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L'Université de Côte d'Ivoire et la société

De
320 pages
L'Université de Côte d'Ivoire a été créée réellement en 1964. Plus de quarante ans après, il existe trois sites universitaires nationaux, de nombreuses grandes écoles publiques ou privées, accompagnées de plusieurs universités privées, des antennes d'universités étrangères, un campus numérique francophone avec enseignement à distance. Un ensemble fréquenté par plus de 150000 étudiants.
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AVANT-PROPOS La communication des travaux d’études et de recherche universitaires sur le plan scientifique et leur accessibilité à un public large se pose toujours avec la même acuité. On cherche encore des réponses à la forme à donner à une publication pour informer tout public intéressé par les résultats obtenus dans des domaines cruciaux dont la connaissance enrichirait la culture existante sur les plans scientifique, technique ou environnemental et qui faciliterait la compréhension des problèmes latents afin, s’il le fallait, d’y apporter des débuts de solutions. De quoi s’agit-il ? De médiation, de vulgarisation, ou d’essai. Pour ceux qui, intéressés, voudront progresser, avec une lecture aisée, dans un texte où le vocabulaire, la syntaxe, les appareils méthodologiques et scientifiques qui ne leur sont pas familiers, entravent le moins possible leur route ; ou pour ceux qui attendent une information la plus complète possible. Edmé Michel Y. Zinsou par cette publication a tenté de répondre à ces deux populations en sériant son propos. Edmé Michel Y. Zinsou est un enseignant-chercheur de l’Université d’Abidjan de Côte d’Ivoire. Il a entrepris un long parcours qui lui a permis d’obtenir le grade de Docteur de l’Université de Caen dans les Sciences de l’Éducation. Il a conduit l’ensemble de ses recherches avec beaucoup de patience et de constance, ayant pour centre d’intérêt l’enfant, l’élève et l’étudiant en Côte d’Ivoire, en corrélation avec son enseignement, sa formation et son insertion dans son milieu de vie. Cet ensemble est vaste et complexe, pour l’aborder, il faut faire nécessairement des choix. Edmé Michel Y. Zinsou les a effectués, il a appris de par ses affinités, ses capacités et ses expériences à privilégier les thèmes et les méthodes des sciences humaines et sociales, plus particulièrement celles qui sont en relation avec les champs impliquant le psychologique et le sociologique. Il y a acquis une compétence reconnue et il propose dans ce livre le résultat de son travail d’études et de recherche sous le titre : L’impact de l’Université de Côte

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d’Ivoire sur ses publics : radioscopie de leurs représentations sociales. Le sujet est attrayant, attirant, il déclenche à n’en pas douter la curiosité. D’une part, quiconque connaît les aléas d’une année universitaire et la versatilité des publics étudiants, quels que soient le temps et le lieu d’implantation de leur campus, a un avis sur la question. D’autre part, si les institutions universitaires sont souvent le théâtre d’évolutions désordonnées, elles demeurent et sont toujours aussi recherchées car elles sont des points de passage de plus en plus obligés de nos civilisations qui voient repousser régulièrement les frontières du savoir et des connaissances et l’allongement de la durée de la formation. Par conséquent, si l’Université accueille pendant un temps non négligeable l’ensemble d’une population qui constitue la partie la plus prometteuse sur le plan des ressources intellectuelles d’un pays, elle devrait être à un moment donné, celle qui contribue le plus à son développement dans tous ses domaines clés. Or, cela n’est pas aussi évident qu’on pourrait le supposer. Aussi, était-il nécessaire qu’on s’interroge sur ce sujet. Il faut l’instruire, mettre en évidence les convergences et les divergences qui le jalonnent à partir de méthodologies existantes ou à développer. C’est ce que Edmé Michel Y. Zinsou nous propose à travers les études qu’il a faites. Son souci est de satisfaire un ensemble d’hypothèses par lesquelles il interroge la contradiction entre une Université qui n’est pas perçue à la mesure de ce qu’elle est et un milieu qui pourrait utiliser ses compétences. Il suit un plan rigoureux dans lequel se profilent les différents thèmes abordés. Il était nécessaire de montrer la genèse de l’Université de Côte d’Ivoire pour mieux comprendre le cadre d’où étaient issues les différentes populations étudiées ; il en est fait une présentation historique et contemporaine. Mais, le sujet abordé demandait un exposé de la théorie des représentations sociales, ce sera l’objet d’une deuxième partie qui, si elle est mise en relation avec la bibliographie proposée en fin d’ouvrage, offrira un corpus actualisé sur la nature des récents travaux en cours dans ce domaine. Les troisième et quatrième

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parties permettront aux lecteurs de prendre la mesure des réponses apportées au sujet étudié auprès des populations concernées. Cependant, il se peut qu’il y ait des personnes intéressées par la méthodologie et la nature des résultats obtenus. Elles trouveront les matériels d’enquêtes, de méthodologie et les résultats statistiques en fin d’ouvrage. Cette présentation a été privilégiée pour ne pas alourdir une lecture qui montre à l’évidence la pertinence d’une telle recherche en regard des besoins et des attentes possibles d’étudiants et de partenaires engagés dans l’élévation du niveau d’exigence des formations de l’enseignement supérieur. Ainsi paraît-il souhaitable que les travaux initialisés et développés par Edmé Michel Y. Zinsou connaissent des développements ultérieurs au plan universitaire afin de permettre les évolutions nécessaires de son propre champ de compétence ainsi que celui des étudiants capables d’apporter sous sa direction, leur contribution aux recherches propres au développement de la Côte d’Ivoire. Jean Guglielmi, Professeur émérite Université de Caen - France

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PRÉFACE

Il faut du courage pour questionner une institution aussi importante que l’Université dans un pays où elle joue, malgré sa relative jeunesse, un rôle important et parfois controversé. Heureusement, Edmé Michel Y. Zinsou se dote d’une solide méthodologie et d’un travail de terrain conséquent qui lui permettent d’avancer des résultats sans équivoque. Il en tire des conclusions qu’il a la sagesse de bien nuancer. Cet ouvrage est important à plusieurs titres. Il propose en premier, un résumé très clair de la théorie des représentations sociales et en montre tout l’intérêt pour la connaissance de la place de l’université dans l’univers social des Ivoiriens. En second, il se dote des questionnaires les plus pertinents pour construire les représentations sociales de diverses couches sociales de Côte d’Ivoire. Il décrit ensuite, grâce à son travail de terrain, les attentes, vis-à-vis de l’université, des trois groupes sociaux (étudiants, grand public, villageois) représentatifs de la dynamique sociale ivoirienne. Enfin, il situe cet appareil méthodologique dans le panel des méthodologies alternatives. Cet ouvrage montre aux étudiants et aux professionnels les tenants et aboutissants de la théorie des représentations sociales quand elle est confrontée avec un sujet social aussi crucial que l’avenir de l’Université. Ce travail repose sur la théorie du noyau central d’une représentation sociale. Ce noyau central est maintenant facilement identifiable par un ensemble technique de questionnements qui sont d’une part diversifiés et d’autre part bien adaptés à la mise en évidence des différentes facettes de ce noyau. Le questionnaire de caractérisation et celui de mise en cause se complètent utilement pour donner une cartographie des éléments que l’on peut raisonnablement définir comme « centraux » dans une représentation. Grâce à cette recherche, on peut approfondir les conditions d’usage de ces questionnaires. En effet, elle permet d’émettre une remarque sur

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la faisabilité du questionnaire de Mise en cause dans le cas des populations n’utilisant pas régulièrement la « double négation ». Cette forme de question est, selon les populations, difficile à comprendre et par là même, à interpréter. On peut ici se demander si les résultats des villageois sont en partie moins évidents qu’ils ne le seraient si on avait proposé une formulation des questions qui utiliserait une simple négation et non la double négation demandée par le purisme théorique. Audelà de cette remarque, on doit surtout remarquer la grande similitude entre les noyaux centraux des représentations des trois sous-populations. Elles sont pourtant très diversifiées au regard de leur pratique de l’université : les étudiants la vivent au quotidien, les villageois ne la croisent que de manière médiate à travers des témoignages ou ce que le cercle de leurs connaissances en dit. On ne doit pas réduire l’apport d’Edmé Michel Y. Zinsou à une présentation méthodologique. En effet, les résultats qu’il avance sont précis et donnent un excellent éclairage sur la place de l’université dans la société ivoirienne. Que l’Université y soit l’objet d’un regard contrasté est le premier résultat d’importance mis ici en évidence. Le contraste entre la valorisation du « savoir » et la « formation trop théorique, peu adaptée » n’est pas l’apanage de la Côte d’Ivoire. Le même constat est avancé dans bien des pays européens. On pouvait s’y attendre mais ici l’analyse se veut plus nuancée et plus pertinente. Elle montre en particulier que l’ensemble de la population attend de son université une formation de qualité car les étudiants formés à l’Université de Côte d’Ivoire seront les futurs cadres du pays, l’espoir du pays. Elle espère que cette formation leur donne des bases intellectuelles non négligeables permettant d’aider le pays à évoluer. Bien sûr les difficultés de l’adaptation de l’université aux réalités économiques sont aussi mises en évidence mais on sait bien que ces difficultés existent dans tous les systèmes universitaires qui ne se trouvent pas sous la contrainte unique de la logique économique. Au terme de la description de la représentation de l’Université, on doit constater que les éléments positifs l’emportent nettement sur une vision négative à laquelle on aurait pu s’attendre, eu égard

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aux troubles qui secouent régulièrement l’Université. Cette enquête montre que les attentes vis-à-vis des futurs cadres de la société sont très présentes et rejettent au second plan les dysfonctionnements qui ont souvent été constatés. L’Université a un potentiel de confiance de la part de la société à laquelle elle doit répondre. Edmé Michel Y. Zinsou nous propose non seulement un parcours de recherche qui doit faire école mais aussi une analyse de la pertinence de la méthodologie utilisée. Il revient sur le choix théorique du concept de représentation sociale au regard des concepts qui lui ont souvent été opposés comme celui d’attitude. Il se pose même la question de la pertinence, pour la situation africaine, d’un appareillage méthodologique construit en Europe. Ici, je pense personnellement que les résultats montrent l’intérêt de la théorie des représentations sociales dans différents contextes culturels. Seule la méthodologie doit être adaptée selon les traditions cognitives. La connaissance de la société ivoirienne permise par ce travail est sans équivoque et montre bien tout l’espoir que l’on peut raisonnablement attendre de l’évolution sociale et économique de ce pays. Ce livre montre enfin l’intérêt réciproque qu’exhibe ce regard croisé de l’Afrique et de l’Europe. Il n’est pas seulement important pour la connaissance de la société ivoirienne qu’il apporte, il l’est aussi pour l’évolution de la théorie des représentations sociales. Il n’est possible que par le rôle de passeur des enseignants ivoiriens et par leur attention aux avancées théoriques des dernières années dans ce que l’on peut appeler l’école aixoise des représentations sociales. Pierre Verges Directeur de recherche au CNRS Laboratoire de Méditerranéen de Sociologie (LAMES) Aix-en-Provence, France

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INTRODUCTION ET PROBLÉMATIQUE Au XXIIIe siècle, l’Université, en tant qu’institution voire organisation, a été créée en Europe sous la direction de l’Église. C’était le lieu de rassemblement des maîtres et des disciples (Universitas Magistrorum Scholarium Parisiensium). Elle a été appelée à dessein, le temple du savoir où les étudiants venaient se cultiver et recevoir des savoirs à l’image de l’honnête homme ou des connaissances sans aucune finalité professionnelle. Ainsi après 1213, plusieurs Universités sont créées : la Sorbonne en France (1215), Oxford (1249) et Cambridge (1284) en Angleterre. Elles défendaient les valeurs de l’Église. C’est à partir du XIVe siècle que sont nées dans les divers États germaniques les Universités de Heidelberg (1386), Cologne (1388) et Tübingen (1477). Leur reproduction arrive dès que des conditions analogues à celles qui ont prévalu au Moyen-Âge apparaissent. Ce fut le cas, par exemple, pour les États-Unis d’Amérique à partir du XIXe et du XXe siècle et plus récemment en Afrique dans la deuxième moitié du XXe siècle quand un certain nombre de pays ont accédé à l’indépendance. Dans leur forme actuelle, en tant qu’organisations d’enseignement supérieur pourvues d’une relative autonomie, les Universités se sont multipliées avec les sociétés industrielles à un moment où l’accumulation du capital et l’organisation de la production constituaient le moteur du développement économique et social. C’est en cette période là que la bourgeoisie capitaliste est apparue comme une classe dirigeante montante.1 Ainsi, les Universités créées ou réformées à partir du 16e siècle ont été en rupture avec les institutions d’alors : les
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Encyclopaedia Universalis 1999

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Universités du moyen âge. Elles étaient liées aux groupes dirigeants et dominants mais elles n’en étaient pas les porteparoles. Elles orientaient déjà un certain type d’actions et s’exprimaient au nom du progrès. Aussi, les cursus universitaires devenaient-ils plus diversifiés et la fonction de professeur, une profession. Avec cette vision, les Universités de ces époques avaient une entité autonome, en ce sens qu’elles faisaient partie d’un système politique mais n’étaient pas pour autant un élément de domination d’un groupe social. C’est à partir du XXe siècle que l’Université devient un lieu à la fois central et critique où les problèmes inhérents au développement de la connaissance, comme pratique sociale, sont posés et analysés. En fait, ces Universités n’étaient jamais isolées de leur société voire de leur collectivité, de leurs divers niveaux de fonctionnement. En d’autres termes, une Université n’est jamais créée en dehors de sa société. Ce sont ces Universités, à quelques nuances près, qui existent aujourd’hui. Elles ont des missions diverses qui partent de l’enseignement des adolescents (la préparation à la vie adulte) à la formation, au perfectionnement des adultes et à la recherche, qui exige beaucoup de moyens. Mais depuis la fin des années soixante, ces Universités connaissent, dans la plupart des pays, de profondes mutations. Les effectifs des étudiants se sont accrus avec leur cohorte d’exigences et ces Universités ont subi plusieurs réformes pour s’adapter aux exigences du développement. Malgré ce socle commun des Universités du XXe et XXIe siècle, il n’y a pas aujourd’hui une Université qui constituerait un type idéal et dont l’organisation serait le modèle pour les autres Universités. Chaque pays a son type d’Université qui tient compte de sa spécificité pour concevoir ses programmes d’enseignement et de recherche. Ces Universités dans leurs fonctions de reproduction et de production sont de bonne qualité. Mais, elles présentent aussi

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beaucoup d’insuffisances et elles sont assez critiquées. C’est en effet ce modèle qui a été introduit en Afrique subsaharienne francophone avec ses qualités et ses insuffisances. Mais, ces types d’organisation d’enseignement qui regroupent les maîtres et les étudiants n’ont-ils pas déjà existé en Afrique ? En d’autres termes, n’y avait-il pas eu des Universités par le passé en Afrique pour servir de modèle de référence à l’Occident au moment où il entreprenait d’en construire dans nos États ? Autrement dit, n’y avait-il pas eu d’antécédent en matière d’institution d’enseignement supérieur en Afrique ? Il y a eu en Afrique subsaharienne des centres d’études supérieures appelés Université qui réunissaient les maîtres et les étudiants à Tombouctou, plus précisément à Djenné vers le 15e siècle.2 De ces centres sont sortis des spécialistes du droit musulman, des théologiens et des historiens qui ont produit des œuvres innombrables. CHERBONNEAU3 notait en 1856 au sujet de l’Université de Tombouctou que l’enseignement donné à la jeunesse de ces contrées avait déjà atteint le même niveau que celui des Universités de Cordoue (Espagne) et de Tunis (Tunisie). Certaines études montrent qu’il a existé en Côte d’Ivoire, plus précisément à Kong, au XVIIIe siècle, un centre d’enseignement supérieur des études islamiques où les cours se dispensaient dans la mosquée qui devint plus tard l’une des plus importantes Medersa ou Université de l’Afrique occidentale. Mais est-ce que l’implantation de l’Université de type occidental a tenu compte de l’expérience de ces premières Universités, de la culture voire de l’ethnicité africaine ? Il semble que non. Car l’Université a été implantée comme si la société africaine était une extension de la société occidentale dans le continent africain. « Il existe un paradoxe au niveau de
Zakari Dramani I. (1982): l’Afrique Noire dans les relations internationales au xvème siècle. Analyse de la crise entre le Maroc et le Sonrhai. Édition Karthala, Page 196. 3 Cherbonneau A. (1856) in Essai sur la Littérature arabe au Soudan, Constantine et Paris, P.3
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l’hypothèse qui fait penser (au Sud comme au Nord) que la société africaine, société moderne, comme telle, est déjà une extension de la société occidentale en Afrique».4 En d’autres termes, l’Université s’est implantée en Afrique comme s’il s’agissait d’un legs. En effet, il s’agit bel et bien d’un legs car l’Université fait partie des fonds de commerce virtuel qu’ont cédés les colonisateurs aux pays africains. Tout a commencé en Afrique francophone, avec l’Université de Lovanium5 (appendice de l’Université Catholique de Louvain en Belgique) à Léopoldville* qui a ouvert ses portes en juillet 1954, six ans avant les indépendances africaines. Dans la même veine, en février 19576, l’Université de Dakar débuta ses enseignements. Au lendemain des indépendances des pays africains, beaucoup d’entre eux ont pensé que posséder au moins une Université était un signe de développement. C’est ainsi que tous les pays indépendants d’Afrique subsaharienne en ont eu quel qu’en fût le coût ; le Cameroun en 1962, la Côte d’Ivoire, le Rwanda, le Burundi en 1964, la République Centrafricaine en 1969, le Togo, le Bénin, le Gabon en 1970, le Congo Brazza en 1971, le Niger en 1973, le Burkina Faso en 1974, la Mauritanie 1981 et la Guinée Conakry en 1984. Ces Universités essaient de garder l’esprit originel des Universités occidentales. Aussi, tentent-elles de demeurer d’une

Essane S. (2000) : Une sociologie de l’Université en Afrique. Puci. P 47 5 Monseigneur Guillon L. (2004) : Les origines de l’enseignement universitaire en République Démocratique du Congo ; Éditions Universitaires Africains. 6 TEDGA. P. J. M. (1988) : Enseignement Supérieur en Afrique noire Francophone. La catastrophe ? Éditions L’Harmattan. Page 13. *Actuel Kinshasa.

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part gardienne de la culture et d’autre part de la transmettre à des étudiants. L’analyse historique de ce modèle institutionnel montre que quatre grands moments ont marqué son implantation. À 1a période coloniale, peu de temps avant les indépendances et peu après, les embryons de l’Université coloniale existaient dans quelques pays africains et leur finalité était la formation d’élites africaines pour la société coloniale. L’Université coloniale travaillait à reproduire la société de l’époque en formant des fonctionnaires, une élite intellectuelle pour la gestion de l’administration de cette société. Elle insistait plus sur le Droit, les Lettres et les Arts que sur les Sciences et les Technologies. Les résultats des recherches scientifiques de l’Université coloniale, quoique de qualité scientifique indéniable, étaient en marge des besoins, des aspirations et des valeurs africaines. Mais deux ans après les indépendances, malgré sa bonne qualité scientifique, l’Université en Afrique est déjà critiquée. C’est ainsi que dès 1962, à la conférence de Tananarive (Madagascar) les insuffisances de cet enseignement supérieur ont été mises en exergue, surtout au niveau de la recherche : «…..les pays africains se sont engagés à accorder une priorité à la formation des cadres scientifiques… En général il est admis que la production de la recherche est liée aux ressources financières investies dans ce domaine et que la contribution de la recherche au développement ne devient significative que lorsque les ressources consacrées à cette activité dépassent le seuil de 1% du produit national brut.(PNB) ». 7 L’inadaptation des programmes universitaires avait été déjà décriée au séminaire d’Accra au Ghana sur le thème : Les problèmes urgents des Universités Africaines dans les années 708.

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Essane, S. Op Cit P19 Yésufu, T. M (1975): L’Édification de l’Université Africaine : Les problèmes des années 70, publié par l’association des Universités Africaines

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À ce séminaire le professeur Ki Zerbo,9 quoique, reconnaissant que l’africanisation de l’enseignement ne doive mener ostensiblement à un isolement intellectuel, disait ceci, « L’africanisation des programmes d’enseignement est un des leitmotiv des pédagogues nationalistes et des parents d’élèves. Dans les pays francophones, la réforme des programmes s’est faite en liaison constante avec l’ancienne métropole. En effet il s’agissait là d’un des domaines politiques les plus jalousement surveillés. Quand la loi-cadre française de 1956 accorda l’autonomie aux Territoires d’Outre-mer, la définition des programmes scolaires demeura un secteur réservé à l’autorité métropolitaine en même temps que la diplomatie, la défense nationale et la monnaie. Dans les accords de coopération signés en 1960-61, il est généralement stipulé que la réforme des programmes scolaires ne pourra s’opérer par l’État Africain de façon unilatérale ». Quelques temps après les indépendances, l’Université (des indépendances) avait pour finalité d’être un instrument éminent des changements socio-historiques au service de l’identité nationale et de l’autonomie socio-économique. Une décennie après, elle devenait une Université du développement dont la finalité était le dépassement de l’élitisme pour une intégration ou un enracinement populaire et utilitaire de l’institution. À partir de 1980, « l’Université de la crise » avait pour finalité de réévaluer le rôle et les missions au regard d’un doute de la qualité et de la pertinence des formations et des recherches actuelles des Universités africaines du côté des évaluateurs externes. Après plus d’un quart de siècle de leur existence, il n’est pas risqué de dire que les Universités africaines n’ont pas rempli leurs missions originelles, au point qu’un désenchantement s’est exprimé à leur égard. Elles se sont contentées de reproduire ou
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Ki Zerbo J. (1975) : « L’africanisation des programmes dans l’enseignement supérieur » in Les problèmes des années 70, publié par l’Association des Universités Africaines, page 34.

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de perpétuer les connaissances que leurs enseignants ont reçues pendant leurs formations sans se soucier de leur pertinence par rapport à l’environnement dans lequel la formation se déroule. Tout se passe comme si les enseignants universitaires africains n’avaient pas confiance en eux et qu’ils avaient peur de créer de nouvelles connaissances. « Les Universités africaines n’ont pas su s’adapter aux demandes d’un environnement socioéconomique africain en évolution. Après avoir accepté les rôles définis au départ par les puissances coloniales, les Universités s’y sont accrochées et se sont bornées à réagir aux changements sociaux au lieu d’en prendre des initiatives. Elles n’ont donc pas su participer pleinement aux efforts africains de développement, ce qui explique en partie le désenchantement général à leur égard ainsi que la crise de l’Université en Afrique ».10 Pour les universitaires africains, il semble que la fonction primordiale de l’Université n’est que reproduction et adaptation des connaissances de l’occident plutôt que production des connaissances adaptées. Cependant, les Universités africaines sont quand même restées orthodoxes par rapport à la ligne de départ de l’Université idéale, tout en laissant de côté le volet recherche sous prétexte qu’il exige beaucoup d’argent ; bien qu’en 1964 au cours d’une réunion de l’UNESCO tenue à Lagos, (NIGERIA) les pays africains se soient engagés à dépenser 0,50% de leur produit national brut pour la recherche scientifique. Mais malheureusement, jusqu’à ce jour aucun pays de l’Afrique subsaharienne n’a été en mesure de réaliser cet objectif. Car en 1990, on estimait que l’Afrique subsaharienne dépensait 0,29% de son produit national brut pour financer la recherche contre 2,8% pour l’Asie, 2,92% pour les pays développés d’Europe et 3,16% pour l’Amérique du Nord. Ainsi, les Universités africaines francophones se sont contentées, dans la majeure partie des cas, de reproduire les savoirs acquis, ou les perpétuer sans penser à les adapter quelquefois aux réalités africaines.
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Gerémie S. (1995) in L’avenir des Universités africaines : mission et rôle, AUA, p.6.

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L’Université Nationale de Côte d’Ivoire n’est pas en reste de cette dynamique qui régit toutes les Universités africaines nées après les indépendances. Depuis les années 80, elle subit le contrecoup d’un afflux d’étudiants et le poids d’une attente de la société, car au départ elle était conçue pour 6 000 étudiants, aujourd’hui l’Université de Cocody en compte environ 40 00011 non compris les effectifs des Universités d’Abobo-Adjamé et de Bouaké. Contrairement aux étudiants des pays développés comme ceux de l’Occident, la majorité des étudiants des universités de Côte d’Ivoire viennent généralement de familles modestes voire pauvres. Et ils sont donc censés devoir soutenir socialement ces dernières après leurs études. Aussi viennent-ils à l’Université pour avoir un diplôme et se trouver un emploi comme ce fut le cas après les indépendances où tous ceux qui ont fait l’Université étaient les cadres du pays et ont véhiculé, de par leurs comportements, leurs attitudes, une image positive dans la conscience collective de la population. Mais malheureusement à la fin de leur formation, ces étudiants ne sont pas embauchés. Ils ne sont même pas sollicités par les employeurs, sous prétexte qu’ils ne sont pas opérationnels sur le marché du travail. Du coup, il semble que notre Université se trouve devant un choix difficile qui l’éloigne de sa finalité originelle et qui exige un changement de sa vision de formation, – formation professionnelle ou formation débouchant sur un emploi – dans les habitudes des formateurs qui sont formés selon le moule de l’Université mère. Cette situation nécessite que notre Université s’adapte, autant que faire se peut, à la professionnalisation de sa formation, sans cependant s’éloigner de sa philosophie originelle. C’est pourquoi elle paraît décriée de partout et même isolée au point que la société ivoirienne ne sollicite même pas ses services au niveau des consultations, des études, des travaux de recherche,
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Effectif approximatif de l’Année Universitaire 2000-2001

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des séminaires et également au niveau de l’embauche des diplômés. En plus, le comportement de ses étudiants n’est pas de nature à amener les responsables d’entreprises, d’institutions et autres à s’intéresser à elle. Ainsi, depuis 1990, avec l’avènement du multipartisme et son corollaire de multiplicité de syndicats estudiantins, l’Université ivoirienne est devenue un maillon très sensible et fragile du développement. Aussi ne se passe-t-il pas de semaines où les étudiants de la Fédération Estudiantine et Scolaire de Côte d’Ivoire (F.E.S.C.I) ne soient en grève. Ces grèves sont le plus souvent marquées par des casses de locaux et matériels de l’Université, des autobus, des locaux administratifs, parfois même suivies de mort d’hommes. Les raisons de ces mécontentements peuvent certainement être acceptables mais ce qui semble déplorable ce sont les disproportions entre l’intensité du fond de mécontentement et celle des comportements manifestés par les étudiants. Tous ces évènements ont été « grossis », rapportés de façon plus ou moins objective par la presse (audio, audiovisuelle et écrite) avec quelquefois, des images à l’appui et des commentaires fantaisistes, même caricaturaux au point que l’étudiant est maintenant perçu comme un paria. Aujourd’hui, celui–ci qui, autrefois, était précieux et considéré comme un intellectuel, une élite et qui jouissait de préjugés favorables en toutes circonstances de la part de la société dans notre pays, est vu comme un « hors-la-loi ». Cette image semble jouer sur toute la communauté, à telle enseigne que tout s’y décide comme s’il n’existait pas une Université. Tout se passe comme si cette société n’était vraiment pas consciente de l’atout majeur qu’elle possède, grâce à la présence d’Universités dans le pays et de toutes les interventions dont celles –ci sont capables. Songe-t-elle à se tourner vers ses Universités pour l’aider à résoudre ses problèmes ? Ne va-t-on pas chercher ailleurs et notamment à l’étranger, à des coûts plus élevés des informations, des études, des consultations, des conseils, que les Universités ivoiriennes et les centres de recherches universitaires pourraient fournir tout aussi bien, voire mieux et dans un cadre de collaboration plus étroite avec les responsables des entreprises ou des organismes demandeurs ?

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On est en droit de se demander à quoi cela est dû dans la mesure où l’Université est une institution qui doit former des jeunes desquels les industries, les entreprises, la société auront à dépendre dans l’avenir pour l’innovation. Cela, grâce aux facultés d’adaptation à des situations nouvelles des jeunes, qui leur permettront de créer ou de moduler un environnement favorable au bien être social. Est-ce parce que les enseignants-chercheurs ne sont pas compétents pour réaliser des études, des recherches, des séminaires de formations pour les entreprises ou les institutions ? Est- ce parce que les entreprises, les institutions et la société méconnaissent les fonctions de l’Université dans un pays ? Est-ce parce que les enseignants-chercheurs de l’Université ne sont pas perçus comme capables de réfléchir sur des problèmes de société pour proposer des solutions idoines ? En d’autres termes, quelle est la forme de connaissance socialement élaborée et partagée, sur l’Université ivoirienne quant aux agissements des étudiants, à l’enseignement et à la recherche universitaire, par la société ivoirienne et qui détermine sans doute son attitude à l’égard de l’Université ? Toutes ces interrogations, d’une part constituent le pattern de notre questionnement de recherche et elles nous amènent, d’autre part, de plain-pied dans le champ des représentations sociales de la société ivoirienne à l’égard de son Université de manière globale. Ce qui constitue l’objet de notre recherche. Autrement, il s’agit d’étudier ici comment l’Université est perçue par ceux- là même qui doivent solliciter ses services et utiliser les étudiants qu’elle forme, de montrer à travers des graphes, le mode de pensée qui lie ses clients à ses activités.

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Cela dit, qu’entendons-nous alors par les concepts de l’Université de Côte d’Ivoire, de public, de radioscopie et de représentations sociales ? L’Université de Côte d’Ivoire: Il s’agit ici, de la dynamique dégagée au niveau des trois Universités (Cocody, AboboAdjamé et Bouaké) et des lieux de formation, où sont réalisées la recherche, les études et la formation continue ou permanente des cadres, et des enseignements disciplinaires, visant à développer un esprit d’analyse rationnel chez des étudiants bacheliers. Le public : C’est le groupe composé d’hommes et de femmes jeunes, adultes, âgés, lettrés, illettrés, cadres, ouvriers dans lequel il existe des rapports durables et organisés le plus souvent, établis en institutions et garantis par des sanctions. Il s’agit, généralement, de tous ceux qui vivent en Côte d’Ivoire et qui participent d’une manière ou d’une autre à la vie économique, sociale et politique du pays et qui sollicitent ou doivent solliciter l’Université pour la résolution de certains de leurs problèmes. C’est en gros le public que nous subdivisons pour l’intérêt du travail, sous les concepts, le Grand Public, les étudiants, les Villageois/Ruraux. Ce public on peut également l’appeler en termes de management de qualité totale ‘les clients’ de l’Université ; étant entendu que l’Université devient ‘fournisseur’. La radioscopie : C’est l’examen des images ou modes de pensée qui lient les Ivoiriens et l’Université de Côte d’Ivoire. Les représentations sociales : Pour nous, c’est la vision consensuelle partagée par le groupe social vivant en Côte d’Ivoire au niveau de l’Université de Côte d’Ivoire et qui oriente son attitude et/ou sa pratique vers cette institution. Cette vision peut être construite dans la majeure partie des cas par, des discours, sur l’Université en général, sur la pertinence des recherches réalisées par les enseignants-chercheurs et sur les agissements des étudiants.

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BUT DE L’ÉTUDE, OBJECTIFS, HYPOTHÈSES

1 BUT DE L’ETUDE Montrer, à travers des coupes de graphes, par la « radioscopie », les interactions, – les relations – que l’Université de Côte d’Ivoire entretient avec son milieu, afin de dégager les modes de pensée qui lient les Ivoiriens et l’Université de Côte d’Ivoire. 2 OBJECTIFS DE L’ETUDE. 2-1 Objectif général. Ce travail a pour objectif général de connaître la forme des connaissances socialement élaborées et partagées par la société ivoirienne qui a une visée pratique et qui concourt à une réalité commune de l’Université ivoirienne. 2-2 Objectifs spécifiques. Il vise quatre objectifs spécifiques : -Identifier le mode de pensée qui lie la société ivoirienne à l’Université ivoirienne. -Dégager l’image que la société ivoirienne se fait de l’Université ivoirienne au niveau de ses fonctions d’enseignement, de recherche et de service. -Dégager l’image que la société ivoirienne se fait de l’Université ivoirienne au niveau du comportement social des étudiants, de leur efficacité sur le marché du travail voire de la société. -Analyser l’image de l’Université ivoirienne et, au besoin, intégrer les critiques faites dans les finalités de cette institution. 3 HYPOTHÈSES 3-1 Hypothèse Générale. L’Université, conçue originellement pour la formation des élites du pays, a créé des représentations sociales en accord avec la vision des responsables des pays en développement ou développés. L’avènement du multipartisme avec son corollaire de démocratisation de toutes les structures et activités de

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l’Université en Côte d’Ivoire a engendré un changement dans la vision, la pratique et le déroulement des études. (Syndicats des enseignants, des étudiants, contestation des étudiants, grèves des enseignants, des étudiants, acte de violence et de vandalisme des étudiants, démotivation des enseignants). Ces agissements ont distillé dans la mémoire collective de la population ivoirienne des images défavorables de l’institution. Par conséquent, il y a contradiction voire divorce entre l’Université en Côte d’Ivoire et le milieu qui pourrait utiliser ses compétences. Ce phénomène global mérite d’être analysé pour essayer d’appréhender jusqu’à quel niveau l’Université est acceptée ou rejetée par le milieu qu’elle est supposée servir. C’est pourquoi l’on utilisera la théorie du noyau central pour appréhender les représentations des personnes confrontées à ces problèmes. 3-2 Hypothèse de travail 1 L’environnement, créé par les agissements des acteurs de l’Université et dans lequel, l’Université même baigne, a une influence négative sur les représentations sociales de l’Université par la société ivoirienne. 3-3 Hypothèse de travail 2 La population vivant à l’intérieur de l’Université a des représentations sociales favorables à l’égard de l’Université en Côte d’Ivoire. 3-4 Hypothèse de travail 3 La forme de connaissance socialement élaborée sur l’Université par les populations vivant hors de l’environnement universitaire (le Grand Public, les Villageois/Ruraux) est hostile à l’Université en Côte d’Ivoire.

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PREMIÈRE PARTIE L’UNIVERSITÉ DE CÔTE D’IVOIRE, SA CRÉATION, SON DÉVELOPPEMENT, SA SITUATION ACTUELLE ET SA PLACE DANS CERTAINS QUOTIDIENS IVOIRIENS