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Journal d'une "prof" de collège

De
255 pages
Etes-vous sûrs de savoir ce qui se passe vraiment dans l'immense majorité des collèges ordinaires comme celui où l'auteur a enseigné pendant vingt ans : un petit collège des Hautes-Vosges, ni idyllique ni classé ZEP ? Les cours et l'utilisation du multimédia, les sorties, le suivi personnalisé des élèves, les réunions, les expériences pour "enseigner autrement", la transmission des valeurs républicaines y sont présents avec une équipe enseignante qui se bat au jour le jour mais "enseigne".
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Journal d’une « prof » de collège

Sylvette Krid

Journal d’une « prof » de collège

L’HARMATTAN

© L'HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12709-8 EAN : 9782296127098

« Heureux les maîtres qui sont soutenus par une société et où la société fait vivre les valeurs enseignées par l’école »

« Seul dure le doux » Michel Serres

« La réalité abolit le rêve mais le rêve infuse la réalité et la réalité n’est plus tout à fait ce qu’elle aurait été s’il n’y avait pas eu le rêve » JF Kahn

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Au bleu collège des champs de mes quinze ans… A Marie, à Cédric, A Bastien, Atnan, Jonathan, Louis, Alexandre, Edouard, A Aurélie, Emilie, Clémentine, Edith, Laetitia, Ayshegül, Et à tous les autres A tous mes élèves brillants et modestes, A tous ceux qui m’ont impressionnée par leurs efforts et leurs ressources, A tous ceux que je n’ai pas su retenir au bord du découragement, A tous ceux qui se disaient nuls mais qui ont entrevu la possibilité d’une réussite, A tous les rois et reines fainéants avec lesquels j’ai passé de très bons moments en cours, Je dédie ce livre qui se veut simplement un témoignage, un « document d’histoire » sur une époque dont je pressens qu’elle sera bientôt un monde que nous aurons perdu.

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Le soleil d’octobre et la forêt fauve sont au rendez vous comme tous les ans sur les hauteurs des Vosges, au Linge, le tombeau des chasseurs alpins en 1915. La croix blanche de Marc Dorval, dix-neuf ans pour toujours depuis quatre-vingt-dix ans, est aussi au rendez vous, au bord de la route qui mène au musée. Il est mon dormeur du val. Je lui emmène tous les automnes quelques dizaines d’adolescents pour voir de près les tranchées où il est mort. Révolte. Le soleil éclaire le miroir de la salle de bains où la petite fille écoute fascinée sa mère lui parler de Pompéi pendant qu’elle lui tresse les cheveux. Fascination.

Révolte ou fascination, oui mais savoir…

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CHAPITRE I RENTREES
PRERENTREE
Lundi : c'est la prérentrée. Les collègues, anciens et nouveaux mêlés, sont rassemblés dans la cour comme des potaches : bises, une à la rentrée, une pour les vacances, présentations. C’est ainsi qu’il y a cinq ans j’ai découvert Karine : comment pouvait-on choisir Cornimont quand on venait de la Seine Saint Denis tout en étant bretonne d’origine ? Moi, j’étais certifiée et je n’avais pas choisi : comme tous les jeunes professeurs qui venaient de réussir ce fameux CAPES où le taux de réussite était de cinq pour cent à l'époque, j’avais été nommée dans la moitié nord de la France, celle où il y avait les enfants. Cet été de la canicule dix-neuf cent soixante-seize, le trois juillet, nous étions venus découvrir La Bresse, commune des Hautes Vosges. La France était tout entière couleur pain brûlé, mais ici, tout était vert et nous avons dû mettre, pour la première fois depuis deux mois, un gilet pour nous promener le long de la Moselotte le soir et une couverture pour dormir : il y a bien longtemps que le thermomètre et le pluviomètre m’ont indiqué la cause de cette anomalie... Mille neuf-cent soixante-seize, c’était juste avant la crise de la sidérurgie et du charbon, avant le dynamisme économique des «Sud» : mais même sans le développement, j’ai toujours aimé le soleil et la chaleur ! Mon métier m’a donc obligée à vivre dans un climat que je n’ai jamais supporté. Moi qui n’avais jamais vu plus de trente centimètres de neige, exceptionnellement, j’ai découvert les routes qui rétrécissent à une voie entre deux murs de neige de un à deux mètres de haut, les cinquante centimètres de poudreuse à dégager avant d’aller travailler à huit heures sans parler du gentil mur de béton glacé que le chasse neige a obligeamment déposé en bas de votre chemin d’accès. Bien sûr, nous aurions pu demander une mutation : mais dans la moitié sud, les places étaient chères et comme nous enseignions dans la même matière, il était peu probable d’obtenir satisfaction à l’époque. Alors, nous sommes restés, parce que les enfants avaient droit à une maison, à la nature, au ski. Et aujourd’hui, je vois affluer, dans ce qui me paraissait alors un bout du monde, des citadins tous les week-ends, des touristes presque toute l’année, des retraités même ! Je vois la pente exposée au sud se couvrir de résidences secondaires. Il est vrai que le réchauffement climatique va peut être rendre les Vosges supportables… Après les retrouvailles bon enfant, dans la grande salle des actes, tables disposées en rond, c’est la grand-messe de la prérentrée. Chacun ronge son frein en attendant son emploi du temps, qui viendra en dernier. Ce qui est valable pour les élèves l’est pour les profs : si vous distribuez d’abord les emplois du temps, ils n’écouteront rien de ce que dira le principal ! Il nous fait le compte rendu de la missive annuelle de notre ministre : le ronronnement habituel des grands principes, des bons vœux, que nous écoutons d’une oreille distraite, ne nous réveillant tout ouïe que lors de changements précis annoncés, inquiets de voir leurs traductions concrètes dans nos vies quotidiennes. Le principal explicite la prose ministérielle, et Dieu sait s'il y a besoin d’un traducteur !

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Il nous a reproduit dans le fascicule de rentrée l’essentiel des B O (bulletins officiels) indispensables, en insistant sur les changements en cours cette année. Nous trouvons dans ce fascicule des informations pratiques (constitution des dossiers de retraite, bourses par exemple) mais également des informations pédagogiques : cette année, l’un des « temps forts » est celui de l’éducation au développement et à la solidarité internationale. La nouvelle loi sur la laïcité demande une modification du règlement intérieur. Sous le calendrier des vacances, une phrase rappelle que les professeurs correcteurs ne sont en vacances qu’après la clôture des examens. Suit toute une partie locale avec le détail du fonctionnement du collège, ses résultats, les projets pour cette année avec l’information sur un projet de la communauté de communes sur les paysages et l’environnement. L’heure est ensuite à tous les détails pratiques qui régissent une communauté : gestion des salles, du matériel. Le document contient aussi bien les consignes d’incendie que les consignes officielles pour les inspections, ou la liste des équipes pédagogiques. C’est un outil précieux qui reste dans nos cartables. Enfin, Patricia, la secrétaire, distribue les emplois du temps. Je regarde autour de moi et je pense irrésistiblement à la même scène décrite dans la bande dessinée profs : effervescence à son comble pour le document qui réussit l’exploit de passionner tout le monde ! L’apéritif offert par le collège, quelques biscuits secs et du jus de fruit (ce n'est pas riche, un collège ! ), permet d’évoquer une dernière fois les vacances. Je fais la connaissance de nouvelles collègues : année après année, je constate la féminisation du personnel des collèges après celui du primaire. Je ne suis pas sûre que ce soit positif mais tant que les femmes assumeront l’essentiel des tâches domestiques, avoir les mêmes vacances que ses enfants restera un avantage décisif. Puis je découvre Carole, la nouvelle CPE c'est-à-dire la conseillère principale d’éducation : c’est nettement plus avantageux que notre ancien « surveillant général » : mais estce à dire que l’on conseille sans surveiller ? Ou alors que la surveillance ayant mauvaise presse, elle est devenue implicite et que l’on met en avant le terme le plus « politiquement correct » ? Je me trouve bien mauvais esprit pour une prérentrée : mieux vaut voir Carole en conseillère de tous ces jeunes apprentis adultes que de renouer avec ma « surveillante générale » du lycée Louis-Lumière à la fin des années soixante, son chignon serré, ses yeux métalliques, son visage qui était tout entier une fin de non-recevoir à toute ébauche de dialogue. Elle a l’accent chantant du midi, Carole, et je me demande comment elle va résister à l’hiver vosgien. Je lui indique qu’ici les parapluies font partie de la garde robe de la coquette… L'après-midi se passe au cabinet d’histoire-géographie ; j’ai fait le classement des cartes fin juin avant de partir, j’ai revu le classement des diapositives, des films, des DVD, des « Textes et documents pour la classe », des « Documentations photographiques », tout cela par niveau d’enseignement, de la sixième à la troisième. Avec Karine, nous pointons les manques de la documentation en prévision des prochaines commandes à passer avant fin novembre. Puis nous parlons pédagogie, «progression» des programmes.

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Nous réaménageons chacune notre salle : place des tables, de l’appareil à diapositives, du rétroprojecteur. La télévision trône à gauche sur un gros meuble dans lequel se trouve le lecteur de DVD. A côté de mon bureau, il y a l’ordinateur. La pièce est superbement équipée. C’est le fruit d’un autre travail, celui de la direction, qui mène bien ses dossiers avec le conseil général. Le bureau n’est plus sur une estrade comme lorsque j’ai débuté. L’esprit de soixante-huit a soufflé à retardement à la fin des années quatre-vingt dans les Vosges : honte à l’estrade, odieux symbole de la supériorité du maître sur l’apprenant ! Je suis donc descendue d’un cran, en vertu de quoi les risques du métier se sont atténués : je n’avais plus à regarder où je mettais les pieds pendant une envolée passionnée sur la révolution russe ou la culture du riz dans l’Asie des moussons...Mais le quotidien m’a démontré qu’on a toujours l’inconvénient de l’avantage : c’en est fini de la vue d’ensemble de la classe dès que l’on s’assied. Et les tables des élèves, inexorablement, comme attirées par un aimant (est-ce possible?), avancent désormais au fil de la matinée jusqu’à se coller à mon bureau. Je ne le supporte pas : je ne veux pas d’yeux sur mes feuilles de cours, dans mon carnet de notes, je veux pouvoir bouger, circuler dans les allées et me placer devant eux, voire m’asseoir sur mon bureau quand bon me semble. Je n’ai jamais suivi de cours sur la « gestion de l’espace classe » : ceux qui ne savent pas d’instinct que leur liberté absolue de circuler dans cet espace crée l’emprise nécessaire à sa maîtrise auront d’énormes difficultés. Et cela n’a rien d’abstrait, c’est une évidence très physique. J’ai retrouvé à Saint-Dié une jeune femme de quarante ans qui est aussi pour moi l’ancienne petite fille aux longs cheveux brillants dont elle a gardé le sourire lumineux et dans la conversation elle m’a dit : « Vous étiez là, sur votre estrade et …». Dans son souvenir, l’estrade joue un rôle évident et je ne l’ai pas sentie particulièrement traumatisée. Voilà, tout est prêt : les tables à deux places alignées en trois rangées, à droite pas trop près du radiateur pour éviter les somnolences de début de digestion, à gauche avec une large allée pour accueillir les appareils et permettre les flux et reflux de début et fin d’heure, au fond pas trop près du mur pour ne pas heurter en bougeant la tablette de bois confectionnée par Raymond, l’ouvrier professionnel, sur laquelle je disposerai les livres ou les objets qu’ils m’apporteront tout au long de l’année Les deux allées centrales me permettent d’aller et venir ; au fil des ans, elles ont eu tendance à rétrécir voire à s’obstruer : dans la première partie de ma carrière, des élèves respectueux aux cartables moins épais laissaient toujours libre l’espace de circulation de l’enseignant. Puis il a fallu le demander, une fois, deux fois...Ensuite, est arrivée l’époque où la chose était entendue aux vacances de Toussaint seulement. Enfin ces dernières années, j’ai dû le réclamer à chaque heure ou presque, et même plusieurs fois dans l’heure, toujours du même ton égal, sans jamais montrer l’ombre d’un énervement. C’est à ce prix aujourd’hui que l’on impose les règles. Mais c’est ainsi aussi que les détails « techniques » ont envahi le temps d’enseignement, du moins le mien. La salle est prête. Je la contemple : murs roses de nuances différentes, en haut du mur face à mon bureau la frise chronologique en contreplaqué que Raymond a réalisée il y a de nombreuses années lorsque l’époque était à la notion du temps expliquée à l’enfant sur un support concret.

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Nous y avons peint les quatre périodes historiques, mis leur nom. Sur le grand tableau d’affichage en dessous, quelques rares documents sont restés accrochés depuis l’an dernier. Nous y avons peint les quatre périodes historiques, mis leur nom. Ce sont mes « fondamentaux » : la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de mille sept cent quatre-vingt-neuf, la déclaration universelle de mille neuf cent quarante-cinq. Je rêvais d’une salle où en entrant les élèves découvriraient une reproduction miniature du Parthénon, de la machine à vapeur, une réduction de Notre-Dame, de la mosquée de La Mecque, un tableau impressionniste et un Picasso, que sais-je encore…Mais utiliser les crédits pédagogiques à cet effet n’était pas « orthodoxe ». La seule décoration que j’ai laissée plusieurs années fut l’affiche d’Istanbul que m’avait ramenée une élève d’origine turque : Sainte-Sophie, la mosquée bleue et l’azur du détroit… A ma gauche, accrochée au mur, la très grande carte du monde qui ne quitte sa place que lors des contrôles écrits sur le sujet : elle fait partie du décor, je vois les jeunes s’y référer du coin de l’œil, je la sollicite très souvent. Elle n’est plus d’actualité dans sa partie « Monde politique » car il change vite, le monde, et nos crédits s’épuisent un peu à suivre les changements. Et lorsque nous avons décidé avec Karine d’en faire une priorité, nous avons constaté que nous avions changé d’époque : plus de grandes cartes murales à acheter, uniquement des formats moyens peu lisibles de loin car désormais les cartes sont sur les écrans. Je regrette que l’on ne comprenne plus le rôle de l’imprégnation par le décor. Voilà, ce décor, je m’y replonge, j’en fais partie, je suis prête pour une nouvelle rentrée.

RENTREE : JOUR J
Aujourd’hui, c’est la rentrée. J’ai vécu plusieurs dizaines de rentrées. J’ai compté sur mes doigts pour y parvenir : cette épaisseur chronologique me stupéfie, moi, la « prof » d’histoire. Il faut sûrement avoir été une stressée de l’école pour en faire sa vie et chaque septembre venu, ressentir la même émotion. Mes premiers élèves, j’étais enceinte, je ne savais pas vraiment ce qu’était un enfant. Je partais à six heures trente, je passais le col, je faisais mes quatorze heures de cours en deux jours en couchant à l’hôtel le soir. Et je voyais se ranger trente cinq gamins devant la salle en pensant que jamais ils n’entreraient tous. Puis ce fut ma première petite élève aux cheveux blonds, adorable, les yeux fixés sur mes lèvres mais qui ne comprenait pas un mot de mon discours : premier contrôle écrit, premier choc… J’ai encore en mémoire le visage de mes premiers sixièmes à La Bresse, du moins certains : j’étais alors revenue « chez moi », enfin dans le lieu assigné par l’éducation nationale à mon mari deux ans auparavant, à quatre cents kilomètres de notre « Heimat ». Je revois Laurence, et Claudine le petit mouton aux yeux bleus, au premier rang : quelle candeur…Elles sont mères de famille et approchent doucement la quarantaine. Il y en a eu tant d'autres, comme Marie qui buvait toutes les paroles et comprenait tout, candide et simplissime. Ce deux septembre au matin, il ne pleut pas : combien de rentrées sinistres, froides

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et humides pour quelques souvenirs radieux et ensoleillés dans ces Vosges que je n’ai pas choisies ? Car, il y a maintenant longtemps de cela, il avait bien fallu accepter, sous peine de perdre le titre de professeure certifiée gagné dans un concours où il y avait cinq pour cent de réussite, en pensant aux collègues encore moins chanceux qui avaient été nommés en Lorraine sidérurgique ou à Dunkerque Avant d’entrer je précise les règles : pas de cartable sur le dos car il peut devenir une arme redoutable contre les camarades quand on se retourne brusquement et parce qu’il y a des appareils de valeur dans l’allée d’entrée de la salle. On choisit son voisin de table dans un premier temps et on le garde si l’on ne bavarde pas ; dans le cas contraire, je place les élèves comme bon me semble. On entre calmement car bien sûr - je rassure les inquiets - il y aura une place pour tous ! Ils n’entrent que lorsque le niveau sonore a baissé : c’est le premier sas de décompression entre l’extérieur, la cour où le bruit et le chahut sont normaux, et la salle de cours. Je me place dans la salle mais à l’entrée et je regarde le flot couler dans la classe tout en jetant un œil à ceux qui s’installent, pour éviter d’emblée les débordements. Puis je me dirige vers mon bureau, en ce jour couvert des livres et documents divers que je vais distribuer. J’attends immobile face à eux, afin que ceux qui se sont assis sans plus de cérémonie finissent par comprendre, grâce au silence qui s’installe, seulement troublé par quelques chuchotis : « Lève-toi ... ». Je souris intérieurement : « Lève-toi mais ne marche pas ». J’ironise dans un grand sourire sur ces enfants déjà fatigués le matin. Je les regarde et le silence s’est fait lorsque je leur dis « Asseyezvous ». Deuxième sas de décompression : désormais, nous sommes en cours et je vais leur donner toute mon attention, mais en retour, la leur est aussi un dû. Plus tard, lorsque nous nous connaîtrons bien et que nous serons pressés de commencer un devoir ou un travail, nous abrègerons le cérémonial, par connivence. Mais je le rétablis dans toute sa force muette dès que je les sens trop agités, afin de leur permettre d’acquérir le calme nécessaire à « l’entrée » dans le cours. La première heure est délicate car je les sens attentifs, curieux, et je ne peux en profiter pour déclencher leur intérêt car de multiples tâches administratives m'attendent ; je fais l’appel et j'inscris sur une fiche que j’ai prise en « salle des profs », le nom de l’absent, s’il est demi pensionnaire ou pas. Un élève la prend et va l’accrocher sur la porte à la pince prévue à cet effet. Ainsi les surveillants pourront collecter toutes les fiches sans déranger les cours avant d’alimenter leur base de données dans leur bureau. Dès huit heures trente, l’établissement peut se renseigner sur les absences non signalées. Et la gestionnaire peut ajuster le nombre des repas. A chaque début d’heure de cours, je dois aussi remplir la fiche de présence qui se trouve dans le cahier de texte de la classe. Les tâches fastidieuses se poursuivent : vérification de la liste des élèves avec pointage de l’exactitude de tous les renseignements : adresse, date de naissance, langues vivantes, demi-pension, utilisation du car scolaire, numéro de téléphone. Il est loin le temps où chaque professeur faisait remplir une fiche personnelle aux enfants avec la profession de leurs parents, leurs goûts, pour « mieux les connaître ». Lycéenne, je me sentais jaugée par ces demandes que j’avais en horreur. L’idée d’être définie par la profession de mes parents me révulsait J’établis mon plan de classe personnel avec

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leurs noms et prénoms et la table qu’ils occupent : ils ne pourront changer de place. Cela me permet de les connaître plus vite, de les appeler sans plus tarder par leurs prénoms, de repérer rapidement les « couples infernaux ». J’avertis toujours une ou deux fois avant de séparer des jeunes. Aux vacances de Toussaint, je commence à cerner leur personnalité et leur caractère ; à tête reposée, chez moi, j’analyse alors mon plan de classe et je fais les changements nécessaires pour avoir le calme. C’est beaucoup plus efficace dans la durée qu’un changement décidé sous le coup de la colère, qui aboutit souvent à une catastrophe : le turbulent déplacé à coté de la petite blonde toute calme qui vous la transforme en un tournemain en rebelle frondeuse… La plupart du temps, j’ai ainsi obtenu le calme pour le reste de l’année. Placer un garçon à côté d’une fille est une recette qui fonctionne bien dans la majorité des cas : observation, suspicion d’abord, colère rentrée parfois et puis au fil des semaines, au pire guerre froide mais souvent évolution vers la coexistence pacifique, voire la complicité pour certains...Pour les grands récalcitrants, ceux qui ne veulent pas respecter les règles, il y a la petite table au fond à gauche de la salle, toute seule. Les attitudes sont variables : devant la menace de la séparation, certains couples d’élèves parviennent à se maîtriser. Je leur donne une nouvelle chance quand ils se disent capables de faire l’effort mais ils savent qu’après ils n’en auront pas d’autre. Je me souviens de deux bavardes impénitentes qui au fil des mois, ont réussi l’exploit de se contrôler ; vu l’ampleur de la tâche, j’étais admirative et je les complimentais discrètement pour qu’elles tiennent la distance ! . D’autres prennent cela comme une sanction inique : j’ai compris au bout d’un certain temps avec effarement que pour eux, la taille de la table, plus petite, était positivement humiliante ! . Pourtant, c’est une table simplement ancienne, sur laquelle des générations d’enfants ont usé leurs coudes. Enfin, quelques-uns, fatalistes, me disent : il vaut mieux que j’y aille, madame. Ceux- là considèrent déjà qu’ils ne vaincront jamais le bavard en eux, cet étranger, ce qui leur permet ainsi de se dédouaner ! J’ai su que la situation se dégradait ces dernières années quand il m’a fallu refaire le plan de classe deux fois dans l’année, voire trois exceptionnellement. Puis nous commençons les présentations. Chacun me donne son nom, son prénom, l’école primaire d'où il vient : deux communes et des écoles du «centre » ou « des écarts », nombreuses dans cet habitat à la fois groupé et dispersé de la montagne vosgienne. C’est une étape importante de la formation de la classe : je les découvre mais beaucoup se découvrent aussi, ceux du privé, du public, de Ventron, de Cornimont, sans parler des « étrangers ». Un étranger ici, c’est celui qui vient d’un ailleurs qui commence aux portes de la commune : c’est aussi bien Frédérique qui vient de Normandie, que Max qui arrive du Royaume Uni ou que Mélissa, la petite réfugiée bosniaque aux yeux clairs. Les enfants d’origine turque sont là depuis plus longtemps et ne font pas partie des « nouveaux» de la rentrée. Leur nombre a diminué avec la terrible crise du textile qui a vu se fermer les usines les unes après les autres depuis les années quatre-vingts. Ces enfants venus directement de l’étranger sont très minoritaires dans nos classes mais il en arrive, même ici, dans ce contexte économique peu porteur. Quelquefois, ils ne parlent pas un mot de français et le collège doit trouver des solutions, seul. Il n’y a pas d’aide institutionnelle.

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Je montre la Normandie sur la carte murale, pose quelques questions à l’élève, et je procède de la même manière avec l’Angleterre ou la Bosnie tout en donnant quelques informations sur la guerre en ex-Yougoslavie. Enfin vient le temps des distributions qui vont transformer, en un matin, chaque enfant en petit mulet chargé : une dizaine de livres, les fiches individuelles, de demi-pension, le carnet de correspondance. Ce carnet nous occupe un long moment car il faut en expliquer l’usage. Nous remplissons les différentes rubriques : premier écrit, premiers enfants perdus, en retard, ne comprenant pas. La routine, déjà. Etre calme, souriante, claire en pensant que l’on doit en passer par ces tâches fastidieuses et ennuyeuses pour accéder à l’essentiel, l’acte d’enseigner. Chacun de mes petits « apprenants » - cela déclenche toujours en moi une vague d’hilarité -doit signer la feuille où figure l'état des manuels prêtés. La signature est un grand moment lorsqu’on a onze ans : les enthousiastes se lancent dans l’aventure immédiatement, les affolés cherchent comment ils vont bien pouvoir faire quelque chose d’aussi compliqué que leurs parents, les sages, un éclair de fierté dans l’œil, calligraphient calmement leur prénom. Je signe, je suis grand, je suis responsable de mes livres. Pour certains, cela durera au moins jusqu’à la récréation, quand ils expédieront leur cartable par terre à toute volée…Les chahuteurs ont tenu calmement une petite heure : il a fallu dès le premier matin en punir un après plusieurs avertissements. Le premier contact est capital et j’ai constaté maintes fois qu’il vaut mieux sévir tout de suite quitte à relâcher la pression par la suite. Avertir et ne rien faire, c’est l’assurance de l’échec programmé, d'autant plus que la dégradation est évidente ces dernières années : faire ses réflexions personnelles à voix haute, rire, discuter avec les voisins pendant que le professeur donne des explications, c’est la norme pour la moitié au moins de l’effectif, qui, cette année, est particulièrement léger. A qui la faute ? Ils ont l’habitude de faire plusieurs choses à la fois, de voir leurs parents exiger sans vérifier faute de temps. Mais ils me masquent les autres, ceux qui sont attentifs, qui ont participé de façon polie, qui sont à l’aise mais à qui on a déjà inculqué des règles de vie en société à la maison. Notre public n’est pas celui de ces autres « Frances » que je vois à la télé, où l'on ne réussit plus à enseigner vraiment Pourtant nos élèves sont généralement de milieu modeste, étiqueté « culturellement pauvre ». Beaucoup n’ont pas envie de travailler : héritage d’une mentalité ouvrière qui ne voit pas vraiment dans l’école un ascenseur social. Karine, ma collègue d’histoire-géographie, qui vient du département «quatre-vingttreize» a été effarée de ce manque d’enthousiasme ; certains là bas avaient une autre rage de savoir pour s’en sortir! Suis-je une privilégiée ? Je « fais cours ». Cependant, lorsque j’ai débuté, je donnais les consignes une fois ou deux et elles étaient respectées. Il y a dix ans, j’insistais déjà plus et il fallait deux semaines, mais avant les vacances de Toussaint, les derniers récalcitrants avaient capitulé. L’an dernier, pour la première fois, j’ai du répéter et exiger jusqu’en juin. J’ai beau me dire que c’est le début de la vieillesse que de commencer à dire que « C’était mieux avant », les faits sont têtus ! A Luxeuil, lors de ma première année, j’avais cinq classes de trente-cinq élèves et une de vingt-quatre. Trente cinq têtes penchées et pas un bruit : je m’en souviens car le proviseur et la principale adjointe étaient venus

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voir une classe et que je n’avais trouvé à leur visite d’autre motif que de tester ma maîtrise du groupe. Plus tard à La Bresse, je trouvais même les élèves trop calmes : le souvenir de la ouate du silence studieux des salles de cours me revient comme un rêve…C’était la fin des années soixante dix et le début des années quatre-vingts. Lorsque je suis arrivée à Cornimont, j’étais la nouvelle « profe ». Les élèves, beaucoup plus durs, ont testé mon autorité : je suis arrivée fatiguée aux vacances de Toussaint. L’année suivante, c’était le calme plat : j’en étais éberluée. Je venais d’avoir la preuve qu’à huit kilomètres de distance l’atmosphère et l’attitude des élèves pouvaient varier énormément et que les enfants adaptent totalement leur comportement à l’adulte qu’ils ont en face d’eux. Aujourd’hui, avec la majorité des classes, à effectif plus faible, il y a toujours un bruit de fond qu’il fait lutter d’arrache-pied pour faire cesser. Certains collègues renoncent à se battre. Depuis quand se taire est-il devenu une atteinte à la liberté ? La sonnerie m’a fait sursauter comme d’habitude. Même en ce premier jour, elle est sournoise et arrive toujours en tapinois alors qu’il me reste des choses à faire. J’ai bien essayé de me battre mais elle a toujours gagné ou presque : rares sont les cours où j’ai réussi à faire tout ce que j’avais prévu. Au moins ai-je la satisfaction de ne jamais l’avoir attendue, souhaitée. Non ! Vous ne sortirez pas en déferlant comme un ouragan dans le couloir ! . Vous restez assis et vous ramassez sous votre table et alentour les éventuels papiers à terre ; vous vous levez quand je le dis et vous attendez devant la porte, cartable à la main. Vous sortez quand un coup d’œil circulaire m’a montré que la salle était propre. Suis-je d’un autre temps en exigeant cela ? Je me pose parfois la question en entendant derrière la porte de la salle de physique d'en face rugir une troupe – tiens, on dirait des bisons avant la charge – puis, avec une coordination touchante, les élèves et la sonnerie hurler de concert dans le vacarme de la sortie. Ils sont partis. J'ai le sentiment d’être à nouveau là depuis très longtemps : étrange sensation après deux mois de vacances. J’ai une conscience aiguë que je ne dois surtout pas en faire part à un ouvrier du textile sous peine de me faire lyncher.

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CHAPITRE II SEPTEMBRE ET OCTOBRE : LA « BELLE EPOQUE »
Aujourd’hui, c’est mercredi. Je relis les « instructions officielles » pour le programme de sixième, les comptes rendus des stages de formation que nous devons suivre à chaque fois qu’un nouveau programme paraît. Il y a de nouveaux programmes tous les six à huit ans. L’an dernier, il y avait six ans que je n’avais pas enseigné en sixième, il fallait donc que je me remémore « l’esprit » du programme, les objectifs : ne pas vouloir tout dire car « enseigner c’est choisir ». Mon objectif doit être double : des connaissances pour « élaborer une grille de lecture des civilisations », et des méthodes et repères historiques et géographiques. Cette année, je relis plus vite. Le programme est « centré sur les documents », comme tous les autres et cela n’est pas une nouveauté ; le récit n’est plus vraiment en vogue et c’est une évidence que les documents sont essentiels à l’historien. Mais je ne peux m’empêcher de penser que cette « construction du savoir par l’élève à partir des documents », qui vise à développer l’autonomie et la confiance en soi, fait partie de « l’air du temps », et a à voir avec l’idéologie qui s’est développée depuis les années quatre-vingts selon laquelle l’individu-roi doit se trouver pour s’imposer aux autres. Car l’expérience m’a montré que si la méthode a du bon, elle n’est pas non plus une panacée : il serait une erreur d’en faire un dogme. En sixième, on abordera plus spécialement les œuvres littéraires comme la Bible, l’Odyssée, l’Enéide et les œuvres d’art comme le Parthénon. Ils mémoriseront ainsi des « repères chronologiques » de différentes tailles : le millénaire pour l’Egypte et le Bible, les siècles pour Rome, l’événement avec Alésia. A la fin de l’année un élève de sixième doit avoir mémorisé huit grands repères historiques qui ne sont pas toujours des dates : la naissance de l’agriculture au huitième millénaire avant JésusChrist, la naissance de l’écriture au quatrième millénaire avant-JC, le temps de la bible entre le deuxième et le premier millénaire avant-JC, l’apogée d’Athènes au cinquième siècle avant J-C, Alésia en cinquante-deux avant J-C, les débuts du christianisme au premier siècle de notre ère, l’apogée de l’empire romain au second siècle et la dislocation de cet empire au cinquième siècle. En géographie, nous devons privilégier les planisphères, les plans et les images satellitaires. En juin, l’enfant doit savoir repérer les continents, océans, six grands fleuves, les grandes lignes imaginaires comme l’équateur, deux isthmes, le détroit de Gibraltar, les grandes zones climatiques, les chaînes de montagne, les forêts denses, les grands déserts mais aussi onze états, les foyers de forte densité humaine, les trois mégalopoles et dix métropoles. A chacun des quatre niveaux du collège, sont ainsi définis des repères historiques et géographiques qui seront révisés tout au long des années collège avant d’être vérifiés dans la partie « repères » du brevet, qui compte pour six points sur quarante. Ma démarche géographique doit mettre « l’homme et les sociétés au centre de la réflexion puisque l’homme aménage l’espace ». Je sais qu’en histoire je dois développer leur mémoire, leur imagination, leur esprit logique mais aussi critique et rien moins que leur jugement et leur sens de la relativité bref, « construire leur identité par une culture ». 19

En éducation civique l’ambition n’est pas moindre : il s’agit de développer le consentement au droit en développant « la connaissance de la loi », en montrant « l’exercice de la liberté individuelle » pour aboutir à une « morale de la responsabilité ». En ce mercredi de rentrée, je me sens pareille à un pilote qui contemplerait un merveilleux avion dans le ciel avant de plonger les mains dans le cambouis. Il s’agira de toujours garder en mémoire l’azur du ciel et la beauté de l’objet quand il vole.

PREMIERS COURS
Avec la classe dont je suis professeure principale, j'ai une heure tous les quinze jours de « vie de classe », pendant laquelle nous discutons de tous les problèmes qu’ils rencontrent, qu’ils soient pédagogiques ou de vie quotidienne. Ah ! L’heure de « vie de classe » ! Elle a suscité de beaux débats lors des prérentrées entre ceux qui refusaient de la faire car elle n’était pas payée en heures supplémentaires et ceux dont je faisais partie qui l’estimaient de plus en plus nécessaire et ne trouvaient pas dénué de sens l’argument ministériel selon lequel elle faisait partie de la tâche de professeur principal, elle-même rémunérée par une indemnité trimestrielle de trois cents euros environ. Le résultat fut tout à fait digne de la notion d’égalité que nous enseignons à nos chères têtes blondes et brunes : la majorité fit cette heure « gratuite » tous les quinze jours et une minorité ne fit tout simplement…rien ! Je découvre une majorité des classes aujourd'hui. La première heure est toujours importante. Je décline mon nom et les trois matières que j’enseigne pour ceux qui ne me connaissent pas et je commence par un certain nombre de mises au point : sur le plan de classe, sur mes méthodes, sur le programme. Ils savent d’emblée qu’ils resteront à côté du camarade choisi s’ils respectent les principes : pas de conversations particulières sans rapport avec le cours mais ils peuvent bien sûr demander une règle ou une gomme à voix basse. La différence, c’est qu’aujourd’hui il faut que je précise que ce genre de demandes se font à voix basse ! Ils savent aussi que je les avertirai deux fois avant de les séparer. Je note leurs prénoms sur la demifeuille que je glisserai derrière la feuille de notes de la classe dans mon portedocuments : je veille à ne pas faire d’erreur sur les prénoms d’origine étrangère, m’enquiers de la prononciation... J’indique mes méthodes de contrôle : interrogation orale notée qui reprend quelques idées essentielles du cours précédent chaque début d’heure sauf si je rends des devoirs écrits, contrôles écrits prévus huit ou dix jours avant s’il y a révision de leçons, ou contrôles « surprises » sur la leçon du jour et enfin « travaux pratiques » et notation du classeur une fois par trimestre. J’explique ma conception des « travaux pratiques » faits à la maison : je ne veux en aucun cas noter leurs parents ou leur grande sœur, donc je valorise leurs efforts, leur raisonnement plus que la justesse des réponses. Tout travail fait et présenté correctement aura au moins la moyenne même s’il y a des erreurs, pourvu que les réponses soient argumentées. Par contre un travail recopié sur le copain, ou un copié collé d’un article d’Internet aura zéro ou un. A la question : « Peut-on travailler à deux ? » je réponds : « Oui mais chacun rédige personnellement ses réponses ». . 20

Sur le dessin projeté derrière moi qui leur fait face (c’était le nec plus ultra dans les années soixante-dix !), il y a une prof qui vitupère en rendant ses copies : « Vous êtes nuls ! ». Ils réagissent et nous réussissons à dégager l’erreur : des élèves n’ont pas travaillé, des copies sont mauvaises ou nulles mais les personnes ne sont pas « nulles ». Le professeur a exprimé sa déception de manière incorrecte. Je ne confondrai jamais leur résultats et leur personne, que je ne connais que partiellement. Nous parlons de la note : leur travail peut valoir zéro ou un donc être de valeur nulle en fonction de ce qui était attendu mais l’important est de déterminer pourquoi. Il peut s’agir d’un manque de travail mais aussi d’un manque de compréhension, d’une consigne mal interprétée. Ce qui compte à mes yeux, c’est l’effort, et le commentaire sur leur copie a plus d’importance que la note en ellemême ; celui ou celle qui passe de quatre à huit aura plus de compliments que celui qui se maintient à la « fameuse » moyenne sans aller au bout de ses capacités. Comprendre ses erreurs est fondamental et je répondrai toujours aux questions, pendant ou après les cours. Nous sommes ensemble pour apprendre, progresser et non pour établir un palmarès. Il y a des solutions aux problèmes et je peux vous aider. La note est un outil, pas le saint Graal. Tel est le message que je tente de faire passer. J’essaie ainsi de créer un « esprit » qui tout en n’empêchant pas l’émulation évite les vexations, mais aussi le très confortable « Chui nul donc ça sert à rien qj’essaye » Je passe toujours du temps à expliquer la tenue du cahier pour les sixièmes ; pour moi, c’est l’outil de travail de base. Il doit être clair, lisible et contenir les mêmes informations pour chaque élève. L’égalité commence là. Même ce principe de base évident est de plus en plus difficile à mettre en œuvre car il exige un travail toujours plus énorme de la part de l’enseignant. Si l’outil de travail est agréable, c’est encore mieux : je leur demande donc en début d’année de faire trois parties avec trois titres en grosses lettres pour histoire, géographie, éducation civique, en essayant d’illustrer chacun d’eux. Les attitudes varient : les enthousiastes (mais si !) se ruent sur leur livre pour déterminer déjà ce qu’ils vont reproduire, les catastrophés s’étranglent « Cooooment ? Illuuustrer ? », les angoissés pâlissent silencieusement et les petits rusés supplient « M’dâââme ! j’écris comme un cochon, je peux le faire à l’ordinateur ? » Mais oui, Simon, mais un seul sur les trois car, je le vérifie rapidement, tout le monde n’a pas encore d’ordinateur à la maison. Et vous pouvez découper aussi des illustrations en rapport avec les cours ; et puis trouver de superbes paysages dans les catalogues des agences de tourisme et des illustrations dans les programmes de télévision ! Enfin je pousse le « vice » jusqu’à faire faire de gros titres par grands ensembles de cours : un pour Rome, un pour la Grèce ou les Hébreux ou pour les paysages ruraux. J’ai la faiblesse de penser que cela participe visuellement de l’imprégnation des temps forts de l’année. De même j’ai toujours exigé que les mers de toutes les cartes soient coloriées et les contours repassés : maniaquerie ? Non, pédagogie ! Ainsi, peu à peu, au fil des cartes, au fil du temps, pour une majorité, les terres et les mers se distinguent, les contours s’inscrivent, d’une autre manière. Sous ce qui peut apparaître comme une exigence excessive, il y a une méthode douce d’imprégnation dans une époque de vitesse reine. Voilà, les rituels sont en place. J’ai failli dire les rites : la religion de la pédagogie peut être ? Ces rituels, je les ai peaufinés peu à peu. Ils sont le cadre rassurant des habitudes, même si je leur présente ça sur le mode ironique comme une maniaquerie personnelle à laquelle ils devront s’adapter. 21

Ils sont les bornes repères sur la route du savoir, celles qui leur permettent d’acquérir des automatismes qui les libèrent afin de mieux voir la route pour profiter du voyage. Enfin il est temps de parler du programme, cette « mise en bouche » si nécessaire pour attiser la gourmandise intellectuelle même si je sais déjà que certains appétits sont modestes. Je les laisse parler de ce qu’ils ont appris à l’école primaire mais en l’absence de vrai programme et comme ils viennent de quatre écoles, la moisson est hétéroclite. Certains n’ont jamais fait d’histoire. Je constaterai que cette absence d’éveil leur fera longtemps dans l’année considérer l’histoire comme « difficile ».En partant de ce qu’ils évoquent je situe le cadre chronologique de l’Antiquité sur ma ligne du temps murale. Puis je stimule de mon mieux leur appétit en utilisant sans vergogne les grands clichés : l’Egypte et les pyramides, les Romains (ouais !! on fera Astérix, mdame ?), Vercingétorix et la Gaule (ah oui, César ?) mais aussi La Bible et les Hébreux (les zé …..quoi ?). Je passe une diapositive du Parthénon (c’est quoi ce tas de cailloux ?). Et puis notre balade ne sera pas seulement une exploration du temps mais aussi une découverte de la planète : nous partirons (pour de vrai, m’dame ?) découvrir un village d’Afrique, un littoral touristique méditerranéen, un delta rizicole en Asie, le désert saharien. Je passe sous silence la « localisation des zones thermiques et pluviométriques et les grands domaines bioclimatiques » tellement moins porteurs ! Nous ferons aussi de l’éducation civique ( ?) : je pars de mes chères études de latin pour expliquer que le « civis » c’est le citoyen et quand ils comprennent que les élections municipales font aussi partie du programme, ils sont soulagés de se retrouver en terrain connu. Mais il faudra d’abord parler du « sens de l’école » en expliquant la vie au collège puis le droit à l’éducation, avant d’inclure les fameuses élections dans les « droits et devoirs de la personne », et enfin évoquer la « responsabilité vis-à-vis du cadre de vie et du patrimoine » qui ne prennent sens pour eux qu’avec le mot environnement. Merci la télévision. Au tableau de verre, j’écris en haut à droite, et ce sera toujours le cas, ce que je demande pour le prochain cours ; ils sortent leur « agenda ». Où sont nos simples « cahiers de textes », tout minces, tout simples donc légers ? Avec les troisièmes tout va plus vite, les formalités sont terminées en deux heures et les cours débutent dès la récréation terminée. Le plaisir est différent : je retrouve souvent à quatorze ou quinze ans des élèves que j’ai quittés à douze ans. Dame nature a oublié de faire grandir l’un tandis que l’autre est encombré de sa grande taille ; je dois lever la tête pour le regarder. Certaines filles sont devenues des femmes par la silhouette, d’autres par la maturité du visage, la coquetterie d’un geste …Quelques unes sont encore des petites filles. Il va falloir du doigté pour reléguer au second rang tous ces problèmes de physique et de personnes si prégnants à l’adolescence. Je tente de retrouver les prénoms mais c’est une arme à double tranchant : on est si susceptible à quinze ans qu’un prénom oublié peut prendre toute une charge émotionnelle alors qu’il s’agit juste de l’usure de ma mémoire ! En 3B, je ne connais pas une majorité des élèves, ce qui est rare dans nos petits collèges car généralement je les ai eus au moins une fois en sixième ou cinquième avant de les retrouver.

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Il faut donc indiquer mes attentes, répondre à quelques questions sur d’éventuelles différences avec Karine, mais nous avons coordonné l’essentiel depuis longtemps déjà. Il me faut vérifier au cours suivant les titres des classeurs. Je souris intérieurement en constatant que certains se croient encore en sixième et illustrent l’éducation civique avec la mairie. En histoire, les guerres remportent la palme et le svastika nazi brisé par les mains alliées a toujours le même succès. Certains y ont passé beaucoup de temps et ont eu à cœur de faire du « beau », d’autres se sont vite débarrassés d’une corvée imposée par une maniaque des titres et du classeur bien tenu. Prendre du temps, écrire de belles lettres, chercher, dessiner, découper : est-ce vraiment trop demander à l’heure où tout se photocopie et se colle sans être regardé ? En 3 A dont je suis professeur principal, le lourd travail administratif me prend toute l’heure. La demi-heure de vie de classe hebdomadaire n’y suffit pas. Ce n’est guère enthousiasmant en ce début d’année, mais par le biais de l’orientation ces élèves là vont devenir beaucoup plus que d’autres des personnes avec leurs espoirs, leurs rêves, leurs difficultés et c’est une autre expérience, enrichissante, que d’avoir ce temps-là. C’est une petite classe de vingt élèves, un rêve. Avec quarante-et-un élèves, nous avons deux classes. Avec cinquante-neuf, nous en aurions deux aussi et pour les professeurs, des paquets de copies presque deux fois plus importants pour le même horaire. Nous avons de la chance mais c’est aussi un motif d’inquiétude : les effectifs baissent car sur le plan économique, les communes vont malJe les connais très peu à l’exception de deux filles qui ont redoublé une année, Ludivine la discrète et Gulay la volubile que j’avais eu du mal à convaincre de redoubler si elle voulait aller en seconde. Au fond à droite, il y a Quentin qui a des difficultés à regarder ceux à qui il parle mais s’intéresse au cours, Jef un peu encombré de lui-même mais portant haut sa « crête ». Devant eux, Anaïs, sérieuse et attentive aux côtés de Gulay. Au premier rang, Maxime, qui réagit très vite à l’oral, suit les cours mais a, malheureusement pour moi, assez de cervelle pour bavarder sans arrêt en même temps. Devant moi, deux adolescents calmes et attentifs, Edouard et Sylvain. Derrière eux, Jennifer la timide et Camille qui veut comprendre et pose des questions jusqu’à ce que le but soit atteint. Au troisième rang du milieu, un couple de bavardes impénitentes, Juliette et Perrine. Perrine dont les yeux noirs reflètent la mauvaise conscience quand elle écoute sa voisine et perd le fil des raisonnements, Juliette la frondeuse qui bougonne ou sourit en pensant que de toute manière elle fera bien ce qu’elle veut. Derrière elles, Christophe, feu follet blond excité ou abattu selon les cours. A ma gauche, Emilie la douée qui semble souvent un peu triste, et Aurélie toujours souriante, élèves « modèles ». Derrière se trouvent Morgane, qui vient volontiers discuter après les cours et Alexandra, réservée et observatrice. Puis Franck, tout sourire qui n’hésite pas à essayer le charme et Frédéric, intelligent mais prêt à jouer et rire dès qu’on détourne le regard. Enfin une seconde Alexandra, reine du bavardage trop discret pour être sanctionné qui se sent très vite agressée et a du mal à admettre une remarque. Pour présenter les programmes, recentrer leur attention, il faut changer d’ambiance. Le programme d’éducation civique est passionnant : il permet de vraies ouvertures sur le monde et une réelle liberté pédagogique sur les thèmes de la citoyenneté, de l’organisation de la République, de la défense de la paix et des débats de la République. Dans ces débats, le thème 23

obligatoire est intitulé « L’opinion publique et les médias ». Comme par hasard, celui qui concerne « La place des femmes dans la vie sociale et politique », n’est que facultatif, comme « L’Etat en question » et « L’expertise scientifique et technique dans la démocratie ». Et dire que nous sommes au début du vingt-et- unième siècle ! Je leur propose quelques débats dans l’année et je leur indique la possibilité de choisir eux-mêmes un thème. Certains sont demandeurs, enthousiastes même, mais au fil des années, j’ai rarement eu des propositions. Pour présenter le programme d'histoire, je passe un extrait vidéo de l’introduction de l’émission « Les grands jours du siècle » et c’est toute l’aventure humaine de ce vingtième siècle qui pénètre dans la salle tranquille d’un petit collège du fond des Vosges. Sanglant vingtième siècle mais ils le découvriront peu à peu…Pour l’instant la passion l’emporte : première guerre mondiale « Ouais ! », Guerre de trente-neuf quarante-cinq « Super ! » Oui mais je n’en ai pas d’autre en réserve et il va falloir « faire » ce qu’il y a entre ces guerres…Sans vouloir caricaturer, il me semble tout de même que les garçons étaient les plus enthousiastes pour le programme guerrier...Comment depuis la fin de la seconde guerre mondiale s’est élaboré le monde d’aujourd’hui, quelles sont les puissances économiques majeures du début du vingt-et-unième siècle et quelle place occupe la France dans ce monde, voilà le menu trop copieux mais tellement passionnant que j’ai à leur proposer. Pour tout cela plus le programme d’éducation civique, je dispose de trois heures et demie par semaine. D'un programme traité à fond une année, il reste peu de choses et les élèves jouent à fond le changement de professeur : « Ah, non, madame, ça, on vous l’assure, on ne l’a jamais vu », airs candides et trémolos dans la voix. « Ne me racontez pas d’histoires, nous venons de nous concerter avec votre professeur de l’an dernier ». « Et la colonisation, cela ne vous dit rien non plus » ? Demi-sourires, quelques doigts se lèvent : ce n’est pas mal finalement mais c’est toujours la fausse bonne impression globale quand quelques-uns seuls se souviennent et que leurs souvenirs masquent le vide sidéral chez d’autres. Ah ! La densité du matelas d’oubli secrété par les vacances, les arcanes de la mémoire, la nécessaire perte de souvenirs…Rien que d’humain. Et puis, une classe qui aurait tout retenu d’une année à l’autre, ce serait le cauchemar, la négation du prof. C’est le début de l’année, je suis comme mes élèves, pleine de bonne volonté et débordante d’indulgence. Outre les titres, je demande une révision des repères des niveaux précédents de la sixième à la quatrième avec le polycopié que je leur fournis, le premier d’une longue série. C’est toujours une joie renouvelée de voir les élèves redécouvrir à chaque fois lesdits repères avec de grands yeux candides, sincèrement étonnés d’être censés les avoir déjà appris ! C’est un exercice de ce « par cœur » honni pendant de longues années, qui n’est certes pas un but mais un moyen dont on peut difficilement se passer totalement. Eux, je le constate à chaque fois, ils aiment. C’est de la restitution simple, le degré premier d’une compétence, et c’est infiniment plus rassurant que d’utiliser ses connaissances pour rédiger ou s’adapter à un texte pour l’expliquer. On renoue de plus avec l’histoire des parents voire des grands-parents. Ils ont l’impression que c’est un exercice plus « juste » même si leur mémoire les trahit un peu. Le temps présent exige qu’on leur apprenne à lire des documents, à les croiser, les classer. Eux, ils n’en raffolent pas, ils aiment qu’on leur raconte l’histoire et que 24

les faits prennent vie avec le professeur. Alors, ils recopient sagement ce qu’on leur demande de trouver dans les textes, ils trouvent le reste difficile et ils s’ennuient. Si nos adolescents étaient des voitures, je dirais que certains moteurs sont poussifs en début d’année avant de trouver un très bon rythme de croisière, d’autres très nerveux commencent à vive allure mais sont en panne avant la fin du premier trimestre. Le problème, ce sont ceux qui ne savent jamais où se trouve la clé de contact même quand on s’échine à la trouver avec eux. Mais comme souvent, on ne parle jamais des véhicules réguliers qui nous rassurent quand on se prend à douter du trajet à parcourir.

DEBUT D’ANNEE
J’aime cette ambiance d’avant le premier contrôle écrit où ils sont tous égaux, vierges d’évaluations, de tests…Cela ne dure que quinze jours. Déjà le cours suivant débute avec le contrôle écrit sur les repères. Légère fébrilité de début d’heure, agitation, - t’as pas un stylo bleu le mien ne marche pas - soupirs, concentration. Je fais passer les feuilles et je lis avec eux, explicite encore mes demandes, réponds aux questions : la tension baisse, pour ceux chez qui elle existait. Je fixe un temps de travail, mais en circulant je m’assure de la progression et quand la majorité a terminé je commence à fixer le dernier délai. Sauf en de très rares cas où le temps fixe est déterminé à l’avance, je n’enlève pas une copie d’autorité ; régulièrement, je dois reprendre les jeunes à qui cela manque sans doute car ils se retournent vers les retardataires avec des « Allez ! » comminatoires. Les copies remontent du dernier au premier rang et je ramasse mes trois paquets, un par rangée. Léger brouhaha de fin d’épreuve, froissement des feuilles et plongée dans le cours polycopié, deux ou trois questions spontanées... Puis j’exige le silence et nous commençons le premier cours de l’année : le « monde actuel ». Les instructions officielles m’octroient deux heures pour le faire. « On part de cartes du monde actuel pour montrer, à partir d’exemples choisis par les enseignants, comment l’histoire et la géographie peuvent conjointement aider à le comprendre ». Nous travaillons sur des cartes de mille neuf cent-quatorze et aujourd'hui, d'abord pour l'Europe et ensuite pour le monde : ah ! mes cours d’agrégation et les « changements scalaires » chers à monsieur Braun, notre professeur spécialiste de la France ! Nous évoquons le « pavage » du monde devenu « puzzle » avec la décolonisation : j’aime cette image d'A.Dollfuss et je la leur fait inscrire dans le résumé qu’en 3B nous rédigeons ensemble mais que je dicte en 3A faute de temps. Je ne vois pas en l’honneur de quelle divinité de la simplification à outrance je me passerais de l’aide précieuse de « mots-images » précis pour un démagogique « Y a plein d’états en plus ». La langue, ce matériau à créer du lien, ils ne sont pas moins aptes à se l’approprier que nous ne l’étions à leur âge, ils sont seulement sollicités par de plus nombreux langages et je ne sacrifierai pas celui-là sur l’autel d’un soit-disant modernisme où l’on ne trouverait plus que des langages techniques codés ou des langages familiers simplifiés à l’extrême.

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