LA QUESTION DU SUJET ENTRE ALAIN TOURAINE ET FRANCOISE DOLTO

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L'acte éducatif, depuis ces deux perspectives, est la recherche d'une orientation visée par les éducateurs, d'un projet, d'un désir, et la manière de construire les relations aux autres, les éduqués, comme les partenaires de l'éducation. L'intérêt de cet ouvrage est de montrer que la condition du respect du sujet, cet inconnu, en l'autre, passe par la reconnaissance de ce qu'il y a d'inattendu, d'imprévu d'en soi.
Publié le : jeudi 1 avril 1999
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EAN13 : 9782296386082
Nombre de pages : 254
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La question du sujet entre Alain Touraine et Françoise Dolto
Arch.éologie de l'acte éducatif

Collection Educations et Sociétés dirigée par Louis Marmoz
La collection Educations et Sociétés propose des ouvrages, nés de recherches ou de pratiques théorisées, qui aident à mieux comprendre le rôle de l'éducation dans la construction, le maintien et le dépassement des sociétés. Si certaines aires géographiques, riches en mise en cause et en propositions, l'Afrique subsaharienne, l'Europe du Sud et le Brésil, sont privilégiés, la collection n'est pas fennée à l'étude des autres régions, dans ce qu'elle apporte un progrès à l'analyse des relations entre l'action des différentes formes d'éducation et l'évolution des sociétés. Pour servir cet objectif de mise en commun de connaissances, les ouvrages publiés présentent des analyses de situations nationales, des travaux sur la liaison éducation-développement, des lectures politiques de l'éducation et des propositions de méthodes de recherche qui font progresser le travail critique sur l'éducation, donc, sans doute, l'édueation elle-même... La collection «Edueations et Sociétés» est dirigée par Louis Mannoz, Professeur des Universités, Directeur du Centre d'Etudes de Recherches en Sciences de l'Education (CERSE-EA 965), TItulaire de la chaire UNESCO de Sciences de l'Education pour l'Afrique Centrale.

Déjà parus

Éducation conlparée, les sciences lie l'éducation pour l'ère nouvelle, 1998. Madana NOMAYE, L'éducation de base au Tchad, 1998. Jean-Claude GILLET, Fornlation à l'anin1lltion, 1998. Françoise CHÉBAlJX (Éd.), Françoise Dolto et l'éducation, 1999.

@ L' Hannattan, 1999 ISBN: 2-7384-7756-9

Françoise Chébaux

La question du sujet entre Alain Touraine et Françoise Archéologie de l'acte éducatif

Dolto

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

A Jérémy

Introduction

Je veux introduire cet ouvrage par un retour sur la construction de ma démarche de recherche. En m'appuyant sur le lieu de mes pratiques initiales avant d'être enseignant-chercheur en Sciences de l'Education, j'y présente les questions qui ont guidé ma sensibilité, coordonnées de cette démarche (A), afin de dégager l'unité de son raisonnement (B). Retour qui, dans le fond, est un point de départ épistémologique. * De l'ordre au questionnement Ma démarche s'est constituée de façon à refuser de décrire simplement l'ordre social, de s'identifier au discours que les acteurs et la société tiennent sur eux-mêmes, de réduire les conduites des acteurs à des réponses aux normes existantes. Elle veut remonter à contre-courant de l'ordre social, vers les forces qui le structurent, et considérer les conduites dans ce qu'elles mettent en question. A la suite d'A. Touraine, je situe que « /...! le problème qui se pose aux chercheurs est donc: comment passer de l'ordre des réponses à l'ordre du questionnement? » (1980, p. 425). Dans ce cadre, il s'agit de remonter d'une situation à sa production, de quitter le plan des conduites/pratiques-réponses pour se tourner vers celui de leur production (ibid., p. 426): ce qui importe, c'est le mouvement de remontée vers le caché, pour le chercheur/analyste, comme pour l'acteur/praticien.
* Un statut de sujet

J'ai conclu ma thèse

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en invitant à en reprendre les interroga-

tions. « Si l'équipe de Montceau-les-Mines met en place une nouvelle relation thérapeutique (P. Lucas, 1978, pp. 51-74), c'est parce qu'elle
(1) De la violence idéologique au marginal comme expression du manque, Sociologie des représentations de la marginalité et du marginal, F. Chébaux-Schaller, J.1. Schaller, Paris, EHESS, Directeur de thèse A. Touraine, 1981.

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se donne comme objectif central d'opérer un travail critique. Autour du refus de la culture du diagnostic, d'abord, qui cautionne d'ordinaire cette image du travailleur social non plus dame d'œuvre, mais façon année 80, comme "superman". Il n'a pas à "gérer la vie des gens" et il n'en a pas les moyens. I..J Il va s'agir ensuite d'opérer une "dédramatisation" dans la lecture de ses symptômes. Ils se sont noués ailleurs que dans la consultation, ils doivent se dénouer ailleurs que" dans le sanctuaire privilégié de la réparation". Il s'agit alors de favoriser la création d'espaces-débats qui vont s'ouvrir aux quartiers provoquant un travail de quartier où non seulement les consultants et les gens accèdent" à un discours sur leur maladie" et "la maladie en général", mais sur la vie quotidienne. Est provoquée ici la reconstruction d'une identité collective en allant sur le terrain où se manifestent les symptômes, permettant aux consultants de recouvrer une certaine autonomie» ai-je écrit. Le problème consistait déjà pour moi à m'interroger autour des moyens à mettre en œuvre pour que la population recouvre un statut de sujet social, plutôt que de se voir « objet de manipulation à des fins thérapeutiques» comme le dénonçait l'équipe de Montceaules-Mines (P. Lucas). En fait, toutes mes recherches allaient se nouer autour de cette dynamique. A) Le rapport à l'ordre versus analyste/versus acteur Au niveau de l'ordre et des pratiques ou conduites-réponses, je place toute attitude nosographique, qu'elle soit issue de l'attitude de l'analyste qui prétend savoir ou de celle de l'acteur qui veut guérir, faire changer l'autre: posture de pseudo-sachant que je vais analyser comme défense par rapport au sujet en soi comme en l'autre. Elle réduit l'Autre à l'autre: elle élimine la différence. I) La posture d'ordre chez l'acteur du travail social et éducatif Cette posture complice de l'ordre dans le Travail Social, je l'ai analysé, au bilan de mes recherches, comme synonyme de faire changer l'autre, de viser à le soigner ou à le guérir, sous couvert d'une rela-

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tion d'aide à retrouver la norme idéale de conduite ou de comportement, posée implicitement par le spécialiste de la relation. Cette posture positionne dans un combat singulier le spécialiste et le « soigné », dont le vainqueur est le spécialiste, à grand renfort de stigmate et de taxinomie. Mais chacun reste enfermé chez soi: l'intervenant du social, cloisonné dans le diagnostic, dans son penchant à mettre en cartes, en fiches, à partir d'une nosographie prête-àconsommer, est maintenu sur une ligne parallèle à l'usager de son service. « Tel est le malentendu, voire le "drame" de la relation de service - qui n'est pas d'ailleurs réductible au seul service médical dans ses modalités et ses présupposés, ses enjeux et ses épreuves,. elle voue chaque partie (le médecin et son patient) à rejeter "ce que l'autre

lui offre"» constate P. Lucas (1978, p. 51) à partir de son analyse d'une nouvelle relation thérapeutique entre un service de psychiatrie et ses consultants. Il analyse le malentendu de la relation de service depuis la prétention des travailleurs socio-sanitaires à nantir, combler le vide de savoir de ceux qui en sont supposés « dépossédés ». Quand P. Lucas rend compte de ce malentendu où l'un se construit comme sachant ce qu'il faut faire ou être, où l'autre est construit comme non sachant ce qu'il est ou fait, il observe la posture de la relation en aval: du point de vue des bénéfices que les professionnels en escomptent, des conséquences pour le soigné, comme pour leur relation. M. Mannoni démonte le processus en amont. Elle montre que viser à guérir ou à soigner - en l'occurrence un psychotique repose sur «l'objectivation du subjectif», posture qui recherche les « "signes" d'une quelconque "maladie"» (1979, p. Il), à travers une série de diagnostics. La posture aboutit, d'une part, à constituer un autre comme «étranger»: elle assigne au sujet «la place d'un exclu» (idem, p. 143). Elle assure, d'autre part, au soignant et aux structures institutionnelles une défense, protection contre l'étrangeté ou la folie en soi comme en l'autre: les structures menacées par l'étrangeté ou la folie peuvent ainsi conserver ordre et équilibre, dans l'exercice d'un savoir maîtrisé sur l'autre. «Foutre la paix au sujet» (R. Gentis, 1976, p. 45), ne pas chercher à le guérir à tout prix, mais assurer une certaine écoute, M. Mannoni (1979, p~ 144) le dit encore autrement, en référence à son champ (ibid., p. 16) « Ce que le schizophrène nous demande, c'est non

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pas d'être compris, mais d'être accueilli dans la différence qu'il revendique. » B. Mottez (1976, p.392) montre de la même manière « I...! qu'on se désintéresse totalement de l'alcoolisme dans le moment même qu'on prétend vouloir le combattre ». Si le rapport à l'ordre tient dans cette posture de maîtrise du savoir, constitution d'un savoir sur l'autre, opportune protection contre l'étrangeté, en soi comme en l'autre, l'acte d'analyse qui le constitue comme tel, utilise l'autre comme illustration d'un diagnostic. II) La posture d'ordre chez l'analyste * le supposé-savoir Si le psychanalyste intervient et interprète, certes, s'il « I...! manifeste un entendement qui va au-delà du manifeste 1.../» comme le propose C. Stein, dans un débat autour d'O. Mannoni (1987, p. 36), il n'est là que comme «I...! comme support des interrogations, des résistances, des doutes du patient », comme le suggère M. Mannoni (1979, p. 22). Pour elle (1979, p. 42) : «L'analyste n'est pas un spécialiste, c'est-à-dire quelqu'un qui se place au service d'un savoir impersonnel. Il est là en tant, simplement, qu'il est l'autre et "supposé savoir" » (ibid., p. 42). Quant à la posture de l'analyste, il n'est pas tant question de remettre en cause la nécessité d'un savoir, mais la manière dont il s'en sert. Dans cette perspective, si l'analyste a certes des repères, ses constructions, qu'il doit garder pour aider le patient - en ce sens, le savoir ou les savoirs de l'analyste sont sans aucun doute « sa carte et sa boussole» comme le propose O. Mannoni (1987, p. 30) -, il ne doit pas perdre de vue que c'est à les perdre, qu'il va gagner la mise en œuvre du processus analytique. L'analyste, ici, est ramené à ce que M. Mannoni appelle « une position d'humilité» .(1979, p. 61), selon l'enseignement de RD. Winnicott (1970, p. 155). Même si Lacan confère à l'analyste la direction de la cure, O. Mannoni nous entraîne à concevoir que si le grand veneur dirige la course, c'est le cerf qui la mène où il veut (1987, p.20). Autrement dit: «L'analyste est peut-être un guide - mais c'est l'analysant seul qui doit finir par savoir où il veut

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aller» (ibid., p. 30). L'enseignant c'est le patient. L'accent doit se porter du côté de l'analysant qui produit son analyse, pour autant que l'analyste veuille bien laisser la place à la relation, et non pas à la maîtrise, au savoir posé a priori. Si l'analyste est présent, c'est par son absence, qu'il va faire sens, avec l'imprévu qui surgit, avec ce qui se dérobe, pour autant qu'il ait pu se débarrasser de l'illusion d'un savoir protecteur. «Ce qui reste obscur, chez l'analyste, ce n'est pas la connaissance qu'il a en matière de psychologie analytique, c'est la façon dont, avec ce savoir, il réussit à s'entendre avec un autre qui, peut-être du seul fait qu'il est "compris", se comprend lui-même» pose O. Mannoni (1987, p. 30). * Le secret de l'analyse « Qu'est-ce qui induit du changement psychique? Ce ne sont sûrement pas nos théories qui en sont responsables! Les patients évoluent, perdent leurs symptômes et acquièrent un nouvel élan de vie avec des analystes munis de théories fort différentes quant à la conduite de la cure, ou pour expliquer ces changements» renvoie J. Mc Dougall (1987, p. 131). Le « secret de l'analyse» dans les termes d'O. Mannoni (ibid., p. 30) ne tient pas dans les théories et les savoirs de l'analyste qui lui permettent de repérer les obstacles auxquels se heurtent l'analysant, mais dans le mouvement entre patient et analyste et ce qui y fait obstacle. Le travail de l'analyse se faisait certes « I...! avec le savoir que le patient impute à l'autre I...! » comme le dit M. Mannoni (1979, p. 22), avec celui qu'il suppose à l'analyste, en le dotant d'un attribut de vérité, mais surtout dans l'actualisation d'un élément associé à la personne de l'analyste qui est, en fait, lié à quelque chose de déjà constitué, mais qui ne s'avoue pas, refoulé qu'il est, comme elle l'explique (1985, p.41). Le secret de l'analyse tient entre transfert et résistance. Le savoir et la vérité supposés ne sont que le «moteur du transfert» comme le dit P. Castoriadis-Aulagnier (1974, p. 7). Là où O. Mannoni avance que « C'est peut-être, en analyse, à cause des effets de transfert, quelque chose de concevable que l'autorité du psychanalyste ait quelque efficacité - mais c'est seulement un effet de transfert - et non l'effet des interprétations, c'est-à-dire qu'il s'agit de

Il

l'autorité que le patient lui prête, et non de celle que l'analyste s'attribue 1.../» (1987, p. 31). C'est le mystère du transfert qui définit l'analyse, même si « La théorie du transfert est encore insuffisante» (O. Mannoni, ibid., p. 30), c'est-à-dire la rencontre entre deux personnes et les résonances qu'elle éveille. * Le deuil des certitudes «1.../ comment aborder un patient, si dès l'abord un langage "psy" (vocabulaire psychiatrique, psychanalytique) nous en sépare? » questionne M. Mannoni (1979, p. Il). Elle invite l'analyste à délaisser les codes, les catégories prêtes-à-consommer, qui le rendent sourd à l'imprévu, et à promouvoir la commune création d'un espace d'où le sens va jaillir du rapport entre patient et analyste. «Aussi est-ce avec ce qui se dérobe à lui, que l'analyste, comme poussé par une exigence intérieure, va effectuer un travail d'élaboration théorique» précise-telle (1979, p. 35). Si l'analyste a à voir avec la théorie, c'est à comprendre le sens qu'elle a pour lui, afin qu'elle lui permette tout au plus, comme le suggère Winnicott, d'atteindre la posture qui consiste à se mettre dans la peau du patient, tout en gardant la tête sur les épaules (1975, p. 188). « Il y a peu de champs dans lesquels le deuil de la certitude et d'une certaine forme de savoir soient aussi constants que dans le nôtre. Toute fin d'analyse impose à l'analyste, la nécessité de renoncer à savoir ce que deviendra le travail qui sy est fait. De cette mise à l'épreuve à laquelle le futur soumettra les constructions par lui élaborées, seul l'analysé pourra en témoigner; et en général de ce témoignage il ne vient pas faire part à l'analyste» constate P. CastoriadisAulagnier (1974, p. 20). Sur le coup, comme dans l'après-coup, l'analyste ne sait pas... Si par sa pratique, l'analyste doit garantir la liberté de l'autre, dans sa rencontre avec lui et pour en ménager la condition, il doit se délester de l'illusion du savoir a priori comme a posteriori, et se créer tout autant. Dans cette perspective, ce n'est pas le savoir qui commande l'analyse, mais le rapport au savoir. A la certitude du savoir, nécessaire à l'analysant, en ce qu'elle fonde l'analyste comme sujet supposé savoir, doit faire pendant l'incertitude de l'analyste. Il

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s'agit de «/.../ dénoncer comme erreur toute preuve de vérité dotée des oripeaux d'une certitude mettant le savoir et le travail de l'analyste à l'abri de toute interrogation» (P. Castoriadis-Aulagnier, ibid., p. 21). Cette incertitude se donne comme ouverture. A la certitude du savoir de l'analyste, chez l'analysant, fait pendant l'incertitude qui doit dominer, chez l'analyste, dans son propre rapport au savoir. Le savoir, comme la place de l'analyste, ne font pas de doute, mais c'est dans la manière dont il s'en sert - côté analyste -, comme dont il est vécu - côté analysant -, qu'on va sur le chemin d'une relation. L'espace de rencontre n'est pas domination de l'analyste, mais espace de rencontre du rapport au savoir de l'analysant, comme de l'analyste. Se délester des catégories, des théories prêtes-à-consommer : ici, c'est ce à quoi on invite celui qui occupe une position d'analyste, de distance par rapport à la pratique. III) Le rapport à l'ordre dans la relation acteur/analyste: l'exemple de la recherche «Les sociologues se méfient à juste titre de toutes les formes d'identification de l'observateur à l'acteur, parce qu'elles réduisent l'analyse à l'interprétation d'un discours et la dégradent pour ainsi dire en idéologie au second degré» pour A. Touraine (1984, p. 36). La posture d'analyste est nécessairement extérieure à celle de l'acteur: la con-fusion acteur/analyste privilégie l'idéologie, nous dit-il. Certes. Mais, dès le départ de ma pratique de chercheur en tant qu'étudiant/chercheur- au cours même de ma pratique - en tant qu'enseignant/chercheur j'ai, en tant que chercheur, analyste, été confrontée à l'idéologie de l'acteur, jusqu'à me voir interdite d'analyse. Dans le cadre de ma thèse de 3° cycle, j'ai expliqué comment l'objet intentionnel - l'étude des populations marginales, clientes du Travail Social avait dû se transformer en l'étude des représentations du marginal et de la marginalité. En effet, dans une DDASS (Direction Départementale d'Action Sanitaire et Sociale) terrain d'accueil au sein d'une équipe de travailleurs sociaux, j'ai été mise en demeure de laisser l'équipe poursuivre seule ses recherches sur la problématique de la population, encadrée par un professionnel du travail social promu coordinateur de

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la recherche en cours. Par le contrôle sur la recherche, c'est le maintien du discours que les acteurs tiennent sur eux-mêmes et leurs pratiques qui a été visé. Seule l'action est connaissance, privilège de l'action qui se solde de l'exclusion du chercheur, de la position de l'analyste. Dans une association à l'adresse des plus déshérités, j'ai fini par être tenue de devenir travailleur dans le Mouvement, pour accéder à l'autorisation d'en parler. Par l'intention de transformer le chercheur en militant du mouvement, par le refus de la position de l'analyste, dans la rivalité avec elle, c'est l'annulation de l'acte de recherche et d'analyse, de la distance par rapport à l'action, qui a œuvré. Puis, de la même façon, tout au long de ma pratique de chercheur, j'ai retrouvé ces mêmes dimensions. Soit on visait la définition de l'acte d'analyse, l'enjeu de la recherche: on voulait non seulement connaître, mais partager, les hypothèses du chercheur, condition à laquelle l'engagement dans la recherche était soumis. La distance de l'acte d'analyse était ressentie comme menaçant la définition de l'acte socio-éducatif. Soit, les professionnels, acteurs du terrain socioéducatif visaient à promouvoir le savoir issu de l'action: «Que nous apprendriez-vous que nous ne sachions déjà? » me disait-on. Le refus de rompre avec un auto-discours promeut alors le savoir de l'action comme seule source légitime de la connaissance. Soit encore, c'est la rivalité entre positions du chercheur et de l'acteur socio-éducatif dans l'exclusion de la légitimité du statut du chercheur qui se profilait. On me demandait, d'emblée, quelle était ma formation, remettant en cause mon itinéraire forgé plus sur les bancs de l'université, mode de construction d'une posture posée comme moins légitime que celle forgée au contact de l'expérimentation de terrain. Plus que des résistances conjoncturelles au changement que risque d'introduire le chercheur et la recherche, ces réactions manifestent une dynamique d'évitement du mouvement de distance: elles restent dans le Un, dans l'ordre indivisible, et l'exclusion, son pendant, à trois niveaux. Au niveau de l'analyse de l'acte éducatif, elles revendiquent un principe unique de définition. Au niveau de la connaissance, elles veulent légitimer l'ordre de l'action seulement. Au niveau de la définition des postures professionnelles, elles considèrent, dans une opposition entre théorie et action, l'état des postures, plus que le mouvement qui de l'un à l'autre les relie. L'idéologie qui tend à unifier

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l'observateur et l'acteur dont parle A. Touraine tient dans la tendance à universaliser un point de vue particulier, à ne connaître une situation que du point de vue de l'un de ses tennes, à méconnaître ou à refuser le rapport, en soi comme en l'autre, à partir des différences ou discontinuités qui le structurent. B) Vers le questionnement «On peut accepter que certaines recherches ne soient pas conscientes des orientations théoriques sur lesquelles elles reposent. Mais la sociologie est trop mêlée au monde des opinions et des idéologies pour se passer aisément d'un effort constant de définition de ses démarches et de critique de ses limitations. » (A. Touraine, 1973, p. 49). Si la rencontre avec l'analyse actionnaliste a été détenninante, c'est à savoir que toute construction d'un champ d'intervention intellectuelle se fonde, d'emblée, en regard des choix et des limitations trop souvent implicites qu'opère la pensée dans sa vision du monde. Sociologie de l'action (1965), Production de la société (1973) ont mis en perspective les pensées sociologiques les unes par rapport aux autres, de manière à les rendre plus conscientes de leurs orientations fondamentales. A partir de là, j'ai rencontré l'unité de mon raisonnement... J'y ai appris l'autonomie des modes d'analyse des différentes aires de la vie sociale, mais aussi que chacun devait faire l'effort de clarifier ses points de départ et ses limitations, sauf à se satisfaire d'une vision pluraliste, molle tant sur le plan théorique que méthodologique, c'est-à-dire non consciente. « Chaque méthode correspond à un mode d'approche, à une représentation de la réalité sociale et par conséquent au choix que fait le chercheur de privilégier un certain type de conduites. » (A. Touraine, 1984, p. 197). Point de théoricien sans engagement, point de méthode sans

théorie (2), point de théorie en dehors d'une construction.

(2) Dans cet ouvrage, je réserve les questions de méthode. Sur ce point, cf. F. Chébaux, Le secret de l'entretien in L'entretien et le secret, ouvrage collectif, sous la direction de L. Marmoz, Paris, L'Harmattan, (à paraître 1999).

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A partir des deux démarches, sociologique et psychanalytique, et grâce au travail sur moi-même, je me suis dit, quant au chercheur, que sa vision du monde commande implicitement et le type de conduites étudiées et la manière dont elles le sont. I) La fonction de l'analyste A. Touraine pour poser le rapport entre le chercheurlanalyste, et l'acteur, a recours à une analogie avec la psychanalyse, même si son objectif et son raisonnement sont tout autre: « Ceux qui veulent aller au-delà de la conscience pour découvrir l'inconscient et y lire l'histoire et les mécanismes de formation d'une personnalité doivent intervenir et ne pas seulement observer,. ils ont reconnu depuis Freud que c'était par leur médiation que l'individu pouvait changer de plan» propose-t-il (1980, p. 426). Pour lui, le «laboratoire» de l'intervention sociologique, sa démarche (3), fonctionne de façon tout aussi a-sociale que le divan. C'est en ce sens qu'il parle du groupe d'intervention comme « artificiel» (ibid., p. 427). S'il y a analogie entre l'Intervention Sociologique et la psychanalyse, elle réside dans la nécessité d'un analyste, porteur du mouvement de remontée. L'acteur a besoin d'un «passeur» comme A. Touraine définit le chercheur, analyste (ibid., p. 426), parce que l'analyste étudie « I...! non des consciences ou des situations, mais des relations sociales» (1977, p. 155). Le sens de la relation, du rapport, ne peut pas venir de l'acteur, même s'il ne peut pas s'élaborer sans lui; le sens de ce qu'établit l'analyste ne peut jamais satisfaire la conscience des acteurs. J'ai fini par saisir que J. Lacan préconise la même fonction à l'analyste: «I...! en parlant au patient son "langage", on ne lui rendra pas pour autant sa parole» dit-il (1966, p. 338). Faute de ce décalage, il confond les catégories de l'acteur et celles de l'analyste: il est dans l'idéologie, dans l'identification à un point de vue particulier - celui de la conscience de l'acteur ou de l'état d'une situation - dans la méconnaissance du rapport. Afin de dépasser

(3) Cf. notamment La voix et le regard, Paris, Seuil (1978).

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l'idéologie, pour parvenir à la mise en rapport, il appartient au passeur, analyste/chercheur, de remonter vers le mouvement, de reconstruire le rapport. II) Les conditions de l'analyse * Un remaniement à partir de la norme sociale Ce champ commun du sociologue et du travailleur social, sur lequel une rencontre, conjuguée singulièrement, peut s'opérer, du lieu de la connaissance d'une part, de l'action de l'autre, à l'issue de laquelle doit jaillir le travail du sens du rapport, A. Touraine l'a balisé. C'est la Norme, à interroger selon deux postures contradictoires - en amont ou en aval -, mais qu'une même conception doit rassembler. «Il faut révoquer en doute cette notion de norme» dit-il (1981, p. 41). Les praticiens, explique-t-il, considèrent l'ensemble des problèmes sociaux qui sont en aval, soit du lieu du traitement, soit du lieu de la prévention, de conduites individuelles ou collectives qui ne sont jamais accordées avec un ensemble de normes sociales prises comme telles. Le sociologue, lui, se situe en amont. Il regarde les normes non plus comme des absolus, mais comme des événements, « I...f résultat provisoire », «incohérent» «/...! de rapports sociaux qui sont à la fois des rapports institutionnalisés et des rapports de force non institutionnalisés » (op. cit., p. 41). Plus les interventions deviendront critiques à l'égard de la norme, de sa conception comme absolu, plus la démarche de connaissance et la démarche d'action se rencontreront. Pour l'analyste comme pour l'acteur, le problème n'est pas de changer la norme ou d'adapter l'individu ou le groupe à la norme - option diagnostic et guérison -, mais d'inverser le mouvement, de relativiser la norme qui enferme. Leur posture doit obéir à la même démarche: la remontée depuis l'ordre vers sa mise en question, dans la recherche de ce qui le structure. Là où Touraine incite les travailleurs sociaux à devenir sociologues : ils le sont ou le seront, en tant que « I...f regard de la société sur elle-même» (ibid., p. 39). L'enjeu du rapport se donne ainsi: la déconstruction de la norme individuelle ou collective, vécue comme ordre ou état. Acteur

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et analyste doivent partager le même enjeu, chacun de son lieu: interroger la norme comme mouvement, processus. * Un remaniement à partir de la norme individuelle « Mais on ne peut faire de progrès vers une analyse proprement sociologique définie par sa cohérence et non par les intérêts qu'elle représente que dans la mesure où on reconnaît que chacun d'entre nous entre dans la connaissance de la société par une porte, en fonction de sa propre situation sociale, de ses choix politiques et de son histoire personnelle. » A. Touraine (1973, p. 47) nous a engagés à saisir les objectifs, les concepts et les phénomènes auxquels un champ de connaissance donne sens, à partir de la reconnaissance de son point de départ, en tant qu'homme, tout autant que dans ses points de départ théoriques. La réalité est construite par le sujet qui pense, elle n'est pas donnée. Elle est construite par un sujet pensant, dont le risque majeur est de s'oublier, se vivre uniquement comme être pensant, et pas comme être construisant à partir de ce qui le fait homme. L'analyse est, alors, construction: œuvre du rapport du travail de la subjectivité du chercheur, de la rencontre de la subjectivité du chercheur avec la réalité concrète. Elle va nécessiter un travail de rentrée en soi-même, en ce qui fait le chercheur dans son histoire et ses idéologies propres, pour en sortir, s'en tenir à distance. Là où il m'arrive de dire qu'il n'y a d'objectivité que de subjectivité reconnue. M. Mannoni a montré que «Les constructions théoriques de Freud, tout au long de sa vie, sont issues d'un drame personnel qu'il est entrain de vivre ou accompagnent celui-ci» (1985, p. 43). En même temps que Freud a construit une démarche, et pour la construire, il a dû en passer par lui. Son outil, c'était lui. Et ce faisant seulement, il a défini une méthode - aller demander à l'autre-. Le premier paravent à déplacer pour accéder à une conception de « la théorie comme fiction» comme le propose M. Mannoni (1979), c'est lui, l'analyste, dans ce que P. Fedida (1977, p.23) appelle ses points aveugles. «Le psychothérapeute de psychotiques découvre bien vite au contact du malade qu'il a souvent pour seules ressources son analyse personnelle et l'étoffe toujours incertaine de ses qualités hu-

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maines individuelles» écrit-il (ibid., p. 22). Du côté de l'analyste, il existe un « I...! point brillant placé en arrière de lui-même - qui est l'inanalysé (peut-être inanalysable) d'un transfert en sa propre analyse» (ibid., p. 23) qui est réactivé, en écho, par l'autre. Cette interpellation prend la forme d'une « fascination» qu'exerce le schizophrène sur le psychothérapeute, montre P. Fedida pour la psychose. Là réside le risque, celui d'être pris, de rester prisonnier de cette fascination, manifestation d'une rencontre en écho, et de s'en défendre par la théorie. M. Mannoni ne parle pas de fascination... Pire! « C'est bien au nom d'une "folie" commune que l'analyste, tel l'interprète, peut trouver les mots pour parler avec un patient dont la position dans le monde demeure différente de la sienne propre» dit-elle (1979, p. 13). A méconnaître cette implication, l'analyste se défend par ses théories: il risque d'y précipiter, lui-même, son objet, et l'autre en « demande », de les sacrifier sur l'autel de la science. Il reste dans l'ordre de l'équilibre, du Un, voire dans la fascination, sidéré par l'image de l'autre qui n'est pourtant qu'un pan méconnu, en une certaine mesure méconnaissable, de lui, fonctionnant, à ne pas la dépasser, dans la recherche de la maîtrise qu'offre la théorie. Celle-ci est alors une défense, évitement du monde de l'étrangeté, du différent, de l'inconnu. Là où la rencontre de l'autre passe d'abord par la découverte de son impuissance propre. L'écho n'a de cesse d'y ramener. Même si bien des points restent inanalysés, cette découverte se donne comme la garantie sine qua non de l'advenir du trajet singulier de l'autre en recherche, comme de celui qui l'écoute. Cette découverte, remaniement de l'ordre et de l'équilibre du sens en soi, évite le biais du discours soignant ou sachant qui tend à adapter, à pédagogiser, au détriment d'une invention répiproque. Tout cela parce que l'écho est premier. Non regardé, il fait virer la solution vers la fusion et/ou la domination. G. Devereux pose, lui, que « Les sciences du comportement deviendront plus simples quand elles commenceront à traiter les réactions personnelles du savant à son matériau et à son œuvre comme les données les plus fondamentales » (1980, p. 20). * Étape Du côté de l'herméneutique, l'analyste va œuvrer. Avec l'objet

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humain comme matériau, il va construire plus qu'un outil de connaissance, un instrument d'analyse à mettre au service de l'accouchement du savoir de celui à qui il est destiné: l'autre en questionnement. Le deuil du savoir, pour l'analyste, va s'imposer. Il lui sera tout juste supposé par l'analysant, comme condition de l'exercice. Se destituer d'une position de tout-savoir se donnera comme garantie nécessaire - mais pas encore suffisante- pour éviter le piège de la restitution, posture synonyme d'un projet de conformation à l'ordre, c'est-àdire au savoir de l'analyste. Toutes les parties en présence, chercheur comme acteur, analyste comme analysant, encourent cette fascination pour l'équilibre et les certitudes qu'il confère. Je l'ai appelé idéologie, mouvement qui tend à masquer le vide qui ne peut être regardé. Elle vient masquer l'illusion du savoir, de celui qui croit posséder le sens, tirant la couverture à lui. Or, c'est du rapport que naît le sens. Le reconnaître va impliquer de lâcher prise sur la maîtrise et la volonté de conformer l'autre à soi, pour reconnaître que la norme est transformable. Cette interrogation, je vais la définir, au cours de mes travaux, au cours de cet ouvrage, dans la question du Sujet. Le sujet se construit sans aucun doute à partir de cette position narcissique... mais dans le renoncement. Le sujet, c'est la recherche d'un espace de liberté qui permette d'aller au plus loin de soi, pour permettre à l'autre de recouvrer cet espace de liberté. M. de Hennezel et J.Y. Leloup, dans le secteur de recherche qui est le leur, L'art de mourir (1997), réfléchissent leurs pratiques et celles qu'ils ont rencontrées, depuis les conditions de la transformation d'un espace de toute-puissance, dans la relation à soi comme à l'autre, en un espace de pauvreté et de fécondité: « I...! c'est bien lorsqu'un soignant, ou un accompagnant, touche son propre sentiment d'impuissance qu'il est le plus proche de celui qui souffre. Tant que nous n'avons pas accepté nos limites, tant que nous n'assumons pas notre part d'impuissance, nous ne pouvons pas être réellement proche de ceux qui vont mourir. Au lieu de cela, nous construisons toutes sortes de barrières défensives» (p. 92). Sans doute la toute-puissance vÎse-t-elle à repousser les limites de la folie, de la mort, de ce qui ne veut pas se savoir... En ce point de départ épistémologique, c'est dans le fond, cette question éthique qui me paraît essentielle. Cet ouvrage sur l'acte édu-

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catif montre le travailler cette lyste/chercheur aménagera les sujet.

travail délicat du sujet. Je dis, d'abord, ici, que c'est à question en soi, que l'on occupe une position d'anacomme d'acteur/praticien de l'acte éducatif, qu'on conditions d'une possible rencontre de l'autre comme

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