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La Formation interculturelle

De
274 pages
L'interculturel est à la mode et cette banalisation du terme tend à lui donner un caractère futile que des tragédies telles que le génocide rwandais, le suicide de la nation yougoslave ou, en France, l'exacerbation d'un sentiment d'insécurité nous obligent à examiner avec attention. Ce livre a pour vocation de proposer des outils contribuant à la compréhension des processus en jeu mais aussi, notamment à destination des formateurs, les grandes lignes d'une démarche de formation opérationnelle. L'auteur s'appuie, pour cela, sur sa propre expérience et notamment sur une aventure franco-allemande.
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LA FORMATION INTERCUL TURELLE : Un projet existentiel de réciprocité

Collection Histoire de Vie et Formation dirigée par Gaston Pineau
avec la collaboration de Bernadette Courtois, Pie"e Dominicé, Guy Jobert, Gérard Mlékuz. André Vidricaire et Guy de Villers

Cette collection vise à construire une nouvelle anthropologie de la formation, en s'ouvrant aux productions qui cherchent à articuler "histoire de vie" et "formation". Elle comporte deux volets correspondant aux deux versants, diurne et nocturne, du trajet anthropologique. Le volet Formation s'ouvre aux chercheurs sur la formation s'inspirant des nouvelles anthropologies pour comprendre l'inédit des histoires de vie. Le volet Histoire de vie, plus narratif, reflète l'expression directe des acteurs sociaux aux prises avec la vie courante à mettre en forme et en sens.

Titres parus
Volet: Formation Danielle DESMARAIS et Jean-Marc PILON, Pratiques des histoires de vie. Au carrefour de la formation, de la recherche et de l'intervention, 1996. Martine LANI-BAYLE, L'Histoire de vie généalogique d'Oedipe à Hermès. 1997. Pascal GALVANI, Quête de sens et formation, 1997. Régis MALET, L'identité en formation, 1998. Gaston PINEAU (coord.), Accompagnements et histoire de vie, 1998. Louise BOURDAGES, Serge LAPOINTE, Jacques RHÉAUME (coordonnateurs), Le «je» et le «nous» en histoire de vie, 1998. M. CHAPUT, P.-A. GIGUÈRE et A. VIDRICAIRE (eds), Le pouvoir transformateur du récit de vie, 1999. Christine ABELS-EBER, Enfants placés et construction d'historicité, 1999. Marie-Jo COULON, Jean-Louis LE GRAND, Histoires de vie collective et éducation populaire. Les entretiens de Passay, 2000. Marie-Christine JOSSO,(sous la dir. de), La Formation au cœur des récits de vie: expériences et 2 universitaires, 2000. Fabienne CAST AIGNOS LEBLOND: Le vacarme du silence: la transmission intergénérationnelle des situations extrêmes, 2002. C. NIEWIADOMSKI et G. de VILLIERS, Souci et soin de soi, 2002.

Collection Histoire de vie et formation

Claude CAZENABE

LA FORMATION INTERCUL TURELLE : Un projet existentiel de réciprocité
Préface de Jacques DEMORGON

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytedmique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@L'Hannattan,2003 ISBN: 2-7475-3791-9

On a la liberté d'être le frère ou le bourreau. Qu'est-ce qui fait qu'on devient lefrère ou le bourreau? Qu'est-ce qui fait qu'on accepte ou qu'on rejette? Le choix du confort et de la paresse d'un côté, de l'inconfort et de la marginalité de l'autre, sans doute... Geneviève Anthonioz De Gaulle, France Inter, 1999

PREFACE
Un, deux, trois, nous irons au bois
En lisant C. Cazenabe, deux souvenirs que je trouvais un peu déplacés insistaient en moi: le souvenir du petit prince qui n'abandonnait plus une question qu'il avait posée; le souvenir de cette comptine dont le début s'est imposé en titre. J'ai fini par accepter d'écouter ces messages de l'inconscient qu'aucune construction rationnelle n'aurait pu produire. Ce que C. Cazenabe n'abandonne plus dès qu'il l'a rencontrée, c'est la situation interculturelle et son chemin singulier. Celui-ci s'est construit à travers une suite d'échanges entre des personnes, entre des cultures allemandes, françaises avec leurs diversités régionales, immigrées; entre des milieux, interculturel, universitaire, de formation. C. Cazenabe vit, note, établit une relation structurée à cette situation interculturelle, de Tours à Berlin où un « jeu des préjugés» bouleverse la belle ordonnance de l'équipe et fait surgir bien des vérités jusqu'ici poliment écartées. La situation interculturelle fait alors l'objet d'un rapport communicable à propos duquel il sollicite les sentiments et les analyses des membres de l'équipe. Ils vont, et on les en remercie, accepter d'analyser la présentation des problématiques qui leur est soumise. Ce que C. Cazenabe n'abandonne pas non plus, c'est la formation. Une formation interculturelle est souvent extérieure au formé, elle relève de ceux qui vous ont précédé dans ces domaines. Mais ce peut-être aussi chacun qui se forme en immersion. En fait, la formation interculturelle s'ouvre sur un champ d'une telle ampleur -l'ensemble des cultures humainesqu'elle ne peut être formalisée, standardisée. Pour C. Cazenabe, interculturel et formation sont profondément liés. On ne se forme pas vraiment en s'habillant de formation. On n'est pas interculturel parce que c'est la mode. Ce qui est en cause c'est le travail sur soi que requièrent les chocs singuliers avec les

« étrangers» , le choc culturel en général avec toute étrangeté, et même avec tout« autre» dont nous n'avons pas fait un familier. Aujourd'hui, l'interculturel s'est généralisé aux sexes, aux âges, aux professions, aux disciplines. Les problématiques interculturelles se déclinent de multiples façons complémentaires parce que le domaine de l'interculturel accède à sa maturité. Dans ce contexte ouvert, C. Cazenabe souligne la nécessité et l'intérêt de l'auto-formation à laquelle il croit et à laquelle il doit déjà une part de ce qu'il est. Cette auto-formation représente une dimension originale et capitale. Originale, parce que l'insertion dans les ordres sociaux ne nous fait souvent qu'objets de formation extérieure. Capitale, parce qu'elle est impossible sans implication personnelle. Dans un contexte démocratique, l'autoformation conjugue plusieurs terrains sociaux: des lieux d'expérimentation -rencontres soutenues par des associations et par l'OFAJ1- des lieux d'élaboration et d'évaluation comme l'université. Or, même dans ces conditions favorables -que d'aucuns trouvent artificielles- il y a encore tout à faire pour l'individu qui veut vraiment se former. Sans son engagement, il n'y aura pas de formation. C. Cazenabe a ici un objectif précis, la sauvegarde de la dimension de réciprocité existentielle. Son sérieux, dépourvu ni d'humour ni d'un habile usage du monde lui fait considérer le terrain interculturel comme un véritable filon pour toute formation exigeante ou disons simplement réelle. Mais une prise de risques, une transformation, une rupture sont les sources indispensables de tQute formation. Sans elles, le jeu des curiosités et des intérêts culturels ne peut atteindre l'interculturel volontaire, lieu de remise en cause et en formation. De fait, C. Cazenabe prend ainsi le risque d'échouer mais en donnant à cet échec la possibilité de s'inscrire, il lui permet de se convertir -non en réussite, toujours largement imaginaire- mais en invention d'un chemin de formation. Ce chemin singulier, peut-on alors le
I Office Franco-Allemand pour la Jeunesse.

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communiquer au delà de ceux qui l'ont vécu? Pour l'exprimer de façon significative, il lui faudra un langage spécifique.
C'est alors qu'intervient l'intrusion de notre second souvenir. Car ce langage ce sera «un, deux, trois, nous irons au bois ». Cette décision et cette comptabilité sont décisives, initiatrices d'un franchissement de seuil. Pourquoi, comment? Parce qu'il faut d'abord un moi en résonance avec lui-même; ensuite l'irruption de l'autre, des autres. Mais entre les autres et moi il y a deux grands risques: la fusion, le rejet. Du coup, nous n'allons pas au bois et le processus de formation s'arrête. Un « trois» est ainsi requis, indispensable à notre devenir. La formation c'est un: moi; deux: l'autre; et trois: la construction collective symbolique. Le bois, c'est l'environnement et le milieu de nos immersions. Le bois, c'est celui de la nature mystérieuse, inconnue, la forêt du Maori; c'est aussi le bois sacré, habité par des divinités plus familières. Plus près encore, c'est le bois des humains, la forêt humaine. La comptine enfantine, entre arithmétique et religion, s'installe au cœur de la construction identitaire. Un, je suis un, j'émerge de mes premiers émois fusionnels. Je n'aurais jamais pu y parvenir sans cet autre qui me tire de ma bulle. En réalité cet autre est nécessairement un tiers, car le deux j'en faisais mon affaire, le récupérant sans cesse dans l'indivision. La psychanalyse a remis sur ses pieds la trinité. L'étonnant et le dommageable c'est sans doute qu'ensuite nous mettions si longtemps pour comprendre que ce schéma de formation de la personne n'est par réservé à l'enfance mais s'étend sur la vie entière. L'interculturel va fortement contribuer à cette généralisation trinitaire à propos de laquelle C. Cazenabe cite justement Dufour. Dans le monde tel qu'il se découvre aujourd'hui, chacun de nous peut se retrouver dans l'épreuve interculturel1e. Encore faut-il la découvrir et ne pas lui tourner le dos, ignorance et négligence

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ordinaires qui font finalement le lit des populismes ouvertement xénophobes. Longtemps, les partisans de l'interculturel n'ont pas fait ce qui était nécessaire pour éviter les préventions à l'égard de la notion comme à l'égard des pratiques qu'elle est censée inspirer. Là aussi, très vite, des camps se sont constitués qui résultaient d'une non-reconnaissance de la complexité. C. Cazenabe justement ne fait pas l'impasse sur l'ambiguïté des faits interculturels. Ils ont leur côté « choc» et ils peuvent aussi en rester là. C'est alors d'un interculturel volontaire qu'il s'agit. Par idéalisme religieux nous voudrions que ce soit le seul interculturel digne de ce nom. Mais il ne suffira pas de l'énoncer pour qu'il existe ni d'y croire pour le réaliser. D'où, pour C. Cazenabe l'efficacité réaliste de lier situation interculturelle et situation de formation. Sans formation en réciprocité existentielle, c'est l'interculturel des chocs qui demeure. C. Cazenabe ne fait pas davantage l'impasse sur l'histoire à laquelle tournent le dos de nombreux interculturalistes. Faute de voir que c'est elle seulement qui peut nous donner une compréhension des cultures puisque c'est en elle, à travers les activités des humains, qu'elles se sont engendrées. La notion d'interculturel doit ainsi être construite avec beaucoup d'exigence et C. Cazenabe s'y emploie dans une troisième partie qui, chemin faisant, devient presque le double des deux qui la précèdent. Il y traite d'abord des dialogiques, montrant leur intérêt et leurs limites ou plutôt leur déformation possible. En effet, elles ne peuvent trouver leur plein sens que resituées dans une systémique dont la complexité ne se laisse au mieux qu'aborder. En fait, les dialogiques ont deux visages -ou deux niveaux- souvent mal distingués. Elles mettent l'accent sur le dialogue possible entre les humains et risquent l'illusion idéaliste à nous y faire croire trop facilement. Si, au contraire, elles décrivent des contradictions entre des directions opposées dans la

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relation des humains à leur milieu et à leur environnement, elles ont des chances de rester plus près du réel. Quelques pas peuvent être faits à partir d'un bon usage des dialogiques. Ainsi nous devons rejeter l'illusion que les pôles d'une dialogique sont des substances réelles. Ce sont seulement des directions d'action. Nous pouvons rejeter l'illusion d'un juste milieu général. Une dialogique est une action adaptative qui ne peut trouver que des solutions singulières à des situations singulières. Dès lors les humains ne vont pas conduire leur dialogique de la même façon. L'étude des dialogiques et de leurs dynamiques différentielles met en évidence le réel et la difficulté où sont les humains de l'appréhender, et plus encore de partager cette appréhension. Retour donc à l'interculturel, à l'interstratégique, c'est à dire à une dialogique des dialogiques. Ici la formation bute sur l'état des consciences individuelles et collectives. D'où l'accent mis sur la volonté individuelle qui est irremplaçable dans ce contexte exigeant. Les situations interculturelles et leurs dialogiques ouvrent sur une formation qui ne peut être que celle de notre vie entière. Comment nous comprendre et comprendre l'autre si nous ne savons pas nous tenir dans l'écart entre ce qui a contribué à nous constituer et la liberté avec laquelle nous nous mettons en jeu? Cela nous renvoie à l'histoire de nos appartenances à notre région, à notre pays, à l'Europe, au monde et à l'histoire passée comme à l'histoire en cours. Cela permet aussi de reconnaître des impossibilités de plusieurs ordres: contenus de culture qui demandent un savoir inaccessible, situations de défis narcissiques insupportables pour les personnes. Si elle est capable de considérer ses difficultés en raison de l'étendue et de la profondeur de son horizon, la formation interculturelIe est, pour toute autre formation, un bon rappel à la réalité. Mais attention au découragement, au désespoir qui nous guettent devant une formation qui finit par concerner la vie entière. Encore faut-il que cette continuité soit distribuée dans le temps de nos efforts, de nos repos, de nos erreurs. Le volontaire

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en auto-formation doit être prudent et doser l'effort qu'il se demande et celui qu'il demande aux autres. Prenoris donc bien en compte les moyens qui vont nous le permettre. Leur base reste la triangulation dont nous avons parlé. Parmi tous les exemples que développe C. Cazenabe, donnons en deux. D'abord ne pas opposer mais savoir conjuguer la trinité précieuse des savoirs conceptuels, pratiques et symboliques. Un niveau supérieur de conceptualisation peut être la pire des choses: une forme prétentieuse plus ou moins vide; et la meilleure: l'expérience élaborée pour être mieux reprise. Pas de mépris pour un notionnel qui se confronte à ses limites: le terrain qui lui échappe et les valeurs qui soulignent le chemin qu'il ne sait parcounr. Pas de mépris pour le vécu pratique. Le principe hologrammatique nous permet de comprendre que l'attachement rigoureux et profond à ce que l'on vit vraiment soi-même n'est pas simple entêtement, simple obstination à vouloir trouver important ce que l'on vit parce qu'on le vit. Le notionnel cherche le sens du tout dans le tout mais il ne doit pas nous rendre incapable de découvrir qu'il est aussi dans la partie, celle qui nous échoit en un lieu, en un instant. A tout instant, une formation profonde est toujours hologramme. C'est ainsi qu'elle nous évite la poursuite obsessionnelle indéfinie d'expériences et de connaissances. C'est déjà dans chaque expérience, pratique, partage, échange que le tout se présente. Pas davantage de mépris pour les valeurs. Elles sont d'indispensables horizons affectifs et cognitifs mais elles peuvent vite devenir des songes creux, si leur symbolique n'est pas en mesure de se doter des moyens théoriques et pratiques qui vont seuls attester de leur authenticité. Second exemple de triangulation: au plan des réalités que nous vivons, nous allons retrouver ce moi et cet autre et comme tiers séparateur et médiateur, l'œuvre. C'est la construction formative

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et tout ce qui l'exprime. Un, deux, trois, c'est moi, l'autre et l'écrit qui va empêcher de noyer les problèmes sous les arrangements complices des consommations de « biens sociaux interculturels» ou son camouflage dans des hostilités gonflées par nos narcissismes personnels surtout si l'on songe à l'état du monde. Cependant, il faut que les séductions, les désaccords, les affrontements soient autorisés, pour que l'écrit puisse ensuite jouer son rôle de tiers, empêcher que des conflits répétitifs, épuisants conduisent à l'arrêt, à la fuite; à celle même du souvenir: on tourne la page, on passe à autre chose. Avec l'œuvre, un tiers durable s'installe, à la fois social et personnel: le diplôme, un livre. C'est un nouvel espace-temps interculturel qui s'est créé et dont nous avons déjà découvert quelques clefs partageables. Travaillant nous-même sur ces terrains interculturels francoallemands et européens, nous ne cessons de vivre individuellement et collectivement des situations que nous trouvons exemplaires. Elles le sont par les problèmes qui s'y découvrent, les chemins qui s'y révèlent, les apports de formation qui s'y délivrent. Mais rares sont ceux qui veulent, qui peuvent soudain les prendre à cœur pour en faire surgir dans une présentation écrite les difficultés, les possibilités, les inventions de soi et des autres qui s'y engendrent. C'est ce que fait C. Cazenabe. L'accompagner sur ce chemin ne sera pas pour notre confort. Mais tout de même pour notre réconfort. Si bien des difficultés demeurent, c'est en les prenant en charge que nous contribuons à constituer ensemble un mouvement certes largement chaotique, une culture de la formation, une culture de l' interculturel. Les Européens commencent à découvrir qu'ils en ont le plus grand besoin. Du moins s'ils veulent une Europe s'unifiant de leurs diversités réelles.
Jacques Demorgon

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INTRODUCTION

Si l'on ne peut réduire une recherche interculturelle à l'histoire de son auteur, l'histoire ou plutôt les quelques fragments d'histoire qui toujours lui reviennent en font assurément partie. Sans doute même en sont-elles le moteur, la cause et le fil, ténu, parfois, mais jamais rompu, qui l'empêchent de sombrer quand la lassitude s'empare de lui. Ceci posé, la nécessité de se décentrer de son histoire est tout aussi importante. Bien que nous nous en défendions, nous sommes en effet souvent tentés de considérer que ce qui fut important pour nous l'aurait aussi été pour les autres. Ces autres ayant parfois, lorsqu'on les définit, une identité si floue qu'ils ne sont finalement que d'autres nous-mêmes, leur rencontre se résume bien souvent à la rencontre de quelques fantômes familiers. Et puis, plus fondamentalement encore, moi Il' autre, le désir lie rejet, la tension entre ces deux pôles et les ambivalences, la complexité qui en résultent ont besoin d'une amplitude que le miroir de soi ne suffit pas toujours à leur donner pour être décodés. La tentation interculturelle qui pousse l'humain vers des horizons prometteurs, au risque, lorsqu'il croit venu le temps d'en récolter les fruits, de basculer, comme en Yougoslavie, au Rwanda ou ailleurs dans une tragédie si effroyable qu'elle l'oblige à tout à recommencer, tout cela démontre qu'il y a dans la multitude des expériences humaines une diversité dont ma petite histoire n'aurait pu embrasser qu'une part infime et dérisoire. D'un point de vue spatial, le double mouvement qui conduit de l'intériorisation à l'extériorisation et de l'extériorisation à l'intériorisation, c'est à dire ce voyage toujours inachevé puisque

toujours recommencé vers l'autre et au-delà, vers soi-même constitue donc aujourd'hui la trame essentielle de cet ouvrage. Mais l'espace n'est rien sans le temps qui l'alimente. C'est pourquoi le voyage auquel je convie le lecteur est aussi un voyage dans le temps, donc une histoire de vie dont j'ai par commodité tenté de synthétiser quelques fragments susceptibles d'éclairer ma démonstration. Comme tout voyage, celui-ci a été parsemé d'imprévus. Les aléas de la route et du temps se sont chargés de bousculer l'itinéraire et la chronologie d'une aventure sans doute à priori trop balisée. Les moyens étaient pourtant rassemblés, le but fixé, la problématique certes imparfaite mais suffisamment pertinente pour donner à croire que tout allait se dérouler comme on me l'avait appris. Ou plutôt comme j'avais voulu l'entendre. Car la complexité, qui est le propre de tout voyage et de toute aventure humaine m'a rattrapé. Sous la forme, notamment, d'une expérience interculturelle berlinoise qui, s'ajoutant aux doutes, aux constructions hasardeuses, aux intuitions fulgurantes et aux périodes de latence a suffi à remettre en cause tout ce que j'avais patiemment cru élaborer. Plus précisément, la plupart des éléments qui composaient la trame imaginée de mon voyage en terre universitaire sont restés là, quelque part mais en attente de réorganisation. Et quelque chose d'autre, quelque chose auquel je n'avais pas pensé est venu, comme une évidence, combler le vide qui s'installait. Le terrain, par exemple, ce fameux terrain qui n'avait longtemps été qu'une abstraction gênante s'est soudain imposé, non seulement comme une possibilité mais aussi comme l'axe central autour duquel allait s'articuler mon travail de recherche. En d'autres termes, ce n'était brusquement plus uniquement moi qui décidais du sens de l'histoire, l'histoire décidait aussi pour moi. Et curieusement, cette révision que j'aurais pu croire douloureuse m'a donné un regain d'énergie, une motivation nouvelle que l'inquiétude de ne pas vraiment savoir où j'allais ne suffisait pas à désamorcer.

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Les faits ont refusé d'entrer précisément dans les cases que je leur avais prévues. Comme il ne pouvait être question de transformer les faits, je n'avais d'autre choix que de me transformer. Ce qui m'a fait entrer dans un processus dont j'ai longtemps été incapable de prévoir l'issue. Accepter l'imprévu, finalement, comme tout bon voyageur, lâcher prise et laisser le temps faire lui aussi œuvre de formation, puis décrire ce lent travail de maturation, voilà ce qu'est devenu cet ouvrage, en terme de méthodologie et d'organisation. Car miracle, quand les résistances s'estompent, les priorités s'affichent, des fragments d'histoire jusqu'alors dispersés prennent tout leur sens, une démarche s'affirme, on accouche d'un livre qui, par nature inachevé, donne pourtant le sentiment d'une incontestable avancée.

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1ère PARTIE

Préfigurations ou le temps des Illusions nécessaires
« Si la France survit, en 2050, ce sera grâce à la Seine-Saint-Denis, avec son désordre, ses gosses de couleur mélangées si mal élevés, et non à ces villes de province moribondes, emplies de vieillards... » Emmanuel Todd, Télérama n02728, avril2002

CHAPITRE 1 Voyages, voyages ou itinéraire d'une problématique

1. Fragments d'une histoire personnelle
1.1. Premier choc: Auschwitz ou l'impossible entente entre les peuples:
Tours, années 60 Je suis né dix ans après la deuxième guerre mondiale. En ces années de reconstruction où les traces du malheur étaient encore si proches, en ces temps incertains où la France appliquait avec vigueur les bonnes vieilles recettes du refoulement, il était important d'écrire aux enfants que nous étions une histoire nouvelle et rassurante. La guerre, la paix; le passé, l'avenir; les bons, les méchants; c'est en rangs serrés, encadrés par nos maîtres bienveillants et tout émoustillés par la parenthèse d'une sortie, si brève fut-elle, des murs de l'école, qu'on nous emmenait voir les méchants. Ou plutôt ce qu'avaient fait les méchants. Une, deux, trois fois, je ne sais plus tant les souvenirs se confondent, ici, là-bas, je ne sais plus tant les images se bousculent encore, mais l'insoutenable a empli nos mémoires d'enfants. Avec l'effroyable puissance des photos en noir et blanc surannées, agrandies, tachées parfois, comme pour mieux signifier l'enfer dont elles étaient issues et dont on voulait nous guérir. A jamais.

Auschwitz ou les plaines lugubres, immenses et enneigées de Pologne ou de Russie, c'est devant l'horreur sans nom des corps décharnés que se sont forgés mes premiers doutes quant à l'humanité des hommes, c'est devant la photographie d'un visage d'enfant emporté par la tourmente que j'ai compris pour la première fois à l'échelle du monde l'illusion de l'entente entre les peuples. L'holocauste a par ailleurs inscrit en moi une question sur laquelle repose sans doute une large part de ma recherche actuelle: ces bourreaux ordinaires étaient-ils semblables à nous? Aurions-nous pu, pourrions-nous un jour nous aussi nier à ce point l'existence, la réalité de l'autre, « ce frère humain» (Cohen A., 1972), accomplir ce qu'ils ont accompli? Non sans doute, suis-je tenté de répondre, tant il me semblerait confortable que le pire appartienne à l'autre. Mais rejeter loin de nous l'indicible sans vouloir en évaluer la pertinence ne constitue-t-il pas l'une des causes majeures de la survalorisation de soi?

1.2. Deuxième choc: la petite correspondante allemande ou la possible entente entre les peuples:
Mülhbach, 1970 Mon père m'avait prévenu: «Ne va pas chez les boches! » Pas besoin, dans son esprit de raison, ni de justification, comme si le mot à lui seul suffisait à décourager toute velléité de transgresser la règle, comme si la règle elle-même avait ce caractère sacré, magique dont l'énoncé vous oblige soudain à choisir entre nous (sous-entendu les bons) et les autres (sous-entendu les méchants). En cette période de rébellion adolescente, j'ai bien entendu choisi le camp des autres. Et de vagues images glanées çà et là dans les livres et les discours, les autres sont soudain devenus des êtres de chair et de sang étrangement semblables, finalement, à ceux que je venais de quitter, si ce n'est quelques mœurs bizarres et l'environnement peuplé de signes différents dans lequel ils

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évoluaient. Puis la jeune correspondante allemande est apparue. Et avec elle, d'un coup, en un raccourci saisissant qui me porterait bien au-delà de sa petite personne, cet étrange paradoxe de l'exilé volontaire, du voyageur avide: tout ce qu'elle avait de différent m'entrainait à la vouloir semblable, tout ce qu'elle avait de semblable m'entraînait à la vouloir différente. Ses mots étaient d'une douceur musicale, d'une fluidité qui n'avait rien à voir avec ce que la plupart des Français, y compris moi-même, croyions savoir avec autant de certitudes que de (bonne ?) foi de la langue allemande, forcément guerrière et gutturale, puisque nos principales références en la matière étaient des livres ou des films sur la deuxième guerre mondiale. L'herbe était aussi tendre que dans nos contrées sous nos pas romantiques, nos musiques et nos rêves étaient les mêmes. Mon père, nos maîtres, Auschwitz et les photos lugubres de mon enfance m'avaient menti: l'Allemagne pouvait, savait sourire. Mais en même temps, telle une blessure qu'un rien ravive, les paroles de mon père, celles de mes maîtres et les images de l'horreur s'insinuaient parfois comme autant de fantômes sinistres et lourds dans les gestes et les paroles, les maisons et les plaines, les forêts monotones et les gares désertes de cette Allemagne enchantée. Enchantement et malaise, semblable et différent; je venais d'apprendre la dialectique du voyage et celle-ci ne m'a plus jamais quitté depuis.

1.3. Troisième choc: Mother India ou comment ne pas s'endormir avant l'heure:
Inde, 1984 Le souffle brûlant du pays vous saisit dès la descente de l'avion. Odeurs d'urine, d'encens, de curry, de fleurs, d'animaux, saris multicolores, policiers à la chemise graisseuse et giclées de bétel pareilles à des traînées sanglantes sur les murs lépreux de l'aéroport; poussière, chaleur et cris perçants des corbeaux

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traversant les verrières brisées du grand hall des arrivées. Emotions, vertige: mille autres avant moi ont décrit ainsi, à quelques variations près, le choc de leur arrivée en Inde. Mille autres avant moi ont ensuite cru mourir, les jointures des mains blanchies par l'effort de se cramponner aux montants d'acier déglingués du « rickshaw2» en sillonnant au mépris du réel et à une vitesse folle les rues encombrées de Delhi. Mille autres avant moi, enfin, sont restés des jours entiers, presque sans manger et sans boire, immobiles et tétanisés devant la porte de leur hôtel, à regarder se dérouler en un spectacle nonstop hallucinant l'invraisemblable désordre de la foule indienne. Mille autres avant moi, mais comme si aucun d'entre eux n'avait jamais existé qu'en rêve, tant j'eus le sentiment d'être le premier. Car l'expérience des autres, si semblable soit-elle à la nôtre en apparence n'est jamais la nôtre. Et si l'Inde immense, multiple et délirante digère comme une poussière d'étoiles, c'est à dire sans effort et sans dommage pour elle le voyageur avide d'aventures, le voyageur ne digère jamais l'Inde. Personne ne revient indemne de ce pays, personne n'en revient indifférent. On l'aime, on le déteste, on le fuit, on y retourne en hâte, mais on est définitivement marqué. Car là-bas, pour reprendre un terme d'Henri Michaux3 le civilisé devient barbare. Et peut-être que le barbare devient civilisé. En tout cas, les croyances, les dogmes les certitudes, le rationalisme, tout s'effondre, balayé par l'impossibilité de comprendre, de se comprendre. A la fois choc fabuleux et leçon de relativisme radicale, l'Inde est comme un vaisseau emportant le voyageur dans le flot tumultueux d'une immensité sans repère, l'obligeant à puiser dans cet inconnu qui l'affole mais le fascine les ressources qui lui permettront de survivre. Et paradoxe admirable, non seulement ces ressources vous permettent de survivre, mais elles vous font grandir, c'est à dire
2 Sorte de scooter à trois roues couvert servant de taxi. 3 Dans « Un barbare en Asie », Paris, Gallimard.

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voir vos amis, vos amours, votre maison, votre monde d'une manière différente. Jusqu'au jour où l'appel de l'Inde se fait à nouveau sentir. Partir ou rester, aimer ou haïr, tout perdre ou tout gagner, l'ambivalence vous saisit jusqu'à ce que vous compreniez soudain que la question était mal posée. Car partir et rester, aimer et haïr, tout perdre et tout gagner, c'est dans l'ambivalence féconde, le mouvement entre l'un et l'autre que résident la connaissance et l'évolution.

1.4. Quatrième choc: un rebelle à l'université
Université de Tours, septembre 1998 C'est une sorte de grand manoir de style anglais posé comme un joyau incongru entre les immeubles de pierre blanche qui bordent l'avenue. On y pénètre en poussant une lourde porte de bois sculpté et le seuil passé, les pas se font plus hésitants: tout autour se dessinent des portes closes et vaguement menaçantes; à droite, un escalier majestueux s'élève vers une mezzanine de bois sombre que l'ombre des étages rend plus mystérieuse encore. Un brouhaha de voix étouffées me pousse vers l'une des portes entrouvertes. Mes futurs collègues étudiants sont là, guindés mais rassurants, assis dans la vaste salle qu'une cheminée sculptée, des boiseries acajou et de grandes fenêtres à meneaux semblent destiner à quelque cérémonie troublante. Dans ce temple du savoir, l'autodidacte rebelle aux institutions se tait soudain, intimidé. Réfugié derrière une table et ne sachant que faire de mes mains, je regarde le parquet ciré et classe quelques papiers inutiles, tente d'un sourire crispé d'appréhender un monde dont je croyais qu'il ne serait jamais le mien. Balivernes bien sûr, le monde ne peut se réduire à ce que nos serments de jeunesse en laissaient présager. Mais je suis encore, en cet instant, le fils des ouvriers qui ne pouvaient parler qu'avec une déférence teintée de fatalisme des gens, des lieux, des richesses dont ils ne comprenaient pas les règles. L'héritier, aussi, d'une contre-culture qui rêvait de brûler tous les temples, y 25

compris et surtout ceux du savoir. L'homme enfin, indécis encore, mais sachant déjà que seule la remise en cause de quelques certitudes lui permettra de mener à bien cette nouvelle aventure4. Car comprendre soudain qu'il existe d'autres voyages tout aussi exigeants mais bien moins exotiques que la mer et les regards soulignés de khôl, les déserts de sable au crépuscule et les bonzes aux robes safran contemplant la jungle bruissante, oser côtoyer soudain ces lieux du savoir jadis exécrés pour leur morgue et leur arrogance présumées, tel est le nouveau défi.

2. Du passé au présent: écrire pour mieux comprendre
2.1. Une question récurrente
Quatre chocs, donc, quatre chocs parmi bien d'autres, jalonnant un itinéraire d'enfant, puis d'adolescent, d'homme-voyageur et enfin d'étudiant. Et si d'autres expériences ont, au fil du temps, amplifié mes doutes, si d'autres voyages m'ont intégré dans la dynamique qui nous porte du semblable au différent, du proche au lointain, du confortable à l'incertain, en un vaste mouvement d'apprentissage de l'interculturalitë, ces chocs ont valeur de symboles en ce sens qu'ils ont illustré, qu'ils illustrent encore quelques-unes des questions fondamentales que je me suis posées. L'âge, l'expérience, les lectures, le croisement des savoirs qui en résultent m'ont bien entendu permis de trouver une réponse à certaines de ces questions. Mais d'autres (vraisemblablement les
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Il s'agit d'un Diplôme Universitaire de Responsablede Formation (DURF),

dont la durée est de trois ans. Ouvert à des personnes n'ayant pas le baccalauréat sur présentation d'un dossier de validation des acquis, il donne l'équivalent d'une maîtrise. C'est dans ce cadre que j'ai écrit le mémoire ayant présidé à l'élaboration du présent ouvrage. S Ce qui n'a bien entendu rien de novateur, le vieil adage « les voyages forment la jeunesse » étant là pour nous le rappeler.

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plus nombreuses et les plus importantes) sont restées sans réponse. Issues du passé mais s'ancrant dans le présent et bousculant l'avenir, les problématiques, les hypothèses qui en découlent s'inscrivent donc tout naturellement dans la durée. Elles peuvent être résumées par l'interrogation suivante: Pour quelles raisons l'analyse et la compréhension des processus psycho-sociologiques entrant en jeu dans la relation à l'autre ne suffisent-elles pas à empêcher l'émergence de phénomènes de rejets dans une rencontre interculturelle ?

3. Au-delà de la question: hypothèses:

problématique

et

Tenter de répondre à cette question me conduira à définir des termes tels que «culture» ou « interculturel» de manière à ce que nous entrions dans le vif du sujet munis d'un vocabulaire commun. Puis à avancer l'idée que notre identité, notre culture reposent sur un ensemble d'éléments constitutifs (que j'appellerai déterminants) beaucoup plus profonds que nous le croyons. En cas de «choc interculturel »6, ce sont ces éléments profonds, voire inconscients qui surgissent et sont susceptibles de balayer les constructions rationnelles dont on croyait qu'elles suffiraient à nous faire échapper aux phénomènes de rejet. J'essaierai ensuite de démontrer que le déséquilibre provoqué par le choc interculturel peut court-circuiter la dynamique de changement nécessaire à l'acceptation de l'autre. Dans cette hypothèse, la recherche d'un équilibre nouveau ne s'opèrerait plus en s'engageant dans la réalité nouvelle et singulière qu'implique la rencontre, perçue comme trop désagrégeante, donc anxiogène, mais plutôt en se repliant sur des certitudes anciennes, rassurantes, ayant pour conséquence le rejet et de l'autre et de la situation nouvelle que l'interaction aurait pu provoquer.
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Voir définition pages suivantes.

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