//img.uscri.be/pth/3d21227bd6ec361dc42cfa349b56208171daa2a7
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 17,25 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

La cause des profs

De
267 pages
L'auteur s'interroge ici sur les causes profondes de la crise de l'institution scolaire et sur les solutions que l'on peut envisager. Sa réflexion est celle d'un professeur "d'en bas" qui observe par le petit bout de la lorgnette le comportement inquiet et la course désordonnées du "mammouth". Comme l'animal préhistorique, notre système éducatif est attaqué de toutes parts. Mais contrairement à lui il semble avoir encore de beaux jours devant lui.
Voir plus Voir moins

La cause des profs
Le mammouth est encore debout

Il court dans la steppe, et il n'est pas si gros, pour peu qu'on l'observe par le petit bout de la lorgnette.. .

Roland Decriaud

La cause des profs
Le mammouth est encore debout

L'Harmattan

@ L'HARMATTAN, 2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo. fr harmattan 1@wanadoo. fr ISBN: 978-2-296-03237-8 EAN:9782296032378

« L'époque est difficile. Remarquez, toutes les époques sont difficiles. Mais la vôtre n'était pas supposée l'être».
Nelly et Monsieur Arnaud Fim de Claude Sautet, 1995

Le plus vieux et le plus beau

On connaissait le plus vieux; il faudra désormais compter avec le plus beau: je parle des métiers, on l'aura compris. Le plus vieux métier du monde et le plus beau ont en commun, outre leur superlatif, une utilité reconnue d'intérêt public, garante de leur pérennité, en dépit des envieux. De la plus haute antiquité au siècle de l'internet, ils ont su s'adapter à tous les régimes politiques, à toutes les mutations technologiques. L 'homme de Cro-Magnon lui-même a dû enseigner à ses fils les gestes qui permettent d'allumer le feul ; quant à Mademoiselle Lucy2, dans son fourreau de léopard savamment échancré, relevé à mi-cuisse, la main sur la hanche, sans doute a-t-elle trouvé d'elle-même le moyen de se faire offrir ce bel os sculpté dont elle avait tant envie et qui irait si bien dans son chignon, autour de son cou, ou planté à l'horizontale, en piercing, au travers de son nez. Autre point commun: tous les deux sont l'objet du mépris des gens comme il faut. Le plus vieux métier du monde est une périphrase qui évite de se souiller la bouche avec des mots plus crus, à connotation scandaleuse: prostituée, putain. Le plus beau est celui que l'on fait semblant d'admirer pour masquer une condescendance apitoyée envers ce larbin supérieur, descendant du précepteur des familles riches3, devenu ce fonctionnaire syndiqué bien trop payé pour s'occuper aussi mal de nos enfants. « Et qu'est-ce que vous faites, dans la vie? Vous êtes
1 Voir le désopilant ouvrage de Roy Lewis, Pourquoi j'ai mangé mon père (Actes Sud 1999). 2 Yves Coppens Le genou de Lucy, (Odile Jacob, 1999). 3 « Mais avec qui mangerai-je?» demande Julien Sorel à son père, lorsque ce dernier lui annonce qu'il va entrer comme précepteur dans la famille De Rênal. Le fait de manger à la table des maîtres et non à l'office avec les autres domestiques l'élève au-dessus de la condition de ces demiers.(Stendhal, Le Rouge et le Noir, ed. du Livre de poche, p. 25).

professeur? Ah ! Ah ! C'est le plus beau métier du monde! » Inutile de sortir du Conservatoire National d'Art Dramatique pour comprendre que les deux inter:jections successives ne sont pas exprimées sur le même ton. « Ah ! »... La première, sous le coup de la surprise, a laissé paraître la déception (<< n'avait pas Il l'air trop mal, pourtant, cet homme-là! »), teintée d'un dédain que la deuxième s'efforce civilement de corriger par une feinte admiration: «Ah ! »... A cette hypocrisie mondaine, je préfère la franchise brutale de l'artisan qui m'a déclaré, récemment: « Vous êtes professeur? Eh ! bien, mon pauvre, je vous plains ! Votre métier, je n'en voudrais pour rien au monde! » Chacun sait, du reste, que le meilleur moyen de rendre ce métier respectable, c'est d'en sortir: Monsieur Dupont, Directeur des relations humaines, ancien professeur: voilà votre autorité assise, votre respectabilité affirmée. «Après une maîtrise de littérature comparée, Monsieur Dupont a aujourd'hui la charge des relations humaines dans l'entreprise X ». En voilà au moins un qui a réussi! On peut même garder l'air digne sans quitter le système: il suffit d'entrer dans }'Administration. Monsieur le Principal, Monsieur le Proviseur, Monsieur l'Inspecteur, pour peu qu'on y ajoute une cravate et un costume, même de mauvaise coupe, vous voilà fréquentable. Mais prof! L'abréviation elle-même sonne comme une exclamation désabusée, proférée avec un haussement d'épaules. Pour avoir droit au titre complet de Professeur, il faut au moins enseigner à l'Université, et de préférence la médecine ou le droit. Tout sauf le terrain, la salle de classe, la craie, le tableau noir, les élèves braillards et turbulents, comme si un contact prolongé avec les enfants imprimait au front de l'adulte le sceau d'une indélébile puérilité, ou la relation avec des adolescents celui d'une éternelle immaturité. Il était pourtant naguère une référence intellectuelle et morale, cet instituteur que l'on saluait en se découvrant, ce professeur à qui l'on s'adressait avec le respect qui lui était dû, avant de devenir ce travailleur social découragé par l'ampleur de sa tâche, à qui des parents incapables d'éduquer correctement leurs enfants viennent reprocher de tenter de le faire. Les parents, qui devraient le soutenir, luttent contre lui, anéantissant 12

tous ses efforts. L'opinion publique le dénigre, les media l'accablent. Sa hiérarchie l'ignore, dans le meilleur des cas, toujours prête à rejoindre le camp de ses détracteurs pour lui plonger la tête sous l'eau. Dans ces conditions, ce n'est pas le nombre des démissions, qui est surprenant, c'est le fait qu'il n'y en ait pas plus. Pour prendre le pouls d'une profession, il suffit de considérer les vocations qu'elle suscite. Il y avait jadis des dynasties d'enseignants, comme il y a encore aujourd'hui des lignées de médecins ou de magistrats. Chaque génération franchissait une étape, depuis le grand père paysan jusqu'au petit fils agrégé, en passant par le père instituteur. Il y avait aussi des familles où l'on se cantonnait, par vocation sociale, ou par simple tradition, dans l'enseignement primaire, d'autres dont tous les membres étaient professeurs. Aujourd'hui, l'arrière petit-fils vise l'E.N.A., et l'instituteur trouve dans son titre flambant neuf de Professeur des Ecoles la consolation de n'avoir pas remplacé Bernard Tapie. On quittait autrefois la carrière la larme à l'œil et les Palmes Académiques accrochées au revers du veston. On se retire aujourd'hui soulagé, le sourire aux lèvres, et ceux qui n'ont pas cette chance prennent leur mal en patience dans un demi-service, qui les conduira sans heurts vers la retraite attendue. Car celui que l'on présente comme un fonctionnaire paresseux, toujours entre deux vacances, termine en fait sa carrière dans un état d'usure nerveuse difficile à imaginer, auquel un certain désenchantement n'est pas étranger. Deux de mes amis ont, par hasard, pris leur retraite la même année. L'un, instituteur dans une petite commune rurale (il n'était pas encore passé Professeur des Ecoles et n'a pas voulu rester le temps qui lui aurait permis de le faire) est parti écoeuré par toutes les réformes qui l'ont empêché de travailler avec efficacité, comme il le faisait à ses débuts. L'autre, professeur d'Université, reconnu pour ses travaux, s'est retiré le jour-même de son soixantième anniversaire. Il avait pourtant, en apparence, toutes les raisons d'être satisfait, et je ne l'avais jamais entendu se plaindre. Mais sitôt libéré, il laissa libre cours à ses récriminations: le niveau de certains étudiants, les thésards qui attendaient que l'on fasse leur travail, les charges de plus en 13

plus lourdes et nombreuses accaparant le temps destiné à la recherche. .. Aux deux extrémités de la chaîne éducative, deux excellents éléments pouvaient quitter dans le même état d'esprit le métier auquel ils avaient consacré leur vie... Cette profession est-elle donc si malade? Pour ma part, j'avais connu l'angoisse bien avant d'avoir atteint l'âge de partir en retraite. Je me souviens de la dernière visite que m'a rendue un Inspecteur Général. Pendant l'entretien qui suivit le cours (le fameux confessionnal) , Monsieur l'Inspecteur Général, manifestement content de ma prestation, feuilletait mon dossier. J'avais tenté de lui faire comprendre mon désarroi face à mes élèves de Première B (aujourd'hui ES) qui détestaient Maupassant et protestaient tellement contre l'étude des Pensées de Pascal (<<Quoi, m'sieur, encore du Blaise aujourd'hui? On en a ras-le-bol de Blaise! ») que j'envisageais de couper court, pour mettre fin au massacre. Il m'avait répondu en évoquant les khâgneux du grand lycée parisien où il avait enseigné: comment pouvions-nous nous comprendre? La séance à laquelle il avait assisté me vaudrait un rapport élogieux, suivi d'une note sur soixante points, laquelle ne me permettrait peut-être même pas de gravir plus rapidement les derniers échelons qui me séparaient du sommet, compte-tenu de la péréquation nationale et de la prise en compte de l'âge du capitaine (à nombre de points égal, le plus vieux l'emporte sur le plus jeune). «Eh bien! me dit l'Inspecteur Général, content de moi, content de lui, en passant délicatement la main sur son crâne rose de papy-gâteau, vous voilà parvenu au beau milieu de votre carrière ». La phrase sonnait comme le premier vers de la Divine Comédie: ln mezzo al camin di nostra vita... Etait-ce l'écho de l'Enfer de Dante qui donnait à cette remarque anodine la tonalité d'un avertissement funeste? L'extrait de Madame Bovary que j'avais fait commenter récemment me revint aussi en mémoire: « Elles (les journées) allaient donc maintenant se suivre ainsi à la file, toujours pareilles, innombrables et n'apportant rien. (...) L'avenir était un corridor tout noir et qui avait au fond sa porte bien fermée ». « Au beau milieu de votre carrière », cela représentait encore une vingtaine de rentrées scolaires 14

successives, auxquelles les qualificatifs de Flaubert ne convenaient que trop bien: « innombrables et n'apportant rien ». Jamais l'image concrète du « corridor tout noir» ne m'avait paru aussi juste. Vingt années encore à lutter contre une expression écrite de plus en plus défaillante, à imposer des textes et des œuvres qui tombaient à plat, ne rencontraient qu'une indifférence blasée, teintée de dégoût: «Ah! Berk ! Encore du Blaise? Pitié, m'sieur! »ou «Maupassant? Ouaif ! Bof! On vous le laisse, votre Maupassant ». Je m'étais donné tant de mal pour essayer de leur faire partager mon goût pour cet auteur, que je les en avais dégoûtés: c'était mon Maupassant. L'examinateur qui les avait interrogés à l'oral du bac m'apprit qu'ils l'imploraient: « S'il vous plaît, m'sieur, tout sauf Maupassant!» Encore l'Inspecteur Général n'avait-il pas vu mon autre Première, la technologique, Première G (aujourd'hui STT) : l'inspection ne s'intéresse guère à ces classes-là. Il m'avait fallu un certain temps pour y interdire les bavardages individuels, la pratique des mots-croisés ou des petits jeux de société, ce qui avait soulevé contre moi une animosité qui rejaillissait par ricochet sur les auteurs et les textes que je leur présentais. Je m'épuisais à faire analyser le rythme de la phrase de Flaubert, la musicalité de la rime de Ronsard, à chercher des textes susceptibles d'allumer une lueur d'intérêt dans l'œil de ces jeunes gens amorphes, écrasés par des problèmes sociaux et familiaux si lourds qu'ils ne laissaient guère de place pour l'apprentissage gratuit. Quelques-uns - quelques-unes, plutôt travaillaient avec acharnement dans l'espoir de s'en sortir. Les autres avaient déjà sombré. « Si vous saviez les situations familiales que je découvre, me dit un jour un C.P.EI, on n'arrive pas à le croire. Et encore, on ne sait pas tout ». J'en eus un aperçu le jour où deux jeunes filles disparurent du lycée. Il était difficile de ne pas les remarquer car elles arrivaient systématiquement en retard, l'une petite blondinette, l'autre brune et mince, d'autant plus longiligne que son crâne se prolongeait en hauteur par l'échafaudage d'un chignon savamment construit qui lui mettait, comme dit
1

C.P.E : Conseiller Principal d'Education.

15

Montesquieu, « le visage au milieu d'elle-même »1. Le chignon était la cause naturelle du retard et lorsque je remontrais à la demoiselle qu'il n'était pas bien d'arriver ainsi, chaque matin, dix minutes après ses camarades, elle se rebiffait: «Faut bien que je soigne mon look! » « Et vous, demandais-je à sa camarade, c'est le maquillage que vous soignez? -Non, me répondait-elle, mais on partage un appartement, alors j'attends qu'elle ait fini de se coiffer ». Leur abandon en cours d'année n'étonna donc personne, pas plus que le fait d'apprendre qu'elles avaient pris la gérance d'un bar sur la nationale 7, près de Valence. Elles avaient déjà quitté leur famille, si elles en avaient jamais eu une, digne de ce nom. D'autres vivaient en couple, depuis la classe de Quatrième ou de Troisième. D'autres encore connaissaient de tels problèmes, affectifs ou financiers que L'Ecole des Femmes, n'est-ce pas, les états d'âme d'Agnès et de son cocu, vous comprenez bien, monsieur, qu'on n'en a rien à cirer. Et Maupassant! Bien sûr, m'sieur, vous faites tout ce que vous pouvez, et même vous lisez vachement bien, mais franchement, vous trouvez ça intéressant? » Un jour, hors de moi, je m'étais écrié: « Mais vous ne vous intéressez donc à rien, vous ne lisez donc jamais rien, vous êtes des animaux, alors?» Il est parfois des provocations salutaires: « Ah ! mais non! Ah ! mais pardon! On vous montrera que ce n'est pas vrai!» Le lendemain, j'avais sur mon bureau un échantillonnage intéressant, qui allait de la souslittérature la plus basse jusqu'à d'ambitieux ouvrages philosophiques, en passant par les succès à la mode, promus par la télévision ou France Loisirs. La série Gore y occupait une place de choix: « La nuit des morts-vivants, vous ne connaissez pas, m'sieur? Vous devriez le lire, je vous le prête ». Je préférai emprunter l'un des ouvrages du Père Gilbert, le curé des loubards. « Et Hermann Hesse, est-ce que vous connaissez? » , me demanda une autre jeune fille, à qui je n'aurais pas supposé de telles lectures. Je bredouillai que je connaissais le nom, que je
1 Montesquieu, Lettres Persanes, Lettre XCIX.

16

savais qu'il avait obtenu le prix Nobel de littérature, mais que le temps me manquait pour... Elle avait déjà, quant à elle, lu plusieurs de ses romans, sous la direction éclairée, me dit-elle, de son ami, un homme mûr et cultivé qui lui avait aussi fait découvrir Dostoïevski. Je pris tout à coup conscience que, n'eût été l'échéance du baccalauréat, j'aurais dû commencer par là, m'intéresser d'abord à leurs lectures, quelles qu'elles soient, pour les conduire ensuite vers celles que je voulais leur faire découvrir. J'avais si souvent procédé ainsi dans les classes de collège: pourquoi la méthode n'aurait-elle pas été efficace en Première? Je libérai certaines heures pour permettre aux élèves qui le souhaitaient de venir présenter oralement leurs lectures personnelles, anticipant sans le savoir sur ce que les nouveaux programmes des lycées allaient bientôt nous demander de pratiquerl. A compter de ce jour, mes relations avec cette classe s'améliorèrent: j'avais cessé d'être le représentant officiel de la bonne littérature pour partager mes expériences de lecteur. C'est une leçon que j'ai retenue. Les années qui me faisaient si peur ont passé, vaille que vaille. J'arrive au terme de ma carrière sans avoir fait le moindre séjour en maison de repos ni en hôpital psychiatrique, sans consommer ni tranquillisants ni somnifères. A peine un peu d'hypertension, qui passera sans doute, m'a dit mon médecin, fils d'enseignants, « quand vous mènerez une vie plus calme ». Au gré des réformes qui n'ont cessé de se succéder, il a fallu modifier régulièrement les méthodes de travail, s'adapter sans cesse à des publics nouveaux qui n'ont cessé d'évoluer. Certains de mes collègues, qui ont comme moi débuté vers la fin des années soixante, affirment qu'ils n'ont pas eu besoin de quitter leur collège ou leur lycée pour changer de métier. Que s'est-il donc passé?

1

C'est l'une des formes que peut prendre la pratique de la lecture cursive. 17

Une profession sinistrée

Jadis respecté, le métier de professeur a réussi, en quelques décennies, le prodige de rassembler sur lui tous les mécontentements. Fonctionnaire, et préservé, à ce titre, de la perte de son emploi (avantage inappréciable dans un contexte économique instable), le prof est naturellement accusé d'exploiter cet avantage en travaillant le moins possible et d'être, par conséquent, trop payé pour ce qu'il fait. Il est surprenant de constater à quel point, en France, des revendications catégorielles, souvent légitimes, s'appuient sur une comparaison avec d'autres secteurs, d'autres professions, que l'on connaît mal, mais dont on évoque les avantages avec complaisance. Les autres travaillent moins, dans des conditions bien meilleures, pour des salaires plus élevés: pour de telles salves, les professeurs sont toujours en première ligne, en butte aux critiques de salariés, de commerçants, de cadres qui, pour peu que l'on prenne la peine d'approfondir le débat, montrent qu'ils ignorent tout de nos salaires, de notre temps de travail, de nos difficultés, de nos vacances même. A court d'arguments, ils se contenteront de vous dire qu'ils travaillent beaucoup, eux, ce qui est vrai, sans doute, mais n'excuse pas la propension, chez les gens dont les horaires sont chargés, à croire qu'ils sont les seuls à se démener dans un environnement paresseux. Né à la fin de la guerre, j'ai connu, depuis son début, la prospérité des « Trente Glorieuses ». Le secteur privé était alors en pleine expansion. On quittait un travail sur un mot déplacé de son patron; on en retrouvait un autre dès le lendemain. Les salaires y étaient beaucoup plus élevés que dans la fonction publique, qui faisait presque figure d'apostolat, et avait conscience de payer cher une sécurité de l'emploi sans grande valeur, puisqu'il y avait du travail pour tout le monde. Lorsque, très tôt dans ma scolarité, je manifestai un goût prononcé pour l'expression, pour la rédaction, pour la lecture, inversement proportionnel à une inaptitude caractérisée pour les chiffres et les calculs (fractions, que de taloches vous m'avez values, de la part d'un maître qui me considérait comme un

échec personnel! Au moins les larmes que je versais avaientelles l'avantage de dissoudre sur la feuille le numérateur dans le dénominateur. ..) , il fut clair que je ne participerais pas à la grande prospérité industrielle nationale, en un mot, que l'on ne ferait pas de moi un ingénieur. Car tel était, chez les parents qui avaient un peu d'ambition pour leurs enfants, le mot magique qui ouvrait la porte de l'Eldorado: tu seras ingénieur, mon fils. Et à leur suite, des ribambelles de gamins bûcheurs répétaient, comme Victor Hugo évoquant Chateaubriand: « Je serai ingénieur, ou rien». De cette incapacité, mes parents ne manifestèrent pas une grande déconvenue. Mon père, lui-même fonctionnaire des Ponts et Chaussées, qu'aucun sigle n'avait encore rebaptisés, après m'avoir fait donner quelques leçons particulières bien inutiles, ne s'entêta pas à me torturer, comme le jeune Victor, « sur l'affreux chevalet des X et des Y »1. Il se dit que je m'orienterais, après le Brevet, vers le concours d'entrée à l'Ecole Normale d'Instituteurs du département et que j'y entrerais si je pouvais, ce que je fis. Ce n'est donc pas dans ma famille que j'ai ressenti le dépit, mais plutôt chez mes camarades de classe qui, au Cours Complémentaire (l'ancêtre du collège) , dès la classe de Troisième, se préparaient déjà mentalement à affronter le concours d'entrée à l'Ecole Nationale des Arts et Métiers, le Saint des Saints. Dans les propos de leurs parents, il y avait un peu de surprise, d'incrédulité condescendante: « Tu veux faire instituteur? Pourquoi n'essayes-tu pas d'être ingénieur? Tu gagnerais mieux ta vie ». Et il est vrai que, déjà, le salaire des instituteurs était réputé chiche. Edouard Bled, dans le récit de ses souvenirs2, évoque, au début des années cinquante, de nombreux départs vers le secteur privé. C'est la raison pour laquelle on conseillait officiellement à l'instituteur d'épouser une institutrice. Les Ecoles Normales mêmes, qui n'étaient pas mixtes, devaient favoriser les rapprochements: comment expliquer sinon que certaines Directrices, vieilles filles totalement inhibées sur le plan sexuel, aient pu accepter
1 Victor Hugo, Les Contemplations, I, 13, A propos d 'Horace. 2 Edouard Bled, Mes écoles, Robert Laffont (1977).

22

d'organiser, le dimanche après-midi, dans le sein même de leur école, des thés dansants où elles devaient contempler le spectacle horrible d'une jeune fille évoluant au rythme d'un tango dans les bras d'un garçon? L'Inspecteur d'Académie seul pouvait leur imposer ce supplice. Encore avait-il dû, certainement, se montrer diplomate.. . Ce n'est pas par pure complaisance que j'ai évoqué ces souvenirs d'une enfance heureuse, que mon inaptitude à la mathématique et mon goût modéré pour les sciences exactes n'ont pas réussi à ternir. C'est simplement pour rappeler quelle était alors la situation du secteur privé par rapport à la fonction publique. Un fonctionnaire, jusque dans les plus hautes sphères de l'Etat, savait que le secteur privé lui offrirait une rémunération beaucoup plus élevée. Les transferts n'étaient d'ailleurs pas rares. Il est indispensable d'avoir en tête le souvenir de cette situation, pas si ancienne, lorsqu'on entend reprocher aujourd'hui aux fonctionnaires d'être des privilégiés, des nantis, parce que, dans l'intervalle, la sécurité de l'emploi a pris, dans un contexte économique plus incertain, un prix qu'elle n'avait pas naguère. Mais les données n'ont pas été bouleversées pour autant: le choix (pour ceux qui l'ont) entre les secteurs privé et public, met toujours en regard la sécurité de l'emploi et le montant de la rémunération. La crise que traverse actuellement le recrutement des professeurs de mathématiques et de sciences physiques n'a pas d'autre explication. Il suffit de regarder la grille indiciaire des professeurs certifiés pour se rendre compte qu'il est des salaires plus alléchants, et, pour un nombre équivalent d'années d'études, des professions mieux rémunérées. Avant quarante ans, la situation n'est guère confortable. On objectera (c'est ce qui se produit généralement lorsque l'interlocuteur qui vous a traité de privilégié est à court d'arguments) que les professeurs ont suivi le conseil donné officieusement aux instituteurs, et que, mariés entre eux, ils cumulent ainsi deux salaires. Monsieur Allègre ne s'est d'ailleurs pas privé d'ironiser sur cette forme de consanguinité professionnelle. Mais c'est oublier que, si une telle situation offrait un avantage indéniable lorsqu'elle était exceptionnelle 23

(les enseignantes ont été les premières femmes à faire des études et à travailler) , cet avantage est beaucoup moins net en un temps où la majorité des femmes travaillent et où, par conséquent le double salaire est devenu la norme, quelle que soit la profession exercée. C'est négliger aussi le fait que, même s'il est vrai que la constatation de Monsieur Allègre est juste (mais pourquoi désapprouve-t-iI cette situation si commode qu'elle était jadis favorisée par les autorités? ) , il n'existe pas encore, néanmoins, comme pour les motards ou les gendarmes à bicyclette de notre jeunesse, de règle administrative obligeant les enseignants à aller par deux. Un de mes amis, directeur d'une grande agence bancaire, avait l'habitude de comparer son salaire unique (son épouse restait au foyer s'occuper, à temps plein, des enfants et de la maison) au salaire d'un couple d'enseignants, scandalisé qu'à deux, ils parviennent à un salaire presque équivalent au sien, lui qui ne comptait pas ses heures, qui travaillait le samedi et apportait parfois chez lui des dossiers sur lesquels il travaillait le dimanche. A quoi je rétorquais invariablement que son épouse pouvait se mettre en quête d'un emploi; que, dans les lycées, on travail1e le samedi matin, et que ma femme et moi n'avions jamais, en trente années, passé un seul dimanche (à l'exception des périodes de vacances) sans préparer des cours ou corriger des copies. Il est toujours curieux de constater la tonalité particulière que prend une réflexion sur les salaires lorsqu'elle concerne le corps enseignant. La phrase, trop souvent entendue: « ils sont bien assez payés pour ce qu'ils font» devrait, en bonne logique, concerner tous les fonctionnaires, alors qu'elle semble réservée aux professeurs. Est-ce en raison d'une difficulté, bien compréhensible pour qui n'est pas du sérail, à évaluer la quantité de travail réellement fourni? N'y a-t-il pas, ancrée plus profondément dans l'inconscient collectif - y compris celui de nos syndicats, qui abordent la question salariale beaucoup plus timidement que ceux des autres professions - l'idée que l'enseignement est un apostolat plutôt qu'un métier? Socrate ne se faisait pas payer. Pendant longtemps, l'instruction a été le fait du clergé, qui a fait vœu de pauvreté. L'instituteur de la Troisième République n'était-il pas lui-même une sorte de clerc, 24

voire de saint, laïque? L'excellent professeur Steiner bouillonnant de culture, pétillant d'intelligence, et que j'imagine confortablement rémunéré - à sa juste valeur - par les universités étrangères qui lui ont offert leurs chaires, afftrme que l'enseignement devrait être dispensé gratuitement 1. La qualité du travail elle-même joue en notre défaveur: cela paraît si facile, à qui ne s'y est jamais frotté! Qui n'a jamais eu, après l'audition d'un virtuose du piano et du violon, l'impression de pouvoir aisément l'imiter, oubliant les milliers d'heures de travail dont la prestation est l'aboutissement? La perfection, dans quelque domaine que ce soit, donne toujours l'impression de la facilité. Et puis, comment évaluer concrètement l'efficacité du travail fourni? En un mot, comment distinguer le bon professeur du mauvais? Une anecdote montrera combien la question des rémunérations est plus sensible dans le corps enseignant que dans les autres professions. Lors de mon séjour en Polynésie, au Lycée Paul Gauguin, le conseil d'une classe de Quatrième décida du redoublement d'un élève, dont les résultats étaient jugés insuffisants. La mère de ce garçon, journaliste dans un quotidien local, prit très mal la chose. Elle fit d'abord appel à ses relations politiques pour faire annuler la décision, puis, n'ayant pu y parvenir, décida de se venger sur la corporation tout entière. Elle publia donc intégralement, dans son journal, la grille salariale de l'Education Nationale, majorée par l'indice de correction, en se gardant bien de rappeler que l'indexation des salaires était destinée à compenser le coût très élevé de la vie. Une réunion intersyndicale fut organisée, afin d'envisager une réplique. Pour ma part, j'aurais souhaité une lettre ouverte, félicitant l'auteur de l'article pour la précision de ses informations sur les salaires des fonctionnaires, qui n'avaient ni à les cacher ni à en rougir. Les enseignants avaient ouvert le bal, et, la journaliste ayant annoncé un article sur les salaires de la fonction publique tout entière, nous attendions maintenant de connaître la grille salariale de l'armée de terre, de la marine nationale, des fonctionnaires des douanes, de l'Administration
1

George Steiner, Maîtres et Disciples, Gallimard, 2003. 25

Territoriale... Désireux de ne pas envenimer le conflit (mais que gagne-t-on à ne pas se battre ?) nos syndicats se contentèrent d'une plate protestation que, du reste, le directeur du journal refusa de publier et jeta au panier. Naturellement, le public ne fut jamais informé du salaire des militaires ni des autres fonctionnaires. Seuls les enseignants étaient visés. Si l'anecdote elle-même, très banale, ne présente que fort peu d'intérêt, la morale qui la sous-tend n'en est peut-être pas dépourvue: que diverses catégories professionnelles soient fort bien rémunérées, y compris dans la fonction publique, paraît tout à fait normal aux yeux du public. Mais des enseignants, quel scandale! L'apostolat ne fait pas bon ménage avec le mercantilisme.. Pourtant, n'en déplaise à Socrate et au Professeur Steiner, ce qui est gratuit se trouve très vite dévalorisé, à notre époque en tout cas, sinon au cinquième siècle avant Jésus-Christ.. Dans une société qui juge l'individu à l'aune de ses revenus, le meilleur moyen de valoriser notre profession et .de la faire respecter comme elle doit l'être est encore de la maintenir, sans fausse honte, à un niveau de rémunération raisonnable.. Il est sans doute navrant de penser qu'un enseignement public qui ne serait pas entièrement gratuit serait mieux considéré. Pourtant, j'imagine aisément qu'un certain absentéisme disparaîtrait, sous la pression des parents (<<on ne paie pas l'école pour que tu sèches les cours»), que le travail serait plus soutenu (<<on ne paie pas l'école pour que tu n'y fiches rien »). Nous avons tous connu ces élèves fantômes qui reviennent au lycée dès qu'une lettre de l'assistante sociale menace leurs parents de les priver des allocations familiales. Un jour, en colère contre le manque d'assiduité de mes étudiants de B.T. S, je m'écriai: « il y a sûrement des boursiers, parmi vous! ». Vérification faite, ces étudiants, issus de milieux modestes, bénéficiaient tous d'une bourse, y compris ceux qui séchaient régulièrement les cours. A la fm de l'heure, les deux délégués vinrent à mon bureau: « Monsieur, on voulait vous dire, pour notre manque de travail et nos absences, c'est vrai, vous avez raison.. Mais quel rapport avec le fait que nous soyons boursiers? » Manifestement, ces jeunes gens ne s'étaient jamais demandé qui payait leur bourse, 26

ni pourquoi: elle allait de soi, comme la gratuité du système éducatif... Dirai-je que l'ambiance n'était pas la même dans les classes de B.T.S. des établissements privés où m'ont conduit diverses missions de conseil pédagogique et d'inspection? L'enseignement dispensé y avait son prix, bien établi par le chèque semestriel des parents. Mais j'ai encore un meilleur exemple de la dévalorisation de ce qui est gratuit. Avant la Polynésie, mon statut de coopérant (que l'on appelait là-bas des V.A.T, Volontaires pour l'Aide Technique), m'avait par bonheur propulsé jusque dans le dernier condominium franco-britannique, les Nouvelles-Hébrides, devenu légitimement indépendant en 1980, sous le nom de Vanuatu. Le Territoire étant alors sous une double tutelle, l'administration française et l'administration britannique fonctionnaient parallèlement. Il y avait un hôpital français et un hôpital anglais, et, naturellement, des écoles françaises et des écoles anglaises. Toutefois, là où les Britanniques, conformément à leur méthode, avaient institué une formation scolaire locale, assortie de diplômes locaux, la France, suivant un vieux principe jacobin et républicain, traitait cette colonie comme toute autre partie du territoire national, et on y préparait un Certificat d'Etudes Primaires, un Brevet, un Baccalauréat tout à fait équivalents à ceux de la Métropole. Laquelle des deux méthodes était la plus efficace? Laquelle était la mieux perçue par la population locale? La question mérite réflexion. Du côté français, les Mélanésiens et les Français recevaient le même enseignement, tandis que les Britanniques préféraient envoyer leurs enfants étudier en Angleterre. Ceux qui ne voulaient pas se séparer d'eux avaient encore la ressource de les inscrire.. .dans les écoles françaises, où ils surmontaient rapidement l'obstacle linguistique. Or, dans le cadre de la guerre sournoise que se livraient les deux administrations, le Directeur de l'Enseignement britannique écrivit un jour, dans la presse locale, un article où il vantait les mérites de son enseignement et dénigrait celui de la France. L'argument majeur tombait comme une évidence: l'enseignement français ne pouvait être bon, puisqu'il était gratuit! La réplique fut immédiate et brutale: un journaliste français vint photographier le propre fils de l'auteur 27

de l'article, assis au premier rang d'une classe de Sixième. ..du lycée français, et la fit paraître dans la presse locale, agrémentée du gros titre et des commentaires que l'on peut deviner. Loin de moi l'idée de supprimer les bourses et autres aides permettant aux enfants de familles modestes de poursuivre leurs études. Ce serait oublier que, sans elles, ma propre scolarité se serait arrêtée au Brevet. En revanche, elles doivent être assorties d'un certain nombre d'obligations (assiduité, résultats) et non présentées comme un dû. Quant à une éventuelle participation financière, même symbolique, elle permettrait de montrer que la gratuité ne va pas de soi et d'attirer l'attention des enfants (et des parents) qui n'en ont pas toujours conscience, sur la valeur de notre système éducatif. Le plus gros budget de l'Etat coûte assez cher au contribuable pour qu'on se permette de le rappeler. L'étude de certains textes du XIXème siècle peut s'avérer fort utile pour apprendre à nos enfants que les lois Jules Ferry n'ont guère plus d'un siècle et que, dans le monde, nombreux sont les pays où les enfants vivent aujourd'hui dans les conditions dénoncées au XIXème siècle par certains écrivains. La lecture de Germinal, d'Emile Zola, ou de Melancholia], de Victor Hugo, par exemple, conduit aisément vers une réflexion sur le travail actuel des enfants dans le Tiers-Monde.

1

V. Hugo, Les Contemplations, m,2.

28