La formation au métier d'instituteur

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Les instituteurs ont fait l'objet d'une formation destinée à en faire les principaux représentants de l'élite coloniale africaine. Il ont intégré à la suite d'un concours très sélectif l'Ecole William Ponty, puis les écoles normales rurales où ils ont reçu une formation professionnelle adaptée à leur rôle d'enseignant, particulièrement en brousse, tout en faisant d'eux des "évolués".
Publié le : dimanche 1 novembre 2009
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EAN13 : 9782296232396
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La formation au métier d’instituteur Tome III
Les instituteurs au Sénégal de 1903 à 1945

Boubacar LY

La formation au métier d’instituteur Tome III
Les instituteurs au Sénégal de 1903 à 1945

L’Harmattan

© L'HARMATTAN, 2009 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-09415-4 EAN : 9782296094154

SOMMAIRE

CHAPITRE XI LES ECOLES PRIMAIRES SUPERIEURES…………..…………9 CHAPITRE XII L’ECOLE NORMALE WILLIAM PONTY : CARACTERISTIQUES DE L’ECOLE………………….….……61 CHAPITRE XIII L’ECOLE NORMALE WILLIAM PONTY : CONDITIONS D’ETUDES ET DE VIE DES ELEVES A L’ECOLE………………………………………….…………..237 CHAPITRE XIV LES ECOLES NORMALES RURALES………………………..439

PRÉSENTATION Ce troisième ouvrage de la série de six volumes consacrés à une sociologie des « instituteurs du Sénégal de 1903 à1945 » porte sur les questions de formation au métier d’enseignant : celui d’instituteur principalement puis celui de moniteur, ainsi qu’il l’a été précisé dans le volume deux. Avant d’accéder à l’école normale, les instituteurs sénégalais devaient passer par l’école primaire supérieure (EPS) en l’occurrence l’école Blanchot où il leur était donné une première formation axée principalement sur la discipline afin de les préparer à leur futur statut de membres de l’élite de la colonisation. Dans cet ouvrage, sont passés en revue les objectifs de l’école, son organisation, les modalités de son recrutement, le régime des études, les conditions matérielles, la discipline. Les écoles primaires supérieures de jeunes filles ont également fait l’objet d’une présentation. Après avoir passé et réussi à un concours fédéral très sélectif, les élèves reçus entraient alors à l’école normale ; celle-ci, intitulée École William Ponty, était dans un premier temps à Gorée ensuite à Sébikotane, aux environs de Dakar. Cette école fut la première et la plus prestigieuse des écoles de formation d’instituteurs. Elle est envisagée ici dans ses différentes localisations, ses aspects morphologiques, ses structures administratives, ses objectifs, ses programmes, son organisation pédagogique, son mode de recrutement. Les instituteurs sénégalais ont aussi été formés dans les autres écoles normales de la fédération de l’AOF, des écoles normales d’un autre type appelées « écoles normales rurales » qui ont la particularité, ainsi que leur nom l’indique, d’avoir préparé leurs élèves aux fonctions d’instituteur en milieu rural. Outre les dimensions précédentes (objectifs, administration, recrutement, organisation pédagogique etc.), l’accent a surtout été mis sur la dimension formation des instituteurs à la ruralité. Le même esprit a prévalu pour la formation des jeunes filles (Rufisque). Ici ont été mises en valeur les dimensions relatives à la formation pour l’enseignement des filles. Pour terminer, il est question de la préparation des moniteurs aux particularités de leur métier à savoir la tenue d’écoles de brousse. Les écoles de moniteurs n’ont été créées que sur le tard. Elles furent organisées sur le modèle de celles des instituteurs, les unes ayant un caractère fédéral, les autres un caractère local. Il a été souligné leur spécificité, compte tenu du type d’enseignants qu’elles ont eu à former.

CHAPITRE XI LES ECOLES PRIMAIRES SUPERIEURES

Dans les processus de leur formation, les instituteurs et institutrices sénégalais ont eu à passer par deux types d’écoles : les écoles primaires supérieures (EPS) et les Ecoles normales.

I - Ecole Primaire Supérieure de Garçons1
La carrière d’instituteur (et d’un certain côté de moniteur) se préparait dès l’école primaire supérieure vu, qu’à partir d’un certain moment la préparation à l’entrée à l’école normale William-Ponty y fut organisée puis beaucoup plus tard celle de l’entrée aux autres écoles normales, le concours étant devenu commun. Le Sénégal a toujours eu, ainsi que nous l’avons vu, un enseignement primaire supérieur donné dans des établissements séparés et spécialisés (école Faidherbe, cours complémentaire etc...). Cependant il ne créa son Ecole primaire supérieure en tant que telle, ainsi que nous l’avons également vu, qu’en 1916, à la suite des directives données par le Gouverneur général, directives allant dans le sens de l’uniformisation du régime et des programmes des cours normaux de moniteurs tenant lieu d’établissement d’enseignement primaire supérieur, qui existaient dans toutes les colonies sauf au Sénégal où ce type de formation relevait d’une école primaire : l’école primaire Brière de l’Isle. Le Sénégal s’inspira plus précisément de la conclusion de ces directives pour créer son école primaire supérieure. Ces conclusions étaient les suivantes :
« Les cours normaux/ les moniteurs étant été appelés à disparaître... B.L./ survivront aux cadres de moniteurs ; ils conservent même dans l’ensemble, les programmes qui leur sont imposés par la présente circulaire ; mais au lieu d’être comme aujourd’hui, des écoles normales au petit pied, ils seront réduits au rôle d’écoles primaires supérieures, et leur principale fonction devra consister dans la préparation des meilleurs élèves de nos écoles régionales au concours de l’Ecole normale. Alors seulement notre personnel enseignant sera formé de longue haleine à ses difficiles fonctions, et l’école de village pourra prendre l’importance et le rôle spécial que nous lui destinons. C’est là, il faut bien le reconnaître, un programme dont la réalisation nous demandera de longues années encore, et c’est pour nous une nouvelle raison de veiller à ce que les cours normaux, dans leur état actuel, 2 donnent les meilleurs résultats possibles... »
Il ne sera question ici que de l’Ecole primaire supérieure de garçons du Sénégal : l’Ecole Blanchot. 2 Circulaire relative aux cours normaux, Dakar le 28 Juillet 1915 (Gouverneur Général Clozel) J. O. de l’AOF, 1915, p 542).
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C’est donc fort de cela que le Sénégal décida de créer une Ecole Primaire supérieure (EPS) destinée à préparer ses candidats à l’Ecole de Gorée, candidats qu’à la différence des autres colonies - qui les préparaient dans leurs cours normaux - il préparait jusqu’alors dans ses écoles urbaines et régionales. Il sera suivi en cela beaucoup plus tard – plus précisément en 1927 - par la circonscription de Dakar qui créera également son EPS, au moment où le Sénégal en était à réformer son école et à l’installer dans les nouveaux locaux qui resteront les siens pour toujours. Beaucoup plus tard (en 1944) seront créées à Saint-Louis et à Dakar (également en 1944) des EPS de jeunes filles après que furent expérimentées diverses formules de « cours supérieurs », dont les dernières en date avant la création des EPS, avaient consisté à les intégrer aux EPS de garçons. Il convient maintenant de s’atteler à l’examen de la situation de ces différentes écoles à travers le temps.1 A L’école primaire supérieure de garçons Blanchot de Saint Louis La première en date des EPS et la plus importante fut celle dite « Ecole Blanchot » à Saint Louis. Cette école primaire supérieure - dont il a été plusieurs fois question et qui ne sera envisagée ici que du point de la manière dont elle préparait ses élèves à entrer à William-Ponty - fut créée en 1916.2 Elle intégra le cours normal destiné à la formation des moniteurs et à la préparation à l’entrée à William-Ponty que le Sénégal - qui n’avait pas suivi les autre colonies en créant un cours normal du niveau primaire supérieur constituant un groupe central préparant à l’école normale et formant des moniteurs et des fonctionnaires des cadres locaux nécessaires à la colonie, comme par exemple celui de Bingerville en Côte d’Ivoire qui fonctionnait depuis 19123 - avait ouvert et rattaché à l’école primaire Brière de l’Isle. Celui-ci y constitua en quelque sorte la section préparatoire à l’école William-Ponty à coté des autres sections - dont il a été question précédemment - qui y constituaient les branches de formation d’agents pour différents services de la colonie et du secteur privé. Le démarrage de l’école fut ainsi décrit dans les rapports statistiques annuels :
« On ne conçoit pas l’enseignement d’une colonie, sans, comme couronnement, une école primaire supérieure, disait la circulaire du 27 avril 1915 du Gouverneur Général. Aussi l’école Blanchot, créée sous ce titre, à Saint Louis, à la rentrée scolaire de la même année, est-elle venue combler cette lacune. Elle a déjà donné de bons résultats... » « Jusqu’à l’an passé (1916... B.L.), les écoles régionales seules à préparer les candidats aux écoles de l’AOF sortaient un peu de leurs attributions. Et cette dispersion d’efforts permettait mal de soutenir la concurrence avec les colonies
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Il faut cependant préciser que l’accent sera ici davantage mis sur les EPS du Sénégal et en particulier l’EPS Blanchot, l’objet de ce travail étant rappelons-le, le « Sénégal » comme entité administrative face à la circonscription de Dakar. 2 Arrêté du 08 septembre 1916 organisant une école primaire supérieure et professionnelle au Sénégal, J.O. du Sénégal. 3 « Le groupe central de Bingerville », BEAOF no.20, 1916, p.21.

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voisines. Aussi une école primaire supérieure a-t-elle été créée au chef-lieu... Dès la première année, elle a fait ses preuves : 16 élèves ont été reçus à l’école normale, 6 à l’école administrative et commerciale (Faidherbe à Gorée, B.L.), 4 à l’école des pupilles mécaniciens et 8 au cours d’imprimerie / c’est-à-dire autant d’écoles du 1 Gouverneur Général... B.L./ » .

Ainsi dès sa création, l’école connut des succès dans la préparation des examens aux grandes écoles, le Sénégal ayant enfin trouvé le type d’école qu’il lui fallait pour être compétitif vis-à-vis des autres colonies. 1- Objectif et Administration L’EPS Blanchot s’est vue affecter les objectifs suivants au moment de sa création : - préparer des candidats aux écoles spéciales du Gouvernement général ; - former des agents pour les cadres indigènes et les entreprises privées. Ils resteront les siens jusqu’en 1945 où, à la faveur de la réforme d’après guerre, d’autres objectifs lui seront affectés par l’arrêté du 22 août 1945 venu assurer la transition - pour ce qui concerne les EPS de toute la Fédération - entre l’ancien régime et le nouveau qui verra les EPS transformées en collèges modernes :
« L’enseignement primaire supérieur a pour objet de distribuer un enseignement général qui se propose : 1° d’ordonner et d’accroître les connaissances acquises à l’école primaire 2° de permettre à certains élèves l’accès des classes du second cycle de l’enseignement secondaire 3° de préparer des candidats aux Ecoles du Gouvernement Général en vue de former les agents des cadres communs secondaires. 4° de former des agents pour les cadres locaux de fonctionnaires et des employés répondant aux besoins du commerce et de l’industrie. 2 5° d’assurer, le cas échéant, l’éducation des fils de chefs... »

Créée par la Gouverneur du Sénégal, l’EPS était en principe administrée par lui. En fait, elle l’était par un Conseil de perfectionnement dont le rôle était de se réunir une fois par an et de donner son avis sur toutes les questions intéressant l’organisation matérielle de l’Ecole, le régime des études et le recrutement des élèves. Sa composition - qui a connu des variations - fut la suivante :
1916 Le Secrétaire général (Président) Le Maire de Saint-Louis Un membre du Conseil général Le Président de la Chambre de Commerce de Saint-Louis
Rapport sur l’enseignement au Sénégal en 1918 (à l’appui des statistiques scolaires) P.A. ANS J. 21- p.86 et Sénégal-Enseignement - Rapport d’ensemble 1917, p.9 ANS 2 G 17-18. 2 L’Arrêté du 22 Août 1945, J.O de l’AOF, 1945, p.708.
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Les chefs de services techniques correspondant aux sections spéciales Le Directeur et le Personnel enseignant 1927 Le Secrétaire Général (Président) L’inspecteur de l’enseignement primaire Le maire de Saint-Louis Deux membres du Conseil colonial Le président de la Chambre de Commerce de Saint-Louis Les Chefs de services techniques, correspondant aux sections spéciales Le Directeur et le personnel enseignant 1936 Les mêmes avec en plus : - Le médecin traitant de l’école

Le conseil de perfectionnement se réunit, comme prévu, si l’on en juge d’après les nombreux procès-verbaux, et discuta de toutes les questions concernant l’école après avoir entendu un exposé du directeur. Pour donner quelques exemples, les personnalités qui y assistèrent pendant différentes années, furent les suivantes :
1929 Le chef du Service de l’enseignement Le Maire de Saint-Louis et conseiller colonial (Moustaph Malick Gaye) L’administrateur, chef du Bureau politique L’Ingénieur, Chef du Service des travaux publics Le Directeur, Chef de Service des PTT L’ingénieur agricole, Chef du Service de l’Agriculture Le Président du Tribunal musulman (Aynina seck) Le Chef du Djoloff (Bouna N’Diaye) Les membres du personnel de l’école et le Directeur 1931 Le Secrétaire Général L’Inspecteur des Ecoles, Chef du Service de l’enseignement Le chef du Bureau politique Le chef du Service des travaux publics Le chef du Service des PTT Le chef du Service de l’Agriculture Un Conseiller colonial (Aby Kane Diallo) Un représentant de la Chambre de Commerce de Saint-Louis Le Président du Tribunal indigène (Aynina Seck) Le Chef de Canton de la banlieue Le Directeur de l’école

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L’économe Les instituteurs en service à l’école (le maire empêché (Moustaph Malick Gaye, toujours) excusé).

Telle fut la composition du Conseil de perfectionnement qui fonctionnant comme un conseil d’administration - joua un très grand rôle dans la marche de l’école tant pédagogique que matérielle. 2 - Localisation et situation matérielle Au moment où elle fut créée, l’école n’avait pas de local propre et il fut prévu d’en louer un.1 Finalement l’école fut installée dans les conditions ainsi rapportées : « l’école est ouverte le 3 novembre 1916. Elle comprend 2 classes, installées dans un local défectueux au rez-de-chaussée dans une rue fréquentée et bruyante. L’installation ne subira de changement qu’en 1927 ».2 Il en fut donc ainsi jusqu’en 1927 où - des crédits, votés depuis 1924 pour la construction de locaux n’ayant pas été utilisés jusque là - l’école, dont le nombre de classes avait augmenté sans que les locaux aient changé,3 fut transférée à la pointe sud dans un ancien hôpital où furent effectués des travaux de réfection.4 Les conditions dans lesquelles les changements furent opérés ainsi que les nouveaux locaux furent décrites de la façon suivante:
« Pendant toute l’année scolaire 1926-1927, l’école a fonctionné pour la dernière fois dans les conditions matérielles déplorables où elle a végété jusqu’ici. Salles insuffisantes et mal aérées, salles voisines d’une rue trop animée. Cette situation misérable signalée à plusieurs reprises est trop connue pour qu’il y ait lieu d’insister au moment où elle prend fin. Des locaux nouveaux aménagés avec soin, une installation rationnelle attendent les élèves à la rentrée prochaine. Un très sérieux effort aboutit à l’ouverture d’une Ecole primaire supérieure digne de la Colonie... » « Depuis la rentrée scolaire de novembre 1928, les élèves sont installés dans les bâtiments construits au sud de l’île Saint - Louis sur l’emplacement de l’ancien Hôpital civil. Le régime de l’internat a succédé à celui de l’externat. L’éloignement de l’école, sa situation au milieu d’un quartier calme sont de nature à favoriser les études. L’occupation de l’intégralité de la pointe sud de l’île de Saint -Louis permettra d’installer de nouveaux dortoirs, de développer les services d’hygiène et 5 de loger le personnel enseignant... »

« Il n’y a pas de local scolaire disponible pour la nouvelle école, il faudra en louer un, qui comprendra le logement du Directeur, des classes, l’atelier de travail manuel, la bibliothèque et le musée pédagogique. Il y aurait intérêt à ce que les bureaux de l’Inspecteur puissent y être transférés. Quant au matériel, il pourra être momentanément emprunté à l’école secondaire soit aux écoles primaires de la ville... » Organisation de l’enseignement primaire supérieur et professionnel in Rapport 1916, ANS IG 47. 2 Ecole Blanchot op. cit. 3 « L’école prend une extension rapide mais limitée par l’exiguïté des locaux... (Elle) comprend 4 classes.. ». Ibid. 4 « L’installation matérielle étant reconnue insuffisante et défectueuse, l’édification de nouveaux locaux utilisant l’ancien hôpital civil est en voie de réalisation.... » Ibid. 5 Rapport statistique, année 1927-1928, ANS 092-49 p.6-7. Rapport statistique, année 1927-1928, p.6, ANS 2G 28-122.

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L’école Blanchot - qui accueillit l’école des fils de chefs - vécut dans ces conditions, en s’agrandissant par de nouvelles constructions et extensions.1 En 1936, la pointe sud ayant été aménagée, l’école put compter un terrain de jeux : « La pointe sud de l’île a été aménagée en terrain de jeux : des jeux de basket-ball, de volley-ball sont installés, ainsi qu’un dortoir et une piste de course. Ce terrain, clôturé par des fils de fer barbelés doublés à l’intérieur d’une haie de prosopys, est orné de deux massifs d’arbres et d’arbustes (eucalyptus, hibiscus, flamboyants, palmiers, etc...) qui l’ombreront et le mettront à l’abri des vents dominants, particulièrement violents... »2. Il fut ajouté à tout cela - l’orientation rurale de l’enseignement aidant - une « plantation scolaire »:
« Un jardin d’agrément où, malgré les vents desséchants, grâce à des haies de prosopys judicieusement placées, les plantations d’arbustes ont prospéré. Beaucoup de fleurs. C’est une jolie réussite que ce jardin planté sur des terrains vagues, et des ruines; les élèves peuvent se livrer au jeu, au sport ou à la promenade dans un cadre très agréable. Malheureusement le terrain de jeu et de sport est petit et les équipes 3 de foot-ball doivent aller s’entraîner sur le terrain municipal de Sor ».

Les conditions matérielles continuèrent d’être bonnes, ainsi, en 1938 :
« L’installation matérielle de l’école Blanchot est satisfaisante. Les bâtiments ont été remis en état pendant les vacances, le jardin d’agrément entretenu avec soin par 4 l’économe ajoute une note gaie à l’aspect un peu monastique de l’école ».

Tels furent grosso modo le cadre et l’installation matérielle de l’Ecole Blanchot qui eut à accueillir un très grand nombre d’élèves : les élèves de l’Ecole Blanchot à proprement parler, à un certain moment le cours normal (1ère année de William-Ponty), les fils de chefs, des enfants de troupe, le cours supérieur de jeunes filles, la section des moniteurs, les élèves de l’école d’apprentissage, les uns (la grosse majorité) étant internes, les autres externes. 3 - Organisation des études de la section générale, menant à l’école William-Ponty L’école, ainsi que nous l’avons vu comporta plusieurs sections dont l’une, la section générale assurait la préparation au concours d’entrée à l’école William-Ponty. a - Recrutement A la création de l’école - et ce jusqu’en 1930 - il fallait être titulaire du certificat d’études et être désigné par le Gouverneur (la désignation se faisait
« Un dortoir nouveau a été inauguré à la rentrée des classes. Il a permis de recevoir les élèves du cours normal. Les formalités d’occupation du terrain situé au sud de l’Ecole sont en cours et nous pouvons espérer que l’année 1931-1932 verra l’école dotée d’un terrain de jeu et d’installations sanitaires....- Sénégal - Enseignement - Rapport statistique, année scolaire 1930-1931, p. 4 ANS 2G31-167. 2 Sénégal - Enseignement - Rapport statistique, année scolaire 1935-1936, p.9, ANS 2G36-121. 3 Sénégal - Enseignement - Rapport statistique scolaire, 1936-1937, p.8, ANS 2G37-73. 4 Sénégal - Enseignement - Rapport de rentrée, année scolaire 1937-1938, p.25 ANS 2G38-2.
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à la fin de chaque année) sur proposition de l’Inspecteur de l’enseignement.1. Il fallait donc tout simplement avoir obtenu le certificat d’études2 et être parmi les meilleurs :
« Les élèves sont choisis parmi les meilleurs élèves des écoles primaires. Ils sont en 3 principe pourvus du certificat d’études » . « Admis à l’école primaire supérieure de Saint-Louis (Blanchot), j’ai pu grâce à Sérigne Lèye, rejoindre mon établissement... L’admission à l’Ecole Blanchot se faisait à partir de ceux qui étaient classés, à l’examen du Certificat d’études primaires élémentaires, en rang utile, sous réserve que fussent remplies les conditions d’âge. Il convient de noter entre parenthèses, que c’est en 1924, après le 4 certificat, que, pour la première fois, j’échappai à mon univers paysan... » .

Un concours d’entrée finit par être organisé en 1930 (décision du 24 mars 1930) :
« Avant, après le Certificat d’études, les gens entraient directement à l’EPS, c’était sur la base de choix faits évidemment par l’administration. Mais alors, quand nous avons fait le certificat d’études, on a estimé qu’il fallait peut-être une sélection, parce que les gens qui réussissaient au Certificat d’études étaient plus nombreux; nous avons ouvert l’ère du concours d’admission à l’école primaire supérieure; ce qui fait qu’après le certificat d’études, j’ai subi le concours 5 d’entrée à l’école primaire supérieure et j’ai été admis à Blanchot » .

Le concours fut davantage précisé et organisé en 19326. Les candidats au concours furent alors choisis parmi les élèves des écoles urbaines et régionales du Sénégal, âgés de 14 ans au moins et de 16 ans au plus (au 1er janvier de l’année du concours) et titulaires du Certificat d’études primaires élémentaires (ou inscrits sur la liste des candidats à cet examen pour la session de l’année en cours). Ces élèves étaient présentés sur leur demande par le Directeur de l’Ecole fréquentée, les directeurs, ainsi que nous le verrons, ne présentant au concours que leurs meilleurs élèves, préparés à cet effet. L’examen comportait des épreuves écrites et des épreuves orales. Les épreuves écrites comprenaient: - une dictée (15 à 20 lignes) toute faute grave enlevant 2 points ; - un questionnaire sur la dictée ; - une composition française ;
« Les élèves sont recrutés parmi les meilleurs élèves des écoles régionales et urbaines de la Colonie. Ils sont désignés au début de chaque année scolaire par décision du LieutenantGouverneur du Sénégal, sur la proposition de l’Inspecteur de l’Enseignement. Ils doivent être pourvus du certificat d’études primaires ». - Décisions réorganisant l’Ecole primaire supérieure Blanchot à Saint-Louis (Décisions des 28 février et 28 mars 1927) (art 2), ANS 0588-49. 2 « A l’époque, il n’y avait pas de concours d’entrée à l’EPS. On n’entrait qu’avec le Certificat d’études primaires élémentaires (CEPE). J’étais dans l’école primaire de Tivaouane mais le CEPE, je l’ai passé à Thiès. On est entré qu’avec le CEPE à l’école primaire supérieure ». - Interview de Monsieur Amadou Silla, Instituteur en retraite, Dakar. 3 Ecole Blanchot, ANS. 4 Mamdou Dia, Mémoires d’un militant du Tiers-Monde, Paris, Publisud, 1985, p. 17. 5 Interview de Monsieur Insa Coulibaly, Instituteur en retraite, Saint-Louis. 6 Concours d’admission à l’Ecole primaire supérieure Blanchot, le 23 décembre 1932, ANS 058849.
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deux problèmes portant sur l’arithmétique, le système métrique ou la géométrie (calcul des surfaces ou des volumes) ; - une épreuve d’écriture et de présentation de devoirs (appréciation de l’ensemble des copies ci-dessus) ; - une épreuve de dessin (dessin à vue d’un objet, ou composition décorative). Les épreuves orales - présentées après l’admissibilité – comprenaient les matières suivantes : - Lecture courante - Interrogation sur le texte lu (sens des mots, recherche des idées, questions de grammaire) - Calcul mental (addition et soustraction de nombres de 2 chiffres, multiplication par 9, 11, 5, 0.5, 0.25, 1.50, 2.50, division par 5, 0.5, 0.25, etc. - Histoire (histoire du Sénégal et de l’AOF, histoire sommaire de la civilisation française) et Instruction civique (notions élémentaires sur l’organisation administrative du Sénégal, de l’AOF, de la France) - Géographie du Sénégal et de l’AOF (un croquis peut être demandé aux candidats). Notions élémentaires sur la Géographie de la France et de ses colonies - Sciences physiques et naturelles (les interrogations portent surtout sur l’hygiène et l’agriculture locale) Une commission est chargée de surveiller les épreuves écrites ; elle comprenait: - Un Président: le chef de service de l’enseignement primaire ou son délégué - Des Membres: - Le directeur de l’Ecole Blanchot - Un délégué de l’administration - Un délégué de la Municipalité - Deux instituteurs du cadre supérieur Dans les cercles : - Un Président : L’administration ou son délégué - Des Membres : Le Directeur de l’école régionale - Un délégué de l’administrateur - Un délégué de la Municipalité s’il y a lieu - Un instituteur ou une institutrice du cadre supérieur ou à défaut un instituteur du cadre secondaire. Une autre commission dite « commission centrale » était chargée de corriger les épreuves écrites : Président : Le chef de service de l’enseignement primaire Un délégué du conseil colonial s’il y a lieu l’Inspecteur des Ecoles Le Directeur de l’Ecole Blanchot 3 instituteurs ou institutrices en service à l’Ecole Blanchot 16

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1 Instituteur ou institutrice du cadre supérieur en service dans les écoles urbaines de Saint-Louis Une dernière commission, enfin, était chargée de faire subir les épreuves orales: A Saint-Louis : - Président : Le chef de service de l’enseignement primaire - Membres : Un délégué de l’administration Un délégué du conseil colonial Le Directeur de l’Ecole Blanchot (quand il ne fera pas partie de la commission ci-après) - 3 instituteurs ou institutrices en service à l’Ecole Blanchot - 1 instituteur ou institutrice du cadre supérieur en service dans les Ecoles urbaines de Saint-Louis Dans les cercles : - Président : Le chef de service de l’enseignement primaire ou son délégué quand le chef de service ne pourra, vu les distances à parcourir, assister à tous les examens oraux. Ce délégué sera « l’Inspecteur des Ecoles à défaut le Directeur de l’Ecole Blanchot » - Membres : Un délégué de l’administration (fonctionnaire appartenant à un cadre supérieur) Un délégué de la Municipalité s’il y a lieu - Le Directeur de l’Ecole régionale. A l’issue des épreuves orales, la commission centrale de correction des épreuves écrites, se réunissait à nouveau, établissait les listes de candidats et classait par ordre de mérite ceux qui étaient proposés à l’admission définitive. Le concours d’entrée fera par la suite l’objet de quelques modifications qui concerneront les commissions d’examen. Ainsi en sera-t-il en 19361 et en 1944. Durant cette dernière année, où les élèves venaient passer l’oral à Saint-Louis même, la composition des commissions fut modifiée.2 -

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Rufisque dépendant désormais du Sénégal, il y fut organisé une commission de surveillance ainsi composée : Président : Chef du service de l’enseignement primaire (ou son délégué), membres : le directeur de l’école urbaine, un fonctionnaire en service à Rufisque (désigné par le délégué du Gouverneur), un délégué de la Municipalité, deux instituteurs du cadre supérieur. D’autre part, pour la commission centrale, le nombre d’instituteurs du cadre commun supérieur servant à l’école Blanchot fut augmenté et porté à 4, tandis qu’étaient éliminés les instituteurs du même cadre en service dans les écoles urbaines de Saint-Louis. La même opération fut réalisée pour la commission chargée de faire passer les épreuves orales à Saint-Louis, le nombre des instituteurs et institutrices servant à Blanchot fut porté à 4 (au lieu de 3) et les autres instituteurs éliminés. Dans les cercles, le Directeur de l’école régionale est remplacé par 2 instituteurs du cadre supérieur.- Décision réorganisant l’Ecole Primaire supérieure Blanchot à Saint-Louis, Saint-Louis le 16 Mai 1936, ANS 0588 49. 2 En fait, il s’agissait globalement des mêmes éléments mais le nombre des instituteurs membres des jurys n’était plus fixé, il était dit simplement: « des instituteurs... ».

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Les modifications ont également concerné l’âge du concours. Ainsi en 1932, il fallait être âgé de 14 ans au moins et de 16 ans au plus. En 1940, une dispense d’un an en plus ou en moins pouvait être accordée par le Chef de service de l’enseignement et en 1944 l’âge minimum fut abaissé et porté à 13 ans, 16 ans restant officiellement la limite supérieure. C’est donc (pour en revenir au début) en décembre 1932 que fut organisé véritablement le concours,1 ce concours par lequel passeront des générations de « Blanchotins » comme ce fut le cas de ces quelques anciens instituteurs qui ont eu à nous préciser les conditions dans lesquelles ils le préparèrent, le présentèrent et le réussirent:
« J’avais fait mon entrée à l’EPS après en gros six années d’études primaires élémentaires. Il fallait d’abord que le candidat soit reçu au Certificat d’études primaires élémentaires, et ensuite au concours, parce qu’il s’agissait de deux examens distincts. Nos aînés, eux, passaient seulement le Certificat d’études; la possession du certificat d’études leur ouvrait automatiquement les portes de l’EPS. Malheureusement pour nous, quand notre génération est arrivée, les modifications étaient intervenues. Le certificat d’études, d’une part, et si vous étiez reçu, vous passiez le concours d’entrée à l’école primaire supérieure. A l’EPS, on prenait les 25 premiers du Sénégal. Ce concours comprenait alors deux parties; ce n’est pas l’actuelle entrée en 6ème, parce qu’il y avait la pratique, pardon l’écrit. Ceux qui étaient reçus à l’écrit étaient convoqués un jour au centre et passaient les épreuves orales. A l’issue maintenant de ces épreuves, les 25 premiers du Sénégal étaient 2 admis à l’EPS ». « L’école primaire supérieure comme son nom l’indique, recrutait des élèves qui venaient de l’école primaire, du CM2, de la classe du Certificat d’études. Alors en cours d’année, après, évidemment, des essais successifs pour voir à peu près la force des élèves, celui qui était susceptible de réussir à cet examen, parce que c’était un concours indépendamment de l’examen du CEPE, examen qui contrôlait les connaissances générales et avec le concours d’entrée qui était un examen sélectif. Alors ça ce préparait sérieusement après des essais pour voir les élèves qui étaient susceptibles de réussir à cet examen. C’était un examen qui était un peu plus difficile que le CEPE. Le concours... Je suis passé par les deux épreuves : écrites et orales. Les épreuves écrites comportaient: le français, dictée et questions, calcul mental, des questions de cours, c’est-à-dire de sciences, des questions d’histoire et de géographie, de lecture expliquée. Et c’est là que certains candidats étaient 3 éliminés » . « Après l’école primaire élémentaire donc, les candidats qui voulaient accéder à Blanchot passaient un véritable concours où il y avait des épreuves écrites et des épreuves orales. Ceux qui passaient l’écrit, on les appelait pour passer l’oral. Il y a une première tranche pour l’écrit et puis après, il y a une deuxième tranche pour l’oral. Et ça maintenant, c’étaient toutes les écoles primaires élémentaires du Sénégal qui concouraient pour la seule école primaire supérieure qui était appelée
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Il convient de préciser que le concours avait fait avant la décision du 23 décembre 1932, l’objet d’une première décision en date du 25 avril qui organisait le concours uniquement sur la base d’épreuves écrites qui étaient les mêmes que celles de décembre avec le dessin en moins. D’autre part les commissions qui étaient au nombre de deux (commission de surveillance et commission centrale) n’avaient pas la même composition. En définitive, la décision de décembre a augmenté et étoffé les commissions ainsi que les épreuves écrites auxquelles furent ajoutées des épreuves orales. 2 Interview de Monsieur Arona Sy, Instituteur en retraite à Dakar. 3 Interview de Monsieur Doudou Ndiaye, Directeur d’école à Dakar, promotion 1933-1936.

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Blanchot. Il y avait une école homologue, le Collège Maurice Delafosse de Dakar 1 qui est transformé maintenant en collège technique... » « Le concours d’entrée à l’Ecole Blanchot qui groupait des élèves des CM2 du Sénégal. A l’entrée, il fallait nécessairement avoir beaucoup de chance, je ne peux pas dire, être très brillant, parce que ce serait peut être un manque de modestie de dire cela mais il fallait être en tout cas chanceux parce que je sais que notre promotion comptait 80 élèves pour l’ensemble du territoire et que aussitôt arrivé à Blanchot, il fallait subir un autre examen encore oral. Nous faisions l’écrit dans nos chefs lieux de cercle et aussitôt après la proclamation des résultats nous devions nous rendre à Blanchot. Evidemment ça coïncidait toujours avec l’ouverture des classes et il fallait faire maintenant la seconde partie de l’examen. L’oral comportait des leçons de dessin, de chant en groupe. Ceux qui ne réussissaient pas retournaient encore chez eux, soit qu’on les reprenait pour redoubler, soit qu’ils trouvaient d’autres débouchés. En tout cas, en gros, c’était comme ça ! Il fallait être 2 chanceux pour faire partie des 80 qui devaient aller à Blanchot... » « Les écoles qui préparaient à l’Ecole normale étaient les écoles primaires supérieures. Au Sénégal, il y en avait deux. Il y avait l’Ecole primaire supérieure Blanchot à Saint-Louis et l’Ecole primaire supérieure Maurice Delafosse à Dakar. A Dakar, cette EPS recevait les élèves de la région du Cap-Vert ; ceux de Rufisque du moins allaient à Blanchot. Dans un premier temps, c’était ça. Ce n’est qu’après que les élèves de Rufisque eux-mêmes venaient fréquenter l’école supérieure Maurice Delafosse. Donc, Blanchot, l’école primaire supérieure Blanchot recevait tout le peuple de la Casamance au Fleuve, de la région de Thiès au Sénégal oriental. Toutes les écoles préparaient des élèves pour l’école Blanchot. J’étais à Podor et notre Maître Mr Amadou Moctar Guèye qui est actuellement directeur de l’école de Médina C nous y avait préparés. A l’époque, au niveau des CM s’opérait une première sélection. Ne se présentait pas qui voulait. Le maître et le Directeur de l’école devaient procéder à une première sélection, au choix des candidats. Donc il ne suffisait pas d’être au CM2 pour prétendre à une candidature à l’EPS Blanchot. C’est-à-dire qu’à partir du CM2, le recrutement était déjà sélectif. Rien que pour être candidat, il fallait être sélectionné. Cela signifie qu’il n’y avait pas beaucoup de candidats et que les candidats choisis étaient de bons candidats. A quel âge en général ? C’était entre 13 et 14 ans. En tout cas, la limite d’âge était 14 ans. Il ne fallait pas dépasser 14 ans ou 15 ans. Je ne sais pas exactement, vous pourrez toujours avoir des renseignements. En tout cas, à partir de 16 ans, je crois, on ne pouvait plus se présenter à cette école... Je ne sais plus mais moi à l’époque, j’avais 14 ans ; c’est presque l’âge requis pour aller dans les CEG. Comme je vous le disais tout à l’heure, les maîtres à l’époque, étaient très sérieux. C’étaient des maîtres formés pour la plupart à l’Ecole normale, consciencieux, de véritables nègres parce qu’ils avaient le sens de l’honneur. Ces examens étaient une véritable émulation pour les maîtres chargés du CM2 et il y avait une véritable lutte entre les écoles et cette lutte d’ailleurs était vraiment bénéfique, parce que c’était à l’avantage des candidats pour une question. Les maîtres avaient le sentiment de l’honneur très poussé, ils employaient tous les moyens pour que leurs candidats réussissent. En tout cas, pour notre part, je profite de l’occasion pour rendre un hommage très mérité à notre maître qui était vraiment brillant. Nous étions 11 candidats, cette année là, 11 candidats choisis, et les 8 de notre classe ont réussi à entrer à l’EPS Blanchot qui a recruté cette année 70 élèves pour le Sénégal et la Mauritanie.

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Interview de Monsieur Doudou Diop Instituteur en retraite à Ziguinchor, promotion 1941-1944. Interview de Monsieur Seyni N’Diaye, Directeur d’école à MBacké.

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Ensuite :
Comment se faisait cette sélection ? Il y avait le programme du CM2 qui était très étoffé à l’époque, très lourd. On y abordait toutes les notions, surtout en calcul et en grammaire. En calcul, par exemple, il y avait même les problèmes de fausse supposition, les problèmes des âges, il y avait les comptes hein ! Vous voyez quoi ! On se demande même si à l’époque le programme était limité ; s’il y avait réellement un programme. Les épreuves de l’examen étaient très dures ; il y avait l’écrit et l’oral pour entrer à Blanchot. L’épreuve écrite comprenait une composition française, rédaction, une épreuve de calcul, une épreuve de dictée et questions, une épreuve d’histoire-géo, de sciences, bon ! Une fois que vous êtes déclaré admis, vous devez subir les épreuves orales : lecture expliquée, calcul mental, histoire, géographie, sciences. Eh bien, vous voyez ! comme c’était difficile à l’époque. Evidemment, parfois, des candidats étaient recalés à l’oral. Des candidats qui avaient réussi à l’écrit, échouaient à l’oral et bien sûr, la sélection 1 était plus serrée... » .

C’est dans ces conditions qu’entrèrent à l’école Blanchot tous ceux qui le firent après 1932. Les élèves entrés à l’école par concours furent au nombre de :
65 en 1932 29 en 1933 sur 113 candidats (62 éliminés faute de CEPE) 31 en 1934 sur 100 candidats (1 admis de la Mauritanie) 25 en 1935 sur 113 candidats (3 inscrits sur la liste supplémentaire) 28 en 1936 sur 104 25 en 1937 sur 78 44 en 1938 27 en 1940 sur 239 53 en 1943 sur 134 candidats (6 élèves de la Mauritanie parmi les admis)

204 admissibles sur 325 candidats en 1924 (le concours étant commun à l’EPS, l’école des fils de chefs, le cours normal des moniteurs du cadre secondaire, le cours des moniteurs de l’enseignement primaire, pratique, agricole de Louga). La politique, qui a présidé au recrutement selon qu’il faille diminuer ou augmenter les effectifs pour les besoins de l’école William-Ponty, a été envisagée précédemment. Ce qu’il convient tout simplement de constater c’est que d’une manière générale le concours s’est révélé difficile, compte tenu du nombre de candidats et du nombre de reçus. Une fois admis à l’école, les élèves - dont l’effectif sur plusieurs années a été donné précédemment2 - y ont accompli leur scolarité selon un régime déterminé. b - Régime des études Lorsque l’école ouvrit ses portes la durée des études - calquée sur celle des groupes centraux de Bamako et Bingerville - était de deux ans, la
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Interview de Monsieur Doudou Male, Directeur d’école à Dakar, promotion 1943-1945. Voir supra.

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dernière année professionnelle :

devant

théoriquement

être

l’année

de

section

« La durée des études à l’école primaire supérieure Blanchot (Blanchot comme on disait d’ordinaire) était de deux ans. Les élèves de l’établissement recevaient une solide formation. On est même tenté de dire que dans les disciplines littéraires, cette formation était meilleure que celle des bacheliers et licenciés d’aujourd’hui qui sont loin d’être aussi maîtres de l’orthographe que les élèves d’antan de la 1 classe du Certificat d’études... » .

Les sections n’ayant fait leur apparition à l’école (avec la section commerciale) qu’en 1924, l’école - bien qu’un enseignement professionnel jugé insignifiant y ait été dispensé -2 avait surtout donné une formation générale et préparé ses élèves aux concours d’entrée dans les grandes écoles de la Fédération (Ecole normale, Ecole Pinet Laprade, Ecole Faidherbe, Ecole des pupilles mécaniciens de la Marine, de l’Imprimerie du Gouvernement). En 1924 donc, des élèves commencèrent à être envoyés en « section » (professionnelle et commerciale), tandis que la section générale, à ce qu’il semble, forma les candidats à l’Ecole William-Ponty. Il en fut ainsi - de nouvelles sections étant, ainsi que nous l’avons vu précédemment, apparues- jusqu’à ce que l’école fût réformée en 1927, prenant alors le visage qui allait être définitivement le sien. En effet, en 1927 - l’école ayant été installée dans ses locaux définitifs à l’ancien hôpital de la pointe sud - il fut décidé (l’ancien régime ayant eu cours jusqu’en juillet 1927) de porter la durée officielle de la formation générale à deux ans. A l’issue de la deuxième année les élèves qui se destinaient à l’enseignement présentaient le concours d’admission à l’école William-Ponty (l’école ne préparant plus qu’à ce concours) tandis que les autres entraient en « section » (postale, commerciale, aide-géomètre) :
« Les deux premières années sont consacrées exclusivement à l’enseignement général, les autres sont des années où les enseignements spéciaux ont une large 3 part » .

Le témoignage suivant sur la manière dont les élèves étaient répartis nous a été donné par cet ancien instituteur qui fut à l’école Blanchot durant la période considérée :
« Nous avons commencé Blanchot à l’escadron. En ce moment, l’Ecole Blanchot était du côté de l’église. En fin d’année, en 1926, on a transféré l’école à l’ancien hôpital qui était dans le sud. Nous sommes les premiers à intégrer cette école. Dans la même année, on a transféré l’école des fils de chefs qui était à Sor... Les élèves devaient choisir à Blanchot entre l’enseignement général et l’enseignement de section administrative. En fin d’année, on faisait le choix entre les élèves en les classant en A et B. Les meilleurs élèves étaient en « A » et étaient destinés à l’Ecole normale William-Ponty; et les autres en « B » seront dessinateurs aux

Mamadou Dia, Mémoires d’un militant du Tiers-monde, Paris, Publisud, 1985, p. 19. Un atelier bois de fer ayant été installé en 1917-1918 dont l’enseignement était « professionnel » et assuré par les instituteurs. Cet enseignement fut jugé « sans importance » en 1918-1919, « insignifiant » en 1920-1921 dans le document « Ecole Blanchot ». 3 Ecole Blanchot, ANS.
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Travaux Publics, Commis expéditionnaires, etc... C’est ainsi que je fus reçu à 1 l’Ecole normale... »

En cours d’année, les élèves étaient soumis à des contrôles réguliers sous forme d’épreuves écrites ou orales hebdomadaires ou mensuelles dont les notes comptaient pour le classement. Celui-ci était effectué chaque trimestre et porté à la connaissance des élèves publiquement dans la cour. Ceux qui n’avaient pas obtenu la moyenne étaient immédiatement exclus sauf autorisation spéciale du conseil des maîtres de continuer. Ces notes servaient en fin d’année pour le passage d’une année à une autre. En effet, il n’y avait pas en fin d’année d’examen à proprement parler en vue du passage d’une année à une autre ; celui-ci s’effectuait sur la base d’une « note d’ensemble résultant des notes de compositions, de classe, de travail, de conduite »2. Ici encore les élèves qui n’avaient pas obtenu la moyenne annuelle à la note d’ensemble étaient licenciés, sauf s’ils avaient obtenu (sur leur demande) du conseil des maîtres, l’autorisation de redoubler. A la fin de leurs études, ceux qui avaient obtenu leur moyenne pour l’ensemble de leurs notes de compositions, d’application et de conduite recevaient un diplôme de sortie (celui-ci ayant été institué), diplôme sur lequel était mentionnée la section spéciale suivie dans le cas des élèves passés en section. Les élèves qui avaient obtenu une moyenne générale de 13/20 pouvaient être nommés commis-expéditionnaires. Ce régime fut mis en application à partit de 1927 et aura cours jusqu’en 1929, année où la durée des études fut portée à 3 ans, après que les responsables de l’école eurent, pendant plusieurs années, plaidé pour cela :3
« L’organisation pédagogique a été un peu remaniée en vue de placer l’établissement dans les mêmes conditions d’enseignement qu’un cours complémentaire métropolitain. Les études générales durent 3 années. La 1ère confiée à un maître unique peut être assimilée à un cours supérieur ; les deux autres années partagent les programmes légèrement retouchés des cours complémentaires 4 de France (Arrêté ministériel du 18-8-90) »

Ce nouveau régime fut donc mis à l’épreuve et commença réellement en 1930, année où devait s’ouvrir la 3ème année5. Le fonctionnement en fut ainsi décrit, d’abord par l’administration :
« Les études durent trois ans pour les élèves des sections générale, postale, commerciale. Seuls les élèves de la section des travaux publics sont astreints à
Interview de Monsieur Ibrahima Diouf, Instituteur en retraite, Kaolack. Décisions réorganisant l’Ecole primaire supérieure Blanchot à Saint-Louis (décisions des 28 février et 28 mars 1927), ANS 0588-49. 3 1924 : « L’idée naît... de l’augmentation de la durée des études (3 au lieu de 2 années)... » - 1925 « La répartition des études en 3 années paraît nécessaire ». - Ecole Blanchot, ANS. 4 Ecole Blanchot. 5 « Régime des études.- Les résultats de l’organisation actuelle ne peuvent être encore précisés : la durée des études générales est de 3 années et l’école n’a que deux ans d’existence sous sa forme d’aujourd’hui. Le cycle complet sera parcouru en 1930. La 3ème année nouvelle va s’ouvrir à la rentrée prochaine avec 23 bons élèves, tous candidats à William-Ponty... ».- Année 1929 - Procèsverbal de la séance du Conseil de perfectionnement de l’Ecole Blanchot et des fils de chefs, 1929, ANS IG-47.
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quatre années d’études... Les élèves ayant obtenu la moyenne d’une note d’ensemble résultant des notes de composition, de classe, de travail, de conduite sont admis en 2ème année. Les élèves n’obtenant pas cette moyenne sont licenciés. Toutefois ils peuvent être autorisés, sur leur demande, à redoubler leur année après avis favorable du conseil des maîtres. Les élèves de 2ème année, répartis aussi en deux classes, poursuivent leurs travaux de culture générale, mais ils ne sont plus confiés à un maître unique... Les élèves de 2ème année ayant satisfait aux conditions de la moyenne annuelle sont admis en 3ème année - Ici cesse, pour une partie des élèves tout au moins, la culture dite générale. Les jeunes qui se destinent au commerce, au service des postes, aux travaux publics... etc., sont spécialisés dans certaines études dans les sections : commerciale, postale et des travaux publics. Seuls les élèves se destinant aux écoles du Gouvernement général continuent à parcourir dans la section dite générale le programme de deuxième année des cours complémentaires de la 1 métropole... »

Ensuite par un ancien élève :
« Je suis entré à l’école primaire supérieure Blanchot en 1927. En 1930, j’ai passé l’examen d’entrée à l’Ecole William-Ponty. En ce moment là, l’enseignement était donné par des professeurs très consciencieux. Et nous avons fait de très bonnes études. Il y a des camarades qui ont quitté Blanchot seulement/qui n’ont pas été à l’école normale B.L./ et qui ont occupé des postes assez importants. A l’école Blanchot, la 1ère année on était groupé dans une seule classe. En 2ème année on était ventilé en section. Il y avait la section administrative, la section postale et la section des aides géomètres. Ceux qui voulaient faire maintenant Gorée, ils continuaient. Avant qu’on ne transfère l’école Blanchot dans le sud, on entrait à l’externat. C’était un externat avec heures. Les élèves faisaient seulement deux années avant de se présenter à l’examen d’entrée à l’Ecole normale. C’est avec notre promotion seulement qu’on a commencé à faire trois années à l’école Blanchot avant de se présenter à l’examen d’entrée à l’école normale. Nous avons donc fait trois années et nous avons fait la 1ère année de Gorée à Saint-Louis. On appelait cela à l’époque cours normal. De sorte que nous avons fait 2 ans de présence à Gorée et 1 an dans notre territoire comme les autres élèves de l’école normale ont eu à le faire chez eux. Nous nous sommes donc retrouvés à Gorée en 2ème année et 3ème année 2 seulement » ;

La durée des études générales portée à 3 ans figura dans l’arrêté organique de l’école seulement en 19363 à la suite d’une autre réforme de l’école qui dans les faits ne comportait plus que la section générale formant et préparant à l’entrée à William-Ponty :
« La durée des études est de 3 ou 4 ans. Trois années sont consacrées à l’enseignement général. En troisième ou quatrième années la culture générale peut être complétée par des enseignements spéciaux destinés à orienter les élèves vers les carrières qui correspondent à leurs aptitudes et à leurs goûts. ... A la fin de la troisième année d’enseignement général les élèves qui se destinent aux écoles spéciales du Gouvernement général se présentent au concours d’admission de l’Ecole William-Ponty. Les autres élèves sont classés, dès la fin de la 2ème année d’enseignement général, dans les sections suivantes : 1) Section postale et commerciale ; 2ème section de préparation aux fonctions d’aides-

Gouverneur du Sénégal à Gouverneur Général, Saint-Louis le 17 avril 1930 (no. 779/E). Interview de Monsieur Amadou Bâ Diop, Instituteur en retraite, Dakar. 3 Elle avait, semble-t-il fait l’objet d’une simple décision.
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Ainsi donc, les élèves admis en 3ème année étaient ceux qui préparaient l’école normale William-Ponty, certains d’entre eux y entrant après avoir obtenu le diplôme de l’école Blanchot délivré à partir des notes de l’ensemble de la scolarité. Ce régime avait cours encore en 1944 où une nouvelle réforme ne modifia pas la durée des études mais le nombre des sections auxquelles fut ajoutée la section des instituteurs suppléants. Puis en 1945 les EPS étant appelées, suite à la réforme intervenue, à être transformée en établissements d’enseignement secondaire (ils deviendront des collèges modernes) -la durée de la scolarité fut portée à 4 ans (ces quatre années équivalant au 1er cycle des lycées) à l’issue desquels était délivré un diplôme d’un nouveau type: le Certificat d’Etudes Primaires supérieures (CEPS) :2
« Les études sont réparties sur quatre années scolaires. Elles sont sanctionnées par 3 un diplôme de sortie nommé Certificat d’Etudes Primaires Supérieures (CEPS) »

dessinateurs » (La durée des études dans ces sections, est fixée à un an pour la 1 section postale et commerciale et à deux ans pour l’autre section... »

Les témoignages suivants nous ont été donnés par d’anciens élèves sur le régime des études qui fut celui qui avait cours lors de leur passage à l’école:
« 1941-1944, ça fait trois ans... Blanchot préparait les élèves pour trois ans en ce temps là. Et maintenant après 3 ans de Blanchot, on entrait à l’école normale... Déjà à Blanchot, notre promotion remplissait deux salles de classe. Peut-être 40-40, ça fait 80, peut-être. Arrivés en 3ème année, les deux salles de classes n’en font plus qu’une. Le 1\3 était exclu, et comment se faisait la sélection ? Les compositions, on les faisait par trimestre. A l’issue de chaque composition, on rassemblait les élèves autour du drapeau, le drapeau français, et on faisait l’appel de ceux qui n’avaient pas la moyenne. Et si votre nom était sur la liste, vous deviez passer chez l’intendant prendre votre trousseau, une boîte de sardines et une miche de pain et le lendemain, prendre le train pour rentrer chez soi. La note de conduite était très 4 importante, elle était même plus importante que la note de français » « Alors, les promotions de 60, un effectif de 60, de deux classes de 30 presque chaque année, sauf chez nous ça a été un cas exceptionnel. Nous étions juste une promotion de 30, c’était une petite promotion, tout juste 30, c’est-à-dire une classe. De 30 que nous étions à l’entrée, nous sommes arrivés en 3ème année à 22. On n’était plus que 22 en 3ème année. Sur les 22, 14 avaient réussi à l’école normale. Les études à l’EPS se faisaient en 3 ans: 1ère année, 2ème année, 3ème année, là on 5 passait l’examen d’entrée à l’école normale ». « La vie à Blanchot, c’était l’internat; il y avait 3 années. Comme cela s’enchaînait, la 1ère année c’était comme on disait les bleus, ceux qui venaient d’arriver, la 2ème année ceux qui venaient de faire leur 2ème année, et la 3ème année ceux qui avaient fait leur 3ème année. Pour employer le langage des Blanchotins, c’étaient des cubes. Il y avait maintenant en plus de cela, une école des fils de chefs, rattachée à l’Ecole primaire supérieure Blanchot et qui comptait également le même nombre d’années
Décision réorganisant l’Ecole primaire supérieure Blanchot à Saint-Louis, Saint-Louis le 16 mai 1936, ANS 0588-49. 2 Il y eut donc à l’école des élèves de l’ancien régime et d’autres du nouveau. 3 Arrêté du 22 août 1945. 4 Interview de Monsieur Doudou Diop, Instituteur en retraite à Ziguinchor. 5 L’interview de Monsieur Doudou Ndiaye, Directeur d’école à Dakar.
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d’enseignement que l’école primaire Blanchot. Il y a une 1ère année de l’école des fils de chefs, une 2ème année, une 3ème année et même une 4ème année qui constituait pour cela, le couronnement des études, parce que aussitôt après, ils étaient nommés secrétaires de chef de canton pour employer le terme de l’époque, à leur sortie. Nous faisions 3 ans, après les 3 ans, il fallait faire un concours pour aller à Ponty. A l’issue de chaque année, il n’y avait pas d’examen organisé en tant que tel; il fallait avoir la moyenne annuelle pour pouvoir passer d’une année à l’autre. L’examen annuel n’existait pas en fait, c’est seulement pour la 3ème année qu’il y avait le concours d’entrée à l’Ecole William Ponty mais pour le reste du temps, on passait 1 selon la moyenne ». « A Blanchot, il y avait des sections, par exemple la section postale pour ceux qui voulaient devenir postiers. Mais les deux premières années étaient destinées uniquement à l’enseignement général. Il y avait également des sections de commis, une section aide-géomètre; je crois qu’ils faisaient 4 ans à l’époque, ceux-là. C’est 2 comme ça que c’était organisé dans cet établissement... » « Sur le plan du contrôle des études, c’était assez sévère par rapport au contrôle instauré actuellement, parce qu’à chaque trimestre tout élève qui manquait sa moyenne était immédiatement exclu, on n’attendait pas la moyenne de fin d’année. De sorte qu’à chaque trimestre malheureusement, il y avait des camarades qui remontaient au dortoir pour prendre leurs valises les larmes aux yeux et rejoignaient dare-dare leurs foyers. Les études duraient 3 ans; au bout de ces 3 années les élèves de 3ème année donc passaient le concours d’entrée à l’école normale qui de notre temps avait été transféré à Sébikotane. Et pour ce qui est de la répartition en section à l’époque où je m’y trouvais il n’y avait plus qu’une seule section de l’enseignement général. Je sais cependant qu’antérieurement, il y avait la section postale. Je ne sais pas mais de notre temps, ça n’existait plus. Il y avait quand même une section, celle qu’on 3 appelait « fils de chefs » A l’époque, où je suis entré à Blanchot, il n’y avait pas de concours d’entrée, on entrait avec le CEPE. Les épreuves étaient simples: une dictée, une épreuve très redoutées, le calcul mental. J’étais élève à l’école primaire de Tivaouane mais le CEPE, je l’ai passé à Thiès. Avant donc, on entrait à l’EPS avec le CEPE, on faisait 3ans. Les principales matières étaient le français, la dactylographie etc... Il y avait deux sections: la section commerciale et la section de l’enseignement général. Et puis je me rappelle, dans la première section, il y avait les élèves qu’on préparait pour les postes de l’école de télécommunication. Il y avait aussi une section où l’on 4 préparait pour les commis et employés des PTT... »

Ce mélange de témoignages d’élèves de différentes générations et promotions nous donne une idée de ce que fut le régime des études à l’école, régime qui reposa sur des enseignements donnés à partir de programmes dont il convient également de dire quelques mots, en raison de leur particularité. c - Programmes Lorsqu’il fut crée, l’EPS Blanchot fut aligné au point de vue des programmes, pour ce qui concerne la formation générale, sur ceux prévus
Interview de Monsieur Seyni Ndiaye, Directeur d’Ecole à M’Backé. Interview de Monsieur Oumar Camara, Instituteur en retraite à Saint-Louis. 3 Interview de Monsieur Arona Sy, Instituteur en retraite, Dakar. 4 Interview de Monsieur Amadou Silla, instituteur en retraite, Dakar.
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pour les cours normaux, ancêtres des EPS.1. Ce programme comportait les matières suivantes: - La langue française (lecture expliquée, lectures personnelles, récitation, composition française, grammaire et exercices orthographiques, écriture) - Calcul et système métrique - Sciences usuelles (le corps humain, la plante, quelques lois de la nature, la faune de la colonie, la flore de la colonie le sol et le soussol de la colonie) - Médecine usuelle et hygiène (hygiène générale, médecine usuelle) - Agriculture théorique et pratique (notions de culture générale, les principales cultures de la colonie) - Travaux manuels - Histoire (histoire de la civilisation avec application à l’histoire de France, histoire locale) - Géographie (géographie générale, géographie locale) - Dessin - Chant - Gymnastique.2 Il eut cours jusqu’à ce que -le régime de l’école ayant été réformé en 1927- la décision fut prise de s’inspirer des « programmes annexés à l’arrêté du 1er mai 1924 », arrêté qui - à la suite de celui de 19183 - organisa les Ecoles primaires supérieures qui avaient depuis lors un statut fédéral. Toutes les EPS de la fédération devaient donc s’inspirer de l’organisation et des programmes de 1924, une certaine autonomie étant laissée4 cependant à chaque colonie tant en ce qui concerne les programmes que certains aspects de l’organisation des études.5 Lé Sénégal - bien que l’arrêté réorganisant son EPS en 1927 dise qu’il s’inspirait quant aux programmes de celui de 19246 - adopta un programme propre :
« L’enseignement de l’école comprend... un enseignement général, du niveau prévu par la circulaire du 28 Juillet 1915 du Gouverneur général relative aux cours normaux... ». Arrêté du 8 septembre 1916 organisant une Ecole primaire supérieure et professionnelle au Sénégal, J. O. du Sénégal 1916, p. 598-599. 2 Circulaire relative aux cours normaux - Annexe-Programme, J. O. de l’AOF, 1915, p.542-546. 3 Arrêté du 1er septembre 1918 fixant l’organisation générale de l’enseignement en AOF, J. O. de l’AOF, 1918, p.572. 4 Depuis 1918 le système d’enseignement de l’AOF, comme nous l’avons vu, avait été à nouveau centralisé. 5 « Les programmes et la répartition horaire du cours supérieur sont annexés au présent arrêté. Toutefois il appartient au Directeur d’adapter ces programmes et ces horaires aux besoins et aux caractères des sections. Il les soumet à l’approbation de l’inspecteur des Ecoles et du LieutenantGouverneur. Le régime de l’internat, le règlement intérieur de l’école, les examens de passage, la sanction des études, le placement des élèves à la sortie, font l’objet d’une réglementation locale fixée par décision du Lieutenant-Gouverneur ». - Arrêté du 1er mai 1924, fixant l’organisation générale de l’enseignement en Afrique occidentale française, J. O. de l’AOF, 1924, p.316-325. 6 Les programmes pour toutes les catégories d’écoles, en particulier les EPS, figurent à l’annexe de l’arrêté. - Annexes répartitions hebdomadaire des matières d’enseignement et programmes (cours supérieur) p.323.
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« Ainsi que vous pourrez vous en rendre compte, écrit le Gouverneur du Sénégal au Gouverneur Général, par la lecture des pièces annexes les programmes parcourus sont beaucoup plus développés que ceux prévus par l’arrêté général du 1er mai 1924. Ils nous semblent être un acheminement vers l’organisation suivante : a) Création dans les principaux centres de la colonie de Cours supérieurs qui suivraient en un an le programme fixé par l’arrêté général du 1er mai 1924. b) Ecole primaire supérieure suivant les programmes métropolitains d’enseignement primaire supérieur ou tout au moins ceux des cours complémentaires et conduisant les élèves jusqu’au Brevet élémentaire métropolitain... » 1 Autrement dit pour la première année, le programme était celui prévu par l’arrêté de 1924 concernant le « cours supérieur » et pour les autres années celui des cours complémentaires ou EPS métropolitains.2 Ces programmes étaient les suivants : - Morale - composition française et grammaire - écriture - histoire - géographie - sciences - arithmétique - système métrique Au point de vue du contenu pour ne citer que quelques aspects concernant différentes disciplines, les thèmes traités étaient les suivants en : Morale et Instruction civique 1ère année
Propreté - tenue - sobriété - tous les excès sont nuisibles Franchise, mensonge - modestie, orgueil - vanité, travail, persévérance, volonté, paresse Prévoyance, économie, mutuelles-caisses d’épargne Avarice, prodigalité - dettes, jeu - colère, patience - courage - peur La famille (amour filial, obéissance, respect, reconnaissance) Frères et soeurs - affection, assistance, bon exemple Grands parents - vieillards - domestiques

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Gouverneur des Colonies, Lieutenant-Gouverneur du Sénégal à Gouverneur général de l’AOF, Saint-Louis le 17 avril 1930. 2 « L’organisation pédagogique a été un peu remaniée en vue de placer l’établissement dans les mêmes conditions d’enseignement qu’un cours complémentaire métropolitain. Les études générales durent 3 années. La 1ère année confiée à un maître unique peut être assimilée à un cours supérieur ; les deux autres années partagent les programmes légèrement retouchés des cours complémentaires de France (Arrêté Ministériel du 10-8-20 », Ecole Blanchot, ANS.

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L’école - pourquoi s’instruire - assiduité - travail obéissance - respect reconnaissance au maître - les camarades - bon exemple - aide aux faibles Emulation - jalousie - hypocrisie - délation Le règlement scolaire - la société - être juste Respect de la vie - de la liberté (liberté de conscience, opinion individuelle) du bien d’autrui (mauvaise foi, fraude, abus de confiance, objet trouvé Respect de l’honneur, de la réputation, médisance et calomnie Probité - équité - loyauté - délicatesse Etre charitable - bienfaisance - générosité Comparer justice et charité La France ce que nous lui devons en générosité, sa grandeur Les libertés qu’elle assure - pourquoi aimer la France

2ème année
La nation. C’est une grande solidarité. C’est une grande amitié L’Etat - rôle et fonctions Le Gouvernement. Sa forme républicaine et démocratique. Sa valeur morale La liberté individuelle : liberté de conscience et de culte, liberté du travail, liberté de réunion et d’association, liberté de la presse Sens exact de l’égalité - l’élite dans une démocratie - suffrage universel et souveraineté nationale - les lois Les pouvoirs publics - organisation administrative en France - Communes Arrondissement - Département - Sénat et chambres des députés Les ministres. Le Président de la République Les pouvoirs publics en AOF - Villages - Commune - le Cercle, les colonies Devoirs du citoyen : obéissance aux lois - obligation fiscale - obligation militaire (en France obligation scolaire) le vote - Les sanctions de la loi - légitimité de la peine

Organisation judiciaire
A. Juridiction en matière civile et commerciale B. Juridiction répressive C. Juridiction administrative En AOF. Le tribunal du 1er degré - le tribunal du 2ème degré - tribunaux coloniaux et chambre d’homologation - le contentieux administratif - Conseil d’Etat - Cours des comptes En France Juge de paix Tribunaux de 1ère instance Cour d’appel Tribunaux de commerce Cour de cassation Tribunal de simple police - Tribunal correctionnel Cours d’assises - Cours de cassation - Conseil de préfecture Les actes de l’Etat-civil

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Les rapports de famille. La famille indigène n’est pas constituée comme la famille française Les manières d’acquérir la propriété, en France, en Afrique occidentale française Le tribunal musulman Généralités et révision Il sera étudié le principe plutôt que les détails des rouages administratifs.

3ème année
L’homme est (libre), raisonnable L’homme est libre L’homme est conscient: il est responsable Intention droites. Actes bons. Actes mauvais La vie individuelle. Valeur de la force et de la santé Hygiène - Propreté - Alcoolisme - Sobriété et tempérance La recherche des plaisirs nobles Le courage (diverses formes) modération Bonne humeur et calme - Patience et résignation - Maîtrise de soi-amour du travail Amour de la vérité - Loyauté - Franchise - Sincérité - la modestie La connaissance de soi. Gouvernement de soi-même Un homme de caractère. Sentiment de la dignité personnelle La famille. Nécessité de l’autorisation dans la famille La solidarité matérielle et morale dans la famille - Devoirs de famille : envers les parents. Devoirs réciproques des enfants L’école : devoirs envers les maîtres et envers les camarades Le respect de la règle La camaraderie et l’amitié - les « bandes d’enfants », les meneurs bons ou mauvais Les majors et surveillants - le choix de la profession, du métier - Apprentissage Perfectionnement professionnel - Imitation des habiles et initiative - la routine aimer son métier - la société de solidarité - Probité - Respect des engagements Respect des droits d’autrui - Politesse - Bonté - Générosité - Bonté envers les animaux - solidarité et justice - devoirs qui résultent de la solidarité.

Composition française
La lettre : lettre à parents, amis compte rendu succinct d’événement

Histoire 1ère année :
La Gaule - étendue - divisions - moeurs des Gaulois - Vercingotorix et César Gaule romaine - Oeuvre des Romains en Gaule Les Germains - les Huns - les Francs - Clovis - les Merovingiens Les Corolingiens - Charlemagne - ses successeurs - les Normands Les Capetiens - la Féodalité - les Croisades - Philippe Auguste - Philippe 2 le Bel Louis IX - Guerre de cent ans, cause Charles V - Charles VI - Duguesclin Jeanne d’Arc - Fin de la guerre de cent ans

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Temps modernes - Louis XI - Charles VIII - Louis XII - Inventions - et découvertes - François 1er et Charles Quint - la Renaissance La Réforme - Guerre de religion - François II - Charles IX - Henri IV et Sully Louis XIII et Richelieu - guerre de trente ans - Louis XVI - Situation de la France en 1789

2ème année :
Causes générales de la Révolution française - L’assemblée constituante L’Assemblée législative Les Etats européens et la Révolution française - Valmy La Convention - le Directoire - le Consulat - Etablissement de l’Empire - l’Empire - la Restauration - Louis XVIII - Charles X - Révolution de 1830 - Louis Philippe Histoire extérieure de 1816 à 1840 - Progrès accomplis sous la Restauration et la Monarchie de juillet La 2ème République - le second Empire - la guerre de 1870 L’Assemblée nationale et la constitution de 1875 - La 2ème République - les progrès accomplis sous la 2ème République - Accroissement de l’Empire colonial français depuis 1875 - la guerre mondiale 1914-1918 - la France dans le monde.

Géographie 2ème année :
La France - superficie, limites, situation, formation, relief, climat de la France, zone de climat sur les végétaux - l’hydrographie de la France - caractères généraux - les grands fleuves et les principaux fleuves côtiers Mers et côtes - Géographie régionale France du Nord France de l’Est - le Bassin parisien - la France de l’Ouest - le massif central - le Jura - Région alpestre - couloir Saône et Rhône - le midi méditerranéen - les Pyrénées - le Bassin aquitain - France : population - France agricole - France industrielle - voies ferrées - voies navigables Colonies françaises : généralités, l’Algérie, Tunisie, Maroc, L’ARF - Colonies de l’Est africain - Madagascar - Colonies d’Asie - Colonies d’Amérique - Colonies d’Océanie

Ces quelques thèmes de différentes disciplines extraits du programme donnent une idée de la formation qui était donnée à l’EPS en section générale.1 Ils montrent que la formation morale était très développée de même que l’introduction aux questions concernant la France, autant d’éléments nécessaires à la préparation de bons fonctionnaires qu’ils passent par l’école normale par la suite ou qu’ils entrent directement dans l’administration (administration générale ou enseignement) de la colonie. A tout cela, il convient d’ajouter le programme d’enseignement pratique institué surtout pendant la période de l’école rurale. En effet, après des débuts difficiles,2 cet enseignement finit par se donner dans sa version
Les programmes d’Histoire et Géographie de 3ème année manquent ; ils ont dû être consacrés à l’Afrique. 2 En 1934 : « Enseignement manuel : aucun atelier n’existe à l’Ecole. C’est une lacune. Les élèves du cours normal vont recevoir cet enseignement aux ateliers des T.P. de la Pointe Nord. Au cours des trois premières années, cet enseignement, lié à celui de la géométrie, consiste en exercice de
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agricole,1 les élèves ayant fini par créer et entretenir ce jardin d’agrément dont il a été question dans la présentation matérielle de l’école. L’enseignement manuel est resté pour sa part inexistant. C’est tout ce à quoi furent réduites les activités pratiques des élèves pendant la période de l’école rurale, le cadre de l’école ne s’y prêtant pas du tout. Les programmes firent l’objet d’une évaluation en 1932 de la part de l’Inspecteur de l’enseignement du Sénégal après qu’il eût tenu une réunion avec le conseil des professeurs. Il en est ressorti : - que l’enseignement donné à l’école est trop complexe et que les maîtres, pensant de bonne foi que l’école était une véritable EPS, c’est-à-dire du type français, ont donné un enseignement du niveau du brevet élémentaire en utilisant en particulier des manuels destinés à la préparation de cet examen. - qu’il manque de simplicité et de coordination dans la mesure où les connaissances des élèves sont livresques et que chacun des maîtres se limite à sa spécialité. En 1ère année, où le maître est unique, le manque de coordination dans les enseignements se traduit par des « leçons » successives, leçons ressemblant trop à des cours de professeur de collège et différentes chacune de celle qui la précède. - que les maîtres ne se préoccupent pas de savoir que les mots techniques qu’ils emploient éveillent dans l’esprit des élèves des idées bien précises. Suivent alors un certain nombre de recommandations concernant l’enseignement de chacune des matières. Pour ne citer qu’un seul exemple, celui de l’enseignement de l’histoire et de la géographie, les conseils suivants furent donnés:
« L’enseignement de l’histoire et de la géographie doit être simple (pour tout ce qui est histoire de la France et du Monde, des manuels métropolitains de cours élémentaire, ou tout au plus de cours moyens. L’année serait simplement suffisante). Il doit être concret. L’inspecteur recommande vivement la collection de très belles gravures historiques et géographiques du Manuel général... L’enseignement de l’histoire de France s’efforcera de faire comprendre aux élèves que c’est à la suite d’une longue suite d’efforts ayant porté sur des siècles, que la civilisation française est arrivée à son stade actuel; on ne manquera pas d’en conclure que les populations africaines doivent, elles aussi, considérer le travail
pliage, de découpage, de collage de papier demi-cartonné. Il serait indispensable de réaliser un atelier de menuiserie où l’on fabriquerait aussi des objets pratiques et un petit atelier d’ajustage et de forge où l’on pourrait apprendre à souder des objets (seaux,, arrosoirs, etc...)... Enseignement pratique agricole : néant. L’absence de tout terrain cultivable à proximité de l’école rend, pour le moment, cet enseignement impossible, ce qui est tout a fait regrettable puisqu’une partie des élèves se destine à la section « Enseignement » de l’école W. Ponty. Les autres, ceux qui ne sont pas admis au cours, n’ont actuellement d’autres débouchés que l’emploi de moniteurs de l’enseignement, emploi pour lequel une formation rurale pratique est absolument nécessaire... ». Sénégal-Enseignement- Rapport statistique de fin d’année scolaire, 1933-34, p.28, ANS 2G34-143. 1 « Les élèves sont tous contraints à créer et entretenir le jardin d’agrément de la pointe sud. S’ils ne sont pas initiés aux cultures fruitières et maraîchères ils peuvent du moins épierrer, fumer... ».Sénégal-Enseignement - Rapport statistique, Année scolaire 1935-1936, ANS 2G36-121.

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comme leur principal devoir si elles veulent rehausser leur plan social. L’enseignement de l’histoire locale sera dominé par le souci de démontrer à quel point la colonisation française est bienfaisante pour le pays. Il faudra rechercher et faire lire tous les récits qui dépeignent d’une manière suggestive la misère des populations avant l’arrivée des Français, les exactions des anciens rois et des chefs indigènes; on insistera sur la mise en valeur du pays poursuivie avec une inlassable vigueur par l’administration française, on soulignera le rôle éminemment humanitaire des institutions créées depuis l’occupation (dispensaires, écoles, sociétés de prévoyance, coopératives agricoles, formes - écoles, etc...). La conclusion normale sera l’exposé des devoirs que les bienfaits reçus imposent à la population indigène. L’organisation de l’administration actuelle, la justice, le rôle des administrateurs, la répartition de l’impôt, le service militaire, etc. seront étudiés d’un point de vue pratique. Il faut que l’élève sorti de nos écoles sache calculer avec précision le taux de l’impôt qu’il doit payer, et qu’il ne soit pas embarrassé lorsqu’un différend avec un de ses compatriotes l’oblige à faire appel à la justice. Tous ces enseignements doivent être donnés dans un langage simple, familier, ce sont des causeries 1 beaucoup plus que des exposés didactiques... »

En quelque sorte - et cela est valable pour les autres disciplines - les responsables de l’école sont invités à abaisser le niveau de l’enseignement et à lui donner un caractère plus nettement idéologique (pour ce qui concerne en particulier l’histoire et l’instruction civique) et pratique. Plus tard - sans que nous sachions exactement ce qu’il en a été de l’application de ces directives et de la nature des programmes (l’arrêté de 1936 réformant l’école dit à nouveau s’inspirer des programmes annexés à l’arrêté de 1924 (cours supérieur) - il semble que de nouveaux programmes aient été adoptés et que l’école se soit vue « imposer » de suivre les programmes officiels.2 L’EPS fonctionnera ainsi jusqu’au moment où en 1945, l’arrêté du 22 août 1945 est venu proposer - la réforme des EPS aidant - de nouveaux programmes correspondant à ceux de l’enseignement secondaire. C’est ainsi que les programmes de 1ère, 2ème, 3ème et 4ème année furent alignés sur ceux des classes de 6ème, 5ème, 4ème et 3ème du secondaire. Les EPS étaient donc engagées dans la voie qui allait conduire leurs élèves à la préparation du brevet. d - Concours d’entrée à l’école normale C’est après avoir connu un tel régime de la scolarité et parcouru de tels programmes que les élèves se présentaient au concours de l’Ecole normale.

Ecole Blanchot - Instructions relatives aux méthodes d’enseignement (compte rendu du conseil des maîtres du 17/12 32). 2 « Enseignement conforme aux programmes imposés ».- Sénégal-Enseignement - Rapport de rentrée - Année scolaire, 1939-1940, p.17, ANS 2G40-74...- « Les nouveaux programmes qui nous ont été adressés pendant les vacances sont en vigueur en 1ère année. L’enseignement dans les deux autres années est donné conformément à l’esprit de ces programmes » Sénégal - Service de l’enseignement - Rapport de rentrée, Année scolaire 1940-1941, p.10, ANS 2G41-56.

1

32

Celui-ci était préparé et présenté en dernière année de formation générale, c’est-à-dire au bout de la deuxième année, lorsque celle-ci durait 2 ans et de la 3ème année lorsqu’elle était de 3 ans.

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Les conditions dans lesquelles le concours de l’Ecole normale était préparé nous ont été ainsi relatées par d’anciens élèves de l’école :

« Les études à l’EPS s’établissaient sur 3 ans : 1ère année, 2ème année, 3ème année, là on passait l’examen d’entrée à l’école normale. C’était au niveau de la 3ème année, à partir du mois d’avril, il y avait des essais, on faisait 3 à 4 essais pour voir le niveau 1 des élèves et le pourcentage des élèves susceptibles de réussir à l’école normale. ème Donc en 3 année, vous êtes candidat de l’EPS Blanchot et vous êtes candidat au même titre que les autres élèves qui sont dans les autres EPS, Bayai ou Baydi/Peutêtre Ballot... B.L/, je ne sais plus, de Guinée, il y avait l’EPS de Côte d’Ivoire, enfin toutes les colonies avaient leur EPS et après 3 ans, les élèves étaient candidats à l’école normale... toutes les EPS avaient leurs candidats et les épreuves étaient les mêmes à la même époque pour tout le monde. Voyez donc! On se rendait dans les différents pays pour faire subir les épreuves aux mêmes dates. Maintenant, les résultats, après les proclamations des résultats par le J. O.... parce qu’à l’époque, il n’y avait que le J. O. qui donnait ces renseignements, on se retrouvait tous à 2 Sébikotane... » « Eh bien, vous savez ! Il y avait une sélection qui se faisait au niveau de l’école ; l’on prenait les meilleurs élèves qui ensuite étaient destinés à l’école normale William-Ponty. Naturellement la préparation n’avait plus le même rythme que d’ordinaire. Les conditions d’études étaient de plus en plus intenses et tout le monde sortait satisfait. Je me souviens de ma promotion qui avait eu des résultats de fin d’année meilleurs que les autres. Les uns ont préféré rester à l’école Blanchot pour faire les différences sections. C’est ainsi que les uns adoptaient la section postale, les autres la section commerciale ou bien une section administrative. Je me rappelle que lorsqu’on quittait Saint-Louis, la promotion était au nombre de 9 personnes pour 3 William-Ponty ».

L’école Blanchot a été une grosse pourvoyeuse de l’Ecole normale en élèves. Elle y envoyait effectivement, ainsi que nous l’avons vu, de forts contingents. Rappelons le nombre d’élèves qu’elle a eu à y envoyer, c’est-àdire d’élèves qui ont réussi au concours :

L’existence d’essais (ou examens blancs) est attesté par le procès-verbal du conseil des maîtres (en 1935) où il est écrit : « Epreuves d’essai en vue du concours d’entrée à l’école William Ponty (3ème EPS). Ainsi que l’année précédente, il a été organisé des épreuves d’essai réparties comme suit : 1ère série du 29 avril au 4 mai (portant sur le quart du programme), 2ème série du 6 mai au 11 mai (portant sur le 2ème quart du programme annuel), 3ème série du 13 mai au 18 mai (portant sur le 3ème quart du programme), 4ème série (du 20 mai au 25 mai (portant sur le 4ème quart du programme) 5ème série du 27 mai au 1er juin (portant sur le programme général). Les épreuves se passeront dans les mêmes conditions que celles du concours et en suivant le même horaire... Au cours des 3 premiers essais les candidats utiliseront pour les compositions écrites les feuilles ordinaires de format écolier ; dans les 4ème et 5ème séries, ils eurent à leur disposition les feuilles mêmes du concours. Les exercices d’entraînement auxquels les élèves de 3ème année sont ainsi soumis ne leur permettront pas de prendre part aux compositions habituelles ; en conséquence la moyenne générale qui sera attribuée à chacun d’eux à la fin de ce trimestre, et qui doit être inscrite sur leur livret scolaire, sera calculée d’après les notes attribuées à chacune des épreuves de la 4ème (4ème quart du programme annuel) avec le coefficient correspondant. Il viendra s’y ajouter la note de conduite et d’application ».- Ecole Blanchot - Procès-verbal du Conseil des Maîtres du 3 mai 1935, ANS IG-34 2 Interview de Monsieur Doudou Male, Directeur d’école, Dakar. 3 Interview de Monsieur Amadou Silla, Instituteur en retraite, Dakar.

1

34

1931 1932 1933 1934 1935 1936 1937 1938

: : : : : : : :

22 21 21 15 17 14 20 45

admis

sur

29 présentés 46 46 42 39 22 31

(*)

Sources : Rapports statistiques annuels et de rentrée (*) Année où il fut présenté des élèves de toutes les années au concours. Les données pour les années qui ont suivi ne sont pas disponibles.

A la sortie de l’école outre le concours d’entrée à William-Ponty, les élèves, rappelons-le, passaient un examen de sortie et obtenaient (pratiquement tous ceux de la dernière année) le Diplôme de l’Ecole primaire supérieure Blanchot, sur lequel il était mentionné, quand c’était le cas, la section suivie à l’école.1 Pour effectuer leur scolarité et parvenir à de tels résultats, les élèves avaient été encadrés par un personnel d’un type particulier. 4 - Le personnel Les différents textes organisant l’école avaient prévu que le personnel de l’école serait ainsi constitué :

Ainsi par exemple outre les concours qu’ils avaient pu passer sur les 23 élèves de 3ème année tous candidats au diplôme de l’école, en 1943, 21 avaient été admis. En 1944 sur 22 élèves de 3ème année, les 22 avaient obtenu le diplôme de sortie.

1

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1916 L’Inspecteur de l’enseignement (chargé de la direction) Un instituteur du cadre général Un instituteur du cadre indigène Des fonctionnaires ou des ouvriers chargés des cours spéciaux La surveillance des études est assurée par les adjoints.

1922 Deux instituteurs du cadre supérieur (dont l’un est directeur) Un instituteur du cadre secondaire Des fonctionnaires ou des ouvriers chargés des cours professionnels et pratiques La surveillance est assurée par le Directeur ou les adjoints

1927 Un directeur du cadre métropolitain Des instituteurs du cadre supérieur - Instituteurs et économes assurent le service d’ordre et de surveillance des études libres, des récréations, des dortoirs et des réfectoires de concert avec un surveillant d’internat.

1936 Un directeur du cadre métropolitain Des instituteurs du cadre supérieur Econome choisi parmi ces instituteurs

1944 Un directeur (degré complémentaire ou ordinaire) Instituteurs ou institutrices du cadre commun supérieur ou secondaire Instituteurs chargés des fonctions d’économe (chargé de la surveillance du personnel, chargé des cuisines, des réfectoires, buanderies et du nettoyage de l’établissement ainsi que la surveillance des plantons, concierge et lingers ou lingères) Un surveillant général, assisté d’un surveillant (assure le service d’ordre, la surveillance des études, des récréations, des dortoirs, des réfectoires). Ce surveillant général est choisi parmi les instituteurs du cadre commun secondaire. Il assure des heures de cours.1

1

Les surveillants apparurent sur les textes officiels en 1943. (Rectificatif à la décision 1272/E du 16 mai 1936, réorganisant l’école primaire supérieure Blanchot, ANS 0588-49). Il y est précisé que le surveillant est choisi parmi les instituteurs suppléants ou les moniteurs.

Avec la réforme des EPS en 1945, la nature du personnel fut modifiée. Désormais elles ne sont plus dirigées et animées par des instituteurs mais par des professeurs, les instituteurs pouvant intervenir au besoin :
« L’école primaire supérieure est dirigée, en principe, par un professeur d’école normale ou d’école primaire supérieure des cadres de la Métropole, assisté de professeurs adjoints et d’instituteurs et d’institutrices. L’un d’eux est économe de l’établissement. La surveillance est assurée par un instituteur ou une institutrice 1 (pour l’EPS de jeunes filles) du cadre secondaire... »

Tel devait être officiellement la nature du personnel de l’école. Dans les faits, elle fut globalement respectée. En effet, la composition du personnel fut la suivante à travers les années :

1

Arrêté du 22 août 1945.

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Personnel de l’Ecole Blanchot de 1916 à 1946

Années 1

Directeur

Instituteurs(ces) cadre cadre supérieur secondaire Econome

Surveillants Instituteurs du cadre commun Moniteur secondaire

1916 1917 1920 1

1 Inspecteur « «

1

12 (*) 7 (***)

1927

1928 1930 1931 1933 1 1 1 1 1 1 1 1 monitrice

1 Instituteur cadre supérieur (**) 1 1 1 1 1 1 1 1 (****)

9 (3 institutrices) 10 (*) 12 (*) 13 (*)

1 (*****) 1 1 1 1 1 1

1934 1935 1936 1937 1938

1 1 1 1 1

8 10 7 7 6 (2 institutrices)

1939 1940

1 1

6 (3 institutrices) 7 (3 institutrices)

1942

1

8 (1 institutrices)

2

1 (******) 1 1 1 1 1

1944 1945 1946

1 1 1

5 3 8

3 3 2

Source: Rapports statistiques annuels et de rentrée (*) C’est un chiffre global qui est donné. Il comporte peut-être également les chargés de cours spéciaux (**) L’école qui était jusqu’alors dirigée par l’Inspecteur de l’enseignement de la colonie, l’est maintenant par un instituteur du cadre supérieur (Mr Gaconnet). Il sera remplacé en 1933 par Monsieur Capeille qui cédera la place en 1939 à Monsieur Fil. (***) L’école a eu à compter des instituteurs africains du cadre supérieur: Monsieur Sarr Mamadou (sorti d’Aix), en 1927, 1928; en 1930, 1931, 1932, 1933, 1 Monsieur Algor Dioum (également sorti d’Aix). L‘Ecole restera sans instituteur africain du cadre supérieur jusqu’en 1935 avec l’arrivée de Monsieur Abdoulaye Sadji. Après Monsieur Abdoulaye Sadji, il n’y en aura plus jusqu’en 1946 avec la présence de Monsieur Moustapha Sow Baïdy. (****) Les économes dont M.Charles Cros (durant les premières années) seront des instituteurs du cadre supérieur jusqu’en 1932 où le poste sera occupé jusqu’en 1936 par une adjoint principal des services civils pour repasser en suite entre les mains des instituteurs toujours du cadre supérieur. (*****) La surveillance a été assurée par un moniteur et il en sera toujours ainsi, les moniteurs se succédant presque d’année en année. Ils furent appelés « surveillant général » puis « surveillant d’internat » pour être à nouveau appelés « surveillant général » avant que le titre ne revienne aux instituteurs du cadre secondaire, les moniteurs étant simplement des « surveillants ». Se sont ainsi succédés, à partir de 1933 : Messieurs Sowe Fara, Dial Amadou Lamine, N’diaye Mamadou Pathé, Sarr Komakha, Seck Séga, Faye Badara, Kébé Aly, Bâ Babacar, Dial... (******) Les instituteurs du cadre secondaire occupent désormais le poste de surveillant général.

auxiliaire 1 1 instituteur 1 cadre secondaire

1 Il convient cependant de préciser qu’en 1925, (cette année n’étant pas prise en considération sur le tableau faute de données), il y eut à l’école deux autres instituteurs africains du cadre supérieur, anciens d’aix (MM.Amadou Béye et Amadou Moctar Diop) dont la présence est signalée dans un rapport d’inspection de la manière suivante: « M. Amadou Béye, ancien élève d’Aix, qui est chargé de l’autre section de 1ère année, s’acquitte fort bien de sa tâche. Il a malheureusement une classe moins homogène: beaucoup d’élèves devront passer l’an prochain au cours commercial. Ce cours... est confié à M.Amadou Moctar Diop, également ancien, élève d’Aix. Il donne déjà d’excellents résultats... » (Rapport de l’Inspecteur général Aristide Prat à Lieutenant-Gouverneur du Sénégal, Dakar, le 9 janvier 1925). A la rentrée de 1926, l’école outre le Directeur ne comprenait que des instituteurs africains. « Mr Bernadou n’a pour collaborateurs que des maîtres indigènes... MM. Amadou Béye et Sarr Amadou sont chargés des deux sections de 1ère année comprenant chacune 27 élèves ; ce ne sont pas de mauvais maîtres mais ils manquent d’expérience et ne savent pas entraîner une classe au travail... Le cours commercial est confié à M. Diop Bassirou en l’absence du maître titulaire... ». Rapport de l’Inspecteur général de l’enseignement au Gouverneur du Sénégal, Dakar, le 1er décembre 1925. En 1927 ne restait plus à l’école qu’un seul instituteur africain du cadre supérieur M. Mamadou Sarr. Rapport à Gouverneur du Sénégal sur les écoles de Saint-louis, par l’Inspecteur général (Aristide Frat, Dakar, 31 mars 1927.

Le tableau laisse apparaître un certain nombre de choses. D’abord que l’école-mise à part la période du début où elle a été dirigée par l’Inspecteur primaire, chef du service de l’enseignement de la colonie - l’a toujours été par un instituteur des cadres français (cadre général, cadre supérieur, degré complémentaire). Pour ce qui concerne les enseignants également, mis à part les brefs passages de quelques africains, les enseignements on toujours été assurés par les enseignants européens (instituteurs ou institutrices) du cadre supérieur. Il en a été de même pour l’économat qui - mis à part la période où il le fut par un administrateur - a toujours été tenu par des instituteurs du cadre supérieur européen et à un moment donné par une monitrice auxiliaire européenne. Ce n’est qu’à la fin de la seconde guerre mondiale qu’on verra s’amorcer une africanisation qui fera apparaître à côté des moniteurs africains - qui furent en permanence les surveillants, - des instituteurs africains tant du cadre supérieur que du cadre secondaire, certains de ce dernier cadre (disparu de l’école depuis 1917 c’est à dire un an après son ouverture) assurant même, outre la surveillance générale, l’économat de l’école, sur lequel reposait essentiellement la vie de l’école. Ce personnel était utilisé d’une certaine manière. Pendant une certaine période la 1ère année fonctionna comme un cours supérieur avec un seul maître pour toutes les disciplines.1 «...Il y avait des enseignants africains. Il y avait M. Bèye qui est mort il y a quelques jours. C’était notre professeur. En ce moment, il n’y avait pas de spécialisation, c’était un instituteur seul qui faisait tout... » Les autres années, par contre, connaissaient une spécialisation des professeurs dont certains enseignaient la même matière dans plus plusieurs années à la fois. Ainsi, pour ne donner qu’un exemple : En 1934
« Enseignement général-organisation 1ère année = 1 classe - Un instituteur pour tout l’enseignement, sauf pour celui du dessin et du chant 2ème année = 2 classes A/B -1 instituteur chargé de l’enseignement du français 3ème année = 2 classes A/B - 1 instituteur chargé de l’enseignement du français
1

Ce système fut ainsi annoncé en 1929 : « Il est légitime de prévoir que l’innovation du Cours supérieur confié à un maître unique donnera de bons résultats en ce qu’il constitue une transition entre l’enseignement de l’Ecole régionale et celui que peuvent donner des maîtres spécialisés. Cette manière de cours préparatoire existe d’ailleurs en France pour les élèves candidats à la 1ère année des EPS. Les deux années suivantes se partagent le programme des cours complémentaires tel qu’il est imposé dans son ensemble par l’arrêté ministériel du 18 août 1920. Ce programme est simplifié et retouché dans la mesure où l’adaptation est nécessaire aux besoins locaux et au respect des textes organiques de l’enseignement en AOF. » - (Année 1929 - Procès-verbal de la séance du Conseil de perfectionnement de l’Ecole Blanchot et des fils de chefs, ANS IG 47). Il sera mis en oeuvre l’année suivante : « Les élèves admis à l’école son répartis dans deux classes de 30 à 35 élèves chacune confiée à des maîtres uniques chargés de toutes les disciplines. C’est toutes proportions gardées, le cours supérieur des écoles métropolitaines... » (Gouverneur du Sénégal à Gouverneur général de l’AOF, Saint-Louis le 17 avril 1930).- Il sera poursuivi pendant plusieurs années encore.

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Cours normal = 1 classe - 1 instituteur chargé de l’enseignement du français Les autres matières ont été ainsi réparties : Mathématiques en 2è et 3è année ) 1 instituteur Education physique à toute l’école ) Sciences en 2ème, 3ème année et cours normal ) 1 instituteur Mathématiques au cours normal ) Histoire et Géographie en 2è et 3è année ) Morale ) Dessin et Ecriture au cours normal ) 1 instituteur Musique à toute l’école ) au total 7 instituteurs à l’Ecole Blanchot »

Par la suite, il semble qu’on soit revenu sur le maître unique en 1ère année au profit de la spécialisation. Ainsi en 1936 :
1ère année = 1 classe : Un instituteur pour le français, l’histoire, la géographie et les sciences 2ème année = 1 classe : Un instituteur pour le français, l’histoire, la géographie ; enseigne aussi la musique aux 3 années ; 3ème année = 1 classe : I instituteur pour le français, chargé aussi du dessin et de la morale en 1ère année Les autres disciplines sont ainsi réparties : Mathématiques et travail manuel en 1ère année - Economat - Histoire et géographie : en 3ème année - Ecriture et dessin en 3ème année : - Sciences en 2è année et 3è année

) ) ) ) )

1 instituteur

1 instituteur 1 instituteur

Tels furent les principes de la répartition des maîtres et leur répartition effective. Le même instituteur a eu dans un premier temps en charge toutes les matières en 1ère année et les autres la même matière ou plusieurs en plusieurs années.1 Puis dans un second temps tous les maîtres furent spécialisés et intervinrent dans différentes années, y compris l’économe qui, par ailleurs eut en charge la vie matérielle se l’école. 5 - La vie à l’école Les élèves menaient à l’école une vie constituant une sorte d’anticipation à celle qu’ils mèneront à l’école normale ou d’une manière générale à toutes les grandes écoles de la colonie.

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La liste nominative qui n’a été donnée que pour l’année 1930 l’aurait fait clairement apparaître.

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a - Conditions matérielles Lorsque l’école fut ouverte, le régime qui y avait cours était l’externat surveillé, certains élèves étant boursiers.1 Les élèves vivaient alors comme l’on disait « chez l’habitant » et venaient prendre leurs cours à l’école. Le Président Mamadou Dia a eu à nous relater ainsi ce que fut sa vie à Saint-Louis à ce moment-là, vie pleine de ces difficultés qu’ont dû sans doute connaître beaucoup d’élèves de l’école qui furent externes :
« Ma vie à Saint-Louis, à L’Ecole Blanchot, fut toute d’épreuves. Je ne connaissais personne à Saint-Louis (je n’étais d’ailleurs pas le seul dans cette situation). Je découvris bien plus tard que j’y avais des parents. La soeur d’Amadou Sène, commerçant à Khombole, résidait, m’avait-on dit - sans autre précision - à SaintLouis. Amadou Sène était ami de mon père, j’ai cherché et trouvé sa soeur Oulèye Sèye. C’était une femme pauvre et accueillante. Elle avait consenti à partager son unique chambre avec sa fille, Ousmane Socé et moi. Son dénuement ne lui permettait pas de nous assurer le couvert. Il nous arrivait de passer trois ou quatre jours sans repas, si maigre fût-il. Nous avions avec nous, dans un sac, notre provision de couscous, de « m’bouraké », que nous partagions, chaque matin, avec notre tutrice et sa fille. Quand nous rentrions, entre midi et quatorze heures, il nous fallait trouver un morceau de pain dans une boutique et un peu de pistaches. De même le soir. Pour étudier, après le crépuscule, si nous avions de quoi acheter des bougies, c’était une chance. Sinon, nous allions dans la rue sous les lampadaires, apprendre nos leçons. Nous avions, chacun, un seul « sabador » que nous portions pendant toute la semaine. Le jeudi ou le dimanche, nous allions le laver au fleuve, le laisser sécher avant de le remettre. Parmi mes souvenirs de cette époque, j’ai retenu des scènes pittoresques. A côté de l’école Blanchot - aujourd’hui, Inspection de l’enseignement élémentaire, je crois se tenait une petite boutique, du genre maure, gérée par un originaire de Gambie. La femme qui nous vendait des pistaches, nous l’appelions « thiaffeuse » (du nom wolof « thiaf » = pistache). Ce gambien et cette « thiaffeuse » étaient nos fournisseurs. Nous signions des bons pour avoir du pain et notre ration de pistaches. A la fin du mois, sitôt la bourse perçue, nous devions régler nos dettes. Mais tout le monde n’était pas bon payeur. Mon ami -Pécaïré- feu Adama Cissé était très mauvais payeur. Toutes les fins de mois il avait des démêlés avec le boutiquier et avec cette brave « thiaffeuse ». Celle-ci avait parmi nous ses clients, son trésorier : un de nos camarades... C’est lui qui tenait les livres de comptes de la vieille. Il était chargé d’encaisser, en son nom, ses créances. C’est là que j’ai connu Abdoulaye Sadji. Nous étions de la même promotion. Fara Sow également... Ousmane Socé, lui, était un ou deux ans avant nous. Mais nous avons passé ensemble au moins une année à Saint-Louis, dans les mêmes 2 conditions d’existence... »

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« Le régime de l’école est l’externat surveillé. Les élèves recrutés en dehors de Saint-Louis recevront une bourse dont le taux sera fixé au début de chaque année scolaire par décision du Lieutenant-Gouverneur. Les bourses seront payées mensuellement par neuvième échu sur le vu d’un certificat de présence délivré par le directeur de l’école ».- Arrêté du 8 septembre 1916 organisant une école primaire supérieure et professionnelle du Sénégal - J. O. du Sénégal, 1916, p.599. 2 Mamadou Dia, Mémoires d’un militant du Tiers-Monde, Paris, Publisud, 1985, p.18-19.

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L’internat fut institué en 1927 et selon la formule consacrée, les élèves furent « logés, nourris et blanchis ». Ils furent également habillés. Concernant la nourriture, la ration était officiellement constituée de :
pain ou biscuit - riz - maïs - manioc - farine de manioc - patates ou igname pommes de terre - haricots secs niébé - pâtes - viande - poisson frais - poisson sec ou fumé Assaisonnement : huile, sel, tomates, oignon, ail, piment en quantité suffisante Boisson : café, thé ou quinquéliba, sucre...

Ces différents éléments entraient dans la composition des menus qui semble-t-il ont été copieux et variés sauf pendant la crise économique des années 1930 et pendant la guerre 1939-1945 où des restrictions lui furent apportées.1 Il en fut de même pour l’habillement2 car en temps ordinaire les élèves étaient également habillés et recevaient, d’une manière générale, un trousseau qui était ainsi composé : 1916
Vêtements et objet de toilette par an : 2 costumes kaki, 1 vareuse, 1 béret d’intérieur, 1 casquette de sortie, 2 paires de brodequins de repos, 3 chemises, 3 tricots de coton, 3 serviettes de toile, 3 mouchoirs, 1 paire de bretelles, 1 brosse à habits, 1 brosse à chaussures

1936
Il fut ajouté à ce qui précède : 2 paires de chaussures de sortie, 2 tenues d’intérieur, 2 paires de sandales, 1 ceinture (à la place des bretelles), 1 culotte de sport, des bas et chaussures de football.

1944
Les élèves reçurent en plus : 2 cravates, 2 caleçons courts, du cirage Parmi les éléments du trousseau figurait aussi du matériel de couchage et de réfectoires :

1916
Matériel de couchage : 1 lit en fer, 1 matelas, 1 traversin, 2 draps, 1 isoloir, 2 couvertures Matériel de réfectoire : 1 assiette en fer, 1 couvert (cuillère, fourchette, couteau, gobelet), par 8 élèves : 1 louche, 2 cuvettes ou plats, un broc

1936
Matériel de couchage en plus : un pagne Matériel de réfectoire en plus : un bol Le matériel de couchage n’est plus mentionné tandis que le matériel de réfectoire reste sans changement.
« On a vécu des moments très difficiles parce que c’était l’époque de la crise mondiale. On ne mangeait pas à sa faim... Je me souviens, on avait son kilo de pain et sa ration de pommes de terre pour le repas, du riz et du pain mais on ne rechignait pas... A part cela, c’était très agréable ».Interview de Monsieur Insa Coulibaly, Instituteur en retraite.- Saint-Louis. 2 «... Quand nous étions à Blanchot, ça avait coïncidé avec la fin de la guerre, la crise alimentaire, la crise vestimentaire ; on avait des vêtements en bandes de coton. Nos tenues de sortie par exemple c’était des bandes de coton indigènes. On avait également des chaussures fabriquées par les cordonniers de Saint-Louis. Vraiment ce n’était pas bon. La nourriture également n’était pas bonne puisqu’à l’époque c’était général à tout le pays et enfin à toute l’Union française... »...Interview de Monsieur Malick Fall, Instituteur, Dakar.
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Telles étaient les conditions matérielles des élèves. Pendant les vacances ils « cessaient d’être entretenus ». Ils recevaient cependant une indemnité journalière pour la durée de leur voyage quand ils se rendent dans leur famille et au retour. Cette indemnité était également fournie quand après leur admission ils gagnaient l’école pour la première fois et quand ils en sortaient après avoir terminé leurs études ou après avoir fait l’objet d’un licenciement. Ils voyageaient avec une réquisition sur les voies ferrées, les bateaux fluviaux, les paquebots, le cargo-boats. Ils le faisaient « lorsqu’il n’existait pas de 3ème classe, dans les catégories immédiatement inférieures s’il y avait des classes, ou immédiatement supérieures s’il n’y avait ni 3è ni 4è classe » avec un poids de bagages de 26 kilos (50 à la sortie) le droit à un porteur leur étant également accordé. A partir de 1936, à titre exceptionnel, les élèves habitant Saint-Louis furent autorisés, s’ils le désiraient, à être « externes libres » mais à certaines conditions :
« A titre exceptionnel, les élèves dont la famille habite Saint-Louis peuvent être admis comme externes libres. Une demande doit être adressée à cette fin, sur papier timbré, au Chef de la colonie par le père ou le tuteur de l’élève intéressé. Cette demande doit mentionner de la part du père ou tuteur l’engagement exprès de mettre à la disposition de l’élève externe un local convenablement aménagé où celui-ci pourra travailler sans être dérangé pendant les heures d’études, de faire respecter l’emploi du temps établi et de consentir aux visites de contrôle du chef du service de l’enseignement primaire, du Directeur et de l’économe de l’école Blanchot. Les élèves externes sont soumis aux mêmes disciplines que leurs camarades internes, dont ils portent l’uniforme. Ceux d’entre eux qui se rendraient coupables d’infractions graves au règlement de l’école ou dont la conduite en ville ne serait pas exemplaire, seraient immédiatement, par décision du LieutenantGouverneur, prise sur proposition du Chef de Service de l’enseignement primaire, soumis au régime de l’internat ou licenciés ».

Ainsi même les élèves externes - qui ne furent d’ailleurs pas très nombreux - furent soumis à la discipline rigoureuse de l’école, cette discipline si caractéristique de la vie de l’école Blanchot. b - Discipline Tous les anciens élèves de l’Ecole s’accordent pour dire que la discipline fut rigoureuse à l’école Blanchot et le fut davantage qu’à l’Ecole William-Ponty, particulièrement durant la longue période où l’école fut dirigée par un Directeur (Mr Capeille) qui fut très porté sur cette dimension du fonctionnement de l’école.
« L’école Blanchot, ça a été très difficile, parce que c’était la première fois qu’on commençait l’internat. Ils étaient très sévères, sur l’habillement et tout ça. En 1 classe, c’était trop dur pour nous, on essayait de travailler... ».

Les difficultés rencontrées par les nouveaux venus - non habitués à la vie d’internat - ont été constantes. Elles avaient été ainsi évoquées en 1927 par le Conseil des Maîtres: « les élèves sont encore inhabitués au régime de
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Interview de Monsieur Seck Babakar, Instituteur Inspecteur de l’enseignement à Saint-Louis (promotion nouveau régime 1947 à 1951.

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l’internat. Seuls les Fils de Chefs ont déjà été soumis à une règle, mais on ne peut les citer en exemple à leurs camarades de l’Ecole Blanchot... D’autre part la sévérité du règlement, nécessitée par l’adaptation insuffisante des locaux pour un internat surprend les élèves... »1 La vie à l’école fut ainsi rythmée2 en 1930 :
5 heures 45 : réveil 5 heures 45 à 6 heures : toilettes ; lit plié 6 heures à 7 heures : étude 7 heures à 7 heures 30 : service de nettoyage et entretien 7 heures 30 à 8 heures : petit déjeuner, récréation 8 heures à 10 heures : deux classes d’une heure 10 heures 15 à 11 heures 15 : récréation 11 heures 15 à 13 heures : récréation – déjeuner - repas 13 heures à 14 heures 25 : étude 14 heures 25 à 14 heures 30 : récréation 14 heures 30 à 16 heures 30 : deux classes d’une heure 16 heures 30 à 17 heures : goûter - récréation 17 heures à 19 heures : étude 19 heures à 19 heures 30 : dîner 19 heures 30 à 20 heures 30 : récréation 3 20 heures 30 : coucher

La vie ici - comme dans tous les internats - était donc organisée et prise dans des dispositions temporelles rigoureuses. La surveillance était assurée au début par tous les maîtres puis par un surveillant d’internat et/ou un surveillant général. Cependant ici également les élèves participaient à leur propre discipline selon le principe de l’autodiscipline qui avait cours dans toutes les grandes écoles de la Fédération et des colonies. Ils se surveillaient également eux-mêmes ou plus exactement certains élèves plus avancés (3ème année cours normal durant les années où il a existé) surveillaient les autres en même temps que tous participaient à des entreprises communes destinées à l’amélioration du cadre de vie (nettoyage, etc...) :
« La discipline a été très bonne cette année. Un seul cas d’indiscipline grave, à l’égard du surveillant général, s’est produit. L’élève a été exclu. Organisation : chaque élève du cours normal est responsable de la bonne marche d’un service précis, des sous-chefs de groupes l’assistent dans chaque promotion ;
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Conseil des Maîtres du 3 décembre 1927 - Compte rendu - Copie, ANS IG47. Il est dommage que nous n’avions pas disposé du règlement intérieur de l’école (ce type de document étant très significatif et susceptible d’une exploitation très payante) parce qu’il aurait été révélateur de la discipline qualifiée par les anciens élèves de « militaire » qui a régné à l’école. Il est possible que celui de l’EPS Maurice Delafosse de Dakar s’en soit inspiré. Même l’administration en a reconnu à plusieurs reprises la sévérité, comme par exemple, comme nous venons de le voir, en 1927 : « La sévérité du règlement », est « nécessitée par l’adaptation insuffisante des locaux pour un internat, surprend des élèves ». - Compte rendu du Conseil des Maîtres du 3 décembre 1927, ANS IG 47. 3 Gouverneur du Sénégal à Gouverneur Général de l’AOF - Saint-Louis le 17 avril 1930.

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un roulement mensuel est établi. Le principe de la discipline librement consentie est ainsi préconisé et appliqué avec efficacité. Le surveillant général indigène est, à tout moment en dehors des heures de classe, en contact direct avec les élèves. Un instituteur européen prend le service tous les jours, suivant un tableau arrêté au début de l’année en Conseil des Maîtres... » « Chaque élève de 3ème année est responsable de la bonne marche d’un service précis (étude, cours, nettoyage, jardin, réfectoire, etc.) des sous-chefs de groupes l’assistent dans chaque promotion ; un roulement annuel est établi. C’est toujours le principe de la discipline librement consentie. Le surveillant général indigène est, à tout moment, en dehors des heures de classe, en contact direct avec les élèves. Le lever, l’ensemble des études et le coucher sont surveillés par un instituteur européen qui prend le service suivant un tableau arrêté au début de l’année en conseil des maîtres ».

Concernant la discipline en elle-même, les élèves devaient avoir une bonne conduite à l’intérieur comme à l’extérieur de l’école et surtout ils devaient veiller à leur mise afin qu’elle fût correcte à tous points de vue :
« Tenue des élèves de l’Ecole Blanchot : la tenue de ces élèves a été étroitement surveillée au cours de cette année scolaire : vêtements propres et correctement boutonnés, chaussures cirées, casquette posée convenablement sur la tête, autant de points de détail constatés avant chaque sortie. Il est recommandé aux élèves de saluer tous leurs maîtres et les personnages de marque qu’ils reconnaissent en ville. Plusieurs élèves dont la tenue laissait à désirer ou qui oubliaient de saluer ont été renvoyés à l’Ecole séance tenante, par les maîtres les ayant remarqués en ville les jours de sortie et punis par moi à leur arrivée à l’Ecole. Malgré ces précautions, la correction et la tenue des élèves ne sont pas encore parfaites. L’observation a été renouvelée à l’occasion de l’annotation de Monsieur le Gouverneur. A cet égard, l’éducation des élèves pourrait être méthodiquement entreprise et serait probablement plus efficace si des vêtements d’intérieur étaient prévus. L’uniformité de ces vêtements contribuerait à créer l’esprit de corps dans l’école même et la tenue des élèves pourrait être quotidiennement vérifiée... Dans ces conditions, l’éducation au sujet du port du costume et de la tenue en général est très incomplète. Pour l’école Blanchot, 2 tenues d’intérieur seraient indispensables pour 1 pouvoir donner aux élèves la notion et le goût de la correction... »

Plusieurs des anciens élèves de l’école, interviewés, ont eu à témoigner de ce qu’était la discipline et évoqué quelques uns de ses aspects :
« L’année où je préparais l’Ecole normale William-Ponty, je me souviens encore de notre directeur d’école qui s’appelait Jules Gaconnet ; il était rigoureux sur la discipline, lui-même se substituait au surveillant général. A 7 heures, on était au réfectoire pour le petit déjeuner et dès que la cloche sonnait, il se mettait dans la cour pour surveiller si les élèves étaient en rang et aucun professeur n’osait arriver 2 en retard ; c’était une véritable compétition entre les élèves et les professeurs ». « A Blanchot c’était l’internat. Discipline de fer à l’époque, je regrette qu’il n’en soit plus ainsi dans les écoles. Ma vie à l’internat m’a marqué. Les habitudes que j’avais prises là-bas, je les ai conservées jusqu’ici et j’ai essayé de les inculquer à mes enfants mais je n’y arrive pas. Les facteurs ne sont plus les mêmes, la vie a évolué et chacun vit son siècle, mais quand même, il y a certains principes cardinaux, éternellement vrais... J’ai toujours vécu à l’internat moi, je ne
Directeur de l’Ecole des Fils de Chefs à Chef du 2ème Bureau, Saint-Louis le 1er mars 1934, ANS IG-34.- Il convient de préciser qu’il y avait une différence de tenue (dont il sera question plus loin) entre les élèves de Blanchot à proprement parler et les élèves fils de chefs. 2 Interview de Monsieur Ibrahima Diouf, Instituteur en retraite, à Kaolack.
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connaissais pas la négligence. Ma vie à l’EPS ? On avait un directeur qui s’appelait M. Capeille, il était tellement sévère ! Il a laissé d’ailleurs un grand nom dans la pédagogie de la musique parce que si vous prenez n’est-ce pas le livre de « Mamadou et Bineta », le livre jaune (comme on disait), vous trouverez aux dernières pages des partitions musicales de Georges Capeille. C’est lui qui fut notre directeur et premier professeur de musique. Sur le statut de la discipline, il était extrêmement sévère. Je me rappelle qu’à Blanchot, un bouton de chemise ou une boutonnière, s’il manquait une eh bien, cela équivalait à une heure de colle. C’est ainsi, ou bien alors quand les boutons n’étaient pas à leur place, eh bien ! ça équivalait à un dimanche entier. Vous pouviez même rester un moment sans mettre les nez dehors comme on disait. On ne pouvait pas tolérer le manque de tenue, le fait d’être mal habillé, de se laisser aller, de tête mal peignée, de cravate non mise, ah non ! C’est pourquoi sur le plan du comportement, sur le plan vestimentaire, jusqu’à la manière de se mettre à table, on était surveillé. Tous les déplacements se faisaient en ordre, aussi bien pour aller au réfectoire manger, que pour monter au dortoir et dormir. Tout se faisait au millimètre, en ordre et dans le silence. Evidemment vous direz que c’était comme une vie militaire mais nous la vivions 1 quand même. Voilà ce que j’ai retenu de notre passage à Blanchot... ». « A l’école Blanchot... ça a été difficile parce que c’était la première fois qu’on 2 commençait l’internat. Ils étaient très sévères, l’habillement, tout ça... » « La vie à l’EPS, ce qu’il y avait surtout de remarquable et de contraignant pour les bleus, comme on disait, ceux qui venaient d’entrer, c’était la sévérité de la discipline. Il y avait une discipline stricte, extrêmement sévère et qui prévoyait tous les cas et pour ne donner qu’un seul exemple, même les promenades à l’intérieur de la cour, je ne sais pas si vous avez vu l’ancienne l’école Blanchot, il n’y avait pas beaucoup d’espace dans la cour, c’était limité. Il y avait vers la sortie, deux palmiers et le règlement disait que la limite des élèves s’arrête à la hauteur des deux palmiers. Il ne reste plus grand chose de la cour. Il y avait également le ton de la voix, le volume de la voix et tout cela était prévu et réglementé. Et si vous avez vu cet établissement, une fois qu’on était à l’intérieur on ne voyait plus le ciel ; c’était un ancien hôpital. C’était la sévérité donc de la discipline. Les heures d’entrée et de sortie, moi je me souviens bien, j’ai été privé de sortie, parce que la sortie précédente, en rentrant j’avais oublié de boutonner entièrement ma vareuse, il n’y avait qu’un bouton. Quelques années, un ou deux ans après mon séjour à l’école normale, il m’a été donné de retourner à l’école Blanchot, en visite évidemment. La discipline s’était un peu relâchée, parce que la sévérité de la discipline à Blanchot tenait beaucoup à la personnalité du Directeur d’alors qui était M. Georges Capeille qui était très sévère mais qui était musicien quand même mais la musique n’avait pas tellement adouci ses moeurs. Le personnage le plus important de l’école, je crois que c’était le surveillant général... Je me souviens encore surtout - quand je pense aux mouvements de grève actuels qui jalonnent les établissements - que de notre temps, il n’y a pas eu de grèves, nous avons eu tout simplement une manifestation de mauvaise humeur mais qui était plutôt sympathique, parce qu’en compétition sportive Blanchot était opposé au Lycée, ce qu’on appelait le Challenge Pierre Loti qui comportait toutes les disciplines sportives. Pendant une semaine on nous a gâté du point de vue de la discipline et du point de vue du régime alimentaire. Il y avait eu en quelque sorte un contrat moral entre les élèves et le Directeur, au terme duquel l’enjeu était d’emporter la coupe. Nous sommes arrivés, à la compétition et nous avons été magistralement battus par le lycée. Le soir, quand on est rentré on a fait la grève de la faim, arrivés au réfectoire, les élèves ont boudé leurs plats malgré l’intervention du surveillant général qui est allé appeler le directeur qui, monté sur une grande table, nous a fait un grand discours
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Interview de Monsieur Nadiour N’Diaye, Directeur d’école à Dakar. Interview de Monsieur Bakary Seck, Instituteur en retraite, Saint-Louis.

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pour nous réconforter, etc... Ça s’est terminé par des applaudissements. Ca a été le 1 dernier mouvement qu’il y a eu là-bas et c’était un mouvement de sympathie... » « On était internes, il n’y avait pas de surveillant général. Il y avait un nommé Mr 2 Dial, moniteur à l’époque, dans la chambre aussi, il y avait des chefs de dortoir... » « Notre vie à Blanchot a été une vie très agréable à ce que je sache... Nous avions un maître Monsieur Algor Dioum que je salue avec beaucoup de respect... Alors on travaillait ferme, dur comme roc, nos maîtres étaient très consciencieux ; on était surveillé et on avait des devoirs constamment en classe. Pour vous parler d’une journée scolaire, on se réveillait le matin de bonne heure, après la toilette, on allait à l’étude jusqu’à 7h30, on allait déjeuner et à 8 heures on rentrait en classe. On travaillait en classe jusqu’à midi. C’était l’heure maintenant de la sieste, les études reprenaient et on travaillait en classe sous la direction du maître. Dès après la sortie, le dîner, les études et ensuite, on rentrait dans le régime de l’internat. C’était très agréable, mais on vivait des moments très difficiles parce que c’était à l’époque de la crise mondiale. On ne mangeait pas à sa faim... Dans les études on était surveillé par les élèves du Cours normal. Je m’explique : à l’époque où nous faisions notre école primaire supérieure, la première année d’Ecole normale était créée à l’EPS même ; ce sont des élèves de 1ère année d’Ecole normale qui étaient moniteurs dans leurs colonies d’origine et là je parle d’anciens camarades, qui assuraient la surveillance des élèves tout en continuant les études à l’EPS... » « Alors nous avions des surveillants qui nous surveillaient pendant les études, qui étaient nos chefs de dortoirs, qui vivaient avec nous, ce sont ces surveillants là évidemment qui assurent la discipline à l’école et en classe même. Ce sont ces mêmes surveillants qui nous surveillaient pendant les heures d’études. Voilà donc en somme la journée à Blanchot. Alors, si on avait une mauvaise note, on ne sortait pas le jeudi ni le dimanche. Il y avait deux sortes de sorties : les petites sorties de dimanche ordinaire et le premier dimanche de chaque mois. Bien entendu quand on avait colle, il y avait des heures de colle, ça nous empêchait de sortir, on ne sortait pas. On était bloqué à l’internat pendant que tous les camarades sont en ville. Alors, c’était malheureux, si bien que ça incitait les gens à ne pas avoir d’heure de colle. La moindre heure de colle, c’était la privation de sortie. Voilà en somme la vie que 3 nous menions à l’internat... » « On se levait à 6 heures du matin et après avoir fait la toilette, on allait à l’étude. Jusqu’à 7h, 7h30, on partait prendre le petit déjeuner. Les classes commençaient à 8h. De 8h à 11h et l’après-midi de 2h à 7h. Il n’y avait pas de sieste et après le repas de midi on restait causer dans la cour. Après, on rentrait en classe. Nous avions, comme je l’ai dit des maîtres de Math, d’histoire... Chacun venait faire son 4 cours. Il y avait beaucoup de travail par semaine »

Telles furent quelques unes des caractéristiques de la vie à l’école, au point de vue de la discipline et de l’organisation du temps. Les actes d’indiscipline restèrent longtemps individuels, ils ne commencèrent à revêtir un caractère collectif que pendant la guerre. Ainsi par exemple, en 1943 :
« Des incidents se sont produits en mai dernier. Ils ont amené la fermeture anticipée 5 et le renvoi pour indiscipline de 24 élèves »
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Interview de Monsieur Arona Sy, ancien instituteur, Ministre de l’Education nationale. Interview de Monsieur Amadou Silla, instituteur en retraite, Dakar. 3 Interview de Monsieur Insa Coulibaly, Instituteur en retraite, Saint-Louis. 4 Interview de Monsieur Amadou Bâ Diop, Instituteur en retraite, Dakar. 5 Sénégal - Enseignement - Rapport statistique, Année scolaire 1942-43, p.1, ANS 2G43-119.
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Ils se poursuivirent avec plus ou moins de gravité, les conditions de la contestation totale n’étant pas encore réunies et les élèves faisant encore un certain nombre de complexes :
« A Blanchot on a surtout connu des problèmes alimentaires. C’était pendant la guerre. Je me rappelle qu’un jour on nous a donné du poisson, on ne sait même pas ce que c’était. Il y en a qui disaient que c’était du requin. En tout cas ce soir là toute l’école, tout le monde a eu des diarrhées à l’aube. Alors évidemment on a boudé un peu le lendemain, on n’a pas voulu le repas au réfectoire. Ce sont des problèmes de ce genre qu’on a connus à Blanchot. Encore qu’à Blanchot, la discipline était vraiment rigoureuse mais comme c’était l’époque de la guerre et puis comme on venait pour la plupart du temps de la brousse, on n’était pas émancipés. Enfin pas comme les enfants de maintenant. Bon ! je prends mon exemple, je venais de Matam. Matam à l’époque c’était un tout petit village ; il n’y avait pas d’électricité, il n’y avait pas d’eau, il n’y avait rien. Il y avait tout juste, je crois 2 Européens dans toute la ville : l’administrateur et son adjoint et le Directeur de la S.P. à l’époque comme on l’appelait d’ailleurs, c’était pas un Européen authentique. C’était un gars de Saint-Louis. Un Européen, alors vous voyez, ça nous faisait quelque chose et quand on se retrouvait à Blanchot vraiment on s’est bien conduit spontanément... On avait peur quoi, on avait peur du Blanc en général, si bien que là-bas on subissait ; parce que je me rappelle le Directeur de l’école Mestraud était un peu dur mais il était toléré parce qu’il est resté longtemps au Sénégal, il a connu pas mal de parents d’élèves... Si bien que c’était presque un père, alors on acceptait tout ce qu’il disait. Enfin... il ne nous injuriait pas, parce que ce n’était pas des injures insupportables mais quand même, il disait parfois des choses vraiment grossières que les enfants d’aujourd’hui n’accepteraient jamais. Oui, il n’hésitait pas à traiter les gens de « sagouin », c’était d’ailleurs son expression préférée « espèce de sagouin ». Si vous dites ça aujourd’hui à un collégien hein ! vous risquez de recevoir son poing quelque part. Mais là-bas on supportait parce que 1 c’était un bon père quoi ! Alors »

Ce n’est que par la suite - des mouvements revendicatifs et collectifs à caractère politique s’étant produits dans toutes les grandes écoles des colonies et de la Fédération, l’époque étant à la mise en cause de la colonisation par l’utilisation de toutes sortes de prétextes - que l’école connaîtra une agitation permanente ainsi évoquée par l’un des anciens élèves :
« A l’école Blanchot, on était déjà révolté, au point que moi, personnellement, j’étais tout petit, j’étais l’un des plus petits mais j’étais l’un des plus engagés dans les mouvements de contestation comme les grèves, les grèves qui prenaient prétexte de la mauvaise alimentation mais qui au fond traduisaient des révoltes 2 contre le système colonial... »

c - Rapports entre les élèves Les rapports entre les élèves - qui étaient tous du même pays - ne présentaient rien de particulier sauf que - l’école accueillant des élèves de diverses formations - il y eut quelques difficultés entre élèves ayant des statuts différents en particulier entre les fils de chefs et les autres. L’école Blanchot, ainsi que nous l’avons vu a abrité à partir d’un certain moment
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Interview de Monsieur Malick Fall, ancien instituteur. Interview de Monsieur Bouna Dieng, Instituteur en retraite, Dakar.

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