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La crise de l'université française

De
205 pages
Dans un contexte de pénurie bien organisée et de crise bien entretenue, les étudiants, enseignants, UFR, laboratoires, et universités sont soumis à des logiques d'obligations de résultats, d'efficacité, de rendements à court terme, mais également à un système de valorisation du savoir aliéné aux conjonctures économiques dominantes. Les différentes réformes ne visent plus au développement des savoirs et leur circulation mais à l'apprentissage de la compétition au sein des unités de formation et de recherche, à l'accroissement de la marchandisation, de la reproduction du capital au sein d'un nouveau marché de la connaissance.
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La Crise de l'Université française
Traité contre une politique de l'anéantissement

Collection Logiquessociales Directeur de collection: Bruno Pequignot Fondateur: Dominique Desjeux En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques socialesentend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.
Série Sociologie politique

Dirigée par Nicolas Oblin et Patrick Vassort « Le service principal que les sociologues ont rendu jusqu'à maintenant et rendront de plus en plus à la politique, par une théorie de la politique elle-même, consiste donc à faire sentir à quel degré les problèmes politiques sont des problèmes sociaux. Ils auraient par suite le plus grave tort si, pour ne pas verser dans l'erreur commune, ils restaient tous dans leur tour, s'ils s'abstenaient tous de prendre parti, s'ils laissaient la politique aux théoriciens politiciens et aux théoriciens bureaucrates. L'art de la vie sociale les concerne en particulier et transmettre une tradition, éduquer les jeunes générations, les intégrer dans une société déterminée, les" élever" et surtout les faire progresser, tout cela dépasse les limites du droit et de tout ce qu'on convient d'appeler l'État». Marcel Mauss, Essais tk sociologie, Paris, Éditions de Minuit, 1968 et 1969, p. 74. C'est pour cette raison que la série «Sociologie politique» accueille des chercheurs, sociologues, politistes, historiens dont l'implication et l'engagement participent de l'élucidation des faits sociaux dans un souci de contribution au développement théorique, pédagogique et des savoirs.

Collection Logiques sociales Dirigée par Bruno Péquignot
Série Sociologie politique

Dirigée par Nicolas Oblin et Patrick Vassort

Nicolas Ob lin Patrick Vas sort

La Crise de l'D niversité française
Traité contre une politique de l'anéantissement

Préface de Jean-Marie Brohm

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest
Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa Pol. et Adm. ~

L'Harmattan ItaUa Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

KIN XI

de Kinshasa

- RDC

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

Nicolas Oblin
Sport et esthétisme nails) Paris, L'Harmattan, et d'aujourd'hui », 2002. coll. «Allemagne d'hier

Patrick V assort
Football et politique. Sociologie historique d'une domination, Paris, Les Éditions de la Passion, 1999. Football et politique. Sociologie historique d'une domination, Paris, Les Éditions de la Passion, 2002 (2e édition, augmentée d'une postface) .
Direction de publication

Les Cahiers de l'IRSA (Avec Fabien allier et Henri Vaugrand), n° 2 (<< L'illusion sportive. Sociologie d'une idéologie totalitaire »), Montpellier, février 1998. Illusio, n° 1 (<<eux olympiques J 2004. - Jeux politiques »), Caen, Juin du sport »), Université et obsolescence de de

Les IrrAIductibles,n° 4,

(<<L'institution

Paris VIII, juin-juillet 2004. Illusio, n° 2 (<< Les Barbares. l'homme »), Caen, été 2005. Compétition

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.hannattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

2005 ISBN: 2-7475-9404-1 EAN : 9782747594042

@ L'Harmattan,

Remerciements

à Nicolas Coulmain pour sa relecture attentive et militante.

Préface

Sur l'avenir de nos établissements d'enseignement supérieur

L

e texte que publient aujourd'hui Nicolas Oblin et Patrick Vassort est un appel à la lutte contre la décomposition libéral-bureaucratique de l'Université, un refus de la liquidation de la culture et des savoirs fondamentaux qui s'effectue au nom de la gestion technocratique des « ressources humaines », de l'adaptation aux «demandes sociales» et de la «professionnalisation » locale des cursus. Les tendances délétères qu'ils dénoncent, à la suite d'autres universitaires, constituent en ce début du XXIe siècle l'aboutissement logique d'un triple processus de démantèlement institutionnel, de rationalisation capitaliste et de liquidation de l'excellence académique qui a trouvé son expression politique dans ce qu'il est convenu d'appeler «l'université de masse », qui pour être de massification n'a plus cependant d'université que le nom. Dès 1976 ] ean Baudrillard remarquait la déliquescence de l'Université, son absence de substance culturelle et de finalité intellectuelle, le pourrissement d'une institution flottante, «sans contenu de savoir, sans structure de pouvoir (sinon une féodalité archaïque qui gère un simulacre de machine dont la destination lui

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La Crise de J'Université française

1. échappe et dont la survie est artificielle) }) « Le pouvoir (ou ce qui en tient lieu), notait-il encore, ne croit plus à l'Université. il sait au fond qu'elle n'est qu'une zone d'hébergement et de surveillance pour toute une classe d'âge, il n'a donc que faire de sélectionnerson élite il la trouvera ailleurs, ou autrement. Les diplômes ne servent à rien: pourquoi refuserait-il de les donner à tout le monde, d'ailleurs il est prêt à les donner à tout le monde »2. Dix ans plus tard, Michel Henry ne pouvait que constater les dégâts de la prétendue « université de masse », avec sa médiocrité bureaucratique, ses déqualifications institutionnelles, son inculture crasse érigée en dogme par une armée d'administrateurs eux-mêmes déclassés, son renversement démagogique des valeurs (la gestion avant la recherche, la médiocrité avant l'excellence, la routine avant l'innovation, le clientélisme avant la promotion des meilleurs), ses petites manœuvres de parvenus cooptés, généralement syndiqués ou membres de diverses « amicales». «Élimination de la culture et abaissement du milieu universitaire se donnent la main, écrivait-il, quand, sous l'égide du sociologisme et sous le titre de "réalité sociale" à laquelle les élèves doivent être préparés, la banalité quotidienne, les comportements ordinaires, les fantasmes rudimentaires, le langage des médias ou des analphabètes sont devenus la norme, et cela même qu'il s'agit d'enseigner »3. Cette destruction programmée de la culture, du savoir et de la recherche, cette délitescence de l'enseignement supérieur, largement entamées après Mai 68 par les divers gouvernements de droite, se sont aggravées sous la responsabilité de la «gauche» gouvernementale qui n'a cessé - au nom de «l'adaptation» à la construction européenne, de la mondialisation des marchés et de 1'« esprit entrepreneurial» - de transformer l'Université en une grande surface commerciale, avec ses seuils de rentabilité, sa gestion comptable des ressources humaines et des «stocks» étudiants, ses retours sur investissements, son management autori1 Jean Baudrillard, lée, 1981, p. 214. 2 Ibidem, p. 215. 3 Michel Henry, La Barbarie, Paris, Le Livre de Poche, 1988, pp. 196-197. «Le cadavre en spirale », in Simulacres et simulation, Paris, Gali-

Préface

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5 ur l'avenir de nos établissements d'enseignement supérieur taire des locaux et bâtiments et ses objectifs capitalistes de valeur ajoutée. En même temps que la «gauche» gouvernementale se convertissait, avec plus ou moins d'enthousiasme, aux vertus de la libéralisation, de la privatisation et de la dérégulation, en laissant ainsi le champ libre aux offensives libérales systématiques de la bureaucratie européenne et au programme réactionnaire de « refondation sociale» du Medef, elle prenait pour cible le «mammouth» avec une rare détermination que ne pouvaient qu'approuver les patrons de choc, les lobbies de la démagogie anti-intellectualiste et les idéologues du libre marché4. Claude Allègre, le sémillant « dégraisseur» de l'Éducation nationale (parfaitement interchangeable d'ailleurs avec Jospin, Lang, Fabius, Strauss-Kahn, Attali, Minc et consorts...), devait ainsi s'acharner tout au long de son calamiteux mandat ministériel à liquider ce qui restait encore de digne et de vivant dans le système éducatif français, en chantant servilement les louanges de la soi-disant « culture sportive », en allégeant les exigences et les contenus disciplinaires, en s'extasiant béatement devant les technologies informatiques évidemment opposées à 1'« inutile» réflexion philosophique, en assignant aux universitaires des objectifs strictement utilitaires avec, en prime, l'injonction pour les doctorants de se mettre au service des professionnels et pour les chercheurs de créer leurs propres entreprisess. On connaît le résultat: un champ de ruines! Aussi la droite n'a-t-elle eu, tout naturellement, qu'à parachever le travail de déminage effectué avec constance et conviction par la «gauche» politique, syndicale et pédagogique (philippe Meirieu par exemple et certains «experts» des sciences de l'éducation). Gauche et droite confondues, la même politique a dès lors fini par laminer en profondeur l'institution scolaire et universitaire ainsi que les grands organismes de recherche: restrictions budgétaires massives, utilisation de plus en plus systématique de personnels vacataires ou contractuels exploités et hors statuts, introduction
4 Voir Matthieu Douérin, Libéralismes. La route de la seroitude volontaire, Paris, Les mondialisé de l'esprit », in Le

Éditions de la Passion, 2002. 5 Voir par exemple Claude Allègre, « Le commerce Monde, 18 décembre 1999.

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rampante de la flexibilité, gestion misérabiliste de la pénurie. En même temps l'institution scolaire et universitaire, matraquée par une campagne de culpabilisation à grande échelle des enseignants désignés à la vindicte populaire comme de parfaits boucs émissaires, était sommée de se rénover (sans projets, ni moyens...) et le système de formation de répondre directement aux exigences de compétitivité des entreprises et aux besoins du marché du travail. Dans une confusion totale des finalités, l'V niversité devait résoudre la quadrature de tous les cercles: s'insérer dans la construction européenne, favoriser les échanges internationaux, fournir une main-d'œuvre qualifiée, résorber le chômage des jeunes, devenir un «lieu de vie» convivial, réussir l'intégration républicaine, résoudre la crise des valeurs, prévenir les violences urbaines et même promouvoir l'égalité des sexes. Vaste programme comme aurait dit le Général De Gaulle. . . Les conséquences de ce chaos institutionnel sont maintenant bien connues. La recherche fondamentale est en crise, tant dans ses structures que dans ses finalités6. Les « réformes» imposées contre l'avis de l'immense majorité de la communauté scientifique, les restrictions budgétaires (toujours pour « dégraisser ».. .), le saupoudrage des moyens et surtout l'imposition autoritaire des thématiques, des champs, des objets, voire des méthodes de recherche visent à caporaliser les chercheurs et à «piloter» leurs travaux selon les objectifs strictement utilitaristes de la pensée unique: rentabilité économique immédiate de la recherche appliquée, professionnalisation des doctorants, flexibilité accrue des chercheurs, soumission des programmes de recherche aux demandes régionales et patronales, « expertise» des résultats par des cabinets-conseils extérieurs à la communauté scientifique, mise en concurrence des centres et instituts de recherche selon le modèle libéral, chamboulement improvisé des cursus universitaires à coups de circulaires palimpsestes où toute «réforme» peut en

6 Voir Christian de Montlibert, Savoir à vendre. L'enseignement suPérieur et la recherche en danger, Paris, Raisons d'Agir, 2004, qui est une synthèse bien documentée de diverses analyses concernant la « modernisation» néo-libérale de l'Université et de la recherche.

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Préface de nos établissements

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d'enseignement supérieur

cacher une autre dans la précipitation et le bricolage o.e cas de la réforme LMD - licence-master-doctorat - est à cet égard un bon exemple de l'improvisation bureaucratique qui gangrène l'V niversité et met les enseignants-chercheurs dans des luttes de concurrence qui n'ont rien à envier aux célèbres paniers de crabes) . Dans un contexte de populisme généralisé, pour tout dire de haine de la pensée, les décideurs des divers ministères - évidemment aidés par une kyrielle de personnels déclassés qui rêvent de revanche sociale - se sont également employés, au nom d'un égalitarisme mensonger se donnant l'alibi d'une prétendue « discrimination positive », à traquer toutes les formes de l'excellence culturelle: attaques démagogiques contre l'agrégation, les classes préparatoires et les grandes écoles; liquidation rampante de certaines disciplines nobles o.atin, grec, littérature, philosophie notamment) au motif qu'elles ne seraient plus «adaptées au monde moderne» ; disqualification de la formation universitaire de haut niveau, sous le prétexte fallacieux de lutter contre « l'élitisme» et «l'échec scolaire» o.equel est certes réel, mais n'est sûrement pas le produit de l'excellence) ; invocation incantatoire des «nouveaux publics» pour justifier toutes les formes de la stabulation: assistanat, tutorat, soutien, accueil, animation, partenariat, médiation et autres gadgets inventés par les idéologues des supposées « sciences de l'éducation »7. Et pendant que l'on empêche le système de formation de fonctionner correctement (par absence de moyens, réformes incohérentes, gestion bureaucratique et effets d'annonces) et de remplir ainsi sa véritable mission républicaine: la conservation, la transmission et le développement des savoirs fondamentaux et de la culture, on lui demande dans le même temps de répondre à des « missions impossibles» qui ne sont ni

7 Pour une critique, voir Jean-Marie Brahm, « Transversalité institutionnelle du sport », in Pratiques deformation-analYses, n° tutionnelle et formation »), Université Paris VIII, décembre Brahm, «Cinq thèses abrégées sur la critique », in Pratiques De n° 43, (<< la critique en éducation »), Université Paris VIII,

politique et analyse 34, (<< Analyse insti1997 ; Jean-Marie de formation-ana!Jses, mars 2002.

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La Crise de j'Université française

de sa compétence, ni de sa vocation. On exige ainsi que les enseignants-chercheurs, souvent démotivés ou découragés, se métamorphosent en gestionnaires/magasiniers, assistantes sociales, conseillers psychologues, tuteurs/grands-frères, animateurs socioculturels et, pourquoi pas, moniteurs sportifs. TI n'est donc pas étonnant que les recrutements universitaires s'alignent de plus en plus sur ces profils déclassés et fabriquent dans des disciplines de plus en plus nombreuses des générations de maîtres de conférences qui ont incorporé l'éthos des cadres subalternes, administrateurs, éducateurs spécialisés, directeurs de ressources humaines, attachés de direction, techniciens de l'information scientifique ou professeurs des écoles. La massification de l'Université est aussi et peut-être même prioritairement - une déqualification massive des enseignants-chercheurs à qui l'on demande avant tout de « faire marcher la machine» et de « s'impliquer» dans les responsabilités administratives, au point d'ailleurs que leur carrière dépend de moins en moins de leurs « recherches» que de leur capacité à s'insérer docilement dans les rouages d'un appareil universitaire de plus en plus sclérosé8. Les effets de cette politique commencent aujourd'hui à apparaître clairement: développement inégal des établissements mis en concurrence selon leurs ressources « autonomes» ; désengagement progres sif des pouvoirs publics avec, à la clef, un enseignement supérieur « à deux ou trois vitesses»; soumission de la recherche publique à des exigences de rentabilité financière, à une pure logique comptable (comme dans la santé publique. . .) et à un pilotage autoritaire par des « experts» ; mise en place de mécanis-

8Voir le témoignage accablant de Judith Lazar, Les Secretsdefamille de l'université, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond/Le Seuil, 2001 qui détaille l'injustice ordinaire et les règlements de comptes qui régissent de très nombreux recrutements universitaires. Ayant moi-même subi le désagrément d'être placé pendant des années dans des situations d'ostracisme féroce, je ne peux qu'approuver ce que dit Marcel Gauchet dans la préface à cet ouvrage quand il évoque «la vraie règle, non écrite, mais toute-puissante, du système: l'endogamie, l'entre soi, la préférence invinciblement accordée au candidat du cru, tout simplement parce qu'on le connaît et qu'il y a lieu de se protéger contre les venues de l'extérieur », p.8.

Préface Sur l'avenir de nos établissements d'enseignement suPérieur

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mes subtils mais efficaces de sélection, de fùtrage et d'orientation des étudiants selon les logiques du cloisonnement des cursus et de la répartition inégalitaire des offres, dotations et ressources; mise en coupe réglée des instances de décision (conseils d'administration, conseils scientifiques, commissions de spécialistes) par des jeux partisans, corporatistes, « fraternels» ou « mutualistes» et des combinaisons hétéroclites de membres de la «communauté universitaire» qui n'ont rien à envier aux alliances contre nature du «régime des partis» de la IVe République; transformation rapide du statut des enseignants-chercheurs en « enseigantsadministrateurs» voués à n'être plus que des prospecteurs de sponsors, des technocrates de la pénurie, des managers de « l'innovation technologique », des tuteurs professionnalisants des doctorants et, ultime escroquerie, des chefs d'entreprises innovants ; précarisation accrue de milliers de doctorants et chercheurs vacataires condamnés à errer sur le marché du travail à la recherche d'emplois déqualifiés dans un contexte de raréfaction de l'emploi scientifique public et des postes d'enseignantschercheurs. Cette dégradation continue de l'institution universitaire s'est évidemment accompagnée de multiples mutations idéologiques qui ont profondément transformé le paysage intellectuel français. Ces changements - qui mériteraient des analyses excédant largement le cadre d'une préface - ont profondément affecté la conscience collective, y compris celle des militants. Les attaques répétées contre la «pensée 68 » et le marxisme, l'apologie ouverte ou insidieuse du « libre marché» et in fine les innombrables tentatives pour discréditer toute forme de pensée critique, singulièrement les disciplines exigeantes comme l'histoire ou la philosophie, ont abouti à « l'avancée du désert»9 avec ses consensus mous dont la

9 Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Paris, Gallimard, 1997, p. 372 : «Le désert croît; malheur à celui qui recèle des déserts! ». Voir aussi le texte magnifique de Nietzsche que feraient bien de lire les tâcherons des IUFM : Sur
l'avenir suivi de nos établissements d'enseignement, in La Philosophie d'enseignement, Paris, à l'époque tragique Gallimard, 1995. des Grecs de Sur l'avenir de nos établissements

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social-démocratie est le paradigme écœurant, son refus des prises de risques théoriques et ses discours politiquement corrects. À l'image d'une classe politique boutiquière et routinière, la pensée à l'Université comme dans les autres lieux de réflexion - allait devenir conforme et conformiste10, c'est-à-dire alignée sur les poncifs, les allants de soi et les slogans à la mode: modernité, compétitivité, employabilité, flexibilité, citoyenneté, efficacité, utilité. Même la philosophie d'État en la personne d'un éphémère ministre de l'Éducation, Luc Ferry, allait offrir ses services à cette misérable sophistique de l'adaptation. Mais l'histoire ne faisait là que se répéter. Vladimir Jankélévitch avait en effet remarqué, il y a vingt-cinq ans déjà, à propos de la philosophie précisément, qu'« on veut la moderniser, la dépoussiérer, ouvrir ses fenêtres sur le "monde moderne", comme disent et claironnent les discours du dimanche». Il constatait que le but recherché est de remplacer la culture philosophique, avec sa rigueur, son inventivité et son esprit critique, «par un apprentissage psycho-pédagogique considéré comme plus rentable et plus utilitaire (au sens des chefs d'entreprise), en décourageant par tous les moyens les jeunes insensés qui auraient encore le goût des idées et veulent aider leurs élèves à prendre de la hauteur par rapport à la mesquinerie et à la sordidité d'un monde impitoyable »11. Dans un tel contexte de dénigrement de la pensée et de régression de la réflexion critique, il a fallu - coûte que coûte, et même à contre-courant - faire le pari du concept en tant que force de pensée, force de libération également vis-à-vis de toutes les puissances qui prétendent asservir la pensée, lui assigner des limi10Voir le salutaire pampWet de mon ami et collègue Claude Javeau, professeur de

sociologie à l'Université Libre de Bruxelles, Éloge de Pélitisme, Bruxelles, Le Grand Miroir, 2002, qui est une critique féroce de l'infantilisation-crétinisation de la culture de masse et de ce qu'il appelle avec ironie le « massisme » : université de masse, sport de masse, tourisme de masse, télévision de masse. Voir aussi son ouvrage Masse et impuissance. Le désafToi des universités, Bruxelles, Labor, 1998. 11 Vladimir Jankélévitch, « Pour la philosophie », in États généraux de la philosophie (16 et 17 juin 1979), Paris, Flammarion, 1979, pp. 23-24. La défense de la philosophie ne signifie pas pour autant la défense inconditionnelle de ses représentants universitaires...

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d'enseignement suPérieur

tes ou des objectifs prédéterminés par les instances du pouvoir ou les intérêts du capital12. C'est à ce titre que la défense de la philosophie comme création continuée de concepts, devenir-pensée, est devenue une tâche prioritaire. En effet « la pensée philosophique n'a jamais eu tant de rôle qu'aujourd'hui, parce que s'installe tout un régime non seulement politique, mais culturel et journalistique, qui est une offense à toute pensée »13. Aujourd'hui comme naguère s'épanouit, telle une algue vénéneuse, une forme particulière de « fourmi de l'esprit », le « penseur d'État, c'est-à-dire une machine à former les pensées, un instrument de persuasion entretenu par un budget d'État »14. Seulement, à la différence de l'Université bourgeoise d'antan qui produisit malgré tout quelques beaux spécimens d'intellectuels de haut vol, l'actuelle Université de masse entraîne une paupérisation culturelle généralisée. Les symptômes en sont aussi nombreux qu'inquiétants. Le rabougrissement de l'espace intellectuel (qu'accompagne la diminution drastique des tirages et ventes des ouvrages savants), la sportivisation intégrale de l'espace public15, le

12 C'est évidemment le sport-spectacle qui teurs de la postmodernité en les plongeant Jean-Marie Brohm, La Machinerie sportive. Anthropos, 2002. 13 Gilles Deleuze, Poutparlers, Paris, Éditions

a le plus obnubilé les maîtres chandans un abîme de confusion. Voir Essais d'analYse institutionnelle, Paris,

de Minuit, 1990, p. 49. 14 Paul Nizan, Les Chiens de garde, Paris, Maspero, 1976, Pour une analyse de la transformation de la sociologie de l'éducation en « science» au service de l'État et des demandes ministérielles, voir Frank Poupeau, Une sociologied'État. L'école et ses experts en France, Paris, Raisons d'Agir, 2003. Sur le rôle actuel de la sociologie, voir Jean-Marie Brohm, «Sociologie critique et critique de la sociologie », in La Éducation et sociétés. Revue internationale de sociologiede l'éducation, n° 13, (<< posture critique en sociologie de l'éducation »), 2004/1. 15Voir par exemple Michel Serres qui, dans Variations sur le cotps, Paris, Le Pommier, 1999, remercie les professeurs de gymnastique, les entraîneurs sportifs, les athlètes pour leurs contributions à la sagesse sur le corps! Michel Serres ne s'est manifestement pas posé la question de savoir pourquoi le sport-spectacle contemporain produisait en masse ces parangons de la bêtise, de la violence et de la toxicomanie que sont devenus les sportifs professionnels, corps sans âme et souvent sans foi ni loi. Étrange aveuglement pour un philosophe...

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jast-thinking paresseux de l'informatique, du marketing, de la publicité et de la communication par e-mail, la gangrène bureaucratique de la recherche par les différentes nomenklaturas du syndicalisme enseignant et étudiant qui ne représentent évidemment qu'ellesmêmes, le zapping universitaire avec l'émiettement infini des disciplines constituées dans un kaléidoscope d'« unités de valeur» ou d'« écus », l'activisme débile et débilitant des formateurs et formateurs de formateurs que clonent les Instituts Universitaires de Formation des Maîtres (IUF:M) et autres usines de la copie conforme, l'invasion massive surtout de la «demande sociale », qui n'est en général qu'une variante particulièrement virulente de la doxa dominante16, constituent une menace fatale pour la culture et le savoir. « Le mouvement général qui a remplacé la Critique par la promotion commerciale n'a pas manqué d'affecter la philosophie. Le simulacre, la simulation d'un paquet de nouilles est devenu le vrai concept» 17 . Ces analyses critiques expriment évidemment le refus de ce conformisme confusionniste du «tout se vaut» qui établit une équation perverse entre un texte de Descartes et un article de L'Expansion, un opéra de Mozart et un match de football, une peinture de Bacon et un graffiti mural, une poésie de René Char et un vidéo-clip de Céline Dion, un raisonnement théorique et un sophisme publicitaire, la création d'un concept et l'élaboration d'un site Web. Défendre aujourd'hui l'esprit, la culture et la recherche est souvent stigmatisé par les microcéphales postmodernes comme « élitisme », «intellectualisme» ou « attitude réaction-

16 On peut avec Pierre Bourdieu critiquer la «demande sociale» à laquelle sont inféodées les sciences sociales prestataires de services. «Le premier acte d'une science sociale réellement scientifique consistera à prendre pour objet d'analyse la construction sociale des objets d'études proposés par les instances étatiques à la sociologie - par exemple, aujourd'hui, la délinquance, les "banlieues", la drogue, etc. - et les catégories d'analyse qui vont avec et qui sont mises en œuvre sans problème par les grandes institutions de recherche étatique ». (pierre Bourdieu, us Usages sociaux de la science. Pour une sociologie clinique du champ scientifique, Paris, INRA Éditions, 1997, p. 49). 17 Gilles Deleuze et Félix Guattari, Qu'est-ce que la philosophie ?, Paris, Éditions de Minuit, 1991, p. 15.

Préface

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Sur l'avenir de nos établissements d'enseignement suPérieur naire ». « il se trouve pour des raisons sociologiques et par ailleurs toutes conjoncturelles, note ainsi Vladimir Jankélévitch, que les défenseurs des humanités se sont trouvés rangés parmi les "réactionnaires" ; mais la défense du progressisme technique et la soidisant ouverture de l'Université au "monde moderne" ne caractérisent-elles pas aujourd'hui en France la politique du patronat? N' est-ce pas toute la philosophie des princes du béton et de l'immo biller? Il est plus progressiste de faire honneur à la culture désintéressée que de professer la religion du rendement! »18. À la fin de la Première guerre mondiale, Ernst Bloch écrivait de manière prémonitoire que «les universités sont devenues les vrais cimetières de l'esprit, infectées de paresse et d'obscurantisme rigide »19. Sans doute ne pouvait-il prévoir que les vrais fossoyeurs de l'Université seraient finalement les universitaires eux-mêmes! Et que le déclin de l'Université20 était aussi le résultat de la passivité opportuniste, de la paresse et de la médiocrité de nombre de ses membres ordinaires. Il serait intéressant à cet égard de procéder à une véritable «sociologie indigène» de l'Université20, à une ethnographie fine de ses (dys) fonctionnements, de ses mœurs invisibles, de ses procédures implicites, de ses coups bas et de ses petites mesquineries, en somme de ses « ethnométhodes » : prolifération galopante d'une lump enbureaucratie gestionnaire aussi omniprésente qu'incompétente, clientélisme, soft-népotisme, luttes de micros-chefferies, rivalités mimétiques entre pseudo-mandarins, narcissisme des petites diffé18 Vladimir Jankélévitch et Béatrice Berlowitz, Quelque part dans l'inachevé, Paris,

~ard, 1978,p. 140. 19 Ernst Bloch, L'Esprit de l'utoPie, Paris, ~ard, 1977, pp. 9 et 10. 20 Voir le constat assez lucide dressé par l'Association de réflexion sur les enseignements supérieurs et la recherche (ARESER), Quelques diagnostics et remèdes urgents pour une université enpéril, Paris, liber-Raisons d'Agir, 1997. 20 Les analyses de Pierre Bourdieu dans Homo academicus, Paris, Éditions de Minuit, 1984, pour pertinentes qu'elles soient sur le plan de la théorie, restent cependant abstraites et donc impuissantes car elles se refusent - au nom du refus de la « dénonciation» et de la « polémique» - à donner des exemples précis, circonstanciés, des personnes et institutions en cause.

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La Crise de l'V niversité française

principes de constitution des paniers de crabes (<< équipes»

comme de recherche, clans et cliques de « gestion »), cooptations discrètes et « honorables» réseaux affinitaires, monopolisation des ressources et des pouvoirs, captation démagogique des étudiants, conflits entre disciplines21 réglés par voie administrative ou syndicale, et pour finir recours aux tribunaux. Il n'est donc pas étonnant que dans cet univers paupérisé et déclassé, fonctionnant à huis clos, à la limite souvent de la clochardisation intellectuelle, la rareté22 des moyens financiers, des espaces, des personnels qualifiés, des bibliothèques et surtout des postes ait tendance à provoquer de sordides et vicieuses empoignades. Qui décrira un jour - à la manière d'un Balzac, d'un Boulgakov ou d'un Orwell23 - les misérables petites manœuvres des commissions de spécialistes chargées de recruter les enseignants-chercheurs; l'arbitraire des qualifications et habilitations universitaires décidées par des « experts» élus sur listes syndicales ou nommés par le ministère sur des critères assez élastiques d'affinités électives ou électorales; l'iniquité des promotions et primes pour lesquelles les enseignants-chercheurs s'agitent pitoyablement comme des hamsters affolés; la mascarade des Écoles doctorales régissant une supposée « recherche» selon le bon vieux «centralisme démocratique» stalinien; le saupoudrage incohérent des budgets; la vétusté, la saleté et la laideur des locaux et mobiliers; l'inertie abyssale de l'administration; l'immobilisme résigné des troupeaux d'étudiants, pour la plupart incultes et désabusés ou imbibés de l'ainsi dite « culture techno », de l'idéologie « nique-ta-mère » et de ses prolongements abrutis21 Kant avait encore le bon goût de penser que le conflit des disciplines devait être régi par la recherche du vrai et la liberté de penser. Voir Emmanuel Kant, Le Conflit des facultés en trois sections, Paris, Vrin, 1997. Aujourd'hui le conflit des facultés ne concerne plus que la distribution des strapontins du pouvoir universitaire... 22 Sur l'importance de cette donnée pour l'intelligence du champ de la praxis, voir Jean-Paul pratiques Sartre, Critique de la raison dialectique, tome 1, (<< Théorie »), Paris, Gallimard, 1960. Orwell, La Ferme des animaux, Paris, Gallimard, des ensembles

rences symboliques,

rumeurs et insinuations

malveillantes

23Voir George

1983. On pourrait,

sans grand risque de se tromper, transposer à la ferme universitaire (qui deviendra peut-être la« ferme des célébrités ») la fable corrosive des cochons...

5 ur l'avenir

Préface de nos établissements

21
d'enseignement suPérieur

sants : Nike et MaeDa, strings et fringues, rap et tag, foot et fumette, à la fois victimes et complices de cette université parkingdépotoir, de cette université usine à futurs chômeurs24 ? « Nos institutions ne valent plus rien: là-dessus, tout le monde est d'accord. Pourtant, cela ne tient pas à elles, mais à nous. Une fois que nous avons perdu tous les instincts d'où naissent les institutions, les institutions nous échappent à leur tour, parce que nous ne sommes plus dignes d'elles »25. Nietzsche visait alors le « démocratisme » comme « forme décadente de la force organisatrice ». Aujourd'hui la critique de l'université doit cibler le massisme, cette forme de démagogie à la fois populiste et social-démocrate qui consiste à confondre savoir et ignorance, compétence et syndicalisation, recherche et bavardage, liberté de pensée et allégeance à l'État. Dans une critique féroce qui reste toujours d'actualité, Schopenhauer avait pointé la servilité qu'inculquent « les places de précepteurs que presque tous ceux qui professent ~a philosophie] ont occupé plusieurs années, après leur sortie de l'D niversité. Ces places-là sont une véritable école de soumission et d'assouplissement. On s'y habitue surtout à accommoder complètement ses doctrines à la volonté du maître qui paie, et à se conformer en tout à celle-ci. Cette habitude contractée de bonne heure s'enracine et devient une seconde nature; de sorte que, plus tard, comme professeur de philosophie, on ne trouve rien de plus naturel que de tailler et de modeler également la philosophie d'après les désirs du ministère qui nomme aux chaires »26. Le texte incisif de Nicolas Oblin et Patrick Vassort est, à n'en pas douter, un bol d'air revigorant. Il reste cependant que la

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Il est assez réjouissant de constater que quelques étudiant(e)s brillant(e)s réus-

sissent malgré tout à s'extraire de cette grisaille amorphe. 25 Friedrich Nietzsche, Crépuscule des idoles ou comment philosopher à coups de marteau, Paris, Gallimard, 1988, p. 125. 26 Arthur Schopenhauer, Contre la philosophie universitaire, Paris, Payot et Rivages, 1994, pp. 152-153. Voir également Patrick Rodel, Pour solde de tout compte. Notes acerbessur la philosophie française du XXe siècle, Bègles, Éditions du Passant, 2000.

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La Crise de l'Université française

critique de l'Université, si elle ne veut pas rester un simple lamento, se doit d'être associée à d'autres critiques institutionnelles27 et combinée à une stratégie de lutte politique. Mais ceci est encore une autre histoire qui met directement en cause la carence majeure de toutes les forces progressistes incapables de proposer des projets alternatifs, cohérents et crédibles, de transformation du système de formation, de l'Université et de la Recherche. La « Gauche plurielle» a non seulement été incapable d'impulser le moindre changement réel de l'institution scolaire et universitaire, se contentant au mieux de replâtrer ici ou là les brèches les plus visibles ou de laisser flier le train sur des voies de garage que la droite libérale n'aura qu'à pérenniser, mais elle a surtout favorisé un processus profond de déqualificationgénérale des personnels, des contenus et des ambitions. Dès l'arrivée au pouvoir de Mitterrand en 1981, les syndicats - particulièrement le SGEN/CFDT qui devait s'illustrer par la suite par son accompagnement cogestionnaire de toutes les « réformes)} libérales - se sont évertués à casser, au nom de la « démocratisation)} et de la « communauté éducative », toutes les formes de l'excellence en nivelant les compétences, réduisant les savoirs, égalisant par le bas les niveaux et les exigences. Si les résultats ont été désastreux au Collège et au Lycée, ils ont aussi progressivement transformé l'Université en un laboratoire institutionnel de la médiocrité28, de «l'ignorantisme militant )}29 et de

27 L'analyse

institutionnelle
depuis

- que citent souvent
déjà qu'un

Nicolas

Oblin et Patrick Vassort
et neutre sur les

-

n'est

plus

longtemps

discours

routinier

institutions alors que son intention première était l'analyse engagée des institutions, c'est-à-dire leur déconstruction théorique et leur contestation politique. Les institutionnalistes d'aujourd'hui - qui ne sont ni analyseurs, ni analystes, ni analysants - sont paradoxalement devenus les meilleurs gestionnaires de leurs institutions (de formation, de communication, de médiation ou de méditation)... 28 Voir, malgré certaines positions discutables, Jean-François Mattéi, LA Barbarie intérieure. Essai sur l'immonde moderne, Paris, PUF, 1999, en particulier le chapitre IV : « La barbarie de l'éducation ». Jean-François Mattéi rappelle également le texte d'Hannah Arendt, « La crise de l'éducation », in LA Crise de la eulture. Huit exercices depensée politique, Paris, Gallimard, 1996. 29 Jean-Claude Milner, De l'École, Paris, Éditions du Seuil, 1984, p. 138. Cet ouvrage prémonitoire est une critique réjouissante et éblouissante de l'idéologie de la «Corporation» avec son pédagogisme infantilisant, ses «sciences de l'éducation », son corporatisme et son anti-intellectualisme.