L'éducation africaine demain

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La présente étude rappelle le mode éducatif traditionnel qui a offert un humanisme basé sur la vie communautaire. Elle expose ensuite les données relatives à l'enseignement scolaire et post-scolaire, puissant facteur de transformation de la personnalité et de la société africaines. Enfin, sur la base de quelques principes d'action, elle propose les orientations d'un système éducatif, qui peut mieux préparer les Africains à s'adapter au milieu dans lequel ils sont appelés à vivre. Ces principes considèrent à la fois les particularités de l'éducation originelle de l'enseignement colonial et du système scolaire actuel.
Publié le : mercredi 1 septembre 2004
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EAN13 : 9782296366831
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L'éducation africaine demain: continuité ou rupture?

Etudes Africaines Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus
Samuel MA WETE, L'éducation pour la paix en Afrique subsaharienne,2004. Fatou Kiné CAMARA, Pouvoir et justice dans la tradition des peuples noirs, 2004. Tassé ABYE, Parcours d'Éthiopiens en France et aux ÉtatsUnis: de nouvelles formes de migrations, 2004. Marc RW ABAHUNGU, Au coeur des crises nationales au Rwanda et au Burundi, 2004. Emmanuel KWOFIE, Le français en Afrique, 2004. Alain NKOYOCK (Sous la direction de), Problématique de l'informatisation des processus électoraux en Afrique. Cas du Cameroun,2004. Auguste ILOKI, Le droit du divorce au Congo, 2004. Abraham Constant Ndinga Mbo, Pour une histoire du CongoBrazzaville, 2004. Mathurin C. HOUNGNIKPO, Des mots pour les maux de l'Afrique, 2004. Mathurin C. HOUNGNIKPO, L'illusion démocratique en Afrique, 2004. Magloire SOMÉ, La christianisation de l'Ouest-Volta: action missionnaire et réactions africaines, 1927-1960,2004. Aboubacar BARRY, Alliances peules en pays samo (Burkina Faso),2004. Régis GOUEMO, Le Congo-Brazzaville de l'état de postcolonial à l'état multinational, 2004. Timpoko KIENON-KABORE, La métallurgie ancienne du fer au Burkina Faso, 2003. Céline V ANDERMOTTE, Géopolitique de la vallée du Sénégal: les flots de la discorde, 2003 J.A. DIBAKANA MOUANDA, L'État face à la santé de la reproduction en Afrique noire: l'exemple du CongoBrazzaville, 2003 Samba DIOP, Epopées africaines, 2003. Niagalé BAGA YOKO-PENONE , Les politiques de sécurité française et américaine en Afrique subsaharienne: les

Timothée NGAKOUTOU

L'éducation africaine demain: continuité ou rupture?

Préface d'Antoine NDINGA DBA

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

@L'Harmattan,2004 ISBN: 2-7475-6784-2 EAN 9782747567848

Préface

La question de l'éducation a toujours été une préoccupation pour toutes les sociétés humaines car par l'éducation les anciens transmettent à leur progéniture, l'expérience qu'ils ont de la vie, leur vision du monde ainsi que les solutions élaborées par eux pour vivre en harmonie avec leur environnement sous toutes ses dimensions. L'éducation est aussi un moyen permettant à l'homme de comprendre le monde et de le transformer en vue du progrès dans tous les domaines de la société. Avant les invasions étrangères, les sociétés africaines avaient des systèmes éducatifs adaptés à leur milieu et à leurs aspirations. En effet, l'éducation avait pour but d'apprendre à vivre pour et dans la société, tout en sachant utiliser judicieusement les atouts de l'environnement physique et culturel. Soucieux de donner à sa réflexion des fondements solides, Timothée Ngakoutou a puisé dans les profondeurs du vécu des sociétés africaines, les spécificités originelles de l'Afrique en matière d'éducation afin de comprendre les perturbations inhérentes à la période coloniale et postcoloniale avant de proposer de nouvelles approches. Ces fondements, Timothée Ngakoutou les examine dans la première partie du livre en définissant le contexte culturel, politique, économique et social sans lequel il n y a point de système éducatif véritable ainsi que la nature de l'enfant et ses besoins, avant de mettre en évidence les interactions entre les différents facteurs, principalement entre l 'homme, la société et son environnement dans le domaine de l'éducation. L'éducation de l'enfant dans ses dimensions intellectuelle, morale et physique mobilise toutes les couches de la société: lafamille, les associations enfantines, les classes d'âge et tous les membres de la société. L 'œuvre réalisée à tous ces niveaux vise l'intégration de l'enfant dans le milieu et les aptitudes qu'il doit avoir pour apporter sa contribution à l'édification de la société. En effet, selon cette conception du système éducatif, l 'homme est au service de la société et celleci constitue le cadre idéal pour son épanouissement. Il faut tenir compte de cette évidence dans la définition des buts et du fonctionnement du système éducatif. C'est la condition sine qua non de l'intégration, de celui-ci du dans le processus de développement. L'enseignement scolaire à l'époque coloniale a introduit des perturbations dans le système éducatif originel à travers la christianisation,

les transformations économiques, les nouvelles relations familiales de type occidental, la socialisation urbaine dont le but est le déracinement de l'enfant et l'occidentalisation des contenus de l'enseignement. « Dans la mesure où les sociétés africaines furent perçues comme étant fondamentalement dépourvues de toute civilisation, de toute histoire, le système scolaire mis en place en vue de la situation de la culture du dominateur ignorant tout bonnement les cultures originelles, car toute culture nationale, toute histoire nationale est prise de conscience nationale, donc instrument ou arme de résistance à la colonisation et à l'exploitation coloniale. La négation des cultures originelles visait par conséquent à désarmer le colonisé, à lui ôter toute sorte de résistance. Les langues par exemple, véhicules des valeurs culturelles, furent interdites à l'école. L'enseignement colonial était volontairement un système de négation, de destruction des cultures et des institutions originelles », écrit Ngakoutou. L'Afrique post-coloniale n'a pas modifié fondamentalement cette situation. L'école fonctionnait comme un corps étranger dans la société qu'elle ignore. Le résultat est que l'enfant éduqué dans ces conditions est de plus en plus tourné vers les valeurs exogènes, arraché à sa culture et à son milieu, ce qui constitue un handicap pour la jeunesse appelée à participer au développement du Continent. L'Afrique renaissante doit disposer d'un système éducatif qui prenne en compte son identité et lui permette de s'ouvrir au reste du monde en sachant assimiler, avec discernement, les aspects positifs de la modernité et de la diversité culturelle ainsi que les valeurs de la démocratie et de la justice. « Les pays d'Afrique, dit Ngakoutou, doivent relever d'importants défis, à la fois pour penser les réformes nécessaires en vue d'adapter la formation aux nouveaux besoins, mobiliser les ressources financières nécessaires pour le fonctionnement de l'ensemble du système éducatif et pour disposer d'infrastructures en nombre et en qualité requis pour répondre à la demande sociale en matière d'éducation ». Des conférences panafricaines sont organisées pour supprimer les séquelles de l'école coloniale et « relever les défis de l'éducation en Afrique: des engagements aux actions ». Réduire de moitié la proportion de pauvres d'ici 2015 et promouvoir le développement durable ,. réaliser une éducation de base pour tous d'ici 2015. On prend conscience de la nécessité d'être africain subjectivement et objectivement. L'identité culturelle de l'Africain est remise à l 'honneur. L'Afrique doit se réconcilier avec elle-même afin d'être à même de profiter en toute connaissance de cause des apports culturels et technologiques extérieurs. Ngakoutou ne se contente pas de passer en revue les idées nouvelles ,. il veut s'en servir comme socle pour asseoir les propositions qu'il formule pour l'éducation de demain. «L'Afrique doit réhabiliter son système de valeur» dit-il. L'école étant l'un des éléments constitutifs de la société comme le veut la tradition africaine, l'auteur définit le cadre dans lequel le

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nouveau système éducatif doit s'intégrer avec ses dimensions politique, économique et socioculturelle. « Les sociétés africaines doivent être intégrées et stables mais conscientes de la nécessité du changement et dotées
d'un mécanisme leur permettant de s

y adapter.

Le problème

essentiel

est de

créer des conditions d'adaptabilité et d'ajustement, ce qui exige un processus d'éducation et de rééducation... » L'éducation doit garantir au moins quatre conditions, ajoute- t-il. D'abord une réhabilitation de la société et des attitudes sociétales positives à l'égard du développement économique et social. Ensuite, éviter l'analphabétisme de retour ou l'analphabétisme fonctionnel qui est inéluctable si le néo-alphabétisé ne pratique pas ses nouvelles aptitudes ou si celles-ci deviennent inutiles. Aider la communauté à jouir à bon escient et

utilement de ses temps de loisirs devrait être considéré comme un bienfait,
car l'absence ou la mauvaise utilisation des loisirs peut s'avérer coûteuse à l'individu et à la communauté, si elle engendre le crime ou d'autres types de comportements anti-sociaux. Enfin, veiller à ce que les membres de la communauté développent constamment leur savoir-faire en vue de se préparer aux différents changements. La société africaine de demain doit exalter les valeurs morales, garantir la liberté, la justice, le respect des droits de l 'homme, la démocratie, l'égalité de chance pour tous, sans distinction d'origine, de race, de classe, de croyance. Ngakoutou prend ici le contre-pied des valeurs de domination et d'aliénation véhiculées par l'école coloniale. La nouvelle école doit être celle qui forme l 'homme pour qu'il devienne un acteur de développement responsable et compétent. L'Afrique « pense de plus en plus que le premier facteur de développement est l 'homme. Un homme éduqué et formé, politiquement conscient des problèmes de son pays, techniquement valable, intervenant dans la production. Les objectifs visés désormais sont de se libérer de la domination étrangère et de l'aliénation culturelle, de produire pour atteindre l'autosuffisance et pour constituer les réserves. Dans ce cadre, l'école a un rôle très important à jouer, parce qu'il s'agit de mettre le facteur humain en mesure d'intervenir comme facteur efficace de développement ». Ngakoutou insiste sur la nécessité d'enraciner l'école dans son milieu, de créer des rapports étroits entre l'éducation et la société et démocratiser l'école. L'usage des langues africaines dans le système éducatif est l'un des facteurs permettant d'atteindre ces objectifs. Il est en effet aberrant de penser qu'on peut dispenser une éducation qui soit véritablement démocratique en maintenant l'usage des langues étrangères comme véhicules du système éducatif. Fort de ces développements, Ngakoutou propose une synthèse qui tient compte à la fois des avantages de l'éducation originelle, des erreurs de l'école coloniale et post-coloniale et constitue une œuvre originale, un outil de travail qui procurera aux spécialistes des sciences de l'éducation, un

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éclairage indispensable à la compréhension et à la pratique des questions de leur spécialité. Le livre de Ngakoutou est un ouvrage de référence qu'on peut placer sans hésitation parmi les grands travaux sur l'éducation en Afrique tels ceux de Moumouni et de Le Thàn KhôL Les problèmes de l'éducation ne sont pas perçus ici dans le cadre étroit du système éducatif. Ils sont présentés d'une manière globale et intégrée dans leur interaction avec la société et l'environnement politique, économique et culturel. Cet ouvrage, documenté et argumenté est un travail d'érudition sur les fondements sociologiques, psychologiques, historiques et philosophiques des sociétés africaines indispensables à l'édification d'un système éducatif viable et susceptible de contribuer au développement du continent. Le chercheur y trouvera des informations sur les différents aspects de l'éducation avant et après l'époque coloniale présentée avec beaucoup de rigueur et un esprit critique qui permettent d'en cerner les profondeurs. Le diagnostic des situations est posé avec tout le sérieux nécessaire, ce qui facilite la compréhension des propositions relatives à l'amélioration du système. Les pédagogues comprendront mieux les problèmes auxquels ils sont confrontés et la nécessité de participer au travail de rénovation proposé. L'auteur a fait preuve de beaucoup de courage et d'honnêteté intellectuels en abordant même des questions qui peuvent apparaître comme des absurdités aux yeux des intellectuels occidentalisés. Par exemple, les interdits imposés à la femme enceinte. Ces vérités méritaient d'être dites pour que les choix pour l'avenir soient faits sur des bases objectives et en connaissance de cause. Le style est caractérisé par de grands développements imposés par la complexité du sujet et le souci pédagogique qu'à l'auteur de donner une information plus large au lecteur sur les questions traitées. Les décideurs et les institutions spécialisées en matière d'éducation telles que l'UNESCO trouveront dans « L'Education en Afrique, hier, aujourd'hui et demain» une contribution indispensable à la compréhension des problèmes de l'éducation en Afrique et à la recherche des solutions escomptées au moment où les peuples africains s 'attèlent à mettre en œuvre les recommandations de la communauté internationale sur l'éducation pour tous et l'éradication de l'analphabétisme d'ici à 2015 en vue d'un développement stable et durable. Antoine NDINGA OBA Ancien ministre de l'Education nationale Ambassadeur Délégué permanent du Congo auprès de l'UNESCO Membre du Conseil Exécutif de l'UNESCO

Paris le 26 décembre 2003

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Introduction

L'éducation est une tâche de la plus haute importance. C'est une activité naturelle de toutes les sociétés humaines. C'est un processus qui permet l'intégration de l'individu à la collectivité au fur et à mesure qu'il se développe, en favorisant l'épanouissement de ses facultés, en influençant la manière dont il a choisi de les exercer dans un sens que l'on pense favorable à la survie et au bien être collectif du groupe au sein duquel il vit. L'humanité biologique a besoin d'une confirmation postérieure, une seconde naissance dans laquelle, grâce à l'effort de l'être humain et à sa relation avec d'autres humains, est confirmée définitivement la première naissance. Il faut naître pour devenir humain. La condition humaine est pour partie spontanéité naturelle et pour partie résolution artificielle: arriver à être tout à fait humain est toujours un art. L'homme naît inachevé, c'est« un jour de l'an prolongé» comme disait Nietzsche. Devenir homme, accomplir en soi l'humanité, entrer dans la vie, c'est actualiser la perfectibilité. La perfection future de l'adulte est en puissance dans l'imperfection de la naIssance. Le rejeton humain dépend entièrement de l'attention qu'on lui prête. Il paraît planifié pour rester immature et handicapé le plus longtemps possible. D'ailleurs les êtres humains restent, jusqu'à la fin de leurs jours, immatures, hésitants et défaillants, mais toujours, dans un sens juvénile, c'est-à-dire ouverts à de nouveaux savoirs. L'hypothèse de la néoténie évolutive implique une trame de relations indispensables avec d'autres humains. L'enfant passe par deux gestations. La première dans l'utérus maternel, selon des mécanismes biologiques, et la seconde dans la matrice sociale dans laquelle il est élevé, soumis à des limitations symboliques variées et aux usages rituels et techniques propres à sa culture. En effet, la possibilité d'être humain ne se réalise vraiment que par l'intermédiaire des autres, les semblables, c'est-à-dire ceux auxquels l'enfant s'efforcera de ressembler. La spécificité de la société humaine est que ses membres ne deviennent pas des modèles pour les plus jeunes de manière accidentelle, mais de façon intentionnelle. Les enfants sont conduits par leurs aînés à observer ce qu'ils font. Les adultes réclament l'attention de leurs petits, et mettent en scène devant eux les manières d'être de l'humanité pour qu'ils les apprennent. Les membres de la société humaine ne savent pas seulement ce qu'ils savent, ils perçoivent aussi l'ignorance de ceux qui ne savent pas encore ou

qui savent une chose de manière erronée et cherchent à la corriger. S'il n'y a pas évaluation de l'ignorance, il n'y a pas non plus d'effort pour enseigner. Pour rentabiliser de manière pédagogiquement stimulante ce que l'on sait, il faut aussi comprendre qu'un autre ne le sait pas, et décider qu'il est bon qu'il le sache. L'enseignement volontaire et délibéré n'a pas son origine dans la constatation que nous partageons un certain nombre de connaissances, mais dans l'évidence que certains de nos semblables ne les partagent pas encore. Par le moyen de processus éducatifs, le groupe social essaie de remédier comme disait Platon, à l'ignorance amnésique dans laquelle nous venons naturellement au monde. Là où il est acquis que tout le monde sait, ou que chacun finira bien par savoir ce qui lui convient, ou qu'il importe peu de savoir ou d'ignorer, il ne peut y avoir d'éducation, ni par conséquent véritablement d'humanité. Etre humain, c'est avoir la vocation de partager ce que l'on sait, en enseignant aux nouveaux venus dans le groupe ce qu'ils doivent connaître pour être acceptés par leur société. Enseigner, c'est toujours enseigner à celui qui ne sait pas. La survie biologique de l'individu justifie la cohésion familiale, mais c'est probablement la nécessité d'éduquer les enfants qui a encouragé les liens sociaux au-delà du noyau procréateur. Si la culture est ce que «l'homme ajoute à l'homme », l'éducation est la marque concrète de l'humain apposée là où ce dernier n'était que virtuel. L'enfant ne possède aucune personnalité propre que l'enseignement asservirait, il n'a que des dispositions génétiques. Fruit du hasard biologique, c'est par l'apprentissage que se forgera son identité personnelle unique. Le premier objectif de l'éducation consiste à nous rendre conscients de la réalité de nos semblables et à les considérer comme des sujets, comme des protagonistes de notre vie. C'est la base de la socialisation. La socialisation est le processus par lequel, la vie et l'activité humaines sont prises dans le réseau des interdépendances sociales. Au cours de ce processus, l'individu n'est pas simplement le lieu de réactions à des stimuli, mais un sujet qui accomplit une mise en forme de données de son expérience interne et externe. Par un mécanisme d'influence mutuelle entre l'individu et son milieu, la socialisation opère une intériorisation des normes et des valeurs, une continuité entre générations. La socialisation assure aux individus une appartenance sociale stable, en leur permettant de se situer dans les classements sociaux, et aboutit à une régulation des comportements telle qu'elle puisse faire l'économie de sanctions externes. L'apprentissage par la transmission volontaire de modèles, de techniques, de valeurs et de souvenirs est un processus récessif dans l'acquisition plénière de l'être humain. Pour être un hOITIme,l ne suffit pas i de naître, il faut aussi apprendre. La capacité d'apprendre, c'est un assemblage de mille questions et de quelques réponses. Les Grecs avaient fait une distinction entre éducation et instruction, car ils distinguaient la vie active que menaient les citoyens dans la Cité quand ils 10

se consacraient à la législation et au débat public, de la vie productive lot des laboureurs, artisans et autres esclaves. L'éducation était indispensable pour réussir dans la première, l'instruction était censée faciliter la seconde. D'une manière générale, l'éducation, orientée vers la formation de l'esprit et l'assimilation d'une culture respectueuse des valeurs morales, a toujours été plus estimée que l'instruction, qui pourvoit en savoir-faire technique ou en théories scientifiques. En réalité, séparer l'éducation de l'instruction est impossible, car on ne peut pas éduquer sans instruire et vice-versa. Comment transmettre des valeurs morales ou citoyennes sans recourir à une information historique, sans rendre compte des lois en vigueur et du système de gouvernement, sans parler d'autres cultures? .. Et comment peut-on transmettre à quelqu'un des connaissances scientifiques sans lui inculquer les valeurs morales ou citoyennes? Aujourd'hui, on suggère d'établir la distinction entre capacités fermées et capacités ouvertes. Les capacités fermées sont des savoir-faire utiles, souvent indispensables à la vie quotidienne qui peuvent être maîtrisées. Les capacités ouvertes en revanche, se maîtrisent graduellement et d'une certaine façon à l'infini. La faculté d'apprendre est sans doute la capacité ouverte par excellence. La capacité d'apprendre est une activité permanente de l'être humain, et l'important est d'enseigner à apprendre, parce que le propre de I'homme, c'est moins d'apprendre que d'apprendre d'autres hommes, d'être enseigné par eux. Le maître c'est le lien intersubjectif qu'on entretient avec d'autres consciences. Le premier objectif de l'éducation consiste à rendre les individus conscients de la réalité de leurs semblables. En Afrique originelle, l'éducation commence par une reconnaissance du nouveau-né cosmique et son incorporation dans le social. La reconnaissance se traduit par l'identification du nouveau-né. Quant à l'incorporation, elle s'exprime à travers le statut de personne que la société confère à l'enfant. Cette reconnaissance et cette incorporation permettent à la communauté de commencer une éducation chargée de transmettre des pratiques professionnelles, des traditions et des valeurs. Le processus éducatif n'avait nul besoin d'un cadre institutionnel propre. La communauté elle-même est l'école et tout le monde enseigne. Si rien de nouveau ne vient perturber la vie de la collectivité, vivre dans la communauté, c'est être confronté à un programlne d'apprentissage cohérent et conforme en tous points aux normes établies par la collectivité. Il n'y a que dans les sociétés qui parviennent à satisfaire elles-mêmes leurs besoins sans endommager leur environnement, où chacun a un rapport direct, clair, sans ambiguïté avec les problèmes fondamentaux de survie, et qu'aucun élément dissonant ne vient troubler, qui peuvent se permettre d'avoir des modalités non formelles que sont l'imitation et la communication de tabous et de mythes comme unique forme d'éducation.
Il

L'unique institution distincte, formelle, remplissant un but précis d'éducation, est l'initiation, au cours de laquelle, les membres anciens de la communauté, demandent la preuve que le jeune candidat à la condition d'adulte a fait siennes les compétences ancestrales et les doctrines originelles et a accepté la discipline imposée par les tabous de cette communauté, qu'il est prêt à jouir des libertés que confère l'âge adulte et à participer au fonctionnement de l'appareil socio-économique. Le système éducatif du type scolaire est introduit par la colonisation. C'est un système utilitaire. Avec quelques variantes, les principales puissances coloniales avaient en commun une conception d'une scolarisation limitée à leurs besoins immédiats, avec, pour mission explicite de former des commis, des auxiliaires, des agents subalternes de l'administration, du commerce, de l'enseignement. Avec les indépendances, les pays africains se sont lancés avec engouement dans la lutte contre l'ignorance. Mais très rapidement, ils ont constaté que les modèles étrangers n'étaient pas adaptés à leurs besoins et à leurs problèmes. Comme il ne peut être question pour eux de renoncer à une aspiration essentielle pour laquelle, tant de sacrifices sont consentis, une révision déchirante s'impose. L'Afrique est de ce fait, une des régions du monde, où les problèmes éducatifs se posent d'une manière dramatique et méritent une attention toute particulière. En effet, aux causes universellement reconnues de la crise de l'éducation, s'ajoutent des considérations historiques liées au passé colonial et singulièrement au fait que l'ascension à la souveraineté internationale commande aux pays africains, de recouvrer leur identité culturelle que différentes oppressions culturelles ont sapé, de redéfinir une personnalité propre, d'appréhender et de mettre au service de cette reconquête culturelle, tous les acquis de la révolution scientifique et technologique. A travers le flux et le reflux des modes éducatives, dans la kyrielle des réformes et innovations, c'est un constat d'échec qui est notable. Les conséquences d'un tel état de fait, conduisent à un diagnostic sans complaisance quant au présent. Nonobstant les investissements dont elles ont fait l' objet, les institutions éducatives n'ont que des résultats dérisoires par rapport à leur intention affichée de changement. Il en résulte un pronostic très pessimiste pour l'avenir, dans la mesure où les inéluctables changements sociaux n'auront pas été préparés et facilités en temps opportun, par un travail éducatif privilégiant l'évolution. Au cours de ces dernières années, les conceptions de l'éducation ont été considérablement remaniées. Ce sont tantôt des réflexions d'inspiration philosophique, tantôt des réflexions d'inspiration pratique, tantôt les conséquences de démarches plus explicitement politisées, qui ont conduit à des réorientations.
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Les champs actuels de l'éducation sont des sociétés en pleine mutation, caractérisées par l'effondrement des valeurs traditionnelles et les surprises de l'invention sociale. Il y a donc une dissociation très nette entre les modèles traditionnels tenaces et le vécu quotidien qu'il devient de plus en plus difficile de réduire à l'insignifiant, à l'accidentel ou à l'épiphénomène. Il faut noter aussi que la famille remplit de plus en plus malaisément la fonction éducative qui lui était traditionnellement assignée, et, de toute façon, son action propre et celle des autres instances éducatives sont rarement cohérentes entre elles. L'éducation doit désormais s'employer à préparer les hommes pour une société qui n'existe pas encore. Cela suppose une prise de position d'apparence paradoxale selon laquelle, donner libre cours à la créativité et à l'esprit d'invention, c'est agir dans l'intérêt véritable de la collectivité et qu'il faut en retour balayer tout ce qui est conformisme, autoritarisme et enseignement normalisé, centré sur les examens, dont on fait grand cas aujourd'hui. L'école est toujours une chose nécessaire, pourtant, son existence entraîne des différences de comportement: il y a ceux qui vont à l'école et il y a les autres; les premiers cherchant à se différencier du reste de la société par l'intermédiaire même de l'école. Si les pays africains n'envisagent pas de transformations profondes, leurs systèmes éducatifs, déjà caractérisés par des déséquilibres graves, ne seront pas en mesure de préparer les jeunes aux conditions d'existence du XXle siècle. Ils doivent envisager la transformation de leurs systèmes d'éducation dans le cadre d'une interdépendance dynamique. En effet, si les Etats africains renforcent leur cohésion dans l'approche des problèmes éducatifs, ils pourront mieux cerner les difficultés, et profiter des fruits d'innovations heureuses dont les résultats devraient être connus de la communauté africaine et d'autres régions du monde. Les Etats africains, dans la mesure où ils pourront échapper à l'adoption pure et simple des modèles éducatifs importés, auront toutes les possibilités d'adopter des systèllles éducatifs intégrant, à la fois les apports de la tradition et les résultats les plus récents des sciences et de la technologie éducatives. L'éducation africaine de demain doit être pensée en fonction des problèmes qui se posent à l'Afrique en transition et en devenir. Ce sont ces problèmes qui doivent commander les structures, les programmes et les méthodes. Il faudrait partir d'une vision globale de l'individu en formation, sans considération d'âge ou de vocation, suivre son cheminement à travers les étapes d'un véritable continuum. L'éducation africaine, comme toute éducation, a pour but de comprendre le milieu de vie pour mieux l'influencer, ce qui implique une continuité dans l'espace. L'enfant, l'adolescent et l'adulte mènent une vie qui présente des aspects multiples mais inséparables. Leurs statuts et les rôles qui s'y rattachent ne se succèdent pas, ils coexistent à chaque instant.
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Pour prendre en compte l'individu dans sa globalité et son unité, l'éducation doit s'ouvrir à tous les aspects de la vie, faire tomber les frontières entre les disciplines. L'individu est global, le biologique et le psychique, le corps et l'esprit ne sont pas séparés, ils sont indissociablement liés, d'où la nécessité de ne pas séparer les activités artistiques et corporelles de la formation intellectuelle. Les phénomènes du monde naturel, social, spirituel ont eux-mêmes un caractère global, il est donc impensable de compartimenter l'enseignement en disciplines cloisonnées, au point de ne jamais mettre les élèves en situation de recomposer les éléments constitutifs d'un même phénomène. S'il est vrai que chaque discipline a ses méthodes propres et permet l'apprentissage de certaines aptitudes spécifiques, une formation dans l'optique globale de l'esprit, commande que soient rapprochées et comparées ces méthodes. Dans la mesure où l'éducation doit être globale, totale, afin de former des individus aptes à déchiffrer et à décoder leur milieu de vie, elle doit nécessairement assurer une liaison entre tous les éléments constitutifs de tout ce que ces individus doivent apprendre. Autant de raisons qui militent en faveur de la continuité de l'éducation dans l'espace, basée d'une part, sur le décloisonnement des formations et la disparition de toute hiérarchisation, entre les différents modes d'enseignement et entre le développement intellectuel et physique, et d'autre part, sur l'ouverture systématique de l'école sur tous les aspects de la vie. Le milieu de vie, le monde change constamment et de plus en plus vite. Par ailleurs, l'être humain au cours de sa vie change lui-même profondément et, avec lui, ses relations avec le milieu et ses besoins, d'où la nécessité que l'éducation se poursuive tout au long de la vie. L'Afrique originelle avait compris l'importance de ce principe qui guidait toute l'éducation. Il était établi l'équation, éducation = vie et réciproquement. Le système éducatif a donc pour mission d'aider chacun à une constante mise àjour, et ceci tout au long de la vie, dans les différents rôles que comportent ses statuts d'enfant, d'adolescent, d'adulte et de personne âgée, statuts qu'il vit successivement mais en continuité les uns avec les autres, en interaction des uns sur les autres. Mais pour que l'éducation dans une optique formelle se poursuive sans trop de difficultés tout au long de la vie, encore faut-il que les structures soient elles-mêmes marquées par la continuité, continuité qui cependant ne signifie pas identité. Il est nécessaire que le système propose de façon permanente, une grande variété de formules suffisamment souples pour répondre en temps utile aux besoins spécifiques de chacun. Cela implique d'une part, que le développement de l'éducation des adultes permette à l'éducation des jeunes de ne pas se donner pour objectif, de tout apprendre et de former une fois pour toute, d'autre part, que la transformation des étapes scolaires, reçoive précisément pour mission de rendre les personnes capables et désireuses de poursuivre leur éducation, à travers toute leur vie d'adulte. L'éducation, en tant que processus de socialisation, reflète toutes les valeurs que chaque société veut inculquer au sujet à éduquer. Le problème 14

pour l'Afrique est d~ revaloriser sa propre culture et, en même temps, de l'intégrer à la pensée moderne, car si elle veut se développer, il lui faut s'ouvrir à la culture scientifique moderne. L'Africain de demain ne peut vivre dans l'ignorance de l'extraordinaire transformation sociale qui affecte le monde. L'Afrique doit s'arracher à la servitude, à l'exploitation, à la misère. Elle doit assurer à tous la justice, la liberté, la dignité et le bonheur. L'Afrique doit procurer le bien être et l'épanouissement. Pour ce faire, elle doit accorder une importance toute particulière à l'éducation, considérée à la fois comme moyen de formation de l'individu et comme moyen de transformation sociale. La remise en question de l'école procède dans une large mesure des exigences de la vie actuelle, avec son cortège de contradictions internes, mais aussi et surtout de la nécessité pour l'Afrique, d'interroger ses propres valeurs tant il est vrai qu'avant d'être assimilation active, l'éducation est identification substantielle. Les mutations profondes que vit l'Afrique Noire impliquent la formation d'un homme nouveau, capable de s'adapter à des situations sans cesse renouvelées. Cela suppose que l'école ne soit plus conçue comme étant simplement un moyen de préparation à la vie, mais plutôt comme une dimension de la Vie. Mais comment l'éducation pourrait-elle atteindre un tel élargissement si son organisation interne demeure fragmentée et isolée par rapport à la société et à la vie? Non seulement les divers éléments qui interviennent dans le processus éducatif ne sont pas partout intégrés, mais demeurent encore trop souvent coupés du reste des activités humaines. Loin de suivre la symbiose avec la collectivité locale, l'école constitue un univers clos. L'école déverse sur le marché du travail, au prix d'énormes sacrifices, des produits semi-finis, dont la plupart méprisent le travail productif manuel, parce que formés dans le cadre d'un système inadapté qui isole l'école de la Vie. Il faut assurément que l'Afrique trouve une autre éducation. Dans le telnps et dans l'espace, apparaissent des problèmes éducatifs pour lesquels les solutions d'hier sont impropres, comme le seront demain, celles reconnues valables aujourd'hui. Le présent travail, constitué de trois parties, n'a pas l'intention de figer un hypothétique demain. Il veut être une invitation pressante à la réflexion sur les problèmes de l'éducation en Afrique noire. Pour éviter à toute l'Afrique de subir le choc du futur sans pouvoir s'accommoder du changement, le système éducatif doit être orienté vers la résolution des problèmes. Une éducation adaptée à l'accélération et à l'éphémère requiert que ceux qui sont engagés dans le dialogue éducatif puissent résoudre les problèmes qui leur seront présentés, semblables à ceux d'hier ou marqués par le changement, et découvrir dans les situations d'hier et dans celles 15

d'aujourd'hui, sources de nouvelles visions et de nouveaux progrès. Ils organiseront ainsi, à leur tour, le changement. Les deux premières parties concernent l'éducation et l'enseignement en Afrique hier et aujourd'hui. Elles montrent comment l'éducation, qui assurait une bonne enculturation, a été bouleversée par l'introduction de l'enseignement scolaire. Celui-ci a eu pour conséquence de créer les conditions d'une transculturation du négro-africain. La troisième partie propose quelques principes et quelques propositions qui peuvent servir à définir les modalités de l'éducation de demain. Les attitudes adoptées, les critiques et les propositions qui sont faites sont marquées par notre équation personnelle, c'est dire qu'elles ne sont ni affectivement ni idéologiquement neutres. Nous avons conscience que ni nos explications ni nos suggestions ne sont exhaustives. De nombreux aspects nous échappent. Mais en tentant l'analyse d'une question où « l'imagination n'est pas toujours au pouvoir », nous voulons tout simplement faire entendre notre voix.

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I. UNE AFRIQUE, DES AFRIQUES ?

L'Afrique est-elle une ou plurielle? Nombreux sont ceux qui pensent, affirment, écrivent que l'Afrique se définit par sa diversité. Diversité qu'ils limitent arbitrairement à l'opposition entre la brousse et la ville, la forêt et la savane, la côte et l'intérieur, l'Afrique d'hier et l'Afrique contemporaine. II y a, certes une diversité qui vise les lieux, les fonctions sociales, elle est importante, mais les ressemblances ne sont pas moins impressionnantes d'un coin de l'Afrique noire à un autre. Point n'est besoin de dire que ce n'est ni la couleur de la peau ni le soleil qui créent cette similarité, sinon quelle serait la différence entre l'Afrique et les autres régions du globe situées dans les tropiques, les quartiers noirs des villes américaines, latino-américaines, caraïbéennes ? L'unité de l'Afrique est fondée sur la culture. La définition des concepts est l'indispensable préliminaire à toute étude. Comme la valeur d'une définition est toujours relative à un point de vue déterminé, il convient de donner la définition de la notion de culture.

1.1. LA NOTION DE CULTURE Culture est un concept ambigu qui se réfère tout d'abord à une conception humaniste de l'homme, définie comme le développement de certaines expressions de l'activité humaine, considérées comme supérieures à d'autres: on dira d'un individu qu'il « a de la culture» pour désigner une personne ayant développé ses facultés intellectuelles et son niveau d' instruction. A un deuxième niveau, la culture englobe l'idée de raffinement: on dira qu'un homme est « civilisé» s'il possède des bonnes manières, signes d'une élévation de l'esprit. La culture intègre, sur ce plan un savoir social qui traduit la bonne socialisation de l'individu. C'est l' anthropo logie qui a donné à la notion de culture une signification nouvelle pour désigner non plus les qualités personnelles à connotation humaniste, mais des manières d'être en société qui varient selon les groupes et sont déterminées par des valeurs, des usages et des représentations qui leur sont propres. C'est dans The origins of culture que Taylor donne une des premières définitions: «la culture ou civilisation,

prise dans son sens étymologique large, est cet ensemble complexe englobant les connaissances, les croyances, les arts, la morale, les lois, les coutumes ainsi que les autres capacités et habitudes acquises par 1'homme en tant que membre d'une société. » Dans cette approche, la culture apparaît comme une donnée empirique regroupant un ensemble de faits de la vie sociale qui peuvent être directement analysés ou expliqués. A partir de cette définition initiale, de nombreuses recherches anthropologiques vont apporter des éclairages particuliers et successifs sur cette notion. Linton, dans De I 'homme et le Fondementculturel de la personnalité montre par exemple, comment la culture se rapporte au mode de vie global d'une société. Pour lui, la culture est une totalité qui concerne l'ensemble des caractéristiques d'une société particulière. Il montre que la culture détermine des types de personnalités dont les expressions sont communes aux membres d'un groupe, dans la mesure où les différents comportements sont organisés en un ensemble modèle. Dans ce sens, la culture est la configuration des comportements appris dont les éléments composants sont partagés et transmis par les membres d'une société donnée. Malinowski, dans Une théorie scientifique de la culture propose une théorie de la culture à partir notamment, de son expérience dans les îles Trobriand. L'orientation essentielle de sa démarche est basée sur le fait que tous les aspects de la culture sont reliés les uns aux autres et constituent un tout significatif; la fonction d'un élément culturel est déterminée par la place qu'il occupe dans le contexte total et la relation qu'il y entretient avec les autres éléments. Toutes les dimensions de la culture sont ainsi fonctionnellement intégrées et peuvent être expliquées par l'interdépendance des diverses composantes qui constituent un tout. Dans ces conditions, l'observation d'un fait culturel ne porte pas seulement sur la compréhension du fonctionnement social, mais elle consiste également à chercher pourquoi les faits culturels existent. Sur ces bases, Malinowski construit une théorie de la culture comme un système capable de répondre à la satisfaction des besoins humains. Il distingue trois types de besoin: les besoins de base: nourriture, logement; les besoins dérivés qui résultent de la vie en groupe: éducation, communication; les besoins intégratifs ou synthétiques: religion. A chaque type de besoin correspond une réponse culturelle. L'analyse de la culture doit ainsi permettre de comprendre comment chacun de ces éléments peut contribuer à la satisfaction d'un type de besoin. Fondamentalement, la culture est donc un instrument de survie biologique. Malinowski était le personnage le plus controversé jamais connu l'anthropologie dont il refusait les frontières académiques. Sur le comportement d'un individu, sur une institution sociale, il ne posait que trois
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questions: Est-ce que ça marche? Comment? Et pourquoi? C'est avec ces trois questions qu'il fonda l'école fonctionnaliste. Il fit admettre que les institutions sociales sont des réponses collectives aux besoins humains fondamentaux. Pour Malinowski, dans une culture tout se tient: quelque soit l'aspect que l'on aborde, on retrouve toujours la totalité d'une société qui fonctionne comme un ensemble significatif. La conception sociologique de la culture s'appuie sur les apports de l'anthropologie en leur donnant toutefois une orientation particulière. Ainsi Durkheim, dans Les règles de la méthode sociologique n'utilise pas le concept de culture, mais donne à l'idée d'activité sociale, le même contenu que celui que les anthropologues donnent à celle de culture: l'activité sociale comporte les manières d'agir, de penser et de sentir, extérieures à l'individu et dotées d'un pouvoir de coercition qui s'impose à lui. Ainsi la culture englobe tous les aspects de la vie qui sont le fait de I'homme, qu'ils soient d'ordre social, religieux, politique, économique, esthétique, scientifique ou technique. En d'autres termes, la culture est une ordonnance d'objets, d'actes, d'idées, d'affects qui dépendent de l'utilisation de symboles, c'est-à-dire de tout objet, geste, couleur dont le sens est déterminé par ceux qui l'utilisent; ainsi le langage est la conduite symbolique la plus importante. Dans Malaise dans la civilisation Freud a donné à la culture une définition qui l'apparente à celle du sur-moi. Pour lui, la culture comprend d'une part, tout le savoir et le pouvoir acquis par les hommes pour maîtriser les forces de la nature, d'autre part, toutes les organisations nécessaires pour régler les relations entre eux. Dans cette perspective, la culture se traduit par les diverses formes d'interdictions qui s'établissent notamment par rapport à la pulsion de mort et au désir d'inceste. Dans la pensée freudienne, ces interdictions sont indispensables au développement de I'humanité. Celui-ci a lieu lorsque les contraintes liées à ces interdits sont intériorisées, autrement dit, la culture apparaît comme une intériorisation des interdits nécessaires à la survie d'une société; elle est d'essence répressive; elle exige la limitation de la liberté, l'acquisition de l'ordre, le renoncement à la satisfaction des pulsions. C'est même la répression des pulsions qui constitue un facteur proprement culturel. Sublimées en effet, les pulsions réfrénées seraient orientées vers des fins socialement, culturellement utiles. Sur un autre plan, la culture exerce un rôle de protection: d'une part, contre les dangers et les forces de la nature et d'autre part, contre la fragilité même de I'homme. Cette fragilité, qui a ses origines dans l'état de détresse du nourrisson, est le fait de la « pré maturation» de l'être humain qui, moins achevé que les animaux lorsqu'il est jeté dans le monde, dépend entièrement de son entourage et particulièrement de sa mère, première protection pour la satisfaction de ses besoins.
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L'état de détresse, prototype de l'angoisse, influence la structure du psychisme, voué à se constituer entièrement dans la relation avec autrui. La culture dans ce sens, comme réponse au besoin de protection lié à la détresse infantile que diverses situations de l'existence réactivent en chacun de nous, a donc une fonction de structuration de la réalité psychique humaine. A cet égard, un des éléments essentiels paraît être la religion, parce qu'elle place les individus sous la protection bienveillante d'une providence, fournissant par là-même un élément de consolation essentiel à la détresse humaine. Pour la psychanalyse, la culture apparaît ainsi à la fois comme un élément de maîtrise de la nature et du destin, en proposant un certain nombre de moyens pour se défendre contre les dangers et les menaces. La culture doit être comprise comme une socialisation des carences, des risques et des conflits qui sont la sanction de cet arrachement de la sphère de la nature. Mais la socialisation n'est qu'un des aspects de la culture, l'autre aspect engage le rapport de l'homme à la nature dans la connaissance, l'activité technique et le travail. Ces deux aspects sont solidaires parce que les rapports mutuels des hommes sont profondément influencés par la mesure des satisfactions pulsionnelles que permettent les richesses présentes;

l'individu lui-mêmepeut entrer en rapport avec un autre homme en tant que
propriété, dans la mesure où ce dernier emploie sa capacité de travail ou le prend comme objet sexuel; enfin, parce que chaque individu est virtuellement un ennemi de la civilisation. Ici la psychanalyse et le marxisme se rencontrent pour admettre qu'il est essentiel de maintenir cette solidarité avec la théorie des pulsions. Il convient de préciser sur ce point l'originalité méthodologique qui tient dans le principe d'une correspondance entre la satisfaction culturelle et la satisfaction épistémologique. Cette analogie paraît essentielle, car c'est de la théorie du transfert et de sa résolution qu'est issue la théorie freudienne de la culture. C'est d'elle seule que cette culture tient son statut psychanalytique. En définitive, une épistémologie comparée restituerait tout l'itinéraire de la destinée pulsionnelle, c'est-à-dire 1'histoire même de l'altérité, exauçant ainsi les vœux juvéniles de Freud: «Je n'ai connu dans ma jeunesse d'autre aspiration que celle qui me portait vers la connaissance philosophique, et je suis maintenant sur le point de la satisfaire, en me portant de la médecine à la psychologie ». Ce vœu, originellement nourri au plus secret de lui-même, est exaucé, bien au-delà de l'exaltation des premières découvertes, du jour où l'élaboration de la pulsion de mort conduit la psychanalyse, de la « voie royale» des rêves, jusqu'au seuil d'une théorie de I'histoire. Les définitions nombreuses et variées de la culture montrent l'évolution de l'acception de ce terme. Cependant beaucoup d'auteurs s'inspirent de la

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définition de Taylor et appréhendent la réalité culturelle comme un ensemble de manières de penser, de sentir et d'agir plus ou moins formalisé. Étant donné qu'une des caractéristiques essentielles de la culture est le fait que les manières de vivre sont produites et acquises socialement, la culture intervient donc lorsqu'on se trouve en présence d'activités et de comportements régis, d'une façon ou d'une autre, par des normes sociales. La dimension sociale de la culture réside en outre dans le fait que les manières de faire ainsi régies sont partagées par les membres d'un groupe: cela signifie qu'il existe un accord sur la façon de se comporter dans telle ou telle situation. Par conséquent, le contenu culturel des formes de communication, de croyance, repose sur leur connaissance par l'ensemble social, comme faisant partie de ses façons de faire et d'agir. Mais cela n'exclut pas les variations individuelles au sein d'une culture donnée. La culture, en tant que phénomène social, désigne un ensemble de conduites socialement reconnues et partagées. Le concept de culture implique aussi le fait que les comportements humains sont standardisés, c'est-à-dire qu'ils sont constants en conformité avec un modèle plus ou moins flexible, mais reconnu comme normatif et efficace dans l'orientation des conduites. Le modèle apparaît comme un référent qui s'impose à l'individu et qui, d'une part, vise à réduire les difficultés rencontrées par lui dans l'élaboration d'une façon de vivre et d'autre part, propose un code établi de bonne conduite dans chaque situation. Par ailleurs, la notion de modèle indique le fait que, dans toute société, il n'existe pas de comportements totalement isolés: nos attitudes, nos activités, nos jugements sont au moins partiellement identiques à ceux des autres. Ce ne sont pas leurs caractéristiques en tant que telles qui importent, mais le fait qu'il s'agit d'éléments qui, de par la réalité sociale, impliquent une certaine façon de vivre, d'échanger, qui auront acquis de la sorte un caractère culturel.

1.2. LA SPÉCIFICITÉ

DE LA CULTURE AFRICAINE

Chaque peuple fait face à la réalité d'une façon qui lui est propre et forge sa théogonie, sa spiritualité, ses codes de conduite dans le domaine moral et matériel. De ce fait, l'axiologie diffère dans les diverses régions du globe. Ici entre en ligne de compte « f'oecumène », c'est-à-dire l'ensemble sol, faune, flore, qui détermine le comportement de l'homme dans la nature et sa formation spécifique. La culture façonne l'homme. L'homme est le produit de son milieu, de son ambiance culturelle. Si l'on admet l'universalité du fait culturel et que chaque culture a son propre foyer, on peut également admettre qu'il existe une culture noire

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africaine particulière, qui remonte à un passé lointain et qui s'est perpétuée jusqu'à s'imposer à la civilisation de notre temps. La géographie est l'un des facteurs qui conditionnent la culture. La culture africaine est « géocentrique ». La société africaine a un lien affectif très fort avec son sol. Cet attachement transcende l'utilité économique et la simple notion de terra patria, car s'il en est ainsi, c'est que l'amour que l'Africain porte à son sol est consciemment ou inconsciemment teinté de sentiment religieux. L'Africain croit que son sol avait été attribué à ses ancêtres par Dieu. Le sol est donc sacré et ne saurait être la propriété de quiconque. Ce caractère sacré est renforcé chez l'Africain par le fait que l'ancêtre, qui est sensé avoir reçu le sol de Dieu au nom des vivants, continue d'exercer une forte influence sur ses descendants. Le sol est, pour l'Africain, un lien physique entre les vivants et les morts parce qu'il renferme les dépouilles de ces derniers. Il est aussi le seul trait d'union entre le passé, le présent et l'avenir. Nonobstant cet attachement affectif de l'Africain au sol ancestral, il faudrait observer que dans une même aire géographique, on dénombre plusieurs ethnies et des sensibilités culturelles différentes. Divers facteurs tels que l'appartenance ethnique, le milieu écologique, la production matérielle, la vision du monde, permettent de distinguer ces sensibilités les unes des autres. Malgré les différentes sensibilités qui les séparent, elles présentent des caractères communs qui marquent leur unité comme par exemple le refus de dominer conceptuellement la nature, de se l'approprier comme un objet de manipulation pour la jouissance de l'homme et pour sa suprématie. L'un des facteurs importants de cette unité est la parenté.

12.1. Laparenté La parenté est le mode par lequel une société structure les relations biologiques et sociales entre ses membres. La parenté est un phénomène social qui renvoie au système social ayant des rapports avec les phénomènes biologiques. Mais c'est la façon dont la société traite le phénomène biologique qui est pertinente: la filiation sociale organisée par les systèmes de parenté et non la filiation biologique. Dans le domaine de la parenté, quatre concepts employés fréquemment méritent d'être définis: tribu, clan, lignage, famille. La tribu réunit généralement plusieurs clans et se définit par le territoire sur lequel elle vit. C'est un concept qui, le plus souvent, désigne un groupe de nature politique. En Afrique, l'archétype familial est le clan; il rassemble tous ceux qui se considèrent comme descendants en ligne directe, soit paternelle, soit maternelle d'un (ou d'une) ancêtre commun (ou commune), légendaire ou
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mythique. Le clan repose sur la connaissance de la filiation en ligne exclusive, et ne peut se recruter et fonctionner sur la base des règles de la filiation cognatique ou indifférenciée. L'appartenance à un clan s'acquiert par la naissance et pour la vie. Le clan porte un nom, celui de l'ancêtre éponyme. Ce qui distingue essentiellement le lignage du clan, c'est qu'un individu peut, en remontant dans la généalogie, par une ligne continue, démontrer avec précision le lien qui le rattache à l'ancêtre de son lignage, alors que cela est impossible pour le clan. Dans certains cas, le clan coiffe une série de lignages s'emboîtant successivement les uns dans les autres selon les critères d'une généalogie unique, soit pyramidale, soit arborescente. Le sommet de la généalogie est occupé par un ancêtre réel, considéré comme un descendant de l'ancêtre mythique du clan. En définitive, il faut considérer le clan comme l'ensemble de toutes les personnes vivantes ou défuntes qui se reconnaissent en un ancêtre commun. Les vivants sont unis aux morts car, par ceux-ci, la force de l'ancêtre leur est transmise. Ils sont unis entre eux parce qu'ils participent à la même VIe. Le clan est une institution éminemment stable et fermée qui reconnaît l'autorité du plus ancien. Il institue une parenté unilatérale, c'est-à-dire que l'appartenance au clan signifie appartenance au groupe du père ou de la mère, selon les systèmes. Dans l'Afrique originelle, les deux formes de filiations existaient. Si l'on considère la filiation paternelle en l'occurrence, c'est sous le régime du patriarcat qu'est organisé le clan. La détermination de l'ascendance tient compte de la lignée masculine. Il s'agit d'une filiation agnatique. Il se forme alors une chaîne ininterrompue dans laquelle certains ascendants, qui se sont illustrés par des actions prestigieuses, sont désignés comme modèles auxquels les descendants se réfèrent fièrement. De l'organisation clanique, se dégagent des lois dont certaines peuvent être utilement signalées: - la loi de la solidarité réciproque: elle exige des membres du clan une assistance mutuelle et une responsabilité collective, laquelle rend chaque membre responsable. De manière réciproque, le clan répond de l'activité de chacun de ses membres. Cette loi place le bien commun au-dessus de tout le reste, exige de chacun un certain nombre de prestations et crée un esprit qu'en un sens, on peut appeler « communitariste ». La loi de la solidarité est impérative; on ne peut y échapper; on ne la choisit pas. Il convient de noter que l'individu n'est jamais écrasé par cette loi, mais il subit néanmoins une forte et enveloppante pression. Le cordon ombilical n'est jamais entièrement coupé, pour la simple raison que le clan pourvoit toujours aux besoins essentiels de chacun de ses membres; - la loi de l'égalité: celui qui possède doit partager. Cette loi est faite pour empêcher l'individu de s'enrichir ou de dominer les autres. Elle lui 23

évite tout risque de chute totale, dans la mesure où le clan est une assurance, un refuge. La redistribution évite l'accumulation de capitaux chez un individu du clan. Comme l'échange est une valeur fondamentale de la société africaine, très tôt, l'enfant est éduqué à échanger et à partager; - la loi de la continuité: exister, pour un Africain, c'est vivre dans, par et pour le groupe clanique. Même après le mariage, les époux sont les représentants de leurs clans respectifs avec lesquels ils continuent d'entretenir des relations étroites et constantes. C'est ainsi qu'une femme mariée gardera toujours son nom de jeune fille, car ce nom signe son appartenance sociale dans son clan d'origine; - le totémisme: le clan a un totem, mais ce totem n'est pas l'ancêtre, même s'il est éponyme, mais plutôt un membre du clan. Ainsi le totémisme est l'expression du rapport intime qui existe entre les membres d'un clan d'une part, et les animaux ou les plantes d'autre part. Le respect de tous les membres d'un clan à leur totem engendre incontestablement le respect à l'intérieur du clan. L'essence du totémisme est la fusion idéale d'une communauté humaine et d'une communauté animale ou végétale. Le totem n'est ni tué, ni détruit. Le clan ne peut consommer son totem car enfin, quel homme en possession de toutes ses facultés peut tuer son parent ou le manger? Si par mégarde un individu tue ou détruit le totem de son clan, il doit faire connaître son méfait au chef du clan. Il doit s'excuser de son acte et apaiser le courroux des mânes, par des offrandes au cours d'une cérémonie rituelle. Ce sacrifice expiatoire qui a pour but de ramener les dieux vers la société, sert également à rapprocher le délinquant des dieux et de la société à la fois. Le totelll, s'il est comestible, est remis à un individu appartenant à un autre clan qui peut le consommer en toute quiétude. Si un individu est 1'hôte d'un autre, de clan différent, il doit faire connaître son totem; il ne prendra pas ses repas dans les ustensiles qui auront éventuellement cuit ou contenu les restes de son totem. D'ailleurs, le clan hôte prend toutes les dispositions pour éviter de transformer 1'hospitalité en transgression. Après le mariage, chaque époux continue à respecter le totem qui lui est propre. Dans une filiation agnatique, dès que la femme est enceinte, elle doit respecter le totem de son mari, et ce, jusqu'à la naissance de l'enfant. En effet, l'enfant que la femme porte appartient au clan du père; on comprend dès lors la conduite de la future mère. Le manquement à cet interdit, croiton, provoquerait l'avortement ou la mort du bébé. Un tel manquement entraîne la répudiation de la femme. Il iIllporte d'observer que si le totem est magiquement consubstantiel aux membres du clan, en raison du lien de parenté qui implique l'interdiction totale de malmener le totem ou de le manger, cette interdiction n'est respectée qu'en période ordinaire. Il ne faudrait pas méconnaître que dans certaines cérémonies, le totem est mangé rituellement dans les festins où l'on 24

est censé s'incorporer sa force magique. Les membres du clan sont alors vêtus de façon à ressembler au totem dont ils imitent les sons, les mouvements, comme s'ils voulaient faire ressortir leur identité avec lui. Ils savent qu'ils accomplissent une action qui est interdite à chacun individuellement, mais qui est justifiée dès l'instant où tous y prennent part, personne n'a d'ailleurs le droit de s'y soustraire. L'action accomplie, l'animal tué est pleuré et regretté. Les plaintes que provoque cette mort sont dictées et imposées par la crainte d'un châtiment et ont pour but, de soustraire le clan à la responsabilité du meurtre accompli. Mais ce meurtre est suivi de la fête la plus bruyante et la plus joyeuse, avec déchaînement de tous les instincts et acceptation de toutes les satisfactions. Et ici, on entrevoit sans peine, la nature, l'essence même de la fête. Une fête est un excès permis, voire ordonné, une violation solennelle d'un interdit; - les lois matrimoniales: le clan établit un lien social par opposition à la filiation physiologique qui établit un lien naturel, biologique. Juridiquement, le clan crée des liens permanents. Même les parents les plus éloignés sont toujours considérés comme des membres du clan. La famille est une association par l'alliance d'individus dont la mission essentielle est la création de nouveaux individus, prolongeant bio logiquement les géniteurs, favorisant ainsi la pérennité par le renouvellement des personnes de la société. On distingue deux types de familles: - la famille fondée sur la consanguinité; - la famille fondée sur l'alliance qui unit par l'intermédiaire du mariage, du pacte par le sang. Ces deux types de familles obéissent rigoureusement aux mêmes lois. La perpétuation de la famille est l'un des soucis majeurs de toute famille africaine. L'extrême importance accordée à la procréation s'explique par l'espérance que l'Africain fonde en ses enfants pour se perpétuer par-delà la fatalité de la 1110rt. l lui faut avoir au moins un fils pour transmettre son I hérédité et son nom à travers les âges. Telle est la raison d'être de son existence, la clé de voûte du système social. Ainsi donc, le mariage apparaît comme une institution vitale. Les célibataires, les ménages sans enfants sont déconsidérés et socialement marginal isés. Le l11ariage est un contrat entre deux groupes et non entre deux personnes. Il n'est pas une affaire privée, mais un contrat social. Le mariage introduit dans la société un déséquilibre organique, puisqu'un membre d'une famille est passé dans l'autre. Mais l'enfant qui naît du mariage, représente aussi par lui-même une menace pour l'équilibre de la société dans laquelle il introduit un corps étranger. Il faudrait l'intégrer à la société, lui en communiquer les règles: tel est le rôle de l'éducation.

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Les règles matrimoniales africaines instituent en général, l'exogamie clanique et l'endogamie tribale. Autrement dit, les mariages extra-tribaux et les mariages dans le clan sont interdits. La polygamie est autorisée, très souvent en raison d'une union inféconde. Cette pratique permettait au mari d'une femme qui n'a pas eu d'enfants, de prendre une ou plusieurs épouses. Il n'a pas ainsi à répudier la première. La signification sexuelle de la polygamie n'est pas ce que créent les imaginations nostalgiques des observateurs étrangers. Le polygame africain ne vit pas dans le raffinement érotique qu'évoquent ces imaginations, et la variété qu'elle apporte n'est pas la fonction essentielle. Quel est le statut d'une femme mariée? D'une façon générale, dans l'Afrique noire originelle, la femme mariée est une étrangère dans le clan de son mari - ce qui n'enlève rien à la sincérité et à la chaleur de l'accueil qu'on lui réserve en arrivant - simplement parce qu'elle n'a pas le même ancêtre que son mari. En vertu de cela, elle ne peut pas participer au culte clanique. Du point de vue juridique et matériel, la femme mariée jouit d'une certaine indépendance. Elle a souvent une activité économique personnelle et des biens propres. Elle est honorée comme mère et exerce une grande autorité sur ses enfants. Vieille, elle est considérée comme asexuée et peut prendre la parole, émettre son avis dans les affaires familiales et publiques.

12.2. Les représentations

collectives

Chaque peuple a ses représentations collectives, c'est-à-dire des conceptions qui acquièrent une signification et provoquent des réactions émotionnelles. Dans la culture qui est transmise en Afrique noire, les représentations collectives tiennent une place très importante. C'est à partir d'elles, reçues par 1'homme, avec le reste de la culture dans l'apprentissage social, que ce dernier comprend les autres, que tout le monde se comprend, que 1'homme se conforme et se justifie. La religion est l'une de ces représentations collectives. La religion est, selon Durkheim, un système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées, c'est-à-dire séparées, interdites, croyances et pratiques qui unissent en une même communauté morale tous ceux qui y adhèrent. La religion africaine traditionnelle est clanique; elle tend à se répandre dans tous les secteurs de la vie et à s'y mêler si intimement qu'il n'est pas facile, ni même possible de l'isoler. L'Africain croit en un être suprême auquel il est lié par des devoirs et des droits, à qui il doit rendre des comptes, à qui il fait des sacrifices, et qu'il implore. Cet être suprême a une force universelle qui anime les êtres et les choses. Il est l'origine, le régulateur, l'âme des âmes, l'être des êtres, la force des choses.

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Ce que l'Africain sait de Dieu, s'exprime par des préceptes, des chants, des prières, des mythes, des récits et des cérémonies. Tout cela est facile à garder en mémoire et à transmettre, car les sociétés africaines originelles ne possèdent pas d'écrits sacrés. Il est mal aisé de saisir et de formuler les attributs de Dieu. Toutefois, on trouve de très nombreux exemples de la façon dont les Africains conçoivent la nature éternelle de Dieu. Lorsque les Africains considèrent que Dieu est omniscient, ils lui confèrent le rang le plus élevé, digne des plus grands honneurs et du profond respect, car la sagesse est magnifiée dans les sociétés africaines. L'omniscience de Dieu est absolue, illimitée et forme une part intrinsèque de sa nature et de son être. Dieu est omnipotent. Il est au sommet, au-dessous de lui il y a les esprits et les phénomènes naturels, plus bas, les hommes. Le caractère de transcendance de Dieu est compensé par son immanence, puisque, paradoxalement, les deux attributs sont complémentaires. Cela signifie que Dieu est transcendant, donc si éloigné que les hommes ne peuvent l'atteindre, et cependant si immanent, autrement dit, si proche qu'il se trouve tout près de l'homme. La religion africaine traditionnelle ne s'adresse pas en premier lieu à l'individu, mais à la communauté, au clan dont il fait partie. Être homme, c'est appartenir à l'ensemble de la communauté; cela implique la participation aux croyances, aux cérémonies, aux rites et aux festivités de cette communauté. Un individu ne peut se détacher lui-même de la religion du clan auquel il appartient, car ce faisant, il couperait ses racines, ses attaches, avec ce qui constitue sa sécurité, sa parenté et l'ensemble du clan qui lui révèle sa propre existence. Ainsi, ne pas avoir de religion signifie simplement s'excommunier de toute la vie de la société. N'importe quel clan en Afrique noire compte un grand nombre de croyances et de coutumes qui ne sont cependant pas formulées dans un ensemble systématique des dogmes qu'un individu est appelé à accepter. Les gens se bornent à assimiler toutes les notions et les coutumes religieuses qui sont conservées et observées par leurs clans. On ne récite aucun credo dans les religions africaines. Les credo sont inscrits dans le cœur des hommes et chacun est lui-même la vivante confession de foi de sa religion. Là où est 1'homme, là est sa religion, car il est un être religieux: la religion est au cœur de son système d'existence. Par ses rites, la religion africaine prend un caractère hautement culturel qui trouve sa place dans toute circonstance de la vie. La valeur suprême est la vie, conçue soit comme force, soit comme puissance de fécondité. Cette vie circule comme un courant à travers les vivants, les ancêtres défunts et tous les êtres de la nature. L'homme participe à la nature, il est un vivant parmi les vivants, bien qu'occupant une place centrale. Il communique avec les vivants par le rythme et par la puissance

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