La mort n'est pas au programme

De
Publié par

Ce livre s'adresse aux acteurs sociaux, éducateurs et aux "penseurs en herbe" que nous sommes tous. Il travaille l'acte d'éduquer. Partant d'approches anthropologiques, il passe par les disciplines éducatives ainsi que par les grandes pensées philosophiques toujours vivantes. Il contient aussi beaucoup d'intermèdes poétiques et d'illustrations.
Publié le : jeudi 1 septembre 2005
Lecture(s) : 326
EAN13 : 9782296401068
Nombre de pages : 274
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

LA MORT N'EST PAS AU PROGRAMME

@L'Hannattan,2005 ISBN: 2-7475-8536-0 EAN : 9782747585361

Hugues LETHIERR Y (dir.)

LA MORT N'EST PAS AU PROGRAMME
Trouver les mots qui font vivre ou L'éducateur et les questions sensibles

Préface

de

Marcel CONCHE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

Harmattan Kiinyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10214 Torino ITALIE

Rue des Ecoles
Cette collection accueille des essais, d'un intérêt éditorial certain mais ne pouvant supporter de gros tirages et une diffusion large, celle-ci se faisant principalement par le biais des réseaux de l'auteur. La collection Rue des Ecoles a pour principe l'édition de tous travaux personnels, venus de tous horizons: historique, philosophique, politique, etc.

Déjà parus

Micheline CANONNE BEDRINE, Mimi dans la tourmente,2005. SOLVEIG, Mots pour maux, 2005. Lucie CHARTREUX, Derrière le soleil, 2005. Janine FOURRIER DROUILHET, Brocante, 2005 Delia MONDART, Les miettes de la diplomatie, 2005. Michel LECLERC, L'astre et la mer, 2005. Béatrice SAGOT, Mission en Guinée. Humanitaire, vertige et poussières, 2005. Joseph YAKETE, Socialisme sans discriminations, 2005. Raymond William RABEMANANJARA, Madagascar, terre de rencontre et d'amitié, 2004. Francine CHRISTOPHE, Guy s'e va. Deux chroniques parallèles, 2004. Raymond CHAIGNE, Burkina Faso. L'Imaginaire du Possible, 2004. Jean-Pierre BIOT, Une vie plus loin..., 2004. J. TAURAND, Le château de nulle part, 2004. Jean MPISI, Jean-Paul II en Afrique (1980-2000),2004. Emmanuel ROSEAU, Voyage en Ethiopie, 2004. Tolomsè CAMARA, Guinée rumeurs et clameurs, 2004 Raymond TSCHUMI, Auxjeunes désorientés, 2004. SOLVEIG, Linad, 1ère partie, 2004. Roger TINDILIERE, Les génies de lafontaine, 2004.

Sommaire

Publications et interventions Préface de Marcel Conche Introduction Première Chapitre Chapitre Chapitre Chapitre Chapitre Chapitre

du coordinateur

7 11 13

partie: Éclairages anthropologiques I - Tabou quand tu nous tiens 2 - De la séparation à la mort 3 - La Mort, parlons-en! 4 - L'idée de la mort dans les sociétés africaines 5 - Aider les enfants à vivre leur deuil 6 - Intermède poétique La mort, les élèves et nous ou Pratiques « thanato-pédagogiques

33 45 51 59 77 93

Deuxième partie:

»

Chapitre Chapitre Chapitre Chapitre Chapitre

7 - La mort dans la vie de la classe 8 - La vie face à la mort 9 - ABC d'un biologiste macabre 10 - L'a et 1'00 Il - Conjuguez-moi la mort à l'humour de l'impératif

Chapitre 12 - Eros, Thanatos et les Thibault

Chapitre 13 - Envisager la mort en éducation civique Chapitre 14 - Immortelles, les mathématiques sont inhumaines Chapitre 15 - Anthologie macabre, florilèges morbides
Troisième Chapitre Chapitre Chapitre Chapitre Chapitre partie: 17 18 19 20 21 Penser la mort

107 117 127 133 141 147 155 159 163

Chapitre 16 - La mort selon Spinoza
Penser la mort chez Jankélévitch Philosophies de la mort Curiosité « métaphysique » Saisie et occultation de la mort interne Entretien à visée philosophique sur la mort avec les enfants du club de la Paix final. Fin de partie

177 185 201 215 227 237 257 263 269

Conclusion

- Point

Postface - Ce fruit qui grandit et mûrit en nous Annexe - Le bout du rouleau

Pt.t.,

1.tU~

I.J.. 111ML

4- ~

q

i fA ~tV\.(.. "'D"41.1" III.
:

~

1J~

t.(~A'~

PtM~~
0JlA
;

':J~, ~ .

M6jJP~

~ ~ ~ L~'A/ ( ir ~~~~"!~ UN- ~ )1 ~~
~tibl
'-

tW€/.-

~
"-'-

P..=(
~
.

~4.*S1~~~c¥e.
fAJJ~dL
I~~ÂI

)

l ~"'"'-1d

IL t..~

~

..l14 --

r

JItt~(."1:7;~
fMJw.e...

4LvtMÂIL.

U.!I"A:-

PIAtt.-

.t.- ~tWlA..~w\l..

~

e~:
;{"

faMf4r'\..: 6A v~
~f- ~ UA

~

~tWI.d

" t -t...~tlL"'. Jle ~ ~ fi ".: IlA.. ~ '£lM. HOO/~Lf"WI d-it Hf6J'41.1~N} /

i

UML II~~

.-

~ k..'1a..

.

r-'
~

Uiû-

Vl!ar, tk. L~ ~

~...
\'.f11~ u:r'M. lwlA- -d4

~

~~~kL41ldh-(rMK ( ;~L. tA+.. ~ À.1I1Rlt4L ~p.wr'fw-'

PUBLICATIONS

ET INTERVENTIONS

DU COORDINATEUR

Site www.hugues.lethierry.com Livres Aux éditions Subervie Éducation nouvelle, quelle histoire (1re éd.) 1986, préface

. .

d'A. Jacquard. Aux éditions Delval (Suisse) Éducation nouvelle, quelle histoire (2e éd.), 1987, préface d'A. Jacquard. . Aux éditions de L'Harmattan Feu les écoles normales (dir.), 1994, préface de F. Best. Potentialités de l'humour. Vers la « géloformation » (dir.), 2002, préface de G. Mialaret. Écrire pour rire, 2002, préface de J. L'Anselme. Aux éditions De Boëck (Belgique). Savoir(s) en rire (dir.), 1996. Tl : Un gai savoir, 1996, préface de Ph. Meirieu. T2: Didactique et zygomatique, 1996, préface de A. Giordan et R. Escarpit. T3 : Expériences tout terrain, 1996, préface de A. de Peretti. Aux éditions Chronique sociale Se former dans l'humour (Fe éd.), 1998, préface de J. Houssaye. Se former dans l'humour (2e éd.), 2001, préface de J. Houssaye.

.

. . . .

Aux éditions Aléas Sauve qui peut les morales (Management à l'école ?), 2001, préface de J.-P. Obin. Aux éditions Nathan
Parler de la mort... et de la vie, 2004, préface de F. Dagognet.

Aux éditions Septentrion Rire en toutes lettres, 2001, préface de P. Boumard.

Articles 2004 Fait (méfait ?) religieux: l'enseigner en classe, La Tribune de Fabert. Fichu voile, Le croquant. 2003 Utilisation du Photolangage in Penser l'éducation. 2000 «Le dessein d'humour et l'ironie: une vertu pédagogique ». L'année de la recherche en science de l'éducation. 1999 De l'humour à l'école in Penser l'éducation. 1994 Jaurès, la'icité, laïcisme, Cahiers de 1'[RETEP (non numéroté). Une bien curieuse loi Falloux, Cahiers de ['[RETE?

Petit Traité des vertus pédagogiques. Cahiers pédagogiques n° 302. 1986 La horde frénétique barbare, Traces de faire n° 2. . Dans La Croyance(ESC 2004) chapitre sur « la laïcité selon Alain: foi, espoir, amour ». Dans Les idées pédagogiques (colI., Univ. de Rouen, 2002), Pour

1992

. .
.

une critique cynique des idées en pédagogie.

Dans LIREST, Théâtre et sciences (Univ. de Besançon, 1998), chapitre sur« le théâtre de l'opprimé» (7 p.). . Dans AFIRSE, Le Temps en éducation (Univ. de Caen, 1994), chapitre« EN: l'éternel retour »,10 p.

.

Dans Pour une philosophie de l'éducation (CRDP de Dijon, 1993), chapitre « Vers la laïcisation» (12 p.). Dans Histoires de v'e (L'Harmattan, Paris, 1987), chapitre « Le cas des militants pédagogiques» (3 p.).

Interventions récentes Biennale de l'éducation (mai 1998, mai 2000, avril2004). . AFIRSE (Angers, mai 1996), Rennes (mai 2000). . Institut Perault Ganvier 1997).
AN CE (mai 1997), AECSE (Strasbourg, janvier 1998). . IUFM de Besançon (mai 1998), IUFM de Caen (février 1998). Université de Rouen (septembre 1998). ADECE (Montpellier, mai 1999).

. . . . . .

. Rencontres Freinet de Tokyo Guillet 1998) et de Vienne Guillet 2001).
CRIH-CORHUM (Besançon, juin 2000). . LIREST (Chamonix, mai 2000, 2001, 2003, 2004, 2005). . ISP de Paris (mai 2002). Centre national pédagogique des maisons familiales d'Orléans (septembre 2002). École supérieure Estienne des Arts et industries graphiques (octobre

. 2002). .Centre linguistique d'Albi. Écrire pour rire Guillet 2003, juillet . 2004).
Faculté de Dijon, décembre 2003.

8

Liste des collaborateurs
M. ALLIOD, Professeur honoraire à l'école d'éducateurs de Lyon (chapitre 19). R. C. BAUD, association Albatros (chapitre I). E. BERGUIT, Dessinateur (un dessin). A.-M. BONJOUR, Psychologue, Lyon (chapitre 3). P. CLÉMENT, université de Lyon (chapitre 8). A.-C. FAGARD, Doctorante, Paris 8 (chapitre 11). L. GOARNISSON, Professeur d'arts plastiques, animatrice d'''Arsenal littéraire" (chapitre 10). A. KERLAN, Professeur à l'université Lyon 2 (postface). E.B. KIBWENGÉ, Doctorant (chapitre 5). B. LANGELLIER, Professeur de biologie, IUFM Caen (chapitre 9). D. LESAGE, Dessinateur, Lyon. H. LETHIERRY, Professeur de philosophie à l'IUFM de Lyon (introduction, chapitres 2,11, 13, 15, conclusion et appendice). J. MARTINENT, Professeur de philosophie à Bourg-en-Bresse (chapitres 15, 20). V. NICOL-BRUN, Professeur d'école dans le Rhône (chapitre 7). D. NORDON, Professeur de mathématiques, Univ. de Bordeaux (chapitre 14). M. PERES, Professeur au centre IUFM de Moulin (chapitre 18). J.-J. RITZ, Psychologue (un dessin), Lyon. F. RICARD, Professeur, poète, Castres (chapitre 6). B. SALIGNY -ROGER, Doctorante, Professeur d'école (chapitre 21). J. VERDEAU, Professeur de philosophie à Toulouse (chapitre 17). C. T ALKEU TOUNOUGA, Anthropologue, Lyon (chapitre 4). La préface est de Marcel CONCHE, philosophe.

9

Remerciements
Que soient spécialement remerciés, avec Mme Matrat, les stagiaires qui ont accepté de retravailler leur mémoire (ou de le donner à consulter).

Charlie hebdo 26.06.2004

10

Préface

« Faut-il, oui ou non, programmer la mort dans l'éducation? ». Question préalable: « Suis-je qualifié pour répondre à une telle question? ». Je pense l'être, à trois points de vue: en tant qu'ayant été parent d'élève, en tant qu'ayant été -il est vrai, dans ma prime jeunesseinstituteur, qui eut en charge toutes les classes primaires, de la maternelle au cours supérieur, enfin en tant que philosophe qui a médité et écrit sur la mort.

Cela dit, je ne crois pas qu'il y ait lieu de « programmer» la mort à l'école: la mJrt ne doit pas être posée de façon unilatérale, comme si elle pouvait être pensée à part de la vie. Mais il convient de rester disponible et ouvert, pour écouter l'enfant et l'adulte et être prêt à répondre à ses questions. Le questionnement, venant de lui, est significatif d'une inquiétude, peut-être d'une angoisse. Cette angoisse étant naturelle -car elle existe plus ou moins chez tous les hommesn'a rien d'un symptôme névrotique. Elle est bonne en elle-même: d'elle et des questions qu'elle suscite naît la philosophie. Il faut non pas chercher à délivrer l'enfant de son angoisse, mais l'aider à la vivre, l'accompagner dans son angoisse comme étant la nôtre aussi.
L'enfant demandera peut-être: «Que devient-on après la mort? ». Pilar Sanchez est une philosophe espagnole qui fait sa thèse sur ma philosophie. Elle a deux enfants, Violeta, treize ans, Vicente, douze ans, qui lui posent cette question. Selon elle, et c'est aussi mon avis, il faut dire à l'enfant la vérité: nous ne savons pas ce que nous serons après la mort. Peut-être aurons-nous une autre vie, ou peutêtre aucune sorte de vie.. et, à défaut de savoir, nous pouvons croire l'un ou l'autre. À partir de quatorze ou quinze ans, l'enfant doit être préparé à la vie dans sa brièveté. Il convient alors non plus d'attendre les questions, mais de prendre peu à peu l'initiative, afin que l'adolescent, regardant vers l'avenir et son terme, se sente responsable de lui-même, de ce que sera sa vie, se prenne en charge. On lui parlera de la mort, mais en fonction de la vie -ces deux contraires étant indissociables, comme l'a montré Héraclite. On lui montrera ce que signifie la mort: que sa vie est finie, qu'il a un certain laps de temps à vivre, qu'il doit remplir ce temps de la meilleure façon possible, qu'il ne doit pas perdre de temps. Au jeune homme de dix-huit ou vingt ans qui n'a pas appris à penser sa vie comme un tout, la mort paraît quelque chose d'extrêmement lointain.

Qu'il ait conscience que la vie -sa vie- ne dure pas longtemps, ne pourra que l'inciter àfaire bon usage de son énergie.

cela

Bref, la mort ne saurait être une matière du programme qu'à la condition de l' associ~r à une réflexion sur la vie, à partir de la question: « Comment vivre? ». Cependant, « programme» ou non, il ne faut pas fuir les occasions de parler de la mort - dont il serait absurde de faire un tabou (autant faire un tabou de la vie). Encore, tout en ayant l'air d'en parler, ne faut-il pas fuir le sujet en voulant en escamoter la gravité. Le respect de l'enfant passe par le respect de la vérité. C'est tromper l'enfant que de faire comme si l'on prenait à la légère ce que l'on ne prend pas à la légère, ou comme si l'on savait alors qu'on ne sait pas. L'enseignant n'est pas un «je sais tout », et n'a pas à s'en donner l'air. Le sens métaphysique de la mort appelle la suspension du jugement. Les parents souhaitent, en général, que leurs enfants partagent leurs croyances. Mais l'éducateur ne doit pas viser à inculquer à l'enfant telle croyance plutôt qu'une autre - j'entends l'éducateur laïque. L'enfant apprendra, ou non, la suspension de jugement. Il choisira, ou non, l'une des options laissées en suspens. Ce n'est pas à l'enseignant d'incliner son choix dans un sens, celui de la croyance en une autre vie, ou dans le sens contraire. En classe de philosophie pourra être posée la question du tragique. La mort est-elle tragique? On montrera qu'elle ne l'est pas en elle-même, mais selon la valeur de la vie à laquelle elle met fin. Si meurt une vie sans valeur ou de valeur négative - celle d'un Hitler, par exemple -, où est le tragique? Tragique est la mort des enfants, riches en virtualités, en promesses, ou des êtres créatifs - Évariste Galois, Pouchkine. Vivre sa vie de façon qu'elle ait le plus de valeur possible, et par là rendre tragique la mort, qui ne l'est pas en ellemême, voilà ce que, reprenant une expression de Nietzsche, je nomme « sagesse tragique ».
Marcel CONCHE, Professeur émérite à la Sorbonne, Membre correspondant de l'Académie d'Athènes.

12

INTRODUCTION Ce qui me meut

« On comprend que CGuic. Mais on comprend bien que ça peut faire couac ».
C. Prigent, Grand-mère Guéguette, Pol, 2004

« Et je remets à mort ce que je fus». C. Ber, La Mort n'est jamais comme L. Scheer,2003,p.84 « Que l'automne en leur misère enlise, et qui fêtent la Toussaint grise et l'Octave des Trépassés avec le vieux bourdon cassé de leur église ». E. Verhaeren, Douze mois. « La peur de mourir (et non d'un après la mort) s'est emparée de chacun d'où l'omniprésence de la fascination pour la défonce (sous assistance) et la criminalité (financière, meurtrière, routière, informatique...), les délires de toute puissance (sectes ou non à l'appui des structures schizoïdes), les images des corps glorieux (de sportifs, de chanteurs ou d'acteurs) incorruptibles, fascination dont se nourrit, dans l'illusion d'une distance critique, le "dernier homme" faisant semblant d'être satisfait. Il suffit de croire se donner d'autres dimensions par le détr.tquement, ou par la "distraction" du virtuel ». V. Rose,« Croyance et fantasme de la volonté », p. 136, in I-M. Gaubaude (dir.), La Croyance, E.S.c., Clermont-Ferrand, 2003. « Parmi les gueules de fer aussi, les morts sans sépulture errent sans trouver le repos ». A. Filijetti, Les derniers jours de la classe ouvrière, Stock, 2003. « L'homme est périssable. Il se peut; mais périssons en résistant, et si le néant nous est réservé, ne faisons pas que ce soit une justice! ». Obermann, lettre 90, cité in Camus, Lettres à un ami allemand, Folio, 1991.

« Je projette ainsi non pas un après-la-mort, mais un mourir qui serait une ultime affirmation de la vie. L'expérience mienne d'une fin de vie se nourrit de ce vœu le plus profond de faire de l'acte de mourir un acte de vie ».
Paul Ricœur, La Critique et la conviction, p. 236.

« Six mille morts pour une fable Et une terre ingouvernable! Ah qui se sent morveux se mouche Les dragons sortent de la bouche

De saint George Dobeliou Bush.

»

P. Lartigue, Une salve d'avenir, Gallimard, 2004. « La vie de l'Esprit n'est pas la vie qui recule d'horreur devant la mort et se garde pure de la destruction, mais celle qui la supporte et se maintient dans la mort même ». Hegel, Phénoménologie de l'esprit, Paris, Aubier-Montaigne, 1936, Tl, p. 29.

Ce qui me meut? (me« bouge» comme il fait beau dire). Je pourrais répondre, à la manière de Pérec: «Je recherche en même temps l'éternel et l'éphémère» I Le fait est que, dans la recherche sur l'humour comme dans celle sur la mort, il s'agit pour nous d'étudier des «invariants anthropologiques» en les reliant à l'actualité (le dessin de presse dans le premier cas, les guerres ou la canicule, l'euthanasie dans l''lutre). Car la lecture du journal, comme le dit Hegel, n'appartient pas à la culture de l'instant. Elle est la prière du matin du philosophe qui s'ignore. L'événement, ce qui naît et se développe dans une société donnée, n'est pas «programmé »1. Pas plus que ne l'est, en

L'auteur (qui a créé !'''Oulipo'' -ouvroir de littérature potentielle- de la disparition, livre qui ne contenait pas la lettre "e"), s'amuse ici à ,'employer que "e" comme voyelle! La phrase fait penser au livre de Debray Le Siècle et la règle (Fayard, 2004).

1

14

règle générale, la mort et les différentes « questions sensibles» qui sont posées par des élèves dans le cadre de la classe ou à l'extérieur aux parents, aux éducateurs) et mettent l'adulte dans l'embarras car elles l'amènent à s'engager, à sortir un instant de leur rôle et statut, à évoquer leurs problèmes, à dévoiler leur personne. Ce qui exige des garde-fous, ce qui nécessite une méthodologie à laquelle nos ouvrages essaient de contribuer à leur niveau. «La mort n'est pas au programme ». C'est du moins ce qu'avait dit, il Y a dix ans dans un IUFM, un coordinateur à un stagiaire qui avait choisi ce sujet pour le traiter d'un point de vue professionnel dans un mémoire. Un collègue confirma la phrase du fonctionnaire. Ce même phénomène s'est à nouveau produit récemment. Il fallut toute la diligence de J. Deunff, initiatrice de la réflexion dans ce domaine2, pour que le sous-fifre susdit renonce à manier, dans les Enfers, les ciseaux d'Anasthasie. Plusieurs stagiaires, entre-temps, ont travaillé sur cette question qui met si mal à l'aise nos positivismes académiques3 et qui, au départ, en ce qui me concerne, ne me passionnait pas. (L'administration récuse même un séminaire sur les «sujets sensibles»! On ne peut pourtant, tous travailler sur la différenciation !). Autant dire qu'il ne s'agit pas ici de préoccupations « morbides ». Nous ne nous sentons ni nécrophages ni vivisecteurs. Nous ne disséquons pas les cadavres, nous
Les «questions sensibles» sur le sexe par exemple, sont posées de façon impromptue. Par exemple dans l'ascenseur, en revenant des courses: « Maman, c'est quoi la masturbation? - Bon, attends, on pose les commissions... ». 2 Cf. Dis Maîtresse, c'est quoi la mort?, CRDP de Dijon et L'Harmattan. Le dieu latin de la mort s'appelait Orcus, d'où vient « ogre », ce géant qui dévore les enfants. Faut-il les alerter? 3 Une revue de Sciences de l'éducation (qui m'a plusieurs fois publié par ailleurs) a répondu, au bout de dix-huit mois, à une proposition d'article sur ce sujet, en disant que le comité de rédaction n'avait pas encore statué (souhaitons que personne ne meure avant la publication i). Les questions philosophiques font peur, car controversées. Séminaires, recherches sur ce thème, sous divers prétextes, sont ajournés au profit des bons vieux sujets sur
« différenciation », etc.

1

15

étudions les sujets vivants. Et les questions « sensibles », c'està-dire celle qui nous mettent en jeu personnellement dans les réponses que nous apportons aux «éduqués» (qui peuvent être: élèves, enfants, adultes...): moi, co-auteur, coordinateur, c'est ce qui me meut dans le traitement d'une telle question. La mort fait partie de ces problèmes délicats et c'est pourquoi il ne fallait pas esquiver les difficultés qu'elle nous pose dans l'éducation. D'autant qu'on ne compte pas le nombre de morts auxquelles l'enfant assiste à la télévision souvent sans la présence d'aucun adulte pour répondre à ses questions!. Le conformisme intellectuel et les slogans bien-pensants ne peuvent que provoquer l'ennui et la mauvaise humeur des stagiaires en IUFM. Paradoxe d'une société qui, d'un côté passe son temps à commémorer (et dans le mot il y a mort), et de l'autre tolère que, du fait des profanations de cimetières juifs et musulmans, ne laisse même plus ses morts tranquilles! En repos, en paix!
(<<

Requiescent in pace» !).

Nous ne sommes plus à l'époque où Montaigne disait avoir perdu deux ou trois enfants en couche «non sans regrets
mais sans fâcherie ». La mort est davantage un scandale au 21 e

siècle qu'un événement naturel (d'où la lutte contre les accidents de voiture et le tabac). Nous sommes sous le règne des thanatologistes qui «traitent », c'est-à-dire nient, occultent, évacuent l'angoisse du mourant; il existe aussi des psychiatres spécialisés dans la répression du deuil des vivants pour lequel d'ailleurs ils ont déjà trouvé un mot: the pathology of grief, la
D'après le rapport du CSA, un enfant qui passe deux heures par jour devant la télé, donc quatorze heures par semaine, a des «chances », s'il zappe quelque peu, de voir jusqu'à cent cinquante meurtres en sept jours! Et tout cela sans qu'aucun adulte prenne la peine d'en parler pour le condamner et mettre l'enfant en garde contre l'exagération des séquences violentes considérées comme divertissantes pour le spectateur. (c. Olivier, L'Ogre intérieur, Poche,
2003, p. 187). « La question hamlétienne qui menaçait ma famille: être en harmonie ou ne

1

pas être... Tout devait être sans problème: ou si ce ne l'était pas, il fallait le rendre tel. Il ne devait y avoir sur tout qu'une opinion car une divergence entre nous eût été la fin de tout [...] Au cas où j'en mourrai, on pourra dire de moi que j'ai été éduqué à la mort.}} (F. Zorn, Mars, Gallimard, 1982, pp. 32, 52).

16

pathologie du deuil (J. Ziegler, Les Vivants et la mort, Points, 1975, p. 94). N'est-ce pas une constante de l'interrogation philosophique ? Elle met à la question ceux qui sont concernés par elle, c'est-à-dire tout un chacun. Il en va ainsi de la question de la mort qui, lorsqu'elle est posée à un enseignant ou un formateur (comme sujet de mémoire par exemple) peut mettre mal à l'aise et se voir remise à plus tard, donc reléguée sans fin. Dans le cas de notre sujet, plusieurs types de défenses sont à l' œuvre: Le problème va inévitablement être lié à l'étude historique objective du fait religieux, alors que c'est d'abord sur le plan de la philosophie des sciences que le concept de mort, directement lié à celui de vie, est interrogé à l'école. On craint, par ailleurs, sans toujours le dire explici-

.

.

tement, que soient évoquées les nombreuses questions qui nous taraudent, concernant: - la relance du débat sur l'euthanasie, - les victimes de la canicule et le statut actuel de la vieillesse' , - les ravages du sida et du sras. Les guerres sans fin de l'Irak et du Moyen Oriene.
Sur l'euthanasie, cf Dominique Memmi Faire vivre et laisser mourir (La Découverte, 2003), Jacques Ricot, Philosophie et fin de vie (ENSP, 2003), Jacques Pohier, La Mort opportune (Le Seuil, 1998). Concernant la mortabilité, c'est un révélateur des dysfonctionnements d'une société. E. Todd avait ainsi prévu l'effondrement de l'URSS en étudiant le nombre de décès de bébés. Il en déduisit de la baisse démographique en Union soviétique - 42,7 naissances pour 1000 habitants en 1923-1927,26,7 en 1950-52, 18,1 en 1975(La chute finale, R. Laffont, 1976). Cf. Le Monde du 11/11/2003 : O. Pagès (comité parisien d'éthique funéraire) montre que «nous tuons symboliquement les vieux par peur de la mort ». Nous les considérons comme des « futurs ou bientôt morts» et cherchons à les rendre invisibles par un mécanisme d'exclusion et, par là même, l'instauration d'un racisme de l'âge. Le tabouporte moins sur l'individu vieux que sur le fait d'être traité comme une classe (in colI. La Mort, un terme ou un commencement, Fayard, 1983, p. 99. Nous abordons le sujet au début de la deuxième partie). On ne vieillit plus, on grandit. C'est le mythe faustien du star system. 2 Comme le dit Nancy Snow (ex membre d'une agence gouvernementale US): «Cacher ses morts n'est pas digne d'une démocratie» (Libération, 17 1

Mais depuis quand la mission de l'éducation serait-elle d'édulcorer la réalité et de l'aseptiser, de fuir «le tocsin des mots qui font surgir les cercueils» ? (Maïakovski). Travailler les conceptions qui sont à l'œuvre dans le refus d'interroger la mort à l'école, tel est l'un des buts du séminaire structurant qui a été proposé cette année à l'IUFM de Lyon. Sur les «sujets sensibles », c'est-à-dire ceux qui risquent de déstabiliser l'éducateur, de le prendre de court. Le séminaire permet de construire stratégies et protocoles pour que l'interrogation philosophique ne soit pas refoulée en tant qu'elle serait en soi dangereuse pour la paix des consciences. Le séminaire ainsi conçu, peut aider les enseignants stagiaires à relier leurs problématiques actuelles aux textes anciens pour que ceux-ci ne constituent pas un héritage mort: les professeurs stagiaires retrouveront en effet chez les enfants certains des arguments qui étaient utilisés par les Épicuriens ou les Stoïciens, comme cela apparaîtra au cours des «moments philosophiques ». Comme dans notre recherche antérieure sur l'humour à l'école, il s'agit d'une certaine manière de montrer les limites de la maîtrise, de ne pas entretenir l'illusion consistant à croire qu'il est possible, d'un bout à l'autre du processus éducatif, de prévoir les réactions des élèves, de savoir ensuite ce qu'il convient de faire en chaque cas. Comme dans cette recherche antérieure, il s'agit d'aider les enseignants à prendre conscience de la philosophie implicite qui habite leur pratique pédagogique, leur manière d'interroger les enfants et d'analyser leurs conceptions.

11/11/2003). Le Pentagone interdit en effet aux télévisions de filmer les cercueils qui reviennent d'Irak. Le mot « guerre» n'est employé qu'en un sens général pour désigner les opérations anti terroristes dans le monde. (On pense au temps, où en France, il était question d'« événements» d'Algérie). Cacher ces réalités aux adultes, et plus encore aux enfants, n'est-ce pas tomber dans le « calcul » ? (Gombouriez, Ferdydurke, Bourgeois, 1973). A l'inverse on sait que, quelques heures avant la déportation des orphelins de Korkzak dans le camp de la mort, ils répétaient ensemble une pièce difficile de Tagore, sur la mort précisément, Le Facteur ( Ph. Meirieu, Le Pédagogue et les droits de l'enfant, Tricorne, 2002, p. 25).

18

Il n'est pas de meilleure méthode pour aider des enseignants stagiaires à «s'exposer» que de les inviter à publier. C'est pourquoi nous accompagnons le processus d'écriture jusqu'à sen terme, c'est-à-dire la publication. Beaucoup d'éducateurs ne perçoivent pas le rôle de la réflexion philosophique parce qu'ils ne sont pas suffisamment attentifs aux questions qui leur sont posées par les élèves; aux questions qui se posent aussi à eux, mais qui sont jugées trop peu « conformes» (à quelle « ligne» pédagogique ?). « Entrer» dans la philosophie par cette « sortie» qu'est la mort, peut sembler paradoxal. Mais quel sujet constitue un meilleur lien entre la tradition philosophique passée et l'actualité vécue par éducateurs et éduqués? Un mot sur un mot Un mot sur un mot: celui de tabou! D'abord descriptif, à la fin du 1ge siècle chez les ethnologues, il est devenu, depuis les années 60, prescriptif en quelque sorte, désignant ce dont il faudrait s'émanciper. Depuis les années 80 il est utilisé par ceux qui voudraient mettre en cause la « pensée unique» de gauché. Le mot, d'origine polynésienne, a été inventé par James Cook en 1778. Il désigne chez Frazer et d'autres, une relation ritualisée à des objets sacrés. Lorsqu'on parle aujourd'hui de «lever », de «faire tomber », de «briser », d'« ébranler », de «violer» les tabous, il ne s'agit plus de rien de tel mais souvent d'un nouveau conformisme, d'une provocation dans le sens du poil. On dit tout haut ce que tout le monde pense... donc rien d'original. Et l'on cumule illusion de l'audace et confort du consensus. Ne s'agirait-il pas, plutôt que d'un objet extérieur, d'une prison interne. «L'interdit c'est nous ». Ce dans quoi nous baignons

sans le voir, alors qu'il est sous nos yeux, comme La Lettre
volée

d'E. Poe.

Qui a fait l'objet des journées d'études Le Monde (Le Mans, octobre 2003). La mort est tue, elle est « tu » au double sens de non-dit et d'autre. 2 J. Habermas a dénoncé cette dérive qui présente comme libération la tendance à « libérer la parole » raciste. 19

1

Pensons aux annonces du Nouvel Observateur: «J.F. sans tabous », «Osez ». J.-c. Guillebaud (qui pourtant écrit dans ce journal) a montré le paradoxe qu'il y avait à placer la marge au centre (cf. Le goût de l'avenir, Seuil, 2003, p. 95 sq.). Dans ses Considérations inactuelles sur la guerre et la mort, Freud avait montré les dangers d'un rejet des limites. Antigone qui lutte contre une loi (écrite) obéit elle aussi à une loi (non écrite)! .

On ne mettra donc pas fin à un « tabou» (conçu comme défense inconsciente) en s'attaquant à lui par conséquent: ce serait le renforcer. Mais en mettant quelque chose à la place, en traçant des frontières, en nommant les réalités comme l'ont fait, en leur temps, les philosophes des Lumières dans l'Encyclopédie. En fournissant de quoi voir et savoir, dans des limites humaines (c'est faire preuve d'humanité que d'évoquer la mort en certains cas comme l'euthanasie).
Écrire sur la mort Le langage ne donne pas la vie mais la supprime. L'écrit est, par définition, comme l'a dit Sollers, thanatopraxie car n'est que l'ombre des choses, leur absence, leur souvenir, en quelque sorte irréel. Le chien, constellation céleste, n'est pas le chien animal aboyant qui n'est pas le concept de chien. D'où la difficulté d'écrire sur la mort. La vie n'est pas un livre, on ne la construit pas de la même façon et jusqu'à son terme. On peut, certes, introduire dans un texte des failles, des blancs, des suspensionsqui rompent sa linéarité. Mais « comme le château de Kafka, le sommet n'est à la fin que l'inaccessible. Il se dérobe à nous, du moins dans la mesure où nous ne
cessons pas d'être hommes: de parler
»2

Deleuze (L'Anti Œdipe), et même à tort Foucauld, vont être utilisés pour ce culte de la transgression. Science et technique doivent être limitées par des impératifs moraux comme le montrait Camus après Hiroshima. 2 G. Bataille, Sur Niet~che, p. 71, cité in J. Durançon, G. Bataille, Idées, 1976. En épigraphe de La Dernière année, son deuxième roman (Gallimard, 1999), Philippe Vilain citait Jean Starobinski: «Toute littérature suppose la perte de l'objet et son remplacement Ue ne dis pas sa représentation) sous les espèces du mot ».

!

20

Ce qui n'a pas de nom et qui ne peut se dire, c'est cela qui, dans le vocabulaire de Bataille, s'appelle «le rire, les larmes, les yeux bouleversés de l'extase »1. C'est ce qui indique en creux l'essentiel. D'où l'utilisation, dans certains chapitres de ce livre, de l'humour noir. D'où le refus d'aller jusqu'au dernier mot. « C'est la vie» dit-on, selon la formule réservée, selon la formule résignée. Ça me tue que l'on n'ose parler de LA mort et encore moins du mort. À la rigueur au féminin, le concept. Les syllogismes: «tous les hommes sont mortels ». Au pluriel. Mais au singulier? MA mort? Pas celle de Mme MarchaI qui aurait (si c'est elle) écrit à la peinture sur le mur de la pièce où elle a été assassinée l'accusation contre son jardinier avec la faute d'orthographe si fréquente: «OMAR m'a tuer »... Pas celle des conseillers municipaux de Nanterre dans la tuerie de 2001. Pas celle des morts sur la route ou dans des accidents domestiques. Pas celle des victimes d'AZF à Toulouse, pourtant plus proches de nous que les milliers d'enfants e d'adultes assassinés dans des guerres «justes» ou non, «propres» ou pas, ou des suites de la famine, du sida ou d'autres maladies meurtrières. Pas celle des quinze mille anciens au cours de l'été 2003. Pas celle des victimes du sras et de la «thanatocratie» (comme dit B. Etienne). Le fait de ma mort relativise l'importance de mes entreprises actuelles, comme ce livre par exemple! Quel rapport d'ailleurs entre ce qu'on en peut dire et écrire et la chose elle-même?
1

Foucault, Critique, n° 195, août 1963. Mais «Une telle dénégation de la mort engendre une ambiance mortifère. La mort refusée se venge en imprégnant l'ensemble de la vie [...] tout autre est le "sentiment tragique" de l'existence pour lequel la mort est le vrai prix à payer pour jouir de la vie [...] il Y a toujours réversibilité, va-et-vient constant entre la mort et la vie. Osmose en quelque sorte qui fonde une éternité essentiellement communautaire. En d'autres termes, la mort quotidienne [...] n'est en rien redoutable, puisqu'elle est un élément de la vie. En l'acceptant, on paye à la vie son tribu. » (M. Maffesoli, La Part du diable, GF, 2004, p. 166). «Cessation progressive d'activité, malvoyants, malentendants, handicapé verbal, etc.: euphémismes. Les mots eux-mêmes sont pris d'une maladie honteuse. Un chat n'est plus un chat: c'est un félin associé. Le langage est sans défense. » (J. Baudrillard, Cool memories, Poche, 2004, p. 91). 21

Pas étonnant, dès lors, qu'on réagisse par le déni, la dérision (qui d'ailleurs n'est pas absente de cet ouvrage I). La disqualification, la non reconnaissance du mort, de la mort et de ceux qui travaillent sur le sujet, lié à I'histoire et à la vie. Mais on ne se protège jamais innocemment. La charge des émotions refoulées peut revenir à la surface et nous fragiliser si l'on n'y veille. Avec la distance réfléchie, non la carapace elle-même mortifère n'empêchant pas les idées noires
qui rôdent et nous taraudent. ..

Pas plus ici, donc, que dans nos précédents ouvrages sur l'humour, il ne s'agit de prétendre s'abstenir de tout repère. Mais au contraire de construire des stratégies et des démarches de nature à conjurer une angoisse mortifère qui troublerait l'enfant et l'adolescent, l'obséderait', nuirait à son développement vivant. Lorsqu'il s'agit pour nous, à la fin de Penser la mort, ce n'est donc pas du point de vue de Sirius, en se gavant de mots. Mais, comme les acteurs du Banquet de Platon, dissertant sur l'esprit, le nez dans l'assiette, à partir des situations psychologiques et pédagogiques évoquées dans les deux premières parties. Et ceci d'autant plus que les éducateurs adultes que nous sommes, qui peuvent peut-être parfois envisager leur propre mort, ont beaucoup plus de difficulté à penser à celle des enfants dont ils ont la charge (en tant que parents ou à titre professionneli.
I

Car, comme le remaryue Freud dès 1912 dans Totem et tabou, le mot tabou renvoie à une ambivalence qui pousse à fuir et désirer (souligné par nous) le même objet. 2 On consultera E. Huisman, La Mort expliquée à ma fille, Seuil, 2002. Rien de macabre ici. Nous sont pareillement étrangers « le credo pessimiste depuis Qohelet jusqu'à Cioran: l'inconvénient d'être né, le triomphe inéluctable du pire, la haine des consolations et des divertissements, la mort comme génie musagète et unique mesure de toute chose, la souffrance consubstantielle à J'être, l'éternel travail de l'entropie, la supériorité inévitable du négatif, les métamorphoses toutes douloureuses du temps, les variations sur le thème des ruines et des champs de bataille, des décombres et des effondrements, la destination de tout au néant et autres douceurs du même genre ». (M. Onfray, Les Vertus de lafoudre, Grasset, 1998, p. 60).

22

L'individu et l'espèce Au delà même de l'individu se pose aujourd'hui le problème du risque d'une mort de l'espèce. Au delà de la mort des hommes, celui d'une mort de la nature et de sa destruction. Au fur et à mesure qu'en occident semblent décroître les risques pour chacun, les risques pour tous, c'est-à-dire pour la survie de I'humanité, paraissent augmenter. J.-c. Guillebaud dénonce pour cela le «présentisme» (dans Le Goût de ['avenir, Seuil, 2003). On ne peut "pposer l'actuel au futur car le fait d'espérer fait partie du présent: ce qu'on peut répondre à l'épicurisme de luxe d'A. Comte-Sponville. Comme si, après la période des «30 glorieuses» qui postulait, toutes tendances presque confondues, l'existence d'un cercle vertueux unissant progrès économique, social et moral, nous prenions conscience, aujourd'hui, de l'impossibilité d'arriver à cette fin de l'histoire dont on pouvait attendre l'avènement (de Hegel à Fukuyama). Avec H. Jonas et Ricœur, au contraire, il s'agit pour moi, au delà de ma propre mort, de penser aux générations qui me suivent, à la transmission, et de m'imposer la maxime d'agir de telle sorte que ce que je fais ne nuise pas au développement durable. Accueillir la mort au moment venu, ne signifie pas, pour moi et pour les autres (ceux qui me survivront) la recherche de risques inconsidérés quant à une nécessaire sécurité. Prenons quelques exemples d'emploi de l'adjectif mort : - une langue morte: qui n'est pas utilisée; - une saison morte: qui ne rapporte pas d' argene. On ne parlerait pas de la mort parce qu'elle ne rapporte pas? (voire ! les commémoratiom !) ; - un angle mort: qui est invisible. Il ne faudrait parler que de ce qu'on voit (positivisme pas mort !) ; - la ville morte, le point mort: qui ne bouge pas. Or, notre société valorise le mouvement !1

Que l'argent ait à voir avec la mort, déjà les canuts l'avaient compris (dans le chant d'A. Bruant: «Nous en tissons pour vous / Grands de la terre, / Mais nous pauvres canuts, / Sans drap on nous enterre. [...] Nous tisserons le linceul du vieux monde. ),).

1

23

-le « mort» au bridge: celui qui ne joue pas. La vie est un jeu raconté par un idiot, disait Hamlet; - une nature morte: le végétal par opposition à l'animal (la distinction est relative) ; - la mer morte. On retrouverait ici plusieurs des remarques faites précédemment. La mort intéresse trop: il faut en détourner le regard. Il n'est pas sûr que ce soit rentable d'y trop penser. Ça « remue» à l'intérieur. Mais pas à l'extérieur. Dans le jeu social. Bref ce n'est pas «intéressant» au sens, cette fois financier, du terme. (Au sens de certitude et servitude on parlera alors souvent des «défunts », des «disparus ». A la limite, s'ils sont étrangers, ils n'auront plus de nom. Par contre on sera accablé de chiffres abstraits comme en Irak et en Palestine). Évoquons enfin le temps mort: où on ne travaille pas, où on n'est pas rentable (la réflexion philosophique fait, elle, partie des temps morts, donc inutiles ?). La mort n'est «intéressante» que lorsqu'il s'agit de montrer que, bien sûr, les inégalités sociales sont « bien peu de chose» puisque, n'est-ce pas, c'est bien connu, «tous les hommes sont mortels », sur le trône, comme dans les chaînes (ainsi que disait Hegel des stoïciens). Après une première partie montrant en quoi la mort reste impensée dans nos pratiques psychologiques alors que, en Afrique, elle fait partie intégrante de la vie, une deuxième partie présentera des démarches pédagogiques qui peuvent être utilisées dans différentes disciplines pour que la mort cesse d'être un tabou. Enfin, la troisième, et dernière partie, s'efforcera de penser la mort. Et puisque la traduction latine de «vers» implique un

retournement sur soi (<< versus»), nous intercalerons entre les
parties des passages poétiques de nature à faire entrevoir ce
Mgr Rossano définissait le Vatican comme « une coUine où il y a un cimetière ». 2 Exemple de marchandisation de la mort (Libération du 23/04) : « La troupe de théâtre britannique 1157 recrute un malade en phase terminale. Les acteurs intéressés devront garantir qu'ils seront morts lorsque les représentations débuteront mi-mai. » I

24

qu'on a oublié de dire, ce qui n'est pas écrit: le sucre poétique fond dans la mort qui est comme son élément. Le sens se meut entre les lettres, mots et lignes, dans l'espace de ces feuilles mortes éparses dans le cimetière de la langue. Et ce qui n'est pas écrit, c'est parfois dans les lettres comme dans les livres, le plus fort de la pensée et de l'être. C'est pourquoi on peut appliquer à la mort (et au deuil) ce que le poète disait de la création, conçue comme un acte d'amour : « Ne hâte pas cet acte tendre Douceur d'être et de n'être pas Car j'ai vécu de vous attendre Et mon cœur n'était que vos pas ».1

A la manière du roi Sisyphe, le politique comme le pédagogue, l'ignore trop souvent car il vit dans le déni de la mort.2
Concluons avec un album pour enfants (à destination du cycle 3) qui en dit long sur la maladresse de l'école et des ornières dans la formation: une petite fille réussit d'habitude très bien en rédaction. Mais actuellement elle sèche: c'est qu'il faut écrire une poésie sur son papa et le sien est mort !

Valéry, "Les Pas" in Œuvres, tl, Gallimard, p. 120. On pense aux vers d'un poète chanteur dédié à «Tous ceux enfin dont la vie / Un jour ou l'autre ravie / Semble dire dans la pierre / Vous qui voyez la lumière / De nous vous souvenez-vous? ». Le cimetière du poète abrite en effet, également Brassens, exauçant ainsi le vœu du chansonnier, exprime dans sa célèbre "Supplique pour être enterré sur la plage de Sète". (Sur les cimetières, ces « villages des ombres », on lira B. Beyerm, Autres tombes. mémoires, Terre des brumes, 2003 ; P. Josse Guide des tombes d'hommes célèbres, Cherche midi, 2003. Les auteurs se présentel't comme « nécrosophes », amateurs de « safaris métropolitaines »). 2 Récemment un dissident de son parti a dû, pour ramener un premier ministre au réel, étaler sur la table l'ensemble des médicaments qu'i! prenait du fait qu'il était atteint du sida. Quant à l'éducation nationale elle recule en général devant les sujets de fond. Car on cherche à ramener la formation à des mots d'ordre simplistes.

1

25

Une preuve que les livres pour enfants! traitent sans «faux nez» ou détours hypocrites, les sujets de fond que l'école, trop souvent (comme le Père Ubu faisait pour les Polonais !)jetait à la trappe, sans autre forme de procès! Depuis les publications (et représentations) des ouvrages de cet ancien professeur qu'était A. Jarry les résistances de l'école n'ont pas désarmé. Car penser par soi-même coûte cher et constitue un risque pour un pouvoir! Mais l'enseignement génération à l'autre. Et de la mort à la vie! est une transmission. D'une

NB - Nous ne porvons parler ici de la peine de mort. Nous signalons le séminaire de Derrida à l'EHESS (en 1999-2000). Des luttes sont menées sur ce terrain. Certains pays, dont la Chine et les USA (qui la pratiquent même à l'égard des enfants) et bien d'autres encore, refusent de signer les traités internationaux sur ce sujet.

!

A. Desarthe La Fête des pères. On trouvera une bibliographie des albums
à la fin de la 3e partie.

pour enfants

26

PREMIÈRE PARTIE ÉCLAIRAGES ANTHROPOLOGIQUES

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.