L'enseignement professionnel des pêches maritimes en France (1895-2007)

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En 1895 sont créées les premières écoles d'enseignement professionnel des pêches maritimes dans le but de mieux exploiter les fonds marins et de faire entrer les pêcheurs dans l'économie moderne. L'ouvrage retrace et analyse l'histoire de cet enseignement qui est le produit d'un contexte social, économique et idéologique, parfois éloigné de simples considérations pédagogiques. Il se veut aussi une contribution à une anthropologie historique des populations littorales.
Publié le : vendredi 1 mai 2009
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EAN13 : 9782296225077
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L'enseignement professionnel des pêches maritimes en France
(1895 - 2007)

<9L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-08399-8 EAN : 9782296083998

Denis BIGET

L'enseignement

professionnel

des pêches

maritimes
(1895 - 2007)

en France

Essai d'anthropologie historique

Préface de Louis LE PENSEC

Édition

revue et augmentée

L'Harmattan

Histoire et mémoire de la formation Collection dirigée par Jacky Beillerot (1939-2004,) Michel Gault, Dominique Fablet, Françoise Laot
L'éducation des adultes, au sens où nous l'entendons aujourd'hui, s'est développée à partir de la Révolution de 1789 avec pour premier objectif de pallier l'absence ou les insuffisances de la formation initiale. Elle a connu d'importants changements avec la formation professionnelle des adultes, le développement de l'enseignement technique, la montée de l'éducation populaire... jusqu'à devenir véritablement un fait social à partir de la loi fondatrice de 1791 qui en assure le développement. Au sens large du terme, elle est théorisée dès l'Antiquité et apparaît plus actuelle que jamais avec des notions comme celle de l'école de la deuxième chance, de l'éducation permanente et de la formation tout au long de la vie, ou encore de la formation de soi. La collection Histoire et mémoire de la formation constitue un instrument de référence, d'information et de réflexion, pour les formateurs et les chercheurs concernés par ce domaine d'activités et de pratiques. Déjà parus

Raymond VATIER, Ouvrir l'école aux adultes. Une mission originale à l'Education nationale, 1970-1974,2008. Cédric FRETIGNE (coord. par), Former et insérer, 2008. F. LAOT et E. de LESCURE (sous la dir.), Pour une histoire de laformation, 2008. Guy PALMADE, Préparation des décisions: L'étude de problèmes, 2007. Sylvère FARRAUDIERE, L'Ecole aux Antilles françaises, 2007. Jean-François CONDETTE, Histoire de la formation des enseignants en France (XIXe-XXe siècles), 2007. Gilles PINTE, La CFTC-CFDT et la formation permanente, 2007. Guy PALMADE, Réunions etformation, 2007. Jean DUBOST, Analyse sociale et sociologies d'intervention, 2006.

Remerciements
Ce travail est redevable à plusieurs personnes. Sylvie San Quirce, conservateur de l'écomusée de l'île de Groix et Jacques Maïs m'ont aidé à retrouver une grande partie des documents et des photographies qui illustrent ce livre. Lucien Tonnerre, de Kennouezet à Groix, Théophile Tonnerre, du Bourg à Groix, anciens élèves de l'école de pêche de Port Lay, Pierre Kerizit, de Loctudy, ancien élève de l'EAM de Saint-Guénolé, et René Tannay, fondateur des écoles d'apprentissage maritime, m'ont apporté de précieux témoignages sur les écoles de pêche et les EAM. Je dois remercier également tous les élèves et personnels des EMA rencontrés, et notamment Philippe Bothorel, directeur du Lycée professionnel maritime du Guilvinec, pour leur accueil dans leurs établissements et la patience qu'ils ont manifestée devant mes questions qui ont pu leur paraître longues, répétitives et parfois saugrenues. Corinne Salaun a bien voulu faire la correction du texte. Cet ouvrage n'aurait pas trouvé sa fonne actuelle sans la critique amicale et sévère mais fructueuse de Geneviève Delbos. Je remercie enfin mon épouse Noëlle pour ses précieuses corrections et ses judicieuses remarques.

Préface à la première édition
« En maint endroit, on signale une désaffection pour les industries de la mer. L'exode maritime serait aussi néfaste pour notre économie nationale que l'exode rural. » Est-ce dans une édition du Marin d'octobre 1995 que nous lisons cela? Est-ce une phrase du premier discours du " monsieur Mer" récemment nommé par le gouvernement? Non. Vous n'y êtes pas. Ces mots sont de M. Pierre Marraud, ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts dans le gouvernement d'Union nationale de Raymond Poincaré (1926 1929). A ce titre, il rédigea en 1928 une longue circulaire plaidant la nécessité d'une collaboration entre marine marchande et instruction publique: afin de renforcer l'enseignement professionnel maritime inauguré 33 ans plus tôt, le 16 mai 1895, par la première conférence de l'école de pêche de l'île de Groix. Sous l'égide de la Société bretonne de géographie, de la Société des hospitaliers sauveteurs bretons et la chambre de commerce du Morbihan, l'établissement est alors confié à un professeur d'hydrologie de Lorient, un certain Victor Guillard. Sachons rester modeste. Nous ne connaissons pas tout cela par cœur. Et c'est là le premier mérite de Denis Biget que de redonner vie à de tels faits dans le présent ouvrage sur cette "institution" du monde maritime: "les écoles de pêche". Quelle motivation, quels réels projets soustendaient donc l'invention d'un savoir scolaire spécifique pour l'exercice d'une activité - traque et capture du
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poisson

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aussi vieille que le genre humain? Quel besoin

d'une école alors qu'au fil des temps anciens les pêcheurs n'ont cessé de progresser dans leur savoir-faire? Pour tenter de répondre à ces interrogations et à beaucoup d'autres, Denis Biget en appelle à deux sciences dites « humaines », I'histoire et la sociologie. Explorant les archives départementales, écumant les fonds documentaires, les publications professionnelles et les articles de presse, Denis Biget nous livre ici une "contribution à une ethno-sociologie des populations littorales" nourries des témoignages d'usagers d'écoles de pêche depuis les années 30. Au long de ces pages bien documentées, l'auteur ne s'en tient pas à raconter une histoire. Fût-elle I'histoire d'un métier qui, paradoxe, «ne s'apprend pas à l'école ». Tant il est vrai que dans ce monde à part, autonome, le

"savoir-y-faire" - comme il le dit

-

se transmet d'abord à

bord, sur le tas, dans la pratique et le travail quotidiens. Dans sa quête, Denis Biget va bien au-delà, pour débusquer le pourquoi, le comment. Sans s'abstraire jamais de I'histoire des pêcheurs eux -mêmes. Histoire des populations littorales, sociologie de l'organisation de groupe et de corporation. En ces domaines, la tâche du chercheur n'est pas tant d'apporter des réponses que de faire naître de la confrontation des données patiemment étudiées, de nouveaux questionnements. Ressort alors, parmi d'autres, cette interrogation d'une cruelle actualité: au-delà de l'apprentissage d'un savoir-faire, non transmissible sur les bancs de l'école, les pêcheurs n'auront-ils pas au moins acquis un outil d'intégration sociale, une culture générale leur permettant d'embrasser un autre métier que celui de la mer, désormais fait d'incertitudes? L'ouvrage nous plonge dans des décennies d'une histoire densément humaine. II soulève de lourdes

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questions que tous ceux qui ont eu - ou ont - à préparer,
en toutes disciplines, aux métiers de demain affrontent avec appréhension. C'est une utile contribution à la connaissance d'un monde un peu trop clos, et un précieux apport à la réflexion de tous ceux qui n'ont pas désespéré d'exercer demain un métier à la mer.
Louis LE PEN SEC ancien ministre de la Mer.

Député du Finistère,

Il

Avertissement
Dans une première édition, cet ouvrage portait sur 1'histoire des premières écoles de pêche maritime fondées en 1895. Nous avons alors cherché à retracer l'histoire de leur création et à connaître les raisons qui ont conduit à développer un enseignement des pêches maritimes. Travaillant principalement à partir des Archives départementales de Bretagne, cette étude concerne en fait 1'histoire des écoles de pêche sur tout le littoral français grâce à la lecture des directives nationales et des rapports nationaux de la Société d'enseignement professionnel et technique des pêches maritimes. Ce travail traitait aussi de cette deuxième vague de l'enseignement des pêches maritimes que sont les écoles d'apprentissage maritime, les EAM bien connues sur le littoral. Cette nouvelle édition refondue est augmentée dans cette partie grâce aux travaux d'Alain Le Doaré sur l'origine des EAM qui constituent un chapitre important de sa thèse d'histoire. Nous y avons ajouté une analyse de l'origine des élèves

des écoles maritimes et aquacoles dans les années 1985 1995 et de leurs représentations du métier et actualisé ces lignes par un aperçu sur la formation maritime des années 2000.

Introduction
L'histoire des écoles de pêche que nous allons entreprendre ici cherche à être une contribution à un regard ethnologique et sociologique sur les populations littorales et les marins pêcheurs. Si on parle beaucoup des marins, depuis longtemps dans la littérature, ou depuis peu dans les médias à l'occasion de leurs colères (1993, ou tout récemment 2007), rares sont ceux qui connaissent la vie et le métier de ces hommes et femmes qui passent plus des deux tiers de leur vie sur la mer. En faisant cette histoire de leurs écoles de formation, nous avons pensé mettre en évidence un rapport privilégié entre une population et une profession, les marins pêcheurs, et la société globale. Les écoles de pêche apparaissent en effet comme un vecteur d'intégration des pêcheurs dans la société en général, selon un jeu dialectique où tantôt l'institution intègre les hommes, tantôt les hommes créent l'institution. L'analyse des conditions de création de cet enseignement nous montre effectivement qu'il existe, ici aussi, un mouvement de renvoi entre la pêche et son évolution et entre l'école et ses promoteurs, dont l'idéologie intégratrice est datée et située dans le paysage des sociétés industrielles. Les pêcheurs tantôt acceptent et encouragent l'école maritime, tantôt la rejettent comme inutile à leur pratique, et ceci dès le XIXème siècle jusqu'à nos jours, comme nous l'avions

montré dans une étude sur les élèves des écoles maritimes ] et aquacoles en 1992. Nous al10ns donc tenter au cours de cette histoire d'étudier J'école de pêche en fonction de son environnement et des différents éléments dont el1e dépend: hommes, idées, faits historiques et technologiques. L'école de pêche est créée pour répondre à une volonté de progrès économique et social basé sur le progrès technologique et scientifique mais aussi sur celui des idéologies qui doivent, toutes choses confondues, conduire I'homme vers son émancipation, par son intégration sociale, par le bien-être, la morale et l'hygiène. Ce vaste projet est celui de la consolidation d'une activité économique et d'une nation, grâce à la technologie et à la science contre l'empirisme dont, selon les promoteurs de cette entreprise, font preuve les pêcheurs. Ce projet qu'on peut définir comme une tentative d'acculturation s'oppose à la société civile. Les pêcheurs à cette époque et depuis longtemps sont déjà socialisés, possèdent leurs propres règles de comportement politique, religieux, social et ce qui sera le thème majeur de ce livre, une façon spécifique de voir le monde et la nature auxquels ils se confrontent en adaptant leurs savoirs et leur pratique à chaque situation. Ils ont une vision de l'économie à petite échel1e que l'Etat veut faire entrer dans de plus grandes dimensions et canaliser afin qu'el1es servent la nation. Mais c'est aussi une population considérée à J'époque et encore aujourd'hui, la littérature l'atteste, comme archaïque et rustre, ignorante, qu'il faut guider moralement pour qu'el1e entre dans le moule de la réforme sociale.
I Denis Biget, La mer, la pêche, l'école. Représentation et système de pensée des jeunes en formation à la pêche dans les écoles maritimes et aquacoles en Bretagne, Université de Rennes 2, département de sociologie, 1992.

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Petit à petit, l'école de pêche depuis ses débuts, tout en conservant son rôle intégrateur (et tout particulièrement sous le régime de Pétain) va devenir une école professionnelle car le métier séculaire du pêcheur devient une profession organisée. L'école de pêche sert de levier de contrôle au fonctionnement de la profession par ses programmes et son système de recrutement sélectif au service de la corporation. Pour guider cette recherche, rappelons-nous qu'Emile Durkheim proposait de comprendre un système éducatif à partir de ce dont il dépend: « de la religion, de l'organisation politique, du développement des sciences, de l'état de l'industrie... »2 L'histoire "historique" ne suffit pas à comprendre un phénomène social. Il ne suffit pas de savoir qui a créé la première école, où, quand, comment. Il faut chercher à savoir pourquoi, ou dans quel but, c'est-à-dire à partir de quoi l'idée d'une école de pêche est née en France à la fin du XIXème siècle. Premièrement, quels sont les faits (naufrages des bateaux, ignorance supposée des marins, développement des pêches maritimes) qui ont conduit à cette idée mais surtout et deuxièmement quelle signification a été donnée à ces faits (empirisme et archaïsme des pêcheurs, obstacle de cet empirisme et des savoirs dits "routiniers"), en fonction de l'idéologie, des structures socio-économiques et historiques de l'époque et du secteur d'activité concerné. En cherchant à partir de quand on a décidé de créer un enseignement des pêches, on peut découvrir à partir de quoi on a inventé ce besoin d'école de pêche alors que depuis des siècles les pêcheurs savent pêcher et de mieux en mieux. On s'aperçoit qu'un système éducatif n'a pas seulement pour but de dispenser des savoirs et une pédagogie mais qu'il répond à un ensemble de principes
2 Emile Durkheim, Education et sociologie, Paris, PUF, p.46.

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qui préside à son organisation. On constate alors que le programme de connaissances requises pour exercer le métier de pêcheur et accéder aux prérogatives auxquelles il confère ne découle pas d'un savoir suis generis mais répond à des nécessités politiques, économiques et idéologiques. L'institution éducative maritime apparaît donc comme l'interface entre deux systèmes de principes dans un mouvement de va-et-vient. D'un côté les créateurs de l'école et leurs orientations économiques et idéologiques, de l'autre les populations concernées par cet enseignement, leur système de représentations du monde et de la pratique sur ce monde. Ces deux systèmes sont à la fois opposés et complémentaires. Le premier cherche à imposer aux pêcheurs un type de savoir et de vision du monde constitué par la croyance en la science, en l'économie et la technologie modernes. Il rencontre à la fois enthousiasme et opposition. Le deuxième, le monde des pêcheurs, accepte l'acculturation mais par paliers et selon des modalités particulières d'adaptation au nouveau. Notre étude historique devient alors une anthropologie historique. C'est de l'histoire, c'est-à-dire la restitution de faits historiques mais c'est aussi une anthropologie, c'est-à-dire une appréhension globale de tout ce qui entoure et conditionne ces faits, comme faits sociaux totaux selon l'expression de Marcel Mauss3. En allant plus loin que les faits et les hommes, dépassant les dates, les faits et les noms des sujets et des lieux, notre démarche s'intéresse aussi aux idées qui ont animé ces hommes, en ces dates et en ces lieux. Pour comprendre le phénomène "création d'écoles de pêche" et l'invention d'un savoir scolaire à propos d'activités non institutionnalisées, il faut observer et
3 Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1979.

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chercher les significations du contexte englobant: les facteurs économiques généraux, l'industrialisation en cette moitié de XIXème siècle et plus précisément l'économie de la pêche à cette époque, tournée vers le modernisme; les facteurs idéologiques du scientisme et la croyance en la science positive qui doit dominer toute activité de travail; les facteurs politiques dominants qui cherchent à canaliser les populations pour les faire entrer dans le moule du travail rationnel au service de la nation, contre l'émancipation plus dure que véhicule le courant de gauche qui se fait jour à l'époque. Par l'école de pêche, il s'agit de ne pas laisser faire les pêcheurs comme ils le font mais de les orienter vers une pratique rationnelle et raisonnable au service de l'économie nationale. Cette forme d'acculturation des populations maritimes est identique à celle appliquée à la classe paysanne quelques décennies auparavant durant lesquelles sont apparues, dans les mêmes conditions et pour les mêmes raisons, les premières structures d'enseignement agricole. Le but à demi avoué, caché derrière des considérations techniques, économiques et philanthropiques, est de faire entrer les différentes populations dans la société globale. Cet exposé pourrait laisser penser que nous reproduisons ici de manière plate le cadre théorique marxien où un phénomène s'explique par l'économie, le politique et l'idéologique. Or, c'est à partir des sources et des données que nous avons construit ces hypothèses de recherche pour montrer que la création des écoles de pêche prend ses racines et entre dans un mouvement de va-et-vient entre tous les secteurs de l'activité humaine, que ce fait relève de l'économique, du politique, de l'idéologique, et que l'on doit le considérer aussi bien à partir des émetteurs, soit les fondateurs des écoles de pêche, que des récepteurs, les pêcheurs, puis de

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l'interaction entre ces deux groupes d'acteurs. Le fait "école de pêche" prend les dimensions d'un fait sociologique qui historiquement est balancé entre deux systèmes de représentations du monde. Il se construit à partir des deux sphères sans exclusive. Cette anthropologie historique des écoles de pêche montre que tantôt l'institution intègre les hommes et tantôt les hommes créent l'institution puisque dans le cas des écoles de pêche, les pêcheurs trouveront un intérêt à ces écoles dans la mesure où, donnant un brevet de commandement, elles permettent la reproduction sociale de la classe dominante des patrons pêcheurs et constitue un moteur de promotion individuelle et d'intégration sociale. En effet, selon 1'historien Denis Richet, l'institution doit être considérée comme changeante. L'édition de 1798 du Dictionnaire de l'Académie Française la définit ainsi: «Tout ce qui est d'institution humaine est sujet au changement. » Etudier une institution selon Richet, c'est: «dépister les évolutions derrière la façade abstraite des textes ou de la grisaille des bureaux, relier 1'histoire des lois et des règlements à la vie mouvante de la société et de l'Etat, nous intéresser moins aux institutions en elles-mêmes qu'à leur esprit, c'est-à-dire à leur logique et à leur cohérence historiques. »4 Dans un premier temps, nous ferons un bref rappel des conditions économiques et politiques de l'époque, pour situer la "philosophie" ambiante qui a conduit à la création de l'enseignement professionnel des pêches maritimes. Nous porterons l'accent sur l'idéologie du scientisme que l'on retrouve dans chaque discours sur les écoles de pêche, ainsi que sur le constat de la condition de vie des gens de mer. Nous brosserons un tableau assez
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Denis Richet, La France moderne: Flammarion, 1973, p.6.

l'esprit des institutions, Paris,

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rapide de l'évolution de l'industrie halieutique au tournant des années 1860. Nous pourrons ensuite entrer dans l'histoire de cet enseignement depuis sa création jusqu'au début des années 2000 environ, en étudiant le profil des créateurs et celui des élèves, les programmes, les résultats obtenus. Nous porterons ensuite un regard sur l'œuvre accomplie et ses liens avec le monde de la pêche et surtout sur la façon dont elle a été reçue par les pêcheurs, enfants et adultes, dans le sens où les écoles de pêche sont devenues au fil du temps une institution importante du monde maritime. Il sera bon à ce moment de rappeler brièvement le rapport à la fois conflictuel et complémentaire entre deux types de savoirs, celui imposé par l'école de pêche et celui mis en œuvre chaque jour en mer par les pêcheurs. Nous espérons, par ce jeu de miroirs entre l'école de pêche et les marins pêcheurs, contribuer à une anthropologie historique d'un monde qui, aujourd'hui encore, en pleine évolution, cache un grand dynamisme derrière de multiples contradictions. Il faut préciser que l'expression "monde de la pêche" n'est pas complètement adaptée à la diversité des métiers de la pêche, des types de pratiques et des multitudes de modes de vie. Entre la vie et la pratique d'un petit pêcheur artisanal et celle d'un marin embarqué sur les grands chalutiers, il y a des différences considérables, mais l'expression permet de rassembler à la fois un secteur d'activité économique et un groupe social particuliers. Notre analyse procède de deux disciplines, l'histoire et l' ethnosociologie. La sociologie comme histoire du temps présent et 1'histoire, comme histoire d'un présent passé et vécu. L'analyse historique de ce système éducatif doit permettre de mieux saisir le rapport des hommes à leur pratique et à l'institution, les pêcheurs acceptant la formation mais considérant que ce n'est pas à

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l'école des pêches que l'on apprend la totalité des gestes et conditions d'un métier, puisque, dans le cas de la pêche, il faut parler de "métiers" différents à chaque fois qu'on change de technique ou d'espèce de poisson recherchée. Une étude de ce genre demandait qu'on utilisât principalement les sources archivistiques et documentaires, notamment les sous-séries 4S des archives départementales qui traitent des écoles de pêche. Hélas peu classées, souvent sans ordre chronologique, ces pièces sont d'un traitement difficile car composées de documents disparates ou parfois sans véritable intérêt. Il n'y a pas de continuité géographique et historique. Des pans entiers de l'histoire d'une école manquent et les pièces concernant une autre école ne permettent pas de relier et de tisser un lien logique, général et continu sur l'ensemble des écoles. Nous avons cherché à compléter ces documents par la série T "enseignement" (fond préfecture et fonds Inspection académique) mais là aussi la continuité fait défaut et on ne trouve que peu de pièces en relation avec les écoles de pêche. Le contenu de tous ces documents est souvent anecdotique et parfois allusif (commentaire sur une question, un problème dont on ne retrouve ni l'origine ni la fin). Il a donc fallu faire des recoupements pour dégager une signification qui reste quelques fois simplement déductive. Par ailleurs, nous nous sommes appuyés sur les publications spécialisées, comme le Bulletin de l'Enseignement professionnel et technique des pêches maritimes ou le Bulletin des pêches maritimes et autres revues professionnelles qui permettent une meilleure analyse d'ensemble de ce qu'est l'enseignement des pêches maritimes. Les journaux également traitent des écoles de pêche mais sont assez rares, au moins en ce qui concerne les débuts de l'enseignement des pêches maritimes. La lecture analytique des manuels

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d'enseignement des pêches maritimes que nous avons retrouvés a bien sûr été d'une grande utilité. D'autre part, nous avons procédé à des entretiens avec d'anciens élèves des écoles de pêche mais nous n'avons pas retrouvé de témoins au-delà des années 1930. La période qui concerne les EAM depuis 1941 est plus fructueuse en témoignages oraux quoique la plupart des écoles n'aient pas conservé leurs archives écrites. La lecture des ouvrages traitant de la pêche en général a parfois été utile dans la mesure où elle fait souvent un commentaire critique de l'institution. Mais les passages sur la formation à la pêche sont assez rares. Lors de la réalisation de cet ouvrage, nous avons gardé en référence notre travail sur les élèves des écoles maritimes et aquacoles réalisé en 1992 pour servir d'éclairage dans l'analyse des rapports entre savoirs scolaires et savoirs pratiques, qui s'appuie sur les travaux de Geneviève Delbos et Paul Jorion.5 Il apparaît que, quelle que soit l'époque, le rapport entre ces deux catégories de savoirs est toujours paradoxal. Nous nous en rendrons compte lorsque nous aborderons l'étude des représentations du métier et la vision du monde de la pêche des élèves des Ecoles maritimes et aquacoles. Mais l'opposition entre savoirs théoriques, scolaires ou universitaires et savoirs pratiques n'est pas particulière au monde de la pêche et aux activités économiques

"traditionnelles" .

5 Geneviève Delbos, Paul Jorion, La transmission des savoirs, Paris, éditions de la Maison des sciences de J'homme, 1984.

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PREMIERE PARTIE
Préhistoire et histoire de l'enseignement des pêches maritimes

J. Contexte économique, social et politique à la fin du XJXème siècle
Pour bien situer l'origine des écoles de pêche, il faut nous l'avons vu, en replacer le départ dans ses cadres historiques. Pour le moment, contentons-nous de situer l'apparition de l'idée de l'enseignement professionnel des pêches maritimes dans les années 1890, époque caractérisée par une forte industrialisation et par une succession de crises industrielles et financières. Depuis le milieu du XIXème siècle en effet, la pression économique et sociale multiplie les innovations qui modifient la vie quotidienne. L'industrie se développe et se met au service de chacun: moteur électrique qui commande des chaînes de fabrication, lumière, télégraphe électrique et téléphone, amélioration des transports. Les industries gagnent en puissance et en précision. Les grands navires sont propulsés par de grandes hélices façonnées et actionnées grâce à l'industrie moderne. C'est surtout dans les procès de l'industrialisation que la révolution se fait. Avec Ford et Taylor aux USA, l'industrie devient organisée et de plus en plus rationnelle. Rien dans la production n'est laissé au hasard et à la routine. Tout est scientifiquement calculé et contrôlé. Le monde entre dans le XXème siècle. Cette prospérité économique étend l'emprise du capitalisme moderne sur une grande partie du monde. Néanmoins, de 1873 à 1895 sévit la Grande Dépression. Les mécanismes financiers sont grippés et le marasme s'étend. Les crises ne sont plus seulement agricoles (disette, météorologie désastreuse) mais sont l'effet de surproductions qui provoquent un effondrement des cours. Ce retournement de situation engendre des

effets sur le climat social. La grande industrie multiplie le prolétariat et les crises l'enfoncent encore plus dans la misère. Les mouvements de défense des intérêts des ouvriers prennent de la force et grandissent. Même si le Second Empire est prospère, la IIIème République a du mal à maintenir le niveau, les sous-investissements freinent l'économie, les affaires sont frileuses, le climat politique et social est surchauffé. Tous les secteurs économiques sont touchés par ce mouvement et ces bouleversements. La pêche elle aussi devient une industrie. D'activité traditionnelle de traque et de capture du poisson, elle devient une industrie halieutique. Au départ, les pêches étaient essentiellement côtières et de subsistance. Les revenus étaient limités mais la production en protéines assez bon marché. Dès que les bancs de poissons abondaient, selon les saisons, les marins s'éloignaient des côtes. Le poisson séché, salé ou fumé, pouvait s'exporter. Dans le cas de la morue ou du hareng, cela a donné naissance à de véritables industries, particulièrement en France où une vie intense est née sur les côtes. Avec les grandes découvertes de la Renaissance, les pêches hauturières se développent et deviennent océaniques puisqu'on pêche la morue sur les côtes de l'Atlantique du nord. En France, cette pêche engendre une véritable industrie. Toutes les innovations industrielles du début du XIXème siècle vont assez vite trouver une application aux bateaux et aux engins de pêche.6 A partir de 1860 environ, la pêche entre dans une série de grands changements. Les innovations technologiques, à bord avec l'apport de la conserve par glace, le moteur à vapeur, les treuils et cabestans à vapeur se combinent aux inventions générales de l'industrie et des
6 Michel Toulouse, Mollat (éd.), Privat, 1987. Histoire des pêches maritimes en France,

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transports. Le développement des lignes de chemin de fer permet une plus lointaine et plus rapide exportation du poisson. On assiste à la naissance d'une flottille hauturière qui s'accompagne d'une hausse des coûts et des investissements qui poussent l'industrie halieutique dans l'économie nationale et communautaire de type capitaliste. Cette transformation provoque des changements et des mouvements sociaux avec des phénomènes de tensions et de solidarité. Les effectifs des pêcheurs et la démographie des communautés de pêcheurs sont en pleine croissance.7 C'est l'époque de la première apparition du salariat à la pêche, avec l'achat par le patron de pêche du filet de coton qui retire au matelot la propriété de son outil de travail. Cette évolution et cette concentration géographique des masses populaires ne se réalisent pas dans les meilleures conditions. Les luttes qui entourent l'approvisionnement en rogue (appât), ou la conserve, et les crises de la sardine, font naître les premières structures de réflexion sur ce monde en pleine transformation au plan social et technologique. Bien que la gestation, à partir de 1880, soit difficile, le mouvement syndical maritime se forme doucement, à Marseille en 1889, puis à Dunkerque, Le Havre, Bordeaux. De 1891 à 1901 prend naissance la Fédération nationale des Syndicats maritimes qui se préoccupe des conditions de travail à bord, des relations avec l'Inscription maritime et la Caisse des invalides, des réglementations et des revendications sur les lois régissant les gens de mer. En 1906, la fédération s'affilie à la CGT. Après 1910, la CGT prend de l'importance chez les marins pêcheurs. Mais le mouvement syndical des pêcheurs est
7 De 1830 à 1906, rien que dans le Finistère, le port de Camaret passe de 912 à 2360 habitants, Douarnenez de 2018 à 13607, Audierne de 1317 à 4706, l'île Tudy de 348 à 1230. Le Guilvinec, commune créée en 1880, passe de 1968 habitants à 3759 en 1906. Ces communes connaissent une progression démographique globale de 75%.

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très disparate et paradoxal. Il est difficile d'unifoTI11iser les différences locales ou régionales du métier et peu aisé de concilier le corporatisme avec la tradition révolutionnaire. Par la suite, le mouvement syndical des marins est partagé entre le mot d'ordre communiste de lutte "des classes contre classes" et celui de lutte "pour le bien commun" des syndicats chrétiens, division que nous retrouverons dans l'histoire même des écoles.8 Si le monde de la pêche se modernise par endroits et secteurs, la société traditionnelle des pêcheurs ne disparaît pas pour autant mais le développement et la croissance sont contradictoires. En fait, quels que soient l'évolution et le progrès technologique et financier, les populations ouvrières et littorales demeurent dans une grande précarité quant à leurs conditions de vie et de travail. Nonobstant, ce monde est tourné vers le progrès. Si la pêche devient une industrie, c'est aussi parce que l'idéologie positiviste et l'engagement dans le scientisme l'y conduisent. Nous verrons que c'est aussi une clef d'ouverture de l'histoire de notre sujet. La deuxième moitié du XIXème siècle peut-être, en effet, dans une certaine perspective, considérée comme une époque de croyance absolue en la science positive rationnelle et à ses applications, contre l'empirisme, époque amorcée dès la fin du XVIIIème siècle par les saint-simoniens. La nation se doit de développer le positivisme comme patriotisme pour devenir une nation forte. Tous les métiers traditionnels, agriculture, pêche, artisanat, doivent puiser dans la connaissance élaborée par les savants pour donner le maximum de résultats et subvenir enfin complètement aux besoins matériels et moraux de l'humanité. Toute
8 Pour une histoire du syndicalisme maritime, cf. Ronan Viau d, Le ~yndicalisme maritime français. Les organisations, les hommes, les luttes (1890-1950), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2005.

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cette époque est une grande profession de foi en la science, organisatrice de l'industrie et créatrice du bienêtre de tous. Par exemple, c'est vers 1860 que naît l'ostréiculture scientifique des savants Coste et De Bon, ainsi que les premières expériences sur la culture des poissons et leur reproduction artificielle.9 La science et la technique devront régler tous les problèmes que rencontre I'homme et on ne se contentera désoffilais plus de l'empirisme et des savoirs primaires. On applique par expérimentations les résultats de la recherche scientifique. La T.S.F, par exemple, en reliant les navires entre eux et avec la terre, peffilettra un gain de temps, sur le trajet et dans la recherche des poissons, l'annonce des prises pour une meilleure vente, la fin de l'incertitude et la sécurité, donc un gain d'argent. Ce n'est pas une vue de l'esprit mais une sérieuse application que décrit M. Duge, inspecteur des pêches à Cuxhaven au début du XXème siècle. JO C'est aussi en 1919 que va naître l'Office scientifique et technique des pêches maritimes, établissement public ancêtre de l'actuel IFREMER inspiré des réflexions d'Eugène Canu en 1894 regroupées dans son rapport au Sénat qui suggère «la surveillance des pêches et l'application des règlements, les renseignements à recueillir sur les lieux de pêche et les infoffilations à transmettre aux pêcheurs, les études à la mer et à la pisciculture marine. » Toute cette croyance en la science, cet amoncellement d'heureuses découvertes et d'impressionnantes inventions fondées sur les observations pratiques et scientifiques doivent servir 1'humanité entière. Ils doivent être transmis au plus grand
9 Consulter les contributions rassemblées dans Cultiver la mer, Musée Maritime de l'île Tatihou, Saint-Vaast-La-Hougue, 1993. 10 Notons que ce sont toujours les mêmes arguments qui servent à la promotion des nouveaux systèmes de télécommunication et de navigation.

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nombre, éclairer les esprits et guider la main. Il faut enseigner la science dans tous les domaines et dans toutes les industries, dont celle des pêches. L'éducation des classes populaires est une grande question à l'époque. Depuis longtemps, elle mobilise les penseurs et les hommes politiques et malgré les grandes déclarations de principes de la Révolution, ce n'est qu'avec la loi Guizot de 1833 que chaque commune doit recevoir son école primaire. La question de la prise en charge de l'enseignement technique et celle de l'empirisme sont récurrentes, en France et en Europe, depuis la fin du XYIIème siècle. Les tentatives ou les réalisations d'écoles pratiques dans les domaines agricoles ou dans celui de l'artisanat et de l'industrie montrent que des hommes se sont attachés à cette question depuis longtemps, en mobilisant les mêmes principes que ceux qui vont donner naissance aux écoles de pêche. L'idée 1 d'un enseignement agricole en est un bon exemple.]
Il Michel Cépède, « Controverses et avatars », Annales d'histoire des enseignements agricoles, 1, INRAP, 1986, p.15-21. Nous pouvons lire dans cet article que l'enseignement agricole ne date que de deux siècles seulement mais que l'antique tradition reconnaît dans l'agriculture une des activités les plus dignes de l'humanité. L'empereur de Chine, au IIIème siècle déjà, participe aux rites agraires et seul le traité d'agriculture a été épargné par le bâtisseur de la Grande Muraille. En Méditerranée ancienne, le poète Hésiode, au VIIIème siècle écrit le premier traité d'économie rurale, Les travaux et les jours, suivi par les Sciptores de rei rusticae de Caton, Varron,

Virgile et Columelle au I er siècle de notre ère, puis par Pierre de
Crescenze (1230) et surtout Olivier de Serres (1539-1619) qui reprennent les premiers écrits sur l'agriculture en y ajoutant leurs propres expériences, mais sans encore parIer d'enseignement. En 1614 dans les Etats Généraux, on pense que la scolarisation va éloigner le peuple de l'agriculture. Le prestige des maîtres ne cesse de décliner. Pourtant, les Frères des Ecoles chrétiennes, fondées en 1582 par JeanBaptiste de La Salle, s'efforcent d'étendre leur action dans les campagnes.

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