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L'école, réparatrice de destins?

De
262 pages
Embarqué à dix-neuf ans dans le métier d'instituteur, l'auteur adhère au mouvement pédagogique Célestin Freinet. Après vingt ans d'expérimentation, il reprend son autonomie. Curieux de connaître les raisons de son si fort investissement dans la pédagogie, il analyse sa trajectoire de vie...
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L'école,
réparatrice de destins ? Les autres ouvrages de l'auteur
ss écrivez ensemble, Documents de l'Éducateur, n°10, 1983
Documents de l'Éducateur, 1985 biographies dans la formation,
Odilon, 89100 Nailly, mai 1997 libre mathématique,
libre... libre, Odilon, septembre 1997
la conquête du langage écrit, Odilon, 1998
re, Rue des Scribes Éditions, 2000
Éditions ICEM-Pédagogie Freinet n°28,2001 thode naturelle : I 'écrilecture,
avec Michèle Le Guillou
sèmes en un an, Bibliothèque de travail et de recherche (BTR)
Supplément à l'Éducateur n° 5-6, 1974-1975
sirs de Patrick, Casterman, 1980
à volonté - Dossier déclic, Éditions ICEM-Pédagogie Freinet, n°25, 2000
ils fait du dessin ?, Éditions ICEM-Pédagogie Freinet n°39, 2003
sur internet
Ibreux autres textes se trouvent sur internet à l'adresse ci-dessous.
www. am i sdefre inet. org/lebohec Paul LE BOHEC
L'école,
réparatrice de destins ?
Sur les pas de la méthode Freinet
Postface de Philippe MEIRIEU
L'Harmattan Histoire de Vie et Formation
Collection dirigée par Gaston Pineau
avec la collaboration de Bernadette Courtois, Pierre Doininicé,
Guy Jobert, Gérard Mlékuz, André Vidricaire et Guy de Villers
Cette collection vise à construire une nouvelle anthropologie de la
formation, en s'ouvrant aux productions qui cherchent à articuler
"histoire de vie" et "formation". Elle comporte deux volets
correspondant aux deux versants, diurne et nocturne, du trajet
anthropologique.
Le volet Formation s'ouvre aux chercheurs sur la formation s'inspirant
des nouvelles anthropologies pour comprendre l'inédit des histoires
de vie. Le volet Histoire de vie, plus narratif, reflète l'expression
directe des acteurs sociaux aux prises avec la vie courante à mettre en
forme et en sens.
Déjà parus
Volet : Histoire de vie
Association des Anciens Responsables des Maisons Familiales
Rurale (coord. par J.-C. Gimonet), Engagements dans les
Maisons Familiales Rurales, 2007.
de GISORS Nos lettres Marie-Odile et Joffre DUMAZEDIF,R,
tissent un chemin, 2007.
Michèle PELTIER, Le couchant d'une vie. Journal d'une
cancéreuse croyante et coriace, 2007
Jacqueline OLIVIER-DEROY, Coeur d'enfance en Indochine,
2006.
Jeannette FAVRE, En prison. Récits de vies, 2005.
Françoise BONNE, A.N.P.E. MON AMOUR, 2006.
Christian MONTEMONT et Katheline, Katheline, 2005.
David JUSTET, Confessions d'un hooligan, 2005.
Renée DANGER, Mon combat, leurs victoires, 2005.
Danièle CEDRE, La porte-paroles. De Elles à... Elle, 2005.
Guy-Joseph FELLER, Les carambars de la récré I Une école de
village en Pédagogie Freinet dans les années 60, 2005.
Marie-Claire GRANGEPONTE, (sous la dir. de), Classes
nouvelles et gai-savoir au féminin, 2004.
Jean-Marie ALBERTINI, Mémoires infidèles d'une famille de
Provence, 2004.
Ma Mère, cette Utopie !, 2003 Jérémie MOREAU, à Perig,
à Tanguy, © L'Harmattan, 2007
5-7, rue de l'Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.I i brai rieharmattan.com
diffusion.harmattanfijwanadoo. fr
harmattan I @wanadoo.fr
ISBN 978-2-296-04249-0
EAN : 9782296042490 Chapitre I
Le premier poste
Ce matin du ler septembre 1940, je descends gaiement, en sifflotant, la route
qui me conduit à mon premier poste d'instituteur, à Gévezé, petite bourgade d'Ille-
et-Vilaine, à seize kilomètres au nord de Rennes. Le petit train départemental vient
de me déposer à trois kilomètres de ce village et je marche tranquillement en
regardant le paysage, un vrai paysage de campagne, de vraie campagne, de pleine
campagne, alors que, jusque-là, je n'en ai connu que des morceaux au bord de ma
ville de Rennes. J'ai dix-neuf ans, et peut-être, seulement dix-neuf années d'enfance.
Les Allemands sont arrivés en juin, provoquant partout une telle désorganisation
qu'on a même supprimé l'oral à l'examen et que j'ai eu mon Brevet supérieur. Mais
je ne me sens ni supérieur, ni inférieur à qui, ni à quoi que ce soit. Je ne me pose
d'ailleurs aucune question. L'air est pur, le soleil brille ; on verra bien.
En arrivant, bonne nouvelle : la rentrée des classes est différée de huit jours pour
laisser le temps aux Allemands de débarrasser les classes. Cela me permet de faire
plus ample connaissance avec mon collègue Gérard Robin, âgé de 21 ans, rentré
dans le métier comme suppléant après son bac et, pour la deuxième année, sur ce
poste. Nous sympathisons immédiatement. Nous remplaçons les trois collègues
mobilisés dès le début de la guerre. L'un d'eux a été tué et les deux autres faits
prisonniers. Comme nous ne sommes que deux, les effectifs sont chargés : 36
élèves par classe.
J'apprends avec plaisir que j'aurai les petits. En effet, j'aurais été incapable de
me charger des grands. Robin est, par contre, tout à fait l'homme de la situation. Le
suppléant qui l'avait précédé avait été complètement débordé par ses élèves de neuf à
quatorze ans qui allaient même jusqu'à sauter par les fenêtres. Il avait été contraint
de démissionner. Quand Robin était arrivé en cours d'année pour le remplacer, tous
ces garnements avaient ricané silencieusement à la vue de ce petit bonhomme
d'1 m 54 qui portait une charge de kilos en rapport avec sa taille. Mais ils
de grande énergie déchantèrent très vite car ce nouveau martre était un petit pète-sec
et doté d'une poigne très forte. Il connaissait le proverbe : "Oignez vilain, il vous
poindra ; poignez vilain, il vous oindra". Il les avait points et ils l'avaient oint.
Comme la quasi-totalité de mes condisciples, je suis totalement neuf en
pédagogie. À l'École Normale, la formation pratique se résumait à des stages
trimestriels de deux semaines dans des classes où l'on pratiquait la même pédagogie
ennuyeuse que nous avions si longtemps connue comme élèves. Aussi, les
débutants pédagogues que nous sommes sont-ils effarés devant la tâche qui,
soudain, leur échoit. Pour ma part, je m'empresse de mettre à profit la semaine qui
m'a été étonnamment accordée pour me renseigner sur ce que je dois faire dans ma
classe car je n'en ai aucune idée. Et je ne peux compter sur mon copain parce qu'au
années de suppléance, il n'a eu affaire qu'à de grandes classes. cours de ses deux
Cependant, comme, à ses débuts, il était encore plus désarmé que moi, puisqu'il
n'avait assisté à aucune classe, ni même surveillé de cours de récréation, il s'était
empressé de réunir de la documentation. Et il met immédiatement à ma disposition,
non seulement les programmes officiels et le Code Soleil, mais également la
collection des pages pédagogiques de l'École Libératrice, la revue du Syndicat
National des Instituteurs qu'il avait soigneusement rassemblées au cours des deux
années précédentes.
À peine la première page du Code Soleil s'est-elle vue entrouverte qu'elle se trouve aussitôt refermée. Il s'agit en effet de la liste des fautes que pourrait
commettre un fonctionnaire de l'Éducation Nationale et des sanctions auxquelles
elles donneraient droit. Je me mets très vite la tête dans le sable car je préfère
ignorer ce à quoi je pourrais me trouver exposé. On verra bien.
J'ai d'ailleurs un tempérament plutôt rebelle : pendant dix années d'école
primaire et de pension, j'ai été immergé dans l'ennui jusqu'à l'extrême pointe de
mes cheveux. Mais si, jusqu'à seize ans, j'avais toujours respecté la règle du jeu, à
l'École Normale, je n'ai plus voulu accepter aussi facilement le système. Nous
étions deux dans cette situation. Nous n'avions même pas acheté les livres et nous
essayions par diverses tactiques de nous soustraire le plus possible à nos
obligations. Le régime était sévère : endormis à vingt-deux heures, nous nous
levions à cinq heures du matin pour aller à l'étude avant le petit déjeuner de huit
heures. J'en profitais pour dormir sous le couvercle de mon pupitre. Tous les quinze
jours, nous avions une composition, mais nous étions une poignée d'élèves des
trois promotions à la préparer en jouant à la pelote basque pendant que le troupeau
des élèves sérieux marmonnait ses leçons. Évidemment, lors des comptes-rendus,
nous avions de sales moments à passer. Par chance, j'étais bon en maths et en
anglais. Et en psycho-philo, je disais nalvement tout ce que je pensais, ce que le
directeur appréciait. J'ajoute que quelques bonnes maladies me permirent également
d'échapper au cycle infernal. Cependant, je n'en . travaillais pas moins, mais sur les
sujets que j'avais choisis. En troisième année, alors que les maths et l'anglais
je m'y adonnais avec d'autant plus de bonheur. En n'étaient plus au programme,
outre, le prof de français était très intéressant, la bibliothèque était bien fournie et
j'avais tout de même de bons moments, essentiellement parce qu'ils correspondaient
à ce que, mod, j'avais voulu.
Il est clair qu'abordé avec cette foncière disposition d'esprit, le Code Soleil ne
pouvait trouver aucun écho en moi. Dénué de tout intérêt, il ne survit dans mes
préoccupations que l'espace d'une demi-page. On verra bien. Les Instructions
Officielles m'apportent davantage car, totalement démuni de toute référence, j'y
repère quelques îlots rocheux qui émergent au milieu d'un océan d'interrogations.
Mais je suffoque devant tout ce que j'aurai à enseigner. Elles exagèrent d'ailleurs,
les IO : deux heures de lecture par jour pour les petits, c'est insensé ! Alors, je ne
disposerai plus que des vingt heures qui restent dans la semaine pour faire tout ce
qu'il y a à faire avec les grands. Mais non, que je suis bête, ceux-ci pourront
travailler de leur côté quand je serai avec les CP. N'empêche, je n'y arriverai pas.
Deux heures de lecture, c'est beaucoup trop. Elles sont malades, les Instructions
Officielles ! Elles donnent vraiment trop d'importance à des petits sans intérêt alors
qu'il y aurait tant à faire avec les moyens et les grands de mes deux cours
élémentaires.
En temps qu'enfant naturel, mon père avait dû entièrement se débrouiller par lui-
même. En pédagogie, je me sens pareillement enfant naturel. Je n'ai absolument
personne sur qui m'appuyer. Aussi, dans l'extrême dénuement où je me trouve, je
me mets à dévorer la collection des pages pédagogiques que m'a prêtée Robin. Et à
la bibliothèque pédagogique de Rennes, je récupère tout ce qui pourrait m'aider un
peu à faire la classe. Aussi, le jour de la rentrée, la semaine suivante, je suis un peu
plus rassuré. À vrai dire, les CE ne m'inquiètent pas trop car, pour en avoir si
souvent bénéficié moi-même, je sais donner les numéros des exercices du livre qu'il
ne me restera plus qu'à corriger au tableau. Je ne pense même pas qu'il faudrait que
je me préoccupe de vérifier le travail de chacun sur les cahiers. Et encore moins de
4 mettre des notes : à quoi ça sert ? Non, tout le troupeau doit marcher au même
rythme, chacun se débrouillant comme il peut.
La lecture
Sur le plan de l'apprentissage de la lecture, je dois également affronter seul le
problème. Je n'ai de mon propre apprentissage qu'un lointain souvenir. Dans un
coin, je repère des tableaux de la Méthode Boscher et l'idée me vient que, puisqu'ils
sont là, ils doivent servir à quelque chose. Ce n'est pas très enthousiasmant : il n'y
a que des syllabes : "pa pe pi po pu... da de di do du_ ma me mi mo mu... stra
stre stri stro stru... etc.". C'est d'un ennui ! Pourtant, il y a des illustrations, en
noir également. Pour accompagner chaque lettre, il y a un dessin de référence. Ainsi,
pour le p on voit une pipe ; pour le 4 une corde ; pour le n, une bobine...
Mais, par malheur, lorsque je présente une nouvelle lettre, j'insiste trop
longtemps sur la référence au dessin. Si bien que, pour la syllabe pa, mes élèves
cherchent à repérer la première lettre p. Ils disent : "pipe... pe... et a, pa". Pour no,
ils déterminent d'abord le n. Ils disent : "bobine... ne... et o, no"... Alors, on
conçoit facilement le temps qu'il leur aurait fallu pour lire : panorama.
Heureusement, ce mot ne fait pas partie du vocabulaire courant. Mais il en reste
suffisamment d'autres pour que je panique à la pensée qu'il me faudrait au moins
dix années pour qu'ils apprennent à lire. On avance à pas de tortue. Je suis
désespéré. Et j'ai encore trente-sept années et demie à accomplir avant de prendre ma
retraite !
Heureusement, au bout d'un mois de cette grisaille noir foncé, je rencontre par
hasard l'institutrice du village voisin. Je lui fais immédiatement part de mes
difficultés. Elle me conseille alors la Méthode Rose. C'est la brèche salvatrice !
Enfin, je trouve des textes qui ont du sens. On ne se contente plus de ramasser des
pierres (les lettres) sans même penser qu'on en pourrait faire un mur. Là, les pierres
sont dans le mur. On sait qu'elles ne constituent pas seulement des objets de
collection pour un musée ; elles servent à quelque chose. Et, bon sang ! cela a du
sens que ces lettres servent à faire du sens.
Les textes sont simples, les images agréables. On sort de siècles d'apprentissage
noir de la lecture, présentée sous forme d'insectes graphiques grouillant dans le
cadre austère et catafalqueux d'âpres cartons pour déboucher sur de la couleur, du
sens et de la vie.
Certes, les textes sont plutôt artificiels, mais ils sont suffisamment proches de
l'expérience quotidienne de chacun pour qu'il puisse accepter d'y croire.
La Méthode rose est dite mixte. D'une part, il y a des textes que l'on peut lire
globalement et, d'autre part, en haut de chaque page, il y a une ou deux lettres afin
que l'enseignant puisse également travailler à leur niveau s'il l'estime nécessaire.
Sur la première page, on voit l'image d'un garçon et d'une fille avec, en dessous,
leur nom : toto... lift— Et, tout en haut, sur une ligne :
Dans ce village, il y a une drôle de mode : ce n'est que le jour de leurs six ans
que les enfants commencent l'école. C'est bien commode, au milieu de tout et de
rente-cinq élèves, il faut faire du préceptorat ! C'est ainsi que je récolte Henri G. On
;Installe. Je lui fais lire plusieurs fois : toto... toto... lili... Puis, pensant
qu'il a distingué chacun de ces deux mots, je lui fais répéter après moi les deux
'ettres du haut de la page en les montrant successivement du doigt : i... o... o...
o... o... Au bout d'un certain temps, pensant qu'il a réussi à associer le
i c'est. Point de vigne et le son, je lui montre un en lui demandant de dire ce que
5
réponse, mot. Silence total et immobilité totale. Un peu énervé de tant de
nonchalance, je lui crie presque : "Mais, c'est :! ! 1 ! ! ! ". Alors,
"-Mais tu m'dis pas, ta, bon tranquillement, musique en tête, il me décoche :
diou ! " Car il avait compris que c'était ça, l'école : on répétait ce que disait le
maître. C'était facile. On n'allait tout de même pas lui demander de faire des
efforts !
Le patois
Une chose à laquelle je ne m'attendais nullement, c'est le patois. Je suis un
faubourien de la ville de Rennes, un de ces villotins qui se croient supérieurs à ceux
qui parlent pésan. Dès la première récréation, je suis mis au parfum : un élève me
Heureusement, mon collègue le dit : "M'sieu, j 'vas pas v 'ni à l'école cette ressiée."
connaît, le patouais. Il me traduit : - Je ne vais pas venir à l'école cet après-midi."
Je tombe des nues. Cependant, je n'en suis qu'au début de mes étonnements. Un
jour, je suis convoqué par le père de René Daumoin. Ancien combattant, il ne met
plus les pieds au bourg depuis l'arrivée des Allemands. En chemin, je me renseigne
chênes en sur les plantes auprès du gamin qui m'accompagne. Il me parle de
collation (qu'on n'a pas émondés ; voir la décollation de saint Jean-Baptiste), de
parelle (rumex), d'herbe Saint-Jean (plantain), d'herbe Saint-Couture (brise
ression mineure)... Et quand, un peu plus tard, je retrouverai chez Rabelais le mot
(goûter de quatre heures) que j'ai aussi appris à connaître, je comprendrai que cette
culture, que je méprisais stupidement, plonge profondément ses racines dans le
passé. C'est soudain un monde infini qui s'ouvre devant moi.
Le père de René n'a qu'une seule chose à me dire. "Faites-les lire, faites-les
Mais qu'est-ce qui le rend si hardi de donner des leçons à un instituteur formé lire."
pour son métier ? C'est simple : comme beaucoup d'hommes de sa génération, il
avait été quasiment privé d'école, car on avait besoin de beaucoup de bras à la
ferme. Monsieur Kant, le directeur de l'école qui précédait les collègues prisonniers,
avait un jour entrepris d'apprendre à lire à une quinzaine d'analphabètes, âgés de
trente à quarante ans. Et il avait réussi dans son entreprise. C'était toute une culture
de l'écrit que ce père avait ainsi découverte... et le merveilleux pouvoir de lire le
journal. Et il tient à ce que ses enfants n'en soient pas dépossédés comme il l'avait
été.
Je suis un peu vexé qu'il se permette de me donner ainsi des conseils sur la
pratique de mon métier. Cependant, sans lui, je n'aurais pas pensé que la lecture
avait une telle importance. Pourtant, j'ai une grand-mère qui ne sait également ni
pour signer des lire, ni écrire. Et c'est étonnant de la voir dessiner son nom Colas
papiers officiels. C'est tremblé, incertain, à peine lisible ; mais tout n'est-il pas
permis dans une signature ? Elle ne vient que rarement chez nous ; aussi, je n'ai pas
suffisamment d'expérience de ses difficultés pour imaginer son handicap, et encore
moins, si elle existe, sa souffrance.
Mais, à l'École Normale, jamais personne ne nous a informés de cette
importance capitale de la lecture. À la maison non plus, le problème ne se pose pas
car tout le monde lit. Pour nous, comme d'ailleurs pour tous mes copains d'École
Normale, la lecture est une chose qui va de soi. Aussi, nous n'avons aucune
connaissance, aucune information sur la longueur de son apprentissage.
Grâce à la Méthode Rose et à une plus grande fréquence des moments de lecture,
mon enseignement se situe assez rapidement à un niveau acceptable de rendement,
tout au moins à mes yeux. Et, de plus, la lecture à haute voix permet aux enfants
6 d'entendre du français complet avec des syllabes non mangées. En outre, il y a dans
la classe quelques fils de commerçants qui ont la radio et qui sont donc un peu plus
imprégnés de ce que, moi, j'appelle le français correct. Ce progrès incontestable me
donne de l'élan. Je ne suis pas totalement nul ; je peux les faire un peu avancer.
Ainsi rassuré, je commence à m'intéresser à mon métier. Mais lorsque, les jours de
congé, je retrouve des copains dans le petit train départemental, ils rient de ma
passion pour la pédagogie. Ils disent que j'ai le feu sacré, ce qui est plutôt mal
considéré.
Je ne me soucie nullement de leurs sarcasmes, mais de mon seul plaisir. Et mon
plaisir central, c'est de comprendre, ou du moins d'essayer de le faire. Pour le
débutant intégral que je suis, les questions se lèvent en foule devant moi. Mais en
les abordant, je ressens une curieuse impression de bonheur. Je n'ai plus à essayer
de jouer à l'élève qui tente de répondre à l'attente d'un professeur. Ça, c'est
définitivement terminé. Je suis mon maître, entièrement mon maître. C'est moi qui
décide. En réalité, je n'ai pas d'autre choix que de devoir tout attendre de moi. Et
cela ne me déplaît pas car je le fais, pour la première fois, en totale liberté. J'ai
l'impression de n'avoir plus de comptes à rendre à personne : d'une part, j'ignore
complètement l'existence des contrôleurs (inspecteurs et compagnie) et, d'autre part,
les parents font confiance ; de toute façon, le fils pourra être menuisier, charron,
cultivateur ou commerçant comme son père. Si les enfants vont à l'école, c'est parce
qu'ils y sont contraints par la loi.
La lecture est évidemment la principale des questions qui me taraudent. Je me
demande intensément comment il se fait qu'on dise : be... a... = ba, alors qu'en
réalité, be... a... ça fait : bea... Ce n'est absolument pas logique. Et ce n'est pas
mieux quand on se sert du nom des lettres : un p puis, dans la foulée, un a, ça fait :
pa. Non, ça devrait faire péa. Et avec c, g, c'est encore pire : cé et i, d'accord, à la
rigueur, ça peut faire si et gé et é, ça peut faire jé. Mais pourquoi cé et a, ça fait ka
au lieu de sa et gé et a, ga au lieu de ja ! I ! Ça peut paraître microscopique, mais
cela ne l'est pas pour moi. Je ne pensais pas qu'il existait autant d'incohérences
dans le langage de tous les jours. Ces deux lettres c et g, ça me dépasse. Alors, je
les abandonne à leur extravagance.
Cependant, je continue à réfléchir : pour b, faut-il dire be ou bé ? Lequel est le
plus correct ? J'ai beau réfléchir, je ne trouve pas la solution. Et cela me met en rage
de ne même pas réussir à trouver le premier bout du fil de la pelote. Cependant, un
jour, à force de me torturer les méninges de façon quasi-obsessionnelle, je découvre
un bon début de réponse : ce qui joue en cette occurrence, ce n'est ni le nom, ni le
voisement de la consonne, c'est sa fonction. Au premier abord, il semble que toutes
ces lettres b, f j, k m... ne peuvent être nommées seules ; pour le faire, il leur faut
toujours s'appuyer sur une voyelle : bé, èf, ji, ka, èm. Ainsi, elles n'ont pas droit à
une libre existence. Les pauvres, elles auront toujours besoin d'être soutenues par
une béquille ; elles seront toujours handicapées.
Eh bien, si ! elles existent vraiment ; mais seulement comme gonflées d'avenir,
sous la forme d'une force prête à se déchaîner, d'un appétit prêt à se jeter avidement
sur tout ce qu'on lui présente de consommable, d'un aimant en attente de ses
prochaines victimes ferreuses. Elles existent à l'état potentiel, sous forme de
puissance emmagasinée. Ce n'est pas l'indifférence, l'immobilité, le silence du
désert glacé de la banquise ; des forces jouent souterrainement. Le p, par exemple,
ce n'est pas pour rien que l'on dit que c'est une "plosive" car il est toujours prêt à
exploser. Mais c'est le s qui me fournit d'abord la piste principale, celle qui me
7 permet de déchirer le voile du non-savoir. En effet, on peut l'entendre seul, tel qu'en
lui-même, sans l'adjonction d'aucune voyelle : s.s.s.s... Et la prise en compte des
me donne l'entière solution. Quand on prononce ces trois mots français : as, os, us,
mots, on peut percevoir distinctement l'existence des deux lettres, chacune jouant
son rôle en toute clarté, sans que rien ne s'immisce entre elles : a...I...s = as ;
o.../..s. = os ; u.../...s = us.
Fort de cette découverte, j'essaie scientifiquement de trouver des applications de
cette loi sur d'autres mots français. Chouette ! avec if, il, oc, or, ut, ex, ça marche
i, puis f, on a if. Et ça va même beaucoup également ! En disant l'un après l'autre :
plus loin puisque ça fonctionne même à l'intérieur des mots. Par exemple, dans :
abstrait, obstrué, structure, strict... chacune des consonnes joue à son tour sa
petite, mais pleine partition personnelle. Et c'est encore beaucoup plus net lorsqu'on
prend également en compte les mots d'origine étrangère : sprint, scout, script,
stock...
Je comprends alors pourquoi ma mère ne peut pas prononcer les mots :
Chtécolosvaquie, Tchécoslovaquie, psychologie, hypnotisme qu'elle articule ainsi :
sypchologie, hynoptisme. Elle a baigné plus longtemps que mon père dans le breton
puisque, aînée d'une nombreuse famille, elle n'allait pas beaucoup à l'école. Et, en
breton, les consonnes ne se télescopent pas. Sans doute, ne sont-elles jamais
autorisées à se promener seules ; elles doivent être toujours accompagnées.
Houlà ! quelle découverte ! Je m'empresse immédiatement d'en faire part à
Robin pour partager ce savoir tout neuf et lui permettre d'en assurer la confirmation.
Immense déception ! Il ne voit nullement où réside le problème ; pour lui, que l'on
ou pé... a.. = pa, qu'importe, si on apprend tout de même à lire. dise pe... a = pa
J'ai beau insister, malgré toute sa bonne volonté, il ne peut entrer dans ma
problématique. J'en suis tout décontenancé : personne à qui faire part de ma
splendide découverte. Et il est hors de question d'en parler à mes copains du petit
rire devant cette manie de couper les cheveux en quatre... train car ils éclateraient de
Mais un événement se produit : les Allemands reviennent à Gévezé. Pour eux,
nos communes représentent l'arrière. C'est chez nous que leurs soldats viennent au
repos. L'école des filles se trouve alors à nouveau réquisitionnée. Et comme c'est
une classe unique, elle trouve tout naturellement sa place dans la troisième classe
restée vide de l'école des garçons.
Je me réjouis de cette circonstance. Ça tombe à pic. Avec l'institutrice que tout
la Dame, je vais avoir en face de moi une interlocutrice valable le monde appelle ici
car, contrairement à Robin, elle a l'expérience de l'enseignement de la lecture. Mais,
venir. Elle se nouvelle déception, pas plus que lui, elle ne comprend où je veux en
demande pourquoi je me pose de telles questions alors que, la lecture, c'est si
simple : chaque année, elle a une ou deux petites nouvelles et elle n'a jamais
rencontré aucun problème ; tous ses élèves ayant toujours appris à lire. J'ai beau
be... ba ; de... o... = do. insister, elle n'en démord pas. Elle a toujours dit :
Et comme ça a toujours fonctionné, pourquoi se poserait-elle des questions à ce
sujet alors qu'avec ses quinze élèves de cinq à quatorze ans, elle a beaucoup d'autres
chats à ne pas fouetter ? Cependant, j'ai déjà appris que c'est quand on explique que
l'on comprend ; aussi, malgré tout, j'entreprends alors de lui faire au tableau une
démonstration lumineuse. Mais comme Robin, elle reste sur ses positions. J'ai beau
insister, elle ne bouge pas d'un millimètre. Ce n'est pas possible ! Je ne vois
qu'une seule explication : elle ne doit pas être très intelligente. Je ne songe pas une
seule seconde à remettre en question ma théorie, je ne suis pas breton pour rien. Et
8 comme elle est auvergnate, on n'a aucune chance d'aboutir à un accord... Elle
m'énerve, elle m'énerve... A bout d'arguments, je cherche à l'impressionner par un
terme d'apparence scientifique que je fabrique sur-le-champ. Je m'entends dire : "Ce
qu'il faut prendre en compte, c'est la "valeur phonique" de la lettre". Cela la
laisse de marbre et, moi, je suis tout confus d'avoir osé recourir à cet usage
classique d'un faux argument d'autorité, d'ailleurs totalement inefficace.
Très pragmatique, elle me dit alors : "Même si c'était vrai, tout ce que vous
dites, qu'est-ce que ça changerait ?" J'en reste tout décontenancé. Eh oui ! qu'est-
ce que ça changerait ? Alors, dépité, je remballe tout mon joli nouveau savoir et,
quoi que j'en aie, je me résigne à continuer à dire dans ma classe : "be...a...= ba"
et "de... o...= do" comme tout le monde. "Eppure, si muove" et pourtant, elle
tourne rond ma théorie de la valeur phonique de la lettre !
L'écriture
Puisqu'en prenant la "Méthode Rose", je pense avoir atteint le sommet définitif
sur le plan de la lecture, je me trouve disponible pour assouvir mes désirs de
progrès dans d'autres territoires. L'écriture se présente aussitôt à mon esprit. Là, je
pars également de très bas. À l'école, j'ai souffert personnellement et même
physiquement dans ce domaine. Je ne sais comment cela se faisait, mais dès que je
prenais un machin à écrire, il se mettait à résister à ma volonté en faisant
sournoisement exprès de répondre à côté de mes sollicitations. Aussi, les résultats
n'étaient jamais brillants. Le Directeur de l'École Normale s'était d'ailleurs étonné
du style insolite de mes pattes de mouche : "Et dire que vous enseignerez aussi
l'écriture !"
Oui mais, comment enseigne-t-on l'écriture ? Je n'en ai absolument aucune idée.
Au tableau, je m'applique en espérant que, par miracle, cela pourrait avoir de
l'importance. Et j'entreprends de tenir la main de ceux qui ont le plus de difficulté.
Je commence par le petit Marcel qui ne ferme jamais ses o et ses a. Au bout de dix
secondes, il se met à pleurer. Qu'est-ce qu'il lui prend ? Je lui ai tout simplement
serré la main trop fort. Hé ! c'est fragile à ce point, ces microbes? Moi qui ai
toujours vécu dans des classes de garçons où on se donnait force bourrades, j'en
reste tout ébaubi. Pour les CE, je dessine en très grand la lettre majuscule du jour.
Et, avant de la tracer sur leur cahier, ils la suivent de la main en l'air. C'est tout ce
que je peux faire pour eux. C'est peut-être comme cela qu'il faut faire. Cependant,
l'expression modèles d'écriture remonte des profondeurs de ma mémoire jusqu'à
soudain éclater en pleine conscience. Alors, je leur dessine plusieurs modèles au
tableau. Ça doit être ça. Je ne songe même pas à contrôler le résultat. D'ailleurs, je
ne m'y attarde pas parce que le calcul se présente à son tour au comptoir.
Le calcul
Là, je suis davantage aidé car on en fait grand cas dans les fiches pédagogiques
de la revue syndicale. Le problème principal, c'est de représenter les nombres : à
droite, les unités ; au milieu, les dizaines ; à gauche, les centaines. Je demande à un
menuisier de me fabriquer une longue règle de cinq centimètres de large. Je la perce
Dar en dessous et de bas en haut d'une série de pointes sur laquelle il ne me restera
plus qu'à piquer les bûchettes en bois que je me mets aussitôt en mesure de
Fabriquer en coupant de fines branches d'un centimètre d'épaisseur. Il y a, de droite à
;miche, neuf pointes pour les unités, neuf pointes pour les groupes de dix et
seulement deux pointes pour les centaines parce qu'une centaine de bûchettes, ça
9 représente un énorme paquet et il n'y aurait pas assez de place pour en mettre
davantage sur mon bureau. L'écriture des nombres, ça a l'air de fonctionner. Ils ont
l'air de comprendre, ça me suffit. Au total, le calcul ne me pose pas beaucoup de
souci, bien qu'il ne manque pas de m'ennuyer comme tout le reste. Enseigner, ce
n'est vraiment pas la joie.
Le français
Je me demande bien pourquoi les enfants viennent à l'école. Ils sont tellement
imprégnés de leur patois que le travail que l'on peut effectuer en classe ne leur sert
pratiquement à rien. Certes, ils font correctement leurs exercices, mais dès qu'ils
sont dans la cour, ils ont tout oublié. En classe, par exemple, ils écrivent et ils
mais dans la cour, je les entends disent très bien les mots : un veau, un seau d'eau,
viao et d'une sellée d'ève. Et parfois, même, lorsque je les interroge parler d'un
directement en classe, ils répondent en patois : "Roger, pourquoi ton frère n'est-il
pas venu à l'école ce matin ? - 11 est malade, il a toute toute la neute." (Il a toussé
toute la nuit.) C'est extrêmement décourageant : ce langage inonde tout le paysage
et on a l'impression de ne pouvoir donner que des coups d'épée dans l'eau. Autant
lui donner également les étrivières.
10 Chapitre II
Une éclaircie
Je continue à dévorer tout ce qui a trait à la pédagogie. Un jour, dans une revue
pédagogique officielle, je tombe sur un texte très intéressant. Il y est dit qu'on
devrait pouvoir permettre aux enfants de rapporter des éléments de leur vie
quotidienne. C'est une idée absolument neuve et assurément trop simple pour qu'on
ait pu y penser spontanément. Mais, en fait, n'est-elle pas dangereuse ? Faire place
l'école à des éléments de la vie ordinaire, n'est-ce pas risquer de lui faire perdre
toute dignité ? Où allons-nous si l'on sort des textes des grands auteurs ? À quel
niveau insignifiant de la littérature ne va-t-on pas s'abaisser ? Peu m'importe, la
routine m'ennuie si prodigieusement que je saute sur cette occasion de risquer un
pas au dehors. J'inscris immédiatement cette idée de texte de vie dans ma pratique.
Et cela me permet d'approfondir ma connaissance de la vie à la campagne. J'en avais
déjà eu un aperçu pendant mon enfance puisque j'avais participé à la moisson et aux
battages dans les fermes qui cernaient notre quartier rennais. Mais, ici, il ne s'agit
plus de la vie de l'été qui se déroule dans une sorte d'ambiance de fête, mais de la
banale vie de tous les jours, de toutes ses contraintes et de toutes ses inéluctables
obligations. La lecture des textes me suffoque : je n'en reviens pas de la quantité de
travail que les enfants doivent fournir à la maison à leur retour de l'école. Mais
aucun d'eux ne s'en plaint. Je découvre aussi avec étonnement l'amour que certains
de mes élèves portent à leurs animaux, à leur chien, à leur chat et même, à un petit
veau. Je lis tous ces textes au premier degré. J'ignore qu'il pourrait y en avoir un
second. Qui aurait pu d'ailleurs me mettre en tête cette idée puisque le texte de vie
est une pratique absolument nouvelle ? Cependant, un jour, je m'aperçois avec
surprise que des sentiments plus profonds peuvent également apparaître ; par
exemple, l'amour que porte à sa mère un petit orphelin de père qui raconte les farces
gentilles qu'il lui fait. Et, par la suite, chez des enfants de l'Assistance, on passera
peu à peu de la relation d'événements ordinaires à l'expression étouffée d'un plus
profond malheur. Sans m'en apercevoir, je viens d'effectuer un premier pas décisif.
Mais j'en ai tant d'autres à accomplir.
Le palois
(J'utilise le terme des gens du cru. Ils disent : "le patouais ".)
Ainsi, jeune et bégaud comme je suis, je n'en finis pas de découvrir. Tout
s'offre à moi, tout s'ouvre devant moi. Comme ma classe se met à fonctionner de
façon de plus en plus acceptable, je peux progressivement me sortir de l'angoisse
pédagogique et me soucier davantage de l'environnement. Dans un premier temps,
je me suis donc trouvé dans la nécessité de me confronter à la pédagogie et j'ai
essayé de m'en sortir comme je pouvais. Mais, maintenant que j'ai acquis davantage
de disponibilité, je me trouve face à un nouveau problème que je n'aurais jamais pu
soupçonner. Il s'agit du parler local.
C'est avec un certain amusement que j'avais commencé à le considérer mais, un
soir, après l'école, je croise par hasard une mère d'élève à l'aspect sympathique. Elle
m'entreprend, je ne sais sur quel sujet car je ne comprends absolument rien à ce
qu'elle me dit. Ce pourrait ne pas être grave puisque les parents ne s'inquiètent
généralement pas des études de leurs enfants. Seuls quelques pères pourraient peut-
être s'en mêler : "Allez-y ! N'hésitez pas à le corriger. " Avec eux, aucune
difficulté, ils ont fait leur service militaire et possèdent bien les deux langues -Le patois roman étant bien une langue puisque c'est celle des Québécois.- Mais les
femmes ne sortent de leur ferme que le dimanche après la messe pour boire au
bistrot un café entre copines. Elles n'ont jamais l'occasion de frotter leur parler à des
oreilles étrangères. Aussi, face à cette réalité prégnante, je me rends compte qu'il
que je sois au faut, même si je n'ai nullement l'intention d'apprendre le gallo,
moins en mesure de comprendre ce qu'on me dit. Je m'y mets très rapidement.
Dans ce domaine, je pars également de zéro. Heureusement, Robin et moi, nous ne
nous quittons jamais. Et je peux ainsi disposer constamment de ses traductions. J'ai
d'ailleurs maintes fois l'occasion de recourir à ses lumières parce que le patois est
partout présent. Cependant, ce parler ne représente qu'un des aspects de la situation
car, en fait, c'est d'une autre civilisation qu'il s'agit. Elle contraste absolument avec
celle de la ville. C'est vraiment une autre façon de considérer l'existence. Si mes
petits sont si sages, si peu enclins à réagir à quoi que ce soit, c'est que ce sont des
Hauts-Bretons, des "Gallas". Ils se rapprochent beaucoup plus des Normands que
des Bas-Bretons. Moi qui me sentais à l'aise dans mon environnement faubourien,
je me sens subitement étranger dans celui-ci. Étranger et même exclu. Je k ressens
particulièrement lorsque je m'approche d'un groupe où le populaire Perrine
est en train de raconter l'une de ses savoureuses histoires. Dès qu'il Quat'sous
m'aperçoit, il se tait, non par crainte de mes jugements de citadin, mais parce que je
n'ai rien à faire dans son monde.
Avant de m'intéresser en profondeur à ces manifestations d'ordre linguistique, je
"C'est comme ne manque pas de goûter le sel des histoires que me raconte Robin :
le sien de qua qu'son pére, i n'a eu un zieu d'caqué à la dgèr en tournant l'dos à
I 'en 'mL "
(C'est comme celui dont le père a eu un oeil de crevé à la guerre en tournant le
dos à l'ennemi.) (J'écris "Ore avec un é pour le "eu" ouvert de "beurre".) (C. Leray,
1995, p.53)
Ou bien : "Tout d'un coup, j'entends huché : "A scou, a scou". -Ma de qua ce
ti don ? Qui qui gna ti cor ? Qui c'est ti qui huche de méme ? -C'est ma, Jaosé,
j'ai cha dans la fosse à purin. -T'en na ti bé hao ? -Dika la ch'ville de pié. -Alors,
quèqu' t'attends pour sortir ? -J'peux pas, j'ai la tête en bas !"
(Tout à coup, j'entends crier : "Au secours, au secours ! -Mais qu'est-ce donc ?
Qu'y a-t-il encore ? Qui crie ainsi ? -C'est moi, José, je suis tombé dans la fosse à
purin. -En as-tu bien haut ? -Jusqu'à la cheville de pied. -Alors, qu'attends-tu pour
sortir ? -Je peux pas, j'ai la tête en bas.")
L'humour gallo est très particulier. Les gens rient rarement ; leurs visages
semblent ne rien exprimer ; pourtant des choses circulent souterrainement, difficiles
à saisir pour un non-initié.
Et je vois apparaître des verbes anciens : ouïr, choir, gréer : "Me v'là ben gréé o
ça." (équipé avec ça) ; se mourir : "Mathurin, i s'est mort, cez li, lundi, à midi."
Naturellement, on se moque aussi du parler des Bretons bretonnants. "Les Mao,
i n'parlent pas, i hachent la paille."
Bref, je me régale. Et je lis Rabelais avec beaucoup plus de complicité.
Je pénètre cette civilisation par un autre biais. Le père d'Henri G. m'apostrophe
un jour : "Dis-donc Bouèc, ta qui sais tout, tu m 'recopierais ben mon bail." En
cette occasion, j'apprends beaucoup de choses sur les us et coutumes du pays : le
bail trois-six-neuf, les élèves, les limites de propriétés, les talus mitoyens et les
baliveaux qui poussent dessus, les droits et devoirs de chacun, la surface en
journaux Gévezé, un journal = 50 ares) ... Bref, je m'insère de plus en plus dans
12 le milieu et je me sens de plus en plus accepté. Cependant, je dois me surveiller Cal
il m'arrive d'avoir brusquement envie de rire. La patronne du restaurant parle un
jour de pansement : "Pour le serrer, faut ligatter, ben ligatter." Surpris par la
formule, je ne peux réprimer totalement un sourire. La patronne s'en aperçoit et ne
m'adressera plus la parole pendant de longs mois.
Mieux encore, je m'inscris comme correspondant d'une société qui étudie le
folklore. Et cela me fait examiner de très près le genre de clôture, certaines
coutumes, les noms locaux des oiseaux : la queue de pelette (la bergeronnette), le
berruchot (le roitelet), la mézille (la mésange) et le cri du geai : cherruer dret, tout
à bia. (charriez droit, tout vers le centre) ; un autre cri d'oiseau : fermer les hecs,
pou du loup (fermez les clôtures, peur du loup) ; le cri de la corneille à l'approche
de la mort : "Que j 't'arrache, que j 't'arrache, le pet? (le poil) d'la tête ; le chant du
rossignol : Y avait une petite bonne femme dedans un bois ; elle avait les ch'veux si
longs, si longs, je pris mes grands cisiao et j coupis si court, si court, si
court."
Je n'en finis pas de me régaler. Les proverbes sont curieux : "Marchandise
blâmée, on la voudrait dans sa chemise." on tombe en Quand le désir vient,
Quand vous remerciez quelqu'un qui vous a aidé : émouvette. "Ce n'est rien, je suis
peut-être moi-même à la porte d'un grand service." Mais c'est l'emploi constant du
passé simple qui me surprend le plus. H finit différemment suivant les villages. À
Gebze (Gévezé), tout est en "i" "Je courts, je sautis et je tombis." À Romille, à
huit kilomètres : "Je couras, je sautas et je chas dans la ra." (Je tombai dans le
sillon.). Dans ce pays argileux, on peut trouver de l'eau partout, aussi l'habitat est-il
très dispersé. Le patois roman est en gros le même pour tout l'Ouest, mais il y a
beaucoup de variantes locales. Comme il n'y a pas beaucoup d'échanges, ce parler se
développe un peu en circuit fermé. C'est sans doute pour cette raison que, dans des
communes très voisines, les vocables sont différents. Une brouette, c'est ici une
berouette ; plus loin, une boutsoule, plus loin un camion. De la même façon, pour
parler de l'eau, on dit : de I 'iao, de lève (évier), de l'algue (Aigues-Mortes). Et le
cheval, c'est le ch'va, le choual, le chabaoual, le joual au Québec. Cela n'évolue
pas très vite : le pré est encore au féminin. On dit : la prée (voir "la verd prée" de
Ronsard).
Sur le plan du travail physique, les Gallos sont très courageux. Mais pour le
reste, ils ne se compliquent pas trop l'existence. Pour beaucoup de choses, ils
disent : "O la è ben d'même." (C'est bien comme ça.). Pourquoi se fatiguer quand
ça n'en vaut pas la peine ? Aussi, alors que le français courant a fait une inversion
(une métathèse), on en reste en patois aux habitudes anciennes. Par exemple,
"premier", "Grégoire" "Préochat", "Bretel" continuent de se dire : "ermië,
Gueurgouère, Pêriochat, Bërtel." Aucune raison de faire l'effort de changer
C'est bien cela qui me suffoque, cette puisqu'on ?comprend ben tout d'même.
survivance du passé dans la vie d'aujourd'hui. On continue à fleurir les filles ; la
coutume veut que les parents d'une fille qui vient d'avoir ses vingt ans offrent un
aussi, j'ai repas à tous les gars du village du même âge ; ce sont ses conscrits. Moi
vingt ans "Mais ta, t'étions pas d'ici, t'è ren qu'un hors-venu." Sur le plan des
plaisirs, on n'évolue guère. Au bal, les musiciens du cru jouent des quantités de
danses villageoises. Les pas sont très simples. À un moment donné, l'accordéoniste
crie : Balancez !, le couple se défait, le gars accroche le bras gauche de sa cavalière,
ils tournent un coup, et puis, on passe au bras droit, on tourne dans l'autre sens et
on se remet en place pour la suite. Mais pas question de rire et encore moins de faire
13 sérieux, droit et digne. le fou ; cela ne se fait pas. On doit rester comme il faut,
Autrement, que dirait le monde ?
D'ailleurs, on ne se met jamais en colère, tout au moins en apparence ; on
de se fatiguer semble toujours rester au niveau de la calme plaisanterie. À qui faire
pour se fâcher ? Quand on a du mal à dire de quelqu'un, c'est-ti pas plus facile de
là, un bon coup de langue... "On lui passe la main dans l'dos donner par-ci, par
par devant et on lui crache à la figure par derrière." Les choses ne sont jamais
clairement dites, il ne faut jamais s'engager. Par exemple, pour qualifier la
"Pour dire qu'ya &la poume, n'a point production de pommes à cidre de l'année :
Ça sent le p'têt d'poume. Mais pour dire qu'ya point d'poume, ya d'la poume."
ben qu'oui, p 'têt ben qu 'non des Normands qui ne sont d'ailleurs pas très éloignés.
C'est surtout dans les sobriquets attribués aux habitants des villages voisins que
je ressens encore mieux la présence du passé. Chaque paroisse a le sien. Il y a les
"Mangeoux d'bouillie" de Gévezé, les "Chats" de Langan, les "Crapauds" de
Parthenay, les "Chouans" de La Mézière, les "Orgueilleux" de Melesse, les
(Les culs fouettés) de Saint-"Ecorçous d'chivao" de Romillé, les "Tchus fouettë"
Gilles. Ces expressions sont sans doute l'écho tardif de rivalités entre
agglomérations voisines qui datent peut-être du Moyen-Âge et qui survivent ainsi.
Ce monde que je découvre et qui n'en finit pas de m'étonner me rend plus
respectueux de mes petits qui appartiennent à cette civilisation, alors que j'en suis
exclu.
Peu à peu, avec le temps, je me rends compte qu'il y a un code de bonne
conduite à observer. J'ai d'autant plus de mal à le repérer que personne ne saurait se
mêler de me l'apprendre. Heureusement, quoique aussi jeune que moi, Robin a un
peu plus d'expérience. Il me recommande de ne pas siffler dans la rue, ni de
participer aux conversations dans le restaurant. Je fais de mon mieux pour essayer de
me fondre dans cette normalité-là.
Mais je ne peux tout prévoir. Alors que, dans la presque totalité des classes, les
rubriques : éducation physique, chant, dessin qui figurent sur l'emploi du temps
sont transmutées en dictées-problèmes, j'essaie, pour ressentir un peu de plaisir,
d'assurer au mieux ces enseignements. Cependant, sur le plan du chant scolaire, je
suis totalement démuni. Je ne peux que me rabattre sur les chants traditionnels " Au
clair de la lune," "Il était un petit navire", "J'ai du bon tabac"...
Un matin, je demande : "Pourquoi, Francis G. n'est-il pas là ? -Il est parti à
l'école libre. -Ah 1 pourquoi ? -Parce qu'ici, on chante des chansons malpolies."
Je comprends au bout d'un certain temps qu'il s'agit du Roi Dagobert qui avait mis
sa culotte à l'envers. On a dit : culotte / Les bras m'en tombent. Je me sens en butte
à un danger que je ne saurai jamais cerner. D'autant plus que je viens d'un quartier
de cheminots où chacun vit comme il veut, à toute heure du jour ou de la nuit, sans
jamais avoir de compte à rendre à personne. Mon copain qui vient du pays de
Redon, pays encore plus serré que celui-ci, n'a jamais pu se résoudre à dire "cul-de-
sac" pour "impasse". Lui, il ne court aucun danger.
La mainmise de l'Église sur la population est considérable. Tout dépend de la
place qu'occupe l'homme dans le ménage. Si c'est lui le maître, les garçons vont à
notre école. Mais presque toujours, les filles vont à l'école privée. Aussi la classe
unique de l'école publique des filles n'a que quinze élèves, alors qu'il y en a cent-
vingt en face! Ceci parce que les enfants de l'Assistance fréquentent
obligatoirement l'école publique. Il y a aussi les filles des deux facteurs,
fonctionnaires, et celles de quelques rares familles rebelles à l'autorité de l'Église.
14 Cependant, si nous avons encore tant de garçons à notre école, c'est aussi parce que,
comme presque partout, d'ailleurs, le secrétaire de mairie a toujours été l'instituteur.
Et c'est évidemment Robin qui remplace à ce poste de responsabilité le collègue
prisonnier.
Bien que totalement insouciant et inconscient des atmosphères, il m'arrive
quelquefois de percevoir une hostilité à mon égard. Pourtant, je suis innocent
comme le petit veau qui vient de naître. Mais je me rends un peu compte que,
malgré moi, je suis un représentant de l'ennemi.
Cependant, cela disparaît progressivement à partir du moment où se crée une
équipe de football. J'ai alors beaucoup l'occasion de me distinguer car, dans
l'équipe composée de bric et de broc, nous ne sommes que deux vrais footballeurs.
Et comme je suis le gardien de but, j'ai énormément d'occasions d'apprendre mon
métier en subissant tout au long des parties les assauts des avants adverses. C'est
ainsi que, lors de l'un de mes meilleurs matches, j'encaisse dix buts. Le seul
moment de la partie où mes coéquipiers avaient franchi la ligne du milieu du
terrain, c'était à la mi-temps Tout cela fait que je suis de mieux en mieux accepté
parce qu'en football, je suis le représentant de la commune. Et dans l'euphorie de
quelques rares victoires, certains commerçants vont même jusqu'à me parler,
mauvais presque normalement. Qui sait ? après tout, il n'est peut-être pas si que ça.
La lecture musicale
Cependant, le reste de la semaine, je deviens de plus en plus seul parce que
Robin se met à fréquenter la fille du docteur. Alors, pour meubler mes longues
heures de loisir, je me mets à la musique. Dans ce domaine, je ne pars pas
totalement de zéro, car je jouais du bugle dans la fanfare de l'École Normale. Mais
je n'ai aucune envie de reprendre cet instrument qui n'est d'ailleurs intéressant que
dans un ensemble. Cependant, un jour, à la bibliothèque pédagogique de la
circonscription, je découvre un livret qui traite du pipeau. Une institutrice, Lina
Roth, s'est mis en tête d'introduire la pratique d'un instrument à l'école. C'est une
idée absolument insolite. Cela ne s'est jamais fait. Elle commence par la fabrication
d'un pipeau en bambou, puis découvre soudain la possibilité de le réaliser en
celluloTd. C'est ainsi que j'en acquiers un. Je ne suis pas d'un naturel très
courageux, mais il n'y a que six trous à boucher. Je devrais peut-être y parvenir.
C'est ce qui se produit ; je goûte vraiment cette fois au plaisir de la musique. Je
joue quelques petites mélodies du livret, l'air de chasse de Méhul et celui de
Mondoville... Mais lorsque j'aborde Les Moissonneurs de Haydn, je suffoque
presque de bonheur. Cette musique me ravit. En fait, je n'en ai jamais entendu de
semblable. Et, pourtant, depuis trois années, nous avions la radio à la maison. Mais
il ne s'y donnait jamais rien de tel. Je n'en reviens pas que, moi, je sois capable de
réussir à produire des mélodies qui ressemblent à des mélodies. Et puis, je m'achète
une flûte douce. Là, c'est le bonheur total f J'y passe toutes mes soirées en me
régalant des extraits de Haydn, de Couperin, de Rameau... et même de Mozart. (Et
j'apprendrai beaucoup plus tard que, sans m'en apercevoir, je charmais en même
temps certaines oreilles du voisinage !) Je ne songe nullement à me perfectionner
pour produire des choses présentables. Non, je travaille uniquement pour moi, pour
mon total plaisir. Je me plonge tout entier dans la joie de la musique.
En changeant d'instrument, je m'aperçois que j'accède à des sensations que je
n'aurais pu soupçonner. En effet, la flûte apporte quelque chose de plus : c'est peut-
être le même air, mais ce n'est pas la même chanson. Le pipeau se contente du
15 minimum - cependant, pour le débutant, c'est déjà un miracle - mais la flûte ajoute
une couleur, due sans doute à ces harmoniques dont j'avais entendu parler sans
jamais comprendre de quoi il retournait. Intrigué par cette nouvelle dimension, je
m'intéresse à d'autres instruments ; je loue un saxo-alto ; on me prête une guitare,
une clarinette et même un violon. La guitare ne me convient pas : non seulement,
elle fait mal au bout des doigts, mais il faut aussi se préoccuper de l'accorder, ce
dont je suis absolument incapable. J'abandonne presque immédiatement le violon.
Avec moi, il souffre trop ; il est à la torture : ce ne sont que gémissements, cris de
douleur, entrailles arrachées. Incapable d'en supporter davantage, je rends l'engin à
sa propriétaire. Si la flûte enjolive les mélodies, le saxo et la clarinette m'apportent
autre chose : la possibilité d'en tirer des sons graves. Aussi, je passe des heures à
produire des sons amples, pleins, puissants, caverneux même. Ils me comblent
jusqu'aux entrailles au lieu de rester à la surface.
Je n'en reviens pas de disposer de ce magique pouvoir d'émission, alors qu'avec
ma voix haut perchée, je me croyais totalement incapable de naviguer dans ce
tréfonds de la musique. Avec mes nouveaux instruments, je ne me soucie guère de
jouer des airs connus. En cette occurrence, ce n'est nullement cela qui m'intéresse.
D'ailleurs, pour produire quelque chose de vraiment valable, même à mes yeux, il
me faudrait travailler, faire des exercices. Et ce n'est pas du tout dans mes cordes. Je
ne me préoccupe que du matériau sonore brut et non de l'expression d'un sentiment,
d'une pensée. Ce ne sont que de jolis diamants, si beaux en leur totale natureté que
je ne me lasse pas de les faire rouler sous mes doigts. Bref, comme avec les lettres,
j'en reste à la délectation extrême de belles pierres sonores sans me soucier d'en faire
un mur.
Cependant, cette incursion dans de nouveaux instruments me fait comprendre
l'austère nécessité de leur apprentissage. Et j'en admire davantage les solistes. Mais
comment peut-on accepter de se soumettre à l'obligation d'un tel travail ? Pourtant,
je m'y mets bien, moi, à la rude tâche des six trous à boucher. C'est peut-être ça : il
se peut que ces solistes y trouvent une suffisante intensité de plaisir personnel pour
ne pas se trouver rebutés par l'effort à accomplir. Pour ma part, ces minuscules
premières miettes d'apprentissage m'ont déjà apporté beaucoup puisque, si peu que
ce soit, j'ai été de la partie. Et, faute de ne jamais pouvoir jouir totalement de la
musique au premier degré de producteur de sons, je m'en trouverai mieux équipé
pour le faire au second degré de consommateur.
Comme je suis atteint de la maladie enseignante, je fais profiter les enfants de
mes nouvelles découvertes avec les grandes filles et les grands garçons de l'école
publique qui habitent le bourg et reviennent à l'école, le soir, après leur goûter. Ce
sont d'ailleurs plus des copains que des élèves car j'ai à peine quelques années de
plus qu'eux. Comme je suis la grande vedette de la petite équipe de football, ils
sont prêts à me suivre partout. Et même dans l'apprentissage du pipeau. Avec lui,
c'est très intéressant parce qu'on obtient très vite des résultats. Dès qu'on devient
capable de boucher les deux trous du haut, on peut accéder au début de plusieurs
chansons populaires ; en gros, les seules auxquelles on puisse avoir accès en ces
"Au clair de la lune" (2,2,2,1,0,1- 2,0,1,1,2), temps d'insularité culturelle :
Et dès qu'on passe à "Frère Jacques", "J'ai du bon tabac", "Le Roi Dagobert"...
trois doigts, le répertoire s'en trouve immédiatement agrandi. Le vrai critère du
Je n'aborde un peu la théorie que lorsqu'elle se trouve succès, c'est La Paimpolaise.
nécessaire. Et comme mes apprentis musiciens veulent progresser, ils l'acceptent
très volontiers. L'un d'eux deviendra même pen sonnera joueur de bombarde-chef
16 dans un bagad.
Cependant, sans le savoir, cette aventure musicale m'enrichit également sur le
plan de la pédagogie qui continue à me passionner. Et là, je saisis un élément
fondamental auquel je ne prends pas garde sur le moment, mais qui m'aidera
beaucoup par la suite. Au pipeau, à la flûte, au saxo, je sais produire le ré, le fa el
même le fa dièse ou le si bémol qui figurent sur la portée ; bref, je sais produire un
son à partir d'un signe. Je sais donc lire la musique ?
Non, je sais la déchiffrer : je sais entasser les pierres, mais cela ne suffit pas pour
construire un mur. C'est le ciment qui manque. Cependant, à force de répétitions
laborieuses, je parviens parfois à produire une mélodie à peu près acceptable. Mais,
là encore, bien que de nature rebelle, j'obéis à Lina Roth, j'accepte qu'elle guide
mes pas parce que je sais qu'au bout je vais déboucher sur un certain plaisir.
Néanmoins, je veux très vite voler de mes propres ailes en explorant d'autres
musiques.
"Mon esprit impatient de toute espèce de joug ne peut s'asservir à la loi du
moment. ll veut marcher à son heure, il ne peut se soumettre à celle d'autrui." (J.J.
Rousseau - Les Confessions).
J'achète un recueil de chansons d'Europe. Et je me mets à les déchiffrer
laborieusement, les unes après les autres. Mais, peu à peu, je tâtonne de moins en
moins pour boucher correctement les trous. Aussi, un jour béni, à la suite de
l'émission assez rapide des cinq premières notes d'une chanson, je m'aperçois avec
ravissement que je la connais déjà. Aussitôt, le rythme se précipite et mes doigts se
posent automatiquement là où il faut parce que ma pensée sait à peu près
intuitivement d'avance où il faut aller. Ce ne sont plus des pierres que j'aligne,
mais un mur qui se construit. Et le ciment, c'est la pensée musicale qui les relie.
Elle est totalement en avance sur les sons que, successivement, je produis. Je
découvre alors que les notes n'ont aucun statut particulier. À la limite, elles ne sont
valables que dans un ensemble, lorsqu'elles se trouvent mises en relation entre elles.
Ça alors, c'est une découverte ! Je m'empresse de la confirmer en prenant la Clé des
chants, un répertoire des chansons qui ont fleuri lors du bouleversement culturel du
Front Populaire. Le temps qui se situe entre ma perception du signe et la réaction de
mes doigts se réduit de plus en plus. Je ne déchiffre plus, je lis, c'est-à-dire que je
cours après la pensée. Et, à force, mes doigts se mettent automatiquement en place,
exactement là où il faut. Oui mais, lire ce que l'on connaît déjà, n'est-ce pas
stupide ? Mais, pis encore, relire sans cesse la même phrase, ça confine à la folie.
Qu'est-ce que j'ai à y gagner, qu'est-ce qui me fait polisser sans cesse mon ouvrage
et le repolisser ? Rien, évidemment, puisque j'ai déjà pu vérifier ce que cela va
donner. Oui mais, en cette occurrence, je jouis du pouvoir que je possède sur la
matière. J'en suis le maître. Je suis un peu comme le bébé qui, ayant découvert la
possibilité de produire des sons avec sa bouche, se lance dans une lallation
interminable, saisissante pour qui l'écoute. Heureusement, personne n'est là pour
me dire : "Arrête, tu me casses les oreilles avec tes rengaines. Ça ne te fatigue pas
de répéter toujours la même chose ?" solitaire et tout Mais comme je suis seul,
esseulé, je m'en fourre jusque-là. J'éprouve vraiment trop de plaisir pour ne pas
m'en priver. Et, d'ailleurs, qui cela pourrait-il gêner ?
J'en suis arrivé au stade réflexe, le cerveau intervenant de moins en moins pour
laisser la place à la moelle épinière. Mes doigts prennent l'habitude d'intervenir de
plus en plus automatiquement les uns à la suite des autres sans que j'ai à me soucier
de les commander. Et avec l'accroissement de mon habileté, la succession plus
17 rapide des sons fait émerger de plus en plus nettement la pensée qui aide en retour à
la saisie de plus en plus rapide et juste des signes déclencheurs, de mieux en mieux
pressentis.
Il y a une relation dialectique entre eux. Lire et jouer de la musique, c'est relier
continuellement le sens et le signe.
Cependant, je suis trop englué dans mes balbutiements pédagogiques et mes
difficultés d'enseignement de la lecture pour penser que cela pourrait aussi concerner
les lettres et les mots dans une phrase. Pourtant, quel progrès cela m'aurait permis !
Mais je suis encore trop conditionné : la musique, cela fait partie de la distraction,
de la détente. "Qu'est-ce qu'une expérience dans le domaine du divertissement
le pourrait avoir à faire avec le travail sérieux ? "Heureusement", comme tout
monde, je sais bien séparer les choses. Il faut être responsable : d'un côté, il y a le
travail, de l'autre le plaisir. Il ne faut pas mélanger les deux.
L'école et la guerre
Ainsi, je vais mon petit bonhomme de chemin. Pourtant, c'est la guerre. Notre
commune en est peu affectée. Dans ce pays gallo, très décontracté et loin de tout,
pas question de résistance ; alors que tous mes anciens condisciples de l'École
Primaire Supérieure de Lamballe (Côtes-du-Nord) s'y sont engagés à fond, jusqu'au
prix d'en mourir. Ce n'est pas dans le tempérament des gens d'ici d'aller au-devant
des complications. Cependant, lorsque cela devient nécessaire, ils savent faire face.
C'est ainsi que, lors de la chute d'un avion, ils s'organisent pour récupérer un
parachutiste américain et le soustraire aux Allemands. Et comme ils sont plutôt du
genre taiseux, le secret est bien gardé.
La résistance se concentre essentiellement sur Rennes, principalement au niveau
des cheminots communistes. Et, par la suite, j'apprendrai que beaucoup de
nouvelles rues de mon ancien quartier qui s'est développé portent le nom d'anciens
camarades de mon école primaire devenus en masse cheminots... et morts au combat
ou en déportation.
Malgré l'afflux de réfugiés, je ne sais rien de ce qui se passe à Rennes. Parmi
eux, un jeune homme est devenu la coqueluche de la commune, à la suite de ses
prestations théâtrales, dans les pièces du patronage. C'est vrai qu'il est
sympathique. Comme il semble s'ennuyer, je lui prête quelques bouquins. Un
dimanche matin, peu de jours avant le débarquement, il me tient la jambe pendant
de longues heures pour me dire à quel point il serait heureux de rentrer dans la
résistance. Il me raconte qu'il a erré des jours et des jours dans la forêt de Rennes
pour essayer de trouver un contact. Et il me paraît si enthousiaste que je lui livrerais
bien des renseignements si j'en possédais. Mais je ne sais absolument rien.
Cependant, peu de jours après la Libération, il est abattu dans un bistrot. Sommé de
se rendre, il a voulu dégainer son revolver, mais il n'en a pas eu le temps. Tout le
pays est suffoqué de cet événement. C'était un milicien ! Et les gendarmes ont
trouvé chez lui une liste de dix personnes qu'il avait l'intention de descendre. Elles
lui étaient pourtant favorables.
Mis à part cet événement, la guerre n'a que peu affecté la commune en quatre
années. Au niveau de l'école, elle n'a eu droit qu'à deux ou trois déménagements de
la classe des filles. À noter également l'afflux d'enfants réfugiés rennais qui fuyaient
les bombardements de leur ville et qui étaient si différents de mes petits paysans.
Toutefois, un jour, il s'est produit un événement très fort. En revenant d'une
mission sur Rennes, l'escadre de bombardiers alliés se trouve prise à partie par les
18 avions de chasse allemands. Cela se passe au-dessus de notre village et dans ses
environs. Pendant la bataille, la responsabilité que je ressens vis-à-vis de mes élèves
m'incite à paraître serein pour qu'ils ne paniquent pas. Mais je m'inquiète à tort :
eux, si placides, si calmes, si indifférents à toute chose sont très excités ; ils rient,
ils dessinent des parachutes, alors qu'on ne voit rien. Seuls n'existent pour nos sens
que le formidable ronflement des bombardiers qui remplit tout l'air, le miaulement
des avions de chasse qui piquent et se redressent et le crépitement des mitrailleuses.
Les enfants n'ont aucune conscience du danger. La nouveauté et l'intensité de cet
événement hors-norme les propulsent hors d'eux-mêmes.
j'aperçois la famille Guérin qui assiste benoîtement au spectacle, Par la fenêtre,
Soudain, je la vois peureusement refluer. Je ne peux m'empêcher de descendre dans
pour m'informer de ce qui se passe : touché par les tirs, un immense la cour
bombardier se dirige droit sur nous. Alors, dans cette circonstance extrême, sans
doute imprégné de récits héreques, et n'ayant d'ailleurs aucune autre possibilité, je
remonte dans la classe pour, au moins, mourir bravement à mon poste. Mais je vois
les Guérin revenir à nouveau au bord de la route. Je ressors dans la cour et je
m'aperçois que l'avion a pris un virage pour aller s'écraser à trois kilomètres de là.
Bouleversé par l'événement, je remonte en classe où, pour la première fois,
j'enguirlanderais bien copieusement les enfants qui continuent à s'amuser, alors
qu'on a frôlé la catastrophe. Peu à peu, le calme revient. Nous reprenons le travail.
de leur réaction... et de la mienne. Et moi, je reste tout ébaubi
19 Chapitre III
Un Directeur
Rentrée 1945. Les prisonniers de guerre sont revenus. Robin est nommé sur un
poste d'instituteur-secrétaire de mairie dans te nord du département et moi, sur un
poste de CP-CEI-CE2, à Orgères, à 14 kilomètres au sud de Rennes.
Je perds mon copain mais, en échange, je me trouve gratifié d'un vrai directeur.
On a dû estimer quelque part qu'il était temps que je sois pris en mains. Ce qui m'a
donné droit à ce qui se fait de mieux sur le marché. Comme il est très ancien dans
ce poste, et, évidemment, également secrétaire de mairie, c'est un vrai tyranneau de
village. Il est corpulent, pourpre, apoplectique. Il pique souvent des colères,
n'hésitant jamais à donner des tournées à certains de ses élèves, principalement à
deux frères de l'Assistance Publique que cela ne semble pas perturber outre mesure ;
ce qui augmente la rage de leur maître.
J'hérite d'une situation vraiment particulière, quoique assez répandue. Comme
les petits n'occupent pas beaucoup de volume, on les parque dans un réduit avec le
sous-maître. - C'est le nom que l'on me donnait parfois à Gévezé. Puisqu'on disait
cela dans l'autre siècle, pourquoi aurait-on dû changer l'appellation ? - Ma classe est
contigu à celle des grands, elle mesure environ quatre mètres sur six mètres. Et
dans ces 25 m2, on a réussi à installer à se toucher sept tables à cinq places pour y
asseoir mes trois douzaines d'élèves. Si on en avait ajouté une huitième, je n'aurais
plus eu de place pour évoluer devant le tableau, également très étroit. Comme le
collègue hurle sur ses élèves à longueur de journée et que la cloison qui sépare nos
deux classes est mince, je suis obligé de forcer ma voix pour me faire entendre. Ce
qui me vaudra, en cours d'année, deux laryngites qui m'obligeront à abandonner un
temps la place. Je découvre alors que, lorsque je ne travaille pas, mes
étourdissements et maux de tête quotidiens disparaissent complètement. Serais-je
allergique au travail ? En reprenant la classe, mes malaises reviennent.
Heureusement, je parviens à comprendre qu'à cause de mon mètre quatre-vingts,
lorsque je suis devant le tableau, ma tête avoisine de trop près le tuyau de poêle à
bois qui chauffe la grande classe et traverse obliquement la nôtre afm d'évacuer la
fumée à l'extérieur. Il me suffit alors, lorsque j'écris à la verticale du tuyau,
d'incliner suffisamment la tête sur le côté pour rester en bonne santé. Malgré mes
trois douzaines de petits, je suis très bien dans cette classe. Comme j'ai maintenant
un peu de métier, l'apprentissage de la lecture marche d'entrée de jeu avec la
Méthode rose que j'ai pu imposer sans trop de difficulté parce que j'ai un peu de
bouteille. Cependant, je mesure immédiatement la chance que j'ai eue de ne pas
tomber dès le début de ma carrière sous la coupe du (d'un ?) directeur, car j'aurais
pu être définitivement conditionné par sa vision de la pédagogie.
L'Éducateur
La mienne continue d'ailleurs à évoluer : dès le deuxième jour de classe, le
patron me communique une revue qu'il vient de recevoir et qu'il n'a certainement
pas lue. Il s'agit du premier numéro d'après-guerre de L'Éducateur que Freinet a
envoyé un peu partout. Une fiche sur la maison lacustre m'enthousiasme
immédiatement : le dessin en est si clair qu'il n'est pas besoin d'un long texte pour
la faire apparaître immédiatement dans les esprits. Comme disait Napoléon : "Un
court croquis m'en dit plus long qu'un long rapport." Et ça, c'est nouveau dans
l'édition scolaire car les livres ne comportent guère d'illustrations. De riantes perspectives d'une accession plus facile à la connaissance s'ouvrent alors devant
moi.
Mais ce n'est là qu'un point de détail secondaire. En effet, je retrouve surtout le
fameux que j'avais pratiqué pendant trois années à la suite de la lecture texte de vie
d'un article, écrit sans doute par un crypto-freinétiste. Je continue alors, avec encore
plus de confiance, à pratiquer ce qui s'appelle maintenant le texte libre.
Une dernière phrase achève de me persuader que je viens de découvrir une
association de personnes qui me convient vraiment : "I/ n 'y aura pas de hiérarchie
entre nous. Quel que soit notre grade, nous serons tous à égalité ; nous serons des
chercheurs indépendants."
De plus, et peut-être principalement, le travail du deuil de mon père, tué trois
années plus tôt par une locomotive, se trouve alors rapidement achevé. Le travail du
deuil, c'est le réinvestissement. Ainsi, très vite, sans le savoir, je dois considérer
Freinet comme mon père de remplacement. Ce qui me donne encore plus d'équilibre
et de disponibilité psychologique pour le travail pédagogique.
Dans l'Éducateur, auquel je m'abonne immédiatement, il est question de travail
en groupe. Cela m'aide car je divise ma classe en quatre groupes de neuf élèves qui
déterminent eux-mêmes leur nom. Ils s'en trouvent fortement motivés. De plus,
avec ces tranquilles enfants du pays gallo, je n'ai aucun problème de discipline. Ce
qui n'est pas du goût de mon chef. Un jour, il rentre dans ma classe parce qu'en
s'approchant du fond de la sienne, il avait cru voir un peu trop bouger un petit CP.
Il me dit d'un ton autoritaire : "Ce petit salaud j'ai connu son frère ; dès le début,
il faut le coincer." Mais je me rebiffe, je crie : "Vous avez votre pédagogie, moi
j'ai la mienne ; elle ne vous regarde pas !"
En quoi je me trompe car le directeur a droit d'ingérence dans la classe de ses
subordonnés. D'ailleurs, à Gévezé, il y avait un judas dans la porte de
communication. Ainsi, le directeur pouvait surveiller ce qui se passait dans la classe
du sous-maître. Ici, c'est encore plus net parce qu'il s'agit d'une porte vitrée. Le
dirlo, si sûr de son bon droit, est complètement sidéré par ma réaction. J'ai déjà
cinq années de métier et je n'ai pas encore appris à obéir. Il reste un instant
immobile, puis retourne à son one man show. Cependant, si la porte vitrée lui
permet de voir ce qui se passe dans ma classe, je peux également voir ce qui se
passe dans la sienne. Un jour, en tant que notabilité du village, il s'en va à un
enterrement après m'avoir confié la surveillance de ses élèves. Pour les occuper, je
leur donne la petite dictée si chère à mon père, en leur disant qu'il n'y aura pas de
"0 faute" : "Un levraut, tapi sous un groseillier, bayait aux corneilles. Quelle
imbécillité ! " Je laisse volontairement le mot levraut au tableau. Quand le directeur
réapparaît dans la cour, je réintègre aussitôt ma classe en restant cependant un
instant derrière la porte vitrée pour guetter sa réaction. Elle ne tarde pas : interloqué,
il reste un moment figé sur le seuil, puis il court presque vers le dictionnaire pour
constater avec stupéfaction que je n'ai pas commis d'erreur. Tous les instituteurs de
ce temps ont fait de la préparation militaire supérieure. Et leur ouvrage de référence
était édité par la maison Berger-Levrault. D'ailleurs, les Thébault, Amuit, Pinault,
Primault, Thouault, Renault, Billault... ne manquent pas dans la population. C'est
pourquoi il est tombé en arrêt devant ce levraut qui le nargue. Comme la plupart de
ses collègues condamnés à la préparation au Certificat d'Études Primaires, il se fait
une gloire d'orthographe. Et, de plus, lors des réunions syndicales, il n'hésite
jamais à utiliser l'imparfait du subjonctif. Dès que je l'ai vu se pencher sur le
dictionnaire, je me suis retiré de la porte car c'eut été trop dur pour lui de percevoir
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