Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 15,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

L'éducation d'une émotion

De
240 pages
De quoi parle-t-on exactement lorsqu’on évoque la timidité ? Les psychologues, médecins, philosophes qui se sont penchés sur la question ont pris soin de distinguer ce qu’on appelle les accès de timidité accidentels et touchant tous les êtres humains, des timidités installées, qui envahissent au point d’influencer le comportement du sujet. Le trac, quant à lui, est une réaction commune, intense et paralysante. L’ouvrage essaie de montrer comment le simple trac peut se transformer en une crainte de tous les instants, équivalent à une véritable démission devant l’action. Les causes de cette mutation tiennent pour partie à l’essence des relations interhumaines, et pour partie à l’histoire personnelle de chacun.
Voir plus Voir moins

Bernard J olibert

L'EDUCATION D'UNE EMOTION Trac, timidité, intimidation dans la littérature.

~

~

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

,

Collection

"Education et philosophie

t,

La collection Éducation et Philosophie a pour objet les problèmes généraux touchant à la formation des hommes. Elle cherche à en élucider les conditions et les données. Réfléchissant de manière critique aux principes et aux finalités qui en détenninent le parcours, cette collection touche tous ceux qui, de près ou de loin, s'interrogent sur le sens des pratiques éducatives et la valeur des théories qui les sous-tendent. Nous adressant aussi bien à l'éducateur qu'à l'historien, au philosophe qu'au médecin, au psychologue qu'au sociologue, nous ne saurions nous enfermer dans quelque discours de spécialiste. Notre seul souci reste d'abord d'attirer l'attention de tous ceux qui entretiennent des rapports plus ou moins étroits avec l'éducation sur les questions d'ordre général, sans préférence ni parti pris. La juxtaposition infinie de domaines sans liens tend à s'affirmer de plus en plus dans le domaine éducatif. Comment cet amalgame de disciplines isolées pourrait-il constituer un savoir? La coexistence de connaissances disparates ne fait pas une discipline nouvelle. Face à cette diversité, il a semblé tout d'abord urgent et utile d'aborder le fait éducatif à partir d'une rélexion à la fois générale et synthétique. Il fallait en priorité regrouper les idées d'instruction, de formation, d'animation, d'institution, d'enseignement, etc., sous celle d'éducation, sans privilège ni exclusion puisque c'est autour d'elle que tentent de s'articuler les multiples activités éducatives dans leur diversitié parfois conflictuelle. Déjà paru : Bernard JOLIBERT, Platon. L'ascèse éducative et l'intérêt de l'â,ne, 1994. Jean LOMBARD, Aristote. Politique et éducation, 1994. PLUTARQUE, Traité d'éducation, trad. Dany Houpert-Merly,1995, W. JAMES, Les conférences sur l'éducation,trad. Bernard Jolibert 1996. Jean LOMBARD, Bergson. Création et éducation, 1997.

1997 ISBN: 2-7384-5605-7

@ L'Harmattan,

« Les timides

Ça se tortille Ça s'entortille Ça sautille Ça se met en vrille Ça se recroqueville Ça rêve d'être un lapin. Et ça s'en va Une valise dans chaque main. »
Jacques Brel

Du même auteur:

- L'el~fal1ceau XVIIe siècle, Vrin, 1978
- Trac, Timidité, Intimidation" Privat, 1985.
- Raisol1 et Education" Klincksieck, 1987. - De Magistro de St-Augustin, traduction, commentaires et notes, id. 1988. - Condorcet, Premier mémoire, commentaire, id. 1989. - L'éducation contemporaine, Klincksieck, 1989.

- L'i11struction en France pendant la Révolution, Intro et choix
de textes, Klincksieck, 1990. - Erasme, Déclalnatio de pueris, intro, commentaire et notes d'après la traduction Saliat de 1532, Klincksieck, 1990.

- Gral~de Didactique. J.A. Coménius, Traduc., commen-taire,
notes et introduction, 1992. - Fénelon: l'Education des Filles, Klincksieck, 1993. - Platon, l'Harmattan, 1995. - Conférences sur l'éducation, William James, Traduction et Introduction l'Harmattan, 1996. - La Chalotais: Essai d'éducation l~atiol~le,Introduction et
notes, l'Harmattan, 1996. - C. Fleury: Traité du cl~oix et de la n1éthode des études, Introduction, Klincksieck, 1997.

Sommaire
Première partie Les faits 1. LE TRAC: ÉMOTION PRIMITIVE Trac et honte - Trac et peur - Originalité de l'intimidation comme émotion. 2. DE L'INTIMIDATION A LA TIMIDITÉ Aspect génétique - Premiers signes d'intimidation. Premières manifestations de timidité. 3. LA TIMIDITÉ INSTALLÉE Ses formes, ses ruses, ses ambiguïtés. 9

29

53

Deuxième partie Pourquoi? 4. LES INTERPRÉTATIONS CAUSALES 83 Entreprises réductionnistes - La fonction des exigences contradictoires et le rôle de l'éducation hésitante.

5. « ON» ME MENACE

La fuite devant le désir - Le regard et la menace Incertitude radicale de la médiation d'autrui.

-

117

6 LE TRAC ET LA TIMIDITÉ COMME
CO ND UITES

...........................................................

139

La fuite devant l'autre - Déroute et évitement.

Troisième partie Que faire? 7. LE POINT DE VUE MORAL 159 Rôle d'épreuve du trac - La timidité comme paralysie morale et comme attitude malheureuse d'échec. 8. LE POINT DE VUE POLITIQUE 181 Rôle de la timidité dans les relations interhumaines Distance et opacité, bienveillance et pudeur. 9. FAMILIARITÉ ET TIMIDITÉ L'aspect thérapeutique et ses limites. CONCLUSION. 201

223

BIBLIOGRAPHIE

.........

...

231

Première partie

Les faits

«Point d'épanchements, de démonstrations verbeuses,. toujours quelque chose de discret, de contenu, de timide, de pudique dans l'expression des sentiments intimes. Il se gardait de l'enthousiasme
comme d'un ridicule, de l'attendrissement comme d'une faiblesse.
»

Jules Sandeau, Discours de réception à l'Académie, à propos de P. Mérimée.

1

Le trac: émotion primitive

De quoi parle-t-on exactement lorsqu'on évoque la timidité? Suivant l'usage courant, le terme de timidité, comme bien des termes du vocabulaire émotionnel, désigne deux choses distinctes de manière confuse. Parfois il désigne une émotion, un brusque mouvement inférieur, violent et passager, d'intimidation; parfois il désigne une tendance générale du caractère: il y aurait des timides comme il y a des amorphes ou des nerveux. La plupart des auteurs traitant de la timidité partent du caractère de l'individu et expliquent les accès d'intimidation par cette disposition constante qu'ils prêtent aux sujets. Cette manière de procéder est incertaine: comment peut-on dire d'un individu qu'il est timide, c'est-à-dire que la timidité appartient à son être si on n'a au préalable constaté chez lui de fréquents accès de trac? Désigner un individu comme timide suppose que l'on ait déjà distingué le trac des autres émotions. Surtout, on risque fort d'expliquer l'intimidation par la timidité comme le sommeil par la vertu dormitive de l'opium: je suis intimidé parce que je suis timide. Par exemple, un ouvrage récent réduit, dès l'introduction, le trac à la timidité et cette dernière au caractère du timide: «Quand on parle de timidité, on associe immédiatement à ce terme le

10

Trac, timidité, intimidation

personnage du timide» 1. Partant de là, on risque de parler de timidité vaincue, comme si vaincre la timidité signifiait l'éliminer, en supprimer tout risque futur d'intimidation. En ôtant la timidité - comme l'appendice - on supprimerait les crises! Les psychologues, les médecins, les philosophes qui se sont penchés sur la question de la timidité ont pris soin de distinguer ce qu'on appelle les accès de timidité touchant tous les êtres humains, accidentels, sans répercussion profonde sur la personne - des timidités installées, fréquentes certes, mais ne touchant que quelques sujets qu'elles envahissent au point d'influencer tous leurs comportements. P. Janet2 parle de crises d'intimidation, violentes et passagères, qu'il oppose à ce qu'il appelle la timidité pathologique, insidieuse et durable. Dugas3 distingue les petits timides, sujets au trac,

des grands timides dont la vie entière est gênée par « ce
sentiment aigu de l'incommunicabilité des âmes». Au trac-émotion il oppose le timidité-sentiment, installée à demeure comme une composante irréductible de la personne. G. Judet refuse de confondre41a timidité critique accidentelle et la timidité caractérielle inhérente au sujet. E. Caille, dans l'étude grapho-caractérologique faisant suite à l'ouvrage de G. Judet, distingue la « timidité de surprise», sporadique, de la « timidité de caractère», constitutionnelle. Il a le mérite de reconnaître que cette dernière est difficilement décelable par la graphie: «certains signes de timidité se retrouvent dans d'autres écritures (inégalité de pression, sinuosité) et, dès lors, les signes peuvent donner lieu à des interprétations différentes» (p. 202). D'où la nécessité d'en passer, dans un premier temps, par l'observation de la fréquence des crises d'intimidation pour désigner avec certitude une timidité de
1 Talbou Béranyé, 101 conseils pour vaincre la timidité, p 8. 2 P. Janet, De l'angoisse à l'extase, vol. II. 3 L. Dugas, La timidité, p. 23 4 G. Judet, La timidité, p. 106.

Le trac: émotion primitive

11

caractère. L. Dupuy5 établit une distinction nette entre ce qu'il appelle la timidité brute, le trac, reconnaissant justement que tous les êtres humains peuvent en être frappés, et la timidité réfléchie, dont le caractère systématique enveloppe l'ensemble des conduites de la personne et donne lieu à des formations réactionnelles complexes (scrupule, susceptibilité, autoritarisme). Pourquoi partir du trac plutôt que de la timidité installée? D'abord parce que cette dernière ne se manifeste qu'à travers des crises d'intimidation. Ce sont elles qui semblent véritablement premières. Comme l'écrit Dugas:
« Sous sa forme spontanée, la timidité est une disposition

passagère, non un état durable; son vrai nom est intimidation, non timidité» 6. Ensuite, et surtout, toute analyse de la timidité présuppose la perception claire de l'intimidation comme conduite émotionnelle distincte des autres émotions que peut éprouver un sujet. L'émotion d'intimidation, comme crise paroxystique, semble bien alors l'expérience immédiatement visible, aisément observable de ce qu'on appelle en général timidité. Dans tous l~s cas, que la timidité soit définie par la fréquence des crises d'intimidation ou par des formations réactionnelles secondaires, l'élément premier fourni à l'observation reste la crise d'intimidation, ce trac paralysant dont le sens fort étymologique évoque bien la panique de celui qui se sent « traqué» et ne sait plus où se mettre. Comment se manifeste cette crise? Dans son aspect d'émotion panique, la crise d'intimidation présente des aspects physiologiques et mentaux de déroute qui en font une émotion particulièrement gênante. Les signes organiques ont été abondamment décrits par les observateurs de la timidité. Peut-être parce qu'ils sont les plus évidents. Résumons-en l'essentiel. L'intimidé présente des phénomènes d'inhibition gestuelle, de
5

6

L. Dugas,. op. cil., p. 56.

L. Dupuy, Les aboulies sociales, pp. 70 ssq.

12

Trac, timidité, intimidation

modification vaso-motrice périphérique, qui se traduisent par la pâleur ou la rougeur (vaso-contriction ou vasodilatation) et par l'accélération du pouls. Le corps présente des signes de trouble de l'équilibre et de l'attitude. L'angoisse qui accompagne ces signes visibles est ressentie par le sujet sous forme de contractions de la gorge, de la région précorticale et du creux épigastrique. Le flux salivaire semble tari, alors que la transpiration

cutanée devient abondante. « Confusions et interférences
des vocables donnent au langage un aspect dysarthrique et pseudo-paraphasique. La voix peut soudain devenir bitonale ; parfois le timbre en est modifié de façon surprenante» 7. On dit aussi qu'on a les mains moites et le langage populaire parle, de manière imagée, de « vapeurs» et de « suées». L'argot, riche en expressions

métaphoriques, dit communément qu'on a « la tremblotte,
les foies blancs, les jambes en flanelle, les bras cassés». Surtout, apparaissent des dérèglements musculaires provoquant des troubles gestuels tels que les maladresses manuelles, la démarche hésitante, empruntée ou trébuchante, les bégaiements incoercibles. Il semble que, soudain, les habitudes les plus anciennes ne nous soient plus d'aucun secours. Les automatismes les mieux ancrés, ceux qui dépendent de ce qu'on appelle parfois la mémoire sensori-motrice, semblent totalement abolis. A l'état paroxystique, l'intimidé est incapable de se soustraire à la situation gênante de quelque manière que ce soit. Il demeure là, immobile, comme paralysé, pétrifié, incapable de partir franchement ou de rester résolument. Il faut un événement fortuit pour que le corps se remette en marche et retrouve une vague cohérence, un semblant d'adaptation à l'espace environnant. Parallèlement à ces troubles physiques, apparaissent des symptômes mentaux tout aussi perceptibles par l'observateur extérieur ou celui qui se
7

C. Ameye, La timidité, perspectives psychopathologiques,
Lyon, p. 17.

1961,

thèse de médecine dactylographiée,

Le trac: émotion primitive

13

souvient des moments d'intimidation qu'il a vécus. Le trac est ressenti en effet comme une véritable déroute intellectuelle, une panique du sens, conduisant l'intervention la mieux préparée à l'ip.cohérence logique. Il ne faudrait pas croire que l'intimi9é, dans ces moments critiques, garde les idées claires derrière son incohérence verbale. C'est en réalité la pensée dans son intégralité qui .est touchée, et l'intimidé se trouve dans un état de confusion intellectuelle complète. Paradoxalement tout ce qui se rapporte à son propos sombre dans la confusion et tout ce qui ne s'y rapporte pas lui échappe. Tout se passe comme si le timide, se sentant inopportun, adoptait des comportements inopportuns. Il devient, au sens propre, stupide. Comme soudain incapable de gouverner sa pensée, d'adapter ses paroles à ses sentiments ou ses projets, il donne toute l'apparence de l'imbécilité. A cette débâcle intellectuelle, se joint une anarchie affective: les sentiments les plus contradictoires et les désirs les plus incompatibles bouillonnent dans le sujet, qui répond mal aux témoignages d'aide qu'on lui propose et semble ne plus savoir très bien ce qu'il désire ou veut. On voit immédiatement qu'il est impossible de définir, ainsi que le fait J. Lacroix8, le timide comme «celui qui, libre de son esprit, ne sait que faire de son corps». En réalité la déroute, au sens fort, est globale et l'émotion enveloppe la totalité du sujet. Le trac est manque de présence d'esprit mais aussi, plus simplement, manque de présence tout court. Montesquieu rend parfaitement

compte de cette globalité de l'émotion:

«

La timidité a été

le fléau de toute ma vie; elle semblait obscurcir jusqu'à mes organes, lier ma langue, mettre un nuage sur mes pensées, déranger mes expressions» 9. Aussi, la distinction classique nettement tranchée entre les signes somatiques et les signes intellectuels de l'intimidation n'est-elle utile que pour clarifier l'exposé. Prise au sérieux d'emblée, elle
8

9

J. Lacroix, Timidité et adolescence, p. 56.
Montesquieu, Pensées, p. 855.

14

Trac, timidité, intimidation

risquerait de conduire à un rétrécissement gratuit de l'analyse ou au privilège arbitraire d'un des aspects au détriment de l'autre. En réalité, si la crise est générale, c'est que les troubles mentaux et physiques traduisent une même déroute. Ce qui indique le mieux cette indiscutable liaison entre symptômes physiques et intellectuels touche aux troubles perceptifs. Lors de l'accès d'intimidation, on ne voit plus qu' «au travers d'un nuage» : les objets changent et se confondent; l'oreille aussi trahit: un bourdonnement diffus remplace la perception différenciée des sons, l'univers se transforme en un brouhaha indéterminable où l'on ne distingue plus de relief. Il arrive même, au comble de la confusion, qu'on ne reconnaisse plus les personnes présentes. On ne peut dire si ce trouble est physique ou mental: la capacité d'adaptation à l'instant dans l'instant semble soudain impossible; geste requis et réplique adéquate échappent. Le corps, les pensées, l'espace environnant sombrent dans la confusion et l'incohérence: on perd le fil des idées et des gestes, les pensées et l'espace s'embrouillent. Lorsque Phédre perd pied devant Hypocrite, c'est de manière globale et soudaine que la frappe l'accès d'intimidation amoureuse:
«

Je ne me retiens plus, ma force m'abandonne,

Mes yeux sont éblouis du jour que je revois Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi...» (Phèdre I, 3) « Le voici. Vers mon cœur tout mon sang se retire, J'oublie en le voyant ce que je viens lui dire» . (Phèdre II, 5). Il serait donc vain de prétendre dissocier, dans l'émotion d'intimidation, le versant somatique du versant psychique sans risquer, du même coup, en privilégiant l'un des composants, de passer à côté de cette unité de réaction caractéristique du trac. Mais, à ce niveau de l'examen, c'est

Le trac: émotion primitive

15

à l'émotion en général que l'on a faire. Peur, colère, panique se traduisent par les mêmes symptômes émotionnels. Aussi, si on veut percevoir de manière distincte en quoi consiste la timidité, il faut dépasser l'examen général de l'émotion et décrire la situation intimidante dans sa spécificité. Toute attitude globale de l'organisme correspond à une situation, et c'est par l'originalité de cette dernière que l'attitude devient compréhensible. Si le trac est une émotion, il reste une émotion bien particulière correspondant elle-même à une situation dont il s'agit de définir l'originalité. C'est le langage courant qui désigne les diverses situations où se rencontre l'intimidation: un enfant qui se sauve dès qu'il est trop sollicité est indifféremment dit craintif ou timide; d'un adolescent qui rougit et se dérobe, n'osant affronter une situation embarrassante, on dit qu'il manque d'aisance et on attribue sa timidité à sa pusillanimité; l'amoureux « transi» signifie proprement l'amoureux inerte, engourdi, comme paralysé par sa timidité au point de lui donner l'apparence de la mort. On voit bien alors que 1usage du terme timide en fait un synonyme de craintif, effacé, hésitant, peureux, timoré. Dans tous les cas, le contraire désigne l'audace, la hardiesse de celui qui ne s'effraie pas facilement et mène de ce fait ses entreprises jusqu'au bout. Il semble donc que 1usage courant soit conforme à l'étymologie: il désigne celui qui n'ose pas, qui se déroute à la moindre difficulté, le maladroit qui manque d'aisance. Timidité vient du latin timere - craindre, timoré de timoratus - qui craint Dieu (1578). Au départ, timoré avait un sens laudatif: on voyait, dans cette crainte toute religieuse, la preuve dune âme scrupuleuse, désireuse d'éviter le mal, et le signe patent d une crainte légitime de Dieu. Ce n'est qu'au XVIIIème siècle que le terme prend un caractère péjoratif: il désigne alors celui qui a peur de ses responsabilités, de l'imprévu ou celui qui n'ose pas reconnaître son propre désir, le sournois envieux.

16

Trac, timidité, intimidation

Pourtant, il ne faudrait pas confondre, sur la base d un rapprochement étymologique, la timidité avec n'importe quelle peur, car l'assimilation risquerait de nous conduire à un grave contre-sens sur la timidité elle-même. Si elle est bien une peur, elle reste une peur très particulière, une crainte répondant à une situation toute spéciale. L'usage contemporain du terme nous l'indique, dans la mesure où il relie expressément cette crainte vague à la présence des autres. Dans l'intimidation, il n'y a nulle appréhension de quoi que ce soit de bien précis; le sujet intimidé ne se sent pas directement menacé. Alors que la crainte est toujours crainte de quelque chose, que la peur nous renvoie toujours à un événement défini, la timidité, à l'inverse, n'offre à celui qui la vit aucune référence objective bien circonscrite. S'il y a bien crainte, cette crainte reste floue, vague, confuse. On ne saurait donc réduire la timidité à la peur sans en changer la nature. S'il y a bien appréhension dans les deux cas, celle de la timidité garde un aspect flou. Le timide ne sachant jamais ce qu'il appréhende au juste à l'instant où naît son émotion, sa timidité semble une appréhension sans objet. Plus que comme une peur ou une panique, la crise de trac apparaît surtout comme un sentiment de malaise qui s'apparente à l'angoisse, c'est-à-dire une émotion sourde, oppressante, alors qu'il n'existe aucun motif visible de danger, ni même d'objet phobique possible. Rappelons que P. Janet voit dans l'angoisse « une peur sans objet» 10. _ Mais, contrairement à ce qu 'affirme Janet Il, l'angoisse ne suit pas l'affrontement de la situation, elle le précède. Lorsque l'examen est terminé, l'épreuve achevée, la rencontre avec l'être aimé ratée, celui qui s'est laissé emporter à un accès d'intimidation éprouve du regret, de la rage, parfois de la consternation, jamais de l'angoisse. De fait, l'angoisse n'existe pas plus devant une réalité claire
10 Op. cit., II, p. 308. 11 Op. cit., p. 357.

Le trac: émotion primitive

17

qu'après un échec; elle n'apparaît que devant une menace imprécise, d'autant plus insupportable pour celui qui la vit qu'elle n'offre aucune prise. A la suite de Freud12, J. Boutonier a bien montré toute la différence qu 'il peut y avoir entre l'angoisse et la simple crainte, la crainte portant sur des dangers précis et prévisibles, l'angoisse en revanche étant plutôt liée à l'attente vague d'échecs

incertains:

«

Nous devrions considérerla peur comme une

sensation de malaise logiquement fondée, et qui s'est mise au service de l'instinct de conservation. La peur se rapporte toujours à un objet déterminé. On a peur des cambrioleurs; on a peur d'un homme brutal. On peut toujours rapporter la sensation de malaise à un objet déterminé. La sensation d'angoisse est' de source inconnue» 13. Du fait qu'il survienne avant l'affrontement de l'acte, qu'il soit sans objet précis, qu'il comporte un sentiment de malaise accompagné de trouble émotionnel global, l'état d'intimidation peut être rapproché de l'angoisse plus que de la simple crainte. Mais quand bien même elle resterait diffuse et sans objet précis, cette angoisse du trac n'apparaît jamais n'importe quand. C'est là une seconde différence essentielle d'avec la peur. Contrairement à cette dernière qui peut surgir devant n'importe quel objet, la timidité ne prend naissance qu'en présence d'autrui. On n'est pas soudain timide à cause de l'obscurité ou d'un bruit étrange, on n'est pas intimidé lorsque l'on est seul. Un acteur ou un musicien n'a pas le trac durant les répétitions, ni un amoureux quand il écrit ce qu'il n'oserait dire ouvertement devant l'autre. C'est devant le public, au moment de se lancer sur scène, que l'angoisse s'empare de l'acteur; c'est sous le regard de l'autre que le trouble amoureux surgit. L'angoisse d'intimidation, qui n'est pourtant pas phobie d'objet, est donc le trouble d'un sujet en proie à une situation confusément perçue où l'autre (ou les autres) est
12

13

S. Freud, Inhibition, symptôme, angoisse, p. 94.
J. Boutonier, l'Angoisse, pp. 11-12.

18

Trac, timidité, intimidation

directement impliqué. Ainsi, il arriva que Cicéron, pourtant habitué à prendre la parole sans se troubler, fut incapable de prononcer en public un discours pourtant soigneusement préparé, la Milonienne14, se sentant subitement agressé par la foule. Cette importance de la présence d'autrui dans l'intimidation a été soulignée dès l'Antiquité: dans l'Odyssée, Homère raconte le trouble (agonia) d VIysse lorsqu'il va entrer dans le palais d'Alkinoos : majesté du lieu, nécessité d'affronter autrui et de paraître à son avantage se conju~uent pour provoquer chez le héros une crise d'intimidation 5. L'angoisse liée à l'intimidation ne surgit que dans une situation particulière: lorsque le sujet se trouve en présence d'autrui ou lorsqu'il se trouve en passe de le rencontrer. Si la crainte ou la peur naissent devant des êtres ou des choses, l'intimidation est une angoisse qui ne naît qu'en présence d'êtres, elle est d'abord une réaction de la totalité du sujet à la présence et à l'attention d'autrui. Comment pourrait-on dès lors analyser la timidité sans en référer à l'altérité? Puisqu'elle est un trouble qu'on ne ressent qu'en présence des autres, puisqu'elle a pour domaine, non le moi seul, mais la relation inter-humaine, c'est qu'autrui doit jouer un rôle essentiel dans son apparition. Le terme « autrui» doit être entendu ici au sens fort d'alter huic, cet autre, ce particulier physiquement présent, et non au sens trop vague des « autres» en général. Il y a dans toute intimidation la présence d'un alter ego, la reconnaissance d'un autre soi, d'une conscience devant laquelle on se présente et pour laquelle on devient objet de représentation. La situation intimidante n'est donc pas une situation quelconque. Il faut que l'autre y soit engagé en même temps que le sujet. C'est même à partir de la présence d'autrui que le trac peut être compris avant tout comme une déroute sociale et non pas seulement comme
14

15

P. Hartenberg, Les timides et la timidité, p. 180.
Homère, Odyssée, VII, 55, 59.

Le trac: émotion primitive

19

simple trouble émotionnel. Tous ceux qui ont étudié la timidité ont souligné ce point. Malheureusement, malgré la richesse de bien des observations, ils l'ont trop vite oublié au profit d une analyse purement subjective, et non intersubjective, des phénomènes affectifs de l'intimidation. Dugas est sans doute le premier qui devine le rôle essentiel de l'autre dans le trac. Malheureusement, il en neutralise trop vite l'importance16 : l'autre, puisqu'il est inoffensif, ne devrait pas impressionner. Pourtant, celui qui observe une crise d'intimidation s'aperçoit immédiatement qu'autrui n'est jamais neutre affectivement pour le sujet intimidé: ce n'est pas n'importe quel autrui qui paralyse, et surtout pas l'être que l'on sait au départ indifférent ou bienveillant; c'est le fait de se trouver devant telle ou telle personne, et l'émotion est d'abord sélective. Que cette personne soit seule ou en compagnie, sa présence semble posséder quelque pouvoir impressionnant. Il ne suffit pas en effet quun autre soit là, présent, pour que naisse le trac, encore faut-il qu'il touche par sa présence. Or, il ne touche que s'il a son importance, c'est-à-dire si on remarque sa présence. On voit alors qu'autrui n 'est peut-être pas aussi inoffensif dans l'esprit de l'intimidé que veut bien le dire Dugas. Peut-être son apparente neutralité cache-t-elle un pouvoir qu'il faudra étudier"de plus prés. L'intimidation est donc bien ce trouble privilégié où transparaît en permanence une sorte de crainte vague de l'importance d'autrui. L'autre est là et je redoute sa présence. Si le jugement de certaines personnes ne me laisse pas indifférent, c'est bien que je leur accorde un rôle que les autres ne possèdent pas à mes yeux. Si autrui m'intimide, c'est justement qu'il n'est ni neutre, ni inoffensif. Ouvertement bienveillant, il me mettrait vite en confiance; indifférent, il ne me toucherait pas. En réalité, le fait que l'intimidation développe une angoisse allant jusqu'à l'émotion panique montre clairement que j'ai beau
16

L . D ugas, La tlml d lte, p. 2 .
° ° 0"

20

Trac, timidité, intimidation

savoir, comme on dit pour s'en défendre, que «l'autre ne me mangera pas» j'appréhende néanmoins de l'affronter. On dit parfois pour excuser un manque d'audace que l'on n'ose pas rencontrer quelqu un parce qu'il est «impressionnant». Que faut-il entendre par là sinon le fait que l'autre est posé comme puissance, et dangereux par cette puissance même. A l'inverse, celui qui ne serait jamais intimidé serait, tel Ihomme seul d'Aristote, une bête ou un dieu, simplement parce qu'autrui n'existerait pas pour lui. Ce n'est donc pas de la tâche, de l'action que j'ai peur, c'est de l'appréciation que peut porter l'autre sur ma manière de résoudre cette tâche. Comme l'écrit justement J. Lacroix: «Si la timidité est une crainte, elle est une crainte d'une sorte toute particulière, toute spéciale, elle semble être la crainte du jugement d'autrui» 7. Ajoutons immédiatement que si je redoute le jugement d'autrui, c'est bien que j'accorde sens et valeur à ce dernier. Tout se passe comme si le pouvoir reconnu à l'autre provoquait une réaction de déroute globale. Par sa technique du dyptique dans le portrait parallèle de Giton et de Phédon, La Bruyère18 met en relief le rapport de puissance impliqué par l'intimidation. Il faut être au moins deux pour que se constitue une situation de trac: un dominant qui impose sa valeur (dans le cas des Caractères, la valeur est essentiellement économique), un dominé qui la reconnaît, au moins implicitement, comme valeur, et s'en inquiète soudain comme d une menace à laquelle il répond par Ihumilité excessive. Dans tous les cas où apparaît l'intimidation, il y a quelque chose d'analogue au trac de l'acteur qui va se livrer au regard et au jugement du public. L'acteur s'avance, mais, ce faisant, il n'ignore pas qu'il prend le risque d'être sifflé, autant dire d'être nié dans la signification qu'il demande précisément qu'on lui
17

18

J. Lacroix, op. cit., p. 13.
La Bruyère, Les caractères, IV, 83, pp. 200-201.

Le trac: émotion primitive

21

reconnaisse. D'autres ne peuvent aborder la femme ou l 'homme qu'ils aiment, et se sentent comme effrayés à l'idée de se dévoiler, au sens propre comme au sens figuré. Il faut donc agir pour être intimidé, et seul celui qui prend le risque de dire ou de faire a des chances d'être ému, avec, parallèlement, la crainte confuse d'être éconduit par quelqu un dont il attend quelque chose. Il attend de l'autre qu'il le désigne comme aimable, désirable; il accorde à son jugement valeur et pertinence. Mais, ce faisant, il court le risque, par là-même, de se voir rejeté. La dévalorisation possible du timide est proportionnelle, non à la quantité des témoins, mais à la qualité qu'il attribue à leur jugement. Il est donc possible de cerner de plus prés l'intimidation: elle semble être la crainte de blessures ou de rejets:comme réponses possibles à notre demande à l'autre. On pourrait alors la définir comme une peur du mauvais accueil toujours possible qu'autrui peut nous réserver alors que nous désirons en être reconnu. Il y a derrière toute intimidation une crainte confuse de se voir repoussé par quelqu'un dont on souhaite précisément qu'il ne nous repousse pas. La situation elle-même n'est donc ni indifférente ni inoffensive pour celui qui subit l'accès de trac. Le candidat ne serait pas timide à l'examen si celui-ci ne lui paraissait important et s'il n'avait peur de dire une bêtise devant un examinateur qu'il sait en état de le juger; l'amoureux ne serait pas transi devant l'objet de sa passion s 'il ne lui paraissait doué de toutes les perfections, et par là-même à le remettre à sa place, comme on dit, c'est-à-dire à

distance. Prosper Mérimée raconte que:

«

pour un jeune

homme, c'est une affaire d'entrer dans un salon. Il s'imagine que tout le monde le regarde et meurt de peur qu'il n y ait quelque chose dans sa tenue qui ne soit irréprochable» 19. Cette crainte aurait-elle un sens si le
19

Prosper Mérimée. Portraits historiques

et littéraires, p. 172.

22

Trac, timidité, intimidation

sujet n'appréhendait que le jugement des autres ne soit défavorable? A partir de cette peur du jugement d'autrui, certains auteurs n'ont pas hésité à rapprocher timidité et honte. Hartenberg, reprenant le vocabulaire classique, voit dans la timidité une « fausse honte» 20, et Dugas la définit comme «un état complexe, un mélange de honte et de peur, ayant le double caractère de se produire toujours uniquement en présence d'êtres humains... et d'être en ellemême injustifiée ou sans objet, autrement dit d'être une fausse honte» 21. Mais parler de honte, même fausse, à propos de trac, c'est passer à côté de la timidité. Dans la honte, en effet, apparaissent deux caractéristiques totalement absentes des crises d'intimidation. Tout d'abord, ainsi que l'a parfaitement montré J.P. Sartre22, la honte est un jugement porté sur soi par la médiation d'autrui: je reconnais que je suis tel qu'autrui me voit. Dès lors, autrui m'assigne de façon claire à ma vraie place, et j'ai conscience de mal faire. Or, dans le cas de la timidité, deux choses essentielles à la honte manquent. D'une part, l'idée d'un mal moral est absente de la conscience du sujet. Le jugement d'autrui, contrairement à ce qui se passe dans la honte, n'est pas encore formulé. Je crains un possible, non un réel. Surtout, la honte présuppose que l'on commence par se cacher du regard de l'autre. J'ai honte lorsque je suis surpris alors que je me croyais seul, loin d'un regard qui me juge. La timidité au contraire implique que l'on se risque devant autrui. C'est moi qui le recherche afin d'en obtenir un signe gratifiant. Dans la honte, je me cache de l'autre qui me découvre; dans la timidité, je recherche autrui et, en même temps, j'ai peur de le trouver. La timidité traduit une inquiétude qui précède le jugement clairement formulé de l'autre sur moi, la honte est reconnaissance de la valeur dépréciative du
20Hartenberg, op. cit., p. 5. o. o 21 L . Dugas, op. Clt., pre f ace a Ia 2 erne e d Itlon, p. XI . ' ' ' ' 22 J.-P. Sartre,L'Etre et le Néant, pp. 265-266.

Le trac: émotion primitive

23

jugement qu'a porté celui qui m'a surpris. Comme le dit du blâme, la honte en est la conviction» 23. Et, pas plus que l'enfant, l'adulte intimidé n'a le sentiment d'une faute. Surtout, l'intimidation est angoisse par anticipation, et c'est là son caractère essentiel. Si j'étais certain de la réaction d'autrui, je serais heureux ou agacé, agressif, violent peut-être. Si j'étais sûr de moi, je n'aurais aucune hésitation quant à la conduite à tenir. Dans l'intimidation, je ne suis certain de rien et je réagis pourtant à la simple présence d'autrui, c'est-à-dire avant même qu'il ne soit à proprement parler signifiant. Mon incertitude reste totale en ce qui concerne sa réaction, c'est-à-dire l'image qu'il va me renvoyer de moi-même. Au sein de cette incertitude, tout se passe comme si le timide réagissait à l 'hypothèse la plus défavorable. Il semble deviner, comme le dit Dupuy,

très bien Vauvenargues: « La timidité peut être la crainte

que

«

l'attention d'autrui, en se portant sur nous, est le

point de départ d'un ~rocessus qui peut aboutir à un jugement dépréciatif» 4. Dans le cas du trac, ce n'est jamais la réaction réelle, clairement formulée ou exprimée qui inquiète, c'est seulement la réaction possible. Ce ne sont pas les êtres malveillants qui nous intimident, mais ceux dont la réaction reste problématique. L'intimidation est donc anticipation défavorable au sein d'une situation d'altérité et réaction émotionnelle de fuite devant ce simple possible. L'intimidé est pris entre des désirs contradictoires: l'envie de comparaître devant autrui pour se rassurer sur lui-même et la crainte que cette comparution ne produise un jugement défavorable. De fait, dans l'intimidation, le sujet semble en porte à faux vis-à-vis d'autrui. Son état émotionnel traduit parfaitement la contradiction de son désir et de son attente. Il n'affronte ni ne fuit vraiment la situation, comme il craint et espère à la fois une signification apportée par
23 Vauvenargues, Introduction à la connaissance de l'esprit humain, vo1.I, p. 75. 24 L. Dupuy, op. cit., p. 71.

24

Trac, timidité, intimidation

autrui. C'est là une caractéristique essentielle du trac. Bien que l'étude de J. Boutonier sur l'angoisse ne fasse aucune mention explicite de la timidité, elle souligne cependant la présence, dans toute forme d'angoisse, de cette ambivalence des sujets: ils désirent affronter autrui pour en être reconnus, et, de manière contradictoires toute leur attitude émotionnelle est une attitude de fuite2 . G. Judet

parle, de manière imagée, de réaction « à la gribouille», le
sujet réalisant par l'intimidation ce qu'il redoute le plus, être indigne de la situation26. Ce qu'il s'agit de comprendre désormais, c'est comment cette ambiguïté peut conduire à une réaction de déroute. Lorsqu'autrui est loin de moi, ce n'est pas encore de l'intimidation; quand son jugement est formulé, ce n'est plus de l'intimidation. Celle-ci n'apparaît en effet que dans la situation où autrui est présent, mais pas encore actif, sinon par sa simple présence. J'ai conscience que l'autre est là qui m'observe, interprète mes gestes et mes comportements, et cela suffit à faire naître l'hésitation. Aussitôt, et c'est à partir de là que va commencer l'incohérence, j'interprète à mon tour rapidement les mouvements, paroles, gestes, simples tons de voix au travers desquels je pense qu'autrui traduit l'impression que je lui fais. Comme par anticipation, je tente de percer ses sentiments à mon égard dans les signes par lesquels il me désigne, à mon insu, ce que je suis. Mais', ce faisant, mon attention se détourne de l'action engagée. Je ne suis plus à ce que je dis, je me demande comment l'autre interprète mes paroles. Par le biais de l'attention qu'autrui me porte, je suis donc renvoyé à moi-même. Je n'agis plus, je deviens le spectateur de mon action. J'en interprète à mon tour la valeur et le sens. Indirectement, par le détour d'autrui, je me suis mis à distance de moi-même. Mais, si je ne m'oublie plus alors dans ce que je fais, je ne suis pas non plus simple
25

26

J. Boutonier, op. cil", pp. 154 ssq.
G. Judet, op. cil", p. 10.