Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 30,00 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Introduction à une Sociologie de la Formation

De
550 pages
Ce second volume fait parcourir les évolutions significatives de la formation, du milieu des années cinquante au milieu des années quatre-vingt-dix : de la promotion sociale à l'entreprise qualifiante en passant par la loi de 1971.
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Orientation et information professionnelles des adultes

de CEDEFOP-EUROPEAN-CENTRE-FOR-THE-DEVELOPMENT-OF-VOCATIONAL-TRAINING

INTRODUCTION À UNE SOCIOLOGIE
DE LA FORMATION
Les évolutions contemporainesCollection Éducation et Formation
Recherches - Eludes -Pratiques
dirigée par Michel Bernard
Plus que jamais, l'éducalion et la formation sont devenues une ardente obligation tant
pour l'individu que pour la société. Il reste que les questions relevant de ce champ sont
complexes. Elles exigent des contribulions variées tant pour l'analyse, l'explication, la
compn.:hension et l'aclion.
Cette collection se caractérise en particulier par les aspects suivants:
;I -Elle s'inscrit dans une perspective d'éducation pennanente
2 - Elle se situe ~ l'interface de deux versants:
- proposer des savoirs pluridisciplinaires orientés vers l'éducation et la fonnation ;
_
contribuer aux orientations praxéologiques pour optimiser les action dans ce champ;
3 - Si sa perspective initiale est francophone, elle vise progressivement une prise en
considération d'apports internationaux;
_
~ Dans sa variété elle se propose d'être à la fois un carrefour, un lieu de débat, une
contribution ~ la conception et à l'engagement de nouveaux passages tant pour la
recherche que pour l'action,
Éducation et Fonnation comprend cinq séries :
.Références: il s'agit de livres d'au moins 220 pages qui constituent sur une question
donnée et dans un domaine donné des ouvrages de références,
.Guides: il s'agit de livres de 100 à 180 pages environ, destinés à devenir des guides
appréciés pour produire sa fonnation.
.Thèses et travaux universitaires: il s'agit de documents de 100 à 400 pages environ
résultant de travaux mémoire, étude, recherche, thèse, habilitation à diriger
des recherches et présentés globalement dans leur version initiale,
.Politique et Gestion: ces textes d'au moins 150 pages proposent des contributions
majeures d'abord centrées sur l'enseignement supérieur mais aussi plus largement sur
l'ensemble du système éducatif.
.Penser l'Agir: chaque année, cette série publiera un à trois ouvrages valorisant des
analyses de conceptions, de pratiques et d'enjeux articulant le penser et l'agir en
éducation et formation.
Comité d'orientation -1998 :
Michel Bataille (Toulouse)
Rocio Amador Bautista (Mexico)
Michel Bernard (Paris II)
Marie Ouro (Dijon)
Chrisliane Eleve <INRP)
Jean Hassenforder (INRP)
Pierre Laderriere (OCDE)
Philippe Marton (Quebec)
Georges Vigarello (paris V)Yves PALAZZESCHI
,
INTRODUCTION A UNE SOCIOLOGIE
DE LA FORMATION
Anthologie de textes français
1944-1994
Les évolutions contemporaines
L'Harmattan L'Harmattan Inc.
5-7. rue de l'École Polytechnique 55. rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9@ L'Harmattan, 1998
ISBN: 2-7384-6926-4INTRODUCTION À LA PÉRIODISATIONLe milieu des années cinquante est donc le départ d'une nouvelle dynamique pour la
formation postscolaire. L'émergence des concepts éducation permanente et fonction
formation en est l'expression. On a vu comment par eux la formation tend à quitter son
statut d'activité palliative pour prendre celui d'activité structurelle. C'est ce que nous
avons appelé le mouvement de banalisation de la formation, c'est-à-dire que
tendanciellement la participation à une activité de formation postscolaire n'est plus due à
un accident de l'histoire individuelle: c'est un possible, voire un probable, statistiquement
et culturellement admis. Si cette banalisation met plusieurs dizaines d'années pour
s'achever, si la bipolarisation éducation permanente/formation professionnelle continue ne
s'affiche clairement qu'au début des années soixante-dix, dès le milieu des années
cinquante l'accroissement des réalisations est sensible et les orientations de la formation
s'affirment. Nous avons esquissé dans la partie précédente les raisons de ce
développement: les transformations technologiques, économiques, socio-professionnelles
et socio-culturelles qui marquent une rupture avec les modalités plutôt traditionnelles qui
avaient caractérisé l'urgence de la reconstruction.
Le développement, à partir de 1955, se fait par palliers. Il est devenu classique de
distinguer trois étapes dans cette histoire contemporaine de la formation. C'est Claude
Dubar* qui le premier a proposé une périodisation qui sert aujourd'hui de référence. C'est
donc à partir de ses travaux que nous avons structuré ce parcours historique, même si nos
recherches nous ont amené à déplacer parfois les bornes qu'il avait proposées.
L'histoire récente de la formation se lit ainsi en trois périodes composées autour d'un
ensemble de caractéristiques suffisamment convergentes, dans les discours et dans les
pratiques, pour qu'on puisse reconstruire trois unités conceptuelles significatives. C'est le
caractère dominant des fonctions que remplit alors la formation qui sert de discriminant et
qui suggère, pour chacune des périodes, sa dénomination.
Deux remarques doivent auparavant relativiser cette construction.
Primo: la focalisation sur une fonction dominante que remplit la formation sur une
période particulière ne doit pas faire occulter les autres réalisations, qui, quoiqu'alors
moins discourues, existent. Il y a en fait diversité de réalisations dont ne rend pas compte
le choix d'une dénomination par la mise en avant de la fonction dominante.
Secundo: cette périodisation indique par obligation des bornes, mais il ne faut lire
celles-ci que comme des datations de variation de dominance. Les conceptions et surtout
les pratiques concernées ont existé dans les périodes antérieures et perdurent, moins
mises en avant, dans les périodes suivantes.
Il est d'autant plus important de conserver à l'esprit le sens de ces remarques que
l'exercice même de l'anthologie de textes, par nécessité de choix, renforce les effets
trompeurs d'une périodisation trop schématique. C'est pourquoi nous avons porté une
attention particulière à illustrer, à chacune des périodes, la vitalité et la diversité des
réalisations ne participant pas de la fonction dominante.
L'intérêt évident d'un travail de classification, de périodisation et de dénomination est
la mise en visibilité du sens des évolutions. L'hypothèse générale de cette introduction à
une sociologie de la formation - l'histoire contemporaine de la formation postscolaire est
l'histoire de la dominance progressive de la conception de la sphère du travail, (la
formation comme production de compétences), sur la conception de la sphère éducative
et culturelle, (la formation comme développement culturel et développement de la
citoyenneté) - est un fil d'Ariane utile. Cette hypothèse aide à lire rétrospectivement le
Claude DUBAR, «La formation continue en France et ses sociologues <1960-1980)., Éducation*
permanente n068, juin 1983, pp. 51-82.
9sens des débats et des innovations. Elle peut également aider à repérer comment les
institutionnalisations, en particulier d'ordre législatif, de chacune de ces périodes
s'inscrivent comme autant de contributions d'étape à un processus historique que l'on
peut qualifier.
Quelles sont ces fonctions dominantes et successives de la formation, et sur quelles
périodes?
Première période, 1955-1965 : vers la société promotionnelle
Sur la deuxième partie des années cinquante, c'est autour de l'association
formationpromotion que se structurent la réflexion, les initiatives législatives, les créations
institutionnelles et les réalisations significatives.
Cette période est marquée par une production législative importante: la loi sur la
promotion sociale de 1959. On a souvent fait partir de 1959 cette période. Nos
recherches nous ont amené à constater que la centration sur le couple
formationpromotion était préalable. Cette loi a en fait reconnu, avalisé et impulsé cette centration.
Cette période a une fin, illustrée par le constat de l'échec de la politique de promotion
sociale - la formule est tout à fait officielle - au milieu des années soixante.
Deuxième période: 1966-1976/1982 : vers la société éducative et
l'entreprise formatrice
Cette période a un départ parfaitement repéré: la loi programme sur la formation
professionnelle de 1966. Cette loi tire les leçons de l'échec de la politique de promotion
sociale et fait basculer la France dans un tout autre modèle organisationnel: la formation
s'inscrit dans le droit du travail, et l'entreprise prend le rang de principal financeur de la
formation de la population salariée.
La production réglementaire importante de cette période est l'accord
interprofessionnel sur la formation et le perfectionnement de 1970, et la loi portant
organisation de la formation professionnelle continue dans le cadre de l'éducation
permanente du 16 juillet 1971. Le droit de la formation est refondé.
On a souvent indiqué 1971 comme le point de départ de cette période. C'est oublier
l'importance de la loi de 1966 : c'est elle qui institue les principes politiques de cette
nouvelle donne organisationnelle, l'accord de 1970 et la loi de 1971 en établissent les
modalités. Cette nouvelle donne organisationnelle ouvre un nouveau développement très
ambivalent. Des conceptions et des réalisations diverses coexistent et se multiplient au
nom du développement de la formation professionnelle continue et au nom de l'éducation
permanente, les deux termes de l'intitulé de la loi de 1971. C'est la période de tous les
possibles.
Cette dimension heuristique survit mal aux évolutions structurelles de l'économie à la
fin des années soixante-dix. L'enjeu économique impose un recentrage. La formation entre
alors de façon progressive et peu spectaculaire dans une autre phase.
Troisième période: 1976/1982-1994 : vers l'entreprise qualifiante
La transition d'avec la période précédente n'est pas spectaculaire. C'est une
convergence de signes plus que de véritables événements déclencheurs qui permettent
d'affirmer l'émergence de nouvelles dominantes. Parmi ces signes, deux peuvent être
pointés: 1976, l'accrochage des pOlitiques publiques de formation à la politique de
l'emploi et le début du remodelage du droit; 1982, "accroissement substantiel des
dépenses de formation des entreprises et l'achèvement de ce remodelage.
Ces remodelages, par les accords de 1976 et 1982 et les lois de 1978 et 1984,
liquident les ambivalences de "accord de 1970 et de la loi de 1971 au profit d'une
conception de la formation majoritairement au service des organisations de travail. Les
discours idéologiques et méthodologiques formalisent cette conception. Les pratiques,
quoique contrastées, la confirment.
C'est à l'examen et l'illustration de ce parcours historique qu'est consacré ce volume.
10PREMIÈRE PARTIE
1955 - 1965
VERS LA SOCIÉTÉ PROMOTIONNELLEPremière partie
1955-1965
VERS lA SOCIÉTÉ PROMOTIONNEllE
Introduction 13
Chapitre I : 1955-1958 : La montée en puissance 15 Il: 1959-1961 : Avec l'avènement de la Cinquième République. la
production législative et l'affirmation de la politique de promotion sociale 31
Les positions syndicales 43
Les critiques 54
Chapitre III : L'installation du doute 61
Chapitr~ IV : Les réalisations au nom de la promotion sociale 71
A l'Education nationale 72
Au ministère du Travail 77
Dans l'industrie 79
Dans l'agriculture 89
Dans le tertiaire 92
Dans le commerce et l'artisanat 96
Dans la fonction publique 101
Chapitre V : Les motivations à la promotion 107 VI : Les débats de la période 113
Le débat promotion individuelle/promotion collective 113
Le débat promotion sociale/éducation permanente 119
Chapitre VII : Les autres réalisations de la période 129
Dans l'entreprise 131
Dans la fonction publique 138
La formation professionnelle des adultes 139
La syndicale 141
L'éducation des adultes 149
L'éducation populaire 148
La reconversion 155
Conclusion 161INTRODUCTION
Durant dix ans, c'est le paradigme de la promotion qui porte le développement de la
formation. C'est autour de l'idée d'une formation au service de la mobilité professionnelle
que se structure une réflexion de plus en plus nourrie et que se distribuent les réalisations
innovantes. L'impulsion majeure de ce processus est une production législative, la
première grande production législative sur la formation, intitulée loi relative à diverses
dispositions tendant à la promotion sociale, en 1959, appelée familièrement loi Debré.
C'est le point d'orgue de cet accent sur l'association formation-promotion, le terme
promotion ayant même là phagocyté le terme formation.
Pourquoi, dans la deuxième moitié des années cinquante, le développement de la
réflexion et des réalisations se fait-il beaucoup autour des formations promotionnelles?
D'autres pratiques, dans d'autres champs, ont donné matière à des formalisations qui
prouvent une maturité et disposent d'institutions bien établies: le perfectionnement, la
F.P.A., l'éducation populaire... Comment se fait-il que, de toutes les pratiques constitutives
du champ de la formation postscolaire, c'est le prolongement et l'extension des
formations à finalité promotionnelle, telles que mises en place quelques années auparavant
avec la création des Instituts de promotion supérieure du travail et le développement du
C.N.A.M., qui cristallisent les énergies? Trois facteurs explicatifs peuvent être avancés.
En premier lieu, la nécessité de développer et faciliter les formations promotionnelles
reposaient en 1947 sur un constat: déficit de cadres et d'ingénieurs. insuffisance des flux
de sortie de la formation initiale, d'où nécessité de production supplétive de cadres et
d'ingénieurs par la voie de la formation promotionnelle. Ce constat est, dix ans après,
toujours d'actualité. Il est même repris avec vigueur dans le contexte de l'expansion qui
s'est confirmée: de nombreux et volumineux rapports insistent sur le caractère urgent de
mesures propres à combler ce déficit analysé comme un frein à la croissance. Et comme
d'autre part beaucoup moins d'individus, comparativement à aujourd'hui. sortent du
système scolaire avec un diplôme supérieur, ou une qualification égale ou supérieure au
niveau V, l'espace promotionnel est réel.
En second lieu, le développement des politiques de formation promotionnelle repose
sur une idéologie de la seconde chance. Or à la fin des années cinquante l'idée que l'école
républicaine n'offre pas, de fait, la même chance à tous les citoyens n'est plus l'exclusivité
des sociologues marxistes. C'est un constat plus partagé. Les statistiques sur la
fréquentation des établissements d'enseignement supérieur, rapportée aux catégories
socio-professionnelles sont indiscutables et indiscutées. Et comme la mise à l'ordre du jour
du traitement de cette question à la racine s'avère complexe, c'est un développement des
mesures correctives qui a plutôt la faveur des pouvoirs publics et des politiques. Faciliter
une reprise d'études à des fins promotionnelles pour ceux qui ont dû les interrompre
prématurément, ou pour ceux qui, l'âge aidant, ont de nouvelles ambitions, est le socie de
l'idéologie de la seconde chance qui s'affiche alors comme une contribution à plus de
justice sociale.
En troisième lieu, l'association formation-promotion est portée par une conception des
rapports sociaux d'inspiration libérale, opposant de façon militante la mobilité sociale,
facteur potentiel d'une plus grande harmonie, à une conception de la société en classes
s'affrontant. Il y a là une dimension politique. Alors que le Parti communiste français a un
13réel poids électoral et que la guerre froide s'est installée, la promotion individuelle comme
facteur de régulation sociale a les faveurs des hommes du pouvoir de la fin de la IVe
République et surtout de la ve République naissante.
Voilà, à notre sens, les raisons qui font que ce sont les formations promotionnelles
plutôt que d'autres composantes du champ de la formation postscolaire qui deviennent un
vecteur de développement: à elles seules, elles concentrent une réponse potentielle à la
résorption de problèmes de nature différente, économiques, sociaux, politiques.
Vouloir faire d'une pierre trois coups cause d'ailleurs l'échec de l'entreprise. La
politique de promotion sociale mise en place par Michel Debré n'obtient de résultats
significatifs sur aucun des fronts. Elle est abandonnée en 1966. Entre temps, selon des
modalités diverses que les textes qui suivent montrent, J'association formation-promotion
a servi le développement de la formation, à défaut de celui de la promotion.
14Chapitre I
1955-1958
LA MONTÉE EN PUISSANCE
La deuxième moitié des années cinquante voit une montée en puissance de
l'intérêt pour les formations promotionnelles, qui aboutit à l'initiative législative et la
prépare. De nombreuses études et articles argumentent la nécessité économique et
sociale des formations promotionnelles, et l'urgence à concevoir un cadre réglementaire
nouveau qui permettrait de faciliter l'accès et diminuer l'effort individuel que le suivi
de ces formations requiert.
Ce premier texte est un point de vue très imagé d'Albert Lecompte. président de
la commission enseignement de la C.G.C., et acteur très présent dans les institutions de
formation des années cinquante. Son argumentation en faveur du développement des
formations promotionnelles, pour lesquelles il choisit le terme promotion du travail,
repose sur une critique sévère du système éducatif.
Texte 0°86 : EN ATTENDANT LA RÉFORME DE L'ENSEIGNEMENT
(...) On a beaucoup parlé de la promotion ouvrière. N'envisager que celle-ci c'est ne
voir qu'une partie du problème; le désir de promotion existe dans chaque homme:
ouvrier ou non. C'est pourquoi il me parait préférable d'appeler la promotion:
promotion du travail, et de comprendre dans cette appellation la promotion des ouvriers,
des employés et des cadres.
La «promotion du travail» est la réunion des moyens mis à la disposition de
quiconque veut acquérir des connaissances permettant une qualification supérieure en vue
d'accéder à un poste auquel il ne pourrait prétendre sans cette préparation. C'est un
instrument extrêmement souple qui permet à ceux qui n'ont pas fait d'études ou
insuffisamment, d'abaisser, voire même de supprimer, les barrières qui s'opposent à leur
progression hiérarchique.
C'est donc le plus souvent la réparation d'une injustice, un remède à la malchance
qui a voulu qu'un enfant ne puisse acquérir, je le répète, à l'âge de fréquentation scolaire,
le bagage général et professionnel qui lui permettrait une carrière semblable à celle de
l'enfant qui a fréquenté les écoles techniques.
Mais, entendons-nous bien, la promotion du travail n'est pas au service d'une
certaine démagogie. C'est une échelle à sens unique (le sens de la montée), qui permet
l'accès à une qualification supérieure, définie et déjà existante, elle est faite pour être
gravie par l'homme, pour l'élever au niveau de la qualification envisagée. Elle n'est pas
prévue pour faire descendre la qualification à un niveau inférieur.
15Tous les organismes faisant du perfectionnement travaillent utilement à la
promotion du travail. Signalons avec plaisir l'activité particulière de l'Association
française pour la promotion du travail, qui a créé des «cours de promotion du travail» et
qui pouvait s'enorgueillir, en 1953, d'avoir ouvert en France 340 cours, fréquentés par
70.000 travailleurs.
L'idéal démocratique voudrait qu'un pays puisse offrir à tous ses enfants les
possibilités d'accès aux plus hauts postes dans la fonction ou l'entreprise. En est-il ainsi
chez nous? Non, bien sûr. Un système d'enseignement périmé crée dès le plus jeune
âge des compartimentages qui décident pour la vie du sort des enfants, creuse des fossés
infranchissables entre les différentes catégories sociales, fait pour l'existence des
primaires ou des secondaires, interdit pratiquement aux déshérités du sort la reprise
ultérieure des études ou du perfectionnement.
Je sais bien qu'on m'objectera que les écoles sont ouvertes à tous les enfants faisant
preuve de leurs capacités. Mais ceci n'est que théoriquement vrai. Je sais bien aussi
qu'on me citera l'exemple d'un ouvrier ajusteur devenu directeur général de
l'enseignement supérieur. Mais pour un qui a réussi, combien ont reculé devant l'effort
surhumain (l'héroïsme devrais-je dire) nécessaire, ou échoué dans leurs tentatives-de
promotion!
Sait-on bien ce que représente de difficulté et de travailla promotion d'un ouvrier qui
veut devenir ingénieur?
Lorsqu'on parle de formation, de perfectionnement, pense-t-on suffisamment à cette
comparaison qui, mieux qu'un long développement, montre un des aspects essentiels de
ces questions: l'homme est semblable à un outil en acier spécial. Cet acier spécial est
élaboré au creuset (ou au four), qui reçoit tous les composants prévus à cet effet: fer,
chrome, carbone, etc. L'usinage de cet acier spécial donne l'outil. L'outil subit ensuite
un traitement thermique qui le rend apte à l'usage prévu.
L'homme «s'élabore» de la même façon. L'école à l'âge normal de fréquentation
scolaire, c'est le creuset où l'enfant reçoit sa formation générale; la formation
professionnelle, ce sont les composants; le perfectionnement, c'est le traitement
thermique.
L'acier spécial de bonne qualité se fabrique toujours selon un processus bien établi
qui permet un traitement thermique approprié ultérieur. La formation intellectuelle et
professionnelle de l'homme obéit à des principes presque aussi rigoureux. L'homme
apprend mieux dans son jeune âge; prétendre le perfectionner s'il n'a pas reçu une
formation de base préalable, c'est vouloir traiter un acier qui n'a pas les composants
voulus.
La promotion du travail ne sera réellement efficace que lorsqu'une réforme de
l'enseignement, donnant des chances et des possibilités égales à tous les enfants, sera
intervenue. Ce n'est certes pas sortir du sujet que de rappeler les objectifs de cette
réforme.
Tous les enseignements: primaire, secondaire, supérieur et technique, devraient être
simultanément et profondément remaniés pour être orientés vers la vie réelle. Ils
faciliteront l'épanouissement naturel de l'individu, en ne perdant pas de vue que l'homme
doit d'abord être formé en tant que tel. Ils dispenseront au moment opportun: une
instruction civique qui permette à chacun l'exercice normal de la liberté et des droits
politiques, une instruction morale remettant à leur place les notions d'honneur, de
justice et d'honnêteté. Ils offriront à chacun les moyens d'acquérir le bagage général,
base et caractère de notre culture, prolongeront la scolarité, conduiront normalement du
primaire au secondaire, en proscrivant à niveau intellectuel égal des enfants la
16coexistence du primaire et du secondaire. Ils permettront, à quiconque le souhaite. une
reprise ultérieure des études ou un perfectionnement.
Une telle réforme est indispensable. Il faut qu'elle aboutisse rapidement malgré tous
les obstacles qu'elle rencontre. L'immensité de l'œuvre à accomplir, son prix de revient
élevé, ne sauraient s'opposer à sa réalisation, car les luttes sociales et la stagnation
économique coûtent encore beaucoup plus cher.
En attendant que cette réforme intervienne et qu'elle facilite leur tâche, aidons de
notre mieux tous ceux qui, sous une forme quelconque, consacrent leurs efforts à une
promotion du travail basé sur la formation générale, la formation professionnelle et le
perfectionnement. Leur mérite est grand, mais la cause qu'ils défendent et à laquelle ils
se dévouent est une des plus belles qui soient. C'est aussi celle qui porte les meilleurs
fruits: le bonheur de ceux qui travaillent, la paix sociale et la prospérité économique.,
@Albert LECOMPTE, «La formation, élément essentiel du progrès socia!», Notre Formation,
nOli, décembre 1954, pp. 8-9.
Ce texte d'un responsable de l'enseignement technique. A. Vigean, est intéressant
à deux titres: il montre la montée en puissance de la place de la formation
promotionnelle dans l'économie française de la fin des années cinquante. il montre
également combien cette pratique se trouve à la croisée des chemins de
"enseignement technique et du perfectionnement professionnel.
Texte n087 : LA PROMOTION DU TRA VAIL À UN POINT CRITIQUE
(...) Une forme nouvelle - ou plutôt renouvelée - d'enseignement de
perfectionnement s'est faite jour. Une branche d'activité nouvelle s'est ajoutée à
l'enseignement technique français.
Des cours nouveaux se sont créés. Leur implantation, en large développement depuis
1949, a cependant connu en 1953 et 1954 une stagnation, au moins apparente, qui
y porte attention. Dès à présent, notons que l'accroissement du nombremérite que l'on
des cours subventionnés s'explique aisément par l'origine de cet en~eignement.
Initiative du ministère de l'Education nationale (secrétariat d'Etat à l'Enseignement
technique à la Jeunesse et aux Sports, en 1948) la création des cours de «promotion»,
devait nécessairement rencontrer auprès des établissements publics d'enseignement une
audience très large dès l'abord et qui ne pouvait aller qu'en croissant.
Cependant, si la promotion du travail a pu bénéficier ainsi. d'entrée de jeu, de l'atout
puissant que constituait le réseau des établissements publics d'enseignement, elle a
supporté, parallèlement, le handicap, inhérent à ses conditions de développement, de la
scolarisation.
Dut cette constatation paraître sacrilège, surtout sous cette plume, il est nécessaire
en effet d'insister sur le danger de sclérose de l'institution que constitue le caractère
scolaire dont elle s'accompagne trop souvent.
Il est à craindre que le mythe - tenace - du «diplôme à tout prix» ne fasse obstacle
dans une certaine mesure au recrutement de nouveaux auditeurs. Outre le manque
d'enthousiasme de certains pour la «peau d'âne» (fut-elle technique), il n'est pas superflu
de rappeler que maints industriels préfèrent, au moins jusqu'à un certain niveau
professionnel, le praticien au diplômé. Plus que le diplôme, c'est donc la qualification
professionnelle que l'enseignement de perfectionnement doit rechercher.
17Sur le plan de la structure économique et sociale
C'est dans ce domaine que l'étude des résultats de huit ans de promotion du travail est
particulièrement instructive. C'est surtout sur ce plan que l'expérience entreprise depuis
moins d'une décade prend sa signification réelle, car elle se trouve replacée dans son
«contexte» naturel.
Ainsi, il est intéressant de noter que le développement des cours, phénomène
«administratif», au moins dans la mesure où il regarde les établissements
d'enseignement (et cela qu'ils soient publics ou privés), n'a pas traduit une réponse à une
sollicitation des éventuels bénéficiaires de l'enseignement.
L'offre en cours - c'est-à-dire en possibilités de perfectionnement - a de loin
précédé la demande de perfectionnement de professionnels. L'un des résultats de cette
situation a été de favoriser le développement des cours préparant aux niveaux les plus
bas de la hiérarchie professionnelle, aux examens «élémentaires» (les C.A.P.).
On a offert ce qui était susceptible d'attirer la plus grande masse possible d'auditeurs.
Comme toujours le degré primaire, élémentaire, a connu le plus grand eSSOLCe qui
d'ailleurs ne revient nullement à dire qu'un tel développement des activités de base ne
correspondait pas à une nécessité. Le besoin même dont il a permis la satisfaction
prouve qu'il existait à l'état latent, une population ouvrière désireuse de se perfectionneL
Notre propos, en l'espèce, est simplement de remarquer que les cours existants n'ont
pas, au moins durant les premières années, permis de répondre à l'attente, maintes fois
exprimée, de l'économie française en personnel d'une qualification supérieure.
Il faut noter qu'à partir de 1952 un développement considérable des effectifs des cours
de perfectionnement témoigne de la prise de conscience, par les intéressés. employeurs
et employés, des possibilités qu'offre ce perfectionnement. Si, à l'origine, des craintes
ont été formulées, tant d'ailleurs par les employés que par les employeurs, les nécessités
économiques poussant à une recherche de personnel qualifié, dont le besoin est sans
cesse plus évident, ont amené l'attention des professionnels à se fixer sur l'enseignement
que des établissements toujours plus nombreux leur offraient.
Une période de stabilité relative des effectifs a suivi la grande poussée de 1952 puis
les cours ayant à nouveau accru les possibilités d'accueil d'auditeurs. et s'étant stabilisés
en raison, au moins pour partie, de l'absence d'importantes demandes. un brusque afflux
d'auditeurs s'est révélé en 1955. Au demeurant, si l'accroissement des auditeurs témoigne
de l'intérêt que portent désormais les professionnels employés, il est un autre
phénomène, tout aussi significatif, que l'on doit relever: la croissance du nombre des
cours privés organisés, et soutenus, par les industriels, ou à leur demande.
Cette seconde constatation, plus encore peut-être que l'autre, atteste combien, huit
ans après la création, l'enseignement, l'institution de promotion du travail, sont entrés
dans les mœurs économiques françaises.
Le perfectionnement conduisant à la promotion du travail apparaît désormais comme
constituant un facteur économique non négligeable.
La tâche restant à accomplir doit être de provoquer la pleine prise de conscience du
fait que cet enseignement nouveau, loin d'être un élément secondaire, est une arme
essentielle qui s'offre à l'économie française, au moment même où celle-ci est plus que
jamais orientée vers un développement indispensable, trop longtemps retardé.
Il est souhaitable, à ce propos, que les conclusions soient tirées des buts assignés,
en matière de formation de techniciens, par le plan de modernisation et d'équipement. Il
ne paraît pas hasardeux, aujourd'hui, de soutenir que la promotion du travail. institution
encore relativement récente et cependant déjà intégrée dans l'enseignement français, après
avoir vécu une période, atteint le point critique. L'option s'impose dans ce domaine
comme en tout autre se rattachant à l'économie française.
18Ou bien, poursuivie dans la voie jusqu'ici adoptée, et après une assez brève période
de constance des cours et des effectifs due pour une part à un soutien financier artificiel,
à un véritable dumping, l'entreprise, sclérosée, scolarisée, ayant prouvé son incapacité à
l'adaptation aux conditions modernes du développement technique, se confinera dans une
tâche qui ira s'amenuisant.
Ou bien, en conservant les éléments dont l'expérience qui s'achève aura démontré la
valeur, faire œuvre résolument novatrice - et le perfectionnement conduira alors
véritablement à une promotion du travail - en s'adaptant continuellement aux
obligations des techniques nouvelles, en prenant effectivement, enfin, la place qui doit
être la sienne au sein d'une politique économique globale.
@A. VIGEAN, «Problèmes de la promotion du travail», L'Enseignement technique nOI5,
juillet-août-septembre 1957, pp. 74-77.
Les études pointant le manque d'ingénieurs et techniciens sont nombreuses sur la
fin des années cinquante. Quelques mois avant la loi de juillet 1959. Pierre Size tire des
sonnettes d'alarme. ..Si rien n'est fait d'ici cinq ans, un déficit de quinze à vingt mille
ingénieurs et cadres supérieurs et vingt-cinq à trente mille cadres moyens et
techniciens est à craindre" (p. 73). Il dénonce les insuffisances en investissements
intellectuels le terme est alors à la mode - et préconise des solutions
innovantes.Texte 0°88 L'URGENCE DES INVESTISSEMENTS
INTELLECTUELS
(...) Les cinq prochaines années revêtent une importance particulière, non seulement
pour l'économie française, mais aussi, il n'est pas abusif de le souligner, pour l'histoire
même de notre pays. Nous sommes placés devant des perspectives d'expansion
particulièrement marquées sur le plan technique et économique, et surtout devant un
retournement spectaculaire de notre tradition démographique. Le problème essentiel
consiste, dans ces conditions entièrement nouvelles, à améliorer l'utilisation de nos
ressources intellectuelles. Si nous y parvenons nous aborderons l'étape suivante,
caractérisée par une ample et progressive augmentation de notre population active, avec
les meilleures chances de succès. Si tel n'est pas le cas, nous nous condamnons à une
déchéance d'autant plus dangereuse qu'elle sera insidieuse: les difficultés provoquées par
une politique d'investissements intellectuels peuvent être sensibles - elles sont
exceptionnellement dirimantes - on s'intéresse surtout à leurs traductions
superficielles, rarement à leurs causes profondes.
Nous nous trouvons placés devant deux séries de circonstances défavorables: la
rigidité de notre système scolaire et universitaire nous empêche, dans un délai si bref.
d'espérer résoudre notre problème en recourant à des mesures traditionnelles; nous ne
devons pas attendre grand effet des moyens susceptibles de nous permettre un emploi
plus long de nos ressources en personnel d'encadrement. Cependant, des besoins
importants existent, et de plus importants encore vont se manifester. Comment les
satisfaire?
La seule solution réside dans un meilleur emploi de toutes les ressources
disponibles. Lorsqu'on procède à leur analyse, on s'aperçoit qu'elles consistent, en
grande majorité, en personnels formés aux disciplines littéraires, juridiques et
économiques. Ne peut-on les orienter différemment? S'ils ne se sont pas dirigés plus
tôt vers l'industrie, c'est surtout pour des raisons psychologiques: mauvaise
19information, traditions périmées, empêchent étudiants et chefs d'entreprises de se
rencontrer. Et, cependant, lorsque l'on examine les besoins réels des entreprises (et non
les besoins exprimés), on prend conscience d'une évolution importante et récente, qui
consiste, sans enlever en quoi que ce soit de leur caractère d'urgence aux besoins
techniques et scientifiques, à multiplier les demandes en personnels dotés de
compétences différentes, que l'on appellera administratives et commerciales, faute de
terme plus précis, mais pour lesquels il n'existe actuellement aucune formation
correspondante (sinon, dans une certaine mesure, l'enseignement nouveau de
l'administration des entreprises).
Un large programme de mise au point de formations complémentaires doit être
rapidement élaboré, en vue de permettre une utilisation plus efficace de ces jeunes
cadres, pourvus par ailleurs d'une culture générale étendue. Ainsi se trouve posé le
problème d'une reconsidération de certains aspects de notre enseignement scientifique,
peu adapté aux exigences nouvelles de la gestion des entreprises. Tout ceci,
évidemment, exige la modification de bien des habitudes, dont certaines sont
respectables: habitudes d'universitaires, trop attachés à une forme d'enseignement;
habitudes de chefs d'entreprises, qui conçoivent mal qu'ils puissent avoir d'autres
collaborateurs que des ingénieurs, quitte à leur confier des fonctions non techniques.
Tout ceci ne correspond plus aux impératifs de l'heure.
Nous n'avons plus le droit de considérer avec un certain détachement le problème des
investissements intellectuels. Il est devenu le problème fondamental de l'histoire
contemporaine. Mais c'est un problème nouveau, dont les caractères très spécifiques
s'accommodent mal des méthodes d'observation et de résolution valables dans d'autres
domaines. Le cadre très limité de cette étude ne permet que de mettre en évidence son
caractère d'urgence et d'indiquer certaines des solutions qu'il comporte. Il est toutefois
indispensable, en terminant, d'insister sur un point.
C'est à dessein que l'on n'a procédé à aucune évaluation quantitative trop détaillée des
besoins. On s'est contenté, la plupart du temps, de les définir par des ordres de grandeur
très généraux et de les placer en parallèle avec l'insuffisante production de nos
établissements d'enseignement. Ce qui a semblé intéressant, d'autre part, c'est d'insister
sur l'évolution qualitative de la forme qu'ils revêtent, et de dénoncer un certain nombre
d'erreurs dans lesquelles on courrait le risque de tomber trop facilement en se référant à
des expressions en partie dépassées.
Dans une structure libérale de l'enseignement et de l'économie, il ne semble pas utile
d'aller beaucoup plus loin. Il suffit que l'on soit convaincu de l'insuffisance de nos
ressources actuelles et de l'importance de l'effort qu'il nous reste à faire pour régler les
problèmes de demain, en fonction d'exigences nouvelles, qui ne doivent plus seulement
être quantitatives, mais aussi qualitatives: il faut adapter mieux les modes de formation
aux besoins nouveaux. Ceci dit, il ne convient à aucun moment d'assigner à notre effort
de formation une limite supérieure: tels sont les besoins, actuels et surtout potentiels,
qu'il n'y aura plus jamais trop de personnel d'encadrement qualifié pour servir la cause
d'une économie en extension et d'un progrès technique qUI se développe selon des
rythmes toujours croissants.
Cette perspective est difficile à accepter: on répugne, en général, à se libérer des
traditions périmées et implicites dans lesquelles nous sommes habitués à vivre, et qui
nous invitent à penser que les possibilités d'emploi de cadres bien formés sont limités,
ou le seront demain. On a peine à se figurer que nous sommes maintenant entrés dans
une nouvelle phase de l'évolution économique, et que le problème de la fourniture de
personnel, en fonction, et seulement en fonction, des besoins de l'industrie, n'a plus
aucun sens. Car ces besoins augmentent maintenant beaucoup plus rapidement que nous
20ne pouvons les satisfaire; et, ce qui est utile, c'est de chercher par tous les moyens à
répondre aux demandes nouvelles. La véritable question qui se pose, dans ces conditions,
c'est de savoir si la France d'aujourd'hui, pays cependant intellectuellement développé,
sera capable de trouver, parmi ses 42 millions d'habitants, des effectifs de personnel
hautement qualifié suffisamment nombreux pour satisfaire les besoins les plus urgents.
Il n'est pas sûr du tout que nous puissions y arriver, car le niveau des productions,
même intellectuelles, ne se relève pas arbitrairement. (...)
Pierre BIZE, «Les besoins en cadres de l'économie française», Revue du Centre d'études et de
recherche de l'association des anciens élèves de la faculté des lettres de Paris, nOl, reproduit
par Informations S.I.D.A. n07l, avril 1959, pp. 81-83.
Au terme d'un volumineux rapport qui fait le point sur la promotion du travail en
décembre 1958, Jacques Wolff, pour le Commissariat à la productivité conclut sur
l'existant et fait des recommandations. Il est difficile de ne pas penser que ces
recommandations serviront à l'élaboration de la loi qui sera votée six mois plus tard.
Mais si nous donnons de très larges extraits de ce texte, c'est aussi parce qu'il avance
des suggestions qui ne seront pas retenues en 1959, comme, dit avec les mots
d'aujourd'hui, l'alternance, la construction de dispositifs modulaires individualisés, le
bilan d'orientation, la validation des acquis, le financement par les entreprises au moyen
d'une participation ou d'une réduction d'impôt, l'enseignement à distance, une chaîne
de télévision spécialisée...
Texte 0°89 : REPENSER LA PROMOTION DU TRAVAIL
(...) Au terme de cet examen de la promotion du travail en France et dans quelques
pays étrangers, un certain nombre de faits peuvent être aisément dégagés.
I Le besoin de la promotion du travail est partout ressenti avec intensité, De°
nombreuses initiatives se sont fait jour et cherchent à réaliser la promotion du travail de
manière plus ou moins complète dans des secteurs plus ou moins étendus. En même
temps, ces initiatives répondent aussi bien à une nécessité économique qu'à une
nécessité sociale. Il faudrait se garder de les considérer uniquement comme nées sous la
pression de besoins économiques et cherchant à répondre à la demande sans cesse
croissante de personnel scientifique et technique hautement qualifié. On peut tout aussi
bien les considérer comme l'expression d'un désir de justice sociale, la volonté de
réaliser l'égalité des chances pour chacun. On sait à cet égard par exemple combien est
vif en France le sentiment d'égalité et quel rôle il a joué dans notre pays depuis plus de
150 ans. Aussi comprend-on que l'on se trouve en présence d'une multiplicité
d'initiatives de toutes sortes cherchant à satisfaire ce besoin si vivement exprimé.
2° Ces nombreuses initiatives ne revêtent pas toutes la même forme. On ne peut dire
qu'il existe une institution type de promotion du travail. La diversité la plus complète
règne en ce domaine. (...) Cette diversité des institutions provient du fait que les
pouvoirs publics ne possèdent pas le monopole en matière d'organisation des cours de
promotion du travail. Ceux-ci peuvent être dispensés librement, soit par des entreprises,
soit par des particuliers. On comprend alors pourquoi il existe une telle diversité
d'initiatives de types différents assurant la promotion du travail chacune dans leur
domaine ce qui amène à un certain cloisonnement de la promotion, puisque ces
organismes ne sont pas reliés les uns aux autres.
213° Non seulement la diversité d'institutions en matière de promotion du travail est
grande, mais la même constatation peut être faite en ce qui concerne les formules
employées. En effet, l'examen des cours de promotion du travail montre qu'un certain
nombre de formules sont employées concurremment. Ainsi, il est possible de distinguer
les cours du soir donnés un ou plusieurs soirs par semaine après le travail, les cours
donnés dans la journée une ou deux fois par semaine, l'auditeur étant dispensé de son
travail pour suivre ces cours, les cours à plein temps s'étendant sur une période alIant de
quelques mois à deux ans, l'auditeur quittant complètement son travail aussi longtemps
que durent les cours, les cours alternés caractérisés par l'alternance de périodes d'études à
plein temps, d'une durée plus ou moins longue et de périodes de travail dans l'industrie.
(... )
Cependant, il semble possible de dégager une certaine ligne d'évolution dépendant du
rôle reconnu à la promotion du travail. En effet, les premières formules retenues ont été
pendant longtemps celIes des cours du soir. La formation complémentaire permettant la
promotion n'était dispensée qu'en dehors des heures de travail et cela par un petit nombre
d'organismes. Une telle formule n'était que le corollaire logique de la conception que
l'on se faisait alors de la promotion: celle-ci était laissée au soin de l'individu qui ne
pouvait s'absenter de son travail.
La nécessité économique et sociale sans cesse croissante de développer la promotion
du travail a conduit à accroître son efficacité et à la rendre plus rapide, c'est-à-dire
relativement aux formules employées qui nous occupent seules ici. à se diriger vers des
formules plus souples comme celles d'un enseignement à temps complet, qu'il s'agisse
de la promotion supérieure ou de la promotion élémentaire. En effet, les cours du soir
sont dispensés après le travail, et par conséquént réclament des auditeurs un nouvel
effort dépassant parfois ce que permet la fatigue d'une journée de travail. D'autre part, les
jours de repos n'en sont pas vraiment pour des élèves puisque ceux-ci bien souvent les
consacrent à l'étude de leurs cours. Enfin, la durée des études ne peut être que longue
puisque le nombre possible d'heures de cours hebdomadaires est limité. Le succès ne
peut donc être obtenu qu'au bout d'un délai assez long, et l'on comprend que les
auditeurs puissent être découragés et ne suivent plus les cours dont l'efficacité est ainsi
réduite. (...)
4° Enfin, il est également possible de constater que l'évolution de l'organisation de la
promotion du travail tend à faire de celle-ci une promotion progressive et continue.
En effet, les premières initiatives en cette matière ont tendu à assurer la promotion à
tel ou tel niveau particulier dans des secteurs plus ou moins étendus. C'est ainsi par
exemple que jusqu'à une date relativement récente le Conservatoire national des arts et
métiers proposait uniquement à ses élèves la possibilité de devenir ingénieur. De même,
certains organismes de promotion assurent la formation au rang de contremaître ou
d'ouvrier qualifié. Il s'ensuit, là encore, une diminution de l'efficacité de la promotion du
travail puisque des élèves possèdent les aptitudes intellectuelles satisfaisantes pour
devenir technicien ne peuvent espérer un rang supérieur à celui de contremaître par suite
de l'absence d'une institution qualifiée. Or on constate une tendance très nette, là où le
système est plus perfectionné, à organiser une gradation progressive de l'enseignement.
Une telle gradation comporte d'une part la possibilité de s'arrêter après les premières
étapes tout en ayant reçu une qualification valable et sanctionnée par un diplôme et
d'autre part la possibilité de passer d'un stade à l'autre. L'organisation de la promotion du
travail tend ainsi à se rapprocher de la hiérarchie industrielle et à comporter un plus
grand nombre d'étapes correspondant aux étapes de cette même hiérarchie, c'est-à-dire à
devenir progressive et continue. (...)
22Cette évolution plus au moins rapide des divers éléments des systèmes de promotion
du travail examinés doit être comprise comme une mise en œuvre progressive de
solutions en vue de parvenir à un système complet de promotion, ou, pourrait-on dire, à
un système idéal vers lequel la France comme d'autres pays devrait tendre. Il importe
alors de dégager les traits principaux d'un tel système. En procédant ainsi, il sera
possible en ce qui concerne la France de proposer les mesures permettant la réalisation
d'un système complet de promotion du travail.
L'organisation d'un système de promotion dépend directement du but fixé à la
promotion du travail. L'idée générale qui doit dominer toutes les mesures prises peut
alors s'exprimer de la manière suivante: tout homme quels que soient son métier et son
éducation première, doit avoir la possibilité pratique de refaire des études afin d'améliorer
sa qualification, soit dans son métier, soit dans un métier tout à fait différent. À partir
de cet objectif, les traits caractéristiques d'un système complet de promotion du travail
se laissent facilement discerner.
IOLe premier problème qui se pose est celui des isolés. En effet un système complet
de promotion du travail doit couvrir l'ensemble de la population. (...) Ce problème est
en fait un problème d'enseignement et diverses solutions peuvent lui être apportées.
a) Tout d'abord, il conviendrait d'utiliser les multiples établissements d'enseignement
technique qui recouvrent le pays. En effet, la mise sur pied d'un système de promotion
du travail permettant à chacun d'occuper le poste correspondant à ses goûts et à ses
aptitudes, ouvert à tous, et couvrant l'ensemble du pays ne peut être l'effet que des
pouvoirs publics. La promotion du travail ne doit pas se trouver séparée des
établissements d'enseignement technique traditionnels (centres d'apprentissage. collèges
techniques, écoles nationales professionnelles), mais être organisée par ceux-ci à
condition naturellement qu'un minimum de demandes soient prévisibles. En procédant
de cette manière il y aurait autant de centres de promotion du travail qu'il existe
d'établissements techniques, c'est-à-dire - à condition que les horaires des cours soient
adaptés aux conditions de la région (cours du soir ou cours en fin de semaine) - que
tous ceux le désirant pourraient suivre les cours. (.u)
b) Un second procédé auquel il conviendrait de recourir largement est l'enseignement
par correspondance. Toute personne devant avoir la possibilité de parvenir à tous les
niveaux quel que soit son point de départ, l'enseignement par correspondance constitue
un moyen efficace de promotion. En effet, de cette manière, chaque travailleur est
assuré, où qu'il réside et quel que soit son travail, d'avoir à sa disposition les cours qui
lui permettront de se perfectionner et de franchir un échelon dans la hiérarchie
professionnelle. La possibilité de promotion est ainsi ouverte à tous les travailleurs
sans exception. (u.)
c) L'utilisation de la radio et de la télévision constitue un troisième procédé
permettant de résoudre le problème des isolés. En effet, on peut dire qu'actuellement il
existe en France peu de familles ne possédant pas de postes de radio, et, étant donné le
développement de la télévision, on peut penser qu'il en sera de même pour celle-ci dans
quelques années. Par conséquent, il y a là un moyen de diffusion extrêmement efficace
puisque l'ensemble de la population active serait susceptible d'être atteinte. Des cours
généraux comme des cours techniques pourraient faire l'objet d'une diffusion. La
principale difficulté qu'il conviendrait de résoudre serait celle de l'aménagement des
horaires. En effet, ces cours seraient en grand nombre et ne pourraient être diffusés que
le soir, le samedi et le dimanche. Il serait donc nécessaire qu'une grande partie des
horaires soit réservée à la diffusion de cours de promotion du travail, ou bien que soit
créées de nouvelles chaînes de radio et de télévision qui auraient uniquement pour tâche
d'assurer la promotion du travail. De cette manière, pourrait donc être dispensé
23l'enseignement de base, condition préalable à la promotion. (00.)Aussi. peut-on dire
qu'une chaîne de radio et de télévision uniquement consacrée à la diffusion de la
technique constitue une des principales pièces d'un système de promotion du travail.
d) Enfin une autre façon de résoudre le problème des isolés consiste dans la
formation donnée par les entreprises. Certes, ceux-ci dans leur quasi totalité sont par
définition employés dans de petites et moyennes entreprises qui ne peuvent établir pour
leur personnel - de faible importance - un système complet de promotion. À tout le
moins, ces entreprises pourraient cependant organiser pour leur personnel des cours leur
permettant de franchir les premiers échelons de la promotion du travail. Un
encouragement devrait être donné par les pouvoirs publics à ces entreprises afin de
faciliter l'établissement d'un début de système de promotion du travail ainsi. les
entreprises envoyant des membres de leur personnel suivre de tels cours pourraient-elles
voir le montant global de leurs impôts diminuer dans une certaine proportion dépendant
du nombre d'ouvriers recevant une formation nouvelle et de leur par rapport
au nombre total d'ouvriers de l'entreprise. Ensuite, les entreprises ne faisant pas
participer leur personnel à cette formation pourraient être pénalisées, cette pénalisation
prenant la forme d'une augmentation de la taxe d'apprentissage dont le produit servirait
au financement de centres de promotion qui seraient créés sur une base régionale.
Ainsi plusieurs procédés - action de l'enseignement technique. enseignement par
correspondance, enseignement par radio et télévision, encouragements donnés aux
entreprises - permettraient-ils de résoudre le problème des isolés et de contribuer à
l'édification d'un système complet de promotion du travail, c'est-à-dire d'un système
couvrant l'ensemble de la population. En même temps, ces procédés. en raison du
nombre de personnes susceptibles d'être atteintes devraient être principalement, mais
non exclusivement utilisés pour dispenser l'enseignement préalable, les cours de base,
de la promotion du travail. L'emploi de moyens de masse permet un effet de masse.
Naturellement, tel ou tel moyen ne doit pas être employé à l'exclusion des autres. Dans
un système de promotion du travail bien organisé, ces quatre procédés devraient être mis
en œuvre simultanément.
2° Un système idéal de promotion du travail ne doit pas faire appel uniquement à une
formule particulière (cours du soir par exemple), mais combiner les différentes formules
possibles de manière que, suivant les circonstances, la formule la plus adaptée puisse
être employée. Aucune formule ne doit être rejetée a priori. Il doit être fait appel aussi
bien aux cours du soir ou aux cours par correspondance qu'à l'enseignement à temps
complet. (00')
Par conséquent, il convient de permettre aux auditeurs qui auraient démontré au cours
des deux ou trois premières années de cours du soir ou de cours par correspondance leurs
qualités et leurs aptitudes, de poursuivre leur formation à temps complet. De cette
manière, les cours de promotion connaîtront une plus grande audience et une efficacité
accrue. Cet enseignement à temps complet pourrait être conçu de deux manières. En
premier lieu, les cours pourraient être dispensés de façon continue pendant un ou deux
ans suivant la qualification plus ou moins élevée recherchée par l'auditeur. Celui-ci
quitterait l'entreprise où il travaille pour suivre les cours dans un centre de promotion du
travail. Il conviendrait naturellement que l'élève qui perd ainsi son salaire pour suivre les
cours puisse recevoir une compensation. En effet, il y a fort peu de chances pour que les
élèves possèdent des ressources suffisantes leur permettant de subsister pendant un ou
deux ans. Le succès des cours à temps complet dépend de la solution donnée au
qui ne serait pas forcément équivalent auproblème financier. L'entretien de l'élève -
montant du salaire antérieurement perçu - devrait être assuré à la fois par les pouvoirs
publics et l'entreprise dans laquelle celui-ci était employé.
24En second lieu, l'enseignement pourrait prendre la forme de l'enseignement alterné.
Les cours seraient donnés à temps complet pendant trois ou six mois et seraient suivis
d'une période de travail de temps égal dans l'entreprise. Pendant cette période de travail,
les élèves auraient la possibilité de se familiariser avec les nouvelIes fonctions qui leur
reviendront une fois leur diplôme obtenu. Une telIe formule n'accroît pas de façon trop
sensible le délai de formation. Là encore, il conviendrait que l'entretien des élèves soit
assuré de manière suffisante par les pouvoirs publics, et les entreprises.
Un tel enseignement ne devrait pas être assuré uniquement par les pouvoirs publics.
Certes, il est nécessaire qu'existe une organisation publique complète de promotion du
travail ouverte à tous ceux qui désirent continuer leurs études et gravir les échelons de la
hiérarchie professionnelle. Mais il est souhaitable que l'enseignement à temps complet
soit également adopté par les entreprises. Une telIe adoption dépend directement de la
dimension de l'entreprise. Cette formule ne peut être retenue par une entreprise qu'à
condition que le personnel qu'elIe emploie soit suffisamment nombreux. En fait, seul
un nombre limité de firmes peuvent se permettre d'instituer une organisation complète
de promotion du travail faisant appel à la fois à des cours du soir et à des cours à temps
complet. Il apparaît alors indispensable dans un système idéal de promotion que les
entreprises appartenant à une même branche professionnelIe se groupent de manière à
offrir à leurs employés des cours à temps complet en plus d'un enseignement par cours
du soir ou par correspondance.
3° Un système de promotion complet et satisfaisant doit avoir apporté une réponse à
une difficulté fondamentale: celle qui se situe au point de départ.
a) En effet, il ne suffit pas qu'un système parfait de promotion soit institué pour
que, par le fait même, ce système possède la plus grande efficacité et ouvre
effectivement la possibilité à tous les travaiIleurs de parvenir à l'échelon correspondant à
leurs aptitudes. Encore faut-il que ceux-ci puissent suivre les premiers cours de
promotion et soient incités à le faire. Il est incontestablement difficile pour qui a
abandonné les études depuis un temps plus ou moins long de recommencer celIes-ci et
d'acquérir le bagage minimum de culture scientifique et de culture générale à défaut
duquel il ne pourra s'engager dans les premiers stades. Le problème de la promotion du
travail est en grande partie le problème de la préparation aux cours de promotion. C'est
dire l'importance toute particulière que revêt l'institution de cours préparatoires.
La mise en place de tels cours doit alIer de pair avec ceIle des cours de promotion
proprement dits. Ils doivent non seulement permettre aux individus de retrouver
l'ensemble des connaissances acquises au cours de l'enseignement primaire obligatoire
mais encore - étant donné qu'un volume sans cesse plus grand de connaissances est
chaque jour nécessaire - d'acquérir et d'assimiler de nouvelIes connaissances, qui d'ores
et déjà doivent être considérées comme des connaissances de base. Ils constituent la
condition indispensable d'un système de promotion fructueux et efficace. Un système de
promotion du travail sans cours préparatoires ne peut être considéré comme un système
véritablement complet. (...)
Ces cours intéressant le plus grand nombre et étant valables pour tous, il
conviendrait alors de recourir à des moyens de diffusion de masse afin que chacun puisse
être touché c'est-à-dire que les cours préparatoires devraient être multipliés sous toutes
les formes. Ainsi tous les établissements d'enseignement technique - cours
complémentaires, colIèges techniques, écoles nationales professionneIles -
devraientils dispenser tous les soirs les cours préparatoires à la promotion du travail. En même
temps, afin que personne ne soit tenu à l'écart, il conviendrait également de recourir à
l'enseignement par correspondance ainsi qu'à l'enseignement par radio et par télévision.
(...)
25b) En même temps, il est indispensable que les personnes pouvant être intéressées
par la promotion du travail connaissent son existence et soient incitées à en suivre les
cours. Ce n'est pas parce que l'institution existe que les cours de promotion seront
automatiquement suivis. Il apparaît donc nécessaire que la mise en œuvre d'un système
complet de promotion soit accompagnée d'une très large information, c'est-à-dire d'une
publicité constante utilisant tous les supports possibles et faite aussi bien auprès des
entreprises que des chefs d'entreprise. (...)
c) Parallèlement à cet effort de publicité en faveur de la promotion du travail il
conviendrait que soit entreprise la détection des meilleurs éléments susceptibles de
suivre avec profit aussi bien les cours préparatoires que les cours proprement dits de
promotion du travail. (n.) Le recours à la psycho-technique et à l'orientation
professionnelle devrait permettre de réaliser une sélection préalable des meilleurs. (...)
Un examen psycho-technique et un entretien avec un orienteur professionnel devraient
être obligatoires pour toute personne désireuse de s'inscrire aux cours de promotion. (...)
d) Enfin la préparation aux cours de promotion du travail ne peut être considérée
comme un tout isolé. Les cours préparatoires, comme il vient d'être dit, visent à amener
les futurs élèves à un niveau minimum de connaissances déterminées. Mais, si ces cours
préparatoires sont nécessaires, ils ne sont pas suffisants. En effet, il ne suffit pas qu'un
individu possède seulement un certain nombre de connaissances précises, mais limitées
à certains domaines, pour suivre avec profit les cours de promotion, il faut également
qu'il possède un minimum de connaissances dans d'autres domaines qui ne sont pas des
domaines techniques ou scientifiques. La culture n'est pas uniquement une culture
technique, mais une culture générale. Le rôle des institutions de culture populaire
apparaît ici prédominant. Il serait souhaitable que soient multipliées ces institutions et
qu'ainsi la culture populaire soit plus largement répandue qu'elle n'est actuellement.
4° Un système idéal de promotion est celui offrant une progression continue à ceux
désireux de suivre les cours, c'est-à-dire que la promotion doit être organisée de telle
sorte qu'elle conduise à n'importe quel rang de la hiérarchie professionnelle. Une telle
progression continue est essentielle si l'on veut que le système de promotion montre
son efficacité. En effet, un système qui ne propose aux personnes intéressées que des
buts lointains ne pouvant être atteints qu'au bout d'un long délai, demandant un effort
prolongé et en fait inaccessible pour la majorité des candidats serait dépourvu
d'efficacité. En fait, un système qui se veut efficace doit offrir aux auditeurs des cours
sous la formule la plus appropriée (cours par correspondance, cours du soir, cours à
temps complet, enseignement alterné) leur permettant d'entrer au niveau correspondant à
leurs connaissances actuelles et les amenant au niveau maximum compatible avec leurs
aptitudes. L'entrée de même que la sortie doivent pouvoir se faire à n'importe quel
niveau, toutes les gradations doivent être représentées dans un tel système de promotion
du travail c'est-à-dire que tous les grades de la hiérarchie professionnelle doivent pouvoir
être atteints quel que soit le point de départ. Ainsi, cette organisation doit-elle être telle
que l'ouvrier ayant les aptitudes nécessaires doit pouvoir atteindre le rang le plus élevé,
c'est-à-dire celui d'ingénieur et pouvoir s'arrêter en route à n'importe quel autre grade
intermédiaire de la hiérarchie. De même, l'entrée ne doit pas de faire uniquement au bas
de la pyramide, mais au niveau déjà atteint dans le travail professionnel. Il ne faut en
aucun cas que la personne possédant déjà une certaine qualification et voulant se
perfectionner se trouve obligée de suivre les cours les plus élémentaires. En outre, il
convient que l'effort demandé pour obtenir une nouvelle ne soit pas trop
long ce qui revient à préconiser une multiplicité de degrés intermédiaires dans le système
de promotion du travail. En effet les diverses qualifications proposées aux auditeurs sont
peu nombreuses et nécessitent chacune un effort de plusieurs années sans que rien soit
26assuré à celui qui échoue, un tel système, ne proposant que l'alternative «tout ou rien»,
sera dépourvu d'efficacité. Il est nécessaire au contraire que l'auditeur suivant les cours de
promotion ait la possibilité d'acquérir une qualification nouvelle à la fin de chaque année
d'étude lorsqu'il a passé avec succès les examens de promotion. Un tel fractionnement
des efforts ainsi que la possibilité d'entrée et de sortie à n'importe quel niveau permettent
une progression continue dans la promotion.
50 L'élaboration d'un tel système de promotion du travail revient aux pouvoirs
publics. Ceci ne signifie pas forcément que ce système public doive être le seul système
de promotion du travail. L'existence de ce ne doit pas empêcher la création
d'enseignements de promotion relevant du secteur privé. L'ensemble des réalisations
publiques n'exclut en rien la promotion effectuée par des entreprises, des groupes
d'entreprises ou les secteurs professionnels. Tout au contraire, il est indispensable que le
secteur privé organise de manière aussi complète que possible et en liaison étroite avec
les pouvoirs publics des enseignements de promotion. À cet égard, il conviendrait que
les entreprises, groupements d'entreprises ou professions soient réellement incités à
organiser des enseignements de promotion. Des avantages financiers importants
(réduction d'impôts par exemple) devraient être consentis, comme on l'a déjà vu, aux
entreprises ayant institué des cours. (...)
Connaissant l'organisation de la promotion du travail en France et les traits
caractéristiques d'un système idéal de promotion, un certain nombre de mesures qui
pourraient être prises dans l'immédiat par les pouvoirs publics semblent alors devoir être
recommandées afin de rapprocher le système actuel du système idéal.
IOLe premier ensemble de mesures à prendre vise à développer les cours
préparatoires. (...) On a vu plus haut l'importance que pouvait revêtir une préparation
aux cours de promotion du travail, puisque l'efficacité de cette dernière en dépend dans
une grande mesure. (...)
a) Tout d'abord, un effort de publicité devrait être entrepris par les pouvoirs publics.
Cette publicité qui emprunterait tous les supports disponibles (presse, radio, télévision)
chercherait à diffuser l'idée de promotion du travail, à la faire connaître. Il faudrait qu'une
telle campagne de publicité soit étendue à toute la France. fasse l'objet d'un plan
soigneusement établi, soit constante et non point occasionnelle. (...) Il serait
souhaitable que cette campagne dure suffisamment pour pouvoir porter tous ses fruits.
c'est-à-dire faire naître en France une véritable «mystique» de la promotion du travail.
b) Si la campagne de publicité en faveur de la promotion du travail est un succès. on
peut supposer qu'un nombre considérable de personnes seront attirées par la promotion
du travail. Il serait alors nécessaire que la publicité en faveur des cours de
attire tout particulièrement l'attention sur les cours préparatoires mis la disposition de
ceux ne possédant pas les connaissances nécessaires pour participer aux cours de
promotion ou ayant abandonné leurs études depuis un certain temps. (...)
Tous les moyens possibles doivent être employés par les pouvoirs püblics afin de
mettre ces cours préparatoires à la portée de tous. Ainsi, apparaît-il souhaitable que
l'enseignement par correspondance soit développé et qu'une section spéciale de cours
préparatoires de promotion du travail soit créée par le Centre national d'enseignement
par correspondance. En même temps, la radio et la télévision devraient être employées
aux moments les plus favorables, c'est-à-dire le soir en semaine, le samedi et le
dimanche, dans la journée. Il est nécessaire de donner sa place à cette formation soit en
créant de nouvelles chaînes, soit, si cela est possible, en n'hésitant pas à sacrifier
d'autres émissions moins importantes pour l'avenir du pays. Enfin, tous les
que ceux-ci soient techniques ou non - devraientétablissements d'enseignement -
27dispenser des cours préparatoires soit le soir en semaine, soit le samedi ou le dimanche
dans la journée. On ne doit pas être surpris qu'il soit fait appel aux établissements autres
que ceux de l'enseignement technique pour donner un enseignement préparatoire à la
promotion du travail. En effet, comme il a été dit plus haut, les cours préparatoires ont
pour but d'amener les personnes intéressées à un certain niveau d'instruction (certificat
d'études primaires) et ne sont pas des cours techniques mais des cours généraux. Il
s'ensuit donc que tous les établissements d'enseignement sans aucune distinction sont
aptes à dispenser des cours préparatoires de promotion.
Étant donné que ces cours préparatoires ont pour but d'amener les travailleurs
intéressés à un niveau donné - celui du certificat d'études -le programme des cours
devrait être établi de manière à s'étendre sur une année scolaire, c'est-à-dire d'octobre à
juin. De cette manière la préparation demandée - qui en fait est un rappel des
connaissances élémentaires - ne constituerait pas un effort trop prolongé et de
découragerait donc pas tous ceux qui sont attirés par la promotion du travail. (...)
2DIl serait souhaitable que soient développés les cours de promotion assurés par le
secteur privé. Les pouvoirs publics pourraient, de manière indirecte, faciliter la
promotion à tous les échelons du personnel scientifique et technique en incitant les
fédérations professionnelles existantes à organiser des cours de promotion sur une base
professionnelle et les industriels d'une région à se grouper pour mettre en œuvre des
cours inter-industries sur une base géographique chaque fois que la possibilité en
apparaîtrait. Cette formation pourrait être donnée sous des formes diverses (cours du
soir, cours à mi-temps, enseignement alterné, cours à plein temps).
L'impulsion donnée par les pouvoirs publics pourrait résulter de mesures financières
diverses non exclusives l'une de l'autre.
Tout d'abord, les entreprises envoyant des membres de leur personnel suivre de tels
cours pourraient voir le montant global de leurs impôts diminuer dans une certaine
proportion dépendant du nombre absolu d'ouvriers recevant une formation nouvelle et de
leur proportion par rapport au nombre total d'ouvriers de l'entreprise. Ensuite, les
entreprises ne faisant pas participer leur personnel à cette formation pourraient être
pénalisées, cette pénalisation prenant la forme d'une augmentation de la taxe
d'apprentissage dont le produit servirait au financement du centre de promotion institué
sur une base professionnelle ou géographique. Enfin, le financement de ces centres
pourrait également être réalisé soit par une aide de l'État, soit par l'affectation
obligatoire d'une partie (variable suivant les régions et les professions) du montant de la
taxe d'apprentissage versé par l'ensemble des firmes locale ou engagées dans la même
profession. (...)
3DEn même temps que les initiatives en matière de promotion du secteur privé
seraient incitées à se développer, les pouvoirs publics, afin de rapprocher le système
actuel de promotion du système idéal précédemment défini, devraient accentuer l'effort
déjà entrepris.
a) En ce qui concerne la promotion élémentaire, il conviendrait qu'un plus grand
nombre de cours (que ceux-ci soient des cours de promotion relevant de l'enseignement
technique ou des cours de F.P.A. organisés par le ministère du Travail) soient mis à la
disposition des travailleurs de manière à ce que sur le plan régional, toute personne
intéressées puisse atteindre le rang le plus élevé dans la hiérarchie.
b) En ce qui concerne la promotion supérieure, deux mesures apparaissent comme
particulièrement recommandables.
En premier lieu, il est indispensable que soit créé un nombre suffisant de centres de
promotion supérieure du travail. On a vu qu'il existait deux sortes de centres de
promotion supérieure: le Conservatoire national des arts et métiers et ses centres associés, les
28Instituts de promotion supérieure du travail. En outre, le ministère de l'Éducation
nationale a prévu la création d'un Institut de promotion supérieure dans chaque ville
d'université. (...) De grandes villes industrielIes dont la population est particulièrement
intéressée par la promotion ne possèdent pas de centre de promotion supérieure. Aussi
conviendrait-il qu'un tel centre soit créé dans toute ville importante. (...)
En second lieu, il est nécessaire d'accentuer l'effort destiné à permettre aux meilleurs
éléments - c'est-à-dire ceux ayant déjà suivi le soir des cours de promotion du travail,
ayant fait la preuve de leurs capacités - de travailler à temps complet en leur attribuant
des avantages satisfaisants. À partir d'un certain niveau, les cours de promotion du
travail doivent être des cours à plein temps. En d'autres termes, l'enseignement de la
promotion supérieure du travail menant aux rangs de technicien, technicien supérieur et
ingénieur doit être suivi par des personnes dégagées de leurs obligations professionnelIes
et de tout souci matériel. Pour ce faire, il serait donc souhaitable qu'un certain nombre
de mesures soient prises. Tout d'abord, il faudrait que dès octobre 1959, les centres de
promotion supérieure (instalIés dans chaque ville importante que celIe-ci soit ou non
une ville d'université) dispensent uniquement des cours à plein temps, menant aux titres
de technicien, technicien supérieur et ingénieur. Ensuite, il conviendrait que les élèves
suivant les cours reçoivent pour leur entretien et celui de leur famille une bourse dont le
montant serait légèrement inférieur (de 10 à 20%) à celui du salaire perçu par l'intéressé
ayant du suivre les cours des centres de promotion supérieure.
Le choix existe entre plusieurs formules en ce qui concerne les modalités de
financement. Ainsi, celui-ci pourrait-il relever entièrement des pouvoirs publics.
c'est-àdire à la fois le financement des cours proprement dits et les bourses d'entretien des
élèves. Ou bien le des cours pourrait être le fait des pouvoirs publics,
tandis que les firmes verseraient à leurs employés le montant de la bourse d'entretien.
Ou bien le financement des cours dépendant toujours des pouvoirs publics ceux-ci
pourraient également verser aux auditeurs la moitié de leur bourse d'entretien, l'autre
moitié restant à la charge de celui-ci. Il serait également possible de concevoir que les
entreprises désirant envoyer certains de leurs employés suivre les cours de promotion
supérieure versent au centre de promotion supérieure une contribution calculée sur le
volume de leurs effectifs ou le montant de leur chiffre d'affaires. Ces firmes auraient
alors la possibilité d'envoyer chacune autant de leurs employés qu'elIes le voudraient.
Les fonds ainsi rassemblés permettraient au centre de promotion supérieure de verser à
chaque auditeur une bourse d'entretien.
4° Enfin, il serait indispensable de résoudre un problème de coordination. En effet, la
promotion supérieure comme la promotion élémentaire ne relèvent pas d'une même
direction, mais dépendant non seulement des ministères différents, mais encore dans un
même ministère, de directions différentes. Un semblable état de fait est regrettable, car il
est susceptible de réduire l'efficacité du système de promotion. Comme il est
extrêmement souhaitable que les initiatives en matière de promotion du travail organisée
et contrôlée par les pouvoirs publics soient considérablement développées au cours des
prochaines années, il est nécessaire, pour qu'un tel effort porte ses fruits, que soit mis
fin à l'incoordination existante et améliorée l'organisation de la promotion du travail.
La promotion du travail - promotion supérieure et promotion élémentaire - doit
être considérée comme un tout indissociable réclamant un maître d'œuvre unique qui
puisse prendre en main l'ensemble du problème, en suivre les multiples réalisations,
savoir obtenir la création de ce qui est nécessaire pour mener à bien sa tâche. De
l'organisation et de l'unité de direction dépendra le succès de la promotion du travail.
Il en résulte qu'il serait nécessaire de créer un organisme rattaché à la Présidence du
Conseil et qui reprendrait les tâches jusqu'à maintenant assurées par le ministère de
29l'Éducation nationale (Direction de l'enseignement supérieur et de l'enseignement
technique) et le ministère du Travail. À la tête de cet organisme, un Conseil national de
la promotion du travail aurait pour tâche d'assurer et de dégager une politique de
promotion. Dans ce conseil supérieur devrait figurer, outre des représentants de
l'enseignement technique pour la promotion élémentaire et des de et de l'enseignement supérieur pour la promotion supérieure,
des représentants d'autres administrations intéressées (ministère du Travail,
Commissariat général à la productivité) et des utilisateurs (représentants des syndicats et
du patronat). (...)
Jacques WOLFF, La promotion du travail, Commissariat général à la productivité, décembre
1958, pp. 223-242.
30Chapitre /I
1959-1961
AVEC l'AVÈNEMENT DE lA ve RÉPUBLIQUE,
lA PRODUCTION lÉGISLATIVE ET
lA POLITIQUE DE PROMOTION SOCIALE
Pour comprendre l'importance de la production législative sur la formation dans
cette période, il faut la resituer dans le contexte politique. La loi de 1959 sur la
promotion sociale est d'une part la première grande loi gaulliste, elle est d'autre part
l'œuvre de Michel Debré, Premier ministre.
L'avènement de la Va République amène les idées gaullistes. Le rassemblement
national est le pivot de la doctrine. La production législative sur la formation
promotionnelle en est la première expression. La loi sur la participation des travailleurs
aux fruits de l'expansion en sera une seconde.
Cette loi est attachée à un homme: Michel Debré. Faut-il rappeler que c'est lui qui
en 1946, à la demande du général de Gaulle, avait créé l'É.N.A. porteur, avec la seconde
voie, d'une volonté de recherche de mobilité sociale. On peut se reporter au texte
n017 pour se remémorer l'importance qu'attachait en 1951 le jeune sénateur Michel
Debré à la création d'un système de formation promotionnelle. Sa proposition de loi sur
les facultés ouvrières avait alors été un échec. Huit ans plus tard Premier ministre,
Michel Debré, et c'est sa première loi, réussit à concrétiser ses idées: il est l'initiateur
et l'artisan de cette loi sur la promotion sociale qui porte familièrement son nom. Elle
est l'aboutissement de sa pensée.
La production législative est en fait un ensemble de trois lois qui couvrent à toutes
trois un champ très large:
- la loi n059-960 du 31 juillet 1959, relative à diverses dispositions tendant à /a
promotion sociale, dite loi sur la promotion sociale: elle codifie des dispositions
existantes et énonce des mesures, essentiellement sous forme d'aides
financières, destinées à encourager la formation promotionnelle:
- la loi n059-1481 du 28 décembre 1959, relative à diverses dispositions tendant à
favoriser /a formation économique des travailleurs appelés à exercer des
responsabilités syndicales, dite loi sur la promotion collective: elle prolonge la loi
de 1957 sur le congé d'éducation ouvrière, (cf. texte n025) en instituant des
aides financières aux centres de formation syndicale agréés;
- la loi n061-1448 du 29 décembre 1961, accordant des congés non rémunérés aux
travailleurs salariés et apprentis en vue de favoriser /a formation des cadres et
animateurs pour /a jeunesse, dite loi sur le congé cadre jeunesse: elle institue un
droit d'absence pour formation à l'encadrement d'activités d'éducation
périscolaire et d'éducation populaire.
Cette production législative est complétée par un nombre impressionnant de
décrets que l'on peut ranger dans deux familles:
31- les décrets qui instituent les structures administratives et financières de la
promotion sociale: le Comité de coordination de la promotion sociale, le Fonds
national de la promotion sociale, puis en 1961 la Délégation générale à la sociale, structure interministérielle placée sous l'autorité du Premier
ministre;
- les décrets qui impliquent tous les départements ministériels dans l'effort de la
politique de promotion sociale.
Le champ pris en compte par le législateur est très large: le travail avec la première
loi, les relations sociales avec la seconde, le culturel avec la troisième, un peu décalée.
Cet ensemble lois et décrets est constitutif d'un projet qui se veut global, cohérent,
et qui cherche à dépasser les clivages existants. Pour renforcer l'effet d'innovation, le
néologisme promotion sociale est créé.' C'est un concept audacieux. Il se veut
mobilisateur. Michel Debré avance l'idée de société promotionnelle.
La nature de ce projet est facilement appréhendable à partir de la littérature
produite autour de la création législative: trois dimensions sont conjointes: c'est un
projet social qui vise la recherche de plus de justice sociale en facilitant la «seconde
chance», c'est un projet économique qui vise la recherche de plus de mobilité
professionnelle, verticale et horizontale pour accompagner l'expansion. c'est un projet
politique qui vise la recherche de plus d'unité nationale.
Les deux premiers textes présentés sont des extraits des discours prononcés à
l'Assemblée nationale et au Sénat lors du vote de la loi. Ils en expriment clairement les
motifs. On repère facilement les trois dimensions économique, sociale et politique du
projet, et les valeurs qui le portent.
Texte 0°90 : À L'ASSEMBLÉE NATIONALE
Mesdames, Messieurs, l'avenir de la France ne saurait être assuré sans politique
sociale à la fois continue et audacieuse. Qu'à certains moments un Français sur cinq,
une Française sur cinq, consultés à l'occasion des élections, aient été portés à voter pour
une formation politique dont les ambitions politiques sont ouvertement révolutionnaires
dont la tactique est commandée de l'étranger et dont la doctrine est la négation de la
liberté, voilà qui était grave malgré le redressement que l'espérance de l'année 1958 a fait
naître, voilà qui demeure grave. (...)
...Il ne faut plus que la vocation politique d'une partie de la France soit la vocation
de révoltés. L'avenir de notre patrie, l'avenir de nos libertés exigent la participation
profonde d'une nation quasiment unanime à son destin... Tout doit donc être tenté pour
rétablir en quelques années l'unité sociale de notre pays. Tout doit donc être tenté. Ce
tout peut se résumer en un mot: la promotion...
Après avoir ainsi défini l'objectif de l'action gouvernementale pour les années à
venir, le Premier ministre au COUTS de sa première déclaration devant l'Assemblée
nationale le 15 janvier dernier ajoutait: il faut trouver les méthodes, créer les
établissements qui permettent d'élever au-dessus d'eux-mêmes, c'est-à-dire de leur
condition et de leurs connaissances, tous ceux qui ont la possibilité et la volonté
d'acquérir des capacités nouvelles et de prendre des responsabilités... C'est une tâche
essentielle aussi bien pour l'équilibre social que pour l'avenir économique de la nation.
Le gouvernement s'y attachera avec ardeur et y associera le parlement dès sa
prochaine session. Le projet de loi, soumis aujourd'hui à l'Assemblée nationale,
Pour être plus précis, l'expression promotion sociale n'est pas tout à fait un néologisme:*
elle s'employait jusque là pour désigner une mobilité sociale inter-générationnelle
(exempie: le fils d'agriculteur devenant instituteur). C'est l'utilisation qu'en fait Michel Debré,
un attendu de mobilité sociale intra-générationnelle grâce à la formation, qui est nouvelle.
32constitue la première manifestation de cette volonté d'accomplir une tâche essentielle
sinon nécessaire.
Nul ne saurait en effet contester la nécessité d'un effort de promotion.
Nécessité sociale d'abord car les exigences d'une politique de justice sociale imposent
que ceux qui sont entrés dans la vie sans avoir été efficacement aidés ou insuffisamment
guidés puissent, s'ils en ont le désir ou la possibilité, reprendre le chemin qui peut les
mener à la place que leurs capacités leur permettent de revendiquer.
Nécessité sociale encore pour qu'à la notion de lutte des classes chaque jour plus
anachronique puisse succéder demain l'unité sociale de la nation.
Mais nécessité économique aussi: le progrès technique comme les transformations
économiques conduisent à un besoin chaque jour plus grand de cadres, de techniciens et
de spécialistes de toute nature.
Il n'est que de citer quelques chiffres pour constater combien dans ce domaine la
pénurie dont nous souffrons est grande. Sur 4.000.000 environ d'ouvriers du secteur
industriel privé 37% à peine sont des ouvriers qualifiés, 6,3% seulement atteignent à de
hautes qualifications. Le milieu rural est encore plus mal partagé puisqu'en 1955,96%
des 2.200.000 chefs d'exploitation pouvaient déclarer n'avoir reçu aucune formation
professionnelle.
Mais c'est peut-être de techniciens, de cadres et d'ingénieurs que notre économie
manque le plus. Plus de la moitié des 135.000 ingénieurs diplômés qu'on trouve en
France a dépassé l'âge de 45 ans et chaque année le déficit s'accroît au lieu de se résorber.
La situation est aggravée par le fait qu'un nombre trop important d'entre eux se consacre
à des tâches administratives ou commerciales.
Mais elle est surtout aggravée par l'insuffisance dramatique de techniciens dont le
rôle est de servir de relais entre ingénieurs et ouvriers. Si on admet qu'un ingénieur ne
peut jouer pleinement son rôle que s'il est assisté de deux ou trois techniciens au
minimum, on comprendra la gravité de la situation quand on saura qu'en France les
techniciens sont moins nombreux que les ingénieurs (on n'en compte que deux pour
trois).
Si le développement des moyens accordés aux diverses formes d'enseignement et
notamment à l'enseignement technique est une des façons de résoudre ces problèmes, il
ne faut pas se dissimuler que cet effort ne saurait porter ses fruits avant plusieurs
années. On ne saurait ignorer non plus qu'il n'est jamais possible de négliger les
facteurs humains ou les difficultés économiques et sociales dont l'intervention
contrecarre trop souvent les plans les mieux étudiés. C'est pourquoi il est indispensable
de susciter et de multiplier les possibilités pour les travailleurs d'accéder à un échelon
supérieur ou de s'orienter vers des activités plus conformes à leurs aptitudes, en un mot
de développer la promotion du travail.
Déjà dans ce domaine des efforts ont été entrepris tant par les pouvoirs publics que
par l'initiative privée, d'une part, pour former des cadres supérieurs et ingénieurs; d'autre
part, pour donner à diverses activités industrielles les spécialistes dont la nécessité
devenait chaque jour plus évidente. Cadres supérieurs et ingénieurs sont formés grâce à
la promotion supérieure du travail, promotion assurée par le Conservatoire national des
arts et métiers et ses centres associés, par les instituts d'université, par l'initiative
privée.
L'efficacité du Conservatoire national des arts et métiers et de ses centres associés
n'est pas discutable car l'éventail des enseignements proposés comme le système des
certificats de cours et de travaux pratiques permettent à beaucoup de progresser dans leur
domaine propre. Mais l'enseignement y est dispensé sous la forme de cours du soir, ce
qui entraîne un allongement des études évidemment important: un candidat ne peut
33guère espérer obtenir un diplôme d'ingénieur avant six ou sept ans d'études, c'est-à-dire
qu'il faut à ceux qui entreprennent ces efforts une persévérance et un courage dignes
d'admiration et d'autant plus méritoires qu'ils sont souvent chargés de famille et que
leurs activités professionnelles sont en général peu propices à la concentration d'esprit
nécessaire pour aboutir à des résultats favorables.
Les instituts de promotion supérieure du travail dont le premier et le plus important
a été créé à Grenoble, existent aujourd'hui dans quatre ou cinq universités.
Enfin certaines entreprises nationales et quelques groupements d'entreprises ont
organisé une promotion supérieure du travail dont les résultats ne sont pas négligeables.
Tous ces efforts ne sauraient être minimisés mais leurs résultats restent insuffisants
car les moyens mis en œuvre ne sont pas toujours à la mesure de leurs ambitions. En
outre la nécessité d'une coordination de cette promotion supérieure s'impose dans
l'intérêt de la collectivité comme dans l'intérêt de ceux pour lesquels ils sont entrepris.
Le projet de loi
Il est bon de définir de façon aussi précise que possible l'expression de «promotion
sociale» employée pour la présenter. C'est d'abord en considérant ceux auxquels elle est
destinée qu'on peut en discerner une première définition. Elle s'adresse avant tout à celles
et à ceux qui, ayant déjà une activité économique quelconque (notamment salariés), ont
le désir et les capacités de s'élever tant dans leur profession que dans la société.
La promotion sociale n'est donc pas uniquement de la formation professionnelle.
Elle ne peut non plus être seulement la conséquence heureuse d'une scolarité normale.
S'il n'est pas de promotion sociale sans formation professionnelle, la formation
professionnelle n'est pas obligatoirement source de promotion sociale. Cette
s'adresse d'abord et par priorité à ceux qui n'ont pas encore entrepris d'activité et pour lesquels elle constitue en quelque sorte l'antichambre de la vie
professionnelle. Elle n'est donc que la suite logique et pratique de la période scolaire.
La promotion sociale n'est pas davantage le résultat heureux d'un enseignement bien
conçu. Certes l'enseignement est un moyen de promotion sociale peut-être plus efficace,
certain en tout cas, celui qui donne les résultats les plus spectaculaires.
Mais comment oublier ceux qui ont été contraints pour des raisons familiales ou
personnelles, économiques et sociales d'entrer dans la vie professionnelle souvent dès la
fin de la scolarité sans avoir été guidés ni aidés et qui éprouvent les plus grandes
difficultés à prendre leur vraie place dans la société? Pour ceux-là la promotion sociale
est le seul espoir. Elle est aussi le seul espoir de ceux dont la précocité était insuffisante
pour leur permettre de suivre le rythme scolaire classique et dont l'esprit s'est éveillé au
contact des réalités quotidiennes de la vie. Pourquoi les abandonner? Pourquoi ne pas
permettre aux uns et aux autres de rattraper le train dans lequel ils sont aussi dignes de
se trouver que beaucoup de gens qui ont eu la chance d'y être installés au départ par des
familles plus prévoyantes, plus persévérantes ou simplement plus favorisées?
La promotion sociale n'est pas différente de l'enseignement, elle en est simplement
le complément, mais un complément indispensable. Elle constitue, en outre, pour la
nation la seule chance de voir tous ses enfants à leur vraie place.
Ainsi la promotion sociale ne saurait être confondue ni avec la formation
professionnelle, ni avec les résultats obtenus par l'enseignement scolaire. Il s'agit donc
de la définir de façon précise. Cette définition nous pouvons l'établir en partant du sens
donné au mot promotion dans le dictionnaire Larousse: c'est «l'action d'élever à un
grade, à une dignité». Cette définition bivalente s'applique de façon remarquable au titre
de ce projet dont le but est, par ailleurs, si exactement défini par la Ière section de
l'exposé des motifs:
34«Il s'agit d'offrir aux travailleurs des facilités nouvelles de formation et de
perfectionnement en vue de faciliter leur accès à un échelon supérieur dans le cadre
de leur profession, ou de les réorienter vers une nouvelle activité plus conforme à
leurs aptitudes réelles et d leurs aspirations.
Il s'agit en même temps de favoriser une promotion collective en conférant des
facilités plus larges aux travailleurs dans le domaine de l'éducation ouvrière, de
permettre en particulier à ceux qui sont appelés à exercer des fonctions dans des
organismes à caractère institutionnel, d'acquérir laformation économique et sociale
nécessaire à l'exercice de ces responsabilités. Dans le même esprit doit être
encouragé et développé l'effort entrepris par les organisations professionnelles
ellesmêmes pour former ou perfectionner leurs cadres.»
L'accès à l'échelon supérieur ne constitue-t-il pas cette action d'élever à un grade au
sens professionnel du mot? C'est une promotion professionnelIe mais c'est aussi et
d'abord une promotion individuelIe. Mais si la promotion du travail est cela, la
promotion sociale doit la compléter en élevant celui à qui elIe s'adresse à une dignité
humaine supérieure grâce à la promotion colIective.
La promotion sociale peut donc se définir comme étant le résultat de la promotion
individuelIe que constituent la promotion du travail et la promotion coIlective.
André FANTON, «Rapport présenté à l'Assemblée nationale, relatif à diverses dispositions
tendant à la promotion sociale», in DÉLÉGATION GÉNÉRALE À LA PROMOTION SOCIALE,
Livre blanc de la promotion sociale, (QLa Documentation française, 1966, pp. 112-115.
Texte 0°91 : AU SÉNAT
Mesdames, Messieurs, il est heureux que la première loi importante soumise à
l'examen du nouveau Parlement - en dehors des lois programmes et textes budgétaires
- soit une loi à caractère social. Ceci permet au gouvernement de la République
d'ouvrir une voie dans laqueIle nous devons résolument nous engager. car elIe
correspond à nos désirs de promotion humaine et d'organisation de la société.
Promotion sociale, deux simples mots qui évoquent une immense espérance au sein
des milieux populaires et chez tous les militants d'action sociale. Pour l'adulte. c'est la
possibilité d'améliorer sa situation. L'avenir des jeunes - ceux d'aujourd'hui et de
demain - est lié à l'ouverture d'une promotion valable.
La volonté gouvernementale de proposer cette loi, notre volonté de la discuter et de
l'adopter correspondent à un engagement moral envers les travailleurs en général et
surtout envers les jeunes générations. Au moment où beaucoup s'interrogent et scrutent
l'avenir avec inquiétude, au moment où notre pays doit mobiliser toutes ses énergies
pour accroître ses possibilités internationales et améliorer le standing de vie de sa
population, il est sain de soutenir une économie valable et d'organiser les structures afin
que la jeunesse studieuse et travailleuse ne soit plus jamais déçue.
Pour être valable, un projet de promotion du travail ne doit pas avoir seulement pour
objet d'augmenter les capacités professionneIles des ouvriers, mais il doit aussi nourrir
l'ambition de permettre le plein épanouissement de leurs capacités intellectuelIes et
morales. C'est ainsi qu'il apparaîtra comme un véritable motif de promotion sociale.
Il est plus encore: tout projet à caractère évolutif doit correspondre à une promotion
collective. CeIle-ci se conçoit par l'élévation du niveau de vie de l'ensemble intéressé et
par des possibilités offertes dans l'exercice des responsabilités. Il est urgent d'accroître le
35pouvoir d'achat des travailleurs et de leurs familles et de faire disparaître les risques du
chômage. Il est urgent de donner aux travailleurs les moyens de participer activement à
la vie organique et structurale de la société.
Mais ceci déborde du cadre du projet actuel volontairement limité à la promotion
individuelle. Toutefois, c'est dans cet esprit que la commission spéciale du Sénat a
voulu organiser ses travaux. Pour elle, une promotion valable entraîne inévitablement
la prise en considération des problèmes propres aux plus déshérités: ceux qui redoutent
le chômage ceux qui vivent dans la misère qui sont dans l'impossibilité de satisfaire
leurs besoins personnels et ceux de leurs familles. Pour elle, la promotion des
travailleurs suppose que la démocratie économique aura suffisamment pénétré les
institutions et les mœurs, pour que les travailleurs organisés aient des droits tels qu'ils
ne soient plus des subordonnés à l'argent. Pour eUe, la promotion sociale demande qu'on
ne parle pas seulement de cours de perfectionnement technique mais d'accession à la
culture dans le sens le plus général de ce terme. Pour votre commission le projet
constitue une étape importante et heureuse qui devra être suivie d'autres manifestations
de notre volonté d'évolution sociale.
Dans son discours devant l'Assemblée nationale, M. le Premier ministre a montré
les caractères essentiels du projet qui correspondent à une préoccupation sociale et à une
préoccupation économique. (...) Telle est l'optique dans laquelle votre commission a
voulu les aborder. Elle fait une distinction fondamentale entre l'enseignement qui relève
de l'université et la promotion professionnelle, moyen de «rattrapage» mis à la
disposition de ceux qui ont été défavorisés au départ. Ainsi la promotion ne se substitue
pas à l'enseignement traditionnel, mais elle le complète.
Un grand problème demeure, la réforme de l'enseignement, qui ne saurait être abordé
par le biais de ce texte. Pour notre commission, la promotion ne doit pas seulement
permettre à quelques hommes d'accéder à une qualification supérieure, mais elle doit
aussi contribuer à rapprocher ceux qui se trouvent aux deux extrémités de la condition
sociale. C'est à ce titre-là qu'elle mérite le nom de social.
En examinant le projet, notre volonté première a été de travailler pour l'homme. Les
problèmes posés sont essentieUement des problèmes humains, dont la solution amène
aussi une heureuse issue aux légitimes considérations économiques du présent. Votre
commission spéciale a reconnu le caractère limité du projet en discussion, mais elle a
compris qu'il constitue la première pierre d'un édifice beaucoup plus vaste, fondement
heureux d'une évolution sociale certaine. C'est pourquoi elle a enregistré avec
satisfaction le dépôt de ce texte législatif important et qu'elle a voulu lui apporter une
contribution efficace.
Ainsi résumée, la promotion du travail consiste dans l'établissement d'un
enseignement permettant à chacun, quels que soient son métier et sa formation
antérieure, de s'élever dans la hiérarchie professionnelle par l'acquisition des
connaissances théoriques et pratiques indispensables. Son objectif est double:
- d'une part, elle répond à un impératif de justice sociale. Il est normal de donner à
chacun, malgré les inégalités de départ, une chance de satisfaire ses besoins de
connaissances et de lui permettre d'accéder à tous les échelons de la hiérarchie
professionnelle et sociale;
- d'autre part, eUe constitue une nécessité essentieUe pour l'expansion de l'économie,
qui requiert toujours plus de techniciens et de cadres qualifiés. La pénurie de
personnel technique (ouvriers qualifiés, agents de maîtrise, techniciens,
ingénieurs), dont la prise de conscience vient de s'effectuer récemment en France,
est étroitement liée au problème d'une expansion économique rapide et continue.
Les années d'expansion ont montré que l'essor de la production se heurtait moins à
36des limites physiques qu'à des difficultés se rapportant à l'insuffisance du nombre
et de la qualification des préposés aux tâches productrices. De plus, le
développement de secteurs nouveaux (électronique, énergie atomique, etc.)
requiert, lui aussi, un effectif sans cesse croissant de personnel technique. C'est
ainsi qu'un personnel technique qualifié, suffisamment nombreux et en
augmentation constante, est une des conditions essentielles du développement
économique. (...)
La France aux idées généreuses - dont la devise se résume dans les trois mots:
liberté, égalité, fraternité - se doit de rechercher une formule idéale de la promotion
humaine et sociale de ses fils. La promotion du travail est certainement insuffisante,
mais elle conduit à la promotion sociale; si elle est empreinte de noblesse et de
générosité, elle doit faciliter aussi la promotion humaine.
Dans tout système de promotion du travail, l'idée générale qui doit dominer les
mesures prises peut s'exprimer de la façon suivante: Tout homme, quels que soient son
métier et son éducation première, doit avoir ta possibilité pratique de refaire des études
afin d'améliorer sa qualification, soit dans son métier, soit dans un métier différent. (...)
M. MENU, «Rapport présenté au Sénat, relatif à diverses dispositions tendant à la promotion
sociale», in DÉLÉGATION GÉNÉRALE À LA PROMOTION SOCIALE, Livre blanc de la
@promotion sociale, La Documentation française, 1966, pp. 116-119.
Dans un discours qui a fait date, Michel Debré, en 1960 expose «comment peut et
doit se poser, sur le plan des préoccupations politiques le problème de la promotion
sociale.» Il n'aborde pas là la nécessité économique des formations promotionnelles - il
mais précise leur justification politique: la modernisationl'a largement fait par ailleurs -
de l'offre éducative et la recherche d'une plus grande unité nationale. Il exprime aussi
avec enthousiasme son credo: la nécessité de diversifier la production des élites
sociales.
Texte 0°92 : UN IDÉAL POLITIQUE DE LA Ve RÉPUBLIQUE
Vous êtes ici venus d'horizons très divers vous avez réfléchi non seulement au
problème particulier de la promotion supérieure du travail, mais à celui, plus vaste, de
la promotion sociale. C'est une dominante de votre pensée et de votre action que cet
effort de promotion vers de meilleures connaissances ou de plus hautes responsabilités.
Aussi vais-je m'efforcer de vous exposer comment peut et doit se poser sur le plan des
préoccupations politiques le problème de la promotion sociale. C'est en effet l'un des
problèmes nationaux de notre temps, l'une des responsabilités essentielles des pouvoirs
publics. La promotion sociale (...) est une exigence technique des temps modernes, que
l'on a commencé de sentir dès la fin du XVIIIe siècle et tout au cours du XIxe, à chaque
mouvement en avant de la révolution industrielle. Cette exigence est devenue très aiguë
depuis une vingtaine d'années: devant les besoins en techniciens et en cadres, les
mécanismes sociaux à ces différentes périodes, se sont révélés techniquement inadaptés
pour permettre une suffisante promotion des hommes aux différents niveaux de la
hiérarchie sociale. Cette exigence technique explique tant d'efforts en faveur de la
promotion qui, par la nature des choses ne sont pas désintéressés; mais elle se double
d'une exigence politique capitale. Si l'on veut en effet une société qui se rajeunisse et
qui ne soit pas cloisonnée à l'excès, il faut éviter que les postes de responsabilité, à tous
les niveaux, ne soient réservés à un petit nombre venant de quelques familles ou de
37certaines catégories sociales. J'ajoute que cette double exigence. technique et politique ne
peut être pleinement satisfaite que par la signification profondément humaine de la
promotion. Et l'on peut dire, si l'on est bon républicain. que sans elle il n'est pas de
liberté. d'égalité ni de fraternité qui aient un sens. Ceci explique, lorsqu'on se tourne
vers le passé que les grands moments de l'histoire ou se situent les efforts de promotion
sociale sont la Convention. la lIe République, au moins dans ses premiers mois, et la
me République de Gambetta et de Jules Ferry.
Certes avec Salvandy sous la monarchie de Juillet avec Victor Duruy sous le Second
Empire, il y a eu des hommes en dehors de tous les mouvements politiques, pour
comprendre l'importance de l'émancipation sociale. On a vu. à différentes reprises. sous
la Ille République et au lendemain de la première guerre mondiale. des grands
mouvements en ce sens, notamment par le moyen de l'enseignement technique. Mais.
philosophiquement et politiquement, il n'est pas douteux que c'est à certaines époques
plus qu'à d'autres que ces gouvernements ont senti que la promotion était une exigence
politique primordiale. Tout naturellement c'est fondamentalement dans l'éducation que
l'on a cherché les mécanismes. de la promotion sociale. Mais la promotion sociale n'est
pas seulement l'œuvre d'un système d'éducation. et l'on oublie souvent qu'un certain
nombre d'organismes administratifs ont représenté et représentent encore une possibilité
d'ascension sociale. L'une des administrations qui depuis des générations a fait le plus
grand effort de promotion sociale - par une tradition qui remonte à l'Ancien Régime.
mais a été profondément renouvelée au XIxe siècle - c'est l'armée.
À notre époque, le problème de promotion vient d'abord de certaines insuffisances ou
d'un certain vieillissement de notre appareil éducatif. La France souffre et souffrira
encore pendant de nombreuses années de la pénurie des cadres techniques et d'ingénieurs,
et dans bien des domaines c'est là un goulot d'étranglement de notre expansion
économique. Je pense ne choquer personne en disant que les mécanismes anciens. et
ceux de l'Éducation nationale en particulier. ne sont pas adaptés. si l'on réfléchit aux
difficultés que rencontre un enfant après l'enseignement primaire pour entrer dans le
degré secondaire ou supérieur. Chaque type d'organisation tend à se figer dans un
malthusianisme qui bloque les possibilités de promotion. Si l'on pense à la pyramide
des examens qui sont nécessaires pour prétendre à un enseignement supérieur, à
l'importance capitale qui s'attache à la possession de diplômes, seuls représentatifs des
connaissances, à notre enseignement technique qui ne débouche directement sur aucune
grande école du type Polytechnique ou Centrale, l'on incline à penser que notre système
d'éducation est empreint de traditionalisme et témoigne d'une incompréhension du
problème technique, politique et humain de la promotion sociale.
Le problème actuel de la promotion sociale a un second aspect lorsqu'on se trouve en
présence d'adolescents, d'adultes, qui n'ont pas suivi la filière pour diverses raisons;
notre système d'enseignement ne leur donne que de faibles chances de rattrapage. En
Amérique, un chauffeur de taxi peut s'inscrire en faculté de droit et devenir avocat; en
France, il ne le pouvait pas pendant longtemps et maintenant encore il ne le peut guère.
Il faut souligner enfin, les difficultés qu'ont eues et qu'ont les administrations
et les industries ou les entreprises, au niveau de leurs dirigeants. à considérer qu'outre la
mission dont elles ont la responsabilité directe. elles étaient également investies de la de mettre en place et de favoriser les mécanismes qui doivent servir à la
promotion sociale. En face de toutes ces insuffisances l'on a commencé à réagir, mais il
faut continuer et, comme nous ne sommes pas à une époque révolutionnaire où l'on
peut user de pouvoirs dictatoriaux pour s'attaquer aux conformismes et aux situations
acquises, c'est un effort constant et le refus de se plier à l'orthodoxie qui permettront de
développer, dans le cadre de ce qui existe, la promotion sociale.
38Il faut d'abord se servir des organismes existants, et je m'adresse aux fonctionnaires
et aux chefs d'entreprises. Tout organisme qui gère un personnel important assume une
responsabilité fondamentale. Une administration a le devoir de s'occuper de la promotion
sociale comme une entreprise nationalisée ou une entreprise privée; ce devoir existe à
partir du moment où l'on a devant soi des hommes qui travaillent. Il est bien certain que
cette responsabilité doit être entendue avec «altruisme». Trop souvent en effet, les
efforts de promotion, dans les grandes entreprises, se limitent à la formation de leur
propre personnel supérieur. La véritable promotion est celle qui permet à un cheminot
de base non pas de devenir un «cadre cheminot», mais de quitter le cas échéant le chemin
de fer pour aller dans une tout autre direction.
Il faudra donc que la promotion sociale se fasse par les administrations, par les
entreprises nationalisées. Souvent elle donnera aux administrations ou aux entreprises
un personnel plus qualifié avec une meilleure formation. Mais elle doit être aussi le don
de soi-même en faveur d'autres organismes. Il faut ensuite que cesse cette situation des
monopoles inadmissibles pour l'intérêt national: monopoles des enseignements des
différents ordres, supérieur, secondaire et technique. Il n'y a qu'un seul enseignement: je
veux dire par là, que tous les maîtres sont au service d'une seule cause, sans domaine
réservé, et que les élèves n'appartiennent à personne qu'à l'enseignement tout entier.
D'utiles mesures ont donc été prises. Je citerai la dernière d'entre elles' la loi sur
l'enseignement agricole. Elle a un aspect de promotion sociale très intéressant qui
consiste à offrir aux jeunes cultivateurs la possibilité de sortir du monde dans lequel ils
étaient enfermés: je demande que pour eux lycées et collèges soient identiques aux
autres, pour donner aux jeunes agriculteurs la possibilité de toutes les promotions.
Je cite encore les dispositions qui ont été prises pour permettre d'entrer à l'université
sans baccalauréat ou - il y a déjà plus longtemps pour entrer dans
l'administrationsupérieure grâce à l'École nationale d'administration sans le diplôme de la licence, Mais
la modification de l'enseignement doit aller plus loin: il faut secouer la poussière et
créer des facultés techniques qui donnent à la France moins d'avocats et plus d'ingénieurs
et aussi des facultés de sciences sociales. Il faut que l'on puisse entrer à l'École
Polytechnique ou à Centrale par une autre voie que celles des classes préparatoires classiques.
Reste ensuite un très grand effort de développement de l'action des centres du ministère
du Travail. Il est maintenant réconfortant de voir à quel point la voie choisie il y a un
an est la bonne, puisque les crédits apportés avec quelque hésitation aux premières
applications de la loi du 31 juillet 1959 ont été immédiatement consommés. Les offres
de bourses à de jeunes ouvriers qui quittent leur travail pour venir aux centres du
ministère du Travail ou de l'Éducation nationale rencontrent immédiatement un nombre
de candidats tel que nous avons vu en un an l'insuffisance de nos crédits. Il faut enfin
ordonner et systématiser ce qui est entrepris, et ce sera le rôle des comités régionaux de
coordination qui seront créés chaque fois que le besoin s'en fera sentir.
Naturellement un rôle immense est dévolu aux organisations syndicales. étant bien
entendu que, sur un point, les syndicats doivent modifier une attitude qui se rapproche de
celle que je reprochais aux administrations et grandes entreprises, et qui consiste à
promouvoir certains de leurs militants, à la condition exclusive qu'ils restent à
l'intérieur du syndicalisme. Je crois que cette réaction est justifiée mais insuffisante. La
promotion collective des syndicalistes doit permettre aux militants de prendre leurs
responsabilités syndicales, mais il est indispensable qu'elle serve à donner aussi à la
nation des militants capables de prendre des postes de responsabilités techniques ou
administratifs.
Notre effort ne doit naturellement aboutir à abaisser ni la valeur de l'enseignement,
ni celle des diplômes, ni celle des concours. Mais il faut laisser la possibilité d'arriver à
39des niveaux élevés avec d'autres diplômes, et il faut, dans bien des écoles, des concours
parallèles au concours ordinaire. La fusion se fait ensuite. Alors on a donné des chances
qui sont bonnes pour les hommes qui en profitent, et qui en fin de compte sont aussi
bonnes pour la collectivité. S'il y avait une révolution sociale, de toutes parts
sortiraient des administrateurs, des chefs d'entreprise, des dirigeants. Nous ne voulons
pas de bouleversements sociaux. Soit! mais ouvrons les portes. Il faut laisser une place
à ceux qui deviendront ces administrateurs, ces chefs d'entreprise, ces dirigeants, en
période de révolution: il n'y aura pas un tel abaissement du niveau général.
Nous avons, ce sera mon dernier mot, beaucoup de problèmes nationaux, j'entends
de problèmes dont la solution est indispensable pour l'avenir d'une nation si celle-ci
entend subsister: redressement de nos institutions politiques et, d'une manière générale,
de l'État; nécessité d'une monnaie saine et d'une expansion économique régulière; effort
parallèle de progrès social; politique extérieure dégagée de tout ce qui fait des servitudes
inadmissibles. Mais nous avons aussi à établir solidement les fondements sans lesquels
aucune unité nationale ne peut être réalisée. Indépendamment des exigences techniques,
indépendamment des exigences humaines et idéologiques dont il faut tenir compte, il y a
simplement pour le seul intérêt national la nécessité d'avoir une société qui se rajeunit
et une société qui permette la promotion, sous toutes ses formes et par tous les
mécanismes possibles, sans aboutir à dégrader la qualité des hommes.
Voilà la tâche qui reste maintenant à faire et qui complétera tout ce qui a été
accompli depuis tant d'années. Encore une fois, en dehors de toutes ces exigences
techniques et en dehors de toutes les satisfactions d'ordre humain, on réalise ainsi une
politique qui me parait être au-dessus du régime, au-dessus même des républiques, une
des exigences fondamentales de l'unité nationale.
Michel DEBRÉ, «La promotion supérieure du travail, discours à la Journée de la promotion
supérieure du travail à Cachan le 10 octobre 1960», in DÉLÉGATION GÉNÉRALE À LA
PROMOTION SOCIALE, Livre blanc de la promotion sociale, <9La Documentation française,
1966, pp. 122-125
Raymond Vatier est certainement un des acteurs qui a le plus œuvré pour les
formations promotionnelles. Sa contribution à la formalisation d'une conception de la
formation en entreprise est importante (cf. texte n053), mais c'est en fait par ses
écrits, ses interventions et ses réalisations en matière de formation promotionnelle
que Raymond Vatier est à ce moment-là le plus connu. En 1958 il est le premier
directeur du Centre interentreprises de formation, organisme de formation d'ingénieurs
par la voie promotionnelle, qui deviendra plus tard le C.E.S.L, (Centre d'études
supérieures industrielles), dont le fonctionnement et les méthodes ont souvent été
innovants. Raymond Vatier ne manque pas de plaider à chaque occasion pour le
développement des formations promotionnelles. Gêné semble-t-il par J'absence de
définition du terme promotion sociale, il en avance une dans cet article qui n'a
certainement pas déplu à Michel Debré: elle traduit tout à fait l'ambition et le
caractère globalisant du néologisme.
Texte 0°93 : UN NÉOLOGISME AMBITIEUX
(oo.)Est-il encore temps de préciser le concept de promotion sociale ou n'est-ce déjà
pas trop tard? En tout cas, ce mot se trouve trop souvent au long de ce cahier pour que
nous n'essayons pas, à défaut de définition, de situer les notions qu'il recouvre.
40L'expression «promotion sociale» est actuellement employée indistinctement pour
désigner deux types de faits:
- le résultat: si des hommes ou des groupes d'hommes progressent dans leurs
connaissances, leur culture, leurs fonctions sociales ou professionnelles, on dit
alors que cette progression constitue la promotion sociale;
- les moyens: diverses mesures permettent d'obtenir cette progression: cours,
réunions, dispositions juridiques, institutions sociales... C'est à l'ensemble de ces
moyens que pensent certains lorsqu'ils parlent de la promotion sociale.
Il arrive d'ailleurs souvent qu'on réduise toute notion de sociale à l'un de
ces moyens. C'est ainsi qu'on entend parfois présenter comme étant LA promotion
sociale des réalisations, certes importantes, mais plus limitées telles que les cours de
formation professionnelle pour adultes, le système de promotion hiérarchique d'une
entreprise, les congés culturels pour salariés, la participation des salariés au conseil
d'administration d'une caisse de retraite... Tout cela est intéressant, mais reste partiel et
devrait être repris dans une perspective plus globale.
La promotion sociale, en effet, est un phénomène plus général par lequel un membre
isolé d'un groupe social, le groupe social lui-même, et une société tout entière, s'élèvent
au dessus de leur condition actuelle, en «se réalisant» davantage.
La promotion sociale se manifeste donc par un épanouissement plus complet des
personnalités dans le cadre de la vie en société. Elle se traduit, pour chaque personne
comme pour chaque groupe, par une autonomie plus grande en même temps que par une
solidarité accrue vis-à-vis des autres. Or, pour chacun, la vie de tous les jours se
développe sur trois points caractérisés par des activités professionnelles, sociales et
civiques, de loisir. Dans ces trois types d'activités les hommes peuvent accroître leurs
possibilités d'action et de connaissance donc d'autonomie et de culture, en même temps
qu'ils peuvent développer les liens de solidarité avec les autres hommes. Le fait
«promotion sociale» se manifeste alors par un développement équilibré entre ces
domaines: métier, vie sociale et culture. Ceci nous indique les directions convergentes
et complémentaires ou doivent se trouver les occasions de «promotion sociale».
Dans le métier par la promotion du travail, on peut accéder à un degré de
qualification professionnelle plus élevé ou à des postes de responsabilités croissantes
dans la hiérarchie de commandement des entreprises.
Le plan civique ou social est par excellence le domaine de la promotion collective où
beaucoup peuvent assumer dans le cadre d'une collectivité ou d'un groupe des
responsabilités de caractère économique, social ou civique.
Pour les loisirs peut être réalisée une promotion culturelle conduisant le plus grand
nombre à bénéficier du patrimoine culturel.
Il ne saurait être question, sous peine d'en réduire notablement la signification de
limiter la notion de promotion sociale à un seul de ces aspects. En particulier, la
confusion fréquemment faite ici ou là qui la ramène à la seule «promotion du travail»
semble une contradiction dans les termes. Les efforts réalisés dans l'un de ces domaines
contribuent d'ailleurs à un progrès dans chacun de ceux des autres.
L'accroissement de compétence, postulé par la promotion du travail, peut être une
occasion de réflexion et d'ouverture sur les valeurs culturelles contenues dans le métier
et dans le disciplines scientifiques et techniques sur lesquelles il s'appuie. Cet
accroissement de compétence, s'il est obtenu sans créer une trop lourde charge
extraprofessionnelle, se répercute également dans les activités sociales et civiques des
intéressés.
De même, des hommes sont mandatés par divers groupes professionnels ou sociaux
pour prendre en charge des responsabilités de gestion, de contrôle ou de conseil.
41L'exercice de ces responsabilités, qui fait de ces hommes des instruments de promotion
collective, leur apporte en même temps un important développement de compétence
économique et technique et les met en présence d'hommes d'autres milieux. raisonnant
de façon différente. Ce contact comporte bien sûr une valeur de culture irremplaçable.
Enfin, qui ne voit les transformations fondamentales provoquées par un effort
culturel intelligent, qu'il soit individuel ou collectif. Par l'habitude de réflexion et
l'entraînement des capacités d'expression qui en résulte, c'est le style, la personnalité
même, qui sont modifiés. Ceci va avoir des conséquences considérables au plan
professionnel, comme à celui de la vie sociale où le progrès culturel se traduira par une
conscience nouvelle des responsabilités de chacun. Si tout progrès obtenu sur un des
plans professionnel, social ou culturel se répercute sur les autres, on peut également dire
que tout effort fait à l'un de ces niveaux doit respecter la nature des deux autres.
Ainsi, une promotion professionnelle qui tenterait de diminuer chez ceux qui en sont
l'objet la conscience de leur responsabilité sociale, irait-elle, à tenne, contre son but De
même, tout développement culturel qui considérerait comme impures les choses du
métier, en viendrait à se nier lui-même. Un sort analogue atteindrait l'organisation
sociale ou politique qui prétendrait interdire à ses membres de réfléchir et de se cultiver
de façon autonome...
Il n'est pas nécessaire de multiplier les exemples. Le faire. reviendrait à montrer de
façon plus claire que le concept de «promotion sociale» est lié à celui de «civilisation»
dans la mesure où il suppose un type de conception de la vie en société. D'une certaine
façon, la promotion sociale est à la fois le résultat d'une conception de la vie en société
et l'ensemble des moyens de mettre celle-ci en œuvre. De là, viennent bien des
difficultés, mais de là aussi, peuvent venir bien des espoirs si notre monde technique
peut convier le plus grand nombre des hommes de notre temps à réfléchir sur des valeurs
de civilisation.
@Raymond VATIER, «Réflexions pour une définition», Liaisons sociales n055/60,
supplément, 19 mai 1960, pp. 24-25.
42LES POSITIONS SYNDICALES
Les positions syndicales sur la loi sur la promotion sociale présentent des points
communs et des divergences. Deux analyses sont partagées par tous les acteurs
syndicaux: les moyens ne sont pas à la hauteur des ambitions affichées, la véritable
action à mener doit être une grande réforme de l'enseignement initial. Au-delà de ces
analyses partagées, les syndicats ouvriers et patronaux ont leurs appréciations propres.
Les voici grâce à Liaisons sociales qui avait demandé, en 1960, à quelques unes des
centrales les plus importantes de les exposer.
Nous les faisons précéder par un article de l'U.I.M.M. (Union des industries
métallurgiques et minières), syndicat patronal, qui annonce en 1959 ses attendus sous
le vocable promotion sociale, et suivre d'un autre texte patronal: le C.J.P. (Centre des
jeunes patrons).
Texte 0°94 : L'U.I.M.M. ET LA PROMOTION SOCIALE
(...) Essai de définition
La promotion sociale tend à permettre la meilIeure intégration des hommes dans les
structures professionneIles et sociales, en fonction de leurs aptitudes physiques et
inteIlectueIles et de leurs tendances caractérielles.
Les conditions générales de la promotion sociale
Cette promotion suppose de la part des individus un effort en vue d'acquérir une
formation générale et technique correspondant à leurs aptitudes, de la part des
organismes responsables (État, profession, entreprises) le souci de donner la possibilité
de cette acquisition par l'organisation de cours de formation et de perfectionnement, de la
part des entreprises plus particulièrement la conception et la mise sur pied d'une
politique visant à la meilIeure utilisation des possibilités de chacun des membres de leur
personnel.
Le contenu de la promotion sociale
II ne fait pas de doute que la promotion sociale comprend tout ce qui touche à la
promotion du travail, c'est-à-dire à la mise en œuvre technique et professionnelle des
aptitudes des hommes. Ce domaine strictement et professionnel n'en
représente cependant qu'un aspect.
En fait, il n'y a réeIle promotion sociale que lorsque la. formation technique et
professionnelle a été accompagnée d'une formation générale et humaine permettant aussi
un épanouissement extra-professionnel. Cette formation générale et humaine pourrait
être recherchée notamment dans l'acquisition de moyens d'expression et de disciplines
(I)
inteIlectueIles.
(1) À ce point de vue la promotion sociale sera d'autant plus aisée que la formation de base
aura été correctement assurée. C'est pourquoi il importe de ne négliger aucun effort pour
améliorer en particulier l'enseignement primaire et l'apprentissage.
43Résultats pratiques de la promotion sociale
En définissant la sociale comme la recherche de la meilleure intégration
dans les structures, nous en avons indiqué par là même le but général, mais il est utile
d'en énumérer certains résultats pratiques.
Il apparaît que la question doit être examinée sur trois plans différents:
- au plan des individus: se tenir au courant de l'évolution technique, permettre à
chacun de mettre en valeur ses aptitudes potentielles et de les utiliser de façon
plus large dans ses fonctions actuelles ou dans des fonctions supérieures,
compléter la formation de ceux qui ont interrompu leurs études;
- au plan des entreprises: faciliter les adaptations et reconversions de
maind'œuvre en fonction des besoins, augmenter les ressources intellectuelles des
entreprises, suivre l'évolution technique et les exigences économiques et
sociales;
- au plan national: assurer la mobilité de la main-d'œuvre, donc favoriser le plein
et meilleur emploi, répondre aux impératifs créés par l'expansion
démographique (ce but ne peut être que momentané).
Il est évident que ces séparations formelles ne sont pas aussi nettes dans la réalité,
l'obtention de l'un des résultats devant avoir une inévitable influence sur certains autres.
Niveaux et moyens
(00')Les échelons ou niveaux de la promotion
Si l'on considère l'ensemble des fonctions dans une entreprise, on constate qu'entre
certaines d'entre elles il y a des différences de qualité sans qu'il y ait véritablement
différence de nature, alors qu'entre certaines autres existent de véritables différences de
nature. C'est ainsi, par exemple, qu'il y a différence de nature entre les fonctions de
l'ouvrier et celles de la maîtrise, alors qu'il n'y a que des différences de qualité entre
celles d'un chef d'équipe et celles d'un contremaître. De même, il y a différence de qualité
entre les fonctions de technicien et celles de technicien supérieur et de nature
entre celles de technicien supérieur et celles d'ingénieur ou de cadre supérieur. (00')
Nature des cours de promotion
Elle découle directement des considérations précédentes. Sans errer dans les détails on
peut considérer qu'à des différences de qualité doit correspondre un perfectionnement
purement technique et professionnel alors que dès qu'il s'agit de différences de nature doit
intervenir une formation générale et humaine complémentaire.
Recherche d'un compromis entre les besoins des entreprises et le désir individuel de
perfectionnement
Ces deux facteurs ne sont évidemment pas contradictoires mais l'organisation des
cours devant favoriser la promotion sociale doit dépendre de leur importance respective.
Cette organisation peut être envisagée de trois façons différentes: cours ayant lieu en
dehors du travail, cours pris entièrement sur les heures de travail, cours répartis de façon
variable entre les heures de travail et le temps hors travail.
Il est évident que l'on ne peut demander aux entreprises un effort incompatible avec
leurs possibilités et allant trop au delà de leurs propres besoins. Par contre le pnncipe
même des cours de promotion sociale est d'être ouverts à tous. Dans ces conditions, il
semble que l'on doive faire en sorte que les trois modes d'organisation envisagés
cidessus interviennent successivement:
- dans un premier temps, des cours ayant lieu en dehors des horaires normaux de
travail seraient ouverts à tous ceux qui le désirent,
44- parmi les hommes ayant suivi ces cours pendant un certain temps et ayant prouvé
ainsi leurs aptitudes et leur désir de perfectionnement, les entreprises choisiraient
ceux pour lesquels une promotion réelle peut être envisagée et faciliteraient leur
perfectionnement en organisant pour eux des cours pris partiellement sur les
horaires normaux de travail avec compensation de salaire,
- enfin, dans certains cas, et pour achever une formation déterminée il pourrait être
envisagé des cours à temps plein pendant un certain laps de temps.
Les mesures propres à aider les salariés à choisir les cours de promotion
À ce sujet il semble nécessaire d'insister sur deux points: la détermination des
besoins des entreprises et le conseiller pédagogique.
La détermination des besoins des entreprises. Nous venons d'évoquer le fait que les
efforts des entreprises seront souvent liés à leurs besoins propres. Les besoins à moyen
et long terme sont naturellement très difficiles à déterminer, car ils sont soumis à des
prévisions économiques plus ou moins aléatoires. Les besoins à court terme au
contraire, semblent pouvoir être assez facilement précisés. Ils le seront d'autant plus
qu'ils seront calculés sur des effectifs plus importants. C'est pourquoi on peut penser
que dans de nombreux cas la recherche des besoins et l'organisation des cours devront
reposer sur un cadre interentreprises. À ce propos il est utile de rappeler qu'avant
d'envisager la création de nouveaux moyens de formations il serait souhaitable d'utiliser
d'abord au maximum les moyens existants en les améliorant s'il est nécessaire.
Le conseiller pédagogique. Les données qui doivent permettre à un homme de choisir
la voie la plus favorable à sa promotion sociale sont de quatre ordres: la connaissance
de ses aptitudes, l'utilisation de son acquis antérieur, les besoins des entreprises, la
nature des cours existant dans la région.
Dans ces conditions, il parait nécessaire de prévoir l'intervention d'un conseiller
pédagogique ayant une connaissance approfondie de la nature des postes des entreprises
une connaissance suffisante des hommes pour pouvoir les conseiller utilement et enfin
une exacte des moyens de formation existants. Ce conseiller pourrait agir
soit dans le cadre d'une entreprise, si elle est suffisamment importante, soit dans un
cadre interentreprises.
(.,,) Dispositions devant favoriser l'action des entreprises
Nous avons examiné les buts que se fixe la promotion sociale et l'organisation
matérielle pratique qu'elle suppose. Il faut considérer également les mesures particulières
susceptibles d'aider à cette réalisation.
À partir du moment où une entreprise participe à une action favorisant la promotion
sociale, il est nécessaire pour elle d'obtenir un certain nombre de garanties en
contrepartie de l'effort financier souvent important qu'elle supporte.
- Contrat: sur ce point il est utile de rappeler les mesures prises par les pouvoirs
publics lorsqu'ils assurent la formation des fonctionnaires. Il s'agit
essentiellement de contrats obligeant les intéressés à un temps minimum de
services dans les administrations ou, à défaut, au remboursement des frais d'études
de leur part. La possibilité doit être donnée aux entreprises de signer avec les
membres de leur personnel des contrats de cet ordre dans le cas où les cours ont
lieu pendant les heures de travail avec maintien du salaire.
- Exonération: dans l'organisation des cours, nous avons distingué un domaine
purement libéral où les intéressés ont à leur disposition des moyens de
perfectionnement qu'ils peuvent utiliser à leur gré en dehors des heures de travail
et un domaine dirigé où les entreprises, compte tenu de leurs besoins, déchargent
45les salariés qu'elles ont choisis d'un certain nombre de leurs obligations
professionnelles pour leur permettre de suivre des cours pendant les heures de
travail et sans perte de salaire. Les exonérations à envisager pourraient porter sur
deux points:
. taxe d'apprentissage: les cours de promotion, à quelque niveau qu'ils se
situent, devraient pouvoir donner lieu à exonération de la taxe d'apprentissage
pour les frais de premier établissement et de fonctionnement qu'ils entraînent,
. autres exonérations: des dispositions particulières devraient être prises
vis-àvis des salaires versés aux intéressés pendant les heures où ils suivent des
cours de promotion, par exemple, exonération de l'impôt de 5%, etc. (H')
V.LM.M., «Étude sur la promotion sociale», Enseignement et formation professionnelle
n054, juillet 1959, reproduit par Informations S.I.D.A. n074, août 1959, pp. 7-11.
Texte 0°95 : LA C.G.T. ET LA PROMOTION SOCIALE
Le 32e congrès de la C.G.T. a formulé à la fois les critiques qui s'imposaient sur les
projets gouvernementaux concernant la promotion sociale et un programme réel
d'éducation et de promotion professionnelles collectives.
La publicité faite aux mesures gouvernementales et aux travaux du Comité de
coordination de la promotion sociale tend à faire croire à la classe ouvrière qu'on
s'occupe de son émancipation. En réalité, on peut faire les constatations suivantes.
I° On ne songe nullement à développer l'équipement actuel réservé à la formation et
à la promotion, mais à l'<<utiliser>>. Cela se traduit par le fait qu'aux intentions
généreuses exprimées dans les exposés des motifs des projets ne correspond aucun crédit
susceptible de réaliser quoi que ce soit. Le Secrétaire général du Comité avançait, il y a
quelques semaines, le chiffre de un milliard pour 1960. Sait-on qu'avec cette somme on
construirait à peine deux centres d'apprentissage, pour prendre cet exemple? Les divers
ministères se disputent actuellement âprement ces crédits.
2° L'essentiel des préoccupations du gouvernement et du patronat va vers la
formation accélérée de cadres, techniciens et ingénieurs. Les quelques projets
actuellement examinés vont dans ce sens. Ce n'est pas de promotion réelle qu'il s'agit, mais
d'une sorte d'organisation parallèle de formation accélérée, commandée par les besoins
immédiats d'un patronat aux prises avec la concurrence. On ne se souci nullement par
ailleurs du quelque million de jeunes de 15 à 18 ans, qui ont quitté l'école à 14 ans et
qui n'ont pas de métier. Pour eux, la promotion consisterait à ce que, collectivement, ils
puissent acquérir le métier que l'État n'a su leur donner. Il y a là l'illustration de cette
thèse de la formation des élites sociales, chère à la bourgeoisie française.
3° Enfin, les moyens offerts, si minimes soient-ils, risquent de porter sérieusement
atteinte à la liberté des jeunes ouvriers. En effet, la «sélection» des candidats à la
promotion, dans une usine - à supposer que le patron accepte de payer les heures ainsi
retranchées à la production - risque d'être le fait du prince. Les organisations ouvrières
ne peuvent accepter de telles formes. La C.G.T. se prononce, elle, pour une véritable
formation et une véritable promotion, les deux problèmes étant étroitement associés
dans ce sens.
Le problème sort du cadre étroit où le gouvernement
l'a placé d'une manière
tapageuse. Ce qui est en cause en réalité, c'est le développement massif des écoles de
tous les degrés, c'est une véritable réforme de l'enseignement assurant la démocratisation
46réelle de l'enseignement. C'est un enseignement technique, notamment, unifié et
contrôlé par l'Éducation nationale, permettant à tous les jeunes de passer sans obstacle
d'un niveau à un autre et ce, même après la scolarité normale. C'est aussi le problème
des moyens matériels de vie de la classe ouvrière.
C'est là l'objectif réel que devraient se fixer ceux qui ont le souci sincère de la
formation et de la promotion de la jeunesse. La C.G.T. ne manquera pas, en toutes
occasions, de développer ses efforts dans ce sens.
@ Liaisons sociales n055/60,Charles RA VAUX, «La C.G.T. et la promotion sociale»,
supplément, 19 mai 1960, p. 12.
Texte n096 : LA C.F.T.C. ET LA PROMOTION SOCIALE
Sous le vocable de «promotion sociale», des textes sont parus et des projets
élaborés. Que recouvre cette notion sinon nouvelle, du moins d'actualité?
Essentiellement deux choses. D'une part, la possibilité pour des salariés d'accéder à une
«promotion» professionnelle et, d'autre part, la reconnaissance de la part des pouvoirs
publics, de la nécessité d'aider à la formation sociale et économique des syndicalistes, en
tant que représentant les intérêts collectifs du monde du travail. Des dispositions
relevant du même esprit sont également prévues pour le milieu agricole. Ce deuxième
aspect de la «promotion sociale» est connu sous le terme de «promotion collective».
Très succinctement, risquons quelques réflexions sur l'un et l'autre des aspects de cette
importante question.
De la promotion individuelle...
Permettre à des salariés de perfectionner leurs connaissances professionnelles, mettre
à leur disposition des moyens de «rattrapage», donner ainsi à des travailleurs leur
«chance», malgré les circonstances de milieu, de vie, qui ne leur ont pas permis de
continuer des études plus poussées, cela relève d'une «promotion individuelle)). Cette
promotion est nécessaire. Elle se justifie par un souci de justice sociale. Un pays
démocratique se doit de permettre à chacun de ses fils, sans aucune exception, de
développer toutes ses virtualités. Nous pensons que cette raison se suffit à elle-même.
Mais le syndicaliste sait aussi avec tous les hommes lucides, que notre pays manque
de techniciens, d'ingénieurs, que des milliers de ceux-ci doivent être formés, et cela dans
des délais rapides. C'est une condition d'expansion de notre économie, donc de
l'amélioration du niveau de vie des Français. C'est une exigence absolue si l'on veut que
notre pays se puisse maintenir à une place honorable dans l'humanité du xxe siècle.
Aucune de ces raisons ne nous est indifférente. Mais nous pensons que plusieurs
conditions devront être remplies pour que les textes et les projets se concrétisent par des
actions d'une ampleur suffisante, répondant à l'aspiration sociale dont se réclame la
législation en la matière, et à une efficacité économique indispensable. Ces conditions
soulèvent des problèmes de nature différente, mais liés.
1° La question des crédits. Le moins que l'on puisse dire, c'est que ceux-ci sont, pour
1960, absolument hors de proportion avec les besoins exprimés... et ils ne le sont pas
tous.
20 C'est dans le cadre d'une politique économique et sociale cohérente. échappant aux
intérêts privés des grandes concentrations, et aux réticences des entreprises «marginales))
47que devra se réaliser la promotion professionnelIe. Nos craintes sont assez vives dans ce
domaine.
3° Il faut qu'avec les organisations syndicales, les critères objectifs de recrutement,
d'obtention de bourses, de facilités d'horaires, etc. soient précisés: qu'une publicité
suffisante soit faite, pour que les salariés répondant aux conditions fixées puissent
effectivement poser leur candidature à un centre de promotion, surtout lorsqu'il s'agit de
centres à plein temps ou à temps partiel. Il peut aussi surgir des difficultés dues au fait
que les horaires de travail, et où les assouplissements nécessaires ne sont pas accordés.
Sans la participation syndicale et sans une politique d'ensemble, le risque existe que
ce soit dans le cadre de la politique du personnel dite des «relations humaines» des plus
grandes entreprises que se recrutent, presque uniquement les candidats. Cela
n'améliorerait pas le climat social.
...Aux réformes nécessaires...
Cela nous amène à souligner, qu'à notre sens, il ne peut y avoir une véritable
promotion sociale sous le seul aspect d'une promotion professionnelIe et individuelIe.
Qu'en fait, des questions extrêmement importantes sont soulevées. Nous en avons
esquissé quelques-unes, et disons, entre autres, combien une réforme de l'enseignement,
donnant effectivement à chaque enfant, quel que soit son milieu familial et social... et
géographique, la possibilité de s'orienter valablement et de poursuivre ses études
techniques ou autres, limiteraient les moyens de rattrapage qui seront toujours
nécessaires, mais qui, dans une société plus juste et mieux organisée, ne porteraient que
sur des cas plus limités en nombre.
...À la promotion collective
Nous avons fait état des textes législatifs ayant trait à la promotion colIective. Entre
autre, la loi du 28-12-59, tendant à favoriser la formation économique et sociale des
travailleurs appelés à exercer des responsabilités syndicales. Il est certain que ce texte
intéresse au plus haut point les syndicalistes et, tout particulièrement la C.F.T.C., qui.
dans ce domaine, comme dans celui du congé éducation a mené une persévérante
campagne et qui a à son actif de très importantes réalisations éducatives.
En effet, le syndicalisme a vocation éducative. On peut dire qu'il assume une
véritable tâche de suppléance au point de vue de la formation de ses membres, de ses
militants, et même de l'ensemble de la classe ouvrière. Nous ne reprendrons pas
l'énumération des multiples tâches qui reviennent aux militants syndicalistes et qui
exigent d'eux une compétence accrue. Cette compétence s'acquiert par l'expérience. la
réflexion, mais aussi par des sessions d'études. des cours par correspondance, etc. Le
rapporteur de l'Assemblée nationale de la loi sur le congé éducation pouvait observer à
juste titre que les syndicalistes étaient non seulement l'ossature du mouvement ouvrier.
mais encore celIe sur laquelIe repose tout le droit du travail.
Mais, si l'aspect culturel est essentiel et s'il doit être à la base d'un véritable effort de
promotion colIective, nous devons dire également que la notion de promotion colIective
suppose une reconnaissance, s'inscrivant dans les faits, du facteur travail dans l'activité
économique et sociale du pays. Cela à tous les plans, à commencer par l'entreprise. Cela
semble élémentaire mais n'est pas, ou peu, réalisé.
Nous retrouvons un des problèmes clés de nos sociétés modernes, celui de
l'instauration d'une véritable démocratie économique. Autrement dit. il s'agit, non plus
seulement de donner l'égalité des chances aux individus considérés hors de leur contexte
social, mais de mettre sur un plan d'égalité la classe ouvrière elle-même, qui doit être
48l'objet d'une promotion civique, économique, sociale au sens large du terme. Alors,
nous disons nettement, nous ne pourrons considérer qu'il y a promotion collective si le
droit syndical ne peut pas s'exercer effectivement dans l'entreprise, si les salariés
représentés par leurs organisations syndicales sont absents des centres de décisions
économiques et sociales, ou si leur présence n'est que consultative ou par trop
minoritaire. C'est entre autres, ces points essentiels qui guident l'attitude syndicale en
matière de contrat d'«intéressement des travailleurs à l'entreprise».
Enfin, nous terminerons le point de vue d'un syndicaliste en matière de promotion
sociale en précisant que pour nous, la promotion sociale recouvre des problèmes plus
vastes encore que la promotion des salariés pris individuellement et collectivement dans
le seul cadre national. Elle intéresse tous les hommes et toutes les femmes qui sont en
état d'infériorité culturelle, économique, politique. Elle a une dimension mondiale. La
justice... et la paix au XXe siècle exigent une promotion économique et politique des
pays sous-développés. Encore qu'il soit utile de ne pas confondre sous-développement
économique et civilisation. Qu'il nous faut, en particulier en occident, mais cela
s'applique à tous les hommes, faire de réels efforts pour «saisir l'autre». Cela est une
condition fondamentale de justice et de paix entre individus, entre groupes, entre
peuples.
@Raymond LEBESCOND, «La C.F.T.C. et la promotion sociale», Liaisons sociales
n055/60, supplément, 19 mai 1960, pp. 9-10.
Texte 0°97 : F.O. ET LA PROMOTION SOCIALE
(...) Si nous nous félicitons à Force ouvrière des multiples initiatives ayant abouti à
dispenser un enseignement, parfois de haute qualité, que suivent chaque année plus
nombreux, des ouvriers, des employés, des agents de maîtrise et des cadres, par contre,
nous déplorons l'absence de coordination entre les organismes d'État et privés qui
assurent la promotion du travail, tant du premier que du second degré. Ce manque de
coordination est d'autant plus préjudiciable qu'il tend à une dispersion excessive des
moyens mis en œuvre et ne consacre que très insuffisamment les efforts fournis par
ceux qui recourent à la promotion promotionnelle. Ainsi. certains diplômes n'ont qu'une
valeur contestée et pourtant les cours dispensés n'ont pu être suivis que grâce à de hautes
qualités intellectuelles et au prix de lourds sacrifices. Si par contre, les études n'ont pu
être sanctionnées par un diplôme, les notions acquises restent souvent inutilisées, aucun
recours n'étant prévu en direction d'une autre voie professionnelle.
La loi du 31 juillet 1959 a le mérite de fixer les grandes lignes d'un plan d'ensemble
ayant précisément pour objet de développer, d'organiser et de coordonner les moyens de
promotion. C'est pour répondre à ces impératifs qu'a été créé le Comité de coordination.
Les décrets d'application pris jusqu'alors, s'ils s'adressent à certaines activités n'en
demeurent pas moins insuffisants dans leurs ambitions.
Les moyens financiers affectés à la promotion sociale ont été attribués avec une telle
parcimonie, qu'ils ne répondent absolument pas aux immenses besoins qu'il faut
satisfaire. Pour importante qu'elle soit, l'insuffisance de crédits n'est pas notre seule
objection. Leur destination nous apparaît, au départ, mal orientée. S'agit-il de soutenir
les initiatives actuelles et d'en provoquer de nouvelles, sans autre considération que celle
de justifier l'utilisation des fonds et d'en tirer un bénéfice moral? Nous pensons, pour
notre part, que tout en favorisant la création de bourses à plein temps. même en nombre
49limité, il faut réserver une part des crédits aIloués à des études approfondies sur les
applications de la promotion sociale sous ses divers aspects. Sans la recherche
d'équivalences entre les diplômes de l'enseignement traditionnel et ceux qui doivent
sanctionner la promotion sociale, il est vain d'espérer l'enthousiasme dans les milieux
ouvriers. Ceci suppose, en outre, un contrôle effectif et une harmonisation des méthodes
d'enseignement, des programmes, de l'organisation des cours et aussi, et surtout, la
formation de professeurs, instructeurs et moniteurs spécialisés.
Il y a également lieu d'éviter que la promotion supérieure du travail, que l'on entend
favoriser plus spécialement en vertu des besoins en techniciens et ingénieurs, ne se
traduise, au terme des études, par des déceptions. Il faut démentir teIles affirmations
publicitaires selon lesqueIles, demain, l'ouvrier le plus modeste peut rapidement gravir
et atteindre les échelons les plus élevés de la hiérarchie professionneIle. Il est exclu que
tout individu ne possédant pas un niveau d'instruction générale de base suffisant puisse
devenir, en un temps record, un technicien expérimenté, voire un ingénieur. La
promotion sociale doit donc s'inscrire dans un contexte plus vaste, celui d'une véritable
réforme de l'enseignement et sa démocratisation.
Pour s'adresser au plus grand nombre, la promotion sociale doit tenir compte des
conséquences prévisibles, sur la vie familiale, le milieu social et le milieu du travail qui
découleront des efforts du postulant. Des dispositions doivent être prises pour éviter son
isolement et alléger les soucis qui peuvent en découler et gêner sa promotion.
Pour devenir efficace et effective, pour qu'eIle atteigne tous ceux qui y aspirent, la
promotion sociale doit être largement décentralisée et ses bénéficiaires être l'objet de
faveurs particulières. Mais la promotion sociale n'est-eIle en sorte qu'une promotion
professionneIle ou réunit-eIle sous son vocable d'autres formes de promotions, sinon
méconnue, du moins inavouées?
À Force ouvrière, nous considérons que la promotion professionnelle n'est qu'un
élément d'une réelle promotion sociale, laquelle doit permettre en fait à chaque individu
comme à chaque groupe d'individus, de donner la totale mesure de ses facultés ou de
satisfaire ses aspirations, dans le but non seulement de se promouvoir matériellement à
titre personnel, mais aussi de tendre coIlectivement à bâtir une véritable démocratie
économique.
Ceci sous-entend qu'il faut s'attacher non seulement à favoriser la promotion
professionneIle, mais aussi la promotion économique, sociale et culturelle. Un texte de
loi a été élaboré en vue d'aider à la promotion coIlective ou syndicale. Il existe déjà des
centres d'éducation ouvrière - dont le nôtre qui dispensent une
formationéconomique et sociale. Il existe aussi d'autres réalisations de ce genre, à un niveau
supérieur, tel l'Institut du travail de la Faculté de droit de Strasbourg. L'effort réalisé par
ces organismes et les moyens dont ils disposent demeurent bien insuffisants au regard
des multiples responsabilités, à tous les stades de l'économie, auxqueIles doit faire face
le syndicalisme.
Compte tenu de la place primordiale qu'occupe ce dernier, il est indispensable que
chaque salarié, où qu'il se situe, puisse assurer effectivement sa représentation aux
différents lieux où se prennent les décisions qui engagent sa condition et sa sécurité.
À l'ère électronique et nucléaire, l'homme, s'il n'y prend garde, risque de perdre sa
substance. Notre syndicalisme entend le défendre contre les dangers de matérialisation
qui le guettent. Une promotion cultureIle conjuguée à une politique d'expansion des
loisirs peut le préserver. C'est dire combien est vaste le champ d'activités et de
réalisations de la promotion sociale. Ce que nous voulons à Force ouvrière c'est que les
textes en vigueur ne soient pas limités à un seul aspect de la promotion sociale et que
les multiples bienfaits s'adressent à tous, où qu'ils soient, queIle que soit leur condition,
50en vue d'atteindre une promotion de l'homme au sens le plus large et le plus noble,
condition essentielle à une véritable démocratie, elle-même seule source de progrès
social, de liberté.
@Roger LOUET, «La C.G.T.-F.O. et la promotion sociale», Liaisons sociales, n055/60,
supplément, 19 mai 1960, pp. 13-14.
Texte 0°98 : LA C.G.C. ET LA PROMOTION SOCIALE
On peut se féliciter de l'importance que les pouvoirs publics semblent accorder
aujourd'hui à la promotion sociale et ceci pour plusieurs raisons.
Tout d'abord, il est absolument indispensable pour une démocratie digne de ce nom
de donner le moyen à tous les citoyens qui en ont les aptitudes d'accéder à des emplois à
la mesure de leurs possibilités physiques, intellectuelles et morales.
À cet égard, on a tort, à mon sens, d'opposer promotion individuelle et promotion
collective. La promotion collective et évidemment une nécessité car il est indispensable
d'assurer à l'ensemble de la population de meilleures conditions de vie et de mettre à sa
disposition le plus largement possible les biens matériels et les possibilités d'éducation
et de culture qui sont le produit de la civilisation moderne.
Mais, la promotion individuelle ne doit pas non plus être négligée qui consiste à
permettre à tous ceux qui en ont la volonté d'accéder par des efforts personnels à des
postes de responsabilité.
Une seconde raison qui pourrait justifier à elle seule l'importance des problèmes de
promotion est la primauté essentielle du progrès technique. Une nation qui, dans ce
domaine, prendrait un retard qui ne se rattrape jamais, serait rapidement mise en tutelle
des autres. La course au progrès technique est engagée aussi bien à l'Ouest qu'à l'Est, et
une nation moderne ne peut rester en dehors de la compétition, les investissements
matériels sont indispensables mais ce qui l'est au moins autant c'est de former en
nombre toujours plus croissant les chercheurs, les techniciens de toutes qualifications
pour perfectionner ces investissements et pour les utiliser dans les meilleures conditions
possibles. À des matériels doivent donc correspondre des
investissements humains. Or, c'est aujourd'hui un lieu commun de dire et de répéter
combien la France manque d'ingénieurs, de techniciens. Il est donc d'une impérieuse
nécessité de susciter par la promotion des vocations de chercheurs, des vocations de
techniciens qui nous font actuellement cruellement défaut.
Évidemment, la Confédération générale des cadres est particulièrement intéressée par
les dispositions concernant la promotion supérieure du travail.
À notre avis, celle-ci doit être vue sous deux aspects complémentaires. Il s'agit tout
d'abord de donner la possibilité à des cadres moyens - contremaîtres, agents techniques,
dessinateurs d'études - d'accéder à des postes d'ingénieurs en mettant à leur disposition
des cours du soir, des cours par correspondance, voire même en les détachant un certain
temps pour leur permettre de suivre des enseignements à temps complet. Mais ceci
serait insuffisant. En effet, l'évolution rapide des techniques ainsi que l'évolution des
structures économiques, obligent les cadres et les ingénieurs soit de se tenir au courant
constamment des progrès qui sont réalisés dans leur discipline, soit même de changer
d'orientation dans le cours de leur vie professionnelle. Nous ne sommes plus, en effet, à
l'époque où un bagage universitaire était suffisant pour permettre à l'ingénieur de faire
face à tous les problèmes qui pouvaient se poser tout au long de sa vie professionnelle.
51Il est indispensable aujourd'hui de mener parallèlement à son travail dans l'entreprise un
travail personnel de mise au courant, disons d'actualisation, de ses connaissances. Si
l'on ne parvient pas à mettre à leur disposition des possibilités de perfectionnement. la
valeur technique de ces cadres diminuera au fur et à mesure qu'ils vieilliront et ceci est
d'autant plus important au moment même où l'on constate une phénomène social très
préoccupant: la difficulté du reclassement des cadres «dits âgés», c'est-à-dire des cadres
qui ont dépassé quarante ans.
Comment réaliser cette promotion supérieure du travail?
Certainement en créant des établissements d'enseignement soit à temps complet, soit
par cours du soir, soit par correspondance sous l'égide de l'université et de l'industrie, les
deux coopérant à la formation et au perfectionnement des cadres et des ingénieurs. Mais
il serait grave, à notre sens, de laisser les organisation syndicales de cadres en dehors de
ces réalisations. Celles-ci, et notamment la C.G.c., ont acquis dans ce domaine une
expérience certaine: ce n'est pas d'aujourd'hui que nous nous préoccupons par exemple
du perfectionnement des cadres. Nos centres fonctionnent tant à Paris qu'en province
depuis bientôt dix ans. De plus, il convient de donner à ceux qui accepteront de faire
l'effort de se perfectionner certaines garanties, quant aux fruits qu'ils pourront retirer de
cet effort et c'est justement à leur organisation syndicale de veiller à ce que ces garanties
leur soient données.
Écarter les organisations syndicales de cadres de ces liaisons entre l'université et
l'industrie contribuerait à créer un malaise certain qui risquerait de compromettre l'effort
non seulement souhaitable mais nécessaire dans le domaine de la promotion supérieure
du travail.
@ Liaisons sociales n055/60Robert GONDOUIN, «La c.G.c. et la promotion sociale»,
supplément, 19 mai 1960, p. Il.
Texte 0°99 : LE C.J.P. ET LA PROMOTION SOCIALE
Les transformations très profondes que l'on peut déceler dans le système économique
français nous amènent à considérer comme fondamental le problème des hommes dans
l'entreprise. Les progrès considérables occasionnés par l'application de techniques
évolutives ont, sur les hommes dans l'entreprise, deux actions dominantes: ils influent
sur l'emploi, ils transforment les structures de l'entreprise elle-même, c'est-à-dire les
fonctions des travailleurs. Il est donc normal que les préoccupations premières des
syndicats ouvriers portf:nt aujourd'hui sur la notion de plein emploi d'une part et sur
celle d'une responsabilité accrue d'autre part.
Rappelons aussi que s'il est question de promotion sociale, c'est qu'on estime que les
hommes dans l'entreprise ne se sont pas vu reconnaître jusqu'à ce jour la place et ce rôle
qui devraient être les leurs. Il est donc utile de rechercher les causes de cet état de fait
avant d'y apporter des remèdes.
Il est vrai que le prodigieux développement des techniques a eu, parmi ses
nombreuses manifestations un effet de déshumanisation ou de dépersonnalisation. Cet
effet a souvent été dénoncé par les hommes de pensée autant que par les sociologues. De
Georges Bernanos à Lanza deI Vasto, d'André Siegfried à Georges Friedmann, le «travail
en miettes» a été décrit et dénoncé et les conséquences de l'automation sur l'emploi
recherchées. Il apparaît comme évident qu'un retour au <<travailcomplet» de l'artisanat
(dont certains vantent les avantages en voulant méconnaître les inconvénients) est
52inconcevable et irréalisable. Les expériences de «job enlargement» elles-mêmes ne
modifient pas profondément les structures du travail ouvrier. C'est donc «en avant» qu'il
convient de rechercher une solution aux problèmes des hommes au travail; cela dans le
sens d'une plus grande efficacité en tenant compte des aspirations psychologiques et
morales.
La question est en dernière analyse celle de l'adaptabilité des hommes à leurs
nouvelles fonctions. La véritable mutation interne que présentent les structures de
l'emploi va exiger de plus en plus d'hommes intelligents et il importe que la vocation à
la compétence de beaucoup de travailleurs obtienne une réponse. Une tâche de formation
professionnelle a déjà été entreprise. Nous nous devons de la poursuivre, dans une
collaboration étroite entre l'université et l'industrie.
Mais cette formation technique ne suffira pas à prouver une compétence. Elle devra
s'accompagner d'une aptitude à assumer des responsabilités plus larges. Cet accès aux
responsabilités est en fait le débouché normal de la promotion sociale. S'il apparaît
dangereux de confier à des hommes non formés des tâches pour lesquelles ils ne sont pas
préparés, il paraîtrait injuste de ne pas leur confier les tâches pour lesquelles ils auront
acquis une compétence.
Le problème de la promotion sociale est donc étroitement lié à celui de la formation
ouvrière. Un vaste champ d'action est ouvert là aux syndicats ouvriers qui ont déjà
entamé une tâche qui n'est pas près de se terminer.
Si l'objectif unique est bien celui qui consiste à définir en commun un système
économique satisfaisant pour tous, un système efficace et humain, il fait peu de doute
que nous sommes favorables à une promotion collective et non individuelle. Celle-ci,
en effet, tend à isoler ceux qui se distinguent: celle-là permet à tous de saisir leur
chance et de se sentir associés à un progrès d'ensemble.
@Daniel HUGUENIN, «Le C.J.P. et la promotion socIale», Liaisons sociales n055/60
supplément, 19 mai 1960, p. 15.
53LES POSITIONS CRITIQUES
De nombreuses voix se sont élevées contre la promotion sociale. Nous ne
revenons pas ici sur les positions des centrales syndicales ouvrières dont on a lu dans
les textes qui précèdent leurs positions critiques. Il en est de plus radicales, qui
portent sur le principe, sur le concept lui même.
André Morice, celui-là même qui, en tant que Sous-secrétaire d'État à
l'Enseignement technique avait par décret en 1948 ouvert la promotion supérieure du
travail, (cf. texte n012) critique la viabilité institutionnelle du projet promotion sociale
dans sa construction politique. Cette critique s'avérera a posteriori pertinente: les
aléas de l'interministérialité seront souvent donnés comme facteur explicatif des
difficultés de la politique de promotion sociale.
Texte 0°100 : UN PROJET INSTITUTIONNELLEMENT NON VIABLE
(...) Ce projet, à sa première page, porte en lui sa propre condamnation. Il porte
neuf signatures, c'est-à-dire huit de trop. En effet, s09t intéressés M. le Premier
ministre, MM. les ministres de l'Éducation nationale. du Travail. des Finances, de
l'Industrie, de l'Agriculture, des Travaux publics, des Armées, des Anciens combattants.
Point n'est besoin d'une longue analyse. Les forteresses sont debout, les murs bien
étanches, les liaisons pratiquement inefficaces. Rien de nouveau n'en sortira.
Par respect pour les auteurs du projet, poursuivons en l'examen. Nous ne pouvons
alors cacher notre déception. Nous y trouvons une énumération, pas très précise
d'ailleurs, de ce qui existe, un texte manifeste des intentions. mais sans fournir
d'objectif. Quels sont les buts poursuivis? Quelle est l'organisation responsable? Qui
mettra en œuvre? Rien ne l'indique. On renvoie certaines solutions à un comité
interministériel qui ne peut, par définition, exercer aucune action permanente et
quotidienne à l'échelon des services, c'est-à-dire au point même où elle s'impose.
Au travers de certaines fausses symétries où l'on baptise promotion du travail ce qui
n'est que scolarité, on semble vouloir s'orienter vers une répartition des tâches. en
confiant au ministère du Travailla promotion élémentaire et en réservant à l'Éducation
nationale la promotion supérieure. Certes, rien de précis. de concret, n'est porté sur ce
point dans le projet, mais ce qui est sûr, c'est qu'on donne au ministère du Travaille
mandat - qu'il n'avait point - de réaliser la promotion élémentaire, tout en laissant
en ce domaine sa compétence ancienne à l'Éducation nationale. On développe donc
encore la concurrence, la disparité des efforts, la confusion.
D'ailleurs, séparer ainsi la promotion élémentaire de la promotion supérieure serait
une hérésie. Toutes les promotions à tous niveaux sont solidaires et doivent le
demeurer. Que signifie la promotion supérieure, tant favorisée par l'Éducation nationale
qui décidément ne veut pas admettre comme noble à tous les échelons le contact étroit
avec les professionnels. Que signifie cette promotion supérieure si elle ne s'offre pas
comme l'aboutissement de la promotion élémentaire, comme la suite logique de la
54promotion moyenne? Et l'effort maximum ne doit-il pas être fait à la base où tant
d'hommes ont besoin de sentir qu'on leur donne «leur chance», où tant de travailleurs
des activités en déclin auraient besoin demain - aujourd'hui même - de trouver les
moyens de se reconvertir à une activité nouvelle?
Bref, ce projet, qui relève d'un louable sentiment, est loin d'être celui que nous
pouvions attendre. Par son manque de concret, ses insuffisances, son absence de
structure, il prête le flanc à d'injustes attaques: avoir voulu se donner - à bon compte
- cette réputation de «socia1» à laquelle chacun est si sensible dans notre pays.
Nous pensons que cela n'est pas, et que la volonté du gouvernement d'agir en ce
domaine est réelle. Alors, qu'on le confirme. Qu'on le prouve en posant clairement les
problèmes ardus qui restent à résoudre et en proposant en face des solutions. Qu'on le
prouve en utilisant la forte autorité dont jouit le gouvernement pour jeter bas ces
cloisons étanches, pour unifier tous ces services disparates... et concurrents, pour créer
enfin une responsabilité appuyée sur une unité de commandement et d'action. (...)
André MORICE, «Ce ne sont pas seulement des textes qui réaliseront la promotion sociale»,
Revue politique. reproduit par L'Enseignement technique n023, juillet-août-septembre 1959,
pp. 13-14.
André Morice relève également avec beaucoup de pertinence le ravivement de la
rivalité entre le ministère du Travail et le ministère de l'Éducation nationale. Il met le
doigt sur un processus structurel majeur qui débute avec la loi de 1959 : la
redistribution des compétences entre ces deux ministères en matière de formation
postscolaire.
Texte n0101 : LA CONCURRENCE TRAVAIL-ÉDUCATION
(...) C'est entre ces deux ministères que se déroule la concurrence la plus
caractéristique de ce désordre. Tous les efforts de coordination réelle, loyalement tentés
ont échoué devant ce vieux et si nocif principe des directions, bastions qui ne cherchent
qu'à s'enfler à absorber les activités du voisin et allant. si elles n'y parviennent pas.
jusqu'à les reproduire sous le voile d'un titre à peine différent.
En ce domaine, le Travail marque des points, bénéficiant de la lutte sourde, mais
âpre qui, au sein même de l'Éducation nationale, a souvent paralysé tout développement
réel de l'enseignement technique qui, par sa contexture même, par la nécessité vitale qui
lui impose une interpénétration avec la profession. doit - sous peine de disparaître -
conserver une certaine indépendance.
Le ministère du Travail qui dispose de crédits relativement plus importants sort de
ses limites d'action. Il passe de la reconversion qui était son rôle à la formation. Il
quitte les niveaux élémentaires pour aborder les niveaux moyens. La concurrence se fait
au grand jour dans la plus extrême confusion des compétences et l'ignorance réciproque
plus voulue que réelle - de ce que fait le voisin.
(...)André MORICE, "La "concurrence" Travail-Éducation nationale», Revue politique. reproduit
par L'Enseignement technique n023, juillet-août-septembre 1959, pp. 12-13.
55Le recours à la promotion sociale comme mode de valorisation de l'homme au travail
irrite le mouvement des compagnons, d'où une position très critique. Si la promotion
sociale permet en quelque sorte une fuite en avant, elle est alors un déni des valeurs
traditionnelles de l'aristocratie ouvrière.
Texte 0°102 : UN RELENT DISCRET DE DÉMAGOGIE
Promotion ouvrière!
Nous usons de ce terme tant employé avec quelque réserve, car nous n'aimons pas le
sens qu'on lui donne communément aujourd'hui. Il comporte en effet un relent discret
de démagogie, sous une apparence de justice sociale rien de tel pour tromper le monde.
Car, avant tout et pour beaucoup, la promotion, c'est troquer le bleu contre la blouse
blanche ou grise ce qui apporte des avantages qui ne sont qu'apparents. À partir de ce
moment, qui satisfait l'individu (mais le sera-t-il jamais ?) celui-ci ne se considère plus
comme ouvrier, il devient peut-être cadre, et souvent petit, mais il est certain de n'être
jamais un grand ouvrier. Il n'a plus ce qu'il faut. Rien de plus sûr, d'ailleurs, qu'une
telle promotion pour enfermer les intéressés dans des catégories dont ils ne pourront
sortir autrement que comme pommes calibrées pour le marché aux fruits. Pris dans
l'engrenage, ils seront canalisés et acheminés tout au long de leur vie avec une rigueur
étroite. C'est dire que l'opération sociale lui consiste à promouvoir (bientôt qui ne sera
promu ?) est pour beaucoup une illusion.
Mais cette illusion est entraînante parce qu'elle flatte le goût d'évasion qui
tourmente l'ouvrier: l'embourgeoisement est sa tentation première, plus encore que la
haine de classe qu'on a essayé de lui insuffler. Il fut un temps où beaucoup de nos
paysans rêvaient de devenir cantonniers ou lampistes. De même nos ouvriers songent à
devenir des messieurs, c'est-à-dire à quitter leur état d'ouvrier parce qu'ils n'y trouvent
pas suffisamment de ces satisfactions dans lesquelles la vanité tient une place. Comme
si la meilleure façon de devenir un monsieur, n'était pas avant tout de savoir à fond ce
qu'on a commencé d'apprendre et de l'exercer en maître. Mais il s'agit alors d'apprendre
son état et non de le quitter. Il semble que ce soit là le nœud d'une promotion vraie.
Nous ne voulons pas enfermer l'homme dans un système de castes. Et en un temps
où il choisit son métier souvent avec si peu de discernement - sous le signe du hasard
ou d'un test discutable - nous admettons bien qu'il en change lorsqu'il a compris qu'il
s'est trompé ou qu'il a été trompé. Au demeurant, les jeunes gens sont en majorité si
peu préparés au choix par leurs familles ou leurs éducateurs qu'on ne peut s'étonner que
certains remettent un jour en question l'état qu'on leur a donné: il s'agit alors d'une
mutation délibérée qui n'a rien d'une promotion. Mais la promotion elle même est-elle
si loin d'un esprit de caste? La propagande qui lui est faite n'est-elle pas l'appel, avant
tout, au désir d'un changement de situation dûment reconnu par une pièce officielle dont
le caractère semble être une garantie plus certaine que la valeur pure acquise
personnellement par le travail? C'est cette pure valeur qui est l'antidote de l'esprit de
caste, et non le fallacieux diplôme. Pourtant on n'aurait que peu de succès en essayant
d'attirer les volontaires par un argument comme celui-ci: « Vous saurez mieux votre
métier! » On leur dira plutôt: «Vous changerez de situation! avec une garantie
officielle! » C'est bien cela qui les attire. Fondez un cours de perfectionnementpour
ouvriers maçons, vous aurez un public en nombre modeste. Ouvrez un cours de chefs de
chantiers ou de métreurs, vous aurez foule. Beaucoup veulent de la serviette sous le
bras.
Bien sûr, nous pensons que ceux qui préconisent la promotion des ouvriers ont des
vues humanitaires. Ils sont convaincus de faire bonne œuvre et utile. Le souci de
56justice sociale dont il est parlé plus haut n'est pas dans leur esprit un vain mot. Il faut
aussi répondre aux nécessités de l'économie et de ses besoins en main-d'œuvre. Ce qui
est déjà moins pur: l'économie se fausse facilement! Les techniques évoluent vite et
eUes ont chaque jour davantage besoin de ces êtres intermédiaires qui n'ont plus de
racine dans le métier ou n'ont pas encore eu le temps d'en pousser. Mais alors la
promotion n'est plus tout à fait ce qu'on dit, ni ce que nous voudrions quelIe soit.
Nous pensons qu'il ne saurait y avoir promotion vraie sans un enracinement de
l'homme dans son métier (et que même s'il le quitte, qu'il en soit toujours comme
chargé en esprit et en caractère), sans un enrichissement de son milieu, sans un meilleur
équilibre de sa profession (un milieu de métier est un ensemble vivant dont fausser
l'harmonie est un danger aux conséquences incalculables). Il faut prendre garde de ne pas
abâtardir chaque espèce en promouvant des situations fausses et des valeurs inutiles.
Jean BERNARD, «La promotion ouvrière» <9Compagnonnage n0247, octobre 1962, p. \.
Si ce sont les termes éducation permanente et parfois formation continue qui sont
utilisés dans ce texte, c'est qu'il a été écrit en 1977. En fait il porte pour l'essentiel
sur l'institutionnalisation des formations promotionnelles supérieures après 1959
Après avoir montré, avec statistiques, qui en est le public, et rappelé le projet
politique de Michel Debré, le sociologue Christian de Montlibert avance ce que sont
pour lui les significations de cette institutionnalisation. Il en fait une critique politique.
Texte 0°103 : UNE POLITIQUE D'INTÉGRATION SOCIALE
(...) Que la formation continue se soit institutionnalisée et ait reçu l'appui de
sphères politiques au point de faire partie d'un appareil d'État n'est pas le seul résultat
d'un hasard mais bien d'une logique sociale qui se déroule à divers niveaux. Il est
évident que cette filière d'études postscolaires évite un déclassement de membres des
classes moyennes. Les transformations intenses du système industriel français,
correspondant aux restructurations et modifications du capital avec leur lot de nouvelIes
répartitions des activités économiques entre les régions, de modification des emplois,
des systèmes de recrutement, de la formation, etc., risquent toujours d'entraîner le
déclassement de groupes sociaux et, tout particulièrement, d'une petite bourgeoisie peu
armée à affronter ces changements. Mais ces opérations sont risquées socialement. Les
fils de la petite bourgeoisie déclassés sont toujours plus sensibles aux idéologies
contestataires que d'autres. Certes, les relations, l'héritage, les stratégies habiles de
changements d'entreprises, de recherche d'emploi dans des secteurs nouveaux peuvent
permettre un reclassement mais cette forme reste tributaire des aléas individuels, alors
que la formation conttnue manifeste, à sa mesure, la solIicitude de l'appareil d'État pour
éviter ces déboires et les risques qui en découlent. En ce sens Michel Debré, le député
Fanton, le sénateur Menu, rapporteurs de la loi de 1959 sur la promotion sociale.
avaient vu juste lorsqu'ils insistaient sur ses effets de cohésion sociale. Ils se
trompaient seulement de catégories en alarmant qu'elIe rapprocherait cadres et ouvners,
alors qu'elIe sert avant tout à protéger les classes moyennes, (...) et reste un leurre pour
la majorité des ouvriers.
Pourtant, les quelques rares élus anciens ouvriers qui réussissent à se glisser dans les
mailles du filet sélectif (et ils le doivent bien souvent, comme je l'ai montré plus haut,
à des caractéristiques particulières, rares dans leur milieu d'origine) sont largement
utilisés comme alibis du système, car l'institution promotion sociale-éducation
57