L'Université contre le Développement au Congo-Kinshasa

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Cet ouvrage constitue un regard critique sur le modèle de formation assurée au Zaïre de l'époque, et soulève les questions relatives à la mission de l'enseignement universitaire. L'auteur dénonce l'université qui défavorise la recherche, la formation à l'initiative personnelle, le jugement et la critique, offrant à la société une élite avide de positionnement personnel, et inapte à répondre aux énigmes de la vie. L'université ne peut dès lors que devenir contradictoirement un agent actif du sous-développement.
Publié le : mardi 1 septembre 2009
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EAN13 : 9782296229655
Nombre de pages : 301
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L'UNIVERSITÉ

contre
LE DÉVELOPPEMENT AU ZAÏRE

Emile BONGELI Yeikelo ya Ato

L'UNIVERSITÉ

contre
LE DÉVELOPPEMENT AU ZAÏRE

L'HARMATTAN RD CONGO - LASK

Contact Auteur bongelien@yahoo.fr

@L'HARMATTAN,2009 5-7, rue de l'École-Polytechnique; http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr 75005 Paris

ISBN: 978-2-296-09134-4 EAN : 9782296091344

A titre posthume, je dédie cet ouvrage à des êtres les plus chers aujourd'hui absents A ma sœur aînée Catherine Bongeli Baambi Pour tous les sacrifices consentis pour faire de moi universitaire Au Dr Christophe Bongeli Oku/u Olik% et à Au/o/a Bongeli Mes jeune frère et fils aîné, amis naturels et premiers contradicteurs qui auraient dû vivre ce moment crucial de l'histoire de la Nation à laquelle ils étaient très attachés!

Avertissement Le travail que nous publions ce jour avait été défendu en date du 23 mai 1983 comme thèse de doctorat en Sociologie à l'Université de Lubumbashi. 25 ans après, la thèse qui, à l'époque, avait suscité diverses controverses, est, bien encore malheureusement, d'actualité. Nous la publions aujourd'hui sous sa forme originelle, avec l'espoir qu'elle peut ressusciter le débat de fond sur le rôle de l'université congolaise dans le processus de transformation de la Nation. Les terminologies de l'époque sont restées inchangées dans le texte, comme par exemple la République du Zaïre redevenue République démocratique du Congo, depuis la Révolution du 17 mai 1997. Seul le titre a été renforcé pour en souligner le caractère polémique, étant donné que cette publication tardive vise à ressusciter un débat sur l'essence de l'université, débat qui n'a toujours pas encore eu lieu en RDC. Ainsi, le titre Université et Sous-développement au Zaïre devient L'Université contre le Développement au Zaïre. Emile Bongeli Yeikelo ya Ato

INTRODUCTION GENERALE «Nous pouvons décider de faire usage de notre savoir grandissant pour asservir les gens d'une manière jamais imaginée, pour les dépersonnaliser et les contrôler par des moyens si soigneusement choisis qu'ils ne s'apercevront peut-être jamais de leur perte de personnalité» (Carl Rogers). « Quand les principaux piliers d'une société sont secoués, à quoi bon faire le fanfaron? L'Eglise, la famille, l'entreprise craquent de toutes leurs structures. Il serait suspect que la science ne souffre pas, elle aussi, du « mal du siècle ». Qu'on se rassure! La tempête souffle également de ce côté ». (Le Monde, des 7-8 juin 1972). Le présent travail porte sur les relations entre l'université et le sousdéveloppement au Zaïre. C'est devenu un truisme, le fait de dire que notre enseignement supérieur et universitaire est en crise. Cette situation a même fait l'objet d'une déclaration présidentielle en 1973 : « Notre système d'enseignement, dit le Président, est un immense appareil en très mauvais état, auquel nul ne sait remédier... Nous devons procéder non à une réforme de l'enseignement, mais plutôt à une révolution du système... »1 Mais, malgré la justesse de ce constat, l'enseignement n'est pas encore rigoureusement remis en question. On continue à en soutenir le caractère indispensable sous sa forme actuelle, moyennant quelques aménagements. Pourtant, des affirmations de ce genre se révèlent de moins en moins soutenables car la réalité est tout autre. En effet, nous avons remarqué que l'université a tendance à devenir, de façon moins cachée, une institution totalement parasitaire, vivant pour soi, entretenue par des universitaires eux-mêmes parasites et n'ayant de valeur que rapportée à elle-même. Aussi, les produits de l'enseignement supérieur ne sont pas encore arrivés à justifier aux yeux des masses les sommes exorbitantes payées par les contribuables pour financer un enseignement qui paraît ne servir que les diplômés et d'autres intérêts obscurs extérieurs au pays. De même, par une série de contradictions, l'université devient de plus en plus nocive pour le pouvoir car elle sécrète des éléments dangereux pour un système qui ne peut plus les utiliser. Pour démontrer ces affirmations, il est nécessaire que l'on commence à s'interroger sur l'université, sur son essence, sa raison sociale, son évolution et son devenir. C'est face à cette nécessité que nous avons choisi de tenter une analyse différente de celles habituellement menées. Voie dangereuse, bien sûr, car nous dissertons sur l'institution qui doit nous juger. Mais nous visons à atteindre ici une forme de connaissance démystificatrice susceptible de briser l'enfermement intellectuel qui semble caractériser l'enseignement universitaire. Ainsi avions-nous préféré, selon les beaux mots du Pasteur D. Bonhoeffer, « risquer de dire les choses

1

Mobutu Sese Seko, Discours,
p. 403.

messages 11

et allocutions,

Ed. Jeune-Afrique,

1975,

contestables, pourvu que des questions vitales soient soulevées» I. Dans ce même ordre d'idée, Lénine nous fait remarquer « qu'il est plus grave de s'aveugler et de se taire sur une défaite que de la subir, sur une erreur que de la commettre ». Ce à quoi nous ajouterons que l'erreur la plus grave, la plus pernicieuse, la plus insidieuse, la plus dangereuse, est celle qui ignore l'erreur. Un homme intelligent qui se trompe sans le savoir est plus dangereux qu'un sot. La présente étude relève donc de ce qu'Illich appellerait « contrerecherche» dans ce sens que « le chercheur doit mettre en doute ce qui apparaît comme évident aux yeux de tous... » Cette force de recherche se justifie en ceci que « pour lutter contre la tendance à un sous-développement accru et la vaincre, ilfaut apprendre à rire des solutions reconnues. Ce n'est pas là une tâche facile, mais ainsi nous serons à même de changer des choix et des exigences qui rendent le sousdéveloppement inévitable >/. L'analyse d'une université restée à l'abri de tout soupçon entre bien dans ce cadre. Une autre difficulté relève du discrédit jeté sur le sociologue qui se veut briseur des mythes qui entourent des intouchables. En effet, écrit B. Verhaegen, « la sociologie semble être tolérée seulement dans deux cas: soit lorsqu'elle prend pour objet la connaissance de catégories sociales considérées comme marginales: jeunesse délinquante, travailleurs industriels, population colonisée, etc., soit lorsqu'elle sert de justification à des projets concrets d'action sociale. Par contre, lorsque la sociologie est appliquée à une catégorie sociale aussi considérée que le milieu académique et la fonction professionnelle, elle soulève l'inquiétude et la réprobation. Si en plus de cela la sociologie prétend démontrer que cette catégorie et cette fonction sont dans une situation de crise, certains sont tentés de rejeter la sociologie en bloc comme un luxe ou, pire, comme une idéologie subversive et de lui attribuer l'origine même de la crise »3. Malgré ce risque, il nous paraît plus indiqué d'orienter les recherches sur la sociologie des « élites» qui jouent des rôles beaucoup plus déterminants que les marginaux dans la destinée de la société. Les intellectuels étant les seuls capables de lire les travaux intellectuels, c'est à eux qu'il faut s'adresser, c'est eux qu'il faut étudier, c'est à eux qu'il faut montrer les implications résultant de leurs positions sociales dominantes. Nous faisons ici le travail de « l'intellectuel impliqué ». En effet, écrit R. Lourau, « si l'intellectuel « engagé» (Sartre) se définit par son lien volontaire avec une cause, une thèse, une doctrine, et si l'intellectuel « organique» (Gramsci) se définit objectivement par son adhésion publique à une organisation politique qui lui procure réellement ou imaginairement la possibilité de participer à une entreprise historique dont la conception dépasse son intellect individuel, l'intellectuel « impliqué» se définit à la fois par ses appartenances et références institutionnelles et par le caractère objectif de cet ensemble de détermination ».J. 1 Cité par R. Garaudy, Le marxisme du 20éme siècle, La Palatine, 1966. 21. Illich, Libérerl'avenir, Seuil, 1971, pp. 170-171. 3 B. Verhaegen, L'enseignement universitaire au Zaïre: de Lovanium à l'UNAZA 1958-1978, L'Harmattan - CEDAF - CRI DE, 1978, p. 51 (Souligné par nous).

4

R. Lourau, L'Etatinconscient,

Minuit, 1976, p. 98.
12

Problématique

et méthodologie

Pour mettre frn à la confusion sur l'objectivité et la subjectivité en science, nous posons le principe selon lequel la science a pour mère la subjectivité et pour père l'objectivité. En effet, le point de départ de toute recherche scientifique est subjectif: le fait qui fait problème est retenu par le savant en fonction de ses angoisses existentielles, de sa subjectivité donc. En effet, ce n'est pas l'essence du phénomène en soi qui frappe le savant, mais bien le phénomène en fonction des besoins de son existence. Mais à partir de ce problème subjectivement posé, le savant entreprendra sa démarche scientifique par un effort d'objectivation, en allant explorer l'essence même du phénomène. C'est cette partie de la démarche scientifique qui doit être caractérisée par une volonté d'objectivité, quitte à ce que, après avoir analysé les choses telles qu'elles sont, on rentre dans la subjectivité afin de résoudre le problème qui a été à la base du questionnement. Cet effort d'objectivité requiert une certaine forme de conceptualisation que nous appelons hypothèse, une certaine façon, voie à suivre pour appréhender le sujet que nous appelons méthode et enfin un certain nombre d'instruments, d'outils de récolte de données que nous appelons techniques de recherche. C'est l'objet de cette première partie du travail. Problématique Nous sommes parti du constat de la crise actuelle de l'université. En effet, l'université coûte trop cher pour une moindre productivité. Les produits de l'université ne se révèlent toujours pas encore des agents efficaces de développement. L'université n'est donc pas encore arrivée à répondre aux attentes sociales nationales. Bien plus, elle constitue pour le pouvoir une menace certaine: 1) parce que celui-ci se révèle de moins en moins apte à satisfaire les universitaires dans leurs attentes qu'ils considèrent, à tort ou à raison, comme légitimes (emplois correspondant à la qualification, prétentions matérielles...) ; 2) le milieu estudiantin constitue le plus grand foyer de contestation et de revendication, mais aussi une grande cible des manipulations politiciennes...

Des études ont été menées à ce sujet de plusieurs manières, des solutions de tout type en ont été déduites... Mais la plupart des travaux que nous connaissons se sont limités à appréhender l'éducation scolaire en l'isolant de la totalité sociale. Pour cela, il paraît opportun de réorienter la réflexion vers la crise générale de la société zaïroise en particulier et, par extension, de toute la civilisation industrielle. Objectif et hypothèse de l'étude Notre propos ici est de remettre en question l'institution censée être dispensatrice du savoir scientifique: l'enseignement supérieur. Depuis l'accession

des pays africains à leur souveraineté nationale, l'enseignement - et plus encore sa
branche supérieure - a été considérée - et continue à l'être - comme panacée universelle aux problèmes de ce qu'on est convenu d'appeler officiellement « Sousdéveloppement ». On attendait de l'école une contribution directe au développement économique des pays pauvres. Des dépenses énormes et des efforts considérables 13

ont été consentis pour développer les écoles à tous les niveaux et, dans la plupart des cas, avec l'aide des organismes internationaux. Mais, pour le cas du Zaïre, 20 ans après l'indépendance, l'enseignement universitaire semble avoir posé plus de problèmes qu'il n'en a résolu, ainsi que le témoigne l'observation présidentielle ci-haut relevée. Malgré l'échec indiscutable de l'enseignement au Zaïre et en dépit de l'existence d'une abondante littérature anti-scolaire, l'institution scolaire zaïroise semble planer encore au-dessus de toute question sur son essence. La plupart des travaux consacrés à l'enseignement supérieur au Zaïre se bornent généralement à en décrire la structure désorganisée, à tout ramener aux éternels problèmes matériels et financiers, à analyser les conditions de vie sociale, etc. Il suffirait donc d'apporter quelques réajustements pour que tout marche à merveille. Mais devant la stérilité et la pauvreté des travaux de ce genre, il a fallu poser le problème sous un autre angle. Ainsi, avons-nous jugé utile de réfléchir sur la nature même de l'enseignement supérieur au Zaïre, sur sa raison sociale, sur ce que les différentes classes sociales attendent de cet enseignement et sur ce qu'il peut réaliser, bref, sur les intérêts qu'il peut servir... C'est, estimons-nous, dans cette perspective globalisante qu'on peut mieux comprendre les tenants et aboutissants de la crise actuelle de notre système d'enseignement, lui-même n'étant qu'un soussystème d'un système social, d'une civilisation qui a de la peine à contenir ses propres CrIses. Nous tentons de cerner l'enseignement supérieur au Zaïre en l'intégrant dans la réalité sociale qui l'a créé et dont il doit intellectuellement (idéologiquement, organiquement) veiller à la reproduction, soit-elle élargie. L'université est donc étudiée ici dans son rôle d'appareil idéologique au service de l'Etat, ce qui nous conduira à déceler la nature du pouvoir, les intérêts de classe qu'il protège, sa place dans le concert des nations, les modèles culturels qu'il propose et l'idéologie qui préside à sa destinée. De la sorte, on pourra discuter l'hypothèse selon laquelle la fonction réelle de l'université chez nous est de servir les objectifs d'une idéologie de classe qui est d'essence aliénante et sous-développante. Et que, par un faisceau de contradictions, l'université constitue de plus en plus une menace contre l'ordre établi. Il faut à présent choisir la démarche à suivre pour atteindre le but fixé à la recherche. Question de méthode « C'est le point de vue de classe (impliquant des éléments normatifs) qui définit dans une large mesure, le champ de visibilité d'une théorie sociale, ce qu'elle « voit ) et ce qu'elle ne voit pas, ses « vues )) et ses « bévues »),sa lumière et son aveuglement, sa myopie et son hypermétropie )). (M. Lowy) 14

Dans toute société dont l'idéologie dominante ne peut s'accommoder d'une science qui met en question son immortalité et met au contraire en évidence la nécessité de sa disparition 1, le choix du matérialisme dialectique comme méthode d'investigation nécessite naturellement de la part de l'auteur une justification qui devra mettre à jour la carence des méthodes officielles et l'opportunité de cette méthode non-conventionnelle. En effet, rien qu'à la prononcer, le mot marxisme fait dresser sur leurs têtes les cheveux des princes. En effet, « n'est-ce pas risquer de remettre en cause une situation dont bénéficie une poignée d'opportunistes? Pour eux, c'est une véritable psychose... Question d'intérêts et de privilège )}. Pour cette fin, nous tentons de passer en revue les méthodes conventionnelles de recherche pour enfin poser la nôtre. Nous partons de l'idée qu'il existe, selon nous, trois grandes lignes méthodologiques pour arriver à la constitution des connaissances: métaphysique, positiviste et matérialiste dialectique. Méthode La voie métaphysique Comme l'indique le mot métaphysique, cette voie repose sur des présupposés magico-théologico-philosophiques. Il s'agit de cette forme d'approche de la réalité allant au-delà du réel physique. En métaphysique, « l'esprit confiant dans sa propre force s'élève par voie synthétique bien au dessus de l'expérience et accroît, par la seule force du raisonnement, le trésor des connaissances humaines. Il entend découvrir ainsi la réalité profonde et non empirique »3. C'est donc un système de production des idées à partir des idées, selon les lois spéculatives de la logique aristotélicienne où l'on se soucie moins du réel que de la rigueur du raisonnement. Ainsi que l'écrit Schopenauwer, par métaphysique il faut entendre « toute prétendue connaissance qui voudrait dépasser le champ de l'expérience possible et par conséquent la nature des choses telle qu'elle nous est donnée pour nous fournir des ouvertures sur ce par quoi celle-ci est conditionnée; ou pour parler populairement, sur ce qui se cache derrière la nature, et la rend possible »4. On aboutit ainsi à des masses des prétendues vérités qui n'ont de valeur que pour leurs auteurs, qui sont tellement éloignées de la réalité qu'elles sont souvent exprimées par des mots ésotériques, les mots usuels ne pouvant exprimer les réalités du monde des idées dont parlait Socrate. Il s'agit ici de véritables théoriciens, c'està-dire, au sens étymologique, des rêveurs. C'est ce que Voltaire stigmatisait dans

1 J. Suret-Canale, Problèmes actuels de la science sociale, in La Pensée, n° 184, Déc. 1975
2

Seydou Lamine, Les princes africains, Ed. Libres-Hallier, Paris, 1979, p.

229.
3
4

C. Thines et A. Lempereur, Dictionnairegénéral des sciences humaines,
Ed. Universitaires, 1975, pp. 593-594.
Cité par A. Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie,

PUF, 1972, p. 612. 15

Candide en écrivant: « Quand un homme parle à un autre qui ne le comprend pas et que celui qui parle ne comprend plus, c'est de la métaphysique» '. La métaphysique a été la philosophie officielle de la société européenne et était la philosophie spontanée de nos sociétés ancestrales qui justifiait ainsi les aliénations dues aux liens hiérarchiques naturels et sacrés qui unissaient les hommes entre eux. Mais, avec le bouleversement historique apporté par la révolution bourgeoise, la métaphysique a perdu de sa valeur, sans toutefois disparaître car on en trouve différentes variables chez les philosophes de toutes tendances qui nient toute autre forme de constitution de connaissances. Althusser le dit bien: « Ce que la philosophie ne peut supporter, c'est l'idée d'une théorie (c'est-à-dire d'une connaissance objective) de la philosophie, capable de changer sa pratique traditionnelle. Cette théorie peut lui être mortelle, car elle vit de sa dénégation >}. Sachant que les philosophes le méprisaient, Lénine se moquait d'eux en ces termes: « Non seulement je ne «fais» pas leur philosophie, mais je ne «fais» pas de la philosophie comme eux. Leur façon de «faire» de la philosophie, c'est de dépenser des trésors d'intelligence pour ne rien faire d'autre que de ruminer dans la philosophie. Moi je traite la philosophie autrement, je la pratique... »3. Pour Mao, « c'est seulement quand il y a lutte des classes qu'il peut y avoir philosophie. C'est une perte de temps que de discuter d'épistémologie hors de toute pratique... »4. De nos jours, il faut signaler la survivance des procédés d'investigation de type métaphysique dans les domaines religieux, philosophiques et aussi politiques pour justifier certains pouvoirs établis et l'ordre social existant. Les dangers d'interprétation métaphysique nous guettent donc à tout moment. Mais le plus grand danger est celui d'être obscurci par des présupposés positivistes. Le positivisme C'est la philosophie officielle de la nouvelle société bourgeoise « élevée sur les ruines de la société féodale ». Pour mieux saisir le sens de cette démarche, il importe de parler du rôle révolutionnaire joué par la bourgeoisie dans l'histoire. A ce propos, Marx et Engels notaient que « là où elle (la bourgeoisie) prit le pouvoir, elle détruisit toutes les relations féodales, patriarcales, idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissaient l'homme féodal à ses supérieurs naturels, elle les a brisés sans pitié pour ne laisser d'autres liens entre les hommes que le froid intérêt, les dures exigences du paiement comptant. Elle a noyé les frissons sacrés de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité à la place de l'exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe, aride »5.

1
2
3

Voltaire, cité par P. Foulquié, Dictionnaire de la langue philosophique, L. Althusser, Lénine et la philosophie suivie de Marx et Lénine devant
Hegel, Maspero, 1975, p. 14.

PUF, 1969, p. 439.

4
5

Cité par Ibidem, p. 14.

Mao Tse Toungparle au peuple, PUF, Paris, 1977, p. 201. K. Marx et F. Engels, Le Manifestedu Parti Communiste,10/18, 1973, pp. 16

21-22.

Le nouvel ordre social avec ses nouvelles valeurs ne pouvaient subsister sans qu'une philosophie n'en assure la justification idéologique. Le plus célèbre de ces philosophes est sans doute A. Comte, auteur du Cours de philosophie positive. L'épithète positive avait un sens profond en cela qu'elle marquait une rupture avec la pratique philosophique antérieure (métaphysique) et instaurait une méthodologie nouvelle basée sur l'observation objective des faits. Pour éviter des confusions créées par l'utilisation abusive des mots philosophie et positif, A. Comte invente le mot sociologie (science de la société). Le but de sa nouvelle discipline est de s'ériger en une nouvelle religion de l 'humanité adaptée à la justification du système en place comme la religion justifiait l'ordre social ancien. Le mot science étant à l'honneur, la religion comtienne s'en réclamera. La sociologie, dès sa naissance, est donc la science du statu quo, de l'ordre bourgeois. De manière avouée ou inavouée, la plupart des études sociologiques contemporaines sont basées sur les principes du père officiel de la sociologie. Comme le dit Althusser, « les sciences dites humaines occupent toujours le vieux continent. Elles sont maintenant armées de dernières techniques ultramodernes de la mathématique, etc. mais elles ont toujours pour base les mêmes vieilleries idéologiques que par le passé, ingénieusement repensées et retouchées. Le prodigieux développement des sciences sociales n'est que l'aggiornamento des vieilles techniques de l'adaptation sociale et de la réadaptation sociale: des techniques idéologiques »1. Andreski fera remarquer « qu'au moins 95 % de la recherche n'est en fait que la quête de choses découvertes il y a longtemps et redécouvertes à maintes reprises depuis lors ». Il va jusqu'à dire que la qualité de plusieurs publications « marque un déclin par rapport à celles d'il y a un demisiècle )/. Les efforts des chercheurs ont essentiellement porté sur la confirmation de la sociologie comme science. « Puisque la science est quasi-sacrée... la tentative de copier les procédés des sciences de la nature... est extrêmement forte pour les nouveaux venus sur le marché de l'érudition ». Cette tentation justifie les recours aux techniques statistiques, chargées « d'enfermer le comportement humain dans les statistiques »3. Cet engagement pour des statistiques aliène tellement les sociologues que la plupart de leurs études menées à trop grands frais ont conduit la sociologie vers un marasme complet. On s'occupera des problèmes mineurs parcellisés avec des rigueurs aussi appréciables que ridicules pour trouver ce que tout le monde savait, mais exprimé sous une forme pédante. Quelques concepts prendront des significations magiques et seront appliqués n'importe où, n'importe quand et n'importe comment. H. Marcuse cite l'exemple des termes comme «société, individu, classe, privé, femme, etc. qui étaient jadis des termes d'opposition et de combat mais qui, dans la société industrielle avancée qui pratique une politique

1
2

L. Althusser, Lénine..., op. cit., p. 54. S. Andreski, Les sciences sociales, sorcellerie des temps modernes, P Berger, Comprendre la Sociologie, Ed. Resma, 1973, p. 26.

PUF,

Paris, 1973, p. 54.
3

17

d'intégration croissante, sont entrain de perdre leur contenu critique pour devenir des termes descriptifs, décevants, opérationnels» 1. Les grandes énergies intellectuelles concentrées dans les calculs font oublier l'essentiel au profit de l'accessoire. Ce qui fait parler W. Mills contre la « science sociale des techniques bureaucratiques, qui inhibent la recherche par des prétentions méthodologiques, l'alourdissent de conceptions confuses, la galvaudent sous les problèmes mineurs coupés des enjeux collectifs. Ces inhibitions, ces obscurités, ces banalités ont plongé les études dans la crise, sans en suggérer l'issus le moins du monde )}. Pour P. G. Casanova, « avec ces thèmes et ces méthodes apparut une sociologie ahistorique, obstinément tournée vers l'étude du « moment» social par coupes transversales (cross-section), une sociologie à prédominance psychologiste et behavioriste, s'attachant à étudier comme s'il s'agissait là de la

société

-

opinions, leurs attitudes et leurs comportements, et s'efforçant de saisir - en

ce que les hommes ont en commun en tant qu'individus dans leurs
-

prétendant étudier les classes

groupés artificiellement en fonction de quelques variables significatives: l'âge, le sexe, le lieu d'origine... »3. Cette maladie touche bien toutes les sciences humaines. P. Berger nous montre par exemple que « succombant à cette tentation, la psychologie expérimentale s'est engagée dans cette voie tête baissée, au point que les résultats de ses recherches n'ont souvent plus rien à voir avec ce que les hommes sont ou font )/. Le positivisme pour le statu quo Ces études revêtent pourtant un grand intérêt pour les classes au pouvoir qui ne demandent pas mieux que de connaître les attitudes, opinions et aspirations des masses pour mieux les contrôler. La sociologie dans ce cas sert, comme les autres sciences, la domination de la majorité par la minorité. Elle est, comme dirait R. Lourau, une Sociologie d'Etae. Par ailleurs, lorsqu'on s'interroge sur l'idéologie qui sous-tend la demande du savoir sociologique, on constate que les demandeurs (ceux au pouvoir) pour qui la littérature sociologique est produite, visent la conservation du statu quo qui leur est avantageux. Pour sauvegarder son gagne-pain, le praticien des sciences sociales travaillera dans un blocage intellectuel complet et s'ingéniera à suggérer ce qui ne peut déplaire à l'oreille du patron; c'est-à-dire que tout changement éventuel ne peut que contribuer à ce que l'essentiel du système reste. En effet, « le grand capital veut conserver ce qui est pour lui l'essentiel, c' està-dire le système de l'exploitation pour le profit. Il est contraint pour ce faire de modifier quelque chose, mais limite tout changement à ce qu'il juge utile pour que

les caractéristiques communes des individus

1
2

H. Marcuse, op. cit., p. 24.

W. Mills,L'imagination sociologique, Maspero, 1971, p. 24. 3 P.G. Casanova, La nouvelle sociologie et l'Amérique latine, in L'homme et
la Société,
4

n° 6, oct.-Déc.

1967, pp. 37-47.

5

P. Berger, op. cit., pp. 27-28

R. Lourau, Sociologie à plein temps, Epi, 1976. 18

cet essentiel continue )}. D'où, pour le praticien des sciences sociales, comme le note Andreski, « la manière la plus facile de s'en sortir est toujours de ne pas se soucier outre mesure de la vérité et de dire aux gens ce qu'ils veulent entendre, tandis que le secret de la réussite est d'être capable de deviner ce qu'ils veulent entendre à un moment et à un endroit donnés» 2. Ainsi, des montants exorbitants sont débloqués pour financer des recherches empiriques qui aboutissent à des résultats que l'on pouvait obtenir sans gaspillage financier ni intellectuel. Très souvent, la différence entre connaissance vulgaire et connaissance prétendue scientifique réside en ce que les chercheurs, dans leur langage inutilement sophistiqué, s'emploient à rendre les choses complexes, ce qui fait dire à Allen que cette « complexité est une création des sociologues et non un caractère réel de la société »3. On peut leur appliquer la parabole de la cave de l'aveugle décrite par Descartes en ces termes: « Toutefois leur façon de philosopher est fort commode, pour ceux qui n'ont que des esprits médiocres, car l'obscurité des distinctions et des principes dont ils se servent est cause qu'ils peuvent parler de toutes choses aussi hardiment que s'ils le savaient et soutenir tout ce qu'ils en disent contre les plus subtils et les plus habiles, sans qu'on ait moyen de les convaincre: en quoi ils me semblent pareils à un aveugle qui, pour se battre sans désavantage contre un qui voit, l'aurait fait venir dans lefonds de quelque cave fort obscur» 4. La vérité positive n'est donc que mystification: la plupart des solutions proposées pour résoudre les crises qui rongent le système ne font qu'empirer la situation. Andreski parle ainsi du dilemme guérisseur qu'est le sociologue ou le psychologue, lorsqu'il constate que plus on fait appel à des experts en sciences sociales, plus on aggrave les problèmes dont on attend d'eux les remèdes. Il conclut: «Il est une conclusion à laquelle on ne peut échapper: à savoir que ces experts ne se sont pas révélés capables d'apporter une aide quelconque; on ne peut donc écarter l 'hypothèse que par de mauvaises thérapeutiques, ils aggravent les choses »5. Cela est bien vrai et ces mauvaises thérapeutiques sont dues à la fausseté de la base épistémologique du positivisme. Nous disons avec Politzer que « le positivisme est une doctrine agnostique. Il nie la possibilité de connaître le réel tel qu'il est »6. Pour les positivistes, on doit limiter la science à la simple description de l'apparence et faire croire qu'en dehors de la vision de cette face externe, on est en marge du champ scientifique. La critique que faisaient Marx et Engels de l'histoire pratiquée à leur époque est encore valable pour la sociologie officielle actuelle: « Dans la vie courante, n'importe quel boutiquier sait fort bien faire la distinction entre ce que chacun prétend être et ce qu'il est réellement; mais notre histoire n'en 1
2 3
4

P. Juquin, in Présentation 11.

de Reconstruire l'école, Ed. Sociales, 1973, p.

S. Andreski, op. cit., p. 31 Voir Bibliographie. S. Andreski, op. cÎt., p. 28.
G. Politzer, op. cit., p. 276.

5
6

Cité par G. Politzer, Ecrits I : la philosophie et les mythes, Ed. Sociales, 1969, p. 252.

19

est pas encore arrivée à cette connaissance vulgaire. Pour chaque époque, elle croit sur parole ce que l'époque en question dit d'elle-même et les il/usions qu'elle se fait

sur sm » . Or, refuser de voir les choses comme elles sont pour les percevoir telles que le système nous le présente, c'est travailler dans un obscurantisme intellectuel. Cela constitue un « obstacle épistémologique extrêmement grave. Forcer ce premier obstacle épistémologique, c'est donc se défaire de l'idée d'une transparence de l'objet d'étude: c'est accepter que les choses sont plus complexes que ce que l'observation laisse voir, c'est lire le complexe réel sous le simple apparent »2. D'où notre choix porté sur le matérialisme historique. Le matérialisme historique ou Science de l'histoire La méthodologie à adopter ici doit nous éviter une recherche qui soit circulaire. Selon H. Marcuse, quand « on choisit... pour juger un état de fait donné les critères qu'offre (ou plutôt qu'impose puisqu'il s'agit d'un système social qui fonctionne bien et qui est solidement établi) l'état de choses existant... l'analyse est bouchée, le jugement ne peut s'exercer que sur certains faits, à l'intérieur d'un certain système, ce qui exclut que l'on juge le système à l'intérieur duquel se déterminent leur signification, leur fonction et leur évolution. Quand on se limite à ce cadre étroit, la recherche est circulaire »3. Il nous faut donc recourir à une sociologie démystificatrice de l'ordre actuel pour concurrencer la sociologie traditionnelle qui n'analyse que le statu quo dans une perspective vicieusement circulaire. Cette science démystificatrice existe et a vu le jour en même temps que le scientisme positiviste; mais, pour des raisons évidentes tenant à son caractère démystificateur, elle n'a pas bénéficié du même crédit ni du même prestige que la sociologie officielle, l'idéologie dominante ayant justement besoin de la mystification pour se maintenir. Il s'agit de la science fondée par Marx et Engels qui, dans L'idéologie allemande, ouvrage écrit en 1846, déclaraient: « Nous ne connaissons qu'une seule science, la science de l 'histoire ». Ils précisent déjà leur ligne méthodologique en ces termes: « A l'encontre de la philosophie allemande qui descend du ciel sur la terre, c'est de la terre au ciel que l'on remonte ici. Autrement dit, on ne part pas de ce que les hommes disent, s'imaginent, se représentent, ni non plus de ce qu'ils ont dans les paroles, la pensée, l'imagination et la représentation d'autrui pour aboutir ensuite aux hommes en chair et en os ; non on part des hommes dans leur activité réelle; c'est à partir de leur processus de vie réel que l'on représente aussi le développement des reflets et des échos idéologiques du processus vital» 4. Comme on le voit, cette ligne méthodologique requiert au préalable la démystification des théories sociologiques traditionnelles. Il implique l'adhésion au 1
2 3

. I

K. Marx et F. Engels, L'idéologie allemande,

Ed. Sociales, 1968, p. 79.

M. Miaille, Une introduction critique au droit, Maspero 1976, p. 97. Cité par P. Bourdieu, J.C. Chamborderon et J.C. Passeron, Le métier de
Sociologue, Mouton, 1968, p. 233. K. Marx et F. Engels, op. cit., p. 51.

4

20

matérialisme dialectique et historique. Cependant, cette adhésion à la science marxiste oblige à donner quelques précisions pour éviter de sombrer dans le dogmatisme. Nous affirmons que le marxisme, lorsqu'il est pris dans son authenticité et non comme une nouvelle religion, « coïncide dans son essence avec la démarche de la science» dans son étape de saisie objective et qu'il est seul à pouvoir rendre compte du fonctionnement réel de l'histoire de l'humanité. Mais, une chose est de se proclamer marxiste, le fait de l'être en est une autre. V.L. Allen nous parle de 4 caractéristiques de marxistes: « Ceux qui utilisent le marxisme dans le domaine politique; Ceux qui citent simplement Marx .. Ceux qui étudient Marx.. (les travaux et analyses de ces 3 catégories de marxistes ne relèvent guère du marxisme). La quatrième catégorie comprend ceux qui, non seulement utilisent le marxisme dans le domaine politique, mais adoptent également sa méthodologie et essayent d'utiliser l'analyse marxiste dans l'ensemble de leurs travaux, et cela en tant que sociologues ou qu'économistes» 1. Ainsi donc, n'est pas marxiste tout ce qui relève du dogmatisme. Comme le dit Mao, «le marxisme n'est pas un dogme, mais un guide pour l'action )/. Toute attitude dogmatique est antidialectique et avec l'aliénation qu'elle entraîne, conduit au fanatisme qui fmit très souvent par se révéler néfaste. C'est le cas par exemple de certaines études qui cherchent à appliquer rigoureusement le schéma marxiste sans chercher à les adapter aux conditions locales, succombant ici à un type de marxisme mécaniciste. L'exemple le plus historique est donné par les aberrations de Lyssenko qui ont plongé les recherches biologiques en URSS dans l'impasse. On sait que plusieurs gouvernements autoritaires ou totalitaires se réclament aussi du marxisme qu'ils considèrent comme catéchisme et tout acte y est justifié à coup de citations de Marx. Il importe de préciser à présent les principes méthodologiques du matérialisme historique pour mieux circonscrire notre cadre conceptuel. Nous nous référons ici aux thèmes principaux et co-existentiels exposés par B. Verhaegen dans son Introduction à l 'histoire immédiate3 dont nous nous réclamons en grande partie. La dialectique matérialiste pose comme préalable l'universalité de la contradiction. Comme le proclame Mao, « nier la contradiction dans les choses et les phénomènes, c'est tout nier. C'est là une vérité universelle, valable pour tous les temps et tous les pays sans exception. C'est là une vérité universelle, valable pour tous les temps et tous les pays sans exception. C'est pourquoi la contradiction est générale, absolue »4. Mais il faut noter que l'existence des contradictions implique aussi la possibilité de leur résolution par 1 V. L. Allen, p. 13. 2 B. Verhaegen, Introduction à l'histoire immédiate, 1974, pp. 46-67.
3 4

Duculot, Gembloux,

De la contradiction. H. Lefebvre, Le marxisme, PUF, Que sais-je? 1960, p. 10. 21

la lutte et l'action et donc aussi la possibilité d'instaurer un nouvel ordre. « Qui dit contradiction dit aussi problème à résoudre, difficultés, obstacles - donc lutte et action - mais aussi possibilité de victoire, de pas en avant, de
progres

.

»

1

.

Le matérialisme dialectique se distingue ainsi des méthodes officielles en cela qu'elle rejette l'idée de la stabilité sociale et de l'harmonie sociale spontanée. Tout est en mouvement. Comme le dit F. Engels, «le monde ne doit pas être considéré comme un complexe de choses achevées, mais comme un complexe de processus où les choses en apparence stables, tout autant que leurs reflets intellectuels dans notre cerveau, les idées, passent par un changement ininterrompu de devenir et de dépérissement où finalement, malgré tous les hasards apparents et les retours momentanés en arrière, un développement progressif finit par se faire
Jour»
. 2

.

Le concept de totalité constitue une des originalités de la dialectique marxiste. En effet, pour celle-ci, «la réalité historique est une et totale, elle n'est ni mécaniquement déterminée, ni complètement livrée au hasard ou à la liberté. Il n y a pas, du point de vue de l'épistémologie marxiste, de passé intégral qui puisse être abstrait de la connaissance historique actuelle, comme il n y a pas de présent qui ne soit lié au passé et déjà passé lui-même »3. Ainsi, aucun fait social ne peut être saisi sans référence aux autres faits auxquels il est indissolublement lié dialectiquement. Comme le disait Lukacs, « ce n'est pas la prédominance des motifs économiques dans l'exploitation de l'histoire qui distingue de façon décisive le marxisme de la science bourgeoise, c'est le point de vue de la totalité. Le règne de la catégorie de la totalité est le porteur du principe révolutionnaire dans la science ». Ce qui ne signifie nullement qu'on nie le rôle de l'économie dans le devenir historique. Le déterminisme structurel à prédominance économique en dernière instance. Marx définit ainsi sa conception du déterminisme structurel: «Dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives matérielles... Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie sociale, politique et intellectuelle en général )}. Toutefois, il convient de signaler qu'on ne peut réduire cette conception à un économisme vulgaire, réduisant tout à l'économique. La détermination en dernière instance n'exclut pas qu'un moment donné de l'histoire d'autres facteurs comme la politique ou l'idéologique puissent jouer le rôle dominant. Comme le précise Engels, « la situation économique est la base, mais les divers éléments de la superstructure exercent également leur action sur les cours des luttes historiques et, dans beaucoup de cas, en déterminant de façon prépondérante la forme. Il y a action et réaction de tous ces facteurs au sein
1
2
4

Cité par B. Verhaegen,

op. cit., p. 47.

Idem. 3 B. Verhaegen, Ibidem, p. 49.
Cité par Ibidem, p. 51.

22

desquels le mouvement économique finit par frayer son chemin comme une nécessité... Les conditions politiques, etc. voire même les traditions qui hantent les cerveaux des hommes jouent également un rôle, bien que non décisif»l. Le lien entre pratique et théorie est aussi un des points essentiels du marxisme. En principe, on est matérialiste quand on met le critère de la pratique à la base de la connaissance. L'inverse conduit inévitablement au dogmatisme. En effet, dit Verhaegen, « le danger pour tout intellectuel éloigné de la pratique est d'admettre par facilité que la théorie, une fois découverte et parée des vertus des pratiques antérieures, doit s'imposer de manière dogmatique et dominer la pratique vécue dans l'actuel et le quotidien »2. Tels sont les principes qui commandent notre démarche. Mais il est un problème fondamental que nous devons soulever: celui de l'engagement du chercheur et de son équation personnelle. Idéologie et engagement du chercheur Dans notre société où le marxisme est rejeté, tout ce qui s'y réfère est taxé de non-scientifique parce qu'idéologique. Cette conception est basée sur le mythe de la neutralité de la science. Pourtant, cette neutralité est fausse car « la connaissance scientifique est une connaissance humaine, donc imparfaite et n'usant pas uniquement de vérités absolues - ce qui empêcherait le progrès de la connaissance et son besoin - elle est donc teintée subjectivement». Aussi, « la science ne peut évidemment pas être un domaine purement objectif et la limite soi-disant nette entre la science et l'idéologie s'estompe »3. Le problème de la fin du siècle de l'idéologie ne sera jamais résolu car, l'idéologie étant des systèmes d'opinion qui, fondés sur un certain système de valeurs admis déterminent les objectifs souhaités du développement social, Adam Schaff « affirme qu'une telle situation est impossible aussi longtemps qu'il y aura une vie sociale et une action sociale des hommes, aussi longtemps que langue humaine transmet socialement la connaissance accumulée philo-génétiquement et les stéréotypes qui se sont formés, etc. »4. En sciences sociales qui théorisent sur les rapports sociaux humains, il ne peut être question de neutralité - encore que celle des sciences dites naturelles ne s'impose plus d'évidence. De même que le positivisme est guidé par l'idéologie dominante, celle de l'ordre établi, le marxisme est une arme de combat (donc idéologique) contre le (dés)ordre légal. De ce fait, nous dirons avec B. Verhaegen que « la subjectivité des sciences de l'homme n'est pas un obstacle à la connaissance," au contraire elle est une condition nécessaire pour y accéder dans la mesure où c'est la pratique sociale - et non la pratique théorique - qui constitue le point de départ et l'aboutissement du procès de connaissance» (p. 152). A ce
1 Cité par Idem, p. 54 2 Ibidem, p. 67 3 A. Schaff, La définition fonctionnelle de l'idéologie et le problème de la « fin du siècle de l'idéologie », in L'homme et la société, n° 4, Avril-Juin 1967, pp. 49-59, p. 54. Il faut noter ici que l'idéologie n'est pas prise dans son sens péjoratif. 4 Idem, p. 55.

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propos, P. Freire dit que tout chercheur véritable sait que « la prétendue neutralité de la science, d'où découlent la non moins fameuse impartialité du scientifique et sa criminelle indifférence à l'utilisation de ses découvertes, n'est qu'un moyen des mythes nécessaires aux classes dominantes. Vigilant et critique, il ne doit pas confondre le souci de vérité qui caractérise tout effort sérieux avec ce mythe de neutralité» '. Le problème de notre engagement est donc clair, car le marxisme est un guide pour l'action. En effet, dans sa llème thèse sur Feuerbach, Marx déclare: « Les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe, c'est de le transformer )}. a) Les techniques de recherche

Apparemment simple, le problème des techniques de recherche est un de ceux qui sont les moins soulevés. Il nous semble pourtant que l'idéologie positiviste se couvre sous le bouclier de la pseudo-neutralité des techniques de récolte des données, des matériaux, des informations. Elles sont pourtant toutes chargées d'idéologie car il ne peut y avoir d'observation pure et neutre des faits sociaux. En effet, la culture (Ie langage, les concepts, les façons de concevoir la réalité...) et la structure sociale imposent au chercheur une certaine orientation. L'erreur de la sociologie positiviste consiste justement à se laisser dominer par les techniques qu'on a volontiers sophistiquées sous prétexte que la neutralité des faits sociaux serait assurée par la finesse des techniques d'analyse des faits. Cependant, nous estimons que les techniques d'exploration positivistes nous offtent des matériaux susceptibles d'alimenter nos investigations. G. Lapassade et R. Lourau nous montrent que Marx n'aurait pu produire ses grandes œuvres s'il n'avait pas puisé « dans une masse considérable de concepts, de documents, d'enquêtes, de réflexions provenant des économistes et philosophes sociaux anglais, français, allemands, etc. Des chapitres comme ceux qui concernent, dans le capital, le travail des femmes et des enfants, n'auraient pas été écrits sans toute la littérature officielle de l'époque et du passé ». Ils poursuivent que « la tâche serait de construire enfin une sociologie fondée sur la théorie marxiste des modes de production mais capable en même temps de faire usage critique des concepts, méthodes et techniques qui se sont développés indépendamment du matérialisme historique )}. Nous pensons donc pouvoir faire un usage critique et utile des techniques de recherches traditionnelles. Le rapport entre ces dernières et notre méthode partira de cette idée de M. Harnecker selon laquelle, comme dans les procès de production des biens, « dans celui de production de connaissance, on cherche à transformer une matière première déterminée (une perception superficielle, déformée, de la réalité) en un produit déterminé (une connaissance scientifique, rigoureuse, de cette
1

P. Freire, Pédagogie

des opprimés

suivie de conscientisation

et révolution,

Maspero, 1971, 21n Marx et Engels,
3

p. 190. L'idéologie...,

p. 34.

M. Harnecker, Les concepts élémentaires
Contradictions, 1974, pp. 8-9.

du matérialisme

historique,

24

réalité). Cette transformation est réalisée par les travailleurs intellectuels, qui utilisent à cette fin des instruments de travail intellectuel déterminés, essentiellement la théorie et la méthode scientifique »1. Nous chercherons donc à soumettre les techniques à la théorie: celles-ci serviront à extraire les matières brutes et difformes à soumettre au traitement par l'instrument de travail intellectuel: ici la dialectique qui, selon Lénine, est une « étude de la contradiction dans l'essence même des choses». Nous aurons à produire des connaissances basées sur la pratique sociale, seul critère de vérité d'après le postulat de la méthode marxiste. Ces précisions méthodologiques étant faites, il reste à présent à exposer les techniques utilisées dans ce travail. L'observation participante Selon Mao, et conformément à toute la tradition marxiste, « quiconque veut connaître un phénomène ne peut y arriver sans se mettre en contact avec lui, c' està-dire sans vivre (se livrer à la pratique) dans le milieu même de ce phénomène... ». Cette tradition pose ainsi la valeur de l'observation participante, c'est-à-dire de l'observation du dedans comme condition de l'enquête. Nous jugeons donc l'observation de ce geme comme meilleure technique de recueil des données, pour autant que l'auteur se soumette à une vigilance épistémologique pour ne pas être aveuglé par les apparences idéologiques. Pour le cas de cette recherche qui porte sur l'enseignement au Zaïre, nous sommes en quelque sorte privilégié par le fait que la plus grande partie de notre vie s'est déroulée dans le monde clos de la scolarité: comme écolier, comme élève, comme étudiant, chercheur et enseignant et aujourd'hui comme doctorant. Nous avons goûté les bienfaits comme nous avons subi les déboires de l'institution scolaire à des titres divers. Avant d'être à même de porter un jugement critique sur cette institution dont nous avons fait notre raison de vivre, nous avons subi les illusions idéologiques que la société propage et c'est justement des contradictions surgies entre ce qui a été dit à l'école et ce qui se passe dans la vie pratique que nous est venue l'idée de remettre en question la sacro-sainte école. Ainsi, notre pratique scientifique n'est pas séparable de notre origine sociale. Enfant du peuple, c'est-à-dire issu des couches socialement basses, nous le sommes resté par le milieu dans lequel nous vivons et qui est caractérisé par une crise économique aiguë, rendant la vie très dure aux populations. Notre contact permanent avec le monde des non ou semi-instruits nous a été très instructif dans les domaines où l'instruction institutionnelle ne pouvait nous instruire pour des raisons assez évidentes: l'école peut tout dire sur tout sauf sur elle-même. Cette contre-instruction a été pour beaucoup dans la formation de notre esprit critique sur la fonction de l'école. Nous ne pouvons pas non plus sous-estimer l'apport de notre passage dans la vie politique corne Secrétaire de notre Mouvement Populaire de la Révolution dans la Ville de Kisangani. Cela a été pour nous une occasion de mettre à l'épreuve nos connaissances livresques et donc de corriger certaines erreurs sur la conception 1 Ibidem. 25

du pouvoir. Aussi, notre passage à l'école du Parti (L'Institut Makanda Kabobi) comme participant à la SèmeSession Spéciale nous a permis en un mois de travail très serré, d'avoir une vue assez claire des mécanismes de fonctionnement de notre société. La documentation historique On ne peut expliquer le présent sans référence au passé. L'enseignement au Zaïre a une histoire, liée à l'histoire du pays, et à chaque moment historique, l'idéologie dominante a dû, en principe, adapter cet enseignement aux objectifs du pouvoir. La lecture des documents historiques en rapport avec l'enseignement au Zaïre nous était donc indispensable. Toutefois, pour certaines raisons, il est plus facile de se documenter sur l'histoire du Zaïre en Belgique (au CEDAF, à la Bibliothèque Africaine, au Musée de Tervuren...) ou aux USA qu'au pays même. L'impossibilité de nous rendre dans ces pays fait que nous n'avons eu accès à la plupart des documents qu'en lisant les travaux de ceux qui ont été en contact avec les écrits originaux, et sur ce point, nous sommes tributaires des travaux de B. Lacroix, de Isango, de Hulll. Le questionnaire Dès notre engagement au CRIDE (Centre de Recherche Interdisciplinaire pour le Développement de l'Education) au Campus de Kisangani, nous étions embarqué dans les grandes enquêtes du Centre sur l'UNAZA dont l'outil de base était les questionnaires qu'on administrait aux étudiants entrants et finalistes sur une grande échelle, inscrits dans certains établissements que comprend l'UNAZA. Ces enquêtes nous ont appris à nous familiariser avec le maniement des questionnaires et surtout avec le traitement mécanographique par ordinateur selon la méthode américaine SPSS (Statistical Package of Social Sciences). Les résultats de ces enquêtes sont publiés aux Cahiers du CRlDE. En collaboration avec BeneKabala, nous sommes auteurs de deux présentations des résultats de ces enquêtes2. Nous avons orienté plusieurs travaux de fin d'études (mémoires et monographies des finalistes de licence et de graduat) vers les problèmes de l'éducation en rapport avec nos préoccupations. Plan du travail Nous traitons notre sujet en trois parties. La première partie porte sur l'histoire de l'enseignement supérieur au Zaïre. La seconde concerne l'essentiel du travail: il s'agit d'analyser l'université en rapport avec le problème du sousdéveloppement du Zaïre. La dernière partie a pour thème: Université et lutte des classes au Zaïre. Enfin une conclusion sera tirée.

1
2

Voir la Bibliographie. Bene Kabala et Bongeli, Cfr. Bibliographie.

26

Première partie: Histoire de l'Enseignement universitaire au Zaïre «C'est en fonction de nous-mêmes que nous avons relié les diverses parties de ce qui s'appelle aujourd'hui le Congo, par des moyens de communication divers, c'est pour nos besoins et pour ceux de nos travailleurs que nous avons provoqué des transports de produits et de vivres» (Pétillon). Introduction L'objectif de ce travail est d'analyser la crise actuelle de l'enseignement universitaire au Zaïre qui se manifeste par des contradictions de plus en plus aigües. Il est nécessaire d'étudier la genèse de cette crise. En effet, les trois forces en présence ici : la classe au pouvoir, les universitaires et la masse populaire, ont leur histoire et la constitution de chacune en tant que groupe social plus ou moins homogène est fonction de la formation des autres. C'est l'objet de cette partie consacrée à l'histoire de l'enseignement universitaire au Zaïre qui correspond à l'histoire politique du pays. Cette conception a nécessité une analyse historique qui permet de remonter jusqu'aux débuts de la colonisation pour examiner les options coloniales belges en matière d'enseignement en général et de saisir ainsi comment et pourquoi l'enseignement supérieur a été introduit dans notre pays. Tel sera l'objet d'un premier chapitre. Le second chapitre analyse le cheminement de l'enseignement supérieur au Zaïre, dans ses relations dialectiques avec le pouvoir étatique au cours de divers moments politiques importants; à chaque moment, les options étatiques sur l'enseignement universitaire sont mises en rapport avec les réactions que ces options ont suscitées.

27

Chapitre I : Politique coloniale en matière d'éducation scolaire Comme déjà dit, pour cerner la nature de l'enseignement supérieur au Zaïre, il faut passer en revue les grandes options fondamentales de la politique belge en matière d'enseignement. Mais avant cela, il est utile pour la compréhension du reste de saisir les trois grandes forces coloniales qui ont présidé à la destinée de notre pays. C'est l'objet d'une première section, tandis que la deuxième porte sur la politique belge en matière d'enseignement. Section 1 : La trinité coloniale « Ayant travaillé uniquement pour mon pays, mon cœur souhaite qu'il profite de mon labeur et de mes sacrifices, non seulement pendant ma courte existence, mais de longues années après moi» (Léopold II, Rois des Belges). La Belgique a pratiqué une politique coloniale spécifique, différente des autres puissances colonisatrices. Cette spécificité, il faut la caractériser car elle est porteuse des germes du présent. Le paternalisme belge vis-à-vis de la colonie se résume en ces termes de T. Hodgkin, qui l'apparente aux idées politiques de Platon: « Le platonisme, on le trouve dans la distinction sociale et légale nettement établie entre les roisphilosophes belges et la masse des producteurs africains, on le trouve dans cette conception selon laquelle l'éducation a pour but premier la transmission de certaines valeurs morales indiscutables et indiscutées, et intimement liées au statut social et à la fonction des individus; on le trouve dans cette croyance que la pensée et le comportement de la masse sont malléables et peuvent être refondus à volonté par une élite bienveillante, sage et parfaitement entrainée ; que l'intérêt primordial de la masse est le bien être matériel et les biens de consommation - le football et la bicyclette - et non la liberté; on le trouve dans cette conviction qu'il est possible, grâce à une administration habile, d'arrêter l'évolution sociale et politique »'. La réalisation d'un tel objectif nécessite la constitution d'appareils d'Etat suffisamment puissants pour maintenir l'ordre ainsi conçu. Ces appareils étaient constitués et formaient, malgré certaines divergences apparentes entre eux, un tout homogène qu'on a à juste titre dénommé trinité coloniale, parce que leurs actions tendaient vers la réalisation d'un seul objectif commun. Il s'agit de l'Administration, de l'Eglise et des Sociétés et Entreprises coloniales.

1.1.1. L'Administration On sait que l'administration est l'instrument le plus puissant dont puisse disposer le pouvoir public en vue de la réalisation de ses objectifs. L'appareil
1

Hodgkin, Th., Nationalism in colonial Africa, Londres, Frederick Muller, 1956, p. 52, cité par Crawford Young, Introduction à la politique Congolaise, CRISP, Bruxelles, 1968, p. 11. 29

administratif exerce une coercition directe du fait qu'elle se sert des forces armées chaque fois que cela est nécessaire. Aussi, de la santé de cet instrument dépendra nécessairement l'application efficace des mesures mêmes impopulaires. Cela, les belges l'ont compris: la conception politique platonicienne ne pouvait être appliquée que grâce à une administration puissante, saine et intègre, mais aussi intransigeante. Il semble que, de toutes les colonies d'Aftique, le Congo Belge a été la plus administrée. La densité incomparable de l'administration coloniale belge lui a fait atteindre les coins mêmes les plus reculés. Comme le recommande le Recueil à l'usage des fonctionnaires et des Agents du Service Territorial au Congo Belge, « le gouvernement attache la plus grande importance à ce que les fonctionnaires territoriaux visitent fréquemment les diverses parties du territoire soumis à leur autorité et entrent chaque fois en relation avec les indigènes» '. L'administration a ainsi constitué en son temps l'appareil répressif de l'Etat colonial, fonctionnant à la violence. Pour compléter son action, il fallait disposer d'un appareil fonctionnant à l'idéologie, c'est-à-dire utilisant la force de persuasion. C'est le second élément de la Trinité. 1.1.2 L'Eglise Catholique

Dans la conception coloniale belge, le Congolais était un grand enfant à qui il fallait inculquer des valeurs morales indiscutables et indiscutées pour en faire des sujets dociles et soumis à l'homme blanc. Comme le disait le Dr. Mottoule, « le colonisateur ne doit jamais perdre de vue que les nègres ont des âmes d'enfants, âmes qui se moulent aux méthodes de l'éducation,' ils regardent, écoutent, sentent et imitent )/. Ce dressage mental a été confié aux missions catholiques. Le Congo Belge fut alors aussi intensément évangélisé qu'administré. Comme il fallait les évangéliser jusqu'à la moelle des os, il n'y eut point de coin qui ne soit régulièrement touché par les missionnaires catholiques. Léopold II n'avait pas confiance aux missions protestantes car elles étaient en majorité non belges; de même, il décourageait toutes les missions qui n'étaient pas nationales (belges) en leur refusant les subsides accordés aux missions belges. Il fut accordé aux Catholiques le quasi-monopole du plus grand appareil idéologique de tout Etat moderne: l'école. L'Etat devait protéger les missions et fmancer leurs écoles. Chaque mission reçut au moins 200 ha de terre dont elle pouvait faire usage commercial. Comme le précise le recueil ci-haut cité, « les agents du gouvernement ne travaillent pas seuls à l 'œuvre de la civilisation. Les œuvres religieuses y participent dans une mesure au moins égale. Les agents du gouvernement, quelles que puissent être leurs opinions, ont l'obligation stricte
d'aider les missionnaires chrétiens »3.

1 2

Cité par Idem,

p. 12.

Cité par Johe, p., et Lewin, R., Les trusts d'Editions, Bruxelles, 1961, p. 157. 3 Cité par C. Young, op. cit., p. 14. 30

au Congo,

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