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La formation d'une élite ouvrière

De
321 pages
La tradition est longue où, pour apprendre le métier, l'apprenti faisait patiemment compagnonnage avec le maître de l'oeuvre, pour ensuite cheminer le Tour de France du savoir-faire. Lorsque l'industrie a besoin de spécialistes en grand nombre, elle organise l'apprentissage aux métiers pour des bataillons d'ouvriers. C'est sans doute pendant la période dite de Vichy que l'apprentissage trouve sa pleine réalisation. L'ouvrage parcourt avec minutie l'histoire d'une transformation sociale qui a pour enjeu la formation professionnelle.
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LAFORMATION

D'UNE ÉLITE OUVRIÈRE

Histoire et mémoire de la formation Collection dirigée par Jacky Beillerot (1939-2004) et Michel Gault
L'éducation des adultes, au sens où nous l'entendons aujourd 'hui, s'est développée à partir de la Révolution de 1789 avec pour premier objectif de pallier l'absence ou les insuffisances de la formation initiale. Elle a connu d'importants changements avec la formation professionnelle des adultes, le développement de l'enseignement technique, la montée de l'éducation populaire... jusqu'à devenir véritablement un fait social à partir de la loi fondatrice de 1791 qui en assure le développement. Au sens large du terme, elle est théorisée dès l'Antiquité et apparaît plus actuelle que jamais avec des notions comme celle de l'école de la deuxième chance, de l'éducation permanente et de la formation tout au long de la vie, ou encore de la formation de soi. La collection Histoire et mémoire de la formation constitue un instrument de référence, d'information et de réflexion, pour les formateurs et les chercheurs concernés par ce domaine d'activités et de pratiques.

Déjà paru
Jean MAISONNEUVE, Psychosociologie et formation, 30 ans de formation relationnelle en groupe, 2004. Annie TSCHIRHART, Quand l'Etat discipline l'Ecole. Une histoire des formes disciplinaires entre rupture et filiation, 2004. Emmanuel de LESCURE (coordonné par.), La construction du système français de formation professionnelle continue, 2004. Michel BOULET-Nelly STEPHAN, L'enseignement agricole en Europe: genèse et évolution, 2003 Bernard PASQUIER, Voyages dans l'apprentissage, Chroniques 1965-2002, 2003. Marc LOISON, Ecole, alphabétisation et société rurale dans la France du Nord au XIXème siècle, 2003. Christophe WOLF (dir.), Traité d'anthropologie historique,
philosophies, François 2000), 2002. histoires et cultures, 2002. enformation d'adultes (1960F. LAOT, 40 ans de recherche

Jean -Marc

Huguet

LA FORMATION D'UNE ÉLITE OUVRIÈRE Industries électrique 1940 - 1970 et gazière

Préface de Anne Vincent-Buffault

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

cg L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-7717-1 EAN: 9782747577175

Sommaire

Préface

9

Introduction 13 1 - L'esprit de la Révolution nationale 17 Avoir 15 ans en 1940 17 Un instrument du pouvoir: Le Comité Sully 21 L'émergence des centres d'apprentis 43 L'emprise idéologique 46 L'électricien rural. 51 L'acquisition d'un centre de jeunesse 56 La formation des instructeurs 58 Le respect des traditions 63 Être fort pour être utile 69 Le rôle social de l'ouvrier 72 L'apprentissage du métier 77 Le Service du travail obligatoire 82 Les enjeux des syndicats professionnels 87 2 - L'extension des centres d' apprentis 105 Le centre de jeunesse de La Pérollière l 05 L'examen psychotechnique 113 La cérémonie aux couleurs 117 L'arrivée des pionniers 120 L'éducation morale et l'autodiscipline. 124 Les luttes du pouvoir 130 Les apprentissages pratiques 133 Le poids des élèves 138 Les Chantiers de la jeunesse 139 D'autres centres de formation 146 3 - La reprise en main par la profession 171 La Révolution nationale et la Charte du travail...l7l La rupture 180 La fin de l'occupation 185 7

Une inspection du syndicat du personnel 188 Les nationalisations 190 L'ambition de la formation professionnelle 196 L'intégration des centres de formation 209 L'éducation physique 227 L'humanisme technique 235 Centre d'étude et d'entraînement pédagogique ...236 La standardisation 239 Les conventions avec l'Enseignement technique 247 4- L'institutionnalisation des écoles de métiers 259 La normalisation 259 La position syndicale 263 Les nouvelles écoles de métiers 265 Le statut des élèves 269 La Promotion ouvrière 273 5- Des témoins de l' histoire 283
A v ant La té moi gna g es. .............................................2 8 3 P éro IIi ère. . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 283

Gurcy -1e-Châte1
Sc 0 ur d 0 is.

296
8

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 29

Lyon- La-Mouche Versaill es
Lomme.

299 303 307 309 313 319

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 305

Soissons-Cuffies Con elusion Bib liograp hie Remerciements

...

8

Préface
Les recherches de Jean-Marc Huguet explorent un pan encore peu exploré de I'histoire de la formation: la mise en place des centres d'apprentissage des industries électrique et gazière depuis le gouvernement de Vichy, au lendemain de la Libération et jusqu'aux années soixante-dix. L'auteur tresse avec acuité et finesse des discours, des faits et des témoignages qui constituent des angles de vue sur une réalité multiforme: des proclamations vichyssoises et des divergences idéologiques de prises de pouvoir et des tournants organisationnels. Les expériences qu'en firent les jeunes apprentis ou moniteurs qui sont entrelacées dans le récit historique donnent une saveur particulière à cette lecture. Derrière les projets grandioses à visée génératrice qui s'appuient sur des réseaux d'acteurs dans le courant d'un «maréchalisme» empreint de scoutisme catholique, nous voyons se dessiner la silhouette de jeunes apprentis. Certains semblent ballottés par les événements et passés au crible de leurs capacités sociotechniques ou punis pour des broutilles, d'autres prêts à s'en tirer sans trop d'intoxication idéologique et à partir vers d'autres aventures comme Jack Ie Parisien, champion de l' autodidaxie. Si le projet d'une éducation totale de la jeunesse fait frémir, sa réalisation fait parfois sourire, tant le bricolage prime et les courants s'affrontent: fervents de la vie rurale contre l'apprentissage technique (la fameuse méthode Carrard), mystiques contre laïcs, partisans du sport (méthode Hébert) ou des veillées éducatives, du folklore. Les premières promotions ne sont guères gâtées sur le plan de l'acquisition technique et retapent les bâtiments ou se livrent aux travaux agricoles en souffrant parfois de la faim. 9

Des marges de manœuvre existent pourtant, laissant à quelques innovateurs l'occasion d'expérimenter une pédagogie pour la technique. L'auteur nous sensibilise aux différents acteurs qui prennent la prépondérance, tandis que d'autres perdent du terrain: la discipline n'est pas aussi rigoureuse à Gurcy qu'à la Pérollière, les rapports de force dans la zone Sud se révèlent différents de ceux de la zone occupée. Les deux écoles concurrentes ne relèvent pas exactement du même projet. C'est de Gurcy que vient l'idée de l'autodiscipline sur le modèle anglo-saxon, expérimenté à l'École des Roches et qui porte cette idée à sa plus haute expression à la Libération, dans un climat fort différent. Jean-Marc Huguet aime suivre à la trace et redessiner sous nos yeux des réseaux: dirigeants, anciens scouts de mêmes accointances idéologiques, anciens de «Supélec» ou du collège Stanislas qui partagent les mêmes visions sur la régénération de la jeunesse et «le rôle social de l'ingénieur» comme l'ouvrage éponyme de Georges Lamirand, le secrétaire d'État à la Jeunesse. L'histoire du Comité Sully est de ce point de vue très éclairante. Certains centres comme celui de Sainte-Tulle sont au contraire sur l'initiative de syndicalistes et de résistants et ne seront officiellement reconnus qu'après la guerre. Mais partout dès 1943, les formateurs techniques venus de l'industrie tendent à prendre le pas sur les idéologues du secrétariat d'État à la Jeunesse. Quand le tournant est pris, à la Libération, de nationaliser les industries électrique et gazière, certaines initiatives sont déjà éprouvées, certains hommes sont déjà en place pour encadrer l'apprentissage. Comme l'écrit en 1946 le sociologue Georges Friedmann dans la revue Esprit: « À dire vrai, ce qui a été fait devait être fait et cela n'est pas condamnable parce que Vichy l'a fait. D'autres

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auraient dû le faire et ne l'auraient peut-être pas fait mIeux. » De fait, l'industrie nationalisée manque de personnel compétent et les dirigeants voient dans la formation l'occasion de créer une véritable culture d'entreprise. L'enthousiasme de la Libération n'est pas dénué de moralisme et le relais est pris en douceur. À Gurcy et à La Pérollière, on laisse de côté les ferveurs de la ruralité qui font trop vichystes et on développe la pédagogie active, les caisses de Gurcy, en faisant l'expérience de l'autodiscipline et de la vie de groupe. Les spécificités des centres d'apprentissage sont ainsi préservées avec quelques concessions à l'enseignement technique de l'Éducation nationale. Mais la formation à Électricité de France et Gaz de France garde son autonomie et sa pédagogie propre, qui s'ouvre à l'intervention des psychosociologues de la Cégos. Au point que le centre expérimental de Gurcy devient un modèle national et international sous l'impulsion de Raymond Lambert, le champion de «l'humanisme technique ». Les témoignages que Jean-Marc Huguet a recueillis avec beaucoup de tact ouvrent un autre pan de l'histoire qui se prolonge au-delà des années soixante. Il laisse au lecteur la latitude de sentir le passage du temps, d'éprouver le travail de la mémoire des témoins pour rendre hommage aux anciens des centres d'apprentissage et des centres de formation. Jean-Marc Huguet parvient à faire œuvre d'historien tout en laissant s'exprimer une sensibilité psychosociologique et un attachement aux acteurs de l'Électricité de France et du Gaz de France. C'est toute l'originalité de son travail. Anne Vincent-Buffault

Il

Introduction

L'histoire de la formation est faite, ni plus ni moins que d'autres, de mythes qui se construisent par la transmission de génération à génération. Les mythes ont une fonction de régulation sociale importante. L'édifice symbolique qu'ils représentent peut être vécu comme sacrilège lorsque le travail de l'historien s'intéresse de près à la mémoire archivée, au patrimoine d'une entreprise qui, par la froideur de l'écriture, rappelle l'agencement des trous de mémoire d'une réalité à l'autre. Une fois le travail commencé, l'enquête historique obéit à sa propre logique et s'efforce à une prise de distance pour répondre au souci de l'objectivité. Notre propre histoire dans l'Institution de formation des entreprises de l'Électricité et de Gaz de France, les entretiens réalisés, qui pour certains ne sont que de simples conversations, n'ont servi qu'à corroborer l'analyse documentaire qui, si elle est partielle, assure une certaine impartialité de la mnésie. Notre propos, même si nous ne pouvons y échapper, n'est pas de faire I'Histoire institutionnelle (comme l'évolution des structures) mais de tenter de saisir l'ensemble d'une formation dans son mouvement historique. Le langage courant nous invite à parler de la formation à Électricité de France et Gaz de France comme d'un système cohérent structuré. Le regard de l'historien invite à une certaine prudence quant à vouloir faire des interprétations hâtives qui contribueraient à donner l'illusion d'une unité naturelle. Une vision fonctionnaliste nous inciterait à donner corps à des membres qui, dans leur origine, ont une logique interne de fonctionnement indépendante du destin singulier. Nous pourrions être tenté de prendre le parti de 13

catégoriser les Écoles de métiers et de suivre dans leur chronologie leurs évolutions, de dater l'origine de la réflexion et la mise en place de la formation de l'encadrement et de ses aménagements successifs ou encore de donner un éclairage sur la formation promotionnelle. Nous pourrions d'une autre manière, par "tranche" de période, analyser et comparer les liens ou les incohérences du système daté. Ou bien prendre le parti des jeux de relations d'acteurs dans leur stratégie d'influence à infléchir le sens politique et idéologique des formes et des pratiques de formation. En fait nous avons avant tout, bien modestement, effectué un travail «ethnographique» de documents d'archives que nous avons consultés et mis en perspective avec une parole de mémoire qui place les acteurs au cœur du mouvement de I'Histoire. Les courants des mouvements d'éducation populaire ont eu une influence certaine dans l'idée même d'instituer l'apprentissage au cœur des Industries électrique et gazière. Acculturer la jeunesse française des classes sociales prolétariennes était un projet présent depuis la fin du 19ème siècle. Il s'agissait de répondre aux aspirations du catholicisme social qui rencontrait en écho les courants de l'humanisme. Les motivations étaient complexes. Malgré les combats idéologiques, l'école publique remplissait sa mission de conduire l'ensemble des petits Français vers un niveau d'éducation appréciable; l'industrialisation était fortement sous-prolétarisée; l'apprentissage au métier se faisait généralement par compagnonnage ce qui excluait de fait les évolutions rapides de l'appareil industriel. La pauvreté engendrait l'insalubrité sociale. Les chrétiens et les laïcs se faisaient missionnaires d'éducation, pour les uns: pour sauver les jeunes âmes en perdition, pour les autres: pour inscrire leur action dans un mouvement de progrès. Pour certains la menace socialiste était prégnante

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et il fallait écarter la Jeunesse des tentations révolutionnaires. L' entre-deux-guerres allait être propice à l'expérimentation de différents mouvements éducatifs. L'Instruction publique allait continuer sa lente institutionnalisation de l'école unique (qui ne verra le jour qu'au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale) et de manière parallèle à certaines époques, prendre à son compte l'apprentissage. Pour les Industries électrique et gazière, l'apprentissage était d'abord contingent à l'exigence industrielle. Les métiers ouvriers étaient répétitifs. Les contrats de travail étaient peu contraignants pour les employeurs et la maind'œuvre abondante. L'évolution technologique obligeait à une meilleure qualification du personnel. Les pressions sociales donnaient certaines garanties. Ces évolutions stabilisaient un personnel qui pouvait espérer, dans certains cas, une promotion. Les cours du soir et les cours par correspondance connaissaient un certain essor. La concentration des unités de production des grands groupes industriels, l'interconnexion du transport électrique en 1938, la création des statuts spécifiques aux électriciens et gaziers, allaient largement contribuer à donner, pour les dirigeants et les administrateurs des sociétés, le sentiment d'une unité nationale. Poussé, entre autres, par le patronat français, l'outil industriel allait se moderniser. Influencée par les progrès américains, la recherche de rationalisation de l'outil de production était mise en avant par quelques pionniers (Dautry, Milhaud, Mercier, etc.). Dans les Industries électrique et gazière, l'ouvrier était passé progressivement de la position du manuel « instrumentalisé» au procès de production et, pour certains, à un statut d'acteur « intelligent». Il devait pour

15

satisfaire à ce nouveau rôle avoir acquis un apprentissage spécifique. Les centres d'apprentissage intégrés dans les grandes entreprises allaient se créer en autonomie relative par rapport aux systèmes environnants proches de l'Instruction publique. Les métiers des électriciens et des gaziers étaient suffisamment singuliers. D'autre part, il faudrait faire l'histoire de la taxe d'apprentissage pour mesurer les intérêts des sociétés à produire leurs propres centres d'apprentis.l Il est peu probable que la naissance de ces centres qui ont vu le jour sous le régime de Vichy ait eu une influence quant aux décisions prises en la matière. Les Industries électrique et gazière avaient, dès 1938, une dimension nationale ce qui engendrait, de fait, une meilleure formation maîtrisée du personnel. La coïncidence de la création des centres d'apprentissage intégrés avec la volonté certaine de « Vichy» d'avoir une action profonde et volontaire en direction de la jeunesse française allait, par contre avoir un impact décisif sur les modes d'éducation des jeunes apprentis recrutés dans les centres d'apprentissage intégrés à l'industrie.

1

En 2001, la taxe d'apprentissage,0,5% des salairesbruts, est calculée

sur l'assiette des cotisations de Sécurité sociale (régime général). Pour Électricité de France: 19,6 M. Euros; pour le Gaz de France: 3,9 M. Euros. Depuis 1996 la totalité du quota est utilisée pour le fonctionnement des centres de formation d'apprentis (CFA). 16

1

- L'esprit

de la Révolution

nationale

Avoir 15 ans en 1940. Lucien, jeune homme de quinze ans, se rend tous les jours dans les «Ateliers de construction». Compiègne en 1938 est une charmante petite ville sur les bords de l'Oise. Trop proche de Paris pour lui donner un caractère provincial et trop éloignée pour la confondre avec la proche capitale. Lucien, garçon volontaire, suit les «cours pratiques» à l'usine. Son embauche comme apprenti électricien coïncide en cet automne 1939 avec la déclaration de la guerre. Le wagon de l'Armistice dans la forêt proche, à Rethondes, commémore un triste novembre. La Compagnie française de chauffage et d'éclairage par le gaz, nouvel employeur de Lucien, a une politique affirmée envers la jeunesse. Son père, salarié de la Compagnie, en est fier. La rumeur de l'ouverture d'un centre d'apprentissage en Seine-et-Marne sous l'égide du Syndicat professionnel des producteurs et distributeurs d'énergie électrique2 se confirme. Le directeur de la Compagnie, Pierre Langlois, fait l'offre d'inscription à Lucien. La convocation arrive quelques mois plus tard. Gurcy-Ie-Châtel ouvre ses portes le 28 juin 1941 : autre coïncidence d'un autre armistice. Une valise dans une main, ses tickets de rationnement dans l'autre, Lucien, qui a maintenant 18 ans, assis dans un wagon de troisième classe aux sièges en bois, se dirige vers la gare du Nord. Le nez à la fenêtre ses pensées le transportent vers son destin. Quant
2

16, rue de La Baume, VIIlèmearrondissement de Paris. 17

à la France elle est coupée en deux. Vichy s'est démarqué. Pétain a les pleins pouvoirs votés dans la salle du Grand Casino3. La République n'est plus. C'est désormais l'État français qui use de son autorité. Les prisonniers passent une drôle de guerre, de Stalag en Oflag. Désormais le destin de la France se joue à Londres. L'esprit est à la Révolution nationale. Le redressement français passe par l'organisation volontaire de la jeunesse. Les Chantiers de jeunesse, obligatoires en zone libre, sont interdits en zone occupée. Le travail en Allemagne est encouragé. Les lois sur la discrimination des juifs datent de l'automne. La France a peur, la France a faim. Pour Lucien, le changement se fait à la gare de l'Est. Nangis est le terminus. Un autocar Renault d'époque, des transports Roussel, sillonne la campagne du Montois pour déposer à des haltes de circonstance des dames chargées de cabas. Quelques hommes, qui n'ont pas ou n'ont plus l'âge de la guerre, se font discrets. L'arrêt de Gurcy-Ie-Châtel se fait au carrefour d'Égligny. Quelques jeunes découvrent leur nouveau territoire à vivre. Il suffit, après avoir traversé le village, de longer le long mur d'une propriété châtelaine pour découvrir en pleine nature une demeure bourgeoise du siècle passé, nommée «château» depuis sa construction en 1841 par la famille de Cléron d' Haussonville, monarchiste dans l'âme, propriétaire d'époque. Pour l'heure, l'accueil se fait au fil des arrivées. Les 57 élèves de la première promotion vont vivre sur le domaine, durant une année, l'expérience d'un apprentissage communautaire.
3

Article unique: « L'Assemblée nationale donne tous les pouvoirs au

gouvernement de la République sous l'autorité et la signature du maréchal Pétain, à l'effet de promulguer par un ou plusieurs actes une nouvelle Constitution de l'État français. Cette Constitution devra garantir les droits du travail, de la famille et de la patrie. Elle sera ratifiée par la nation et appliquée par les Assemblées qu'elle aura créées ». Le 10 juillet 1940, cinq cent soixante-neuf voix pour et quatrevingts voix contre. 18

Ils ne peuvent avoir conscience que là va se jouer et se constituer le fondement de l'histoire de la formation des Industries d'énergie électrique et gazière. Dans un premier temps, la constitution de «l'élite ouvrière », de la « Promotion ouvrière », du « Perfectionnement des adultes» pour entrer, après les nationalisations, dans «l'aventure psychosociologique ». Les unes et les autres parfaitement imbriquées dans un système cohérent par I'Histoire. Le domaine est entouré de fermes. En ces temps où la nourriture manque, cela a son importance, d'autant que le projet de Pétain institue le retour à la terre. Il faut donc se nourrir, aménager des locaux, apprendre à vivre ensemble et faire, comme il se peut, l'apprentissage des métiers de l'électricité. Les salons du rez-de-chaussée sont transformés en bureaux et en salles de cours, les autres étages aménagés en dortoirs par équipes de douze. Pour l'habillement, le problème est résolu, la tenue est de rigueur: une veste en toile de bure de couleur marron foncé avec un écusson cousu sur la manche gauche, un pantalon à la coupe golf, des brodequins rehaussés de guêtres blanches; le béret « chasseur alpin» est encouragé. Bien évidemment la tenue s'allège pour ramasser les pommes de terre ou faire les fenaisons à la ferme de Gérard Husson, route de Preuilly, ou pour aller s'occuper des bêtes « chez Protain ». Il en est de même pour les douze de l'équipe Mermoz chargés, pioche et pelle à l'épaule, d'aménager les abords du château. Le mois de juin est chaud et le maillot de corps fait ressortir la musculature. Un potager de six hectares sous la conduite d'un moniteur agricole est aménagé. Les ateliers de forge, de menuiserie, de métaux en feuilles, sont installés et prennent place dans les communs du château. C'est une drôle de période: la guerre est mondiale mais l'armistice est signé, ce qui veut dire que la France n'est plus en guerre: elle est occupée. Un drapeau français pour 19

braver les « boches» fait parfois timidement son apparition en haut d'un mât improvisé. Chaque fois les responsables du centre le font rapidement disparaître. La Feldgendarmerie veille. Elle contrôle régulièrement l'identité des jeunes. Elle repart apparemment rassurée de sa crainte de voir se former, sous prétexte d'apprentissage, un regroupement de jeunesse strictement interdit dans la zone occupée. Malgré tout, les Allemands reviennent régulièrement marquer Gurcy de leur présence. Pourtant Charles Malégarie, en tant que président du Conseil d'administration de la Compagnie parisienne de distribution d'électricité (CPDE), avait bien annoncé le 24 décembre 1940 l'ouverture prochaine du «camp de jeunesse» à « Gurchy-Ie-Château» (sic), en Seine-et-Marne et au compte du domaine privé. Par la suite l'acquisition faite par l'intermédiaire de la Société française financière et immobilière est signée par son président monsieur Dulong, les onze et douze mars 1941. Les anciens propriétaires sont les Rodrigues-Pereire descendants des banquiers JacobÉmile et Isaac Pereire. Les lois de 1940 sur les biens juifs ont probablement précipité la transaction. Jacques Gérard se présente aux jeunes recrues en tant que directeur du centre. En fait, la mise en place est pilotée sous la responsabilité de Maurice Bouton, ancien ingénieur de la Compagnie du gaz de Pithiviers dans le Loiret. Ses accointances avec le scoutisme catholique l'ont fait remarquer par sa hiérarchie comme étant l'homme de la situation. Il a d'ailleurs accepté avec un enthousiasme manifeste cette proposition. La Révolution nationale n'est pas pour lui déplaire. Installé avec femme et enfants dans le village, il joue au centre un rôle militant pour l'édification d'une « élite ouvrière ». Il est de fait le premier responsable du centre de jeunesse de Gurcy-le-Châtel. Emmanuel André-Martin, membre du Conseil d'administration de la CPDE et secrétaire du Syndicat des producteurs et 20

distributeurs d'énergie électrique 4, le soutiendra sans faille. Ce dernier se revendiquera plus tard comme étant le créateur de Gurcy-Ie-ChâteI5. Maurice Bouton assure une présence discrète et efficace. Bien que jeune, par le scoutisme il possède déjà un réseau solide. Commissaire scout dans le Loiret, son épouse, active cheftaine, est proche de la famille d'Ormesson de Saint-Fargeau. Un an plus tard, Maurice Bouton introduit son frère, Michel Bouton, au poste d'adjoint social au directeur, René Eudes, du centre de La Pérollière en région lyonnaise. Ce centre jouera le même rôle que Gurcy-le-Châtel en zone non occupée (zone nono). Edmond Auclerc est détaché par le secrétariat général de la Jeunesse de Lamirand. Il organise les activités dites éducatives du soir et du week-end. Pendant les veillées, Lucien, parmi les 57 jeunes, chante le folklore scout: l'appel à la nature, les actes de chevalerie, la communauté, sur les gammes musicales des carnets ronéotés: «À plein cœur» distribués par le Comité Sully. Peu de temps après leur arrivée les jeunes doivent se présenter au Comité, 40, rue du Bac à Paris. À cette occasion chacun reçoit une carte d'adhésion après avoir fait l'objet d'un examen discret de bonne moralité. Lucien reçoit son carnet à timbres le 30 juin 1941. Un instrument du pouvoir: Le Comité Sully

Le Comité Sully est une association qui a déposé ses statuts à la préfecture de Clermont-Ferrand le 15 novembre 1940. Que disent ceux-ci: « Le but de l'association est de
4 Emmanuel André-Martin est de la promotion de 1932 de l'École supérieure d'électricité. S La promotion des élèves de Gurcy de 1963 porte le nom d'Emmanuel André- Martin. 21

concourir à la lutte contre le chômage par la formation professionnelle de la jeunesse et par la propagande familiale. Les moyens d'action de l'association sont de créer, diriger, gérer, promouvoir en faveur de la jeunesse citadine, des organisations de préapprentissage, notamment des techniques agricoles et rurales, des fermes-écoles, des centres de jeunesse et d'une façon générale toutes les institutions d'éducation physique, intellectuelle, morale, civique, économique et sociale tendant à favoriser l'orientation professionnelle, le retour à la terre et le développement de l'artisanat rural. Nul ne peut être admis comme membre titulaire de l'association s'il n'est de nationalité française ». En exergue de sa raison sociale:« La terre ne ment pas» titre la devise de l'Association:« Au service des garçons de France ». Voilà, tout est dit ou presque! Dans l'ouvrage Le scoutisme en France, préfacé par Gérard Cholvy, Jean-Jacques Gauthé précise que, pour Henri Bourdais, vice-président national de la Jeunesse ouvrière catholique, l'action du Comité Sully se situe en parallèle à celle du Comité de jeunesse nouvelle. Les Scouts de France qui s'orientent alors vers une action «dans la nature et pour le retour à la terre» fondent le Comité Sully. Il s'agit, dit-il, d'une expérience de formation professionnelle et d'enseignement technique qui débouchera, à la Libération, sur la création des centres d'apprentissage. La loi du 27 août 1940 instruit la formation de la jeunesse agricole. «L'administration et la discipline intérieure des équipes de jeunesse agricole incombent, sous l'autorité du ministre, secrétaire général à la Famille et à la jeunesse, aux associations responsables qui pourvoient à leur habillement, campement, nourriture et encadrement» 6.
6 Archives: Fonds Jacques Guyomard. CAPEA. CAMT. 22

En Orléanais, «où Sully-sur-Loire évoque le souvenir du ministre de Henri IV, la ferme abandonnée de la Rive du bois inaugure les premiers essais du Comité Sully »7. La mission de restauration paysanne du secrétariat de la Jeunesse confie au Comité Sully la gestion des centres de formation spécifiquement rurale: «En Ile-de-France, province mère de la patrie française, les centres ceinturent Paris et sont souvent, pour les garçons de la grande ville, la première étape vers la province où ils bâtissent, le jour venu, un foyer rural »8 (parmi ceux-ci Gurcy-Ie-Châtel). « Un centre vaut ce que vaut son chef! Le Comité Sully tout en s'appliquant à mettre chacun à la place correspondant le mieux à ses aptitudes, prend des chefs de tous âges et toutes origines, tels qu'ils sortent des Écoles de cadres officielles. Un centre bien dirigé devient un utile foyer d'esprit civique, d'union, de confiance dans les destinées de la Révolution nationale »9. Jacques Gérard, ingénieur Arts et Métiers, qui supplée et remplace Maurice Bouton à Gurcy, fait partie de la liste du Comité Sully. «Le Comité Sully est l'œuvre de bons français. Au service des garçons de France, telle est leur devise. Leur champ d'action est la zone occupée. Répondant à l'invitation pressante des premiers dirigeants du secrétariat de la Jeunesse, ils ont, dès l'été 1940, mis en route des centres ruraux où affluèrent des centaines de jeunes chômeurs. Au printemps 1941, le Comité Sully s'est autorisé des encouragements reçus de divers côtés, notamment de monsieur le Préfet régional d'Orléans. Le Comité s'est toujours montré soucieux de ménager scrupuleusement les fonds mis à sa disposition par voie de
subvention»
7

10

.

Ibid. Ibid. 9 Ibid. 10 Ibid.
8

23

L'institution du Comité Sully au cours des semaines qui suivirent la défaite de la France est due à l'initiative de Henri Bonnet de Paillerets. Ce dernier, soucieux de ne pas voir les jeunes gens réduits au chômage ou séparés de leurs familles, abandonnés à eux-mêmes, a senti la nécessité de les grouper, de les encadrer et de les inciter au « retour à la terre ». À ses débuts donc, ce comité est d'ordre strictement privé. Il est rapidement agréé par le secrétariat à la Jeunesse et il continue son activité sous l'égide de l'administration. Il n'a pas pour cela pris un caractère public. Mais dans diverses parties de la zone occupée (le Comité en effet n'exerce pas son action en zone libre où fonctionnent les Chantiers de la jeunesse), il est chargé de la gérance des centres de jeunesse relevant du point de vue financier de l'État. Ces centres regroupent en premier lieu des jeunes chômeurs ainsi que des jeunes gens manifestant le désir de retourner à l'agriculture. Le recrutement est uniquement assuré par le volontariat. À cet égard il s'oppose aux Chantiers de jeunesse de la zone libre où le service est obligatoire. Par ailleurs, le statut de ces centres est beaucoup plus élastique. Ils comprennent des jeunes gens d'âges variables. Certains d'entre eux n'ont que 14 ans et d'autres ont plus de 20 ans. Le secrétariat d'État à la Jeunesse trouve commode et opportun, au lieu de gérer directement tous les centres de jeunesse, de confier la gestion de certains d'entre eux à des comités privés tels que le Comité Sully ou les Auberges de la Jeunesse. Dans les centres urbains, le Comité Sully ne gèrant que des centres ruraux destinés à la formation professionnelle des jeunes chômeurs, il existe le Comité Colbert (et quelques autres à tendance plus nettement politique ou confessionnelle) qui joue à l'égard de l'industrie un rôle analogue à celui tenu par le Comité Sully pour l'agriculture. L'opportunité de ces divers comités gestionnaires des centres de jeunesse a fait l'objet de certains débats au sein du secrétariat à la 24

Jeunesse, mais jusqu'ici la thèse militant en faveur de leur maintien a toujours prévalu. Le Comité Sully, dont le directeur à Paris est monsieur Lille, a des représentants régionaux (à Orléans, monsieur Riou) qui collaborent avec les représentants régionaux du Secrétariat d'État à la jeunesse. De même les délégués départementaux du Secrétariat d'État à la jeunesse exercent un contrôle sur les centres gérés par le Comité. Ainsi, il y a collaboration constante entre les délégués officiels de la jeunesse et le Comité Sully, mais les premiers semblent avoir plutôt un rôle d'animateur et de contrôleur, tandis que le second est plus particulièrement gestionnaire 11. Le patronyme Sully paraît évident, malgré tout, si nous suivons les pas du jeune Lucien convoqué au 40, rue du Bac; nous découvrons qu'ils nous conduisent dans l'arrière- rez-de-jardin du ministère des Travaux publics qui a son entrée principale boulevard Saint-Germain. Des deux hôtels historiques, de Roquelaure et Lesdiguières, ce dernier est dit «Hôtel de Sully»12. Ceci explique cela et nous informe de plus de la proximité politique. Le boulevard Saint-Germain est occupé par François Lehideuxl3, responsable de la Délégation générale de
11Note sur le Comité Sully par le chargé de mission près de l'intendant Régional des Affaires Économiques, G. de Chamberet. (Non datée, probablement 1941. Archives départementales du Loiret. ADL 15 W 6382. Les renseignements précédents ont été fournis par Monsieur Effanterre qui a collaboré à l'institution du Comité Sully). 12Le 40 rue du Bac était en fait une entrée du ministère des Travaux publics jusqu'en 1938 qui logeait dans l'Hôtel de Roquelaure, du petit Hôtel, « Hôtel de Lesdiguières» qui deviendra: L'Hôtel de Sully. Propriété achetée par la duchesse de Lesdiguières en 1706 et rachetée après sa mort, par Louis-Pierre-Maximilien de Béthune, duc de Sully en 1747. 13François Lehideux (1904-1998), après la guerre, deviendra membre puis président pour la défense de la mémoire du maréchal Pétain. (Michèle et Jean-Paul Comtet, 2000, Dictionnaire historique de la France sous l'occupation, Taillandier). 25

l'équipement national, de février 1941 à avril 1942. Malgré tout, n'oublions pas que, sous le régime de Vichy, Sully est célébré comme le «héros» du retour à la terre. En cette année 1941, la célébration du tricentenaire de la mort de Maximilien de Béthune, duc de Sully, signe par le symbole la volonté de créer une nouvelle mémoire collective. Quels sont les inventeurs du Comité Sully? Tout d'abord l'initiateur est Pierre Flavien Henri Bonnet de Paillerets. Ce serait sur les conseils du Général de la Porte du Theil, chef suprême des Chantiers de la jeunesse et commissaire régional des scouts d' Ile-de-France, qu'il aurait avec enthousiasme mis sur pied l'Association. Que savons-nous de lui? Il est militant actif du scoutisme, il est directeur de la Banque mobilière privée, il est ancien du collège Stanislas. Il s'attache pendant plusieurs années à l'éducation morale et physique des jeunes. Il est très actif dans l'association sportive du patronage Saint-Hippolyte dans le treizième arrondissement de Paris, à la Jeunesse nouvelle ainsi qu'à la Jeunesse ouvrière chrétienne. Nous le retrouvons comme stagiaire « chef routier» en 1939. Enfin il est proche des Compagnons de Francel4. Henri Bonnet de Paillerets participe au quatrième cours des Chefs-Routiers du 15 au 25 septembre 1935; dans ce stage se trouvent également Pierre Ooutet et André Cruiziat 15 . Pour Bernard Comte:« La décision de créer une administration pour prendre en charge la jeunesse et ses problèmes a été prise dès la formation du premier gouvernement de l'État français, le 12 juillet 1940, avec la création du secrétariat d'État à la Famille et à la Jeunesse. Il est dirigé par Jean Ybarnegaray, le Vice-président du Parti social français du Colonel François de La Rocque. À la
14 Georges Merchier avait reçu un appel d'André Cruiziat et de de Paillerets qui lui avait dit: « Va donc dans ce truc-là (Les Compagnons de France) il Ya du boulot à faire! » Cité dans Hervé Robert, op. cit. 15Sur photo d'archives, sources: Lionel Christien. 26

Jeunesse est nommé Pierre Goutet, ancien dirigeant du scoutisme catholique. Le remaniement gouvernemental du 16 septembre crée le secrétariat général à la Jeunesse sous l'autorité de l'ingénieur catholique Georges Lamirandl6. Pierre Goutet, avocat au conseil d'État, devient le premier directeur de la jeunesse au ministère, tandis qu'André Cruiziat participe avec Henry Dhavemas à la fondation des Compagnons de France» 17. À André Goutet succédera Louis Garrone. Pierre Goutet et André Cruiziat dirigeaient avant la guerre les Scouts de France comme commissaires nationaux, la branche « Route» du mouvementl8. Un autre fondateur du Comité Sully est Michel Froissart, vice-président du Comité; il est directeur d'une industrie agricole dans la région de Fontainebleau. Par proximité géographique, il est probable que ce soit par son intermédiaire que le domaine de Gurcy ait été repéré pour l'installation du camp de jeunesse. Nous savons, par le témoignage de l'épouse de Maurice Boutonl9, que plusieurs
16« Mais voici qu'une tâche nouvelle nous incombe à notre secrétariat général, dont les services ont été regroupés en vue d'une action plus efficace et plus étendue. C'est le contrôle de la formation morale, sociale, civique et professionnelle de tous les jeunes dont, en plus il est maintenant responsable}). Georges Lamirand, 1940, Messages à la jeunesse, Cahiers Français, Éditions Fernand Sorlot. 18 Michel de Paillerets, 1983, Les garçons et le scoutisme, Éditions CLD : « La formule de la Route n'a rien d'une œuvre, mais répond à la notion de Mouvement de jeunesse. La Route a toujours délibérément optée pour un idéal chrétien personnaliste et des méthodes comportant de strictes exigences spirituelles. La masse dépersonnalise les individus qu'elle malaxe; la communauté et la personne sont complémentaires ». 19Geneviève Bouton (née Gamache), 17 décembre 2003, 86 ans. Maurice Bouton a fait l'École Breguet. Embauché avant la guerre à l'Énergie industrielle de Montargis, puis ingénieur à l'usine à gaz de Pithiviers. André-Martin, l'avait repéré comme chef-scout et lui avait proposé Gurcy-Ie-Châtel. Geneviève Bouton qui connaissait Henri de Paillerets a rencontré Maurice Bouton, en tant que cheftaine, chez les 27
Bernard Comte, 1991, Une utopie d'Uriage - 1940-1942, Éd. Fayard. 17 combattante

- L'École

des cadres

agriculteurs de la région se réunissaient dans la «ferme Husson» à Preuilly proche de Gurcy. Était-ce avec des militants du « Redressement de la jeunesse française» ainsi que de hauts responsables de l'énergie industrielle? C'est un lieu connu pour ses activités partisanes, comme le laisse entendre le Colonel Rémy:« Les gens du SD20 se précipitèrent à Preuilly où ils espéraient trouver Desbois dans la maison de monsieur Husson qui lui avait souvent prêté asile. Là aussi ils firent chou blanc. Leur chef Wilhem Karpf partit en jurant se promettant d'avoir une
revanche »21.

L'examen des actes notariés qui enregistrent l'acquisition de la propriété de la famille Pereire laisse peu de doute quant au caractère« réquisitionnel» de la transaction. À la constitution du Comité Sully, le président est Jean Souty. Il est alors le directeur du Service médico-social des Établissements Michelin. Son service se situe rue Delarbre à Clermont-Ferrand. Cette rue prolonge la rue du Lycée (aujourd'hui rue Audollent), et c'est justement au 28 de cette rue qu'est domiciliée, dans une grande maison bourgeoise, la direction du Comité Sully pour la zone non occupée. La proximité des lieux est intéressante d'autant plus que le centre de la « Belle Ombre », affilié aux Etablissements Michelin, zone non occupée, se situe à proximité. Rappelons-le, celui-ci, à l'instar du centre de formation du travail créé par le secrétariat à la Jeunesse, rue Dareau à Paris (origine de l'AFPA22), dispense la formation des

d'Harcourt (rencontre avec Wladimir d'Ormesson), « La promesse» au pied du château de Saint-Fargeau. 20 SD : Sicherheitsdientst, service de sécurité. 21 Rémy, 1966, Compagnons de l 'honneur, Éditions France Empire. 22 AFP A: Association nationale pour la formation professionnelle des adultes.

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instructeurs selon une méthode pédagogique formalisée par Alfred Carrard, directeur, entre autres, de I' Institut de psychologie appliquée de Lausanne. Ce dernier assure de sa présence la Belle Ombre. Ce centre sera fermé après la guerre jugé car trop proche de Vichy23. Le Service social des jeunes du secrétariat à la Jeunesse, dans le cadre de la mise en place des ateliers de la jeunesse, intervient auprès de l'Institut national des métiers, quai Jemmapes à Paris, pour former ses cadres techniques. C'est donc sous l'égide du secrétariat d'État au Travail, du secrétariat général de la Jeunesse et de l'Institut national des métiers, que le Comité Sully inscrit des candidats à la formation des moniteurs-chefs. (Nous avons retrouvé aux archives de l'AFPA à Metz une fiche dite de qualification d'un stagiaire qui en 1943 était destinée, par le centre Dareau, au Comité Sully et qui donne un certain nombre de recommandations quant à son emploi futur). Un autre membre fondateur du Comité Sully est Jacques Morane, polytechnicien, ingénieur des Ponts et Chaussées,
23 Au début du mois de mai 1942, le Comité d'organisation de l'industrie des combustibles minéraux solides passe un accord avec les établissements Michelin, alors dirigés par Robert Puiseux et Pierre Boulanger, qui viennent d'obtenir l'amodiation de la concession houillère de Grosménil (Haute-Loire). En contrepartie d'un tonnage abattu par les stagiaires, Michelin s'engage à élaborer une méthode d'apprentissage suivant les principes de Carrard et à faire bénéficier la profession minière de cette méthode: dix places seront réservées à chaque stage aux moniteurs mineurs. Le premier stage d'essai, en vue de la formation des moniteurs d'enseignement technique, est organisé à la Belle Ombre (qui appartient à Michelin) en septembre 1942. D'une durée de trois ou quatre semaines, ces stages se subdivisent en deux temps: le premier à caractère théorique à l'école de formation des cadres de Belle Ombre (Clermont-Ferrand), et le second à dimension pratique à l'exploitation de Grosmesnil. (Marie-France Conus et Jean-Louis Escudier, Le Comité d'organisation de l'industrie des combustibles minéraux solides et la formation professionnelle: Entre rupture et continuité, laboratoire montpelliérain d'économie théorique et appliquée, UMR 574 du CNRS). 29

ancien du Collège Stanislas24. Il est en 1934 le chef du Service de la formation professionnelle au ministère du Travail. Dans la période noire de Vichy il devient Préfet régional du Loiret où il administre, dans leurs phases les plus dramatiques, les camps de Pithiviers et de Beaune-laRolande. Georges Hilaire, secrétaire général au ministère de l'Intérieur, patron de tous les préfets en quelque sorte, cité par Yves Durand, note Morane comme «trop acquis aux principes extrêmes de la Révolution nationale». Très présent en été 1942, Jacques Morane organise les arrivées ainsi que les départs des camps: « 29 juillet 1942. Au nom du peuple français, nous Jacques Morane, Préfet Régional d'Orléans, requérons en vertu de la loi même le région de Gendarmerie de prêter Commandement de la Sème le concours des troupes nécessaires pour escorter un convoi d'internés Israélites du Camp de Pithiviers (Loiret) jusqu'à la frontière allemande». Le préfet du Loiret donne alors une seule consigne à M. Prévost, chef du service des camps à la préfecture: « Veiller à ce que dans chaque camp, les honneurs soient rendus à l'arrivée et au départ du préfet régional! »25 En 1945 Jacques Morane, décoré de la
24 Archives du Collège Stanislas: Annuaire du Collège Stanislas de 1940. « Le Collège Stanislas, 27, rue Notre Dame des champs à Paris, fondée en 1804, est intimement mêlé à I'histoire de la France chrétienne: «Le Collège a pour but de former avant tout, des jeunes gens foncièrement chrétiens de continuer leur éducation commencée dans la famille, de les accoutumer au respect de soi et des autres, de leur donner I'habitude et le goût du travail personnel, de leur apprendre la réflexion et l'effort, l'initiative intellectuelle et morale, l'obéissance loyale et confiante». C'est à Stanislas que Lacordaire donna ses premières conférences. (Lacordaire Henri, prit les habits de dominicains en 1839 et rétablit leur ordre en France). Marc Sangnier est entré à Stanislas en 1879 où il collabore au Sillon fondé par un autre élève du Collège: P. Renaudin ». 25Archives départementales du Loiret. ADL 15 W 6382. Billet d'Orion (Comité Sully) du 25 novembre 1942 : « Attentif à tous les problèmes de jeunesse, véritable promoteur du Service civique rural, monsieur 30

francisque26, sera radié des cadres. Devenu directeur des Chemins de fer au secrétariat d'État aux Communications, son dossier d'épuration contient une attestation des services rendus à la Résistance signée Alexandre Parodi. Le 4 août 1942 Jacques Morane recommande vivement son « ami intime M. de Paillerets» auprès des responsables du Secours national, 21, rue Laffitte, Paris 9ème, pour obtenir son concours financier27. Il est à noter que le préfet Morane avait organisé, dans le cadre du Service civique rural, un centre de travail réservé aux jeunes étudiants de l'École des sciences politiques à Tigy dans le Loiret. D'autre part, une note retrouvée aux Archives nationales confirme les relations entre Jacques Morane et Dhavemas en lien avec le secrétariat général de la Jeunesse28. Il côtoie le monde de l'industrie électrique, et notamment Charles Malégarie, cité plus haut, maire d'une commune du Loiret29, ~résident et directeur de la Compagnie parisienne3 de distribution électrique. Jacques Morane est également un ancien élève de l'École supérieure d'électricité. Il est dans cette école inscrit à la promotion de Raymond Lambert31, le futur dirigeant du centre de Gurcyle-Châtel.

Morane nous a souvent manifesté le cas qu'il faisait de l'action que nous avons menée dans l'Orléanais. Nous lui exprimons, avec nos regrets de son départ, nos bien vives félicitations pour sa nomination ». 26 Jérôme (archiviste), 1987, L'ordre de la Francisque, Publications Henry Coston. 27Archives départementales du Loiret. ADL 15 W 6382. 28Archives nationales F 44. 34/1. 29 Charles Malégarie était maire (à partir de 1935) de la commune de Combleux dans le Loiret (proche d'Orléans). Il rencontrait fréquemment le préfet régional d'Orléans. « Surtout au moment de la débâcle! », (Témoignage de son fils Charles). 30Archives nationales F 44. 34/1. 31Promotion 1926.
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Pour résumer: quelques polytechniciens, Jacques Morane, major de promotion, Henri de Paillerets, Michel Froissart, Gérard Husson32, etc., une trentaine au total, créent une « communauté» à Limeil-Brévannes sous l'impulsion de l'aumônier de l'École des Roches33. Son directeur est Georges Bertier34 qui publie un ouvrage en 1935, L'École des Roches, inséré d'un Nihil obstat de l'abbé Michel de Paillerets35. Le but de la communauté est
32 Interview d'Yves Husson, 18 décembre 2003. Né en 1934 Fils de Gérard Husson né en 1906. Exploitation familiale, Ferme de Preuilly, Égligny, Seine-et-Marne (Proche de Gurcy-le-Châtel) : M. Epagneul, père dominicain a fondé l'ordre missionnaire des campagnes à Preuilly. Gérard Husson est un ancien de Stanislas, section mathématiques (promotion de 1923, codisciple de Henri et Michel Bonnet de Paillerets et de Jacques Morane.) Le frère de Gérard est Guy Husson (avocat), né en 1904, il a fait également Stanislas. Il s'implique dans le Service civique rural. Frère cadet d'Yves, Robert Husson, centralien, a été le PDG du groupe des assurances Faugère et Jutheau. 33Georges Bertier a eu sept enfants dont quatre fils. Un de ses fils Jean Bertier sera après la nationalisation d'EDF, le premier directeur du Service de la formation. Il est né à Verneuil-sur-A vre le 17 janvier 1909. Décédé en 1962. Ingénieur des Arts et manufactures. II épouse le 29 décembre 1931 Françoise Carcopino, née au Havre, le 6 novembre 1909, fille de Jérôme Carcopino, historien, ministre de l'Éducation en 1941, auteur de la réforme largement inspirée du modèle éducatif de l'École des Roches où son père fut le premier médecin de 1899 à 1913. Le frère de Jean Bertier, Paul, est ingénieur-psychologue (Archives Nathalie Duval). 34Georges Bertier, lorrain et patriote, est le président de la Réunion des étudiants avant François Mauriac. Influencé par les idées du Sillon, ce catholique pratiquant est professeur à l'École des Roches, puis directeur en 1903. En 1909, il fonde la revue Éducation. Critiquant l'éducation traditionnelle, il va fonder une troupe d'éclaireurs en 1911 et faire ainsi de l'École des Roches l'un des tout premiers laboratoires du scoutisme en France. (Gérard Cholvy, 1999, Histoire des organisations et Georges Bertier, 1935, L'École des Roches, Les éditions du Cerf. Avec Nihil obstat (rien ne s'oppose, le censeur ecclésiastique déclare 32

mouvementschrétiensen France (XIXéme- XXème siècle), Cerf.) 35