La mixité dans les écoles d'ingénieurs

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En 1994, l'Ecole Polytechnique féminine connaît une évolution originale : elle devient mixte en s'ouvrant aux garçons. Pourquoi cette école d'ingénieur a-t-elle décidé de s'ouvrir aux garçons et pourquoi après l'ouverture de l'école à la mixité la proportion des filles a-t-elle baissé considérablement (34% de filles en 2000). Quelles attitudes ont les élèves face à cette mixité récente de l'école et comment analyser cette évolution ?
Publié le : dimanche 1 janvier 2006
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EAN13 : 9782296141575
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La mixité dans les écoles d'ingénieurs
Le cas de l'ex-Ecole Polytechnique Fétninine

site: W\v\v.librairiehannattan.coll1 diEEusion.harmattan@wanadoo.Er e.mail: harmattan1@wanadoo.fr (Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-296-00069-X EAN : 9782296000698

Biljana Stevanovic

La mixité dans les écoles d'ingénieurs
Le cas de l'ex-Ecole Polytechnique Fétninine

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique ; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso Fac. .des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

Savoir et Formation Collection dirigée par Jacky Beillerot (1939-2004) et Michel Gault
A la croisée de l'économique, du social et du culturel, des acquis du passé et des investissements qui engagent l'avenir, la formation s'impose désormais comme passage obligé, tant pour la survie et le développement des sociétés, que pour l'accomplissement des individus. La formation articule savoir et savoir-faire, elle conjugue l'appropriation des connaissances et des pratiques à des fins professionnelles, sociales, personnelles et l'exploration des thèses et des valeurs qui les sous-tendent, du sens à leur assigner. La collection Savoir et Formation veut contribuer à l'information et à la réflexion sur ces aspects majeurs. Déjà parus Valérie COHEN et Cédric FRÉTIGNÉ, La formation en entreprise. Étude de cas, 2005. Denis LAFORGUE, La ségrégation scolaire, 2005. Louis BISSON, Au risque de vieillir..., 2005. Dominique FABLET, Suppléance familiale et interventions socio-éducatives, 2005. Monique HORNER ULLRICH, La famille et ses boucs émissaires,2005. Yvan GRIMALDI, Démarches qualité et identité professionnelle en conflit, 2005. Claudie SOLAR (Sous la dir.), La formation continue: perspectives internationales, 2005. Éric RODITI, Les pratiques enseignantes en mathématiques, 2005. Christophe MARSOLLIER (Sous la direction de), Le conseil. d'élèves: pour apprendre à vivre ensemble, 2004. Marielle BRUGVIN, Formations ouvertes et à distance, 2005. Martine BEISTEGUI (coord.), L'intervention éducative en milieu ouvert. Pour une rencontre entre théories et pratiques, 2004. Christine JOURDAIN, L'enseignement des valeurs à l'école, 2004. M. PAUL, L'accompagnement: une posture professionnelle spécifique, 2004.

Comment changer les mentalités? C'est la clé de voûte des révolutions qui viennent.

Simone de Beauvoir

PREFACE
Cet ouvrage se fonde sur les données de notre thèse, soutenue en décembre 2003, qui porte sur l'évolution de la mixité à l'ex-Ecole Polytechnique Féminine. Cette école d'ingénieurs à l'origine fondée pour donner aux filles une formation d'ingénieurs, devient mixte en 1994 en s'ouvrant aux garçons. Depuis cette ouverture, le nombre des filles à l'école baisse très rapidement. Cette baisse très rapide dès la première année de la mixité a inquiété les membres de l'association des anciennes élèves qui craignaient que les filles ne disparaissent de l'école. Celles-ci, ainsi que le directeur de l'école, souhaitaient comprendre pourquoi les filles ne se présentaient plus à l'école et surtout savoir quelles mesures prendre pour faire revenir les filles à l'école. Le directeur de l'école a proposé à notre directrice de recherche, Nicole Mosconi, de trouver unie étudiantle qui accepterait de mener une recherche sur l'école. A cette époque nous étions en DEA en sciences de l'éducation à l'université Paris X - Nanterre et nous faisions un mémoire sous la direction de Nicole Mosconi, sur les orientations post -baccalauréats des filles et des garçons scolarisés en terminale scientifique. Nous voulions comprendre pourquoi les filles munies d'un baccalauréat scientifique se dirigent très peu vers les classes préparatoires scientifiques et vers les écoles d'ingénieurs. Après avoir examiné la demande et la problématique de cette école et après une réflexion de quelques jours, nous avons accepté de faire une recherche sur cette école. Nous avons pris cette décision pour plusieurs raisons. D'abord cette école a attiré notre attention parce que, pour nous, c'était la continuation de nos recherches sur les rapports entre les filles et les sciences entreprises en DEA. Ensuite, le fait que cette école soit devenue mixte à une époque si récente, en 1994, a éveillé notre curiosité, nous nous sommes demandé pourquoi elle avait résisté si longtemps à la mixité. La troisième raison c'était sa spécificité, car c'est la seule école d'ingénieurs en France qui, après n'avoir formé que des filles, a ouvert ses portes aux garçons.

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Après avoir accepté de faire une recherche sur l'Ecole Polytechnique Féminine, notre directrice de thèse a rencontré le directeur de l'école, Alain Jeneveau. Quelque temps après, nous aussi, nous sommes allée rencontrer le directeur de l'école, et lui avons exposé le plan et les objectifs que nous comptions poursuivre dans notre future recherche. Et avec son accord nous avons démarré cette étude en janvier 2000. Nous tenons à remercier Madame Nicole Mosconi professeure en Sciences de l'éducation à l'université Paris X Nanterre qui a accepté de diriger notre thèse et qui nous a soutenue de ses encouragements et de ses conseils. Ses remarques et son intérêt ont contribué à la progression de cette recherche. Nous lui remercions aussi pour sa lecture attentive et encourageante de la première version de ce texte. Nous tenons également à remercier Alain Jeneveau, directeur de l'EPF école d'ingénieurs, qui nous a accueillie dans les meilleures conditions à l'école et qui a fait son maximum pour nous aider dans l'avancement de notre étude en facilitant l'accès aux informations demandées. La prise en charge des frais des questionnaires distribués aux élèves par l'administration de l'école a grandement facilité la réalisation de ce travail. Nos remerciements vont également au personnel administratif de l'école qui nous a fourni des données statistiques importantes pour notre démarche scientifique, et à l'ensemble des membres du bureau de l'Association des ancien-ne-s élèves de l'EPF qui nous ont ouvert les archives de l'école. Nous sommes reconnaissante à Colette Kreder, directrice de l'école de 1980 à 1994, qui nous a autorisée à consulter ses archives personnelles portant sur l'école durant la période de sa direction, et qui a accepté de nous raconter l'histoire de l'école. Nos remerciements vont également aux élèves qui ont accepté de participer à notre enquête. Nous exprimons enfin toute notre gratitude aux personnes, qui de près ou de loin, se sont intéressées à notre travail. 8

INTRODUCTION

Cet ouvrage propose de décrire l'évolution de la mixité dans une école d'ingénieurs sous l'angle du passage de la nonmixité à la mixité. En effet, cette école d'ingénieurs, l'école Polytechnique Féminine a été créée en 1925 par une femme MarieLouise Paris, ingénieur elle-même à une époque où il était quasiment impossible pour une fille de faire des études scientifiques dans une école de garçons. Elle l'avait fondée dans le but de permettre aux femmes l'accès à l'industrie et aux carrières jusque là réservées aux hommes. Pendant 69 ans, l'EPF a formé des femmes ingénieurs avant de passer à la mixité en 1994 en s'ouvrant aux garçons. Depuis l'introduction de la mixité et l'entrée des garçons, le nombre de filles a baissé très rapidement au sein de l'école: 152 filles en 1993 (100%, dernière année de la mixité), 91 (63%) en 1994 première année de la mixité, 79 (50%) en 1995,57 (32%) en 1997, 80 (41%) en 20001. Depuis l'introduction de la mixité, nous observons une baisse considérable des filles à l'école. Pourquoi l'école a-t-elle décidé de s'ouvrir aux garçons et pourquoi, après l'ouverture de l'école, les filles ne se présentent-elles plus aux concours? Telle est la question que nous nous posons dans cette étude. Nous remarquons cependant que l'école compte, parmi les écoles d'ingénieurs généralistes, les plus grands pourcentages des filles, à savoir 37% en 20002. Rares sont les écoles où leur nombre dépasse les 30%. Les seules écoles qui affichent les 30% en 2000 sont les INSA. Nous pouvons renverser la question et nous demander quelles sont les raisons pour lesquelles les filles se dirigent encore en si grand nombre vers l'EPF. Est-ce son origine féminine? Nous allons essayer de voir si, dans les raisons qu'elles donnent de se présenter et d'intégrer l'école, l'origine féminine est mentionnée.

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Le nombre de filles entrées en première année à l'école.
de la formation généraliste 1021 élèves

L'école compte en 2000 sur l'ensemble dont 375 filles, soit 37%.

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Tels sont les paradoxes qui nous ont invitée, à travers l'exemple de l'EPF, à réfléchir sur les phénomènes de la mixité de nos jours. Si nous nous sommes intéressée à la mixité c'est, d'une part, pour essayer de comprendre notre problématique personnelle et, d'autre part, pour réfléchir sur les apprentissages des rôles sexués qu'entretiennent les différentes orientations, littéraire pour les filles et scientifique pour les garçons. D'autant plus qu'en marge des questions d'orientation scolaire des filles et des garçons, se posent celles de l'avenir professionnel des filles et de leur intégration sociale, que l'orientation scolaire conditionne largement. Dans cette perspective, il a paru pertinent d'entreprendre une analyse sociologique des procédures d'orientation et des processus décisionnels, afin de pouvoir rendre compte de la situation des filles et des garçons face à l'orientation vers cette école, l'EPF. Notre objectif est donc de comprendre pourquoi les filles possédant un bac scientifique sont deux fois moins nombreuses proportionnellement que les garçons à s'engager dans une carrière scientifique. En d'autres termes, pourquoi les filles s'orientent encore peu dans les classes préparatoires scientifiques et vers les écoles d'ingénieurs, car nous savons qu'elles représentent 39,5% des effectifs en 2000 en classes préparatoires scientifiques et seulement 23,1 % dans les écoles d'ingénieurs. Y a-t-il progrès ou bien exclusion? Est-ce que la mixité, à travers l'exemple de l'EPF, a constitué un progrès plutôt pour les garçons ou pour les filles? Cette étude est consacrée à l'examen des facteurs et des mécanismes qui permettent et qui poussent les élèves à se présenter aux concours et à intégrer l'école et également à un essai d'explication des raisons pour lesquelles les filles se présentent moins qu'autrefois à cette école. Pour cette étude, nous avons choisi de comparer les trajectoires des filles et des garçons qui entrent à l'école pour examiner s'il y a des différences entre les filles et les garçons. Comment les filles scolarisées dans une école d'ingénieurs voient-elles la mixité, aujourd'hui? Comment les élèves scolarisés à l'EPF, filles et garçons, conçoivent-ils la mixité récente de 10

l'école? Quels sont les processus de repérage et de désignation de la mixité au sein de cette école et plus généralement dans d'autres écoles d'ingénieurs? Autant de questions qui méritent d'être soulevées, à plus forte raison si l'on s'interroge d'une manière plus générale sur les conséquences et les significations sociales de la mixité pour le milieu des ingénieurs et pour la société dans son ensemble. Notre ouvrage se compose de trois parties. La première partie étudie la mixité des grandes écoles d'ingénieurs, l'évolution de la mixité à l'ex-Ecole Polytechnique Féminine ainsi que la féminisation de la profession d'ingénieurs. La présentation de la recherche, les objectifs, les hypothèses et la méthodologie adoptée seront également abordés. La deuxième partie de ce travail sera consacrée à l'analyse des données du questionnaire. Dans un premier temps, nous présenterons notre population, ensuite nous étudierons l'influence familiale sur l'orientation vers cette école d'ingénieur qu'est l'EPF, les facteurs et les mécanismes ayant permis aux élèves, filles et garçons, d'intégrer l'EPF, la socialisation des élèves dans ce cadre particulier d'une école d'origine féminine, leur appréciation de la vie et de l'ambiance au sein de l'école, ainsi que la perception du métier d'ingénieur chez les élèves des deux sexes seront étudiés dans cette partie. La troisième partie de cette étude analysera les entretiens faits auprès des élèves de cette école.

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Première Partie

PRESENTATION

GENERALE

CHAPITRE 1 : ENTREE DES FILLES DANS LES GRANDES ECOLES D'INGENIEURS ET LA FEMINISATION DE LA PROFESSION D'INGENIEURS
1.1. La mixité dans les grandes écoles
Traditionnellement les écoles d'ingénieurs, quand elles ont été créées, étaient réservées aux garçons. Les premières écoles, siècle, étaient des écoles techniques militaires, instituées au 18ème comme l'école des Ponts et Chaussées créée en 1747, l'école des Mines créée en 1783, l'école Polytechnique créée en 1794. Il faut attendre le début du XXème siècle pour voir certaines écoles s'ouvrir modestement aux filles. La mixité des grandes écoles commence au moment où les filles ont pu accéder non seulement à l'enseignement secondaire, mais aussi au baccalauréat. C'est vers 1920 qu'on voit apparaître les premières femmes ingénieurs. Les bouleversements de la première guerre mondiale, qui ruinent des familles obligent certaines femmes à travailler pour subvenir à leurs besoins, à un moment où l'industrie a besoin de cadres et où la saignée de la guerre provoque une pénurie de jeunes hommes. Les écoles d'ingénieurs fondées à cette époque ont toutes été mixtes: l'Ecole de chimie de Marseille (1917), l'Ecole de chimie de Rouen (1918), l'Ecole de chimie de Rennes (1919), l'Ecole de chimie de Strasbourg (1919), l'Institut d'optique (1920). Quelques écoles, fondées antérieurement, se mettent également à accepter les filles: l'Ecole Centrale de Paris (1917), l'Institut national d'agronomie (1919), l'Ecole Supérieure d'électricité (1919), l'Ecole de chimie de Paris (1919), l'Ecole Supérieure d'aéronautique (1924), l'Ecole de physique et chimie de Paris (1922). On ne peut cependant pas parler d'une vraie mixité, car le mouvement était très faible et les cas de filles admises étaient souvent uniques. De plus, certaines écoles, anciennes et réputées, leur restent fermées. C'est pourquoi, pour favoriser l'accès des filles aux études et au métier d'ingénieur, une femme ingénieur LE.G. (Institut électronique de Grenoble), Marie-Louise Paris, diplômée en 1922, décide de fonder, en 1925, une école d'ingénieurs qui s'adresse uniquement aux filles, l'Ecole Polytechnique Féminine. Elle a formé de 1927 à 1932, 5 diplômées 15

par an, de 1933 à 1939, 4,8 diplômées par an, de 1940 à 1944, 6,2 diplômées, de 1945 à 1949, 20,8 diplômées3. Même s'il y a une certaine hausse du nombre de femmes qui obtiennent un diplôme d'ingénieur, ces premières femmesingénieurs sont rares à exercer le métier et le petit nombre de celles qui exercent, occupe des postes moins importants, qui ne correspondent pas à la carrière classique d'un ingénieur à cette époque. Après la deuxième guerre mondiale, l'industrie se développe, et de nouveaux secteurs apparaissent: énergie atomique, informatique, biotechnologie. Tous ces secteurs ont besoin de nouveaux personnels, ce qui a provoqué l'apparition de nouvelles écoles d'ingénieurs. On crée des écoles mixtes: IS d'électronique de Paris en 1955, INSA de Lyon en 1957, INSA de Toulouse en 1963, INSA de Rennes en 1966. Les effectifs des élèves croissent, ainsi que les effectifs des filles. Toutefois, jusqu'en 1964, leur pourcentage ne dépassait pas 4% ; mais, à partir de cette date, on remarque que leur proportion croît régulièrement passant à 7% en 1975, Il % en 1978, à 15% en 1981. Dans les lycées, la généralisation de la mixité se fait très progressivement dans les années soixante, et devient obligatoire dans l'enseignement secondaire, par la loi de 1975. La généralisation de la mixité dans les lycées et la croissance du nombre de femmes dans les écoles d'ingénieurs contribuent sans doute au fait que les grandes écoles ouvrent progressivement leurs portes aux filles: l'École des Ponts et Chaussées en 1962, l'École des Mines de Paris en 1969, et l'Ecole polytechnique en 1972. Pour la première année de la mixité à l'Ecole polytechnique entrent six filles, soit 6%, dont la major de la promotion; elles seront 36 en 1993, soit 10%, et 14% en 2000. Quatorze ans plus tard, en 1986, la fusion de l'ENS d'Ulm et de Sèvres achève la généralisation de la mixité. Depuis, le pourcentage des jeunes filles a considérablement baissé aux concours de math (M') : les filles étaient à l'ENS de Sèvres, avant
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A.GRELON, Marie-Louise Paris et les débuts de l'Ecole polytechnique féminine
Bulletin d'histoire de l'électricité, nOI9.

(1925-1945),

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la fusion en 1985, 33% au concours de mathématiques, et seulement 2% en 1986 la première année de la mixité et les années suivantes, leur proportion oscille autour de 10% : 13% en 1987, 5% en 1990, 15% en 1994, 10% en 1995. Jusqu'à maintenant leur nombre n'a jamais atteint les 33% d'avant la fusion, alors qu'au contraire, leur pourcentage augmente depuis la mixité aux concours littéraires: il est souvent supérieur à 50%. Il restait une dernière école d'ingénieurs non mixte, l'EPF (l'Ecole Polytechnique Féminine) de Sceaux qui, depuis sa fondation en 1925, était la seule école d'ingénieurs réservée aux filles. Elle va devenir mixte en 1994 et, comme après la fusion de Ulm-Sèvres-Sciences, la proportion des jeunes filles va diminuer très rapidement: de 100% des filles en 1993, à 50% en 1996, 34% en 1999 et 37% en 2000. Dans les années 1960, l'école Polytechnique Féminine joue un rôle important, car elle forme 65% des diplômées en ingénierie. Mais, avec l'ouverture des autres écoles d'ingénieurs aux filles dans les années 1970, ainsi qu'avec la création de nombreuses écoles d'ingénieurs nouvelles, en particulier universitaires, on voit diminuer la proportion des diplômées sortant de l'EPF : alors qu'elles représentent encore 30% des diplômées en 1970, elles n'en représentent plus que 4% en 19904. Aujourd'hui, même si le nombre des filles sur l'ensemble des écoles d'ingénieurs ne cesse de monter, elles sont toujours sousreprésentées. Depuis 1984, leur nombre semble se maintenir globalement autour de 22%. Leur pourcentage passe de 18,2 en 1984, à 19,6 en 1989, à 22,6 en 1994, à 22,3 en 1998, à 23,1 en 2000, puis à 24,5% en 2003. Les filles sont plus nombreuses dans les écoles qui recrutent après le bac sur dossier scolaire (les écoles universitaires et les «petites» écoles) que dans les «grandes» écoles qui ont préservé le recrutement par les classes préparatoires (Polytechnique, Mines, Centrale, .. .). En 2003, les filles sont majoritaires dans les écoles publiques rattachées au ministère de l'Agriculture et de la Pêche (57,7%) ; elles sont 26% dans les écoles universitaires et 30% dans les INSA (Instituts Nationaux des
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C.MARRY, Deux générations
Bulletin d'histoire

de femmes-ingénieurs
1992.

issues des écoles

d'électricité,

de l'électricité,no19,

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Sciences Appliquées). La proportion des filles est faible dans les écoles de technologie comme les ENI (Ecoles Nationales d'Ingénieurs), 6,8%, et l'ENSAM (Ecole Nationale Supérieure d'Arts et Métiers), 10,4%. Elles sont 19,1% dans les écoles privées et 14,3% dans les écoles du ministère de la Défenses.

1.2. Les choix « atypiques» Les chercheurs en éducation, les sociologues, les historiens ont tenté de comprendre pourquoi les filles sont si peu nombreuses dans les filières scientifiques et les écoles d'ingénieurs ainsi que de comprendre les facteurs et les mécanismes qui poussent certaines filles à se diriger vers ces «bastions masculins ». Pour rendre compte des orientations et des choix des filières dans le système scolaire Marie Duru-Bellat6 renvoie à la théorie de la stratégie de l'acteur rationnel et des choix féminins rationnels. Les filles optent pour les orientations ou pour les domaines où la possibilité de « concilier» la vie familiale et la vie professionnelle apparaît plus facile. Elles n'ont pas intérêt à s'investir dans des formations non traditionnelles car celles-ci conduisent à des professions trop exigeantes qui ne laissent pas de temps pour une vie de famille. Elles écartent de leur choix «les carrières qui leur paraissent manifestement incompatibles avec le destin social qui leur semble incontournable ». Pour les filles, la rentabilité est envisagée comme un intérêt à orienter leurs investissements éducatifs dans la direction des filières qui leur sont traditionnellement destinées et débouchent sur les emplois majoritairement occupés par des femmes. L'engagement dans les filières traditionnellement masculines suppose des difficultés «d'insertion sociale et professionnelle », mais également des difficultés psychologiques et familiales, car on attend d'une fille qu'elle s'investisse dans la vie familiale.

5 Note d'information 03-51, Les écoles d'ingénieurs publiques et privées, Ministère de l'Education nationale. 6 M.DURU-BELLAT, (2004), L'école des filles. Quelle formation pour quels rôles sociaux?, Paris, Harmattan, 2ème édition.

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Mais plutôt que d'étudier pourquoi les filles ne vont pas dans ces filières, M.Ferrand, F.Imbert et C.Marry7 ont choisi d'étudier celles qui font ces choix atypiques et de s'interroger sur les mécanismes et les facteurs qui ont conduit ces filles à s'investir dans ces «bastions masculins» que représentent Ulm sciences et l'Ecole Polytechnique. Selon ces auteures, les choix de formation des filles ne sont pas forcément «raisonnables» et adaptés aux attentes que la société a vis-à-vis d'elles, leur faible présence ne signifie pas l'exclusion mais correspond à un choix délibéré. Les filles sont moins contraintes que les garçons à réussir selon le modèle de l'excellence scolaire, leurs choix dépendent moins de leur réussite dans les matières scientifiques et de leur valorisation sur le marché de l'emploi. Elles choisissent selon leur goût. En s'appuyant sur le concept de violence symbolique et de «domination masculine », P.Bourdieu8 affirme que les sociétés modernes sont organisées selon des rapports qui se traduisent par la domination et la violence symbolique. Bourdieu transfère ces concepts dans ses analyses des rapports entre les sexes en disant que dans la domination masculine, aussi il y a de la violence symbolique9. Celle-ci s'exerce entre autres à travers le rapport de domination des disciplines scientifiques sur les autres disciplines, et surtout à l'heure de l'orientation scolaire et puis professionnelle. Dans la lignée de ces théories, le champ des grandes écoles en particulier le champ des grandes écoles d'ingénieurs s'inscrit dans le concept de la reproduction des rapports sociaux et la culture scientifique devient un instrument important de la domination dans la société industrielle, ce qui explique qu'elle exclut les femmes. Les positions de pouvoir sont le plus souvent occupées par des hommes qui forment une élite scientifique. Celle-ci assure sa propre reproduction en imposant des

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M.FERRAND, F.IMBERT, C.MARRY, (1997), «Femmes et sciences. Une

équation improbable? », Formation-Emploi, nOSS. 8 P.BOURDIEU, La noblesse d'Etat. Grandes écoles et esprit de corps, Paris, Minuit. 9 P. Bourdieu définit la violence symbolique comme un rapport de domination entre les groupes dominants qui ont des intérêts objectifs à la domination et les groupes dominés qui ont intégré le système symbolique imposé par les groupes dominants.

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critères de travail, de compétition, et un climat professionnel, très rudes, qui entretient l'exclusion des femmes. P.Bourdieu et de M. de Saint-Martin10 définissent l'univers des grandes écoles comme un sous-champ qui, dans le champ de l'enseignement supérieur, occupe une place dominante. A travers cette position dominante dans l'espace social, ces écoles tiennent le champ du pouvoir. Dans son ouvrage «La noblesse d'Etat »11, P.Bourdieu montre que le champ des grandes écoles se définit par un pouvoir symbolique fondé sur l'excellence scolaire. De même, les concours représentent une forme de violence symbolique à l'intérieur du corps scolaire et social. Selon l'auteur, le principe de la sélection en séparant l'élite de la «masse» assure la reproduction du pouvoir des grandes écoles dans le domaine

intellectuel, économiqueet social et garantit le titre de « noblesse»
à ses héritiers. Le champ des grandes écoles, en particulier le champ des grandes écoles d'ingénieurs, remplit une fonction essentielle dans la reproduction12 de la domination. La reproduction de la culture scientifique devient un instrument important de la domination masculine dans la société industrielle. Les positions du pouvoir sont le plus souvent occupées par des hommes. Ils forment une élite scientifique qui assure sa propre reproduction, excluant les femmes des pouvoirs économiques, techniques, politiques dans la société. Les plus grandes écoles, comme l'Ecole Polytechnique, l'Ecole des Mines, l'Ecole des Ponts et des Chaussées, etc., ouvrent la possibilité de très grandes carrières. En distinguant les facultés, les petites écoles et les grandes écoles, P.Bourdieu montre l'opposition de ces trois groupes d'institutions dans le champ du pouvoir.Ainsi, l'auteur distingueles écoles de la « grande» et de la « petite» porte. Cette opposition entre la « grande» et la « petite» porte correspond à l'opposition entre «cadres supérieurs» et «cadres moyens ». Les cadres supérieurs issus des écoles de la
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P.BOURDIEU, M. de SAINT-MARTIN, «Agrégation et ségrégation. Le champ

des grandes écoles et le champ du pouvoir », Actes de la recherche en sciences sociales, n069, 1987. 11 P.BOURDIEU, La noblesse d'Etat. Grandes écoles et esprit de COfpS, Paris, Minuit. 12 P.BOURDIEU, (1989), La noblesse d'Etat. Grandes écoles et esprit de corps, Paris, Minuit.

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grande porte (Polytechnique, La Centrale, Les Mines, Les Ponts et Chaussées...) se dirigent vers les hautes fonctions de l'Etat ouvrant sur de très grandes carrières. Les élèves issus des écoles de la petite porte dont fait partie L'EPF (les écoles techniques et spécialisées, les écoles de région, les faculté de sciences...) deviennent des cadres moyens qui se dirigent vers les métiers et les secteurs les plus spécialisés, directement orientés vers la production. Comme il y a une domination des grandes écoles sur les petites écoles dans le champ du pouvoir, il y a aussi une domination masculine et une violence symbolique qui en excluent les filles. La sélection à l'entrée dans ces écoles décourage les filles. Cette sélection est une forme de la violence symbolique qui les repousse vers d'autres domaines moins importants dans le champ du pouvoir économique, politique, social,... Ainsi peut s'expliquer la faible proportion des filles dans les écoles d'ingénieurs, même si nous notons une petite progression au cours de trente dernières années: 5% en 1972, 16,2% en 1982, 21,5% en 1992, 23,1% en 2000, 24,5% en 2003.

1.3. Les difficultés d'insertion professionnelle des femmes
Depuis les années soixante le taux d'activité féminine ne cesse d'augmenter notamment dans le secteur tertiaire. Le diplôme devient un réducteur des inégalités entre les hommes et les femmes sur le marché d'emploi. En effet, les femmes hautement diplômées intègrent les domaines du tertiaire qualifié dans lesquels leurs conditions d'emplois au début de carrière sont semblables à leurs homologues masculins, et leurs diplômes les préservent du chômage et des emplois précaires contrairement aux femmes peu qualifiées. Mais la proportion des femmes diminue au fur et à mesure qu'on monte dans l'échelle des emplois. D'après une enquête de Céreq en 199613, 55% des femmes actives sont des employées, une sur cinq exerce une profession intermédiaire, les hommes occupent davantage des postes de cadres (15,9% contre 9,7%) et de professions intermédiaires 23,8% contre 22,5%). L'analyse des données de cette même enquête sur la période de 1986 à 1996 a montré que les femmes ont fait des progrès
13

FOURNIER C., (1997), « Femmes des années 90 : diplôme, activité et emploi », 21

Etude, n070, pp.47-60.

remarquables parmi les professions libérales et celles de cadre. Elles ont investi dans les domaines plus ou moins féminisés comme dans les secteurs des cadres de la Fonction publique, des cadres administratifs et commerciaux, mais beaucoup moins dans les secteurs d'ingénieurs et des cadres techniques. Différentes recherches ont montré les difficultés d'insertion des femmes sur le marché de l'emploi. En 1974, G.Peslouan14 d'après une enquête sur les femmes ingénieurs, réalisée auprès des diplômées de 28 écoles mixtes et l'Ecole polytechnique féminine, a montré que 70% des femmes issues des écoles mixtes et 60% des femmes issues de l'Ecole Polytechnique Féminine subissent une discrimination au moment de l'embauche. TI semble qu'aujourd'hui les femmes ingénieurs subissent moins de discrimination au moment de l'embauche. D.Epiphane et D.Martinelli15 en utilisant des données d'une enquête de Céreq16 réalisée en 1991, étudient l'insertion professionnelle des jeunes femmes diplômées des écoles de commerce et d'ingénieurs. Ils se demandent si les femmes ingénieurs paient leur orientation « atypique» par rapport à une formation plus classique pour les filles, celle des écoles de commerce, par une insertion plus difficile. Ils ont constaté que la durée de recherche d'emploi des diplômés des écoles d'ingénieurs est l'une des plus courtes: 98% d'entre eux accèdent à un emploi en moins de six mois, alors que les jeunes femmes ingénieurs sont légèrement moins nombreuses que les hommes à accéder à leur emploi dans ces délais. Il paraît aussi qu'il

y a « un effet sexe» dans la rapidité d'accès à un emploi suivantles
différentes spécialités: plus les spécialités sont féminisées plus la durée d'accès à l'emploi est longue. L'insertion des femmes est plus rapide en informatique et en électricité-électronique, et beaucoup plus difficile en sciences naturelles de la terre et de l'espace, en chimie et en biologie-agronomie. Ils concluent qu'il y a
14

G.PESLOUAN,(1974), Qui sont les femmes ingénieurs en France ?, Paris,

PUF. 15 D.EPIPHANE, D.MARTINELLI, (1997), «L'insertion professionnelle des jeunes femmes diplômées. En sortant des écoles: qu'ont-elles rencontré? », Etude, n.70, 1997. 16 Cette étude a été réalisée en 1991 auprès de diplômés des IUT, des STS, des écoles d'ingénieurs et de commerce, des DEA et DESS de droit, de sciences économiques, de lettres et sciences humaines et de sciences. 22

une discrimination vis-à-vis des femmes, mais très faible. D'ailleurs, « les sortantes des grandes écoles occupent quant à elles les mêmes fonctions que les hommes »17.Ces différences sont par contre inexistantes chez les diplômées des écoles de commerce. La comparaison entre deux formations, celle des ingénieurs et celle des écoles de commerce montre que les filles ingénieurs « ne semblent pas payer le prix» de leur orientation atypique par rapport à une orientation plus classique en école de commerce. Si les données ont montré quelques difficultés d'insertion, de chômage, de salaire, leur formation d'ingénieur leur a assuré les mêmes conditions d'emploi que celles des femmes issues des écoles de commerce. Et elles accèdent au statut de « cadre» dès le début de leur carrière, ce qui n'est pas le cas des femmes sortantes des écoles de commerce, qui accèdent plus souvent à des professions intermédiaires, à des fonctions administratives et commerciales. Si les femmes ne subissent pas de discriminations au moment de leur premier emploi, elles accèdent plus difficilement aux fonctions d'encadrement. Une étude particulièrement intéressante, auprès de soixante femmes cadres et trente cadres masculins, répartis dans treize grandes entreprises, a été menée par J.Laufer18, en 1982, dans le but d'examiner s'il est possible pour les femmes dans cet espace dominé par les hommes d'accéder à l'égalité tout en gardant leur féminité. Il s'agit pour cette auteure d'une problématique de l'égalité et de la différence. Ainsi, elle distingue quatre groupes de femmes cadres dans les entreprises dont les carrières professionnelles sont étroitement liées à leur féminité. Le premier groupe représente des autodidactes qui renoncent à l'égalité et restent dans les postes d'assistantes. Dans le deuxième groupe, on trouve des femmes qui essaient d'équilibrer leur vie privée avec leur vie professionnelle et qui en même temps demandent la reconnaissance de leur féminité, dans leur vie professionnelle. Ensuite on distingue, dans une troisième catégorie, des femmes qui expriment leur féminité dans l'emploi qu'elles
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D.EPIPHANE, D.MARTINELLI, (1997), «L'insertion

professionnelle des

jeunes femmes diplômées. En sortant des écoles: qu'ont-elles rencontré? », Etude, n.70, 1997, op., cil., p. 116. 18 J.LAUFER, (1982), La féminité neutralisé? Les femmes cadres dans l'entreprise, Flammarion, Paris.

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