La gestion discursive de la relation interpersonnelle dans la classe de français

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Cet ouvrage vise à décrire la relation langagière qui s'établit entre l'enseignant de français et ses élèves, dans les classes de 4e et de 3e de collège. L'analyse est contrastive: elle part de l'appartenance socioculturelle des élèves en comparant un collège de la banlieue de Marseille et un collège du centre-ville pour étudier l'impact de la différence sur le rapport de places qui détermine l'interaction professeur-élèves. On décrit les stratégies de mise en question et de sauvegarde de la face mais aussi la redistribution des places en fonction des menaces qui pèsent sur l'enseignement.
Publié le : samedi 1 janvier 2005
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EAN13 : 9782296385771
Nombre de pages : 213
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LA GESTION DISCURSIVE DE LA RELATION INTERPERSONNELLE DANS LA CLASSE DE FRANÇAIS

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Christina Romain

LA GESTION DISCURSIVE DE LA RELATION INTERPERSONNELLE DANS LA CLASSE DE FRANÇAIS

L'Harmattan France 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 PARIS

L'Harmattan

Hongrie

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Italie 15

Hargita u. 3 1026 BUDAPEST

Via degli Artisti, 10124 TORINO

(Ç) 'Harmattan, 2004 L ISBN: 2-7475-7741-4 EAN : 9782747577410

Avant-propos
Le présent travail est issu de mon intérêt pour les problèmes langagiers en milieux scolaires socialement contrastés. A l'occasion d'une maîtrise et d'un DEA, je me suis proposé de travailler sur les productions écrites des élèves, en particulier sur l'étude des organisateurs textuels et des temps du récit dans des textes narratifs produits par des élèves de CM 1 et de CM2 puis par des élèves de 6e, de se, de 4e et de 3e issus de milieux socioculturellement différents. Mon objectif était d'établir d'éventuelles relations entre ces indicateurs, les performances textuelles et les origines socioculturelles. Cette démarche, associée à ma participation au séminaire de DEA du professeur R. Vion sur l'Analyse des fonctionnements langagiers, m'a conduite à m'interroger sur les rapports maître - élève(s), toujours dans des cadres contrastés, à l'occasion de cours de français. Comme le souligne Vargas [1987 : 20], les variables à l'œuvre dans la production de discours ne peuvent se déterminer que par des études contrastives - et le cours de français est un de ceux où se manifestent le plus clairement les conflits de normes linguistiques et les conflits de personnes. D'où le projet d'analyser des situations interactionnelles dans lesquelles la principale variable observée est l'appartenance des sujets à deux groupes homogènes d'élèves nettement différenciés en termes socioculturels.

Première partie Cadre théorique
Une interaction n'est pas une suite d'énoncés mais plutôt une matrice d'énoncés et d'actions reliées par une série d'interprétations et de réactions. L'interprétation de l'auditeur se fait surtout à partir de l'évaluation de l'énoncé au regard de certaines normes d'interaction telles que la préservation de la face - qui sont essentielles. Ainsi,
« la forme de l'énoncé fournit uniquement une base à l'inférence que doit construire l'auditeur pour saisir la valeur communicationnelle du message» [Kerbrat-Orecchioni 1982]. « La connaissance du contexte d'énonciation est ici déterminante, puisqu'elle permet de sélectionner un acte spécifique parmi tous les actes compatibles avec la forme de l'énoncé et d'éviter un malentendu» [Trognon 1983 : 84]. La connaissance du contexte s'appuie sur des indicateurs convergents (gestes, mimiques, traits paralangagiers : accentuation, débit) qui vont fonctionner comme opérateurs de désambiguïsation. Pour Vion, suite à tout un courant pragmatique français qui a démontré que le calcul du sens commence avec les présupposés, les intentions, les préconstruits, les savoirs communs supposés partagés, « produire du sens exige un travail interactif constant, passant par les processus de co-adaptation, de reformulation, de sollicitation, d' explicitation » [1992a : 97].

Le langage est le lieu où s'élabore le monde «objectif» qui n'existe que dans des formulations assertives faisant l'objet d'un accord général et le sens est au centre d'un travail intense de négociation entre les interactants. C'est donc dans une perspective résolument pragmatique que notre réflexion linguistique va s'inscrire. Traditionnellement, on fait remonter l'usage de la pragmatique en linguistique à Morris [1938] avec sa présentation de la pragmatique, de la syntaxe et de la sémantique. Les linguistiques pragmatiques abordent le langage dans ses usages ordi-

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naires et une prépondérance est octroyée aux suj ets parlants ordinaires, au contexte précis de l'interaction considérée. De fait, la pragmatique prend en compte: le rôle de l'interprétant, l'habitude ou l'usage, la co-énonciation, la construction du sens, et la fusion de tout ce qui englobe la situation. Ainsi « Parler c'est sans doute échanger des informations; mais c'est aussi effectuer un acte, régi par des règles précises [...], qui prétend transformer la situation du récepteur, et modifier son système de croyance et/ou son attitude comportementale; corrélativement, comprendre un énoncé, c'est identifier, outre son contenu informationnel, sa visée pragmatique, c' est-àdire sa valeur et sa force illocutoire » [Kerbrat-Orecchioni 1980 : 185]. Dans cette perspective, les conceptions linéaires ou unilatérales de la communication ont laissé place au concept de co-énonciateurs construisant ensemble le déroulement de l'interaction. Comme le souligne Vargas, « à la conception structurale de la communication s'oppose aujourd 'hui une conception interactionnelle dont les origines se situent d'une part dans le cercle de Bakhtine, d'autre part dans l'ethnolinguistique américaine avec en particulier les travaux de Hymes et Gumperz » [1987 : 21]. De fait, prendre en compte les locuteurs et le contexte est l' aboutissement d'une évolution de la discipline que Kerbrat-Orecchioni résume de la manière suivante: « d'une part, c'est un intérêt porté à des unités de plus en plus larges, qui a conduit à la constitution de l'analyse du discours et des grammaires textuelles [...] ; d'autre part c'est une intégration progressive des théories pragmatiques au champ de la linguistique, sous leurs deux formes essentielles : linguistique de l'énonciation, et théorie des actes de langage» [1990 : 9].

Nous allons nous intéresser aux effets de la parole sur la situation à l'occasion d'une interaction didactique, c'est-à-dire à l'étude d'un corpus pris en situation dite « naturelle », comme celui de François et Hudelot qui filment des enfants en situation de classe [1984], de Bange [1987], de Lindenfeld [1988], ou de Traverso [1993], qui se trouve être l'auteur du premier ouvrage, en France, à proposer une description systématique d'interactions prises dans leur globalité [Traverso 1996].

1 Les composants de l'interaction

1.1 Les origines de la linguistique interactionnelle 1.1.1 Panorama C'est tout d'abord dans le champ de la sociologie que s'est développée l'étude des interactions verbales. La primeur en revient à Tarde [1890], auteur d'un des premiers ouvrages d'inspiration interactionniste, mais aussi, à la même époque, à certains sociologues de langue allemande, tels que Gimmer et Weber [Charaudeau et Maingueneau 2002 : 319], qui soutenaient que « les individus créent la société à travers leurs actions réciproques ». Mais c'est l'influence du courant sociologique américain de l' ethnométhodologie, l'école de Chicago (avec Park ou Burgess), qui a été fondamental pour l'élaboration de la linguistique interactionnelle dès les années 1910-1920. Ce courant est caractérisé par la phénoménologie sociale de Schutz [1932] qui correspond à une théorie du quotidien proposant l'étude des procédures d'interprétation que nous utilisons tous les jours pour donner du sens à nos actions et à celles des autres en nous considérant comme identiques; mais aussi par l'interactionnisme symbolique de Park [1950] et Mead [1963] (ainsi que de l'un des élèves de ce dernier, Blumer) selon lequel les acteurs fabriquent leur monde social dans les interactions de tous les j ours au travers du sens qu'ils assignent aux objets, aux gens, aux symboles qui les entourent; et enfin par la théorie de l'action de Parsons [1951] selon laquelle tout sujet se comporte en fonction de certaines règles. Sur cette base s'est également développée aux Etats-Unis l' ethnométhodologie de Garfinkel [1967] qui s'organise autour de l'idée que le langage ordinaire dit la réalité sociale, la décrit et la constitue en même temps. Dans les années 19501960, ses élèves Sacks, Schegloff et Jefferson s'intéressent à la description des conversations quotidiennes. L'analyse conversationnelle

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examine comment se coordonnent les efforts des interlocuteurs et souligne l'existence de règles sous-jacentes. A la même époque, Goffman [1973] développe une « micro sociologie » où l'interaction se présente comme un objet d'étude à part entière tandis que l'ethnographie de la communication apparaît sous l'impulsion de Hymes et Gumperz [1972]. Si la notion d'interaction s'est initialement développée en sociologie, elle s'est ensuite installée en linguistique et en psychologie. Charaudeau et Maingueneau [2002 : 320] soulignent que la linguistique interactionniste emprunte largement à l'analyse conversationnelle, mais aussi à l'analyse du discours et à la linguistique de l'énonciation (cf. Mondada [2000 et 2001] pour situer la démarche spécifique à l'ethnométhodologie et à l'analyse conversationnelle, et les conditions de possibilité d'un lien entre linguistique et analyse conversationnelle). Par ailleurs, la linguistique interactionniste a été influencée par la théorie des jeux de langage de Wittgenstein [1961], la théorie des actes de langage d'Austin [1970] et Searle [1972], la théorie de l'agir communicationnel d'Habermas, et la logique de l' inter locution de Jacques, mais aussi par les travaux de Bakhtine. Concernant la psychologie, nous citerons rapidement les études sur l' épigenèse interactionnelle et les interactions précoces [Bruner, Stem, Montagner, Lebovici. ..], la psychologie des communications de type éthologique [Cosnier] ou systémique [Bateson, Ecole de Palo Alto], et la psychologie sociale interactionniste inspirée de l'analyse du discours (Edwards et Potter [1992], Ghiglione et Trognon [1993], Chabrol [1994]). Le concept de processus interactif est largement présent dans l'Ecole de Palo Alto qui voit dans la communication beaucoup plus qu'une suite d'actions individuelles successives. Ces observations sont corrélées par des travaux d'anthropologues étudiant les aspects nonverbaux de la communication, comme Hall [1971] ou Birdwhistell [1981] - avec des recherches dites « systémiques» qui impliquent que tout comportement induit un réseau de relations entre interactants, des phénomènes d'homéostasie (d'« équilibre interne») : la communication est considérée comme un système d'interactions où la modification de l'une modifie les autres. En France, l'analyse des interactions verbales apparaît dans le prolongement de l'analyse de discours [Bachman et al. 1981]. L'analyse de discours s'intéressant surtout aux productions écrites - il s'agissait généralement de décrire des discours « suivis» produits par un émetteur unique à l'intention d'un récepteur privé de tout moyen d'intervention directe dans la construction de ces discours - va passer à une approche de type communicatif. Longtemps auparavant, Firth

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[1957] mais déjà surtout Gardiner [1932] avaient mis l'accent sur le fait que « le discours est une activité sociale [qui présuppose à tous les niveaux] l'interaction réciproque du locuteur et de l'auditeur» et qu'il convient de le replacer dans son cadre naturel. Ce souci de rapprocher la linguistique et l'anthropologie caractérise aussi Boas, Malinowski, Pike, Sapir, et Whorf [Kerbrat-Orecchioni 1994 : 57]. Sapir [1968 : 134] envisage le langage comme un guide de la « réalité sociale» qui conditionne significativement toute pensée sur les problèmes et processus sociaux. De son côté, dès 1964 la sociolinguistique tente de lier le langage et le contexte social, la situation de communication, la langue et le fonctionnement social objectif - elle a introduit les dimensions sociales, culturelles et situationnelles poussant la linguistique à prendre en compte les phénomènes communicatifs et la variation [Bautier 1995]. 1.1.2 Sociolinguistique et analyse des interactions Cette recherche analysant des interactions verbales en milieux scolaires socioculturellement différenciés, nous allons rapidement présenter les relations entre sociolinguistique et analyse des interactions en matière de linguistique interactionnelle. La sociolinguistique s'est développée dans trois directions principales: (i) la sociolinguistique variationniste, (ii) l'ethnographie de la communication et (iii) la sociolinguistique interactionnelle. La sociolinguistique interactionnelle, qui se situe dans le prolongement de l'ethnographie de la communication, s'est préoccupée d'intégrer les dimensions pragmatique et interactionnelle dans l'analyse des faits de variation sociale. Dans une interaction, la variation linguistique ne constitue pas seulement un indice de comportement social, elle est aussi une ressource communicative à la disposition des participants et elle contribue à l'interprétation de ce qui se produit dans l'interaction. Hymes [1962], en fondant l'ethnographie de la communication, affirme que savoir parler, c'est principalement maîtriser les conditions d'utilisation adéquate des possibilités offertes par la langue. La compétence communicative est définie comme l'ensemble des aptitudes permettant au sujet parlant de communiquer efficacement dans des situations culturellement spécifiques. Les travaux de Gumperz [1972 ; 1982a; 1982b] ont mis en évidence les fonctions communicatives de la variabilité linguistique. Ils ont montré que les variables sociolinguistiques ne se présentent pas de façon isolée dans le discours. Ces regroupements de variables sociolinguistiques sont liés à la poursuite de fins communicatives particulières et fonctionnent en particulier comme des signes indexicaux qui guident et orientent l'interprétation

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des énoncés. Gumperz porte un intérêt particulier aux phénomènes de variation codique d'une communauté à l'autre. Parallèlement à l'ethnographie de la communication se développe l' ethnométhodologie [Garfinkel 1967] qui décrit les «méthodes» qu'utilisent les membres d'une société donnée pour gérer comme il convient l'ensemble des problèmes communicationnels de la vie quotidienne. De son côté, on sait que Labov [1976 : 52] a étudié les variations linguistiques en les corrélant à des variables sociales susceptibles de les expliquer. Ses travaux s'attachent à faire un relevé de tout ce qui est susceptible de varier, dans le discours, en fonction de paramètres tels que la classe sociale, l'âge, le sexe, etc. Le concept majeur de cette linguistique est celui de variation. La linguistique et la sociolinguistique se sont dans un premier temps attachées à recenser les éléments pertinents de la situation. La plupart des auteurs ont pris I'habitude de distinguer le contexte situationnel du contexte linguistique, pour lequel ils proposent la notion de cotexte. Le contexte interactionnel se définit comme l'ensemble des représentations que s'en font les participants sur la base des « informations préalables» dont ils disposent ou bien de celles qui leur sont fournies et qu'ils décryptent au cours du déroulement de l'interaction: c'est ce qu'on a coutume d'appeler les « indices de contextualisation » [Goffman 1973]. Dans cette perspective, la sociolinguistique interactionnelle s'attache à décrire la signification pragmatique des variables en analysant la manière dont elles contribuent à l'interprétation des énoncés dans l'échange interactionnel. Les études réalisées à ce sujet ont porté en particulier sur les indices de contextualisation, c' est-àdire sur les diverses formes linguistiques appartenant au répertoire linguistique des locuteurs qui interviennent dans le signalement des présupposés contextuels et contribuent à indiquer la manière dont les énoncés doivent être interprétés. L'inférence interactionnelle correspond à ce processus d'interprétation située par lequel un locuteur détermine l'intention véhiculée par l'énoncé de son interlocuteur et indique par la réplique qu'il lui donne l'interprétation qu'il en fait. La sociolinguistique interactionnelle se veut une théorie de la contextualisation des énoncés en décrivant comment les contextes sociaux sont constitués interactionnellement par les participants au moyen d' activités sociales verbales et non verbales qui sont à leur tour rendues interprétables par ces mêmes contextes. Cette perspective considère que le contexte social n'est pas donné, mais rendu disponible en tant que résultat des actions conjointes des interactants. Les processus de contextualisation qui sont au centre des recherches sociolinguistiques sont les processus de contextualisation prosodiques (rythme, tempo,

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intonation, etc.) en particulier en tant qu'ils portent sur les aspects contextuels du tour de parole et de la pertinence thématique, les processus de contextualisation non verbaux (en particulier gestuels), les processus de contextualisation verbaux (lexicaux, segmentaux et séquentiels) en particulier dans leur relation à des genres discursifs. L'analyse détaillée d'interactions dans des contextes institutionnels et organisationnels a aussi permis de montrer que de tels processus jouent un rôle important dans les malentendus et qu'aux différences culturelles correspondent souvent des divergences dans l'utilisation des indices de contextualisation [Baylon 1996]. On peut conclure d'emblée de toutes ces observations que décrire l'interaction en termes purement linguistiques est impossible. On se heurte au fait que toute pratique langagière est contextuelle, construite par et dans l'interaction sociale. La connaissance des faits sociaux et culturels est essentielle pour différencier entre séquences appropriées et inappropriées. Pour Clark par exemple « le type de coordination le plus fondamental [...] est entre ce que veut dire le locuteuret ce que comprennentles auditeursde son message.Tous les autres types de coordination- comme le tour de parole, le choix des thèmes, le déroulementde I'histoire, du discours - sont concrètementau service de la coordinationla plus fondamentaleentre la significationet la compréhension»[1985: 3]. Le même affirme cependant plus loin que la coordination est aussi requise aux niveaux syntaxique et sémantique. Les diverses pressions auxquelles est soumise la langue servent le besoin de communication du locuteur et/ou de l'auditeur. La grande ampleur de la redondance facilite le processus de compréhension et aide l'auditeur dans ses buts, à savoir dans la coordination des sens communiqués [Leech 1983 : 6467]. En dépit du fait qu'un effort de coordination générale est requis par tout usage langagier, la dépendance de l'interaction envers la coordination a été expliquée non seulement en termes linguistiques, mais en termes sociaux liés à la nature de l'interaction. Des sociologues comme Mead [1962] ont affirmé que l'identité est construite par et à travers l'interaction sociale: «Nous apprenons à nous voir à travers les yeux des actions d'autrui qui, à leur tour, sont des réponses à nos propres actions ». Ce concept d'interaction occupe une large place dans les travaux de Goffman, qui applique à la civilisation moderne les méthodes d'observation propres à l'anthropologie culturelle, et décrit ses compatriotes dans tous les détails de leur vie quotidienne en vue de dégager les règles de leur comportement [1973].

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Dans une perspective quelque peu différente, Grice [1979 : 57-72] a élaboré des principes de coopération qui affirment l'importance sous-jacente d'une croyance sociale particulière pour la signification et la compréhension réalisées dans une interaction. Jusque-là, on avait généralement considéré que l'interprétation d'un énoncé dépendait de deux facteurs:
-

le sens de la phrase énoncéed'une part, le contexte(linguistiqueet extra-linguistique) d'autre part.
A ces deux facteurs variables, Grice ajoute un troisième facteur

constant: un « principe coopératif» - toute contribution verbale doit
être telle que le but général de l'interaction l'impose au moment où elle a lieu - développé en un ensemble de neuf «maximes de la conversation» réparties en quatre catégories (quantité, qualité, relation et manière) auxquelles tout locuteur est réputé se conformer. La communication verbale exige un ajustement permanent entre locuteur et auditeur: l'un produisant ses énoncés en fonction de la façon dont il pense que l'autre les interprétera et ce dernier construisant son interprétation sur la base de cette demande présumée de son partenaire. Il est clair que la communication implique la représentation et la reconnaissance des intentions d'autrui. Bien qu'il paraisse maintenant évident, cet aspect des choses fut pratiquement ignoré jusqu'à Grice 1.
1.2 Les composants du contexte de

Les propriétés du contexte déterminent entièrement les opérations production des énoncés aussi bien que leur interprétation. Ainsi

« les interactions sont construites et interprétées à l'aide d'un ensemble de règles qui s'appliquent dans un cadre contextuel donné, sur un matériau de nature sémiotiquement hétérogène (unités verbales, paraverbales, et non

1. Cf. cependant ces réflexions de Michel Bréal à propos de polysémie: « On demandera comment ces sens [multiples d'un même mot] ne se contrarient point l'un l'autre: mais il faut prendre garde que les mots sont placés chaque fois dans un milieu qui en détermine d'avance la valeur. [...] Si nous voyons le mot ascension imprimé à la porte d'un édifice religieux, il ne nous vient pas le moindre souvenir des aérostats, des courses en montagne, ou de l'élévation des étoiles: ces sens ne franchissent pas le seuil de notre conscience. [...] Ce que nous disons de nous n'est pas moins vrai de celui qui nous écoute. Il est dans la même situation : sa pensée suit, accompagne ou précède la nôtre. Il parle intérieurement en même temps que nous: il n'est donc pas plus exposé que nous à se laisser troubler par des significations collatérales qui dorment au plus profond de son esprit» [Bréal 2005 (1897), ch. XIV,« La Polysémie»].

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verbales) » [Kerbrat-Orecchioni

1990 : 75]

Si les tentatives de conceptualisation ont été nombreuses, l' apparition du terme situation chez les linguistes semble devoir remonter à Whitney [Germain 1973 : 10]. Du côté des sociologues, c'est à Goffman que revient le mérite d'avoir d'une manière innovante reposé la question de la situation. Goffman [1973] établit que la situation est définie par les acteurs de la communication compte tenu du fait que l'interaction est le lieu du positionnement réciproque et de la construction des relations sociales. La situation se présente comme un produit de l'interaction puisqu'elle se trouve être dépendante des acteurs eux-mêmes. Finalement, le contexte doit être conçu comme l'ensemble des représentations que s'en font les participants sur la base, soit des « informations préalables », soit des « indices de contextualisation ». Parmi les auteurs qui se sont employés à spécifier les différentes composantes de la situation, il convient d'abord de mentionner Hymes [1974 : 433-451] et son modèle « SPEAKING» (acronyme désignant les huit composantes nécessaires à toute interaction: « setting », « participants », « ends », « acts », « key», « instrumentalities », « norms », et «genre»), mais aussi le modèle proposé par Brown et Fraser [1979] qui décompose la situation, en ce qui concerne ses composantes générales, en « setting » (cadre spatio-temporel), « purpose» (but) et « participant» (nombre et nature des participants).
1.3 Le cadre interactif: Kerbrat-Orecchioni l'interaction complémentaire

souligne que la théorie des interactions doit

« accorder une place importante aux considérations typologiques car si certaines règles transcendent les distinctions de genres, un grand nombre de contraintes structurales ou rituelles sont au contraire propres à tel ou tel type particulier d'interaction» [1990 : 132]. La théorie des interactions s'intéresse tant aux règles communes à tous les types d'échanges qu'aux caractéristiques propres de ces mêmes échanges: « [C'est] au travers du cadre interactif qu'il s'agit de chercher à caractériser la part de contrainte et de généralité et, en même temps, la part de "liberté" et d'imprévu qui caractérise toute interaction» [Vion 1999].

Par conséquent, il paraît nécessaire de décrire d'une part le type d'interaction dominant qui caractérise la rencontre ainsi que la nature de la relation sociale considérée dans notre étude (relation institutionnelle, dissymétrique classique, entre adulte et adolescent, entre enseignant et élève) ; et d'autre part, les savoirs (implicites sociaux) mobi-

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lisés pour gérer ce genre d'interaction. Le cadre interactif permet de définir le cadre social dans lequel se déroule une interaction en précisant la nature de la relation sociale (des places institutionnelles) qui s'y déploie ainsi que le savoir socioculturel qui y est attaché. Comme le souligne Vion, si le positionnement de chaque sujet est hétérogène et fait intervenir une pluralité de rapports de places, « cette pluralité s'exprime pratiquementtoujours en termes de hiérarchie de sorte que le cadre interactif pourra être appréhendé par la nature du
rapport de places dominant» [1992a : 111]. C'est ce que soulignait déjà Cicurel [1983] dans le discours didactique en classe de langue. Enfin, signalons encore que pour Charaudeau [1992 : 321] le « contrat de communication» englobe (a) un « contrat situationnel », qui détermine le domaine du savoir, le statut des partenaires et la finalité actionnelle du locuteur, et (b) le « contrat de parole» qui détermine l'identité, les rôles et les savoirs langagiers que les interlocuteurs sont amenés à actualiser lors de l'échange. Dans cette optique toute méconnaissance dans la relation des places constitue une défaillance du contrat de parole et implique par conséquent une non-adaptation avec le contrat situationnel. Par opposition aux interactions symétriques, les interactions didactiques qui vont nous intéresser constituent des interactions complémentaires : « Dans le premier cas, les partenaires ont tendance à adopter un comportement en miroir [...] Dans le second cas, le comportement de l'un des partenaires complète celui de l'autre pour former une « Gestalt» de type différent [...] Une interaction symétrique se caractérise par l'égalité et la minimisation de la différence, tandis qu'une interaction complémentaire se fonde sur la maximalisation de la différence. Dans une relation complémentaire, il y a deux positions différentes possibles. L'un des partenaires occupe une position qui a été désignée comme supérieure, première ou « haute » (one up), et l'autre la position correspondante dite inférieure, seconde ou « basse» (one down) [...] Le contexte social ou culturel fixe dans certains cas une relation complémentaire (par exemple mère - enfant, médecin - malade, professeur - étudiant), ou bien ce style de relation peut être propre à une dyade déterminée. Soulignons dans les deux cas la solidarité de cette relation, où des comportements, dissemblables mais adaptés l'un à l'autre, s'appellent réciproquement. » [Watzlawick, Beavin et Jackson 1972 : 66-67]. Vion attribue à cette distinction un statut particulier: «Elle contribue à définir le cadre interactif sur lequel se construit l'échange et une interaction déterminée a toutes les chances de mettre simultanément en œuvre plusieurs rapports de places. Par conséquent, il faut s'attendre à ce que la réalité soit plus complexe» [1992b : 125, 129].

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Par exemple, une interaction pourra reposer sur la complémentarité du point de vue du cadre interactif, et de manière subordonnée quant à la symétrie. Plus précisément, les interactions didactiques, en milieu scolaire, se développent à partir d'un rapport de places complémentaires souvent appréhendées en terme d'inégalités. Ce rapport inégalitaire fait apparaître une position « haute» corrélée à une position «basse ». L'exemple du rapport enseignant - élève illustre le fait que de nombreuses interactions sont fondées sur un rapport de places inégalitaire institutionnalisé. Le maître est en position haute, il décide qui va parler, ce qui va être dit et juge la pertinence de la réponse tandis que l'élève est en position basse: lui se contente de prendre en charge la consigne donnée par le maître qui effectue, en général, tous les actes directeurs, ceux dont la fonction dans l'interaction est de commander une réaction complémentaire chez l'interlocuteur, l'élève n'accomplissant le plus souvent que des actes subordonnés, des actes qui sont en rapports de dépendance - de subordination - en regard de ceux du maître. Selon Roulet [1981 : 22], l'acte directeur à fonction initiative impose trois obligations discursives à l'interlocuteur, l'échange se terminant lorsque ces obligations discursives sont satisfaites: (i) réagir verbalement voire non verbalement, (ii) à une des fonctions illocutoires potentielles du locuteur, (iii) de manière à résoudre le problème soulevé ou à satisfaire le désir exprimé par le locuteur. Par exemple, dans le cas de l'échange interrogatif-informationnel (échange conforme à la situation d'apprentissage constitué par une question et une réponse, et/ou une ou des nouvelles questions qualifiées de stratégiques et une ou des nouvelles réponses, et enfin une évaluation conclusive), l'élève se trouve devant la triple obligation de dire quelque chose, ce quelque chose étant une réponse, et si possible une « bonne réponse », c'est-à-dire une réponse qui sera jugée appropriée par l'enseignant qui dispose des savoirs et des pouvoirs nécessaires pour ce faire. Mais contrairement aux interactions extra-scolaires où se trouver contraint d'occuper une position basse peut être vécu comme un échec, occuper ici la position basse ne saurait être en principe vexatoire pour un élève. En fait, « le caractère institutionnelde ce rapport de places et l'aspect nettement spécialisé de ces interactionsconduisentles sujets à accepter cette dissymétrieconstitutive» [Vion 1992b].

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1.4 L'espace

interactif

Le concept d'espace interactif est destiné à remplacer la notion de relation. Les sujets sont contraints, dans le cadre social où se déroule la rencontre, de « mettre en scène une image d'eux-mêmes et de leur relation, d'effectuer des tâches langagières, d'adopter divers modes d'implication vis-à-vis des dires échangés et d'initier localement des types d'interactions particuliers » [Vion 1999].

Il n'y a pas ici une relation mais cinq relations interdépendantes (institutionnelles, modulaires, subjectives, discursives et énonciatives) du fait du jeu des positionnements réciproques (position dominante / position dominée) caractérisant de manière globale l'interaction didactique [Vion 1999 : 41-67] : Les places institutionnelles sont celles qui contribuent à définir la relation sociale et la situation - les places de communication dans leur plus grande généralité, c'est-à-dire en fonction de positions sociales extérieures et antérieures à l'interaction. Le rapport qui en résulte caractérise le type d'interaction dominant, mais il est clair que ce niveau institutionnel n'épuise pas la relation entre les sujets et que ceux-ci vont devoir mobiliser d'autres types de places. Les places modulaires correspondent aux types d'interactions développés localement, à l'intérieur d'un cadre interactif donné, par l'activité des acteurs. Elles renvoient à une relative part de liberté puisque c'est l'ensemble des types d'interactions qui vont être localement envisagés par les sujets. Il y a parmi elles un type dominant définissant le cadre interactif (par exemple, un module
de conversation - symétrique - dans le cadre de la transaction
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complémentaire - développe deux rapports de places simultanément, bien que le «dominant» reste celui de la transaction). Comme nous allons le voir, un module est un type d'interaction qui, dans une situation donnée, caractérisera un moment à l' intérieur d'un cadre défini à partir d'un autre type.
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Les places subjectives concernent les «images» de soi et de l'autre construites dans l'interaction par la nature des comportements langagiers mis en œuvre. Ces images se jouent et se rejouent à chaque tour de parole et correspondent à des oppositions comme expert vs consultant, honnête vs malhonnête, rigoriste vs laxiste, digne vs indigne, efficace vs inefficace, etc. Chaque interaction est le lieu d'une mise en scène de soi et donc de type de places. C'est en partie à ce niveau que se décident les stratégies d'intimidation,

LES COMPOSANTS

DE L'INTERACTION

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de séduction ou encore d'amadouage.
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Les places discursives correspondent à des tâches linguistiques effectuées dans l'exercice de parole. Il s'agit d'activités qui mobilisent le niveau séquentiel des interactions, séquences narratives, argumentatives, descriptives, explicatives ou séquences d'ouverture, de clôture, séquences « latérales» de négociation secondaire, de gestion de malentendus, séquences méta-communicatives, etc. Elles correspondent à la manière de faire fonctionner le discours. Les places énonciatives désignent la manière dont le locuteur s'implique dans ses messages. Elles concernent la «mise en scène énonciative» ou les «mouvements énonciatifs» d'ajustement à l'interlocuteur par «réglage de sens» ou modulation [Vi on 1992a: 243]. Depuis Ducrot [1984], on est conduit à utiliser la notion de mise en scène énonciative afin de répondre aux questions suivantes: Qui parle dans la parole du locuteur? Prend-il des précautions et des formes de distanciation à ses dires? Met-il en scène d'autres énonciateurs que lui-même et de quelle manière? Vion [1999] distingue cinq types de mise en scène:

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1. L'unicité énonciative: le locuteur peut donner l'impression de parler seul et de se construire la position d'un énonciateur qui prend totalement à sa charge les contenus verbalisés. 2. La dualité énonciative: le locuteur peut se construire deux positions énonciatives simultanées (cas des actes paradoxaux: menacer en même temps que promettre; cas de la production d'énoncés à double sens...) lui permettant une certaine distanciation vis-à-vis de ses énoncés. 3. L'effacement énonciatif: le locuteur peut ne pas donner des marques de prise en charge de l'énoncé au point de donner l' impression d'un effacement énonciatif, qu'il s'agisse d'énonciation abstraite ou du « discours historique» de Benveniste. 4 et 5. Enfin, il peut parler avec d'autres énonciateurs, plus ou moins identifiables, et aller de diverses formes du discours rapporté à la polyphonie en passant par les reformulations diaphoniques. Dans cette mise en scène plurielle, sa voix peut être dominante ou dominée, concordante ou opposée à celles des autres énonciateurs. Lorsqu'il parle avec d'autres voix Vion parlera de parallélisme énonciatif alors que quand sa position énonciative s'oppose à celles des autres énonciateurs nous aurons affaire à l'opposition énonciative.

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