Imaginaires Linguistiques en Afrique

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Quelles que soient les perspectives linguistiques, discursives ou sociolinguistiques, toutes les communications prennent plus ou moins appui sur le terrain africain. Ces discours, et les analyses qui en dcoulent, sont indispensables toute entreprise de politique et de planification linguistiques: si l'action sur les langues ne peut réussir sans une compréhension de la réalité des pratiques langagires effectives, elle doit aussi tenir compte des imaginaires linguistiques.
Publié le : lundi 30 janvier 2012
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EAN13 : 9782296361492
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IMAGINAIRES LINGUISTIQUES EN AFRIQUE

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6499-8

Collection Bibliothèque des Etudes Africaines

Cécile CANUT

(ed.)

IMAGINAIRES LINGUISTIQUES EN AFRIQUE
ACTES DU COLLOQUE DE L 'INALCO

ATTITUDES, REPRÉSENTATIONS et IMAGINAIRES LINGUISTIQUES EN AFRIQUE Quelles notions pour quelles réalités?

9 novembre

1996

INALCO
2, rue de Lille 75007 PARIS

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

SOMMAIRE Présentation

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Attitudes, représentations et imaginaires linguistiques en Afrique. Quelles notions pour quelles réalités? (CANUT Cécile) Il

Des imaginaires linguistiques en construction: réflexions théoriques et méthodologiques Théorie et méthodologie de l'Imaginaire linguistique (HOUDEBINE Anne-Marie) "..19 De quoi parle-t-on quand on parle de représentations sociolinguistiques? (MAURER Bruno) 27 A la quête de l'imaginaire - Propositions méthodologiques (CHARNET Chantal) 39 Des représentations linguistiques cas à décrire: études de

Attitudes et niveaux de langue chez les Bwa du Mali (LEGUY Cécile) .. .. . . ... .. ..49 Grands et petits parlers peuls: représentation et hiérarchisation des différents parlers peuls par les locuteurs de l'Ouest du Niger (AL HASSOUMI SOW Salamatou) 61 Réflexion terminologique et esquisse d'une description des représentations dans la ville de Ouagadougou (Burkina Faso) (SANOGO Habibou) 71 Les représentations des langues de locuteurs algériens (DAIFALLAH Labiba) .83 Catégorisations de locuteurs et représentations sur le mélange wolof-français à Dakar (THIAM Ndiassé) 91

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Des représentations

linguistiques en question: socio-politiques

enjeux

De l'imaginaire linguistique à la politique linguistique. A la recherche d'un standard pour le diola (Casamance, Sénégal) (MOREAU Marie-Louise) .109 Les Berbères et leur langue: Le cas des immigrés berbères en Belgique (LAFKIOUI Ména) .119 Les Berbères et leur langue: le cas de l'Algérie (LOUNAOUCI Mouloud) .., .131 Entre analyse de contenu et analyse de discours: Bilan des discussions et propositions (CANUT Cécile) .147

Indications

bibliographiques

.161

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PRÉSENTATION

Les Actes du colloque Attitudes, représentations et imaginaires linguistiques en Afrique organisé à l'INALCO se veulent principalement un outil de travail pour les chercheurs et les étudiants en sciences du langage. La réflexion entreprise nécessite bien entendu davantage qu'une journée de discussion mais il s'agit d'un premier pas qui, je l'espère, connaîtra un prolongement dans les années à venir. Quelles que soient les perspectives linguistiques, discursives ou sociolinguistiques, toutes les communications prennent plus ou moins appui sur le terrain africain. Cependant, les préoccupations des uns et des autres se développent autour de divers axes: les aspects théoriques et méthodologiques, les études de cas et, enfin, les enjeux de la recherche sur l'Imaginaire linguistique.
Nous avons regroupé les communications d'A-M. Houdebine, de B. Maurer et de C. Charnet qui proposent des éléments de réponses aux questions de la constitution d'un nouvel objet d'analyse nommé pour les uns imaginaire linguistique, pour les autres représentation. Il s'agit, dans les deux premiers articles, de construire des outils d'analyse pertinents à l'élaboration d'une théorie linguistique. Nous reviendrons, dans le bilan final, sur les divergences de ces deux pistes de recherche. Par ailleurs, les communications de C.Leguy, S. Al Hassoumy Sow, H. Sanogo L. Daiffalah et N. Thiam, se rejoignent autour d'une même pratique: l'analyse effective (très souvent lexico-sémantique) des discours épilinguistiques repérés ou recueillis par le chercheur en Afrique. A travers des études de terrain très poussées, les auteurs ouvrent de nouvelles pistes de

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recherche quant aux catégorisations possibles des paramètres qui circonscrivent les imaginaires linguistiques. De fait, la réflexion théorique et méthodologique s'enrichit profondément de ces données. Si l'on retrouve les mêmes centres d'intérêt dans les articles de M.L Moreau, M. Lafkioui et M. Lounaouci, puisqu'ils procèdent à des analyses de contenu des I.L. au Sénégal et au Maghreb, ces derniers possèdent d'autres objectifs, véritables enjeux sociolinguistiques en Afrique: les politiques et les planifications linguistiques. La prise en compte des discours des locuteurs sur leurs langues, leurs variétés linguistiques ou celles des autres, devrait en effet être un préalable systématique à toute entreprise de choix de langues et de standardisation.
Enfin, s'il nous est impossible, pour des raisons techniques, de retranscrire l'ensemble des débats et discussions qui se déroulèrent autour des communications, nous avons tenu à en faire part à travers une synthèse finale qui reprend les points les plus importants, notamment dans les interventions de M. Auzanneau, M. Balde, J. Boutet, J-M. Builles, S. Chaker, C. Juillard, A. Maiga, G. Philippson, P. Renaud, A. Sakho, et C. Seydou.

Cécile CANUT

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Cécile CANUT INALCO.

ATTITUDES, REPRÉSENTATIONS ET IMAGINAIRES LINGUISTIQUES EN AFRIQUE. QUELLES NOTIONS POUR QUELLES RÉALITÉS? Face à l'imbroglio des termes plus ou moins définis et précis ayant trait au rapport du sujet à la langue ou aux langues, le premier objectif de cette réunion est avant tout théorique et méthodologique: de quelle réalité parlons nous? Parlons-nous tous de la même? Avons-nous tous les mêmes représentations des représentations des autres pour la seule raison que nous nous définissons comme linguiste, ou sociolinguiste ? Probablement pas. Au-delà de nos propres imaginaires linguistiques, la question essentiellement scientifique reste celle de la définition d'un objet à théoriser, ou encore celle de sa nécessité en sciences du langage. Si les représentations linguistiques constituent un objet linguistique à étudier comme tel, comment s'articule-t-il dans le champ linguistique? Que recouvre t-il ? Quelle est cette notion qui se cache derrière une multitude de noms: attitude, représentation, imaginaire linguistique, discours épilinguistique, norme subjective, etc. Certains de ces termes, dans beaucoup de travaux, ont valeur de synonymes mais les usages en cette matière sont très fluctuants. Nous le verrons à travers l'ensemble des communications présentées dont l'objet commun n'est pas toujours défini de manière identique. Si l'urgence se fait sentir depuis quelque temps de savoir de quoi l'on parle et pourquoi on en parle -laquelle n'est pas étrangère à la tenue de ce colloque-, il apparaît toutefois que les réponses théoriques et méthodologiques attendues dépendent en grande partie des données de terrain. Au départ, d'ailleurs, les chercheurs (plutôt sociolinguistes) confrontés aux questions des représentations le furent souvent par «accident de terrain». Les propos évoqués lors de cette première journée d'étude en

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linguistique partiront donc d'expériences concrètes, fondamentales pour ce type d'étude. Suite aux recherches de plus en plus fréquentes qui se sont déroulées ces dernières années au Sénégal (c. Juillard, M.L. Moreau, N. Thiam), à Djibouti (B. Maurer), en Tunisie (F. Laroussi), dans la région des grands Lacs (Rwanda, Burundi, Zaire, J.D. Karangwa) ou au Mali en ce qui me concerne, etc., notre choix s'est porté sur l'Afrique, vaste espace plurilingue où la diversité des situations permet d'observer un nombre important de cas. La liste est loin d'être close comme en témoignent les nombreuses propositions de communication à cette journée d'étude et les thèses en cours en Mauritanie (A.Sakho), au Nord-Mali (A. Maiga), etc., sur ce thème. Elles renforcent ma volonté de poursuivre une réflexion commune autour de ce nouveau domaine afin d'en fixer les limites.

QUELLE NOTION?
En préalable à toute réflexion de ce type, il convient de se demander si nous savons exactement de quoi nous parlons lorsque nous tentons d'aborder les discours, les mots, les silences les plus intimes des sujets à propos des langues? On ne peut repérer, à l'heure actuelle, qu'un ensemble vaste et flou nommé la plupart du temps représentation linguistique, terme emprunté aux psycho-sociologues qui s'intéressent depuis longtemps aux problèmes des représentations sociales. Lorsque dans les années 1970, les linguistes intègrent ce qui relève de la subjectivité dans le langage, la terminologie varie déjà très largement selon l'angle sous lequel cette subjectivité est considérée (social, linguistique, énonciatif, etc.). En France, après les précurseurs comme Henri Frey (1929) puis Alain Rey (1972) premier linguiste à construire une analyse des «usages, jugements et prescriptions linguistiques» à partir d'un développement de la notion de norme (issue de Hjemslev), AnneMarie Houdebine propose les frontières de ce qu'elle nomme l'imaginaire linguistique, défini dans son dernier article comme «le rapport à la lalangue (Lacan) et à La Langue (Saussure)>>. Aux Etats-Unis, les travaux de William Labov pèsent d'un poids considérable sur l'évolution des concepts, notamment avec

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l'introduction de celui d'insécurité linguistique qui vise à théoriser, d'un point de vue social, les rapports de la langue et des sentiments des sujets. Ce dernier terme fait partie d'une liste qui s'allonge depuis les années 1970 : jugements, perceptions, évaluations, discours épilinguistiques, etc. Demeurent les termes de représentation, utilisé par les cognitivistes et les sociolinguistes, et d'attitude qui ne recouvrent pas toujours la même réalité (ainsi Dominique Lafontaine (1986) restreint ce concept aux évaluations positives ou négatives du sujet, ce que nous appelons discours épilinguistiques). D'autres innovations apparaissent avec, par exemple, la distinction de Nicolas Tsekos (1996) entre normes subjectives linguistique et langagièrel selon que l'on traite des discours se rapportant à une seule langue ou ceux se rapportant à plusieurs langues en tant qu'entités. J'ai proposé, pour ma part, de conserver certains des termes évoqués ci-dessus à condition d'en apporter à chaque fois des définitions claires et précises. Ainsi, dans mes derniers travaux (1995-96), je définis les attitudes linguistiques comme «l'ensemble des manifestations subjectives vis-à-vis des langues et des pratiques langagières (représentations, mimiques, intonations, gestuelles...)>> afin de les opposer aux
représentations linguistiques

-

«Construction

plus

ou

moins autonome, plus ou moins indépendante, selon les cas de la réalité observée»2-, elles-mêmes dissociées des discours épilinguistiques -«énoncés subjectifs des locuteurs ayant pour objet l'évaluation des langues ou des pratiques linguistiques sans fondement scientifique». Le problème se pose à propos de la notion d'imaginaire linguistique d'Anne-Marie Houdebine qui, même si elle ne recouvre pas la même réalité, se rapproche étroitement de celle des représentations linguistiques.

1Cette distinction se rapproche de celle de B. Maurer entre représentations linguistiques et sociolinguistiques (Dumont, P., Maurer, B., 1995). 2Le parti pris des mots. Normes et attitudes linguistiques, Bruxelles, Pierre Mardaga, 1986, p.14. 13

Tableau: Analyse des discours épilinguistiques
ATTITUDES lingni,ti~ }ar~i,tiqn"

REPRESENTATIONS

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DISCOURS EPILINGUlSTIQUES

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Quels que soient les termes -et je suis prête, pour une meilleure harmonisation, à reconsidérer ces choix-, l'important est de savoir quel est l'objet d'étude (trois niveaux distincts se dessinent et pour l'instant l'étude des représentations en sociolinguistique se cantonne au deuxième et au troisième niveaux puisque les corpus regroupent des discours épilinguistiques analysés soit comme le produit des représentations soit, à l'inverse, comme la production de représentations), et surtout dans quelle mesure il apparaît nécessaire de le constituer. La nécessité de ne pas dévier des perspectives d'une linguistique générale décrivant les dynamiques linguistiques à travers la mise au jour des dynamiques d'usage, seul objet de la linguistique, nous amène à concevoir l'analyse des représentations linguistiques comme un sous-domaine interprétatif des usages. II peut toutefois faire l'objet d'études particulières étant donné son importance mais j'insiste sur l'objectif initial dans lequel j'inscris l'étude des représentations: l'impact sur la gestion des langues, sur les compétences

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communicatives et donc sur la régulation linguistiques (voir CANUT, 1996). QUELLE RÉALITÉ?

des systèmes

La variété des thématiques est telle qu'il est difficile à l'heure actuelle de cerner l'ensemble des perspectives de recherche sur les représentations. Celle qui me semble la plus répandue se caractérise par une analyse des discours épilinguistiques produits, en situation d'enquête plus ou moins formelle, par les locuteurs interrogés. Sans que ces données soient toujours, malheureusement, confrontées à des observations d'usages, il s'agit de procéder la plupart du temps à une analyse de contenu, ce que Bruno Maurer récuse avec raison, en notant l'impérieuse nécessité de travailler sur l'interaction langagière. Ceci nous amène à nous intéresser aux travaux sur la production du sens, dont relèvent les réflexions de la praxématique. Ces perspectives nouvelles apportent aux sociolinguistes un éclairage pertinent et bénéfique. Il s'agit, en ce qui concerne les propositions de B. Maurer -à partir d'entretiens effectués au Tchad-, d'entreprendre la création d'une théorie des représentations non pas en tant que produits mais en tant que productions, véritables constructions sans cesse recommencées au cours de l'interaction. Ces éléments remettent en cause nos assurances quant aux représentations «établies» chez tel ou tel locuteur interrogé. Cette démarche recoupe, il me semble, une autre perspective passionnante qui est celle de certains sociolinguistes anglais ou américains comme Scotton, Poplack et celle de Paul Wald en ce qui concerne l'Afrique. Dans l'article de 1986 sur la «diglossie immergée» entre yakoma et sango à Bangui, Paul Wald cite une notion de Culioli, l'activité épilinguistique, qui se distingue des discours métalinguistiques. Si le terme métalinguistique reste ambigu dans le cadre de discours des sujets, l'intégration des processus socio-cognitifs implicites dans les situations d'interaction paraît en revanche d'un grand intérêt. Cette activité, dont je voudrais préciser qu'elle peut être consciente ou inconsciente, se traduit chez Paul Wald (dans ses articles suivants) par une réflexion sur les choix de code et leurs effets dans l'interaction. Si une fois encore le terme de choix ne

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rend pas suffisamment compte des aspects inconscients de la construction des représentations, cette démarche montre comment cette activité épilinguistique participe de ce que l'auteur appelle «une articulation supérieure, qui sert de support à la production d'un supplément de sens: une grammaire des rapports stables qui régule ces choix dans un répertoire de codes disponibles où le locuteur pourra puiser conformément à son intention de communiquer, et qui sera partagé en sorte que la signification de son choix puisse s'offrir au décodage de l'interlocuteur». Si je m'attarde sur ces démarches novatrices, c'est qu'elles relient intelligemment différentes tendances en linguistique: celle de l'énonciation, des sciences cognitives, de l'analyse de discours ou encore de la praxématique, etc.. Il apparaît que les décloisonnements disciplinaires sont de plus en plus nécessaires: c'est ce que nous voudrions entreprendre à travers une suite de travaux en commun liant l'ensemble des chercheurs intéressés par cette réflexion.
MÉTHODES D'ENQUÊTE

Le problème majeur n'est pas tant en fait d'ordre métalinguistique (terminologie) que méthodologique. Il me semble que derrière nos différents théoriques se cachent de grandes variations dans le mode de recueil des données. Certains utilisent des questionnaires extrêmement fermés (et parfois à l'écrit en milieu scolaire pour plus de facilité) qui pré-catégorisent souvent les représentations des personnes interrogées, d'autres, au contraire, travaillent à partir de corpus conversasionnels. Ceci est capital et nous empêche de comparer nos résultats et nos analyses. La première chose à faire serait donc peut-être d'unifier, ou en tous cas de rendre plus homogènes, ces modes de recueil en fonction des objectifs que nous nous donnons. Ainsi, selon les cas -questionnaires ou entretiens libresles méthodes d'analyse et les objectifs devront être différenciés.

Une multitude d'autres points pourraient être abordés mais je préfère clore cette introduction maintenant afin de donner la parole aux chercheurs; je reviendrai ensuite sur les éléments de réponses apportés aux questionnements majeurs concernant l'analyse des représentations. 16

DES IMAGINAIRES LINGUISTIQUES EN CONSTRUCTION

REFLEXIONS THEORIQUES METHODOLOGIQUES

ET

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