//img.uscri.be/pth/517dd7dc2115d47392d9b6c123037bc5945480b9
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 16,50 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Itinéraire sentimental d'un Breton en pays de France

De
260 pages
"Au fil des errances territoriales, professionnelles, sentimentales et de la permanence de l'amitié, je me suis construit une identité nomade, la moins dépendante possible des schémas d'autorité, de pouvoir ou de domination". L'auteur raconte son parcours de formation : cours par correspondance, cours du soir, validation des acquis de l'expérience, ... Il défend ici l'idée qu'un parcours de vie est aussi objet de désir et d'affects. Cette approche, qui donne toute leur place au désir, à la sexualité et au sentiment, est encore taboue dans le champ des Sciences de l'éducation.
Voir plus Voir moins

Itinéraire sentimental d'un Breton en pays de France
(1946-2006...)

Histoire de Vie et Formation
Collection dirigée par Gaston Pineau
avec la collaboration de Bernadette Courtois, Pierre Dominici, Guy Jobert, Gérard Mlékuz, André Vidricaire et Guy de Villers

Cette collection vise à construire une nouvelle anthropologie de la formation, en s'ouvrant aux productions qui cherchent à articuler "histoire de vie" et "formation". Elle comporte deux volets correspondant aux deux versants, diurne et nocturne, du trajet anthropologique. Le volet Formation s'ouvre aux chercheurs sur la formation s'inspirant des nouvelles anthropologies pour comprendre l'inédit des histoires de vie. Le volet Histoire de 'Oie, plus narratif, reflète l'expression directe des acteurs sociaux aux prises avec la vie courante à mettre en forme et en sens.

Déjà parus Volet: Histoire de 'Oie Jacqueline OLIVIER-DEROY, Cœur d'enfance en Indochine, 2006. Jeannette FAVRE, En prison. Récits de vies, 2005. Françoise BONNE, A.N.P.E. MON AMOUR, 2006. Christian MONTEMONT et Katheline, Katheline, 2005.
David JUSTET, Confessions d'un hooligan, 2005. Renée DANGER, Mon combat, leurs victoires, 2005. Danièle CEDRE, La porte-paroles. De Elles d... Elle, 2005. Guy-Joseph FELLER, Les carambars de la récré! Une école de village en Pédagogie Freinet dans les années 60, 2005.

Marie-Claire GRANGEPONTE, (sous la dir. de), Classes nouvelles et gai-savoir au flminin, 2004. Jean-Marie ALBERTINI, Mémoires infideles d'une famille de
Provence, 2004. Jérémie MOREAU, Ma Mère, cette Utopie !, 2003 Ann VOISIN, Fabienne, Les négligences médicales sont-elles une fttalité ?, 2003. Patrick MOLINA, L'homme interdit, 2003.

Rémy JEHAN

Itinéraire sentimental d'un Breton en pays de France
(1946-2006...)

Priface de Norbert CHAT/LLON Postface de Jean-Louis LE GRAND

L'HARMATTAN

Du même auteur:
Histoire de la Fédération des Services CFDT, IDG, 2001. Histoire de la Fédération de la Protection Sociale du Travail et de

l'Emploi CFDT, SCUP, 2002.

@ L'HARMATIAN, 5-7, rue de l'École

2006 75005 Paris

polytechnique;

L'HARMATIAN,

ITALIA s.r.I.

Via Degli Artisti 15 ; 10124 Torino L'HARMATIAN HONGRIE Konyvesbolt; Kossuth L. u. 14-16; 1053 Budapest
L'HARMATIAN BURKINA FASO

1200 logements villa 96 ; 12B2260 ; Ouagadougou
ESPACE L'HARMATIAN KINSHASA

12

Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Administratives

BP243, KIN XI ; Université de Kinshasa http://www.librairieharmattan.com harmattan l@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN: 2-296-01325-2 EAN : 9782296013254

- RDC

A mes parents,

A

« Remember»

A Maud A Gérard

«C'est plus tard, vieill~ calmé, rentré au bercail, que le navigateur se penchera sur son passé, mettra de l'ordre dans ses souvenirs. Le récit sera présenté sousforme de mémoires. »
Michel BUTOR Essais sur le roman

PRÉFACE
Une histoire d'homme( s) L'écriture est minimaliste. Elle suit le cours de la vie. Elle est besogneuse et scolaire, paysanne et universitaire, marine et terrestre, coupée à la serpe ou ampoulée, selon le rythme de l'histoire de vie. Le témoignage est dans le style. Il précède chaque fois l'histoire, tel une clé à l'ouverture d'une partie de notes. L'unité, l'éclatement, la réunification par l'image, la description exempte de commentaire, les faits psychiques où opère la conjonction de l'évènement et du sentiment, une phénoménologie du sujet qui précède et organise l'investissement de l'objet. Le mot y est un fait de vie. Elle y a pour tâche de remuer la terre des mots, aussi longtemps que l'écriture en agite le sable qu'une grammaire colore de pluie et de l'amertume du soleil. Etat brut des choses où nature et culture ne se différencient pas, sauf au pas le pas de l'écriture, quand les mots discernent et s'attachent à juste nommer, nommer la chose dans le regard, dans le reflet constant de la réfraction, billard à trois bandes bidouillé en miroir. Une première bande où la sensibilité s'aiguise et se vaporise, une deuxième pour que l'intellect s'organise, une suivante où s'insinue le sentiment. Pour que l'intuition s'avance, il faut que le billard reste

ouvert, et que la dernière bande soit pur . .. ImagmaIre. L'écriture est factuelle, événementielle plus que matérielle. Elle désigne les faits psychiques comme des choses, se tient en deçà de la psychanalyse, et la contourne par la voie d'une sociologie subjective, comme en témoignent les récits entrelacés de la mort de la mère et celle du père, «foudroyé contre le mur du cimetière». La force de l'écriture est là, si serrée dans les sons qu'il est à se demander si ce texte est à lire ou à entendre, ou à se lire à voix haute pour en entendre dans la coque du corps la résonance d'en deçà, de l'âme des morts qui enchaînent la vie du récitant, resté seul sur le rivage à espérer que la mer charrie les bribes de mémoires ensablées que l'écriture viendra polir pour faire de chaque mot une pierre ou un galet. La mort de l'ami donne toute sa vie à l'écriture, injonction du style partagé, suspension du temps depuis un passé qui se refuse à être simple, en un présent si imparfait. Une forme d'écriture d'en face, qui répond à l'injonction du père, une écriture qui passe entre les lignes et nous entraîne à aller voir en face, pardelà la mort violente, cette « cascadequi murmure de ". ". generatzon en generatzon ».

Norbert CHATILLON Consultant, psychanalyste

10

CHAPITRE I : APRÈS-GUERRE, DANS UN VILLAGE DES CÔTES-DU-NORD

e matin-là, en observant son corps dans la grande glace de l'armoire, Marie remarqua sur son sein gauche l'apparition d'un réseau de veines ténu et gracile. Alors qu'elle parcourait l'ensemble de son corps elle découvrit sur sa hanche droite un même entrelacs sanguin, bleuâtre, gonflé de vie. Elle songea avec un sourire de jeune écolière à son livre de géographie, à la carte de France et de ses canaux. Sans doute au souvenir du pensum que lui avait infligé sa maîtresse qui l'obligea à dessiner dix fois l'hydrographie française. Sa peau avait une couleur d'un blanc rosé très tendre. Elle s'habilla rapidement en essayant de composer le dîner mais toute son imagination ne put faire apparaître la viande et le beurre. A la Kommandantur de Saint-Malo, le commandant Schaeffer traçait à gros traits de crayon le recul de ses deux divisions. Il préparait un repli intolérable sur la Normandie et la Seine. Sur la carte bariolée il raya furieusement toutes ses prévisions tactiques d'une grande croix. Il savait la défaite proche, la déroute, la reddition inévitable. Dans la baie de la Fresnaye la marée montante avançait dans les chenaux, bientôt elle serait haute et tous les pêcheurs rebroussèrent chemin. JeanLouis les suivait en pensant qu'avec son sac de moules et de coques le dîner de toute la famille était assuré. Il n'avait pas son pareil pour lutter contre le rationnement. La pêche, les collets qu'il posait régulièrement sur la lande, l'orge grillée dans le four en guise de café, autant de remèdes

C

contre la pénurie générale. En hissant son sac sur l'épaule il songea avec haine aux collabos du coin. Des cochons entiers passaient la nuit aux mains de l'occupant. Certains s'engraissaient et faisaient fortune en quelques mois. Lui avait du mal à assurer la pitance de la maisonnée. L'injustice des temps de paix n'était rien à côté du noir trafic de la guerre. Il n'y aurait pas de bal ce soir, pas de lampions, pas d'accordéon. Ce 14 juillet 1945 était sinistre. Jean-Louis et Marie mangeaient silencieusement. Le saindoux sur le pain faisait grimacer le plus petit. Dans la nuit, ils entendirent distinctement des grognements de porc et une bétaillère haleter dans la côte de la Bougrie en s'éloignant de la Kommandantur. Encore un marché de dupes. Les gens du pays n'obtenaient pas un morceau de lard à prix d'or alors que les occupants gaspillaient la viande. En ces temps de misère les villageois se resserraient dans leurs maisons, ils s'y terraient, mussés comme des animaux craintifs et affolés. Jean-Louis et Marie s'étaient aimés cette nuit cependant que leurs trois enfants dormaient à leurs côtés dans la chambre unique de la maison. Ils s'endormirent à l'aube, fort éloignés de penser à une quatrième bouche à nourrir. Je fus conçu ce soir-là ou un autre de juillet 1945 entre une table frugale, rationnée et un lit de rassurance. Le pays était occupé par les soldats allemands et quelques recrues russes enrôlées de force. Les troupes d'occupation avaient réquisitionné le château de la Ville aux Prés comme quartier général. Dans le champ voisin de 14

la maison ils avaient construit des écuries. Certains soldats, ennemis mais attentionnés, apportaient du savon à la maison. Un vieux soldat russe aurait pouponné mon frère aîné. Dans le canton c'était la triste guerre. Une poignée de résistants mal équipés harcelait l'occupant au péril de tous. Un enfant de seize ans fut torturé dans le bois de Coron situé à quelques kilomètres de la maison. On entendit ses cris jusqu'au village, il appelait sa mère. Ses tortionnaires l'abandonnèrent dans le bois. Au petit matin on le découvrit à demi dépecé, les ongles arrachés. Il n'avait pas parlé. Un jour tous les occupants disparurent, en hâte. On voyait des convois défaits traverser le bourg fuyant vers l'est dans un désordre généralisé. Le village pansa ses blessures, enterra et sacra ses héros. La vie reprit son cours avec ses rumeurs, ses suspicions de collaboration à demi dénoncées, de litiges patriotiques et d'héroïsme de dernière heure. Je pris corps et arrivai dans un monde à réparer, à reconstruire, quatrième d'une fratrie, le futur petit dernier conçu dans la peur et la guerre. Ma mère s'arrêta de travailler quelques jours pour me déposer sur cette terre de la restauration. L'ouvrage n'attendait pas. Il fallait rattraper des années de misère. Ma sœur aînée prit le relais et me torcha dès mes premiers cris. On me présenta sur les fonds baptismaux de ce petit bourg de cinq cents âmes, aux toits gris, épatés, à l'église sans clocher. Ce n'est pas que la foi manquait de ferveur dans le pays mais deux tentatives échouèrent pour dresser le plus modeste beffroi. Erreur de conception 15

architecturale dit-on dans la paroisse ou malfaçon de l'entrepreneur et des ouvriers qui auraient trop fêté les premières étapes de construction de l'édifice. Le village était séparé en deux camps par une ligne invisible que je découvris peu à peu au fil des années. Un mur imaginaire partageait la paroisse et la commune en deux clans farouchement

hostiles. D'un côté

«

Le Bourg» fief des chouans,

blancs et royalistes, de l'autre «Le CheminChaussée» territoire des laïcs, rouges et républicains. Je naquis rouge, évoluai entre ces deux rives et pris vite le parti de chercher ma propre voie pour échapper à ce duel trop simpliste. Mais je n'échappai pas à une autre césure quasi imperceptible et que l'on appréhende lorsqu'il est tard, que le travail est fait. Accablés d'ouvrage, mes parents me confièrent à une nourrice. Berthe, Berthe la douce au chignon immaculé. Elle vivait au pied de l'église avec son mari retraité de la marine de commerce. Leur maison était paisible. Je me rappelle de confitures, de meubles cirés et luisants, de mouches entêtées les jours d'été et de géraniums qui embaumaient. Le trouble me gagna lorsqu'une voisine me posa cette question étrange: «Alors, tu as deux mamans maintenant, laquelle préfères-tu,maman du Bourg ou maman du CheminChaussée?
»

Je restai sans réponse et m'enfouis dans le giron de Berthe. Une fêlure s'était ouverte sur mon chemin. 16

Elle ne prit sur l'instant que l'allure d'une égratignure teintée de peur, un simple chagrin d'enfant au genou couronné. Au village, chaque coterie avait son chef de file, son chantre avec l'instituteur et le curé, hérauts officiels dont souriaient les vrais notables du pays, les gros fermiers. Ces deux mondes se côtoyaient avec de longs échanges de cancans, ragots des chouans ou des rouges jetés avec perfidie entre deux courses à l'épicerie amie. Car il existait une épicerie pour les calotins et une pour les laïcs. Le commerce lui aussi connaissait ce partage, il en allait de même du boucher, du boulanger. Il y avait donc ce mur de la honte que ne franchissaient jamais les fidèles, cette ligne de démarcation aveugle inconnue du profane qui me devint familière au fil du temps. J'étais reconnu officiellement comme fils de rouge, chouchou de l'instituteur, haro des sycophantes, des chouans et des bigots. Mes tentatives pour franchir cette frontière se heurtèrent souvent sans pitié à l'autorité parentale qui ne tolérait pas qu'un fils de rouge allât jouer dans le foin avec la fille d'un chouan. Je tournais parfois cet interdit, mais il reste que cet impératif conditionna fortement mon choix de compagnons de jeu, mes fréquentations, mes amours, joutes sexuelles derrière les meules de paille, dans les greniers et les celliers frais des fermes rouges. L'éducation des filles du village était confiée aux sœurs de la paroisse, une petite congrégation qui se délitait au fil du temps, un dernier vol de 17

corneilles; celle des garçons relevant strictement du Ministère Public. Les mystères du corps et du cœur et de la mixité s'étaient bien avant l'école affranchis de ces frontières formelles. Nos visites au haras municipal satisfaisaient pleinement nos premières curiosités. Nous allions à la monte. Les juments arrivaient, jeunes fiancées indolentes repartant avec des fondements épanouis comme des coquelicots. Nous assistions toute honte bue et exaltés aux préparatifs des accouplements. De la mise en place des partenaires, aux massages et aux pommadages de vaseline. La cour du haras résonnait de hennissements, ruades et claquements de fouet qu'orchestrait le corps des palefreniers dans leurs uniformes protocolaires. L'avènement du spectacle s'appelait Brillant, un étalon à l'allure rare. Deux palefreniers étaient requis pour assurer la prestation du mastodonte. L'un le guidant par la bride d'une poigne solide, l'autre soutenant sa verge pour qu'elle ne morde pas la poussière et ajustant l'intromission d'une main experte lorsqu'il couvrait sa promise. Ce palefroi faisait la réputation du haras dans le département. Le coût de ses saillies et son rut nous laissaient pantois quant aux mystères anatomiques. Les concours de longueurs de nos verges pré-pubères, nos compétitions de jets d'urine contre le mur du cimetière ou dans les pissotières du bourg n'étaient que jeux lilliputiens. Nous rentrions de la monte, rêveurs, dubitatifs et pantois.

18

Mes grands-parents maternels se marièrent en 1906, union d'un laboureur et d'une ménagère en la commune du Petit Bourg située dans les Côtesdu-Nord. Le laboureur eut une fille en 1909 - ma mère - ménagère et journalière, gardant les vaches, monnayant du travail à la journée chez les fermiers du canton. Mon père la rencontra dans un bal du pays. Son livret militaire de 1925 mentionne la profession de cultivateur mais il cumulait les travaux de charretier et de jockey. Le décompte de ses permissions et congés militaires atteste de 49 jours de sortie entre septembre 25 et septembre 26 - vingt et un jours dits normaux, vingt-huit jours consacrés aux travaux agricoles. Il devint ensuite craquelinier et entre 1930 et 1946 quatre enfants naquirent de leur union, trois garçons et une fille. Dans l'ordre de la filiation l'aîné devint militaire de carrière, la cadette bonne à tout faire, mon second frère marin et moi-même pion. Il y eut deux baroudeurs dans la famille, ils roulèrent leur bosse, Algérie, tour du monde. Plus modestement, ma sœur et moi-même débarquions à la gare Montparnasse. Elle entrait en condition chez des petits bourgeois de banlieue, j'allais jouer le maître d'études dans un collège privé de l'Essonne. La quatrième génération franchira l'Atlantique pour s'implanter aux Etats-Unis et enseigner le français à la faculté de Boston. Les quatre descendances se sont lentement dessouchées de la glaise, détachées de la terre par un déracinement inéluctable.

19

J'étais trop petit pour assister à «la pilerie de place» du sol de la maison. Après avoir bêché et roulé le sol en terre battue, mes parents invitaient tous les voisins pour damer «la place» et sollicitaient «Jean le couvreur», accordéoniste à ses heures. C'était une sauterie où le voisinage venait danser, mais surtout piler, tasser les mottes de terre et affiner le sol rustique de la vieille demeure. Jean, juché sur la table de fabrication des craquelins, y allait de son Fratelli Crozzio et comblait ses blancs d'un solide battement de pied. Ce bruit de métronome rustique reste enfoui dans ma mémoire alors que, couché dans la chambre attenante à la vaste cuisine, mon imagination luttait contre le sommeil. Voisins, voisines, amis parisiens en vacances gambillaient sur la place. Le cidre coulait généreusement. Il reste de ces soirées mémorables quelques histoires d'ardeurs extraconjugales que la rumeur du pays a grandement amplifiées. Il fallut la première communion de mon frère aîné pour que cessent ces soirées. La «place» fut cimentée pour l'occasion, les flonflons et les agapes devinrent plus exceptionnels chez les Le Gloarec. Dans le pays, les petits métayers avaient du mal à joindre les deux bouts et à atteindre la Saint-Michel, ce 29 septembre, terme implacable où il fallait payer le fermage. Une des angoisses de cette Bretagne de l'après-guerre, parvenir à cette Saint-Michel, échéance terrible, menace diffuse de se retrouver sur la paille. Dans ce monde manichéen, ma 20

famille formait un des plus solides bastions rouges. On ne voyait entrer les Le Gloarec à l'église qu'une ou deux fois l'an pour accompagner un de leurs amis jusqu'à sa dernière demeure. Les laïcs sacrifiaient quand même au rituel catholique de la mort, en passant par l'église avant de reposer en terre. Comme disait un vieux marin en
retrai te :
«

Si ça ne leur fait pas de bien, ça ne peut pas

leurfaire de mal », compromission
tôt ma logique d'enfant.
APPRENTI-CRAQUELINIER

qui intrigua très

Citadelle rouge, la famille Gloarec exerçait le métier de craquelinier, fabricant de craquelins, biscuit rustique à base de farine et d'eau, salé ou non, avec ou sans œuf, une sorte de biscotte de luxe. Un métier en voie de disparition car, si la rue du Chemin-Chaussée comptait jadis une dizaine de craqueliniers, mes parents étaient les seuls survivants à exercer cette profession très ancienne. Le craquelin cependant faisait l'unanimité du village quant à ses vertus gustatives au petit déjeuner ou au goûter. Il y avait de la conversation lorsqu'un ami venait d'acheter sa douzaine de biscuits, un silence pesant lorsque le client était de l'autre bord. Ma mère exerçait une forme de vengeance idéologique subtile en servant les «brûlés)) aux chouans, les craquelins qui avaient par trop souffert à la cuisson et qui étaient d'un recuit ou d'un surcuit peu encourageant tombaient dans les paniers de droite cependant que les dorés allaient aux amis. Poussa-t-elle la 21

vengeance jusqu'à en compter onze à la douzaine? Je ne le pense pas. L'honnêteté de cette femme était sans appel. Douze pour les royalistes, douze pour les communistes et un treizième pour les amis. Le métier de craquelinier s'exerçait en deux temps: fabrication et vente. Le façonnage similaire à celui du boulanger et du pâtissier, c'étaient de longues journées à la table de travail et à la gueule du four. De trois heures du matin jusqu'à la tombée de la nuit, des journées de dix-huit à dixneuf heures de rang en mangeant sur le pouce entre deux fournées. La vie de mes géniteurs se confondait avec le travail, ce monstre abstrait brandi à longueur de journée, la réponse essentielle à mon questionnement:
«

On n 'a pas le temps avec tout ce travail»
{{

pas dans mesjambes quand je travaille. » tu verras. » {{ Vas-tu travailler un peu? Hein! Espèce Il Y a beau travailler pour arriver à la de fainéant.
{{ »

{{Ne viens Travaille et

Saint-Michel» {{ ! Voilà un petit gars qui travaille, il a du mérite, Ah

courageux.. » « L'ouvrage» était aussi un des mots-clefs à la maison: Vas-tu te mettre un peu à l'ouvrage, dis? » {{ me dérangepas maintenant, j'ai de l'ouvrage. » Ne Ce vocable me plaisait mieux, je le trouvais plus noble. La vie de Gloarec et de sa femme se passa à l'ouvrage, attelée à la table de travail où ils travaillaient la pâte pendant des heures, silencieux, jetant parfois un regard biais sur la pendule
{{

22

murale qui accompagnait leurs gestes avec un cliquetis lent, métronome paisible dans la grande salle à manger de cette vieille maison qu'ils avaient louée avec jardin, four et pré. Je revois les jambes de mon père devant la table de travail où il pétrissait la pâte; ces jambes qui exécutaient un curieux ballet devant mes yeux d'enfant alors qu'il guidait son «brayon », pièce de bois longue de trois mètres, articulée dans une gorge mobile et qui faisait office de pétrin à force d'être abattue sur la pâte en cadence, avec force et application. J'entends encore le chant du brayon vers les trois heures du matin lorsque commençait la première fournée de la longue journée de fabrication. Je m'endormais en écoutant décroître sa chanson cadencée. Mon père avait entouré la partie qui entrait dans la gorge avec un chiffon pour étouffer le bruit qui risquait de réveiller toute la maisonnée, mes deux frères et ma sœur, tous endormis dans la chambre voisine. Cette noria bretonne tournait pendant deux bonnes heures puis se taisait. Alors commençait la composition des craquelins. Il convenait de débiter cette pâte en milliers de petits morceaux, travaillés à la main, pétris et repétris entre le pouce et l'index. On pourrait retrouver le compte de cette chaîne de gestes sachant qu'en une journée les Le Gloarec fabriquaient douze à dix-huit cents craquelins, opération reproduite trois fois par semaine. Et cet ouvrage, j'aime à le comparer à celui d'écrivain. Craquelinier-écrivain se rejoignent dans une curieuse gémellité. Façonnés, pétris, 23

malaxés entre pouce et index, comme manuscrits, ces petits quignons de pâte s'alignaient inlassablement sur la table de travail formant la portée fantaisiste de ce concert muet. Leur long chapelet égrenait le récitatif silencieux de la fabrication ou plus noblement l'ouvrage des Gloarec. Un demi-siècle durant, ils ont ainsi imprimé à quatre mains, co-auteurs, des millions de douceurs au caractère frugal et singulier. Au quotidien, dix-huit cents gestes identiques repris sous une autre forme car il fallait étaler ce petit morceau de pâte pour lui donner sa façon définitive. Cette mise en forme se faisait au moyen

d'un petit

«

brayon

»

long d'un mètre cinquante,

bâton gros comme un barreau d'échelle que le père Gloarec maniait avec un coup de poignet très sec. Le morceau de pâte arrondi, aplati, d'un diamètre d'environ sept à huit centimètres, commençait alors le cauchemar de mes frères et sœur et de moi-même. Cauchemar du jeudi auquel nous avons tous souscrit de gré ou de force dans l'ordre décroissant de notre filiation. Je passais en dernier à ce travail de Sisyphe. Il s'agissait en prenant place à côté du père de perforer tous les biscuits, un par un, au moyen d'une pointe que nous

appelions

«

le picotouer ». Picoter, piquer dix-huit

cents biscuits de cinq à six trous chacun pour qu'ils ne gonflent pas trop lors de la cuisson. J'aurais donné tout l'or du monde pour échapper à cette prestation qui me clouait à la table de fabrication toute la matinée durant, matinée sans école alors que tous mes amis vaquaient dans le 24

bocage, fumant, chahutant les filles. Je prenais place à côté du père, silencieux, et un par un, dixhuit cents fois, je piquais, je piquais, je piquais avec rage, avec férocité ce biscuit horrible qui semblait se multiplier comme l'avait dit notre curé en parlant de ce phénomène fantastique du pain et du vin qu'aurait inventé un certain magicien répondant au nom de Jésus. Parfois, j'avais droit à un coup de casquette qui me surprenait toujours

par sa promptitude

lorsque je sabotais

«

le

picotage» avec hargne: « Ne gâchepas le travail! Maudit con! Tu ne vois pas
que tu abîmes la pâte.
»

Il réajustait son couvre-chef avec un soupir aigre et repartait de son coup de brayon comme si de rien n'était. Je ruminais alors des vengeances terribles en pointant avec une force titanesque les biscuits suivants, alors, le deuxième coup de casquette ne tardait pas avec cette remarque inattaquable: « Et la table? Maudit salaud! Ne picote pas sifort, tu vas l'abîmer! » Coincé entre ces deux mondes, je n'avais d'autre ressource que de picoter selon la méthode la plus orthodoxe qui fût, celle du père, du chef, de l'impitoyable patriarche Gloarec. Rivé à la table, j'attendais midi et la fin de la fabrication en fomentant de sombres vengeances. La séance de picotage était propice à des traîtrises infamantes avec mon aîné. Une différence de trois ans nous séparait, aussi partagions-nous la corvée du jeudi de la manière la plus équitable mais je m'esquivais 25

parfois lorsque mon tour était venu, sautant par la fenêtre de la chambre, fuyant et disparaissant dans les bois toute la journée durant. Au fil des séances sadiques du jeudi, je devins parricide très vite. A douze ans, j'étais un Brutus muet et conspirant. Mes parents resteront longtemps ces voix rudes, affairées, courant à l'ouvrage tout le long du jour, me remettant sur les rails du droit chemin à grand renfort de taloches ou de coups de casquette. FIGURES D'ENFANCE Plusieurs personnages animaient le CheminChaussée pendant les longues soirées d'été où chacun prenait le frais sur le pas de sa porte. Ils ont tous hanté mes rêves d'enfant. « Pillot », le chiffonnier, pauvre hère dormant dans les étables des fermes, subissait l'humeur des adolescents du quartier avec la complicité amusée des adultes. Il vivait du commerce de vieilleries et traversait les bourgs en lançant un cri aigu: «chiffons, peaux de lapins », ramassant sur son passage toutes les hardes dont se débarrassaient les villageois. Pour une cigarette, une bolée de cidre ou une soupe, il poussait la chansonnette avec des pas de danse titubants et courtauds. Comblé, il repartait vers un hameau voisin chercher un tas de foin pour la nuit. Tout ne finissait pas en chanson. Il avait parfois à faire à forte partie pour traverser le village tant l'imagination des gamins du quartier était inventive. Je l'entends encore hurler alors qu'en plein hiver, couché dans le four paternel encore tiède, un de ses refuges, ses 26