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La philosophie au lycée

De
113 pages
La philosophie n'est pas une spécialité parmi d'autres : dans une république laïque, elle constitue l'essence de l'éducation. Une plus grande rigueur des programmes, assortie de références obligatoires aux auteurs, un enseignement véritablement philosophique de l'histoire des idées, ouvriraient l'élève, par l'intériorisation de problématiques éternelles, à une pensée personnelle authentique.
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Michel LARROQUE

La philosophie

au lycée

L'HARMATTAN

I

La philosophie,

essence de l'éducation

L'enseignement obligatoire de la philosophie, dans l'enseignement secondaire, est une spécificité française. Elle a donné lieu à des appréciations contrastées. Pour les uns, cette ouverture de l'esprit aux grands problèmes philosophiques, au sortir de l'adolescence, couronne l'étude des autres disciplines et en accomplit la visée. Les pays étrangers envieraient cette originalité culturelle et certains seraient prêts à l'imiter. Mais pour d'autres, la plupart des élèves de 18 ans manquent de la maturité indispensable pour se risquer à une réflexion de cette envergure. Le discours philosophique, au lycée, serait une semence gaspillée dans des terres provisoirement ingrates: il ne porterait qu'exceptionnellement ses frui ts. L'opinion des élèves qui ont reçu un enseignement philosophique traduit une ambiguïté analogue. Pour quelques-uns, le cours de philosophie a été une révélation: il a ouvert des perspectives insoupçonnées. L'ancien élève en parle avec émotion, surtout lorsque la modestie de son origine sociale le tenait éloigné de grands problèmes dont il ne soupçonnait pas l'existence. Parfois même, surtout s'il n'exerce

pas un métier intellectuel, il s'y référera avec nostalgie. Mais d'autres ne conservent de cet enseignement que le souvenir d'échanges, intéressants ou oiseux, mais qui n'a laissé aucune trace. Presque tous confondent l'éveil philosophique avec le succès en dissertation qui a pris, verrons-nous, une importance démesurée. Souvent, c'est la personnalité du professeur, ou plus précisément son accord avec la personnalité de l'élève qui conditionne le succès de l'enseignement. Sans doute, est-ce le cas pour toutes les disciplines: en effet, bien qu'ayant vocation à l'universalité, le discours de l'enseignant émane d'une personne singulière qui plaît ou ne plaît pas. On sait que souvent, l'élève progresse avec un maître qu'il aime, ou quelquefois... qu'il hait. Toutefois, ce paramètre subjectif semble largement majoré dans l'enseignement philosophique. Il est généralement admis. Mais c'est à tort qu'on le considère comme allant de soi. L'enseignement philosophique doit pouvoir s'imposer par sa nature même. C'est un alibi douteux que d'en faire dépendre le succès ou l'échec de la seule personnalité du professeur. Il faut donc déterminer ce que doit être un enseignement philosophique authentique pour fixer sa place dans l'enseignement secondaire.

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Ne craignons pas de commencer par une évidence: le professeur de philosophie doit enseigner la philosophie.1 Pour comprendre son rôle, il faut donc définir celle-ci. Nous n'ignorons pas que cette entreprise suscitera l'ironie de bien des spécialistes. La détermination de la philosophie serait la question à ne jamais poser à un philosophe, du moins au début de sa recherche.2 Pourtant, il nous semble possible de donner de la philosophie une caractérisation simple bien que négative: la réflexion philosophique est la recherche de la vérité, sur des problèmes généraux3 qui ne relèvent pas de la science. Pour éclairer cette définition, un bref rappel historique est nécessaire. L'antiquité grecque ignore la distinction de la science et de la philosophie. Au temps de Socrate, le clivage des disciplines oppose surtout la philosophie à la rhétorique. La philo1 Ce n'est pas une évidence pour tous. Certains réduisent

l'enseignement philosophique à la seule formation de l'esprit critique, qualité certes précieuse, mais qui n'est pas le monopole de la philosophie. 2 On avait demandé à Jules Lachelier, jeune professeur à Toulouse, de définir la philosophie. Le futur maître, un moment perplexe, s'était contenté de répondre: «je ne sais pas ». 3 Ainsi: l'homme est-il absolument responsable de ses actes est un problème philosophique; Robespierre est-il totalement responsable de la Terreur ne l'est pas. D'autre part, nous excluons de notre définition les vérités «techniques» qui découvrent les moyens adéquats pour obtenir une fin déterminée. Il

sophie était une recherche désintéressée de la vérité; la rhétorique au contraire ne se souciait pas de vérité: c'était une technique d'avocat dont le seul but était d'emporter l'adhésion de l'interlocuteur. Les dialogues de Platon opposent continuellement à l'avocat, dont le but est seulement de convaincre, au besoin en utilisant des raisons fausses mais prestigieuses, le philosophe, qui, lui, se propose de connaître. Dans cette perspective, ce que nous différencions actuellement comme science et philosophie se trouvent confondu dans les textes des philosophes grecs. Ainsi, on trouve dans la République, à côté de spéculations métaphysiques et politiques, une véritable théorie de la science. De même, Aristote4 ne fait pas de distinction entre la science et la philosophie. Une expression du XVIIIe siècle témoigne de cette identité originaire: la philosophie naturelle était un concept communément employé pour désigner la physique. Ce n'est que progressivement que les sciences vont se former en disciplines autonomes, ayant leur méthode originale. Dès l'antiquité, Euclide avait ordonné les propositions
4 Cependant, Aristote distingue des sciences particulières, qui étudient un certain secteur de l'être, la philosophie première, science de l'être en tant qu'être et de ses attributs essentiels. Comme elle se situe, dans les traités d'Aristote, après la physique, il l'intitulera : la métaphysique. 12

géométriques en un système hiérarchisé et, par là même, consacré la déduction comme la méthode des mathématiques. Mais il fallut attendre le XVIe siècle pour que Galilée, faisant rouler une bille sur un plan incliné, note les corrélations entre les degrés d'inclinaison du plan et la vitesse de la bille. Tout en découvrant la loi de la chute des corps, il donne à la physique sa méthode propre. Après la physique, c'est la biologie qui va conquérir son autonomie. Dans L'introduction à la médecine expérimentale, Claude Bernard définit les règles strictes de la recherche sur le vivant. Il convient de souligner que ces sciences neuves, assujetties à une méthode déterminée, se constituaient en réaction contre la philosophie, qui restait une libre réflexion. Cette opposition est d'autant plus nette que la science est de constitution récente et par conséquent davantage menacée par les spéculations philosophiques qui avaient inauguré la recherche. C'est ainsi que Durkheim, dans Les règles de la méthode sociologique, souligne que les faits

sociaux doivent

« être

traités comme des

choses ». Pour lui, la chose est un fait, relevant du déterminisme et par conséquent soumise à une loi qu'il convient de découvrir et de vérifier par les méthodes convenables. Elle s'oppose à

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l'idée, fruit d'une pure réflexion, indépendante des procédures scientifiques de preuve. C'est donc en s'opposant à la philosophie, que les sciences particulières parviennent à s'en distinguer et à conquérir leur autonomie. Sans doute, au fur et à mesure que l'on s'éloigne de la connaissance de la matière, cette prétention à constituer un savoir autonome, fondé sur des lois, objectivement vérifiées ou du moins ayant subi avec succès l'épreuve de la
« falsification »,5 apparaît moins légitime. Nul

ne conteste, de nos jours, l'autonomie de la physique, discipline philosophique à l'époque d'Aristote. Mais celle de la psychologie, une des dernières nées parmi les sciences actuelles, fait davantage problème.6 Cependant, quoi qu'il en soit, les sciences particulières sont toutes nées
5 Popper a montré que le propre d'une théorie, authentiquement scientifique, est de pouvoir être définitivement réfutée, (Popper dit « falsifiée»). La bonne théorie est celle qui a résisté, jusque-là, à toutes les tentatives de falsifica tion. 6 On sait que ses fondateurs, comme Pieron, l'ont séparée de la philosophie: la pratique universitaire a entériné ce divorce. Toutefois, pour s'en tenir à deux exemples, on peut se demander comment le psychologue peut s'interroger sur la mémoire sans réfléchir sur le temps, ou sur l'action sans considérer la liberté. Or ce sont là des problèmes qui ne ressortissent pas de la science mais relèvent de la philosophie. On peut craindre que la psychologie des psychologues, sous couvert de science, ne propose aux étudiants qu'une approche de l'homme, mutilée de l'essentiel, et doctrinalement orientée. 14

du souci d'accéder à la vérité, dans un domaine particulier, par une procédure objective que chacun peut reprendre à son propre compte. Elle s'opposent, par là, à la philosophie conçue comme une réflexion libre, c'est-à-dire non assujettie à des règles contraignantes d'investigation et de vérification. L'avènement des sciences particulières a donc cantonné, par le fait même, la philosophie en une recherche de vérité, en dehors de la science. À première vue, cette définition de la philosophie semble la reléguer dans le domaine des vaines spéculations. Il n'en est rien cependant et cela pour deux raisons. Passons rapidement sur la première qui intéresse surtout le spécialiste. Ce serait, en effet, une naïveté de fonder sur la réussite de la science l'espoir qu'elle peut nous révéler le secret du monde. La science ne confisque pas le savoir à son seul profit; elle constitue seulement, dans le monde moderne, un type de savoir incontournable en fonction duquel tout projet de connaître, c'est-à-dire toute philosophie devra être défini. Mais, même une pensée qui l'institue comme seule connaissance valable s'en distingue pour la peser: le jugement qui ratifie la science seule n'est pas un jugement scientifique. Et il faudra, dans cette perspective, décider si la science n'est que relative ou atteint

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