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L'école et les nouvelles technologies en question

De
210 pages
Jusqu'au début du vingtième siècle l'école transmettait les connaissances sur un mode essentiellement audio-oral en s'aidant de l'étude du document écrit.
Aujourd'hui, les informations sont aisément accessibles par le relais d'Internet depuis son propre domicile. Cette nouvelle donne risque d'entraîner l'école dans le tourbillon du "réseau mondial" multimédia. Mais, si ces nouvelles technologies sont un des leviers de la transformation de l'école, elles ne doivent pas faire oublier que cette dernière est toujours le seul lieu de délivrance d'une éducation (comportement et savoirs) égale pour tous.
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L'école et les nouvelles technologies
en question Questions Contemporaines
Collection dirigée par J.P. Chagnollaud,
B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions
contemporaines » n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à
appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines »
est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs,
militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées
neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.
Dernières parutions
Serge DALLA PIAZZA et Marc GARCET, En marche vers un
idéal social. Homme, Individu, Citoyen, 2005.
Richard GAUDET, Etre patron aujourd'hui en France, 2005.
Christian SIMEON, Faire face à la pauvreté et à
l'uniformisation mondialiste, 2005.
Gérard NAMER, D'un socialisme de redistribution à un
socialisme de création, 2005.
Pierre GROU, Impératif technologique vou déclin économique,
2005.
Souffrances, le coût du travail humain, Philippe POITOU,
2005.
Dominique PELBOIS, Pour un communisme libéral. Projet de
démocratie économique, 2005.
Louis LEGRAND, Réflexions sur quelques problèmes de
l'Education nationale, parmi tant d'autres, 2005.
Noël JOUENNE, La vie collective des habitants du Corbusier,
2005.
Jean CANEPARO, Lignes générales, 2005.
Dr Jacques HUREIKI, Humanités en souffrance à la Santé,
2005.
Sylvain DUFEU, Valeurs et constitutions européennes, 2005
Gérard CHEVALIER, Sociologie critique de la politique de la
ville, 2005.
François BÉNARD, Nous retournerons à l'école quand elle ira
mieux !, 2005.
Gaspard-Hubert LONSI KOKO, Un nouvel élan socialiste,
2005 Max FERRERO
Nicole CLERC
L'école et les nouvelles
technologies en question
L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris
FRANCE
L'Harmattan Hongrie Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Ratio L'Harmattan Burkina Faso
Fac des Sc Sociales, Pol. et Via Degli Artisti, 15 1200 logements villa 96 Kônyvesbolt
Adm ; BP243, KIN X1 10124 Torino I2B2260
Kossuth L. u. 14-16
Université de Kinshasa — RDC ITALIE Ouagadougou 12
1053 Budapest Du MÊME AUTEUR
Ferrero Max (dir.). Colloque l'éducation et ses réseaux,
20 et 21 octobre 1986 Actes. Paris : INRP, 1988. L'individualisation de la formation
et les technologies nouvelles. Paris : INRP,
collection «rapports de recherche», n° 10, 1989.
www.librairieharmattan.com
e-mail : harmattanl@wanadoo.fr
© L'Harmattan, 2005
ISBN : 2-7475-9117-4
EAN : 9782747591171 Introduction
«Ce qui fait cruellement défaut aujourd'hui dans
les discours sur la communication, c'est cette prise
de distance que permet le regard historique' ».
A U DÉBUT DU XX E SIÈCLE, le travail sur les gisements de connaissances
de l'humanité se faisait dans les bibliothèques, qu'elles soient natio-
nales, universitaires, implantées au siège des sociétés savantes, ou privées.
Quelques structures locales, quand elles existaient, offraient parfois, en plus
des ouvrages d'auteurs popularisés, des ouvrages illustrés de dessins, de
schémas ou de cartes dessinées. La lecture était le moyen le plus important
d'accéder à la connaissance. Elle était très répandue. Il existait déjà des tenta-
tives nombreuses de présentation de documents par projections lumineuses,
mais les techniques en étaient à leurs débuts. L'information se transmettait
par les journaux, eux-mêmes illustrés, quand ils l'étaient, de dessins : pas de
photographies. A l'école, les manuels n'avaient pratiquement pas d'illustra-
tions. L'école elle-même, bien que publique, gratuite et obligatoire au niveau
des apprentissages «fondamentaux », voyait à peine émerger des pratiques
modernes d'éducation à travers les tentatives de théorisation de Ferrières
ou Claparède, bien après Rousseau. Le nombre moyen d'objets possédés
par une famille moyenne (autant qu'on puisse utiliser ce concept pour la
période) était d'environ quatre cents (livres, ustensiles, vaisselle etc.).
1. MATTELART A. (1994) «Les nouveaux scénarios de la communication internationale», conférence
à l'occasion de la remise des VI" prix à la recherche sur la communication sociale. Centre d'investi-
gacio de la communicacio, Barcelona, 1994. 8 L'ÉCOLE ET LES NOUVELLES TECHNOLOGIES EN QUESTION
Un siècle et quelques années plus tard, bien des bibliothèques universi-
taires offrent encore des ouvrages sans illustrations car le savoir est encore
réputé recevable à travers l'écriture et la lecture. Mais quand les ouvrages
sont «illustrés », ils offrent des images spectaculaires par leur puissance
évocatrice. Les cartes de géographie peuvent devenir des reprises de pho-
tographies aériennes, les explications concernant la croissance du foetus
humain sont accompagnées de photographies quelquefois prises à l'inté-
rieur du corps humain, précisant les étapes de son développement. On
trouve facilement la photographie des hommes — auteur(e)s, savant(e)s,
artistes, politiques — qui ont marqué le déroulement du xxe siècle. Quant
à l'information, si les journaux (écrits) nous la proposent toujours, elle est
diffusée aussi par des canaux audiovisuels autrement plus envahissants
que la presse écrite traditionnelle. Les manuels scolaires sont richement
illustrés, les pratiques pédagogiques issues des théories de l'école moderne
sont recommandées dans les instructions officielles. Une grande partie des
établissements scolaires disposent de centres de documentation incluant
livres et documents audiovisuels. Le mot «bibliothèque» glisse souvent
vers le mot «médiathèque ». On «fait de la philosophie» dans les cafés. Le
nombre moyen d'objets possédés par une famille moyenne serait de plus
de dix mille.
En comparant les situations originelles du début des deux siècles on est
pris de vertige car les transformations que l'on peut repérer se sont faites
en l'espace de trois ou quatre générations'. Or, «l'école de Jules Ferry» ne
date que de quatre générations. Et, elle aussi s'est transformée et continue
d'évoluer.
L'ouvrage que nous proposons vise un objectif très simple : montrer
que si, en cent ans, les technologies de l'information et de la communi-
cation ont contribué à cette évolution, elles prennent actuellement, dans
l'éducation, une importance qui mérite une réflexion, pour le moins pru-
dente, et un positionnement responsable de la part des enseignants.
Voici trois exemples pris dans la banalité du quotidien.
En 1972, Jérôme, enseignant de CM1, a bénéficié d'un stage de recy-
clage à l'école normale. Lors de ce stage, ses formateurs ont utilisé le cir-
cuit fermé de télévision pour, avec son accord, le filmer «faisant le classe».
Il «s'est vu» travaillant sur un écran vidéo. Après échange avec ses forma-
teurs, il a décidé de repenser son utilisation des documents qu'il présentait
à ses élèves. Au retour dans sa classe, il a transformé sa façon d'utiliser les
diapositives en ne pratiquant plus les projections comme des illustrations
de ses propos, mais comme des références sur lesquelles il faisait travailler
2. 11 existe encore des familles dont les aïeux, encore vivants, sont nés autour des années 1910. Les
témoignages transmis de bouche à oreille n'ont pas encore eu le temps de disparaître dans l'oubli,
l'imprécision ou l'embellissement des sagas familiales romancées.
INTRODUCTION 9
ses élèves par écrit. Cela lui a demandé de réfléchir sur les places relatives
qu'il réservait à son discours, aux interventions de ses élèves, et à l'image
fixe en classe. Non seulement il s'est repositionné face à ses élèves, mais
il a intégré certaines de leurs préoccupations concernant les images qu'ils
voyaient à l'extérieur, en utilisant un support identique pour son enseigne-
ment. Ici, les technologies ont révélé la technologie de l'éducation. Mais
le chemin a été long entre le moment où la transmission éducative se fai-
sait uniquement oralement et ce moment que vivait Jérôme en 1972. On
trouvera dans cet ouvrage quelques pistes qui ont conduit de la mise au
point de procédés techniques d'enregistrement du son et de l'image à leur
généralisation pour le grand public et à leur utilisation raisonnée dans
l'éducation. Si dans l'éducation l'analyse réflexive a toujours existé, les
nouvelles technologies ont permis de concrétiser les faits.
En 1988, Clotilde, élève de cinquième, rédigeait un texte sur le M05 du
réseau de son collège. Ce n'était pas la première fois qu'elle rédigeait un
texte. Auparavant, elle «faisait sa rédac » et la remettait à son «prof» qui
la lui rendait une semaine après avec surtout, ce qui la mettait mal à l'aise,
le soulignement de ses fautes d'orthographe. Comme le «prof» demandait
ensuite un «retour sur correction», c'est-à-dire la re présentation du texte
avec les fautes corrigées, elle se trompait souvent car elle employait mal
ses règles d'orthographe. Ce jour là, donc, elle était devant son M05 pour
la première fois. Et après la première phrase écrite, un message d'alerte
lui signalait qu'elle oubliait un accord sujet-verbe. Elle corrigeait immé-
diatement son étourderie. Le message à vocation éducative était délivré
en temps réel, et la technologie permettait d'accompagner la progression,
dans la réflexion, de l'élève. La pratique du «retour sur correction» était
un procédé recevable, mais elle ne répondait pas à la question «peut-on
comprendre seul?». Ici, la technologie apportait ce «plus» de l'assistance
de chaque élève en temps réel, chose que l'enseignant le mieux disposé du
monde ne peut offrir. On trouvera dans ce livre quelques éléments sur les
types d'enseignement relayés par les nouvelles technologies. Le message à
vocation éducative a été réinterrogé par les nouvelles technologies.
En 2001, Pierre, bon élève de lycée, avait lu, dans un Science et vie ancien,
que l'eau avait une mémoire. Il voulait des précisions sur ce problème de
la mémoire de l'eau et il utilisait la connexion Internet avec le moteur
de recherche Google. Il n'obtenait aucun résultat, sauf des informations
contradictoires. Son professeur de physique avait suivi les échanges scien-
tifiques et les «disputes» qui s'en étaient suivies. Il lui fournissait le dossier
qu'il avait alors préparé. Pierre comprenait que cette hypothèse avait été
médiatisée prématurément et placée dans l'ordre du sensationalisme plus
que dans celui du débat scientifique. L'enseignant dé-sature la surcharge
d'informations imposée par les innovations technologiques, il replace le
savoir dans son univers culturel. On contestera, dans ce livre l'orientation
du «tout Internet ».
Io L'ÉCOLE ET LES NOUVELLES TECHNOLOGIES EN QUESTION
L'ouvrage est structuré en trois parties. Dans la première, on reviendra
d'abord sur les aspects historiques du développement des technologies de
l'image et du son. Puis on se demandera ce qu'elles ont pu apporter aux
enseignants. Enfin, on regardera comment l'institution a progressivement,
accepté, après avoir résisté, que l'éducation passe de l'âge de la transmis-
sion oralo-auditive du savoir à l'âge de la communication.
La seconde partie sera consacrée à la documentation et aux informa-
tions. D'abord, à partir d'une expérience de mise en place d'une base de
données sur les technologies nouvelles, elle posera le problème de la dif-
férenciation entre base de données patrimoniale et base de données cou-
rante. Puis elle proposera de généraliser sur l'accès au savoir. Enfin elle
discutera les méthodologies d'accès au savoir avec les technologies nou-
velles conseillées par l'institution.
La troisième partie se propose de discuter d'abord l'information et
la désinformation vues à travers les connaissances délivrées à l'école, au
regard de celles présentées dans la société. Puis elle posera l'objet «NTIC »
comme un concept en extension et en compréhension. Elle finira sur le
concept de technologie de l'éducation, qui opérationalise les nouvelles
manières d'enseigner de nos jours. Quelques exemples concernant l'en-
seignement directif, communicant, conduit et coopératif s'opposeront à
l'autodidaxie latente du modèle Internet.
Quant à la conclusion, elle s'efforcera de replacer l'école, face à la mon-
dialisation entraînée avec les nouvelles technologies et proposera quelques
pistes de réflexion et quelques développements de ce propos vers un nou-
veau profil de l'enseignant.
Sens et non-sens
des technologies nouvelles
T E MONDE «TECHNOLOGIQUE» peut être repéré dans son contexte
L'historique, institutionnel, politique et technique. Mais ce repérage ne
peut être conduit sans prendre en compte la complexité du niveau d'im-
brication et d'implication des différents acteurs : décideurs, chercheurs,
économistes, techniciens et consommateurs.
LE SENS DES NOUVELLES TECHNOLOGIES
EST-IL CONSTRUIT HISTORIQUEMENT ?
Le contexte historique et social global
Progrès social et progrès technique
Un rappel historique du contexte global est rendu nécessaire ici.
Le corps social est constamment interpellé par les «Nouvelles techno-
logies». Qui n'a pas l'ordinateur dernier cri est un « has been». La ré-appa-
rition de la «lettre» @ et le triplement de la lettre «w» dans le «sigle»
3. Rappelons que l'apparition de l'accent circonflexe est dans certains cas le témoin de l'existence,
dans quelques mots, d'une lettre «s» progressivement «oubliée» par les copistes du Moyen Âge et
« rajoutée» au moment de la relecture : par exemple le mot «tête» qui a pour origine «teste». Mais la
lettre «w» est, elle aussi, d'apparition récente. C'est pourtant la première fois que les nécessités d'uti-
lisation d'un dispositif technique conduisent au recours à un signe spécifique, «@», bien qu'ancien
lui aussi. 12 L'ÉCOLE ET LES NOUVELLES TECHNOLOGIES EN QUESTION
« www», signes nouveaux dans la langue française, témoignent de l'im-
portance que certaines entreprises et que certains particuliers attribuent
à leur présence sur Internet. La circulation des informations s'accroît et
l'on en est au point où l'on ne voit pas bien quel équilibre existe entre
consommation, association, échange. Par contre, on sait qu'on « surfe»
sur Internet.
Certes, le monde de la fin du xxe et du début du xxle siècle ne repré-
sente qu'une étape dans le lent processus de sa transformation. Ce n'est
pas la première fois dans l'histoire de la société que les technologies ont
amené du progrès : les historiens ont montré combien l'invention de la
roue a transformé les conditions du transport, ce qui représente une amé-
lioration pratique, mais aussi la réflexion sur la relation entre poids et
déplacement d'une charge. On pourrait imaginer ainsi que ces nouvelles
technologies, qui, pour nous, sont des technologies contemporaines dont
on nous fait miroiter toutes les facettes, s'inscrivent simplement dans un
progrès. Mais, si l'on y regarde de plus près, on observe l'apparition d'une
nouvelle relation des hommes et de la ou des techniques, et donc une nou-
velle conception de la ou des technologies, ce qui donne une spécificité
aux changements actuels. Cette spécificité, à notre avis, réside dans le fait
que pour la première fois, les avancées techniques s'inscrivent aussi inti-
mement et de façon généralisée dans les activités du travail et des loisirs,
et cela dans tous les domaines, et surtout dans celui des tâches «nobles»
de l'homme d'où ces préoccupations technologiques. Les «inventions» les
plus considérées et les innovations touchent des domaines tellement variés
que les citer serait fastidieux et inexact. En effet, d'une part, la liste en
serait forcément limitée du fait de leur nombre, mais d'autre part, l'accent
mis sur certaines d'entre elles risquerait d'en dissimuler d'autres sans les-
quelles les plus récentes n'auraient pas pu voir le jour. De plus, chacun est
informé de l'existence de ces technologies, des possibilités qu'on leur prête,
et désire en bénéficier le plus vite possible. Ainsi, le fait que ces nouvelles
technologies soient considérées comme ayant des applications techniques
illimitées et que le corps social exige d'en tirer profit le plus tôt possible
montre qu'un changement d'attitude apparaît vis-à-vis des découvertes",
en général. On constate qu'au cours du siècle, les nouveaux objets techno-
logiques se sont répandus progressivement dans l'ensemble de la popula-
tion, avec une accélération des exigences de généralisation.
Prenons quelques exemples. Il existe soixante-dix bonnes années entre
le moment où apparaissent les premières automobiles et celui où le taux
d'équipement des ménages est d'un véhicule pour quatre habitants (1895-
4. Nous prenons ici le terme de «découverte» dans un sens très imprécis, pour ne pas dire ambigu.
Nous verrons dans la suite que notre propos n'est pas de faire accroire que les innovations techni-
ques sortent toutes nettes de l'esprit de leurs inventeurs. Nous nous inscrivons, au contraire dans le
courant qui prétend qu'elles sont le résultat de longs cheminements, errements même, de nombreux
chercheurs, avant d'être mises au point.
SENS ET NON-SENS DES TECHNOLOGIES NOUVELLES i 3
1970). La diffusion dans la population française du réfrigérateur prend
moins de temps. Celle de la télévision moins encore (1936-1965) : «En
1934, il existait 500 récepteurs en France... En 1962, il y en avait déjà quatre
millions». 5 ; en 1987: « 95,3 % des 20 976 000 ménages français étaient
équipés de téléviseurs 6 ». Si les principes de l'ordinateur sont connus depuis
la seconde guerre mondiale, la vulgarisation' du «micro-ordinateurs»,
c'est-à-dire d'un objet dont on peut envisager qu'il soit utilisable, donc
vendable, dans les ménages (parce que de petite taille et transportable)
n'apparaît qu'avec l'invention de la puce électronique dans les années
soixante-dix.
Dans ce contexte, on peut avancer que, au cours des deux premiers
tiers du siècle et malgré quelques à coups importants (la crise de 1929, par
exemple), il a été possible d'accompagner économiquement le développe-
ment de la fabrication de certains objets, la demande se formant progres-
sivement en fonction de l'arrivée de couches socio-économiques au niveau
de solvabilité requis. Ainsi, pour les décideurs, il a été possible d'envisager
une politique d'équipement de la société. De plus, l'efficacité d'un objet
nouveau n'était pas admise d'emblée. En d'autres termes, un nouvel objet
devait «faire ses preuves» avant d'être reçu socialement. Cette exigence ne
s'est-elle d'ailleurs pas transformée et actuellement, avec l'avènement de la
production mondiale de masse, ne serait-ce pas plutôt l'homme qui doit
faire preuve d'efficacité pour aborder le monde technologique?
Mais ce monde technologique s'est développé en dehors de l'école et à
une vitesse supérieure à celle à laquelle l'école elle-même pouvait acquérir
et intégrer dans ses propres problématiques les objets de communication.
Or, dans l'éducation, ils ne représentent que des «moyens» au service de
l'enseignement.
De la logique du contrôle à celle de la loi du marché
Par contre, pour ces trente ou quarante dernières années, l'accélération du
couple création d'objets-demande de leur acquisition estompe la possibi-
lité de planification. Pour revenir à une expression populaire, il faut tout,
tout de suite à tout le monde. Mais là ne réside pas le seul élément d'ana-
lyse. Au fur et à mesure que les biens d'équipement deviennent accessibles
au plus grand nombre, on assiste à un contrôle plus serré des conséquences
possibles d'usage de ces objets. Le cas le plus évident est précisément celui
de la télévision : les pouvoirs la laissent libre de toute créativité lorsqu'elle
5. MICQUEL P. (1972) Histoire de la radio et de la télévision, Paris, Éd. Richelieu: 1984, Perrin, p. 191
et p. 271.
6. Source : BAT (European Advertising Tripartite) cité dans : MAGGIORE M. (1991) La production
audiovisuelle dans le marché unique, Commission des communautés européennes, Document, Office
des publications officielles des Communautés européennes. Luxembourg.
7. Au sens de «mettre à la portée de tout le monde».
8. Que ce soit le PC (personal computer) ou les micro-ordinateurs de la gamme Apple.
L'ÉCOLE ET LES NOUVELLES TECHNOLOGIES EN QUESTION 14
n'intéresse que 500 téléspectateurs mais à partir du moment où elle devient
un moyen d'information puissant et ouvert ils mettent en oeuvre des dispo-
sitifs de surveillance stricte. La télévision devient «la Voix de la France»
aux débuts de la Cinquième République. Le téléphone portable fait partie
des objets dont la consommation s'est accélérée dans la dernière décennie :
en considérant l'intégrité de notre appareil auditif et de notre santé neuro-
logique, peut-on encore faire confiance aux propos concernant son inno-
cuité? Pourtant, la seconde guerre du Golfe a montré qu'il est possible de
repérer le lieu d'où étaient émises certaines communications issues de ces
appareils et que des projectiles ciblés pouvaient atteindre l'adversaire.
Plus généralement, parmi les biens d'équipement, ceux qui font partie
des moyens de communication et d'information sont soumis non seule-
ment aux «lois du marché », mais aussi aux «lois du contrôle », ce qui
laisse prévoir un conflit entre d'une part un développement encadré de
leur production et de leurs usages et de l'autre une production débridée
tous azimuts.
Du côté des consommateurs
Aujourd'hui, il ne devrait pas être possible de parler des changements
technologiques indépendamment des changements sociaux et compor-
tementaux dans lesquels ils s'insèrent. C'est cette orientation que nous
partageons.
Comme tout changement, la transformation des attitudes et des idées
dépend de l'analyse sociale qui construit ce concept qu'A. PIATIER 9 a
Comme il a été dit, les activités nouvelles nommé l'acceptabilité sociale «
demanderont peu d'embauche pour développer des productions massives
de produits et d'engins nouveaux. C'est pourquoi, à mon avis, l'acceptabi-
lité sociale des nouvelles technologies concernera un nombre restreint de
personnes. Les possibilités d'emplois sont ailleurs : elles sont dans ce que
Et il poursuit (en 1984) : «... Le j'ai appelé le tertiaire de l'innovation».
gigantesque système d'information qui naît demande un personnel considé-
rable pour « nourrir » les banques de données, faire fonctionner les serveurs,
adapter et transformer l'information, la transmettre».
Les formidables développements des technologies et les espoirs de les
voir entraîner des créations d'emplois dans les secteurs traditionnels sont
ainsi perçus avec mesure. Certes, notre propos n'est pas de traiter directe-
ment du problème de l'emploi, mais nous savons que l'école est chargée
de préparer des citoyens du futur en utilisant les connaissances du passé.
Et il faut un certain temps pour que les institutions scolaires intègrent les
9. PIATIER A. «De l'exode industriel à un tertiaire de l'innovation» article résumant en 10 points les
conclusions d'un groupe de travail consacré à «Technologie et emploi», animé par le CESTA, en
France, à la suite du sommet de Versailles. Ce texte a été présenté à Londres en 1984, puis à Paris en
1986.
SENS ET NON-SENS DES TECHNOLOGIES NOUVELLES 5
nouvelles connaissances nécessaires aux sociétés du futur. Cela n'est pas
dû à un quelconque refus de la part des enseignants, mais à une impos-
sibilité structurelle, du moins dans les organisations actuelles, renforcées
par les pouvoirs des États qui conservent le contrôle des curricula. Par
exemple, décider de transformer un type d'organisation scolaire implique
de respecter des cohérences spatiales et temporelles car sa mise en place
ne peut être que progressive sous peine de désorganiser durablement le
système existant. Certes, en mettant officiellement l'accent sur le concept
d'« apprendre à apprendre» les autorités éducatives donnent un nouvel
élan aux pédagogies actives, mais cela suffit-il?
Si l'on met en parallèle les exigences du monde de l'emploi et les nou-
velles structurations qu'il entraîne, avec les objectifs impartis à l'école et
l'organisation dans laquelle celle-ci est maintenue, on voit combien est
difficile l'établissement d'une liaison entre les deux mondes. Si, de plus,
on reprend le principe fondateur de l'étude des disciplines à l'école obli-
gatoire, principe selon lequel on doit apprendre à tous « ce qu'il n'est pas
permis d'ignorer», et que l'on admet la nécessité d'une familiarisation avec
les nouvelles technologies, on voit que leur apparition dans la société rend
complexe la mise en oeuvre de nouvelles tâches de l'école.
Mais alors existe-t-il une fatalité de l'impuissance devant des situations
nouvelles et sommes-nous condamnés à faire le constat que les technolo-
gies prendront le pas sur le développement de l'école?
Danger de la complexité
On sait que l'homme n'est jamais à l'abri d'une découverte dont les
retombées sont insoupçonnables au moment de son apparition et son
développement peut remettre en cause tout l'équilibre social de la col-
lectivité. Mais les sociétés ne peuvent comprendre et absorber que ce qui
représente une évolution à leurs yeux. Cela implique que, bien entendu,
l'accélération des demandes sociales, dont nous avons parlé ci-dessus,
entraîne, elle-même, les perfectionnements technologiques. Que peut-on
dire de ce qui sera le progrès de demain? Les hommes auront peut-être des
demandes complètement différentes de celles actuelles. En même temps,
certaines recherches apportent des résultats dont l'exploitation est au
moins amorale. La possibilité de réaliser à brève échéance des clonages
humains illustre cette idée. La grande majorité des hommes d'aujourd'hui
sont demandeurs de l'amélioration de leurs conditions de vie et surtout
de voir s'éloigner le spectre du chômage et de ses effets. Pour eux, les tra-
vaux sur le clonage, travaux permis par des puissances financières aux des-
seins pas très clairs ne les intéressent pas ; pire encore, ils en perçoivent
intuitivement les dangers. Ainsi, ces travaux sur le clonage qui représen-
tent des avancées technologiques incontestables, mais qui laissent de côté
10. Nous renvoyons à notre note précédente sur le sens que nous donnons à ce terme.
i6 L'ÉCOLE ET LES NOUVELLES TECHNOLOGIES EN QUESTION
toute une réflexion éthique approfondie, creusent un sillon aboutissant à
une rentabilité accrue des moyens de reproduire les êtres, sans existence
préalable d'une demande sociale établie et validée collectivement. Donc,
on peut craindre que l'évolution des changements technologiques et celle
des demandes sociales divergent à partir du moment où les survies finan-
cières deviennent vitales pour les finances elles-mêmes; en d'autres termes,
on peut craindre que l'intérêt des hommes passe après celui de concepts
désincarnés tels que celui de rentabilité.
Une tétralogie apparaît donc, qui est constituée d'un premier côté des
avancées innovantes, conduisant aux changements technologiques, en
liaison avec la recherche, d'un deuxième côté des conditions économiques
dues au développement des produits, d'un troisième côté, pour les pro-
duits concernant l'information et la communication, des dispositifs de
contrôle de leurs usages, enfin des attitudes des consommateurs. Si l'école
est effectivement un espace d'information et de communication, elle est
aussi un lieu d'acquisition de connaissances organisées, mais elle n'est pas
un simple lieu de consommation. De plus, elle ne devrait pas avoir pour
mission de justifier le changement pour le changement, mais plutôt d'aider
à distinguer, parmi les évolutions, celles qui sont fondamentales de celles
qui ne sont que contingentes.
Les premières nouvelles technologies
Si l'on se place dans le discours intellectualo-commercial actuel, on est
amené à constater qu'évidemment, le multimédia" est, aujourd'hui, le
«phénomène du siècle», et qu'il faut se dépêcher d'en profiter car en l'an
«deux mille plus» nous aurons un tout autre environnement de savoirs
à notre disposition. On peut ici se retourner vers le récent «syndrome de
l'an deux mille» qui nous donne à penser que, contrairement à ce que l'on
croyait savoir du passage à l'an mille les ordinateurs (sauf leurs horloges)
pouvaient nous rassurer. En effet, la célèbre «peur de l'an mille» n'exista
probablement que dans l'imagination des descendants des hommes qui
vécurent le passage du premier millénaire de notre ère, descendants dont
nous-mêmes faisons partie. Peut-être le « bug de l'an deux mille» était-il
une cristallisation de cette «peur ». Et comme l'homme ne sait pas encore
réparer ses propres dégâts, ce qui pourrait être une immense tâche à accom-
plir (faire disparaître la misère etc.), il se décharge sur sa création la plus
récente : l'ordinateur pour lui faire supporter la cause de ses angoisses.
11. Le mot multimédia sera considéré dans la suite du texte comme un mot de la langue française et,
outre l'accent aigu que l'on trouvera sur sa lettre e, on ne s'étonnera pas de le voir accordé en fonction
de sa place grammaticale.
SENS ET NON-SENS DES TECHNOLOGIES NOUVELLES
Mais justement, parce que nous sommes entre deux millénaires, il nous
paraît important de nous pencher sur l'apparition de ces nouvelles tech-
nologies et sur la portée de leur utilisation.
Il est sûr que le xxe siècle sera repéré dans l'avenir comme celui de
l'avènement des technologies dans la communication. Il est probable que
le xxle sera celui de la prise en compte générale de cette dimension par la
population mondiale. Mais qu'est-ce qui nous autorise à tenir ce propos?
Nous repérons, dans les technologies de l'information et de la commu-
nication, la convergence de plusieurs domaines de recherche et d'applica-
tions. Le premier bond en avant a été, après la photographie, celui de la
mise au point du phonographe. Le deuxième domaine est celui du cinéma :
la reproduction du mouvement dans un univers tel qu'il donne l'illusion
de la réalité a transformé la relation de l'homme à la réalité. Certes, depuis
1895 le procédé a évolué, on stocke maintenant les films sur supports chi-
miques, électromagnétiques et optiques. Bref, on ne se préoccupe prati-
quement plus de nos jours de savoir si le film que l'on voit est cinémato-
graphique ou vidéo, mais réalise-t-on qu'il n'y a qu'un siècle que l'on peut
conserver des témoignages visuels animés du passé? Enfin, le troisième
domaine d'évolution est la découverte d'É. BRANLY' 2 qui est à l'origine de
la radioélectricité, transmission d'informations directes ou encodées, par
voie hertzienne. Le siècle passé voit donc apparaître la possibilité, pour
l'homme, de capter et de restituer de l'image animée, du son évidemment
synchrone, et de les transmettre à distance. Incontestablement, le siècle
passé fut, enfin, celui de l'apparition de la communication à distance par
des moyens de transmission basés sur des applications radioélectriques.
Et l'école, dans ce siècle là, suivait de plus ou moins près ces évolutions,
comme nous le verrons plus loin.
La magie des premières nouvelles technologies
«Simuler un personnage, un paysage, transmettre des signaux au moyen
d'artifices sonores ou lumineux sont des objectifs qui motivent les inventeurs
depuis la plus haute antiquité13 ».
Enregistrer et restituer des images et des sons, c'est trivial actuellement.
Et pourtant ! Il faut d'abord préciser que bien que ces faits nous paraissent
banaux, ils sont « merveilleux » et nous ne devons pas oublier que cette
réalité restituée est obligatoirement fabriquée. Il n'y a pas plus d'objecti-
vité (fidélité)' 4 dans l'enregistrement d'une image que dans la restitution
écrite des faits et gestes de Louis XIV par SAINT-SIMON.
12. BRANLY É. (1844-1940) découvre la propriété du tube à limaille de devenir conducteur au passage
d'un courant électrique. Notons que l'application qu'il a d'abord vue de son invention est l'appel au
secours des navires en détresse.
13. PERRIAULT .1. (1989) La logique de l'usage, Essai sur les machines à communiquer. Paris, Flamma-
rion, p. 17.
14. JACQUINOT G. (1985) L'école devant les écrans. Paris, ESF. 18 L'ÉCOLE ET LES NOUVELLES TECHNOLOGIES EN QUESTION
De plus, chacun des nouveaux procédés de reproduction de l'image
et du son a nécessité des moyens de mise au point importants et, dans
le droit fil de la période d'industrialisation apparue au >axe siècle, on a
assisté à la construction d'usines permettant de les fabriquer. Ce processus
a été accompagné, comme pour toute industrialisation d'une technique,
de concentration de capitaux, d'affrontement de sociétés concurrentes, et
les initiateurs de ces procédés, s'ils n'étaient pas rompus à la gestion des
affaires voyaient leurs marges de manoeuvre rétrécies. Enfin la nécessité
d'informer le grand public de l'existence de ces procédés est à l'origine de
la «réclame industrielles» puis, de nos jours, de la publicité.
Ainsi, ces «drôles de machines à communiquer» sont immédiatement
insérées dans l'univers économique. Pourtant la généralisation de leur
usage dans la société n'a pas été aussi rapide qu'on pourrait l'imaginer.
Nous pouvons, actuellement, recevoir des images et du son synchrone.
La télévision et les ordinateurs branchés sur Internet ou ceux utilisant les
CD nous fournissent les exemples les plus répandus. Mais, on mesure mal
que, pour en arriver là, depuis l'apparition des premiers balbutiements
dans la reproduction du son et de l'image, il existe une somme d'innova-
tions, de découvertes, d'applications de principes de base de la physique
qui se sont accumulés, stratifiés, quelquefois pétrifiés. En revenant sur le
propos que nous tenions supra, concernant l'imbrication complexe des
niveaux d'implication des facteurs, nous remarquons que, pour aboutir
aux conforts de vision et d'écoute dont nous bénéficions, la convergence
de recherches technologiques avancées et de concentration de moyens
financiers ont été nécessaires. Mais aussi l'histoire nous apprend que les
empires technico-financiers qui se sont bâtis dans ce domaine se sont livré
des batailles gigantesques pour s'assurer la prééminence, sinon le mono-
pole de l'exploitation de leurs découvertes. Ce processus n'est pas du tout
achevé de nos jours et les récentes informations concernant, par exemple,
Sony ou Alcatel, voire Vivendi, en apportent la preuve. Pour ce qui est du
passé des techniques utilisées pour capter et reproduire de l'image et du
son, nous nous contenterons de repérer les différents objets nécessaires les
plus courants et les plus connus.
Les objets du son
Centrons-nous plus précisément sur les techniques de captation et de
son est un phénomène (les vibrations de l'air) reproduction du son. Le
qui varie avec le temps. Si on est capable de transformer ces vibrations en
une grandeur (de nos jours une vibration électrique), ou un échantillon
15. L'origine de la « réclame» pour un produit ne date pas du début du Xx' siècle. Il suffit de relire
cette plaquette conçue par BALZAC pour présenter les parfums de César Birotteau, le parfumeur.
Par contre, nous prétendons que date des premières décennies du siècle la conception moderne de la
publicité, dont le plus grand des promoteurs fut BEURSTEIN -BLANCHET.
19 SENS ET NON-SENS DES TECHNOLOGIES NOUVELLES
(une grandeur numérique) et de la reproduire, toujours en fonction du
temps, alors on maîtrise l'enregistrement et la reproduction du phéno-
mène.
Parmi les « inventeurs » du phonographe, «l'histoire commune» n'a
6 nous invite à nous retenu que C. CROS et ÉDISON, mais J. PERRIAULT'
pencher avec précision sur l'histoire des recherches, des essais et erreurs
d'au moins dix chercheurs qui ont étudié le problème, avant d'en arriver
à cette maîtrise.
On peut considérer que la vulgarisation de la diffusion du son enre-
gistré date du début du xxe siècle. De nombreux procédés ont permis de
l'enregistrer et de le restituer'''. Bien que nous ne soyons pratiquement
plus dans une période de coexistence des différents procédés, cette succes-
sion de générations d'appareils de technologies différentes pour arriver au
même résultat : reproduire du son, nous interroge sur la compréhension de
l'évolution des dispositifs.
Pour cette raison, nous souhaitons attirer l'attention du lecteur sur le
fait suivant : alors que les premières machines permettaient d'enregistrer
et de restituer le son d'une parole nasillarde, J. PERRIAULT appelle ce type
de machines des «machines réversiblest 8 », celles qui ont existé, disons,
approximativement à partir de 1910 ne l'ont plus permis, jusqu'à l'appari-
tion du magnétophone, vers 1929' 9. Pourquoi une interruption, analogue
à une régression, pendant vingt ans?
Une première raison concernerait une «borne technologique» : c'est-
à-dire que l'on considérerait que les moyens techniques dont on disposait
alors ne permettaient pas d'améliorer les appareils existants et de les pro-
duire avec une rentabilité suffisante.
Une seconde raison renverrait à l'idée que les consommateurs n'ayant
pas encore acquis leur propre «logique d'usage », les ventes d'appareils ne
donneraient pas de «retour sur investissement» suffisant pour consacrer
des moyens à une recherche d'amélioration du produit.
La troisième raison s'appuierait sur un besoin économique de rentabi-
lisation immédiate du produit en même temps que la création d'un nou-
veau besoin : la consommation de produits culturels enregistrés (disques)
au détriment des pratiques musicales relativement populaires de l'époque.
Avec le disque, une voix autre, parlante ou chantante, non présente en
même temps que son émetteur, pouvait se faire entendre. Engoncés dans
nos habitudes d'audition des médias, nous ne pouvons nous imaginer que
16. PERRIAULT J. (1981) Mémoires de l'ombre et du son, une archéologie de l'audiovisuel, Paris, Flam-
marion, p. 132-143.
17. Voir en annexe I quelques-uns des procédés techniques employés.
18. Op. cit. p. 43.
19. Bien que le principe ait été proposé en 1898 par V. POULSEN, il faut attendre 1930 pour voir la
société Marconi-Stille mettre au point une machine utilisant un ruban d'acier. Cette machine est en
service alors à la BBC et à la radiodiffusion française.
20 L'ÉCOLE ET LES NOUVELLES TECHNOLOGIES EN QUESTION
de manière imprécise ce qu'a représenté, pour nos ancêtres, cette transfor-
mation.
Certes ces trois raisons ont un soubassement économique, mais la der-
nière nous paraît la plus pertinente dans la mesure où un appareil de lec-
ture (phonographe) entraîne l'achat d'objets de consommation (disques).
L'effet inverse se produisant à partir d'un seuil de diffusion commerciale :
la présence de nombreux disques sur le marché entraînant l'achat d'ins-
truments de lecture correspondants (du phonographe au pick-up). Cette
période de développement des appareils phonographiques renforce alors
les processus de fabrication des oeuvres enregistrées, au détriment du déve-
loppement de l'enregistrement de la «parole privée ». Les premières com-
pagnies fabriquant des appareils de reproduction sonore produisaient éga-
lement des disques (La voix de son maître, Gramophone, etc.) 20 .
Ainsi, très vite, les appareils mis sur le marché ne permettent que la
lecture, et non plus l'enregistrement. Naît alors une diffusion de l'oeuvre
enregistrée, par la multiplication du disque en de nombreux exemplaires :
un marché se développe. Les grandes compagnies se disputent la collabo-
ration des artistes en vogue afin de leur faire enregistrer, sous leur enseigne,
leur répertoire. On relève même que parfois, l'artiste perd son identité der-
rière la marque. Chaque disque représente un moment « reproduit » de la
vie d'un ou de plusieurs artistes et son écoute par de nombreux auditeurs
est, pour chacun d'eux, une répétition d'un moment de vie passée. De
plus, si l'objet de l'enregistrement est toujours unique, de par sa reproduc-
tion il devient répétition de l'oeuvre et la place dans l'univers des objets de
consommation.
Les constructeurs ont poursuivi un double but en adoptant des amé-
liorations techniques : d'une part, rendre compatibles les nouveaux ins-
truments de lecture et d'audition avec les anciens de façon que les disques
pressés puissent être lus avec les nouvelles machines, mais d'autre part,
faire abandonner ces anciennes machines au bénéfice des nouvelles, la
pratique étant poursuivie jusqu'à nos jours. Ceci implique, pour les mai-
sons de disques que leurs catalogues des oeuvres soient souvent renouvelés.
Un avantage apparaît ainsi : alors que jusqu'à l'apparition des enregistre-
ments sonores, on ne pouvait comparer deux interprétations d'une même
oeuvre que de mémoire, on dispose désormais d'instruments objectifs de
comparaison : les enregistrements (disques phonographiques ou électro-
phonographiques) 21 . Plus près de nous, les travaux de l'école de Francfort
20. C'est encore le cas de nos jours pour Sony ou Philips.
21. Avant l'apparition du disque, la transmission de l'oeuvre musicale entre compositeurs se faisait
par copie des partitions. On sait que MOZART copiait lui-même à la main (l'impression de la musique
étant rare à l'époque) les partitions de BACH pour les étudier. La «critique d'interprétation » ne pou-
vait donc se faire que sur la foi d'une audition directe ou d'un témoignage. Le disque, s'il ne dispense
pas les compositeurs actuels de lire les partitions originales, apporte un élément supplémentaire sur
l'interprétation d'une partition.
SENS ET NON-SENS DES TECHNOLOGIES NOUVELLES 21
sur les industries culturelles rendront compte de manière lumineuse de
cette vulgarisation de la culture musicale (entre autres).
Entre la période que nous venons d'évoquer et la période contem-
poraine, le magnétophone s'est développé dans le grand public à partir
des années cinquante-soixante. On peut se demander pourquoi, là aussi,
plus de trente ans se sont écoulés avant la diffusion grand public? En fait,
depuis la mise au point du microphone, le magnétophone était utilisé
pour les enregistrements artistiques, dans l'industrie du disque. Il béné-
ficiait d'améliorations techniques importantes sans que le consommateur
y ait accès. On pourrait expliquer techniquement ces évolutions. Mais au
moment de la relative saturation des marchés des électrophones (le pho-
nographe ayant été mis au placard depuis longtemps), un pseudo nouveau
produit est apparu, proposant une fonctionnalité nouvelle : la captation
de la parole privée". Les premiers magnétophones à bandes permettaient
simplement d'enregistrer une parole privée ou une émission de radio. Ce
n'est que plus tard avec l'apparition des magnétophones à cassettes que
l'on trouva des bandes sonores d'oeuvres enregistrées sur le marché, dou-
blant leur diffusion sur disques.
Avec les possibilités de numérisation, la mise au point du CD audio a
suivi les mêmes pistes : marketing intense, apparition d'oeuvres nouvelles
avec de nouvelles interprétations, sur support exclusif CD audio, ce qui
entraîne l'achat du lecteur approprié, et rééditions sur CD des anciens
enregistrements sur supports disques, afin de maintenir les niveaux de
vente des nouveaux supports. Cette pratique s'explique par le fait que les
nouvelles prestations d'artistes contemporains" s'adressent majoritaire-
24 ment à une tranche de population jeune et que les éditions dites « rétro »
attirent sur le marché les populations plus âgées sensibles à leurs souvenirs.
L'autre avantage étant de les conduire à acheter, comme pour les généra-
tions précédentes, le lecteur approprié. Il faut noter d'ailleurs qu'en France
la vente de disques microsillons et des lecteurs appropriés a pratiquement
cessé pendant une courte période (la dernière décennie), contrairement à
ce qui s'est passé en Grande-Bretagne, par exemple.
Pendant tout le xxe siècle ce co-développement des instruments de
lecture et de reproduction du son (phonographes, électrophones, platines
laser etc.) et des objets à lire : rouleaux, disques, microsillons, CD audio
a densifié un marché dont l'importance économique est telle actuellement
22. Un paradoxe réside ici : l'inventeur du phonographe, EDISON, pensait que l'application la plus
immédiate qu'il envisageait pour son invention était de permettre aux moribonds d'enregistrer leurs
dernières volontés. Il s'agissait là vraiment d'un usage à destination de la parole privée. On repasse ici
tout ce que la « légalisation» de ce procédé aurait eue dans le cas où il aurait été adopté. En justice, on
vit actuellement le problème avec les procès en légitimité du discours enregistré de tel ou tel individu.
23. Ces prestations sont très diverses : rock, punk, rap, country etc.
24. C'est même le nom que certaines grandes surfaces donnent au rayon exposant ces enregistre-
ments.