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La gratuité de l'enseignement secondaire

De
300 pages
La gratuité de l'enseignement secondaire apparaît comme un moment important de l'évolution du système éducatif secondaire. Au moyen d'une analyse minutieuse du fonctionnement de l'enseignement secondaire entre les deux guerres, le lecteur découvre les difficultés matérielles des établissements, le coût de la scolarité. La réunion d'établissements différents pour constituer un établissement offrant plusieurs filières est soutenue en outre par la thématique de l'Ecole unique qui conduit en 1925 à l'unification du concours des bourses et à leur augmentation, préface à la gratuité.
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LA GRATUITÉ DE L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE

Photo:

Archives

départementales

du Nord. Collection

Carlos

Rocquet.

JOFi

Philippe HUGOT

LA GRATUITÉ DE L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE
L'application des premières mesures démocratiques
J

dans I enseignement secondaire
1918-1939

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie

Espace L'Harmattan

Kinshasa

L'Harmattan

Italia

L'Harmattan

Burkina Faso

Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

1053 Budapest

Histoire et mémoire de la formation Collection dirigée par Jacky Beillerot (1939-2004) et Michel Gault
L'éducation des adultes, au sens où nous l'entendons aujourd'hui, s'est développée à partir de la Révolution de 1789 avec pour premier objectif de pallier l'absence ou les insuffisances de la formation initiale. Elle a connu d'importants changements avec la formation professionnelle des adultes, le développement de l'enseignement technique, la montée de l'éducation populaire... jusqu'à devenir véritablement un fait social à partir de la loi fondatrice de 1791 qui en assure le développement. Au sens large du terme, elle est théorisée dès l'Antiquité et apparaît plus actuelle que jamais avec des notions comme celle de l'école de la deuxième chance, de l'éducation permanente et de la formation tout au long de la vie, ou encore de la formation de soi. La collection Histoire et mémoire de la formation constitue un instrument de référence, d'information et de réflexion, pour les formateurs et les chercheurs concernés par ce domaine d'activités et de pratiques. Déjà paru Claude PUJADE-RENAUD, Le corps de l'élève dans la classe, 2005. Claude PUJADE-RENAUD, Le corps de l'enseignant dans la classe, 2005. Florence GIUST-DESPRAIRIES, L'enfant rêvé, 2005. Jean-Marc HUGUET, La formation d'une élite ouvrière. Industries électrique et gazière (1940-1970),2005. Jean MAISONNEUVE, Psychosociologie et formation, 30 ans de formation relationnelle en groupe, 2004. Annie TSCHIRHART, Quand l'Etat discipline l'Ecole. Une histoire des formes disciplinaires entre rupture et filiation, 2004.

site: www.Jibrairiehannattan.com e.mail: harn1attanl@wanadoo.fr
(Ç)L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9245-6 EAN: 9782747592451

INTRODUCTION

La gratuité de l'enseignement secondaire apparaît comme un moment important de l'évolution du système éducatif secondaire. Elle sous-tend implicitement une démocratisation du système et un accès facilité à .toute une population scolaire. Qu'en a-t-il été réellement? Les étapes du processus de gratuité scolaire ont-elles modifié le recrutement des classes de lycées et collèges? Telles sont les questions à l'origine de notre recherche. enseignement depuis la L'intérèt porté à l' évolution du système d ~ révolution a été traité par de nombreux auteurs, mais paradoxalement, le développement de l'enseignement secondaîre dans l'entre-deux-guerres, et plus particulièrement 1a manière d'y accéder, n'a pas fait l'objet d'une recherche systématique et approfondie. Exceptés les ouvrages généraux qui abordent la gratuité de l'enseignement secondaire et la croissance des effectifs comme une étape évidente du développement de l'enseignement, les recherches effectuées ces dernières années portent sur d'autres thèmes. L'enseignement primaire y tient une

place importante avant et après les lois Ferry. Christian Nique I montre l'enjeu
majeur de l'État à diriger le peuple par l'instruction, dispensée par l'école publique, outil de régulation sociale dont il ne se dessaisira plus. Les instituteurs, et plus particulièrement ceux de la Ille République \ ont entre leurs mains les clés d'un monde renouvelé. Conscients des traces profondes que laisse l'école dans les

intelligences et les sensibilités, l'alphabétisation

3

est l'élément déterminant de

toute instruction. L'École, avant la seconde guerre mondiale, est le lieu où on s'initie à la liberté et à l'égalité démocratiques, où on travaille à un monde nouveau. Après la seconde guerre mondiale, du fait de l'explosion scolaire 4 dans les enseignements du second degré, cours complémentaires et enseignement secondaire, les recherches se dirigeront vers les conséquences d'une telle croissance de la scolarisation et sur la démocratisation du recrutement des

différentes études 5. Devenue lieu de concurrence entre classes sociales, l'École
sera le thème de recherche de sociologues comme Pierre Bourdieu, Jean-Claude Passeron 6 ou Raymond Boudon 7. Dans l'entre-deux-guerres, la scolarisation dans

8

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SECONDAIRE

l'enseignement

secondaire ne sera évoquée succinctement que par Viviane
8,

Isambert-Jamati

dont les travaux portent sur l'adéquation des discours et

l'évolution de la société et de son enseignement, et plus particulièrement par Jean-

Pierre Briand et Jean-Michel Chapoulie 9 qui traitent du développement de la
scolarisation prolongée des garçons et jeunes filles au-delà du certificat d'études dans les écoles primaires supérieures et les cours complémentaires. L'accès à l'enseignement secondaire dans l'entre-deux-guerres, au-delà de la simple étude des statistiques nationales, restait une zone d'ombre. Jusqu'en 1918, l'institution scolaire reproduit la division de la société et juxtapose deux écoles, l'école des notables et l'école du peuple. L$école des notables, avec l'enseignement secondaire, accueille les enfants des classes bourgeoises de la section enfantine aux classes terminales, que sanctionne le baccalauréat. L'école du peuple, avec l'enseignement primaire, accueille tous les autres enfants de la section maternelle à la classe du certificat d'études primaires. Certains d'entre eux poursuivent leurs études dans les cours complémentaires (C.C.), les écoles primaires supérieures (E..P.S.) ou les écoles pratiques. de commerce et d'industrie (E.P.C.I.). Cet enseignement non obligatoire est sanctionné par le brevet d'études primaires supérieures (B.E.P.S.), le brevet élémentaire (B.E.), et pour de rares E.P.S., le brevet supérieur (B.S.). La première est payante, la seconde gratuite, mais d'autres barrières interdisent l' enseignernent secondaire aux enfants du peuple: d'une part l'accès en sixième se fait à 10 ans, alors que le certificat d'études s'obtient à 12 ans; d'autre part la scolarité dans l'enseignement secondaire dure sept ans, la seule sanction étant le baccalauréat. Ce n'est qu'après 1918 que la situation de l'enseignement secondaire évolue. Le conflit, par le brassage des soldats du Front a mis en évidence l'égalité fondamentale des individus, intellectuels comme manuels. Le Cartel des gauches arrivé au pouvoir va tenter de concrétiser les idées d'école unique jusqu'ici
formulées par quelques universitaires anciens combattants
10.

Sans parler de démocratisation (aucun nouvel établissement, lycée ou collège, n'a été ouvert; les effectifs de l'enseignement secondaire sont d'une remarquable stabilité alors que ceux des E.P.S. et des C.C. doublent tous les vingt ans), une organisation démocratique se met en place: identification des petites classes de l'enseignement secondaire à celles de l'enseignement primaire, réforme du système des bourses par un concours commun à l'enseignement primaire et secondaire, gratuité de l'externat simple de l'enseignement secondaire, mise en place à titre expérimental des classes d'orientation. À la veille de la seconde guerre mondiale, si l'école des notables et l'école du peuple subsistent toujours, les piliers de l'enseignement actuel sont mis en place, sinon dans les faits, tout au moins dans certains courants de pensée. *

INTRODUCTION

9

L'ensemble de nos recherches est principalement consacré à l'enseignement secondaire des garçons, mais pas uniquement, et suit un fil directeur qui nous mènera d'un système payant à un système gratuit, via le palliatif de la gratuité et la gratuité partielle. Jusqu' en 1930, l'enseignement secondaire n'est accessible qu'en contrepartie d'une rétribution scolaire, établie en fonction du régime choisi. L'externat simple est aussi payant, mais à charge uniquement d'un tiers pour les familles, les deux tiers restant pour l'État. Suivant le typed' établissement, lycée de chef-lieu ou de province, lycée ou collège, la rétribution scolaire variait. Dès 1925, le système des bourses, à l'origine établi pour chaque ordre (primaire et secondaire), est modifié pour devenir un examen unique aux enseignements primaire et secondaire. En 1928, le premier cycle des établissements géminés Il devient gratuit, suivi l'année suivante par l'ensemble des classes. En 1930, la rétribution scolaire pour l'externat simple est supprimée dans les classes de 6e de tous les établissements secondaires publics. Par le biais des lois de finances, en trois ans, l'ensemble des classes secondaires, à l'exception des classes élémentaires et des classes préparatoires, devient gratuit. Ces mesures de gratuité sont prises parallèlement à la reprise démographique de l'après guerre et vont gonfler rapidement les classes de 6e et se. Devant cet afflux d'élèves "non contrôlé", on établit un examen d'entrée en sixièlne en 1933. Comme le souligne si

judicieusement Antoine Prost

12,

à l'arbitraire d'un obstacle financier, s'est

substituée une exigence scolaire, reconstituant ainsi sous une autre forme, la "barrière" à l'enseignement secondajre. Pendant la période considérée, nous nous intéresserons plus particulièrement à l'Académie de Lille L~au sein de laquelle nous puiserons nos exemples au travers d'établissements secondaires diversifiés. L'un des intérêts de notre recherche réside dans I'historique de la carte scolaire académique. Cette académie présente une très forte hétérogénéité départementale. Le département du Nord est proche de la représentation nationale, celui du Pas-de-Calais apparaît fortement sous-scolarisé du fait du nornbre important de ses établissements libres. Le nombre d'établissements géminés est nettement supérieur à celui des autres académies; la présence d'E.P.S. de garçons est supérieure à la moyenne nationale. Le plan de l'ensemble s'articule de lui-même autour des différentes mesures menant à la gratuité et se présente sous forlne d'une périodisation définie ainsi: 1918-1924, le système établi et son fonctionnement; 1924-1930, le palliatif de la gratuité et les mesures de gratuité partielles; 1930-1938, la gratuité, ses conséquences. L'année 1924 représente le moment d'application de la première mesure palliative avec l'accès gratuit aux classes élémentaires des lycées et collèges sous certaines conditions; l'année 1930 voit l'application de la loi de finances sur la gratuité de l'externat simple dans les classes de 6e de tous les établissements secondaires.

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Trois thèmes sont développés dans notre recherche et illustre les différents moments de notre périodisation: le fonctionnement d'ensemble du système d'enseignement; la politique scolaire appliquée pendant ces vingt ans; l'accès à l'enseignement secondaire. Nous étudierons dans un premier thème l'évolution des établissements secondaires entre 1918 et 1939. Ces derniers sont implantés dans un environnement où les contraintes géographiques, économiques, politiques influent sur les processus de scolarisation. Par un choix particulier d'établissements, nous montrerons les différents aspects de cette scolarisation. Le second thème concerne la politique scolaire nationale mise en œuvre pendant cette période et ses applications académiques. La mise en place de ces mesures démocratiques devait attirer vers l'enseignement secondaire un public nouveau, une élite qui jusque-là restait dansl 'enseignement primaire. Nous étudierons donc, sur une population d'élèves susceptibles d'entrer dans l'enseignement secondaire, les choix opérés par ces derniers, et essayerons d'en comprendre les raisons. Enfin, dans un troisième et dernier thème, nous nous intéresserons à l'accès à 1~ enseignement secondaire, essentiellement dans les classes de 6e. La politique scolaire mise en œuvre dans Pentre deux guerres rend momentanément les lycées et collèges plus accessibles à des enfants en plus grand nombre et issus de milieux sociaux différents. Avant et après la mise en place de la gratuité, nous établirons donc les taux de scolarisation dans les classes de sixième des différents départements de l'Académie de Lille et tenterons de savoir s'il y a eu mobilité sociale ascendante.

-==*==-

CHAPITRE

PREMIER

L.A RECHERCHE ET SES PROBLÈMES

L'Acadél11ie de Lille est l'une des plus vastes et des plus importantes des 17 acadélnies que compte la France. Au sein même de l' Acadénlie, la ré.partition des établissements est très hétérogène suivant les départements. L'enseignement libre y est très présent, ainsi que l'enseignement primaire supérieur de garçons. Les tonds d'archives comportent de nombreux documents qui, malgré les deux conflits mondiaux et les nombreuses destructions, permettent de couvrir la periode de 1918 à 1939, période historique politiquement instable, qui, d'un état de reconstruction à un état de crise, s'achèvera par une seconde guerre mondiale.

1. L'institution

scolaire.

Le territoire français compte en 1926 17 académies: Aix, Alger, Besançon, Bordeaux, Caen, Clermont, Dijon, Grenoble, Lille, Lyon, Montpellier, Nancy, Paris, Poitiers, Rennes, Strasbourg, Toulouse. À l'issue de la première guerre mondiale, en 1921, il y a en France 368 lycées et collèges de garçons pour 113.409 élèves dont 73.325 dans l'enseignement secondaire; 154 lycées et collèges de jeunes filles pour 44.458 élèves dont 25.122 dans l'enseignement secondaire; 48 cours secondaires de jeunes filles pour 5.249 élèves. En 1938, les données sont les suivantes: 352 lycées et collèges de garçons pour 189.048 élèves dont 133.940 dans l'enseignement secondaire; 171 lycées et collèges de jeunes filles pour 88.343 élèves dont 61.571 dans l'enseignement secondaire; 24 cours secondaires de jeunes filles pour 4.958 élèves.

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Dans l'Académie de Lille, en 1921, pour l'enseignement secondaire public, nous comptons 31 lycées et collèges de garçons (9 lycées), qui scolarisent 8.201élèves dont 5.196 dans l'enseignement secondaire; 20 lycées et collèges de jeunes filles (5 lycées) pour 4.788 élèves; 3 cours secondaires pour 131 élèves. En 1938, l'état est le suivant: 29 lycées et collèges de garçons pour 16.020 élèves dont 9.736 élèves du secondaire; chez les jeunes filles, en 1937, nous c.omptons 21 lycées et collèges pour 8.853 élèves, dont 6.195 élèves du secondaire; il n'existe plus de cours secondaire depuis 1932. Parallèlement à l'enseignement secondaire. existe l'enseignement primaire supérieur avec ses écoles primaires supérieures et ses cours complémentaires, l' enseignen1ent pratique ou technique. L'Académie de Lille est vaste. Elle compte 5 départements: l'Aisne, les Ardennes, le Nord, le Pasde-Calais, la Somme, qui auront tous été des départements envahis lors du premier conflit mondial. Cette situation se nlaintiendra jusqu'en 1966, date à laquelle les départements de l'Aisne, des Ardennes, de la Somlne, seront rattachés à des académies voisines. Cett.e Académie est aussi importante par le nombre de ses établissements, en 1938, elle possède dans son patrimoine 8,2 % des lycées et collèges de garçons qui scolansent 8,5 '% des effectifs de ces établissements, [Jais seulement 7,3 % de~ élèves du seconda;ff3; 12,3 % des établissements de jeunes filles qui y scolarisent 10 % des effectifs, 10,1 % des élèves du secondaire. Au niveau de l'enseignement prlnlatre supérieur, en 1937, l'Académie con1pte 43 E.P.S. de garçons, soit 13,6 % (313 en France) pour 10.550 élèves, 21 % de la population nationale; 22 E.P.S. de jeunes filles, 9,2 % (240 en France), pour 5.442 élèves, 10,4 % de la population nationale. Les données n10yennes par académie sont les suivantes: 21. lycées et collèges de garçons, Il.120 élèves dont 7.879 dans le secondaire; 10 lycées et collèges de jeunes filles, 5.197 élèves dont 3.610 dans le secondaire, 18 E.P.S. de garçons pour 2.936 élèves, 14 E.P.S. de jeunes filles pour 3.085 élèves. L'Académie de LiJ1e se situe donc au-dessus de la moyenne, mais présente des disparités importantes qui ne peuvent qu'influer sur la scolarisation dans les établissements de l'enseignement secondaire. Ayant plus d'établissements que la moyenne des académies, elle scolarise plus d'élèves, mais l'écart à la moyenne varie suivant les enseignements primaire ou secondaire et suivant le sexe. S'il n'est que de + 8,1 % dans les lycées et collèges de garçons, il se trouve à + 27,8 % dans les E.P. S. ; par contre ce pourcentage est presque identique dans les lycées et collèges de jeunes filles et les E.P.S., respectivement + 58,3 % et + 56,7 %. L'image de l'Académie présente une institution scolaire plus développée en faveur des jeunes filles que l'ensemble des académies et favorable à l'enseignement primaire supérieur pour les garçons. En effet, avec 43 E.P.S., l'enseignement primaire supérieur est un concurrent qui n'est pas négligeable. Il existe aussi dans l'Académie de nombreux établissements secondaires libres, dont le nombre varie constamment. Ces institutions libres sont pour la plupart catholiques et ne constituent que juridiquement une catégorie homogène.

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La plupart des établissements n'assurent pratiquement que des études primaires, et seuls quelques élèves poursuivent des études secondaires ou primaires supérieures. Dans les villes importantes, quelques grands établissements offrent les mêmes études que dans les lycées ou collèges. Le recrutement varie suivant le prestige de l'institution, certains accueillent les enfants de la grande et moyenne bourgeoisie et pratiquent une sélection sévère, les autres sont moins sélectifs et accueillent les enfants des chefs d'entreprises commerciales ou industrielles moyennes, les enfants d'agriculteurs. Ces établissements libres sont beaucoup plus nombreux que les lycées et collèges et constituent un réseau bien plus dense que celui des établissements publics homologues. C'est par exemple le cas du département du Pas-de-Calais qui scolarise 4720 garçons en 1936, pour seulement 2933 dans les lycées et collèges publics. Pendant une.grande partie de cette période, de 1924 à 1937, l'Académie est dirigée par Albert Châtelet. Doyen de la Faculté des Sciences, il succède à Georges Lyon, devenant ainsi le plus jeune recteur de France. Scientifique, alors que son prédécesseur était littéraire, on lui doit la création de nombreux instituts et écoles. Novateur et partisan de l'école unique, il a sans aucun doute été l'un des initiat.eurs de la réforme de Jean Zay en 1937.
*

Les lycées, établissements d'État, se distinguent des collèges, établissements communaux, par leur statut juridique et financier. Celui-ci implique, pour les collèges un personnel formellement moins qualifié que pour les lycées où exercent exclusivement les agrégés. En général, les collèges sont des établissements aux effectifs moins nombreux que les lycées et sont implantés surtout dans les villes de seconde importance. Certains collèges ne préparent pas au baccalauréat, faute d'effectifs suffsants; d'autres possèdent des sections d'enseignement spécial (agricoles, industrielles, commerciales) plus ou moins semblables à l'enseignement primaire supérieur. Les cours secondaires des jeunes filles ne préparaient pas au baccalaureat, ni au diplôme de fin d'études secondaires, mais au brevet supérieur et au brevet élémentaire. L'enseignement primaire supérieur quant à lui possède principalement deux sortes d'établissements, les cours complémentaires, annexés à des écoles primaires élémentaires, et les écoles primaires supérieures. Ces deux types d'établissements recrutent principalement leurs élèves parmi les lauréats du certificat d'études primaires. Ils préparent en trois ou quatre ans au Brevet élémentaire, ainsi qu'à des concours d'entrée dans diverses administrations et dans les Écoles normales d'instituteurs. Certaines E.P.S. préparent également, comme les E.N.!., au brevet supérieur en deux ou trois ans supplémentaires d'études. Une partie des E.P.S. et des C.C. possèdent des sections techniques où les études sont plus ou moins semblables à celles qu'organisent les établissements techniques:

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école de métiers, école pratique du commerce et de l'industrie, écoles nationales professionnelles. Ces établissements techniques recrutent leurs élèves après le C.E.P., selon des modalités voisines de celles mises en œuvres par les E.P.S. Les études y ont une durée analogue. * Les établissements secondaires publics sont les suivants: - Département de l'Aisne. - Lycées -degarçons: Laon, Saint-Quentin. - Collèges de garçons: Château-Thierry, La Fère, Soissons. - Lycée de jeunes filles: Saint-Quentin. - Collèges de jeunes filles: La Père, Laon, Soissons. - Cours secondaire : Soisson;:~~ (fermé en 1920). - Départements des Ardennes. - Lycée de garçons: CharleviUe. - Collège de garçons: Sedan. - Lycée de jeunes filles: CharJeville. ~.Collège de jeunes filles: Sedan. - Cours secondaire: Rethel (fernlé en 1918). - Département du Nord. - Lycées de garçons: Douai, Lille, Tourcoing, Valenciennes. - Collèges de garçons: r\rmentières, Avesnes, Cambrai, Cassel (fermé en 1932), Condé, Dunkerque, Hazebrouck (création en 1921),' Le Cateau, Le Quesnoy, Maubeuge, Saint-Amand. - Lycées de jeunes filles: Douai (création en 1928), Lille, Valenciennes (création en 1921). - Collèges de jeunes fiUes: Armentières, Cambrai, Douai (fermeture en 1928), Roubaix, Tourcoing, Valenciennes (fermeture en 1921). - Cours secondaire: Condé (fermeture en 1925), Saint-Amand (création en 1921, fermeture en 1932). - Département du Pas-de-Calais. - Lycée de garçons: Saint-Orner. - Collèges de garçons: Arras, Béthune, Boulogne, Calais, Saint-Pol. - Collèges de jeunes filles: Arras, Béthune, Boulogne, Calais. - Département de la Somme. - Lycée de garçons: Amiens. - Collèges de garçons: Abbeville, Péronne. - Lycée de jeunes filles: Amiens. - Collège de jeunes filles: Abbeville, Péronne création en 1921. - Cours secondaire: Péronne (fermé en 1922).

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2. Les sources.
Les archives utilisées dans cette recherche sont issues pour la plupart des fonds des archives départementales du Nord et répertoriées sous les références T. Le répertoire 2T contient les fonds d'archives du rectorat de Lille. Le répertoire 6T contient les fonds d'archives du lycée de garçons de Lille (Lycée Faidherbe). Les archives départementales de ]' Aisne, des Ardennes, du Pas-de-Calais et de la Somme possèdent des fonds sur l'enseignement secondaire public et libre, ainsi que des archives d'établissements scolaires. Les archives nationales dans sa soussérie F17 regroupent l'ensemble des documents les plus importants; un état

général des fonds 1 a été publié sous la direction de Jean Favier. On retrouve, du
nl0ins en ce qui concerne l' enseignement secondai~'e~des copies des éléments contenus dans les archives rectorales.. mais la consultation n'en est guère aisée. Les bibliothèques municipales des viBes dans lesquelles se trouvait un collège possèdent aussi des fonds assez précif. sur la vie des établissements de leur coramune. CertaÏns établissements, con~rne c'est le cas au lycée Ernest Couteau de Saint-Amand (Ex collège cotnmunal)~ possèdent des archives classées et conservées précieusement. La bit>ïiothèque de la fondation des sciences politiques, rue Saint-Guillaume, à Paris~ nous aura. aussi été d'un grand secours pour tous les documents officiels, dont les rapports au budget présentés à la Chambre des députés. * Les états des effectifs nous fournissent des renseignements précieux sur le nombre d'élèves dans les établissements secondaire" et primaires supérieures. Nous y trouvons les tableaux récapitulatifs de la population par sexe, par catégories d'élèves, par classes, ainsi que les résultats aux examens. Par contre, il nous est impossible de différencier parmi les internes, les demi-pensionnaires des pensionnaires. Il en est de même pour la population d'élèves d'origine étrangère, pourtant nombreuse dans l'Académie (Belgique, Grande Bretagne), ainsi que le nombre de jeunes filles admises dans les classes des établissements de garçons. Un seul état en rend compte, celui de 1938-39, et il s'avère que 337 jeunes filles des classes secondaires (25 au lycée de Lille), 404 des classes élémentaires primaires (64 toujours à Lille) sont scolarisées dans les établissements de garçons. Ces états sont complets. Il ne manque que les années de guerre et les effectifs des jeunes filles pour l'année 1938-39. Les circulaires ministérielles et rectorales programment la mise en application des lois et décrets. Toujours très détaillées, elles permettent un éclairage parfait sur l'application des textes officiels.

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Les rapports annuels aux Conseils académiques constituent des documents particulièrement précieux, car ils permettent d'appréhender le point de vue de l'institution scolaire sur son propre fonctionnement. Créés en 1850 par la loi Falloux, les conseils académiques étaient, pour la période qui nous concerne, composés des inspecteurs d'Académie des départements de l'Académie, des doyens des établissements publics d'enseignement supérieur, de fonctionnaires élus (professeurs des différents établlssements de 1' Académie) ou nommés par le recteur (un proviseur, un principal, quatre représentants des conseils généraux et municipaux). Ces conseils remplissaient des fonctions assez variées. Ils décidaient des sanctions des établissements secondaires publics ou libres, intervenaient dans la surveillance de l'enseignement secondaire libre en acceptant ou suspendant les ouvertures de tel ou tel établissement, délivraient les certificats de stage nécessaires pour diriger un établissement libre; votaient des vœux transmis au lninistère de l'Instruction publique sur tous les aspects du fonctionnement des établissements: programmes, organis8tJ:on de:; examens, internats... Enfin, ils. écoutaient et discutaient chaque année un rapport sur le fonctionnement de l'enseign~ment secondaire masculin et fénlinin pf-ndant l'année scolaire précédente. Ces rapports étaient rédigés. par un inspecteur d' .\cadémie désigné par le recteur. Les rapports contiennent plusieurs rubriques: jes effectifs qui contiennent une analyse détaillée du mouvement des effectifs d'une année sur l'autre; la situation matérielle qui est un compte rendu de l'état des locaux, du matériel scolaire et de la situation sanitaire de l'établissement; la situation morale qui traite de la discipline et du comportement des élèves dans l'établissement; l'enseignement qui étudie les méthodes pédagogiques et les problèmes particuliers de l'enseignement de certaines matières, ainsi qu'Uti commentaire des résultats aux différents examens. Certains autres points sont abordés en fonction des évènements éducatifs: suppression des sixièmes modernes, effets de la gratuité, mise en place de la sélection, puis de l'orientation... La réalisation des rapports comprenait plusieurs étapes. Le recteur transmettait, par l'intermédiaire des inspecteurs d'Académie, aux chefs d'établissement secondaire public une liste de thèmes qu'il voulait voir traiter. À partir des rapports des chefs d'établissement, chaque inspecteur d'Académie, en résidence dans un département, rédigeait un récapitulatif à son collègue chargé du rapport annuel. Ce dernier effectuait la synthèse des rapports départementaux et des statistiques départementales. Le zèle mis par les inspecteurs d'Académie à rédiger ces rapports est variable. Certains reprennent des paragraphes entiers écrits les années précédentes ou recopient de longs passages des rapports départementaux. Mais en règle générale, les rédacteurs effectuent des enquêtes complémentaires sur telle ou telle question, se livrent à des recherches et des calculs sur les statistiques antérieures pour cerner tel ou tel aspect des comportements de scolarisation, utilisent leur connaissance du fonctionnement des établissements, pour tenter d'élucider la signification de certaines statistiques ou affirmation de chefs d'établissement. Ces rapports, dont aucun ou presque n'a été

LA RECHERCHE ET SES PROBLÈMES

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publié, avaient pour fonction de dresser un bilan d'ensemble du fonctionnement de l'Académie pendant une année scolaire et d'analyser les évolutions en cours; ils permettaient d'informer les gestionnaires de l'administration centrale sur la situation d'ensemble des établissements dans telle ou telle région. La correspondance des chefs d'établissement adressée aux inspecteurs d'Académie ou au recteur apporte des précisions sur les questions que se posaient ceux-ci sur l'application de la réglementation dans le fonctionnement de leur établissement. Elle accompagne ainsi souvent des demandes formulées par des familles sur des domaines divers. Chaque courrier est alors annoté et retourné avisé par l'autorité hiérarchique. Les procès-verbaux des examens et concours fournissent des données précises sur ceux-là mêmes qui les passaient. Tous les centres ne complétaient pas les différentes rubriques avec Je même soin. La plupart, surtout les centres traitant beaucoup de candidats, ne remplissaient que les données essentielles. Les registres (:l'inscription fournissent des éléments concernant 1'éj~ve \~t ~,a
famille. Le métier ou la profession des parents n'y sont pas toujours rnen6oanés. Par contre nous y trouv..ns le régime, 1'.adresse et la religion pratiquée. l~ous les établissem.ents n'ont pas gardé ces registres. Seuls les regiscres d'inscdption des élèves au lycée i:;aidherbe de LiHe figurent aux archives départementales du i:~'ord. Les di Tiers recensen1ents de la population (1911, 1921, 1926, 1931) 'nous fournissent le nombre d'enfants déclarés vivants pour chaque année. I.I~s annuaires statistiques de la France donnent les chiffres globaux de ia répartition de la population par classes d'âges et par sexe par département; il donne aussi les effectifs de3 différents ensejgnelTIents en France et permet ainsi de situer l'Académie par rapport à la nation. La presse quotidienne régionale, par exemple le Révei I du Nord ou l'Écho du Nord permet un éclairage intéressant lors des grandes réformes. Ces chroniques reprennent et commentent pour beaucoup les débats de la Chambre des Députés ou de la Chambre du Sénat. Plus près de la vie du citoyen, les journaux paraissant dans les villes de moyenne importance traitent d'articles lors des rentrées, des distributions des prix, ou lors d'évènements particuliers qui touchent la vie scolaire de la commune.

3. Le

contexte historique.

La victoire de novembre 1918 et le retour de l'Alsace-Lorraine dans la communauté nationale ne font pas oublier le prix très lourd du conflit. Derrière la façade d'unité nationale, entretenue par les anciens combattants, les déséquilibres sociaux se sont renforcés. Alors que la fortune des "profiteurs de guerre" a grossi,

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les classes moyennes ont vu fondre leur épargne ou leurs rentes à cause de la hausse des prix. Ces difficultés entraînent une agitation sociale et les grèves du printemps 1919 conduisent au vote de la journée de huit heures. Cependant, les droites, regroupées dans le "bloc national" 2 remportent les élections de novembre 1919~ Elle domine la Chambre "bleu horizon" avec 450 députés. C'est l'assemblée la plus conservatrice que la République ait connue depuis 1871. Le parlement élit un nouveau président Paul Deschanel, remplacé en 1920, pour raison de santé par Alexandre Millerand. Le problème majeur est celui des finances et des réparations. Le chef du gouvernement, Raymond Poincaré, décide d'occuper la Ruhr en 1923 afin de forcer r Allemagne à payer. Décision désavouée par la Grande-Bretagne et les États-Unis, elle conduit la France à l'isolement diplomatique et à une vague spéculative contre le franc. Pour remédier en partie au déficit du budget, creusé par les dépenses de reconstruction et de la dette, Puincaré auglnente de 20 % les impôts directs et supprime de nombreux emplois de fonctionnaires.

En 1924, les Français desavouent la politique de Poincaré et du bloc national et envoient à la Charnbre avec une courte majorité (317 députés) une alliance entre les radicaux et les socialistes~ le "cartel des gauches". Le chef du gouvernement, Edouard Herriot forme un gouvernement uniquement radical et obtient la démission du président Millerand, remplacé par Gaston Doumergue. lA~ cartel des gauches veut relancer une dynamique laïque et sociale, mais se heurte à une mobilisation des milîeux cathohques et du monde des affaires. Il doit faire face à une panique financière entretenue par la presse: fuite des capitaux, spéculation contre le franc, refus des épargnants de souscrire aux emprunts d'État C'est le "mur d'argent" auquel se heurtent tous les gouvernements du Cartel, jusqu'à la chute du dernier gouvernement Herriot, en 1926. Poincaré redevient alors président du Conseil et forme un gouvernement d'Union nationale. Bénéticiant de la confiance des milieux d'affaires et du soutien de la presse, Poincaré rétablit la confiance et stabilise la monnaie. Il est toutefois contraint à fixer la nouvelle valeur du franc au cinquième de sa valeur de 1914 \ Cette mesure entérine la hausse des prix et règle l'une des dernières séquelles de la guerre. Quand Poincaré démissionne en 1929 pour raison de santé, les Français pouvaient avoir le sentiment qu'ils vivaient de nouveau dans un pays dont la force et le rayonnement étaient désormais assurés. * De 1929 à 1932, les gouvernements de droite, dominés par André Tardieu, pratiquent une politique d'augmentation des dépenses publiques et de baisse des

LA RECHERCHE ET SES PROBLÈMES

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impôts. En fait, la France s'enfonce peu à peu dans la crise. La croissance ralentit dès 1929, le chômage partiel se développe, les exportations déclinent. La récession s'installe à la fin de l'année 1930. La dévaluation de la livre en septembre 1931 l'aggrave. Si les effets de la crise sont moins spectaculaires qu' aux Etats-Unis ou en Allemagne, par contre la crise en elle-même s~éternise quand une reprise s'amorce ailleurs. Les élections de 1932 donnent la majorité aux radicaux et socialistes avec 323 députés. Herriot, puis Daladier gouvernent jusqu'e:n 1934. Mais les politiques menées, déflationnistes, loin de résoudre la crise la prolongent en aggravant les effets sociaux. Le revenu réel des Français baisse d'environ 10 % entre 1930 et 1935. Les classes moyennes sont les plus touchées avec les agriculteurs. Les ouvriers sont plus atteints par le chômage que par la baisse des salaires horaires. En revanche, les grands industriels profitent de la crise pour renforcer leur pouvoir dans les entreprises. L'échec et l'instabilité des gouvernements condujsent à un discrédit de l'enst'mble du système politique. À droite, les.ligues menacent la République. Suite à l'affaire Stavisky, cnes se déchaînent contre le régime parlen1entaire jusqu'aux affrontements sanglants du 6 février 1934. Pl gauche, les différents partis, y cornpris le pal1i con'!.munjste, constituent le front populaire. t!n prograrl1me de celui-ci est élaboré el pvbliéen janvier 1936. Chaque parti garde son indépendance et présente ses candidats aU premrer tour des élections de 1936, qui voient la victoire du front populaire (376 députés contre 222 à droite). IJe président Albert Lebrun confie le gouvernement à Léon Blum. Ce succès electoral éveille chez les travailleurs un immense espoir, qui se traduit par une vague de grèves sans précédent. Celles-ci, par les occupations du lieu de travail, provoquent l'effroi des patrons qui sont prêts à négocier pour obtenir la reprise du travail. Mais le front populaire hérite d'un lourd passé et sa politique économique échoue en grande partie. Les attaques contre le gouvernement sont d'une violence inouïe. En février 1937, Léon Blum annonce une pause dans les réformes, l'alliance du front populaire éclate. Son gouvernement est renversé en juin 1937. Il est remplacé par le radical Chautemps qui fait de l'immobilisme jusqu'en mars 1938. Après un bref retour de Léon Blun1 (1 mois), c5est Edouard Daladier qui prend la tête du gouvernement sans les socialistes et avec des hommes de droite, Mandel et Reynaud. C'est la fin du front populaire, Reynaud, par décrets-lois, remet en cause la politique menée jusqu'alors. La France paraît avoir surmonté la crise, mais en fait le pays est profondément affaibli. La République n'a pas su se réformer. De 1918 à 1939,42 cabinets se sont succédé, pour une durée moyenne de 6 mois. Les haines suscitées par le front populaire sont encore vives et la menace extérieure ne recrée pas de véritable sentiment national. Quand la France entrera en guerre en 1939, la République n'y résistera que quelques mois. *

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Malgré les conflits et la crise économique qui auront particulièrement touché les cinq départements de l'Académie, le nombre d'élèves augmentera pendant ces 21 années. Aucun nouvel établissement secondaire n'aura été construit, et l'Académie doit faire face à la concurrence des établissements libres et des établissements primaires supérieurs, tous deux très présents.

-==*==-

CHAPITRE DEUXIÈME

UN SYSTÈME ÉTABLI: LA RÉFORME DE 1902

La réforme de 1902 est importante car elle dessine les structures contemporaines de notre système éducatif. Mise en place à l'issu~ d'une enquête parlementaire de grande envergure, l'accueil par la presse est mitigé. Modifie t-elle l'accès à l'enseignement secondaire public? L'enseignement moderne, considéré plus facile, ne risque t-il pas de supplanter l' enseignenlent classique, qui bénéficie encore d'un engouement particulier?

1. De projets différents à un consensus général.
Depuis quelques années, l'enseignement secondaire fait l' objet de nombreuses études en vue d'une réforme. Ce besoin s'était déjà fait sentir auparavant, mais il ne fallait pas créer n'importe quoi. Le besoin de créer une élite vraiment libérale était conscient dans les esprits mais celui de ne pas abandonner les humanités classiques prédominait. C'est ainsi que les précédentes réformes avaient sauvé les humanités classiques en créant à côté d'elles un enseignement une répartition entre ces deux enseignements. Or, cette juxtaposition avait été un échec, le second étant resté suspect. C'est ainsi que naquit l'idée de fusionner les deux enseignements. De multiples réflexions, travaux et projets précédèrent la parution du texte définitif de cette

secondairepratique qui permettait ainsi de désencombrerla clientèle du lycée I par

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réforme. Parmi ceux-ci, notons l'émergence de deux principaux projets: le projet ministériel et le projet parlementaire. Le projet du ministre de l'Instruction publique, Georges Leygues, vise à faire de l'enseignement une préparation à la vie pratique, à l'exercice d'un métier et cela sans toucher à l'enseignement classique. Afin de donner satisfaction d'une part aux besoins économiques de l'époque, d'autre part aux besoins plus élevés, plus désintéressés et nobles qu'appellent la culture supérieure et le développement de l'esprit, le projet ministériel crée un enseignement secondaire classique divisé en trois parties: l'enseignement des langues vivantes, des lettres ou des sciences. Le projet parlementaire s'appuie sur la grande enquête parlementaire de

1899 2 et dénonce par la voix de son rapporteur,Maurice Couyba, député radical de
la Haute-Saône unenseignernent secondaire conçu plus comme une préparation à un enseignement supérieur qu'une préparation à une vie utilitariste. Il préconise la suppression du baccalauréat qu'il juge le plus détestable et le plus injuste des privilèges ainsi qu'une coordination entre l'enseignement primaire et l'enseignen1ent secondaire, ce dernier devant s'offrir à tous, quelles que soient les origines, sans distinction, et par conséquent sans injustice. Ces deux projets sont deposés au début de l'année 1901 au Conseil supérieur de l'Instruction publique qui le 21 mars 1901 adopte un nouveau plan d'études qui règle les épreuves du baccalauréat et de l'enseignement secondaire moderne. Ce dernier est fondé principalement sur l'étude des sciences et a une durée normale de six ans. Après la quatrième, les élèves seront amenés à subir un examen à la suite duquel sera délivré un diplôme d'études secondaires modernes. Après cette sixième année sera subi l'examen du baccalauréat de l'enseignement secondaire moderne. Ce dernier ne confère pas le droit de s'inscrire dans les facultés en vue de la licence ès lettres, de la licence en droit ou du doctorat de médecine. Devant de telles contradictions, la commission de l'enseignement, présidée par Alexandre Ribot, à qui le ministre Leygues a promis de n'appliquer aucune nouvelle mesure avant qu'un débat ait eu lieu souhaite porter au plus vite un texte définitif de réforme à la chambre pour que celui-ci soit discuté et voté. C'est ainsi qu'en mai 1901 la commission demande au ministre de l'Instruction publique de lui faire connaître les résolutions qu'il compte prendre au sujet de la réforme de l'enseignement secondaire. Repoussée au début de la session d'octobre du fait des débats et du vote de la loi sur les associations, l'interpellation sur l'enseignement débutera le 22 novembre 1901. Après de nombreux débats portant sur tout le système de l'Instruction publique, un accord entre la Commission et le ministre est intervenu et rendu public le 21 janvier 1902. *

UN SYSTÈME

ÉTABLI

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La presse du Nord de la France publie 3 le 24 janvier 1902 le nouveau plan de réforme de l'enseignement secondaire. Celui-ci se divise en trois parties: Le régime des lycées Le plan d'études Le baccalauréat

En ce qui concerne le régime des études, "Les budgets de l'internat et de l'externat seront distincts .et indépendants. Cette réforme de comptabilité a déjà été accomplie par un décret du 20 juillet 1901. Elle permettra de déterminer d'une part la subvention nécessaire aux externats; d'autre part, celle qui exigera, pendant quelques temps encore, l'internat de la plupart des établissements. La fixité de la première subvention, la disparition graduelle de la deuxième, la libre disposition des bonis devenus propriété des lycées, augmenteront les pouvoirs et la responsabilité des administrations, stirauleront leur zèle et leur initiative~ confèreront aux établissements une autonomie relative, donneront à chacun d'eux un caractère propre. L.a situation des proviseurs, à qui incomberont des devoirs plus étendus, sera relevée et leur autorité accrue. Dans 1~internat surtout.. dont ils établiront le budget, avec l'aide des conseils d'administration, ils feront en sorte de rendre le

régime intérieur aussi semblableà la vie de famille 4.
Outre des fonctionnaires de l'administration et de l'économie, le personnel de l'externat se composera de professeurs titulaires et de professeurs adjoints. Le titre d'agrégé sera confié comme il se fait déjà pour l'agrégation d'histoire, à la suite de deux séries d'épreuves professionnelles subies devant des jurys constitués par le ministre. Les candidats feront un stage dans les lycées. En même temps qu'une école de hautes études littéraires et scientitlques, l'École normale deviendra un Institut de pédagogie. Ses élèves recevront l'enseignement pédagogique en commun avec les étudiants de l'université de Paris. Le titre de professeur ne sera donné qu'après un stage, dont la durée sera déterminée par les grades et les aptitudes. L'institution des professeurs adjoints modifie la condition des maîtres répétiteurs. Déjà un décret du 20 novembre 1901 avait incorporé à leur traitement des indemnités de logement et leur avait assuré au regard du traitement et de la retraite une situation équivalente à celle des professeurs de collège. Grâce à la séparation du service de l'externat et du service de l'internat, le proviseur pourra confier celui-ci soit à des personnes prises en dehors de l'établissement, soit à des répétiteurs, soit à des professeurs. Une indemnité leur sera payée, qu'ils cumuleront, le cas échéant avec celle de professeurs, de professeurs adjoints, de répétiteurs. Le service d'internat étant ainsi partagé, les répétiteurs pourront être associés à l'enseignement, diriger le travail dans les études, répéter certains cours, faire certaines classes. Ils pourront être promus aux fonctions et aux titres de professeurs adjoints. De là, ils pourront encore s'élever au rang de professeurs titulaires.

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La durée totale des heures de classes et d'études sera réduite à neuf heures pour les élèves au-dessous de douze ans. La durée de chaque classe sera d'une

heure 5. Il n'y aura d'exceptions à cette règle que pour certains cours supérieurs,
préparant les élèves à des examens ou concours. Enfin, les tarifs scolaires seront révisés et abaissés" . Au niveau du plan d'études, "l'enseignement secondaire est coordonné à l'enseignement primaire, de manière à faire suite au cours d'études primaires, qui a une durée de quatre ans. Il comprend lui-même deux cycles, l'un de quatre ans, l'autre de trois ans, au total sept ans. À l'entrée du premier cycle, les élèves ont le choix entre deux sections: dans la première, l'étude du latin est obligatoire dès la première année (classe de 6e); celle du grec facultative à partir de la troisième année (classe de 4c). Dans la seconde section, ni le latin, ni le grec ne sont enseignés; en revanche l'étude du français, de 1'histoire, des sciences, des langues, d'ailleurs commune aux deux sections est plus développée. Les programmes de ce cycle seront rédigés de telle sorte qu'après les quatre années d'études, les élèves, qui seraient obligés de quitter le lycée, en emportent un bagage de connaissance, qui forme un tout et se suffit à lui-même. La sanction sera un certificat d'études secondaires du premier degré délivré, en raison des notes obtenues par les élèves durant les quatre années, après délibération de tous les professeurs dont ils auront suivi les cours. Les candidats au baccalauréat pourront produire ce certificat devant le jury qui en tiendra compte autant que du livret scolaire et pour l'admissibilité et pour l'admission. Le second cycle comprend quatre subdivisions: A Latin Grec; B Latin Langues; C Latin Sciences; D Sciences Langues. Cette section est ouverte aux élèves qui, ayant tàit du latin dans le premier cycle, y renoncent dans le second. Pour les élèves -qui ne se destinent pas au baccalauréat, il y aura après le premier cycle, dans un certain nombre d'établissements, un cours d'études dans lequel les sciences seront enseignées spécialement au point de vue des applications, d'après un programme approprié aux besoins des diverses régions, préparé par le conseil académique et arrêté par le ministre. Après un examen public, il sera délivré aux élèves de ces classes un certificat portant mention du nom de l'académie, des matières de l'examen et des notes obtenues. Par ailleurs, le projet confirme les instructions et la circulaire ministérielle du 15 novembre 1901 touchant l'enseignement des langues vivantes; il aura pour principal objet l'étude de la langue usuelle. Il se proposera surtout de rendre l'élève capable de parler et d'écrire couramment. Aussi des cours gradués seront-ils autant que possible substitués aux classes". Enfin, concernant le baccalauréat, "il n'y aura plus qu'un baccalauréat de l'enseignement secondaire. Le ministre, qui avait combattu toutes les propositions

UN SYSTÈME

ÉTABLI

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tendant à établir l'équivalence du baccalauréat classique et du baccalauréat moderne, parce qu'on pouvait "accorder à un cours d'études de six ans les mêmes prérogatives qu'à un cours d'études de sept ans", ne voit plus les raisons d'établir une inégalité "entre deux cours d'études désormais égaux et des épreuves équivalentes, dans lesquelles la connaissance du grec et du latin sera remplacée par une connaissance approfondie des sciences et des langues vivantes". Tous les diplômes de bachelier confèreront les mêmes droits. L'examen sera divisé en deux parties séparées par un intervalle d'un an au moins. La première partie permettra le choix entre quatre séries d'épreuves, correspondant aux quatre groupements d'études du cycle supérieur. Les diplômes porteront mention de ces épreuves spéciales. Des professeurs de l'enseignement secondaire public, agrégés ou docteurs désignés par le ministre de l'Instruction publique, pourront faire partie du jury. Le candidat qui produira devant le jury un livret scolaire ne pourra être ajourné, soit après l'oral, sans que ce livret ait été examiné dans la délibération du jury ayant pour objet l'admissibilité ou l'admission".
.

La presse accorde un accueil mitigé à ces nouvelles mesures. Les critiques

se concentrent sur un certain point qui a par le passé été un frein à toute évoiution et qui dans l'avenir ressurgira encore ~la sauvegarde des humanités classiques. T-Ies critiques portent donc sur le fait qu'on ait rendu le grec facultatif, grec et latin devant rester aux yeux de certains comme indivisibles; ainsi que sur l"institution .du baccalauréat unique, dont l'équivalence des études gréco-latines avec celles des études françaises risquerait de briser la tradition de l'esprit français. Médéric Dufour s'en fait d'ailleurs le rapporteur dans son journal: "En instituant un baccalauréat unique, en établissant l'équivalence des études gréco-latines et des études françaises sous le vain prétexte que les unes et les autres ont même durée, j'ai bien peur qu'on ne brise la tradition de l'esprit français. Quoi qu'on dise, les études modernes sont plus faciles que les études classiques, et l'on se donnera à celles-là plus qu'à celles-ci. Alors l'on ne saura plus la langue française, l'on ne goûtera plus la littérature des siècles passés, et pour tout dire d'un mot, l'on se déshumanisera. Il faut à l'esprit une culture générale et humaine que ne donnent ni étude des sciences, ni l'étude des langues vivantes. Ce qui importe, c'est de 1" discipliner l'esprit, d'apprendre aux enfants à entrer dans l'idée ou le sentiment d'autrui, de leur donner la notion de la relativité, de les rendre tolérants. C'est par les humanités que l'on y réussit le mieux. On spécial ise l'enfant dès le second cycle. Or il ne devrait se spécialiser que dans l'enseignement supérieur, et encore! 6". * Le début de la discussion pour l'adoption de ce projet à la Chambre des Députés débuta le 12 février 1902. La première journée de ce débat se résume à un discours de Maurice Couyba, qui expose les conditions du nouveau plan d'études

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de l'enseignement secondaire. Le lendemain, la discussion porte plutôt sur la question du latin et du grec, avec une intervention du ministre qui précise que la culture des humanités est indispensable à la France, en réponse aux propos du député socialiste René Viviani qui définit "l'enseignement secondaire (comme) l'enseignement de la bourgeoisie. Son organisation marque mieux que ne saurait le faire l'analyse sociologique la plus tenue, la division de ce pays en catégories sociales bien tranchées. On a beau proclamer que la Révolution a supprimé les classes, la meilleure preuve que l'existence des classes économiques distinctes est un fait général, c'est que dans l'organisation de l'Instruction publique dispensée par l'Etat, toute une classe de citoyen est admise à participer à un enseignement dit secondaire, auquel une autre catégorie, la plus nombreuse, n'a pas accès 7". Le 14 février 1902, la loi est votée et adoptée sans véritable opposition. Au Sénat, par contre, la majorité de la Commission de l'enseignement secondaire demeurait hostile à l'égalité des sanctions. Le sénateur de l'Aveyron Joseph Fabre adresse d'ailleurs un courrier au ministre qui précise entre autres choses que "la plupart des collègues de la Commission demeurent en grande partie hostile à une égalité des sanctions qui, à l'encontre du but poursuivi, nuirait au développement des carrières industrielles ou commerciales, multiplierait les déclassés, déjà trop nombreux des carrières libérales, et serait tout bénéfice pour les écoles congréganistes 8" Le Conseil supérieur de l'Instruction publique, par la voix de deux représentants des professeurs, Henri Bernes et P. Clairin, est de nouveau hostile aux innovations du ministre qui, pour empêcher ce dernier de faire obstacle à la réforme ne fit porter la consultation du Conseil supérieur que sur les modalités d'application, estimant que le droit d'avis de ce dernier était épuisé par les consultations de 1900 et 1901. Avant le vote définitif au Sénat se déroulèrent les élections législatives du 27 avril et du Il mai 1902 qui virent la victoire de la coalition de gauche. Le 31 mai 1902, les décrets et arrêtés de la réforme sont signés par le Président de la République et paraissent le 02 juin au Journal Officiel. Le 8 juillet débutent les débats au Sénat qui critiquent vivement l'attitude de l'ancien ministre Leygues tout en ne présentant pas d'animosité envers la réforme en elle-même, ce qui permit au nouveau ministre de l'Instruction publique Chaumie de convaincre les sénateurs du bien fondé de l' œuvre de son prédécesseur. Le sénat adopta la réforme par 212 voix contre 51. Le 19 juillet 1902, les décrets et arrêtés du 31 mai 1902 furent aussitôt envoyés aux recteurs pour la préparation de la rentrée scolaire. Ce même 31 mai, des membres de l'ancien groupe parlementaire de l'enseignement adressaient un appel à leurs collègues rappelant le sens dans lequel allait cette réforme: ".. .qu'il conviendrait de faciliter l'accès à cet ordre d'enseignement des élèves les plus méritants des écoles primaires publiques, afin d'arriver à l'égalité de tous les enfants devant l'instruction..."

UN SYSTÈME

ÉTABLI

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2. L'application de la réforme.
La réforme voulait ainsi faciliter l'accès de l'enseignement secondaire aux élèves les plus méritants des écoles primaires. Cela aurait dû se traduire par une augmentation significative des effectifs des élèves de sixième; or l'étude des effectifs de l'Académie de Lille entre la rentrée scolaire de ] 903 et celle de 1913 montre qu'il n'en est rien. TABLEAU 1. Les entrées en 6c A et 6c B des lycées et collèges entre 1903 et 1913 dans l'Académie de Lille.

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Arch. dép. du Nord. 2T115, 2T116, 2T117.

Ces derniers présentent dans leur globalité une stabilité remarquable, passant de 889 élèves en 1903-1904 à 975 élèves en 1913-1914, soit une augmentation de 9,6 % en dix ans. Cependant, il est possible de remarquer une forte progression dans les années qui suivent la réforme, que ce soit dans la section A ou la section B: 15,6 % d'augmentation entre 1903 et 1906. Une observation plus approfondie nous montre une réelle distorsion entre les accès aux sections classiques ou modernes (Tableau 1). En effet, la réforme de 1902 semble jouir dans un premier temps d'une réelle attraction. De 1903 à 1906, les effectifs augmentent

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dans les deux sections, que ce soit en lycée ou en collège. Puis, de 1906 à 1910 se produit un certain fléchissement des effectifs de la section moderne. Enfin, dans un troisième temps, après 1910, les tendances s'inversent fortement avec une chute réelle des effectifs du moderne, déjà amorcée en 1907, et un regain pour la section classique qui croît de 44,8 % entre 1907 et 1913.
6(; en 6e A et B entre 1903 et 1913 au lycée Faidherbe

TABLEAU de Lille.
901

2. Les entrées

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Source:

Arch. dép. du Nord. 2Tl15,

2Tl16,

2Tl17.

Le lycée Faidherbe de Lille est très représentatif de cette situation. Ce lycée de centre-ville dont la réputation n'est pas à faire et qui accueille, en 1910, 914 élèves dont 139 internes scolarise 74,2 % de la population des lycées du département du Nord, 29,6 % de la population des établissements secondaires publics du département du Nord et Il,8 ~o de l'ensemble des établissements secondaires publics de l'Académie. Nous remarquons dans cet établissement que les années qui suivent la réforme sont propices à la section moderne, mais il apparaît plus tôt qu'ailleurs une stabilité dans le recrutement de cette section. Dès 1907, les effectifs de la section B décroissent, puis accusent une forte baisse à partir de 1910. Alors qu'en 1907 la population des sixièmes A et B est encore

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identique: 51 élèves inscrits en 6c A et 52 élèves en 6c B ; en 1913, soit 6 ans plus tard, 72 élèves sont inscrits en 6c A et 21 élèves en 6c B. Or, nous venons de le voir, au plan académique, cette situation n'apparaît que plus tard. L'égalité de population entre 6c A et 6c B n'apparaît qu'en 1910, les tendances s'inversant après cette date. Le lycée Faidherbe, par sa situation serait-il

représentatif d'une situation à venir? *

.

L'adoption de la réforme avait esquissé la crainte de voir abandonnées à plus ou moins long terme les humanités classiques, il n'en est rien, comme le souligne Eugène Lintilhac en 1913 9. Les classes latines sont en progression constante: ainsi, en 1912, de la sixième à la première, sur 38.818 élèves fréquentant le lycée, 22.629 font du latin, soit 58,29 %. La situation est identique dan$ les collèges, 9.514 élèves sont latinistes sur 20.135 élèves, soit 47 %; en 1908, 19.996 élèves faisaient du latin dans les lycées, 8.369 dans les collèges, soit une progression de 13,16 % dans les lycées et de 13,68 ~;Q dans les collèges sur cinq ans. .Au niveau académique, si nous prenons en compte les effectifs du premier cycle uniquement, les taux des élèves faisant du latin paraissent légèrement inférieurs 10 à ceux énoncés par E. Lintilhac. En 1912, ils sont 52,74 % (858 élèves) à faire du latin dans les lycées, 45,8 % (812 élèves) dans les collèges. Par contre la progression par rapport à 1908 est de 24,7 % dans les lycées et de 13,72 % dans les collèges. La situation des lycées de l'Académie de Lille semblerait particulière: d'une part, le taux de latinistes est inférieur de 5,6 % par rapport à la moyenne nationale, d'autre part le taux de croissance de ces mêmes latinistes est nettement plus élevé que le taux national. Il semblerait que les lycées de l'Académie de Lille cherchent à combler leur retard par rapport à une situation nationale plus favorable aux humanités classiques. Cela se traduit par des taux élevés d'élèves qui choisissent le latin en classe de sixième. Alors que les élèves sont en 1912 à peu près 1 sur 2 à faire du latin dans le premier cycle des lycées, en sixième, ils sont 63,81 % à faire du latin cette année, ils seront 71,46 % l'année suivante. Le regain du choix vers les humanités classiques semble guidé par un éventail de choix plus grand dans les études. "M. le Proviseur (du lycée Chanzy à Charleville), nouveau venu, a conseillé à beaucoup de familles qui ne savaient où diriger leurs enfants de commencer tout au moins par le latin. Ce choix permet aux élèves qui n'auraient pas d'aptitudes scientifiques A d'aller jusqu'au baccalauréat et de s'ouvrir l'avenir par les voies littéraires 2ndc ou 2nde Pour le principal du collège Turenne à Sedan "il est dû, sans doute, aux B. variétés de directions qu'il est possible de donner aux élèves de A à la sortie du premier cycle, mais aussi en partie, aux difficultés qu'offre l'examen du

baccalauréat en 1 D". Il semble donc que les humanités classiques n'aient rien à

re

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craindre des humanités

aujourd'hui la victoire du latin 11, et si on ne parle plus d'avoir sauvé les humanités
classiques, "nous croyons fermement qu'on a employé le meilleur moyen d'y réussir et au reste, l'état des études dans la section latin-grec, ce séminaire des

modernes.

Les plus alarmistes

d'hier

proclament

humanités intégrales, nous paraît de nature à justifier cette croyance 12". Cette
section latin-grec que pouvaient choisir les élèves issus de 3c A était devenue le sanctuaire de l'élite, ceux qui auraient été tête de classe dans le pêle-mêle de l'ancien enseignement classique. lTne baisse de ces effectifs ne pouvait qu'inquiéter les esprits. E. Lintilhac 13nous affirme, d'après le témoignage d'Alfred Croiset, un des maîtres les plus compétents en la matière (le grec), que "le grec est en progrès marqué", et atteint environ 10 % de l'effectif du 2nd cycle. Cependant, il semble que la situation dans l'Académie concernant cette section A ne soit pas des plus favorables (tableau 3). Bien que les chiffres que nous indiquons dans ce tableau ne prennent pas en compte les é]èves qui font du grec dans les sections de mathématiques et de philosophie (ce qui peut expliquer la différence de près de 4 % entre nos chiffres et ceux annoncés par E. Lintilhac), la baisse des effectifs dans la section latin-grer: est constante durant les dix années qui suivent la réforme. La chute est vertigineuse entre 1903 et 1905, passant de 16,0 % à 7,4 % dans les lycées, les collèges semblant accuser cette baisse avec un léger retard. La situation semble si préoccupante qu'elle inquiète les inspecteurs d'Académie qui dans leur rapport adressé au Conseil académique de décembre 1906 dressent un tableau alarmant de la situation 14.Ainsi dans le département de l'Aisne où l'inspecteur d'Académie mentionne dans son rapport que "dans tous les établissements, ce sont les' sections B du premier cycl(: et D du deuxième cycle qui comptent le plus d'élèves. Il y a un abandon partiel évident des études dites classiques dans la série latine, et abandon presque total dans la série grecque. L'enseignement du grec a presque disparu dans les collèges de Château Thierry et de La Fère, et il n'a même, dans les lycées qu'un si petit nombre d'adeptes, qu'on est en droit de se demander combien d'années il a encore à vivre dans nos milieux industriels et agricoles, peu favorables aux humanités". A. À la rentrée 1905, le lycée de Tourcoing n'a plus d'inscrits en 2ndc L'année suivante, ce sont les lycées de Saint-Orner et de Charleville qui sont frappés de la même manière. Il semblerait que cette désaffection ne touche que le grec car, si nous observons la situation du lycée Faidherbe à Lille, nous avions remarqué dès 1908 un accroissement plus marqué qu'ailleurs des effectifs de la sixième A. Or s'ils étaient à cette date 55 en 6e A, ils ne sont que 5 à choisir après cr le 1 cycle en 1912 la 2nde Il est vrai qu'ils seront 10 l'année suivante; avec 74 A.
élèves en 6c A en 1910, nous pouvions nous attendre à une remontée des effectifs.

UN SYSTÈME

ÉTABLI

31

TABLEAU 3. Effectifs entre 1903 et 1913.
Lycées 2nd cycle 709 772 807 803 755 748 737 757 771 816 809

des élèves de 2ndcA et Ife A dans l'Académie

de Lille

Collèges % lA 16,0 % 69 10,9 % 50 7,4 % 43 6,8 % 32 6,5 % 32 4,7 % 28 5,2 % 16 5,4 % 21 5, 1 ~.~ 20 3,8 % 26 4,8 % .,. 22
2I116, 2Tl17. 2A 2 nd cycle

1903 1904 1905 1906 35 1907 32 190821 1909 22 1910 24 1911 23 1912 16 1913 16
Source:

lA 78 61 38

2A 36 23 22 20 17 14 16 17 16 15 23

30 32 18 21 21 10 17 18 22 19 19

609 671 675 671 695 719 733 701 726 709 719

% 16,2 % 12,2 % 9,0 % 7,9 0/0 7,6 % 5,3 % 4,5 % 5,6 % 5,8 % 6.3 % 5,7 % 5

lA 29 10 Il 9 7 4 6 10 5 3 10

Lycée Faidherbe 2A 2nd cycle 3 4 4 4 3 4 8 3 4 5 223 194 187 207 217 184 212 218 213 217 224 6,7 ~'1

% 15,5 % 7,5 %, 7,2 % 6,0 % 5,4 % 3,8 % 6,4 % 6,1 % 4,1 % 3,6 %

--

Arch. dép. du Nord. 2I115,

des classes de latin-grec en 1915. Le choix des élèves à i' issue du donc se porter vers d'autres orientations. *

1.:rcycje semble

Tant dans l'enseignement primaire que dans l'enseignement secondaire, les diplômes obtenus vers l'âge de 16 ans permettent sans difficulté d'obtenir un métier ou de passer des concours dans les administrations françaises ou les colonies. L'Académie de Lille en est d'ailleurs consciente comme l'indique la réflexion de l'inspecteur d'académie du département de l'Aisne en 1907: "il semble qu'actuellement, on soit très pressé, qu'on vise davantage à l'utilité immédiate et qu'on tienne à ce que l'enfant soit apte à gagner sa vie le plus rapidement possible... C'est avec impatience qu'on attend la fin du premier cycle d'études, quand on va jusqu'au bout". La poursuite d'un enseignement après le baccalauréat permet quant à elle sinon d'afficher sa différence, d'obtenir non pas cycle qui diffèrent suivant plusieurs critères. D'une part, nous remarquons une différence entre classique et moderne. Les élèves qui ont suivi un premier cycle moderne sont plus nombreux à quitter leur établissement. D'autre part, une autre différence survient entre lycées et collèges. Si les élèves qui ont suivi un premier cycle classique dans un lycée ou dans un collège présentent à peu près le même taux de sortie à la fin de la troisième (quoique légèrement supérieur dans les collèges), les élèves qui ont suivi un premier cycle moderne dans un collège présentent un taux de sortie nettement supérieur à celui des élèves ayant suivi le même cycle moderne, mais en lycée. Les raisons peuvent être économiques ou

un métier mais une profession 16. Cela se traduit par des sorties à la fin du premier

32

LA GRATUITÉ

DE L'ENSEIGNEMENT

SECONDAIRE

stratégiques. Les élèves qui ont été inscrits dans les humanités classiques sont les enfants issus d'une bourgeoisie traditionnelle, ils seront vraisemblablement tous titulaires du baccalauréat, le latin est indispensable pour faire sa médecine ou son droit, le coût des études n'est pas pour eux un problème, ce qui permet de comprendre qu'il y ait que très peu de sorties du premier cycle classique que ce soit en lycée ou en collège. Par contre les enfants qui étaient inscrits dans la section moderne sont issus d'un milieu moins aisé dont l'objectif principal est de trouver un métier honorable. Ainsi le témoignage du proviseur du Lycée Chanzy dans son rapport à l'inspecteur d'Académie: "Un père, qui a deux fils me dit hier qu'il payait 500 francs de

TABLEAU 4. Le flux des élèves entre la troisième et la seconde des tycées et

collèges entre 1903 et 1913. 15
~.

LYCEES COLLEGES Différentiel Différentïel sortis de 3 e entrés en :: nde B !\ B C D A 1903 36 25 72 128 1904 139 214 23 47 63 164 1905 133 215 22 53 59 163 1906 130 225 20 48 65 170 1907 135 184 17 44 60 136 1908 119 14 62 39 167 201 1909 142 164 16 55 59 141 1910 155 177 17 54 60 161 1911 145 173 16 57 61 137 1912 155 203 15 62 64 188 1913 166 195 23 50 83 158 1914 183 174 150 184
Source:

'.-..-

A. D -ABC -B -6 +1 +3 +14 -4 - 50

sOl1is de 3 e

A 138 121 135 153 134 152 135 136 146 149

B 195 228 223 219 227 174 195 199 205 184

- 52

- 55 -48

- 12 - 23

- 34

- 24 - 16 -11 -36 - 14 - 15

- 10 - 37

entrés en 2nde B C D A 30 35 58 142 32 38 58 143 18 38 52 125 21 43 53 114 21 58 56 147 10 43 59 151 17 62 52 125 18 57 38 144 22 57 51 141 19 55 55 136 19 51 65 143

A. D -ABC -3 .",,,..,- 10 - 52 -103 - 18 -109 - 18 - 72

- 13

- 21 - 49
- 22 -6 - 17 -14

- 22 - 76
- 51 - 58 - 69 -41

Arch. dép. du Nord. 2T115, 2T116, 2T117.

contribution, mais que s'il n'obtenait pas de bourses ou fraction de bourses pour l'un deux, HIes mettrait à l'école pratique? À quoi j'objectai la valeur des études: il arrivera quand-même, répondit-il". Cela se traduit par un investissement financier dans une instruction secondaire réputée, malheureusement très coûteuse, qui fait que l'on quitte le lycée ou le collège plus tôt parce que poursuivre au-delà n'est pas d'une rentabilité absolue. Cette situation est d'ailleurs plus sensible dans les collèges que dans les lycées car les implantations sont plus rurales et la clientèle davantage issue de commerçants ou d'agriculteurs aisés. Faute de moyen, on quitte parfois le lycée ou le collège avant la fin du premier cycle, ainsi 2 élèves ont quitté en 1906 le lycée d'Amiens à la fin de la 4e B et de la 6e B pour ressources insuffisantes. Le lycée d'Amiens a d'ailleurs tenu un état de ses sorties en 1906, à la fin du premier cycle. Elles sont les suivantes 17: