écrite par rapport aux exigences d’une situa- action : il faut donc des objectifs, une action
tion donnée, la norme devient aussi variable et des résultats mesurables.
que la diversité des situations et des compé- On peut considérer que, dans la lutte
tences qu’elles requièrent. Dès lors, toute contre l’illettrisme, trois formes d’évaluation
mesure statistique n’a elle-même de sens que sont à considérer, selon leur objet :
dans une situation donnée, sur des compé- - l’évaluation des savoirs des apprenants,
tences définies, et toute tentative de dénom- avant, pendant et après la formation ;
brement exhaustif est nécessairement vouée à - l’évaluation de l’action de formation ;
l’échec. - l’évaluation de la politique mise en place
Il conviendrait d’ailleurs d’inscrire cette localement ou nationalement.
remarque dans une problématique plus géné- L’évaluation des apprenants
rale, celle de la nécessité d’une approche C’est la forme d’évaluation la plus répan-
nouvelle du social. Pierre Rosanvallon due. Elle est de type formatif, c’est-à-dire
montre ainsi que les “ exclus ” “ ne consti- qu’elle s’efforce de dresser un bilan des
tuent pas des populations au sens traditionnel acquis et de le comparer avec ce qui est à
de l’action sociale. Les individus concernés ne acquérir dans le projet de formation.
sont pas non plus un groupe au sens sociolo- L’apprenant est associé à son évaluation, afin
gique. Ils ne font que partager un certain profil de lui faire prendre conscience du niveau de
d’ordre biographique, leurs vies ont épousé des ses compétences, de l’itinéraire d’apprentis-
trajectoires qui présentent une certaine homo- sage qu’il a suivi et de celui qui lui reste à
logie : succession identique de ruptures sociales parcourir. Cette prise de conscience est par-
ou familiales, même type de décrochages pro- tie intégrante de l’apprentissage.
fessionnels. Ce sont les “ formes ” de leur his- Il existe une variété de méthodes et d’outils
toire et pas les caractéristiques socioprofession- appropriés à ce type d’évaluation. L’effort à
nelles qui les rapprochent. C’est pourquoi ils poursuivre réside plutôt dans la formation des
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ne constituent ni une communauté sociale ni formateurs, pour rendre ces derniers aptes à
un groupe statistique... Cela n’a aucun sens mettre en œuvre de telles pratiques avec, à la
d’essayer d’appréhender les exclus comme une fois, pertinence et économie d’énergie. Le
catégorie. Ce sont les processus d’exclusion programme de recherche du GPLI renseigne
qu’il faut prendre en compte... Il ne sert donc sur ces pratiques (répandues, mais artisanales)
10pas à grand-chose de “ compter ” les exclus. et indique des pistes à suivre .
Cela ne permet pas de les constituer en objet
8d’action sociale. ” Cette conception est 8 ROSANVALLON, Pierre , La nouvelle question sociale, Seuil, 1995.
9 9aujourd’hui largement partagée . La question Cf. par exemple : “ Exclus et exclusions ”, Commissariat
général du Plan, 1992 ; “ Précarité et risque d’exclusion enstatistique doit donc être dépassée, relativisée
France ”, Rapport du CERC, 1993).
10et, en tout cas, ne pas entraver l’action. Cf. Danrey, Denhière, Leclercq, Lenoir.
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Repères et définitions