J'AI RÊVÉ D'UNE AUTRE ÉCOLE

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L'Education Nationale multiplie pseudo-réformes et débats périphériques, mais rien ne change sur le fond, et chaque ministre qui a voulu faire plus l'a payé de son poste. La première ambition de ce livre est de proposer un diagnostic des vraies causes qui plombent notre système : hypertrophie des structures, multiplicité des hiérarchies, irresponsabilités de l'encadrement… C'est à ces défaut structurels que cet essai prétend s'attaquer. Il imagine enfin un processus prudent, généreux et progressif pour réussir cette évolution, éviter la révolte corporatiste des défenseurs du statu quo, et redonner à tous les acteurs optimisme et ambition.
Publié le : dimanche 1 décembre 2002
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EAN13 : 9782296308206
Nombre de pages : 329
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Sylvie STEFF et Jérôme LOGRE

J'ai rêvé d'une autre école...
Une révolution
« libérale de gauche » pour

transformer notre système éducatif

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRŒ

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALŒ

Préambule

L'essai qui suit est écrit par un professeur de Lettres Classiques et un proviseur de lycée professionnel et il porte sur notre système éducatif. Ils sont mari et femme, se connaissent depuis près de trente ans et vivent ensemble depuis bientôt vingt. On peut craindre le pire: A l'inquiétante originalité d'une coproduction conjugale s'ajoute le risque d'une énième dissertation enfonceuse de portes ouvertes et débordante de généreux conseils... Notre intention est tout autre. Nous n'avons jamais travaillé ensemble ni mené aucune grande expérience dûment étiquetée par l'Institution. Et cet ouvrage n'est chargé de populariser aucune vision idéologique ou trouvaille psycho-pédagogique, Recherche Pédagogique). Alors pourquoi ce livre? Son propos est plus simple, plus modeste et se conçoit comme plus utile: témoins en de multiples circonstances des aberrations de de nos métiers, nous observons affligés les l'organisation à supposer qu'il en existe qui ait échappé à la sagacité des chercheurs de l'INRP (Institut National de la

commentateurs spécialisés inonder les médias de sempiternelles fadaises sur ce qu'il faudrait faire... et toujours passer à côté de l'essentiel. Ces discours sont assez souvent hypocrites et toujours abstraits, qu'il s'agisse de défendre l'égalité de chacun dans "l'Ecole de la République", de la rapprocher de "l'entreprise" et des "emplois" ou encore d'encourager l'enseignement des arts... ils dégoulinent d'intentions généreuses mais oublient de regarder les faits. Derrière ces nobles intentions ces derniers restent têtus: gestion des personnels et logique imposée de leur

carrière, diversité culturelle et sociale des élèves, inadaptation d'une organisation prétendument uniforme et égalitaire conduisent à une réalité face à laquelle, en fait, nos généreux réformateurs ont renoncé. Nous souhaitons donc expliquer ici que si notre système éducatif, malgré les talents qu'il abrite, est si décevant, la raison première, la plus simple, celle qui vient bien avant la difficulté des missions, les rythmes scolaires, les compétences des personnes ou les choix pédagogiques, c'est qu'il est très mal organisé et donc mal dirigé: les responsabilités y sont diluées ou absentes et, face aux constatations les plus portée. L'Education Nationale est une construction surréaliste, un tissu de bizarreries qui n'existent que là. Elle est comme une lointaine descendante du "bon sauvage" et du "communisme" où l'on ne se lasse pas de réexaminer les textes pour essayer de comprendre pourquoi les résultats ne sont pas vraiment à la hauteur des instructions officielles; et comme dans les meilleures universités marxistes de feu l'URSS on remet sans cesse en chantier la théorie en espérant trouver dans le prochain rapport de l'Inspection manquent encore aujourd'hui. Cette organisation si atypique est souvent soupçonnée par des Générale ou dans les futures orientations ministérielles ou rectorales les circulaires magiques qui évidentes pour tout observateur objectif, les solutions pragmatiques qu'elles appellent évidemment sont définitivement hors de

interlocuteurs extérieurs au système mais elle reste en fait assez mal connue du grand public; notre ambition ne peut pas être de la décrire exhaustivement (nul ne peut le faire !) mais d'en dire assez avec des

exemples suffisamment précis pour que notre lecteur en savoure
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l'originalité. Au-delà de cette dissection pointilliste mais partielle, il s'agit aussi de rappeler que, malgré une tendance passéiste largement entretenue par les syndicats, les enseignants vivent la même "époque moderne" que chacun d'entre nous, des contemporains en quelque sorte, et qu'il est sans doute raisonnable de les traiter comme tels; nous avons même la prétention d'affirmer que c'est possible et nous faisons quelques suggestions en ce sens. Les moyens, les outils et les compétences sont là. Il s'agit simplement de démonter avec précaution le monstre légué par la sédimentation d'un siècle de décisions et de réformes et de réutiliser tous ces éléments pour une construction nouvelle, adaptée aux difficultés constatées. Les propositions qui en découlent sont un peu décoiffantes mais ne sont pas agressives; elles ne s'inscrivent certes pas dans la tradition administrative de la maison, mais elles respectent les personnes et pourraient permettre d'apporter aux généreuses ambitions renouvelées d'une école républicaine, source de cohésion sociale et outil de promotion pour tous les talents, un début de réalisation. Il s'agit donc bien du mammouth, mais loin d'espérer le dégraisser l'idée est plutôt de le laisser au cimetière des espèces disparues et d'y substituer d'autres solutions essentiellement conçues là où se posent les problèmes et où se trouvent les acteurs. Notre conviction est qu'au système actuel, centralisé, administratif, déresponsabilisé, prétendument uniforme, les mêmes cadres peuvent très rapidement substituer à coût constant, pourvu que l'on rapproche la gestion de ce que l'on gère, un foisonnement de solutions sans doute inégales mais en moyenne très supérieures à celles que nous connaissons et surtout capables par ellesmêmes d'évoluer et de s'adapter. Sur la base d'une vision très républicaine et "de gauche" des missions de 9

l'école,

nous

proposons

de

regarder

les

faits

et

d'imaginer

pragmatiquement les moyens d'améliorer la réalité. Sans anathème contre quelque corporation que ce soit, sans exiger que toutes les ressources de la nation s'engouffrent dans le système éducatif, nous prétendons dégager des solutions qui, bien qu'elles bousculent quelques vieux poncifs, ne font en fait qu'une victime: le monstre administratif qu'est devenu ce Ministère. C'est son organisation que nous remettons en cause. Quelques repères sur le parcours des auteurs dans et hors du mammouth: Sylvie Steff :

* Formation: Lettres Classiques (maîtrise). * Six ans comme formatrice chez un distributeur informatique auprès des marchés professionnels. * Quatre ans comme responsable micro-informatique chez Louis Vuitton Malletier (groupe LVMH). * CAPES (puis bi-admissible à l'agrégation) de Lettres Classiques, stage à Taverny (Val d'Oise) en lycée suivi de neuf années d'enseignement en collège à Goussainville d'abord (Val d'Oise) puis à Taverny (Val d'Oise), et enfin à Mériel (Val d'Oise). Jérôme Logre :

* Formation scientifique Sup, Spé, ENSI (démission) puis Université (maths (licence) et sciences physiques (DEA, CAPES et biadmissibilité à l'agrégation)). * Six ans d'enseignement en collège, dans l'Oise puis à Paris. * Six ans d'enseignement en Ecole Normale puis IUFM (Livry Gargan, Seine Saint-Denis). 10

* Quatre ans hors de l'Education Nationale, en disponibilité, dans un petit groupe de sociétés (Conseils, Formations et Prestations informatiques et graphiques). * Retour à l'Education Nationale, une année professeur de lycée (Suresnes, Hauts de Seine). * Une année professeur de collège (Taverny, Val d'Oise). * Concours des Chefs d'Etablissements, stage puis quatre années comme proviseur adjoint dans un lycée professionnel (Ermont, Val d'Oise) et enfin proviseur de lycée professionnel depuis cinq ans (ZEP, Villiers le Bel, Val d'Oise).

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Introduction

Dans notre société, on fait des sondages sur tous les sujets, c'est-à-dire qu'on interroge n'importe qui sur n'importe quoi: la plupart du temps les "sondés" ne connaissent rien ou pas grand-chose à la question posée: nous sommes ainsi amenés, pauvres éléments du panel représentant l'opinion publique, à émettre un avis aussi péremptoire qu'ignorant sur les plantes transgéniques, le nucléaire, ou l'introduction d'une part de proportionnelle dans les élections législatives... Au milieu de tous ces sujets, l'école occupe une place à part car tout le monde l'a fréquentée, ou la fréquente encore: comme élève d'abord, puis plus tard comme parent, sans compter ceux qui y travaillent; on a tous des liens avec l'école, souvent de manière passionnelle: les souvenirs et les nostalgies de l'élève se mêlent aux ambitions du parent qu'on est devenu; on peut être indifférent au mode de scrutin national, on l'est rarement au fonctionnement de l'Education Nationale... L'avenir et la formation de notre belle jeunesse est donc l'affaire de tous, et l'institution qui en est officiellement chargée est du coup l'objet d'un intérêt aussi soutenu qu'universel: chacun a une opinion, souvent bien arrêtée, sur ce qui ne marche pas et ce qu'il conviendrait d'améliorer dans le fonctionnement de la machine et le comportement des acteurs, le tout accompagné parfois de lourds présupposés politiques. Le moins que l'on puisse dire est que cet intérêt unanime de nos concitoyens est bien mal récompensé. Les nombreux commentaires et analyses que l'on nous propose de lire ou d'entendre sur le sujet sont frustrants: on y trouve la sincérité d'un témoignage, la pertinence d'une 13

observation psychologique, ou la capacité de saisir l'évolution de notre société, mais jamais une véritable solution alternative de fonctionnement. d'importance Car les diverses propositions faites: à telle ou telle discipline, apporter donner plus des moyens

supplémentaires à certains types d'établissement, modifier les rythmes scolaires, vacances et horaires, former mieux ou différemment les enseignants, associer les familles à la vie des établissements, sans parler du poids des cartables... ne font que tourner autour de l'essentiel sans l'aborder: système. Ainsi tous ces "marronniers" que la presse ressort trois ou quatre fois par an ont depuis longtemps démontré l'absence totale d'effet qu'ils ont sur la réalité, même et surtout quand une orientation ministérielle se saisit de l'un d'entre eux pour jouer à la réforme et à la rénovation. Bien sûr, il y a eu le rapport Fauroux et quelques autres études plus ciblées, souvent de l'Inspection Générale. Ces essais mettent en général le doigt sur une part de l'essentiel et pourtant ils restent décevants. Pourquoi? La raison essentielle tient à la prudence des auteurs: même s'ils se présentent comme des "experts indépendants", ils sont évidemment liés par des contraintes politiques, syndicales, et plus encore par leur autocensure face à des pairs, par l'idée que malgré tout, il ne faut pas "trahir son camp" : tout cela retient leur plume, bride leurs conclusions et laisse le lecteur sceptique et insatisfait. Les pages qui suivent échappent (au moins) à ce défaut: nous n'avons personne à ménager, ni d'ailleurs à combattre; isolés et totalement libres, nous livrons une réflexion que nous croyons originale: subversive mais cohérente, elle propose une alternative globale audacieuse mais parfaitement crédible et réalisable. 14 la logique des règles adoptées et l'organisation du

Notre conviction est qu'il n'y a sur l'école:

- ni divergence

idéologique profonde: tout le monde est en gros d'accord sur ce que l'école devrait être capable de faire, sinon sur les moyens moyens insuffisants: la part du budget consacrée à l'Education Nationale est déjà très honorable, et pourrait permettre d'offrir beaucoup mieux pour le même prix;

pour y parvenir;

- ni

- ni

incompétence des acteurs: le Ministère de l'Education Nationale n'est pas peuplé exclusivement d'imbéciles et de paresseux, les compétences sont le plus souvent satisfaisantes, elles sont seulement mal utilisées. Il s'agit à nos yeux d'un problème de gestion et d'organisation, tel qu'aucune réforme partielle ne pourra le résoudre; responsabilités; il faut avoir le courage de remettre en cause la structure et la répartition des donc de bousculer des situations figées depuis des décennies, et par suite les intouchables "statuts", mais aussi les habitudes de pensée, les peurs et les fantasmes de tout poil... Pensons aux enfants avec générosité et pragmatisme: ce qu'elle a cessé d'être: sachons reconstruire l'école sans hypocrisie ni frilosité, pour qu'elle redevienne le lieu où chaque élève pourra trouver sa chance, où l'inégalité sociale sera atténuée au lieu d'être creusée, où les enseignants et tous les autres acteurs du système verront leur marge d'initiative étendue, leur travail et leur image reconnus et valorisés. Pour cela il faut changer radicalement de méthode: au lieu de vouloir à toute force faire entrer la réalité dans un carcan idéologique et un modèle universel, pour constater que cela ne marche pas, que malgré les meilleures intentions, les incantations restent inefficaces, essayons d'abord et honnêtement de prendre en compte les réalité&telles qu'elles sont, et pas telles qu'on les souhaiterait, organisation à partir de ces constats. 15 puis d'imaginer une

Il ne s'agit pas de faire des procès d'intention à telle ou telle corporation, mais de pointer les aveuglements et les contradictions de la structure et donc l'impuissance de ceux qui encadrent et gèrent le système. Quelques principes se dégagent naturellement de cette analyse, c'est à partir de là qu'il faut inventer d'autres logiques et d'autres organisations pour faire disparaître ce monstre de plus d'un million de salariés et faire naître une coordination nationale d'ensembles gérés par les acteurs concernés sous le contrôle des élus.

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1. Le problème existe-t-iI ?

Pour commencer promenons-nous au hasard dans quelques bureaux~ couloirs et classes de notre système éducatif, celui que le monde entier nous envierait...

Elle
L'avantage, quand on travaille à l'Education Nationale, c'est qu'on a de quoi faire rire les copains! Pour vous animer un dîner, sur le mode "Etonnant, non 1", il suffit de décrire ce qui est, par exemple:

-A

l'EN, un élève moyen, sérieux et motivé, qui choisit en fin de 3ème une orientation professionnelle un peu recherchée, n'a que peu de

chance de l'obtenir s'il n'a pas au moins... un an de retard. En effet: à l'issue de la classe de troisième, c'est un logiciel (dans l'Académie de Versailles, il se nomme "PAM", après s'être appelé "KIV AOD" - il faut reconnaître à l'EN, en matière d'appellations en tous genres, une imagination inépuisable et un humour d'autant plus distrayant qu'il est assez souvent involontaire) qui oriente les élèves vers les différentes filières professionnelles. Chaque élève se voit attribuer un certain nombre de points qui lui permettront d'être classé parmi les autres candidats. Or, ce qui donne un "bonus" formidable, en plus des résultats scolaires, c'est le nombre d'années de retard! Prenons un exemple: Sonia arrive en fin de troisième sans avoir jamais redoublé; elle est sérieuse et volontaire, mais se sent attirée par le monde du travail plus que par de longues études, et envisage avec plaisir une orientation vers un BEP "Sanitaire et Social" ; l'ensemble des profs souligne la motivation de Sonia et approuve ce choix. On constitue donc un dossier pour faire entrer Sonia dans le grand PAM; 19

malheureusement, avec des notes pourtant honorables, Sonia obtiendra peut-être 165 points; si elle avait redoublé au moins une fois, elle en aurait 50 de plus (les chiffres sont donnés à titre indicatif et peuvent varier d'une année sur l'autre, mais ils obéissent toujours à la même logique). Sonia n'a pas été prise; un élève plus vieux (mais probablement moins motivé) l'a devancée; elle a donc enfin d'être injustement traitée par le système; prochaine prendre le pas sur une autre Sonia. Que valent face à une telle réalité tous les discours sur la (re)valorisation des filières professionnelles? Rien. redoublé, avec le sentiment elle s'ennuiera un an au

collège, légèrement désabusée, un peu démotivée, pour pouvoir l'année

- A l'EN, quand un professeur veut obtenir un poste, le seul critère qui n'est jamais pris en compte pour sa nomination, c'est... sa compétence professionnelle. En effet: un prof qui veut changer de poste doit "faire des voeux" non pas à la Madone (quoique...) mais au Grand Ordinateur; il va donc postuler d'abord pour une Académie (Il y en a vingt-huit en tout, DOM compris), puis pour un établissement précis, une zone géographique, un type d'établissement etc... Pour le départager des autres candidats, on va, à chacune de ces deux étapes, lui attribuer des points (encore!) en fonction de : - son échelon administratif, lié à son ancienneté dans la fonction publique (7 points par échelon) ; - son ancienneté dans le poste actuel (10 points par an, Bonus de 25 points au bout de 5 ans), majorée sous condition en cas d'enseignement dans des établissements difficiles; 20

- dans

certains cas, sa situation de famille: nombre d'enfants, lieu de résidence ou de travail du conjoint etc... Et c'est tout! A aucun moment il n'est question de ce que toute la compétence personne de bon sens tiendrait pour l'essentiel: pourvoir. Nous reviendrons plus loin sur les conséquences et les effets pervers de ce fonctionnement, ainsi que sur l'idée absurde mais très répandue selon laquelle il est impossible (et par ailleurs sacrilège) de juger de la compétence d'un prof. Depuis trois ans les demandes doivent se faire sur le site Internet (baptisé SIAM) du Ministère: sauf que... : Sur le site en question, on trouve la liste des postes vacants dans chaque Académie et chaque discipline, ou plus exactement deux listes: celle des postes "normaux", et celle des "Postes à Exigences Particulières" (dits PEP) : on a regroupé dans cette seconde liste, entre autres, les postes des établissements classés "difficiles pour débutants". Il y a deux ans, intéressée par un poste de ce type (en Lettres Classiques), je décide, après avoir fait acte de candidature, de prendre contact avec la directrice (Principale) de l'établissement, pour en savoir un peu plus. Dialogue: "- Bonjour, je suis candidate au poste de Lettres Classiques qui se libère chez vous... - Comment cela? il n'y a pas de poste vacant... a priori, cela ressemble à un progrès,

professionnelle, la personnalité, les aspirations... et la nature du poste à

- Vous

êtes sûre? Il est pourtant dans la liste sur Internet...

- Non, non: il y a bien un poste de Lettres Classiques, mais il est occupé par une titulaire; elle demande sa mutation depuis deux ou trois ans, mais seulement pour un lycée près de chez elle, donc elle a très peu 21

de chances de l'obtenir. Je ne comprends pas du tout pourquoi ce poste est déclaré vacant etc... " Intriguée par cette bizarrerie, je retourne sur le site Internet, vérifier que je n'ai pas rêvé, puis trouve un numéro "accueil téléphonique" en cas de problème, et décide donc d'aller y poser ma question. Dialogue: "- Bonjour, j'ai trouvé un poste de Lettres Classiques sur Internet et je ne comprends pas car... - Sur Internet? De quoi parlez-vous? - Eh bien, du site Internet de l'Education Nationale, pour les demandes de mutation...

- Ah
pas.. .

bon, il y a un site Internet! Vous me l'apprenez, je ne savais

- Mais pourtant c'est là que j'ai trouvé votre numéro, comme étant celui de l'accueil téléphonique... - C'est possible, mais je ne suis pas au courant". Légèrement décontenancée, j'explique néanmoins mon problème, mais la dame, à peine remise elle-même de sa découverte, s'avoue tout à fait incompétente, et me conseille de m'adresser à l'Inspection Académique (c'est-à-dire au niveau départemental de l'administration de l'EN) ; nouveau coup de téléphone, nouvel échec: mon interlocuteur me renvoie aux services ministériels, qui reconnaissent à leur tour leur incapacité à m'éclairer. Dernière tentative au rectorat de Versailles (niveau académique), à la section Lettres Classiques: un jeune homme charmant, après avoir décliné toute responsabilité en la matière, me propose le numéro de téléphone... trouvé sur Internet quelques heures auparavant! Je lui explique en riant mes aventures, et nous constatons ensemble qu'apparemment personne, sur les milliers de fonctionnaires de l'Education Nationale, ne sait pourquoi on déclare vacant un poste occupé, ni qui l'a fait... Tout cela date de début 2000. 22

Plus sérieusement, cette erreur pourrait après tout être excusable, le système était nouveau, si, une fois signalée et identifiée, elle était corrigée ... Il n'en est rien. Un des interlocuteurs au téléphone a avoué: "Je crois que vous n'êtes pas la première à nous signaler ce problème; il me semble qu'une collègue l'autre jour a entendu parler de quelque chose du même genre, je ne sais plus très bien..." S'en étaient-ils émus? Pas du tout. Avaient-ils essayé eux-mêmes de comprendre qui avait réalisé la saisie erronée, afin de corriger cette anomalie? Pas le moins du monde! Le fait que des gens demandent des postes occupés qu'ils croient libres et qu'ils n'ont donc aucune chance d'obtenir ne les dérange, eux, pas du tout. Ils ne se sentent ni responsables ni concernés: ce qui leur importe sans doute, c'est que le formulaire de mutation soit rempli avec les bons codes et en respectant les délais prévus. Le reste... - A l'EN, un proviseur qui a fait des ravages dans un lycée du Val d'Oise est nommé ... dans un prestigieux établissement de la banlieue Ouest la plus chic. En effet: le cas s'est produit il y a quelques années, et il est

symbolique d'une certaine logique de l'absurde: Madame Y, proviseur dans un lycée assez banal de banlieue était connue de tous pour son incompétence notoire: établissement désorganisé, réputation dégradée, profs et parents excédés; à l'évidence, il fallait retirer à Madame Y la direction de ce lycée, sans forcément la féliciter pour une prestation aussi désastreuse; c'est pourquoi elle a été rapidement nommée dans un lycée extrêmement convoité, d'une des banlieues les plus huppées et recherchées de la région parisienne, prenant ainsi la place d'un(e) autre qui a la bêtise et le malheur de faire correctement son travail là où il est. 23

A l'EN, le plus souvent, moins on travaille, plus on est payé. En effet: il existe deux concours de recrutement pour être enseignant dans le secondaire (collège ou lycée) : le CAPES (Certificat d'Aptitude Professionnelle pour I'Enseignement Secondaire) et l'Agrégation (plus difficile et donc plus prestigieuse). Pour des raisons historiques, l'enseignant(e) certifié(e) doit à l'Etat 18 heures de cours, alors que le service d'un(e) agrégé(e) est de 15 heures, quels que soient les niveaux (6ème à Terminale) des classes qui leur sont confiées; par ailleurs le salaire d'un agrégé est supérieur à celui d'un certifié, l'écart se creusant au fil de la carrière. Conséquence: au collège X, Madame A, agrégée de Lettres, quinze ans d'ancienneté, assure 15 heures de cours en français, répartis sur 3 classes: une classe de 6ème et 2 classes de Sème; enseigner dans ces niveaux, avec un peu d'expérience, demande peu de préparation, et des corrections très raisonnables; avec la meilleure volonté, Madame A ne peut travailler plus d'une vingtaine d'heures par semaine, tout compris (dont 2 à 5 heures chez elle, qu'elle peut organiser comme elle l'entend), et gagne 2500 euros (un peu plus de 16000 Frs) par mois. Madame B, certifiée de Lettres, dans le même collège, avec la même ancienneté, assure, elle, 18 heures réparties cette fois-ci sur 4 classes: quatrièmes et deux troisièmes; deux son temps de préparation est très

légèrement supérieur, les corrections un peu plus importantes: si elle fait correctement son travail, ce qui n'a rien d'obligatoire, elle doit y consacrer une petite trentaine d'heures par semaine, et gagne 1900 euros (un peu plus de 12000 Frs) par mois. Rien n'empêche, en plus, que Madame B soit un excellent prof, tandis que de Madame A suinte un irrémédiable ennui... On pourrait poursuivre la description de cette 24

correspondance entre travail effectué et rémunération vers les statuts plus précaires du système, maîtres auxiliaires, contractuels, vacataires... la même étrange logique continue à s'appliquer. Le plus étonnant est que cette situation contre-productive, injuste et absurde, n'est pas souvent perçue comme telle par les intéressés euxmêmes, tant elle est caractéristique d'un état d'esprit français qui atteint là son apogée: c'est le concours passé à 24 ans qui détermine toute la carrière, indépendamment ou presque du travail effectué et de la compétence réelle sur le terrain. A l'EN, un professeur peut être "titularisé" dans une catégorie professionnelle supérieure alors que depuis longtemps, au su de tout le monde, il saccage l'année d'une bonne centaine d'enfants dans une matière essentielle, et qu'il ne s'est pas présenté le jour où il devait être inspecté pour obtenir cette promotion! En effet: Monsieur X, professeur de mathématiques en collège, fait partie de cette infime minorité d'enseignants dont l'existence est un véritable scandale: on ne sait s'il faut regretter ses absences (fort les chahuts dans les classes devant nombreuses), ou les souhaiter;

lesquelles il se retrouve parfois sont une source d'ennuis divers pour l'établissement, avec toujours le même résultat: une année perdue pour tous les élèves (sauf bien sûr ceux dont les familles ont les moyens de pallier cette carence par des cours particuliers), et pour certains un dégoût définitif pour les maths. Cependant, Monsieur X était "adjoint d'enseignement", c'est-à-dire qu'il était devenu prof sans passer ni le CAPES, ni l'Agrégation, mais avait été "embauché" avec une licence (diplôme universitaire bac +3). Or il se trouve que l'Institution cherchait alors à résorber peu à peu cette catégorie d'enseignants: on ne créait plus d'adjoints d'enseignement, et 25

on essayait de transformer ceux qui existaient en certifiés. Comment? En envoyant un inspecteur les "inspecter", c'est-à-dire passer une heure dans leur classe, vérifier que ce qui s'y passe ressemble à peu près à une heure de cours dans la matière concernée. Les inspecteurs (conscients de leur impuissance ?) sont le plus souvent de braves gens, et s'ils sont capables d'être verbalement très critiques, le risque qu'ils font courir est bien faible; cependant, on pouvait raisonnablement supposer que l'exigence minimale était que l'enseignant soit... présent le jour de ladite inspection. L'expérience montre que non: Monsieur X s'est découvert un mal subit et foudroyant le jour où l'inspecteur venait lui rendre visite (alors qu'il avait déjà une première fois remis le rendezvous pour raison de santé), et ce dernier dut se résigner à repartir sans avoir pu le voir; que croyez-vous qu'il arriva? Monsieur X fut titularisé en tant que certifié! payé un peu plus! Nul ne propose de fusiller Monsieur X, mais on peut suggérer qu'il serait raisonnable de lui faire faire autre chose que de l'enseignement... ou du moins de ne pas le promouvoir. Actuellement l'active "résorption de l'emploi précaire" multiplie les situations de ce type: la titularisation et la promotion d'incompétents notoires. A l'EN, on peut pendant trente ans être très correctement payé pour assurer, six mois sur douze, huit heures de cours par semaine. En effet: dans l'enseignement supérieur, les profs assurent un petit Il continue sans doute à partager son

temps entre absentéisme et prestation nuisible, en étant simplement

nombre d'heures de cours (en gros de cinq à dix heures par semaine, sur une petite moitié de l'année), parce qu'ils doivent consacrer une partie de leur temps à des travaux de recherche, et tout d'abord à une thèse ("Les Chevaliers-Paysans de l'an 1000 au lac Paladru", par exemple). Sans 26

spéculer sur l'intérêt du sujet choisi, le problème, c'est qu'ils pouvaient très bien, une fois en poste, autrefois comme "assistant' ou "maîtreassistant", ne jamais finir, voire même ne jamais commencer ladite thèse, ni aucun travail de recherche qui débouche sur la moindre publication. Aujourd'hui, sauf exception, ils ont leur thèse quand ils sont nommés "maître de Conférence". Cette étape franchie les exigences de recherche restent tout aussi virtuelles qu'avant La plus élémentaire logique voudrait que les gens qui choisissent de renoncer à ce type de travaux, ce qui, après tout, peut se concevoir, se voient chargés d'un nombre d'heures de cours plus important: quand on enseigne depuis vingt ans la littérature latine, on doit pouvoir le faire, sans risquer le surmenage, une quinzaine et même une vingtaine d'heures par semaine. Or, que se passe-t-il ? Là comme ailleurs, ceux qui travaillent et parfois beaucoup, en plus de leurs cours, à des articles, des livres etc... (il y en a) sont traités de la même manière que ceux qui ne font strictement rien d'autre que leurs huit heures de cours, quelquefois dans une discipline dont l'actualité n'est pas forcément brûlante (philologie grecque, ancien français, par exemple). A part une lente érosion de leur notoriété auprès de leurs collègues, rien ni personne ne peut contraindre ces enseignants à travailler davantage. C'est ainsi que les étudiants se retrouvent, eux, dans certains cas, avec moins de quinze heures de cours par semaine, y compris TD (fravaux Dirigés) et TP (fravaux Pratiques), en commençant le premier octobre pour finir le quinze mai (d'accord, après il y a les examens à passer ou à faire passer, mais enfin...): pour qu'ils aient vingt-cinq heures de cours, sur quelques semaines supplémentaires, ce qui serait normal, il faudrait tout simplement que les profs de fac travaillent un peu plus: c'est assez facile à comprendre, plus difficile à faire admettre aux intéressés!

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On pourrait ainsi multiplier les exemples de dysfonctionnements plus ou moins choquants ~ dans un ordre un peu différent, mais assez révélateur de la "bulle" dans laquelle vivent les profs: quand, ayant renoncé à un poste de cadre dans le privé, je suis devenue moi-même prof, j'ai expliqué à un collègue qu'une des raisons qui avaient motivé mon choix était l'envie d'avoir plus de temps pour ma vie personnelle: il m'a répondu très sérieusement qu'il n'était pas du tout certain que le métier de prof me permettrait, en effet, de travailler moins que je ne le faisais auparavant (expérience faite, si on calcule sur l'année, j'ai quasiment divisé par deux mon temps de travail) ! Les profs sont des "poètes" au moins au sens populaire de ce terme, qui qualifie alors une personne ignorant ou méprisant les contingences matérielles (ignorance feinte ou sincère? inquiétants) Ainsi sur la question, les deux sont aussi cruciale dans tant un jour, une

d'établissements, de l'utilisation de la photocopieuse:

gestionnaire avait mis dans la salle des profs un petit mot très courtois pour signaler qu'elle constatait depuis quelque temps une dérive inquiétante sur le nombre de photocopies, que celles-ci ont un coût, qu'il faudrait par conséquent essayer de revenir à une consommation plus raisonnable, etc... Que croyez-vous qu'il arriva? Une grève fut proposée pour "atteinte inadmissible à notre outil de travail" !

La Docimologie

Il Ya quelques années, un professeur stagiaire s'est vu proposer, dans le cadre de la formation prévue la première année suivant la réussite au concours, une journée consacrée à la "docimologie", terme pédant pour désigner la "science de l'évaluation des connaissances", autrement dit: les notes. 28

Interventions de spécialistes (car il existe, malheureusement,

des

spécialistes en docimologie), suivies de mises en ateliers, suivis euxmêmes de mises en commun pour élaborer une synthèse; aucune étape du rituel de la pédagogie de l'éveil n'a été épargnée aux stagiaires. Il s'agissait, entre autres exercices, de faire corriger des rédactions par plusieurs personnes, puis de constater, ô surprise, que tout le monde n'avait pas mis exactement la même note, ou bien de disserter gravement sur le fait qu'on pouvait être influencé par la connaissance qu'on avait de l'élève, ou par son propre état (de bonne humeur, fatigué, amoureux...) . Après les interventions, les ateliers, les mises en commun et les synthèses, une conclusion s'est fait jour: il peut y avoir, dans la manière de noter, une part de subjectivité de la part du correcteur.... Devant un tel scoop, on ne regrette pas sa journée! Une formation de cet acabit est inutile et, disons-le, complètement creuse pour au moins deux raisons:

- Le

contenu inexistant: n'importe quel enseignant doué d'un peu de bon sens est conscient qu'en effet il y a une part de subjectivité dans une note: est-il vraiment besoin d'une journée de pseudo-réflexion pour aboutir à une telle banalité? - La conclusion inopérante et sans intérêt: une fois qu'on a laborieusement accouché de cette constatation, qu'en fait-on? Aucune alternative n'a été envisagée lors de cette "formation", que l'on peut donc résumer ainsi: a) Attention, vous allez découvrir une étonnante vérité: les notes que vous mettez ne peuvent jamais être totalement objectives ~ c'est très embêtant, injuste, discriminatoire, etc... b) Il n'y a pas d'autre solution, donc on continue... Devant de telles impostures, est-ce vraiment faire preuve de mauvais 29

esprit que d'avoir l'impression de perdre son temps? C'est d'autant plus regrettable, qu'il y a, sur ce sujet, un contenu et des enjeux véritables: comparer, par exemple, le système français avec ceux d'autres pays, dont on pourrait parfois intelligemment s'inspirer: depuis des années l'institution prêche pour le développement du travail collectif, mais reste obsédée par l'évaluation individuelle. Dans certains pays une part significative des évaluations est effectuée sur des réalisations collectives: il y aurait là, peut-être, de quoi alimenter une vraie réflexion, qui consisterait non pas à brasser du vent, mais à étudier et proposer d'autres façons de travailler. Actuellement, pendant que d'infatigables chercheurs traquent les bases théoriques de notre système de notation, les ordinateurs utilisent les notes les plus disparates comme unique source d'information pour organiser l'orientation des élèves dans l'enseignement professionnel. Ainsi le logiciel PAM, déjà cité pour ses qualités, avale sans barguigner des moyennes annuelles totalement hétérogènes, les lisse un peu à partir des résultats médians de la classe, mais ne tient aucun compte de la diversité des professeurs, des établissements et des classes (comment le pourrait-il ?). Cette matière première si peu objective est exploitée d'une manière qui accroît les conséquences des notes extravagantes. En effet au lieu de s'en tenir humblement à des moyennes assez simples le logiciel multiplie par des coefficients énormes telle ou telle note, la biologie, les sciences physiques, le français... pour valoriser arbitrairement une discipline a priori en relation étroite avec une formation professionnelle particulière. Ce traitement multiplie, à la hausse comme à la baisse, les "aberrations docimologiques" des professeurs les plus folkloriques, assez souvent sur la base d'un unique contrôle fait par trimestre! Le résultat (les listes d'affectation dans les formations professionnelles) 30

ne déçoit pas! Celles-ci montrent à tous ceux qui les subissent que les classements qu'elles opèrent ne traduisent aucune réalité; les meilleurs peuvent être éliminés alors que d'autres bien plus faibles sont classés parmi les premiers, un groupe entier venant d'une classe d'un collège particulier peut avoir "coiffé" tout le monde alors qu'il apparaît très nettement plus faible que le niveau moyen. La très contestable information que contenaient les notes initiales n'existe même plus et il s'agit tout simplement d'une loterie où seuls les points apportés par les redoublements ou certaines origines scolaires des élèves se retrouvent dans les classements finaux. La mise en évidence de ces réalités, lors de multiples réunions, n'entame pas la confiance du système dans ses méthodes, qui constituent une magnifique informatisation de la bureaucratie. Les derniers "entretiens préalables" qui permettaient aux professeurs de rencontrer les élèves candidats à une formation et d'émettre un avis disparaissent les uns après les autres, toute proposition de remplacer les notes par des tests communs, avec une notation systématisée, est considérée comme un signe de défiance et de mépris pour l'indépendance pédagogique des enseignants. Partout ailleurs, lorsqu'une méthode et un outil ne répondent absolument pas au problème posé, ils sont abandonnés, mais à l'EN on se garde bien d'une condamnation si rapide... L'ordinateur fournit des listes, elles sont idiotes mais le grand public ne le sait pas, donc tout va très bien: l'objectif est atteint et le système fonctionne.

On peut également s'interroger sur d'autres effets pervers, dont celui bien connu du comportement de certains parents, qui peut se résumer ainsi: comment échapper à la "carte scolaire" ? Rappelons la règle: les établissements primaires et secondaires sont tenus d'accueillir tous les 31

élèves qui dépendent de leur secteur; les familles sont, elles, obligées en principe d'inscrire leurs enfants dans l'école dont elles dépendent géographiquement. Que se passe-t-il dans la réalité? Dans les milieux les plus défavorisés culturellement, socialement, financièrement, on n'a pas les moyens de se poser la question: on va où l'on vous dit d'aller, quelle que soit la réputation de l'établissement; dans les familles plus averties, plus vigilantes, plus "élitistes" peut-être, on est prêt à tout pour échapper à la "mauvaise" école: russe première langue, japonais, grec ancien, italien troisième langue, ou... domiciliation fictive. Un couple appartenant à cette catégorie très répandue, à Paris en particulier, de "bourgeois de gauche", habitait un bel appartement, avec terrasse, dans un quartier plaisant et encore un peu "populaire" du 12ème arrondissement; seule ombre au tableau: la carte scolaire prévoit d'envoyer les enfants dans le collège "zone" du quartier, au lieu du prestigieux lycée-collège du quatrième arrondissement, tout proche. Que faire? Dérogation? Refusée. Ecole privée? Impossible, nos amis sont de gauche, et surtout il n'yen a guère de séduisante à proximité... Déménager? Oui, mais l'appartement est très agréable, ils y ont fait beaucoup de travaux... C'est ainsi qu'ils en sont arrivés à une solution étonnante, pas donnée à tout le monde: acheter un deuxième appartement, dans le "bon" secteur, celui du lycée-collège Tartempion, au centre de la capitale, et faire semblant d'y habiter! Evidemment, le deuxième appartement était nettement plus petit que le premier (on a les moyens, mais quand même !) ; après quelques questions sur ce soudain déménagement, l'administration concernée s'est quelque peu étonnée que toute la famille ait brusquement décidé de s'entasser dans un studio, même bien situé; on a alors inventé une séparation imminente du couple pour expliquer la chose... Depuis, ils vont chercher tout leur courrier administratif dans le deuxième appartement, avec la complicité du locataire qu'ils y ont 32

installé, et tremblent d'une éventuelle indiscrétion qui dénoncerait la supercherie. Heureusement, les enfants pendant ce temps grandissent... et notre bureaucratie n'a rien de stalinien... Mais revenons sur la réputation des établissements scolaires: si la réaIité correspondait au discours de la majorité des profs et des syndicats, tous les établissements devraient, à leurs yeux, se valoir, puisque: - il est difficile, voire impossible, d'évaluer le travail d'un enseignant, donc on ne peut pas savoir quels sont les bons et les mauvais profs et encore moins les bons ou mauvais établissements. - on applique partout les mêmes programmes et les mêmes horaires, et tous les élèves sont traités strictement de la même manière, quel que soit leur niveau social. Donc: un enseignant, quand il est parent, inscrit son enfant n'importe où, les yeux fermés, puisque l'école républicaine offre partout les mêmes prestations, avec des enseignants dont la compétence est soit uniforme, soit impossible à évaluer. Hypocrisie criante, proche de l'authentique schizophrénie: met à juger de la manière la plus catégorique devenu parent, l'enseignant, sans doute par le miracle de l'affection filiale, se collègues et établissements alentour: loin de faire confiance à l'institution pour inscrire son enfant dans telle classe ou tel établissement, il remue ciel et terre s'il le faut pour que le gamin soit dans la meilleure classe de l'établissement le meilleur: c'est si vrai que le système officialise la chose en accordant en priorité aux enfants d'enseignants les fameuses dérogations qui permettent d'échapper à la carte scolaire... On a vu ainsi un syndicaliste, farouche opposant à toute évaluation réelle d'un enseignant, se battre avec la dernière énergie pour que son fils ait Madame X comme prof de maths, au lieu de Monsieur Y... a vu On 33

aussi, dans un collège de banlieue, les enseignants expliquer aux parents qu'il ne fallait pas se laisser impressionner par la mauvaise réputation du lycée A (dont on dépendait), et... inscrire comme un seul homme leurs propres enfants au lycée B, à la réputation nettement plus flatteuse, avec la complicité du système, qui leur accordait, à eux, ce qui était refusé aux fils d'épiciers ou de comptables.

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Lui
Quand on est nommé proviseur-adjoint dans son premier poste (en l'occurrence un lycée professionnel de la région parisienne), malgré les logorrhées d'un stage de formation sur lequel nous dirons plus tard quelques mots, on découvre à chaque pas les réalités de son nouveau métier. Surprise, quand, en fin d'après midi, en l'absence de son supérieur, on reçoit un coup de téléphone du rectorat, fort civil, qui vous explique, en substance: puisque votre lycée vient d'être rénové, fournissez-nous pour demain midi au plus tard une liste chiffrée de matériel à acquérir, de 50ppoo frs (au franc prêt, on est en 1994), soit un peu plus de 76000 euros, pour l'équipement des nouvelles sections de géomètres. Nous devons boucler le budget d'ici demain soir et tout doit remonter au Ministère; ne vous inquiétez pas, indiquez des matériels et des prix vraisemblables mais il sera toujours possible ultérieurement de changer vos choix dans le cadre de l'enveloppe allouée... Réel étonnement du correspondant quand on lui explique que la rénovation du lycée ne doit débuter que dans quatre mois et qu'eHe est prévue pour durer deux ans, que l'ouverture des nouvelles sections de géomètres n'est donc pas envisagée avant ce terme, et que nous n'avons pour le moment aucun professeur capable de nous indiquer les matériels adaptés à ces enseignements. - Ah, vous êtes sûr? - Oui, je vous parle depuis mon bureau, et je vous jure que la rénovation n'a pas commencé, sinon je le verrais... - Pourtant je croyais. - Certes elle a été, m'a-t-on dit, envisagée depuis des années, mais le dossier a traîné, le premier appel d'offres a été infructueux... enfin cela doit commencer fin février.
- Bon, bon, et vous n'avez pas de demande de matériel pédagogique pour

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une autre ouverture de section nouvelle?

- Non,

pas avant trois ans.

- Voyez si vous pouvez préparer quelque chose pour les géomètres avec l'aide de votre collègue rappellerai demain. de ou avec les inspecteurs, je vous

Le lendemain un autre établissement avait été trouvé pour recevoir la manne ministérielle et nous avons pris rendez-vous pour une autre fois, après la rénovation. Le plus grave est-il l'erreur faite sur la rénovation du lycée? Sans doute pas. Est-il qu'on se propose d'associer une enveloppe financière prédéterminée à une liste de matériels virtuelle qui pourra ultérieurement librement changer, ce qui indique clairement occasion est absolument inutile? que cette étape mais comme administrative ne sert à rien et que le travail qu'on réalise à cette Probablement, illustration ponctuelle d'une réalité plus vaste. Car ce qui est le plus caractéristique du système, au fond, c'est le processus de prise de décision. Les dossiers transitent par une succession de bureaux ne connaissant rien au problème, mais chargés, en amont d'une autre administration, de préparer d'autres dossiers pour qu'à leur tour d'autres fonctionnaires qui ne sont plus rectoraux mais ministériels puissent les tamponner. Ce travail courtelinesque génère des procédures, des instructions, des courriers, un calendrier... donc des urgences. Du début de la chaîne à la dernière signature, nombre de fonctionnaires ne connaissent rien ou presque du problème traité pendant ce long cheminement, il ne s'agit plus que de respecter enveloppes budgétaires, procédures et échéances. Parfois les projets initiaux ont pu longuement être étudiés par leurs futurs utilisateurs, d'autres fois, lorsque ceux-ci 36

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