Langue(s) et immigration(s): société, école, travail

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Les nouvelles orientations sociopolitiques en matière d'intégration des immigrants renforce le rôle déterminant de la "maîtrise" du français pour une intégration réussie en milieu social, éducatif et professionnel. Les enjeux d'une intégration réussie interpellent les politiques linguistiques, les dispositifs institutionnels, les formations linguistiques proposées aux travailleurs sociaux, les questions linguistiques et culturelles liées aux processus identitaires.
Publié le : vendredi 1 mai 2009
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EAN13 : 9782296228276
Nombre de pages : 290
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Langue(s) et immigration(s) : société, école, travail

Sous la direction de James ARCHIBALD et Stéphanie GALLIGANI

Langue(s) et immigration(s) : société, école, travail

L’Harmattan

Introduction

La langue, l’immigration et la cohésion sociale

Ce recueil de contributions est le fruit de nouvelles rencontres scientifiques transatlantiques organisées respectivement par l’université McGill à Montréal en décembre 2007 et par l’équipe de recherche DILTEC (EA 2288) à l’université de la Sorbonne Nouvelle – Paris 3 en janvier 2008, sur le rapport entre la langue et l’intégration des immigrants. Dans ces pages, des chercheurs français et québécois s’interrogent, d’une part sur les enjeux socioéducatifs et professionnels et, d’autre part, sur les enjeux sociaux et identitaires du processus d’intégration des immigrants en France et au Québec, deux États francophones qui mettent en action – chacun à sa manière – une politique d’immigration et des pratiques d’intégration linguistique pour assurer une meilleure cohésion sociale. Depuis la publication de notre première réflexion collective, La langue et l’intégration des immigrants. Sociolinguistique, politiques linguistiques, didactique (Archibald & Chiss 2007), la France et le Québec ont progressivement adopté de nouvelles recommandations en matière d’intégration et de lutte contre la discrimination et ses manifestations. Ces orientations sociopolitiques nous ont fourni une occasion unique d’approfondir notre questionnement, d’une part sur le rôle central de la langue dans l’établissement des migrants et des immigrants sur le territoire national et, d’autre part, sur la lutte engagée contre les discriminations qui prennent racine dans les différences culturelles et linguistiques entre les groupes (im)migrants et les milieux d’accueil. Il est clair, en l’occurrence, que la « maîtrise » de la langue du pays d’accueil joue un rôle déterminant dans une intégration linguistique réussie en milieu social, éducatif et professionnel ; elle constitue de fait une condition d’obtention de la 9

résidence permanente (également dans le cadre du regroupement familial), de la citoyenneté au Canada ou de la nationalité en France. Depuis nos journées d’études tenues à Paris et à Montréal en 2005, les autorités publiques, les institutions et les chercheurs universitaires n’ont cessé de s’interroger sur la problématique d’une « immigration choisie » et d’un « mieux vivre ensemble » dans le respect des valeurs sociales partagées sur lesquelles se fonde notre conception de l’État moderne. Le présent livre permettra de faire le point par rapport à un glissement inéluctable vers ce que l’on appelle une « immigration choisie » – enjeu économique et politique majeur pour le Canada et le Québec face à la faible croissance démographique et au vieillissement de la population – et aux visages multiples de la discrimination reconnue dans des sociétés d’accueil qui se définissent en termes sociolinguistiques. Nous avons la responsabilité de nous questionner sur le rôle de la langue dans ces changements et sur le degré de discrimination qui relève de l’identité sociolinguistique des (im)migrants. Il s’agit plus précisément de l’existence d’un linguicisme dont l’État ne fait guère mention, mais que les chercheurs et les militants des milieux associatifs ont évoqué à maintes reprises dans des travaux récents sur les obstacles à une intégration réussie. Le fait de réfléchir à cette problématique en deux temps, à Montréal et à Paris, a permis de confronter les visions française et québécoise de la situation et de miser sur la dynamique partagée de deux sociétés de langue française qui voient la maîtrise de la langue comme un facteur incontournable dans la construction d’une société qui ne pourra se revaloriser que grâce à une immigration réussie. L’immigrant du XXIe siècle devra relever deux défis importants : savoir faire et savoir être dans son pays adoptif. Il devra aussi savoir faire et être tout en faisant face à des discriminations explicites et implicites dont l’État ignore souvent l’existence. Parmi les mobiles de ces discriminations, s’inscrivent, bien entendu, la langue de l’immigrant, la glottopolitique du pays d’accueil et les attitudes, croyances, représentations et valeurs des natifs. 10

Tant en France qu’au Québec, les axes de réflexion interpellent à la fois la politique linguistique, sociale et éducative, la didactique de la langue d’accueil, la connaissance de la langue professionnelle et le rattachement aux langues identitaires. À moins de s’entendre sur le sens et les paramètres de l’intégration, aucune action pratique ne peut s’envisager. C’est précisément pour cette raison que le premier ensemble de textes se concentre sur les Enjeux sociaux et identitaires de l’intégration et les aspects définitionnels de la problématique. Qu’entendons-nous par « intégration » ? C’est à cette question que Dominique Schnapper répond en distinguant d’une part, les politiques d’intégration et l’intégration comme processus social avec ses dimensions et ses modalités complexes et, d’autre part, les décalages entre l’intégration « culturelle » et l’intégration « structurelle » des migrants. James Archibald s’attache, lui, à définir la notion de « linguicisme » comme un phénomène sociolinguistique qui renvoie aux discriminations linguistiques que subissent les (im)migrants en raison de leur non maîtrise de la langue du pays d’accueil. Peut-on parler de discriminations d’État ? Pour cet auteur, il existe un linguicisme officiel au Québec qui se manifeste par un pouvoir de discrimination qui peut conduire l’(im)migrant jusqu’à l’exclusion. À partir d’exemples, Marcienne Martin montre l’existence de pratiques discriminatoires en matière de la langue réalisées sur des territoires bien spécifiques qui évoluent en fonction des croyances en cours et de leurs valeurs. Le concept de « méta-appartenance » lui permet ainsi de rendre compte de phénomènes de regroupement de sujets autour de valeurs communes et partagées en relation avec le phénomène identitaire ; ce qui l’amène à réfléchir sur le « bien vivre ensemble ». Bassam Baraké traite de la question de la langue comme facteur de discrimination ou d’intégration liée à celle de l’identité sur les plans individuel, culturel et social. Il montre ainsi, à partir d’exemples personnels, les manifestations de l’identité dans la communication ordinaire et les « différences identitaires » que 11

peuvent ressentir des migrants au sein de la société d’accueil en raison du manque de reconnaissance de leur identité. Enfin, Gregory Nutefe Kwadzo explore le double effet discriminatoire de la langue à partir d’une étude de cas portant sur des familles originaires d’Afrique migrant au Canada. Discrimination linguistique en pays d’origine par les formes d’appropriation des langues, par les rapports entretenus entre les langues et discrimination linguistique en pays d’accueil par la primauté de la culture de l’écrit au Canada qui pénalise les migrants africains issus d’une culture de transmission orale. Les institutions françaises et québécoises épousent maintenant une orientation revigorée de manière à renforcer la cohésion sociale de chaque État, car la France et le Québec, par leurs politiques et leur action sociale, reconnaissent le rôle de la langue dans une intégration réussie tant chez les immigrants jeunes et moins jeunes que chez tous ceux qui sont issus de l’immigration. Qu’ont en commun ces deux États ? Le français, langue officielle de la République française et du Québec, est dans les deux cas l’instrument privilégié de la cohésion sociale. C’est donc autour des Approches institutionnelles de l’intégration en France et au Québec que sont regroupés les textes de la deuxième partie de cet ouvrage. Pour la France, Christine Candide et Cécile Cochy présentent les nouvelles orientations et directives ministérielles en matière d’intégration depuis l’application de la loi de programmation pour la cohésion sociale du 18 janvier 2005, en pointant les différents partenaires et acteurs sociaux concernés par l’accueil et l’intégration des populations migrantes ou issues de l’immigration. Claire Extramiana s’intéresse, de son côté, aux formations linguistiques dispensées aux migrants en donnant des exemples de dispositifs publics participant à la formation linguistique dans le cadre de la formation professionnelle. Elle montre ainsi combien la France lie la question de l’intégration des migrants à la maîtrise de la langue du pays. C’est, ensuite, la question de la politique linguistique québécoise que Pierre Georgeault traite lorsqu’il présente les 12

résultats de l’analyse de la situation linguistique du Québec à partir des données du Conseil supérieur de la langue française et du rapport de la commission Bouchard-Taylor sur les « accommodements raisonnables » et l’intégration linguistique et sociale des immigrants. Il en ressort que le développement de la cohésion sociale au Québec passe également par la connaissance et la maîtrise du français, comme langue d’usage public. Et pour assurer cette cohésion sociale, l’école et le monde du travail représentent incontestablement les deux pôles intégrateurs. En matière de politique socioéducative, la France et le Québec partagent des objectifs tout à fait semblables. Cette politique s’étaie de plusieurs exemples probants amenés par des chercheurs et didacticiens convaincus du pouvoir intégrateur de l’école, cette institution qui « francise » les nouveaux arrivants au Québec et les initie aux valeurs républicaines en France. Sans elle, l’intégration s’avère impossible comme le développent les contributions de la troisième partie, S’intégrer par la langue : enjeux socioéducatifs, de ce recueil. Stéphanie Galligani montre, à partir d’une étude menée sur les enfants de travailleurs migrants temporaires scolarisés dans un dispositif d’accueil et d’intégration dans le premier degré, l’importance de facteurs tels que l’histoire personnelle de l’enfant, son parcours de vie, ses expériences langagières et culturelles, le contexte de scolarisation en France, sur la conception et l’image qu’il se fait de la langue dominante et son apprentissage obligatoire, gage de son intégration scolaire et sociale réussies. Suzanne Belzil, quant à elle, présente les grandes orientations du programme d’intégration linguistique, scolaire et sociale (ILSS) mis en place au Québec dans le cadre du Programme de formation de l’école québécoise et destiné aux élèves nouvellement arrivés qui ne maîtrisent pas suffisamment le français pour poursuivre leur scolarisation dans les classes ordinaires. Elle montre les défis de l’intégration de ces élèves et les enjeux de la « francisation ». Eva Lemaire s’intéresse, à partir d’une étude sur les mineurs étrangers isolés, aux moyens qui sont donnés à ces jeunes migrants de se former sur les plans linguistique et scolaire. Elle dénonce une forme de « discrimination systémique » en pointant, entre autres, 13

les carences du système éducatif en France dans l’accueil de cette population spécifique, contraignant parfois ces jeunes à suivre des cours de français dans des centres associatifs qui les accueillent. Pour clore sur les enjeux socioéducatifs, Corinne Weber s’interroge sur les conditions d’une intégration réussie sur le plan langagier en montrant l’importance d’une didactique de l’oral adaptée pour interpréter des espaces communicationnels nouveaux dans le cas des migrants. Mais tous les efforts d’intégration ne concernent pas seulement la jeunesse. L’autre question qui préoccupe les autorités françaises et québécoises relève de toute la problématique de l’insertion des travailleurs immigrés dans le monde du travail. Dans ce monde, la connaissance du français n’est rien d’autre qu’une véritable compétence professionnelle que ce soit sur un chantier de construction ou dans un bloc opératoire. Les chercheurs dont les articles paraissent dans cette quatrième partie, La langue comme compétence socioprofessionnelle, illustrent de plusieurs exemples le lien vital entre la maîtrise du français et l’intégration socioéconomique et professionnelle. Ainsi, Laurence Le Ferrec traite du lien affirmé entre langue, travail et intégration depuis l’application de la loi du 4 mai 2004 relative au droit à la formation tout au long de la vie. Elle s’interroge sur les impacts d’une compétence linguistique insuffisante des migrants dans un milieu professionnel en pleine mutation. Dans le fil de la discussion précédente, Anne Vicher analyse la manière dont les entreprises ont intégré cette nouvelle prérogative de la loi de 2004 à partir de résultats d’un appel d’offres sur l’identification des besoins et les représentations des acteurs par rapport à la maîtrise de la langue française en situation professionnelle. Elle dégage ainsi quelques préconisations en matière de formation linguistique en milieu professionnel et pointe, à son tour, les difficultés rencontrées par les migrants par la non maîtrise du français. Enfin, Brigitte Labadie et Christine Letaconnoux envisagent la langue comme facteur d’intégration sociale et d’insertion 14

professionnelle en prenant pour exemple le dispositif des centres Défense deuxième chance (CD2C) dont le but est l’intégration sociale et l’insertion professionnelle de jeunes en difficulté. En guise de conclusion, Jean-Louis Chiss reprend certains éléments de la double thématique de cet ouvrage – enjeux socioéducatifs et professionnels d’une part et, enjeux sociaux et identitaires, d’autre part – en élargissant le débat aux questions de politiques linguistiques, de dispositifs institutionnels mis en œuvre pour l’intégration des migrants, de conceptions de l’intégration et de formes de discriminations produites par les sociétés. Nous espérons que les diverses parties de ce recueil permettront aux lecteurs de bien saisir le lien indissoluble entre la compétence linguistique et la pleine participation de tous les nouveaux venus arrivés sur nos terres d’accueil. Nous espérons aussi que les citoyens et les gouvernements se rendront compte des méfaits de toutes ces formes de discrimination linguistique qui empêchent de fait les nouveaux arrivants de réussir leur immigration et leur installation dans leurs nouveaux pays d’élection.

James ARCHIBALD et Stéphanie GALLIGANI

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Première partie

Enjeux sociaux et identitaires de l’intégration

Penser l’intégration
Dominique SCHNAPPER
École des hautes études en sciences sociales (EHESS)

Des débats passionnés ont eu lieu, au cours des années 19801990, autour de la notion de multiculturalisme, qui opposaient ceux qui insistaient sur la priorité de l’intégration des populations de toutes origines et ceux qui entendaient redéfinir les relations entre des appartenances culturelles multiples et l’organisation politique. La politique française apparaissait plus proche du modèle de l’« intégration » (qualifié parfois d’« intégrationniste ») et celle de l’Allemagne et surtout de la Grande-Bretagne du modèle du « multiculturalisme ». Dans les faits, les politiques ont été moins différentes que les débats ne semblent l’indiquer. Tous les gouvernements de l’Europe, après des débats plus ou moins houleux et obscurs sur le « multiculturalisme », ont finalement adopté des politiques dites d’intégration. Ni en France, ni en Allemagne, ni en GrandeBretagne, des droits collectifs n’ont été accordés à des groupes particuliers. La démocratie est fondée sur l’égalité de chaque citoyen. Dans la réalité des pratiques, la dynamique démocratique a conduit les Français, tenus pour le modèle même de la politique d’« intégration », à des politiques de fait de discrimination positive, même si elles sont justifiées par des arguments sociaux et non ethniques (politiques de la Ville, politiques des ZEP, par exemple). L’Allemagne a mené, de son côté, une politique d’intégration des populations d’origine étrangère, y compris par son nouveau droit de la nationalité adopté en 2000. La Grande-Bretagne, suivie par les Pays-Bas, a remis profondément en question sa politique de 19

reconnaissance sociale (mais non juridique) des communautés de migrants. Ces convergences laissent subsister des spécificités dans les modalités de l’intégration, mais les exigences démocratiques et l’évolution de l’État providence conduisent tous les pays européens à mener en fait une politique d’intégration en respectant les identités de chacun, mais en limitant leur expression collective dans l’espace public. Jean-Claude Monod a eu raison de souligner que, dans la période récente, les politiques de fait suivies par les différents gouvernements se sont rapprochées et que les « modèles » d’intégration étaient désormais plus différents par les discours qui les accompagnent que par les politiques effectivement suivies par les gouvernements. Pourquoi cette relative convergence ? 1

Politiques d’intégration et intégration
L’immigration est un phénomène normal dans tous les sens de ce mot. S’agissant des populations qui ont vocation à se stabiliser sur les terres d’immigration, en particulier celles qui viennent de pays plus pauvres et moins libres, il n’est qu’une politique possible, celle de l’intégration, c’est-à-dire une politique qui vise à leur donner les moyens de participer à la vie collective sur une base aussi égale que possible. La politique d’intégration n’est pas le produit d’un choix parmi d’autres possibles, c’est une nécessité. Peut-on imaginer qu’on mène une politique d’exclusion ou de marginalisation ? C’est sur les modalités de cette politique qu’on peut légitimement s’interroger, non sur son sens ou son but. Le terme d’intégration est ambigu parce qu’il appartient à la fois au langage politique et à celui de la sociologie. Le

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Heckmann F. & Schnapper D. (eds) (2003). The Integration of Immigrants in European Societies. National Differences and Trends of Convergence. Stuttgart : Lucius & Lucius.

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gouvernement français a comporté, au début des années 1990, un ministre de l’intégration (Kofi Yamgnane), il compte aujourd’hui un ministère l’Immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du co-développement. En même temps, l’intégration est un concept central du Suicide d’Émile Durkheim depuis 1897 2 et son utilisation fait partie du fonds commun de tous les sociologues. S’agissant des migrants et de leurs descendants, les connotations du terme d’intégration sont pourtant devenues péjoratives. Les descendants des migrants sont unanimes à dénoncer radicalement la notion elle-même, dans la mesure où, la politique dite d’intégration leur étant plus particulièrement destinée, elle aboutirait à les singulariser, donc à les stigmatiser : « Vous voulez que je m’intègre à quoi ? C’est mon pays la France ! ». Les sociologues sont nombreux à avoir entendu, lors de leurs enquêtes, cette exclamation indignée qui traduit la confusion entre politique d’intégration et processus d’intégration et néglige le fait que l’une et l’autre ne concernent pas seulement les descendants de migrants mais la société dans son ensemble. Il convient donc de distinguer clairement entre les politiques d’intégration (au sens de policy, c’est-à-dire de l’ensemble des dispositions prises pour définir et appliquer une volonté politique) et le fait sociologique du processus d’intégration. Les premières, on l’a vu, sont adoptées par tous les gouvernements européens. L’intégration au sens sociologique est, elle, évidemment problématique, c’est-à-dire qu’elle doit être l’objet de la réflexion critique et de la connaissance par la recherche. Il ne faut pas confondre l’intégration comme résultat recherché ou proclamé des politiques publiques et l’intégration en tant que processus social susceptible, comme tout processus, d’avancées différentes selon les

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Durkheim E. (2007). Le suicide. Étude de sociologie. Paris : Alcan, 1897, nouvelle édition, PUF, coll. « Quadrige ».

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domaines, de décalages, de retournements, d’inventions de modalités nouvelles ou de contre-tendances. Pratiquement, on doit tenir l’intégration, comme l’identité, pour un « concept-horizon », c’est-à-dire, comme l’explicite Claude Lévi-Strauss, « une sorte de foyer virtuel auquel il nous est indispensable de nous référer pour expliquer un certain nombre de choses mais sans qu’il ait jamais d’existence réelle » (1977 : 332). Elle peut orienter les interrogations sociologiques, même si elle ne se prête pas à l’observation directe, même si elle n’est pas directement opératoire dans les démarches de la recherche.

Intégration des migrants et intégration de la société
Qu’apporte la recherche sociologique d’Émile Durkheim à l’ensemble des recherches menées par les sociologues des relations interethniques aux États-Unis ? Si l’on tente un bilan nécessairement schématique d’un siècle de recherches, on peut avancer quelques résultats fondamentaux 3 . Les processus de l’intégration varient selon les différents domaines de la vie collective (ou, dans un autre langage, selon ses « dimensions »). En particulier, on observe des décalages entre l’intégration « culturelle » des migrants et de leurs descendants, à savoir l’adoption des modèles culturels de la société d’installation, et l’intégration « structurelle », à savoir la participation aux différentes instances de la vie collective, en particulier au marché du travail. L’intégration culturelle a été toujours plus rapide et plus facile que l’intégration structurelle. De cet écart entre l’une et l’autre naissent les frustrations des individus et leur ressentiment à l’égard de l’ordre social. L’intégration n’est pas un processus unique ou rectiligne, il comporte des dimensions et des modalités

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On trouvera un bilan moins schématique dans Schnapper D. (2007). Qu’est-ce que l’intégration ? Paris : Gallimard, coll. « Folio ».

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différentes, impliquant des discordances entre ces divers processus. Par définition, personne n’est totalement « intégré ». Il n’existe donc pas d’intégration dans l’absolu – intégration à quoi, de quoi ? –, il existe des dialectiques et des processus complexes d’intégration et de marginalisation ou d’exclusion. Toute organisation sociale, quel que soit son niveau – de la famille à l’entreprise ou à la nation – implique par définition un processus d’intégration des uns et un processus d’exclusion ou de marginalisation des autres. Ce qu’il importe de comprendre, ce n’est pas l’intégration en tant que telle, ce sont les modalités que prennent ces divers processus et dimensions de cette intégration. Il ne peut pas y avoir d’échelle unique pour mesurer l’intégration, parce que la vie sociale est formée de dimensions diverses et parce qu’il existe une dissociation potentielle entre les dimensions objectives et subjectives de l’expérience sociale des individus ou, dans les termes d’Erving Goffman, une étrangeté virtuelle de l’homme à ses rôles sociaux 4 . La notion d’intégration désigne, en effet, les processus par lesquels les individus participent à la société globale par l’activité professionnelle, l’apprentissage des normes de consommation matérielle, l’adoption des comportements familiaux et culturels, les échanges avec les autres, la participation aux institutions communes. Dans ces diverses dimensions de la vie sociale, les modalités de l’intégration peuvent être décalées et même discordantes. Il faut souligner que le concept ne peut être utilisé de manière féconde que s’il est pris dans le sens actif d’un processus ; il ne désigne pas un état ou le résultat acquis de ce processus. De plus, il ne porte pas seulement sur les formes de la participation de populations particulières à la société nationale, mais aussi sur l’évolution de la société nationale tout entière.

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Goffmann E. (1968). Asiles. Études sur la condition sociale des malades mentaux (1961). Paris : Éditions de Minuit, coll. « Le sens commun ».

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Le concept d’intégration renvoie donc à deux sens principaux. Il peut caractériser la relation des individus ou d’un sous-système à un système plus large, ou intégration tropique. C’est alors la propriété de l’individu ou d’un groupe particulier à l’intérieur d’un ensemble plus large. Mais il peut aussi caractériser l’ensemble d’un système ou de la société, ou intégration systémique. C’est alors la propriété du groupe dans son ensemble. On peut analyser en termes sociologiques la société nationale comme un processus d’intégration de la société par la politique qui, par définition, n’est jamais achevé. L’intégration de tel ou tel groupe particulier à la société déjà constituée n’est qu’une des dimensions de l’intégration de la société dans son ensemble ou de l’intégration systémique. Les deux phénomènes sont indissociables. On ne peut séparer l’intégration des individus – migrants ou non migrants – à la société de l’intégration de la société dans son ensemble. C’est pourquoi on ne peut s’interroger sur l’intégration des migrants sans s’interroger sur l’intégration de la société dans son ensemble. Même s’il importe de ne pas négliger les caractéristiques des populations elles-mêmes, les difficultés et les contradictions objectives de leur condition, mais aussi leur volonté et leur capacité d’action, il faut souligner que ce qui est perçu dans la vie publique comme le « problème des immigrés » ou le « problème de l’immigration » est d’abord un problème de la société nationale elle-même, de sa capacité à intégrer toutes les populations, y compris les immigrés et, plus généralement, du rapport que les nationaux entretiennent avec les Autres. On ne devrait pas reporter sur les populations marginales la responsabilité de l’ensemble de la crise sociale et politique de la société française.

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Intégration à la société
Si l’on retient comme l’un des facteurs explicatifs de la crise les discordances entre intégration culturelle et intégration structurelle, on ne peut manquer de signaler qu’une enquête européenne a montré que c’est en France que le décalage est le plus fort 5 . Comparés aux descendants des migrants en Angleterre et en Allemagne, les enfants de migrants français sont les plus ignorants et les plus détachés de la culture d’origine de leurs parents, les plus totalement acculturés à la langue et la culture locales, mais ce sont aussi ceux pour lesquels l’accès au monde du travail est le plus difficile. Leur scolarité est la plus longue et leur niveau de diplôme le plus élevé, mais leur « intégration structurelle » ou « intégration sociale », la plus problématique. De plus, dans la mesure où ils sont désocialisés et ne participent guère à la vie religieuse, ils ne bénéficient pas de la solidarité communautaire que connaissent, par exemple, les Pakistano-Britanniques, fortement rassemblés autour de leur mosquée, dont les pratiques collectives sont organisées par des leaders reconnus par les pouvoirs locaux, ou même les Turcs d’Allemagne. Les liens communautaires, plus ou moins encouragés par la société d’installation en Grande-Bretagne et en Allemagne,

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L’enquête portant sur les enfants de migrants âgés de 18 à 25 ans, nés ou arrivés avant l’âge de six ans en Allemagne, France ou Grande-Bretagne, a été réalisée en réponse à un appel d’offre de la Commission européenne en 1998, « Effectiveness of National Integration Strategies towards Second Generation Migrants » ou « Effnatis » (référence : Effnatis project SOE2-CT07-3055). Elle a été réalisée sous la direction scientifique de Friedrich Heckman (Allemagne), Roger Penn (Angleterre) et Dominique Schnapper (France). Entre 1999 et 2000, ont été interrogés en Angleterre 178 enfants de migrants pakistanais, 130 de migrants gujaratis et 418 enfants d’autochtones ; en Allemagne, 287 enfants de migrants turcs, 283 enfants de migrants yougoslaves et 215 enfants d’autochtones ; en France, 218 enfants de migrants algériens, 212 enfants de migrants portugais et 286 enfants d’autochtones, soit un total de 2226 personnes. Le travail a donné lieu à plusieurs rapports remis à la Commission et consultables sur le site de l’université de Bamberg [http://www. efms.de./].

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sont, en tous cas à court terme, plus protecteurs que la politique d’intégration individuelle fondée sur l’école et l’emploi, qui est propre à la tradition française. Alors que la France a intégré dans le passé des vagues successives de migrants, sans échapper à la xénophobie mais sans que se forme un ordre racial, le processus semble aujourd’hui connaître plus de heurts ou de difficultés. C’est moins les caractéristiques des migrants qui sont en jeu que celles de la société dans laquelle il importe qu’ils s’intègrent.

L’intégration de la « démocratie providentielle » 6
Or un certain nombre de caractéristiques de la société française rendent aujourd’hui l’intégration des immigrés et de leurs descendants plus difficiles que dans le passé : les choix collectifs ont été faits au profit du secteur public aux dépens du privé, au profit des plus âgés aux dépens des jeunes, ce qui doublement défavorise les descendants de migrants ; l’État providence est devenu moins « assurantiel » et plus « assistantiel », alors même que l’assistance tend à humilier ses bénéficiaires et à consacrer leur échec, à les installer dans le statut de victimes ; la ségrégation spatiale renforce les effets de la marginalisation professionnelle et des origines ethniques dévalorisées ; le système politique bloqué donne peu d’occasion aux descendants d’immigrés de participer à la vie publique ; l’affaiblissement du patriotisme et le laxisme des mœurs troublent les processus de l’intégration des populations d’origine étrangère. Les valeurs mêmes de la démocratie ne favorisent pas l’intégration des descendants de migrants. La critique radicale des institutions se porte de manière privilégiée sur toutes les instances

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Schnapper D. (2002). La démocratie providentielle. Paris : Gallimard, coll. « NRF/essais ».

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politiques, lieu de la gestion du collectif et, en particulier, sur celles qui organisent la représentation politique. Les grandes instances de l’intégration stato-nationale, telles l’École, l’armée, la justice sont aujourd’hui soumises à des contestations renouvelées. Ni dans l’école, ni même devant la justice, l’autorité n’est respectée en tant que telle, elle doit se conquérir. L’État lui-même, dont l’action s’étend de plus en plus aux domaines les plus quotidiens de la vie collective, délègue volontiers ses moyens d’action à des acteurs privés – les associations – et aux collectivités locales. Son pouvoir de contrôle s’affaiblit. L’État central et centralisateur, aujourd’hui éclaté, intervenant dans trop de domaines, assure mal la régulation des acteurs qui agissent en son nom. La critique des institutions politiques se conjugue avec les effets sociaux de la crise économique et la fin d’une organisation économique qui garantissait le plein emploi. De plus, la désinstitutionnalisation des relations familiales et l’affaiblissement des solidarités obligées entre les membres de la famille entraînent l’amenuisement des autres relations sociales. Le chômage remet en question le statut de l’individu dans la société mais aussi à l’intérieur du groupe familial. Il risque de provoquer l’affaiblissement et parfois la rupture des liens conjugaux et même filiaux. Le risque de connaître le processus d’exclusion est étroitement lié à la solitude. Plus de la moitié des allocataires du RMI 7 n’ont aucun lien familial. Les individus isolés sont moins susceptibles de trouver un emploi ou d’en retrouver un s’ils ont été licenciés. L’individualisme n’est pas par lui-même contraire à l’intégration sociale. Ce qu’on appelle couramment la « crise du lien social » autorise le déploiement de libertés nouvelles. La société moderne se caractérise, en effet, par la multiplicité et la

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RMI : revenu minimum d’insertion.

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fluidité des rôles et des participations. Mais s’« inventer soimême » continuellement, choisir ses ancêtres, son identité, ses références, ses amis, ses amours et sa morale n’est pas une capacité universellement répartie. Elle concerne essentiellement les classes moyennes. Les plus pauvres ou les plus humiliés, qu’il s’agisse des ouvriers ou des assistés ou de certains descendants de migrants, ne disposent pas de la même liberté. L’individualisme a pour effet pervers de favoriser objectivement l’intégration normative de ceux qui ont hérité d’une socialisation familiale forte. Les institutions sociales puissantes et assurées d’elles-mêmes, de l’École à l’État, élèvent et protègent les faibles, les institutions contestées laissent à la socialisation par la famille et à l’héritage familial, économique et culturel, un rôle primordial, qui tend à accentuer les inégalités sociales liées au milieu de naissance. Le lien né de l’individualisme, paradoxal au premier abord, peut être efficace pour ceux qui ont bénéficié d’une socialisation énergique et conforme aux valeurs ambiantes, qui ont acquis l’assurance des mieux nés, des plus cultivés et des plus robustes. Le lien de type « individualiste » n’est positif que pour ceux qui ont déjà intériorisé, par leur héritage social et leur éducation, les normes d’une société dont les contrôles extérieurs sont faibles. Comme les lois fortes protègent les plus faibles, comme l’affaiblissement du règne de la loi favorise les plus puissants, les sociétés où le contrôle social est défaillant fragilisent les plus vulnérables. Les populations migrantes sont les premières victimes de ces modalités de l’intégration nationale dans la démocratie providentielle. Elles sont dépourvues de capital hérité – économique, culturel, relationnel – et sont particulièrement bouleversées par le laxisme des mœurs, contraires aux modes traditionnelles de l’intégration sociale et de la conception des rapports entre les sexes et les membres de la famille.

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La relativité des valeurs qui imprègne l’esprit du temps agit, en effet, dans le même sens. L’in-distinction à laquelle tend le monde démocratique constitue un choc pour les héritiers des cultures traditionnelles 8 . La liberté sexuelle, la multiplication des familles monoparentales et des enfants nés hors mariages, la discussion autour des mariages transgenres constituent autant de faits qui heurtent des populations dont les traditions étaient organisées autour des valeurs familiales. Toute notion de limite, d’interdit et de morale leur semble disparaître. Or, on observe chez tous les migrants le repli sur la sphère et les valeurs de la famille. C’est à partir des valeurs traditionnelles, des relations stabilisées entre les générations et les sexes qu’ils maintiennent des éléments culturels qui donnent un sens à leur existence, alors qu’ils sont confrontés au choc de la transplantation et à la rupture de nombreux autres liens sociaux. Ce qui leur apparaît comme le laxisme des mœurs modernes est particulièrement difficile à intégrer dans la culture héritée. Devant l’agression de ces formes hors normes, la réaction peut être de deux ordres – également préjudiciables à la socialisation de leurs enfants – soit une perte de toute référence, entraînant la rupture des liens familiaux et la désocialisation, soit le repli pathologique sur une tradition décontextualisée. Les enfants élevés par des parents dont les repères moraux ont été bousculés risquent, à leur tour, de céder soit à l’abandon de toute référence en sombrant dans la désocialisation, soit à un traditionalisme exacerbé et inutile, dont le machisme brutal devient un indicateur. Même si ces réactions sont, sans doute, minoritaires, et si beaucoup de familles immigrées font preuve d’une grande capacité d’adaptation, on trouve dans ces réponses aux valeurs ambiantes l’une des sources de la non-socialisation de certains des enfants de migrants.

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Pour un développement de ces analyses, voir Schnapper D. (2006). « L’échec du ‘modèle républicain’ ? Réflexion d’une sociologue ». Annales. Histoire, Sciences sociales n° 4. pp. 759-776.

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