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Le catéchisme politique allemand de 1780 à 1850

De
532 pages
En Allemagne l'articulation du religieux et du politique a donné lieu à un véritable genre, celui du catéchisme politique. Les catéchismes purement religieux, protestants comme catholiques, inscrits eux-mêmes dans une longue tradition, constituent le point de départ de la réflexion présentée ici pour aboutir, via les catéchismes philosophiques, juridiques, aux catéchismes révolutionnaires et spécifiquement politiques. Cette étude inédite regroupe l'analyse de plus de 250 ouvrages.
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Le catéchisme po Litique a LLemand de 1780 à 1850 Émilie Delivré
un prêche pour la formation du citoyen
eLa réflexion politique de la première moitié du XIX siècle se coule dans
un vocabulaire religieux dont le saint-simonisme en France fournit un
des exemples les plus connus.
En Allemagne cette articulation du religieux et du politique a donné
lieu à un véritable genre, celui du catéchisme politique. L’étude de plus
de 250 ouvrages se concentre donc sur un objet extrêmement précis,
jamais étudié dans son ensemble, à partir duquel peut s’analyser toute Le catéchisme po Litique une culture politique, notamment celle qui cherchait à gagner les classes
modestes de la société.
Les catéchismes purement religieux, protestants comme catholiques, aLLemand de 1780 à 1850inscrits eux-mêmes dans une longue tradition, constituent le point de
départ de la réflexion présentée ici pour aboutir, via les catéchismes
philosophiques, juridiques, aux catéchismes révolutionnaires et un prêche pour la formation du citoyenspécifiquement politiques. Le genre atteint son développement maximum
durant la Révolution de 1848 qui voit paraître un tiers de la production
générale des catéchismes.
Les liens entre le politique et le religieux incitent l’auteur à conclure à
« la permanence du politico-religieux » en Allemagne entre la fin du
e eXVIII siècle et la moitié du XIX .
Après des études de civilisation germanique et d’histoire à l’université
Toulouse-Le Mirail, à la Freie Universität Berlin et aux universités Préface de Jean-Clément Martin
de Halle/Saale et de Valladolid, Émilie Delivré a obtenu un doctorat
d’histoire et de civilisation de l’Institut universitaire européen
de Florence au sujet de la communication politique allemande et
e eeuropéenne à la croisée des XVIII et XIX siècles. Elle enseigne auprès
de l’université de Trente et de Vérone et est actuellement chercheuse à
l’Isig (Istituto storico italo-germanico).
Couverture : montage composé de :
- Bibliothèque de l’Abbaye bénédictine d’Admont, photo de Guillaume de Lobier, tirée du livre
Bibliothèques du monde, Guillaume de Lobier et Jacques Bosser (Ed. de La Martinière, 2003).
- Photo de Bruno Ganz dans le film de Wim Wenders Les ailes du désir (Der Himmel über Berlin).
ISBN : 978-2-343-03232-0
49 €
Le catéchisme po Litique a LLemand
Émilie Delivré
de 1780 à 1850
Les mondes GeRmaniques















Le catéchisme politique allemand
de 1780 à 1850
Un prêche pour la formation du citoyen
















Les Mondes germaniques
Collection dirigée par Françoise Rétif et Gérard Laudin

La collection "Les Mondes germaniques" est consacrée à l'histoire culturelle
et politique des pays germanophones, tant présente que passée. Elle
privilégie les approches interdisciplinaires à l'articulation de la littérature, de
la linguistique, de la philosophie, de l'histoire, ainsi que les transferts
culturels entre les pays de langue allemande et leurs voisins.

Comité scientifique
Wolfgang Adam (Osnabrück), Bernard Bach (Lille III),
Giulia Cantarutti (Bologne), Ruth Florack (Göttingen),
Antonella Gargano (Roma La Sapienza), Albert Meier (Kiel),
Johann Sonnleitner (Vienne), Céline Trautmann-Waller (Paris III)


Parmi les dernières parutions

LAUDIN Gérard (études réunies par), Berlin 1700-1929. Sociabilités et
espace urbain, 2009.
LANDWEHRLEN Thomas, L’Oktoberfest de Munich. Portée sociale et
politique. Monographie socio-anthropologique, 2009.
KLEIN Christian (dir.), Théâtre et politique dans l’espace germanophone
contemporain, 2009.
LACHENY Marc et LAPLÉNIE Jean-François (textes réunis par), « Au nom
de Goethe ! », 2008.
HABERL H. et HOLLER V., Nouvelle génération-Nouvelles écritures ? Les
mondes narratifs de la jeune Autriche, 2007.
PAJEVIC Marko (dir.), Poésie et musicalité, 2007.
RITTAU Andreas, Traversées culturelles franco-allemandes, 2006.
DOLL Jürgen (dir.), Jean Améry (1912-1978), 2006.
KNOPPER Françoise et COZIC Alain, Le déchirement, 2006.
BEHR Irmtraud et HENNINGER Peter (textes réunis par), A travers
champs, 2005.
RÉTIF Françoise (dir.), L’indicible, 2004.
TUNNER Erika, Les littératures allemandes et autrichiennes du XXe siècle.
Carrefours de rencontres. De Stefan Zweig à Christa Wolf, 2004. Thomas Bernhard. Un joyeux mélancolique, 2004.
Émilie Delivré


























Le catéchisme politique allemand
de 1780 à 1850
Un prêche pour la formation du citoyen






Préface de Jean-Clément Martin









































































































Du même auteur
Avec E. Berger (éd.): Popular Justice in Europe (18th-19th Centuries),
Il Mulino, Duncker & Humblot, 2014.
« Giustizia popolare e transizione giuridica: i Rügegerichte nella Sattelzeit »,
in P. Pombeni (éd.): La transizione come problema storiografico.
Un’indagine sulle fasi critiche della modernità 1494-1973, Il Mulino, 2013.
« 1789-1815. La nascita dell'età contemporanea »,
in S. Cavazza, P. Pombeni (éd): Introduzione alla storia contemporanea,
Collana "Strumenti", Il Mulino, 2012.
« Costituzione e comunicazione nel Regno di Bavaria del Vormärz”,
in M. Prutsch (éd.), La «nuova» storia costituzionale. Studi sul XIX secolo
europeo («Memoria e Ricerca», 35), Milan, 2010, pp. 45-62.
Avec J.-C. Buttier (éd.): Les catéchismes républicains,
in La Révolution française, Volume inaugural des Cahiers de l’Institut
d’Histoire de la Révolution Française, Paris, 2009.


Le présent ouvrage est tiré de la version révisée d’une thèse
soutenue à l’Institut universitaire européen,
département d’histoire et de civilisation, en 2010,
devant un jury composé de :
Heinz-Gerhard Haupt (directeur de thèse),
Michel Espagne, Lucian Hölscher et Martin van Gelderen.


Il est publié avec le concours de l’Institut universitaire européen.






© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-03232-0
EAN : 9782343032320


Préface

Commençons par parler du titre de ce livre. Il est d’une simplicité
remarquable, présentant l’objet de l’étude dans sa factualité brute : les
catéchismes politiques dans l’Allemagne de la fin du XVIIIe siècle au milieu
du XIXe. Mais si l’on ajoute que ces publications, aujourd’hui ignorées, ont
été un des vecteurs de la démocratisation des sociétés européennes et qu’elles
ont joué un grand rôle pendant une période d’invention politique et sociale
essentielle, connue par tous pour au moins un de ses protagonistes, Karl Marx,
on comprendra que ce livre, érudit et fondé sur une documentation
impressionnante, ne concerne pas un petit milieu spécialisé, mais qu’il doit
intéresser tous ceux qui cherchent encore comment inventer du lien social avec
des populations peu sensibles a priori aux questions constitutionnelles, comme
aux réflexions sur le pouvoir et sa légitimité. Ceci explique le sous-titre qui
peut paraître plus énigmatique. Il s’agit bien de démonter les mécanismes qui
enracinent dans le sacré la formation du citoyen et ses engagements. Le
catéchisme, instrument employé par l’enseignement religieux, permet le
prêche adressé par l’élite des savants à tous ceux qui doivent apprendre.
L’objectif est alors de faire sentir par tous les membres d’une communauté
constituée à quel point ce qui les unit est vital et fragile, devant être obéi autant
que compris, transmis autant que renouvelé. Pas de rassemblement politique
sans émotion, sans effusion, donc sans sacré. En Allemagne, comme en
France, au même moment, les catéchismes politiques copient ainsi les modèles
religieux pour faire passer les idées fortes des différents partis s’affrontant
dans l’espace politique.

Le lecteur français le moins familier avec l’histoire germanique sera intéressé
par l’analyse fine des processus de politisation mis en place grâce à des
catéchismes inscrits dans tous les horizons idéologiques. Alors que la société
française avait reçu, après 1789, une éducation collective marquée par les
ruptures révolutionnaires distinguant autant que faire se peut la religion du
politique, l’espace allemand a un tout autre rapport au sacré, au christianisme,
à l’alliance et au dialogue entre religion et raison. Tandis que l’unité française
avait été proclamée dans la douleur des guerres révolutionnaires et
impériales dès la fin du XVIIIe siècle, l’unité allemande se cherchait encore
soixante années plus tard en accumulant des expériences différentes selon les
Etats. Là où, en France, les camps politiques avaient été façonnées par les
affrontements entre grands principes, république, royauté, empire,
conditionnant les choix de société, l’histoire éclatée des Etats allemands offrait
un kaléidoscope d’idéologies et de doctrines. Il suffit de voir le nuancier des
choix possibles, ne serait-ce qu’autour des catéchismes qui lient le 6 Emilie DELIVRÉ

christianisme, quelles qu’en soient les formes, avec le socialisme, quelles
qu’en soient les déclinaisons, pour apprécier ce que l’histoire allemande peut
nous apprendre, à nous Français, de notre conditionnement à propos de notre
histoire nationale.

Cette préoccupation réflexive - ce que notre voisin nous apprend de nous-
même - a été au cœur de l’enquête de l’historienne. Si l’étude de cas est
rigoureuse et passionnante, l’horizon est européen et le questionnement
universel. Deux enjeux traversent ce livre : le lien entre politique et religieux ;
la définition et la propagation des idées démocratiques. En ce qui concerne la
première question, la réponse apportée est subtile, fondée sur la notion de
transfert, montrant l’impossibilité de dissocier les deux dimensions de la vie
collective, obligeant à remettre en cause nos habitudes d’appréhender le social,
jusqu’à accepter de voir à l’œuvre ici le « politico-religieux », notion qui n’est
pas un pis-aller mais bien une incitation à réfléchir sur la méthode. Pour la
deuxième question, l’ébranlement des certitudes est encore plus prononcé. Le
passage par le catéchisme n’est pas anodin ; il s’est imposé lorsque des crises
ont fissuré les tissus de loyauté en Europe et qu’il a fallu retisser en urgence
les liens sociaux en utilisant les nouveaux matériaux nés de la richesse
économique ou créés par les bouleversements révolutionnaires. Il fallait tenir
compte de la place occupée, délibérément ou non, par les plus pauvres et les
moins instruits, capables, voire désireux d’intervenir, d’une façon ou d’une
autre, dans la vie institutionnelle.

C’est donc à la naissance de la démocratie, mais aussi du nationalisme, que
l’on assiste ici, au travers du prisme offert par les catéchismes politiques
permettant de réfléchir sur ce moment précis quand tout est mis en question et
que même les rouages intimes de l’Etat sont livrés à l’opinion.
Les catéchismes allemands sont donc la matière première qui a permis à
Emilie Delivré de dresser une histoire spécifique au monde allemand. Ils sont
aussi l’occasion d’une réflexion beaucoup plus ample sur ce qui reste toujours
l’une des difficultés des régimes démocratiques, élaborer en permanence les
règles du vivre ensemble dans un système qui n’a pas de définitions a priori.
Sans doute, personne aujourd’hui ne pourrait accepter d’être catéchisé, ni ne
pourrait proposer ce retour à la catéchisation de ses concitoyens ; mais la
tentative allemande au début du XIXe siècle, son succès et son déclin, passé
1848, doit servir à inventer les nouveaux moyens de l’éducation collective, qui
éviteraient l’endoctrinement, sans avoir peur de penser la part sacrée qui est au
cœur du politique.

Jean-Clément Martin
Université Paris 1.









Julius Wulff, à Düsseldorf, faisant la lecture publique du catéchisme républicain (dit aussi
catéchisme berlinois). Cet engagement, au cours de l’année 1848, lui vaudra la prison, in:
NIEMANN, Dietmar: Düsseldorf während der Revolution 1848/49: Dokumente,
Erläuterungen, Darstellung. Geschichte original - am Beispiel der Stadt Düsseldorf, 2,
Aschendorff, Münster, 1983. Document 4. 12.









































A ma très chère famille

Introduction

« Qui veut initier le peuple allemand à la politique, sans religion ou au prix
1de celle-ci, est un traître à sa patrie » . En une unique sentence, qui prend le
ton d’une menace, voici comment un auteur anonyme de 1848 lie de manière
inextricable les concepts de politique, de religion, d’éducation populaire et de
patriotisme. Nous sommes à l’aube du printemps des peuples, qui est aussi
l’année du catéchisme politique allemand.
De fait, au cours de cette « préhistoire du monde moderne », période qui va
de la Révolution française à la moitié du XIXe siècle, plusieurs grands
changements vont bouleverser le cadre de vie des populations européennes,
notamment celles des territoires qui formeront la future Allemagne, et
influencer profondément la relation entre le religieux et le politique telle
qu’elle était perçue et vécue: l’expérience de la souveraineté du peuple chez le
voisin français, la transformation culturelle de la capacité et des modalités de
lecture et d’enseignement, l’évolution socio-économique liée à la disparition
des guildes et du système corporatiste, le mouvement inexorable vers la
centralisation et la rationalisation administratives, avec pour conséquence une
disciplin(is)ation de la société due à la conscription, la mise en place de
système de taxation ou encore la supervision des pratiques religieuses, enfin
2un redécoupage territorial tenant souvent de l’arbitraire .
C’est sur cette toile de fond mouvante que va évoluer l’objet de cet
ouvrage, fruit d’un long travail mené à l’Institut Universitaire Européen de
Florence sous la direction de Heinz-Gerhard Haupt, que je remercie ici: le
catéchisme politique en Allemagne. Il s’agit là d’un riche corpus d’environ
deux cents cinquante ouvrages rédigés et publiés dans les pays de langue
allemande et dont l’intitulé même interpelle l’Européen du XXIe siècle, et
certainement plus, pour des raisons que j’aborderai plus tard, le Français que
l’Allemand. Constitué souvent d’un texte bref portant le titre de
« catéchisme », reprenant la majeure partie du temps la forme d’une suite de

1 « Wer im deutschen Volke Politik pflanzen will, ohne die Religion oder auf Kosten
derselben, wird zum Verräter an seinem eignen Vaterlande », in: ANONYME: « Die
Verbindung des politischen und religiösen Elementes mit besonderer Rücksicht auf die
Erziehung zum Staatsbürgerthum », in: KÖLLE, Christoph Friedrich Karl von (éd.): Deutsche
Vierteljahrs Schrift, Erstes Heft, 1848, J.G. Cotta, Stuttgart, Tübingen, p. 230-262, ici p. 262
et 243.
2 BROPHY, James M.: Popular culture and the public sphere in the Rhineland, 1800-1850,
Cambridge University Press, Cambridge, 2007, p. 13. 10 Emilie DELIVRÉ

questions et de réponses à la manière de certains catéchismes religieux, traitant
de sujets d’actualité, des lois et des affaires publiques régissant la vie
commune, le catéchisme politique, lorsqu’il est nommé ainsi, provoque
immédiatement une question sur sa nature et sa raison d’être, comme s’il
devait toujours être suivi d’un point d’interrogation: un catéchisme politique ?
Pour nombre de nos contemporains, le terme s’apparente à un oxymoron,
datant probablement du « soleil noir » de Gérard de Nerval. Oxymore parce
qu’il semble rapprocher l’« irraprochable », le religieux et le politique, en une
seule expression. Or, la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe peuvent en
effet être considérés comme une Sattelzeit de la relation du religieux et du
3 4politique , le premier connaissant un renouveau , le second devenant sujet
d’une opinion publique élargie, même par des moyens inattendus, et encore
peu connus.
L’auteur anonyme de la citation précédente, alors même qu’il prêche pour
une politique allant de pair avec le religieux, parle pourtant de l’« élément
religieux » et de l’« élément politique » comme de deux entités bien distinctes.
En employant le terme « élément », il signale par là une difficulté
épistémologique qui va subsister jusqu'à nos jours: la difficulté d’identifier la
nature du religieux, comme celle du politique. Tantôt des « éléments », tantôt
des « champs », parfois des « sphères », ou encore des « pratiques », des
« concepts » ou des « phénomènes » qui peuvent apparaître « en miettes », le
religieux et le politique ont cela de commun qu’ils sont souvent présentés côte
à côte, un peu comme deux compagnons, mais d’âges différents, et qu’ils sont
depuis peu l’objet d’un regain d’intérêt dans la communauté académique. Le
renouveau du religieux comme sujet de recherche est certainement le plus
surprenant, puisque la mort de la religion avait longtemps été diagnostiquée
par la « modernité ». D’autant plus surprenant qu’il s’invite bientôt dans toutes
les disciplines, et se plie avec bonheur à toutes les théories les plus récentes
des sciences sociales, mais aussi des sciences naturelles. Bientôt, peut-être,
saurons-nous quelle est la partie du cerveau, quelles sont les ramifications qui
se chargent du « religieux », et si elles le font de la même manière chez le
« peuple », ou dans l’« élite »… Cette dernière remarque ironique touche
directement au caractère éminemment politique du religieux: de fait, il est une
théorie constante qui sous-tend la « modernité », s’il en est, selon laquelle le
« peuple », s’il existe et s’il faut lui parler, doit être interpellé par le biais de la
religion. En bref, le religieux est entendu comme le médium par excellence du
« peuple ». Les couches populaires ne peuvent comprendre, sentir, s’exprimer
et agir qu’en termes profondément religieux et à travers un « voile de piété ».

3 A propos du concept de Sattelzeit: KOSELLECK, Reinhart: « Einleitung », in: BRUNNER,
Otto et al. (éd.): Geschichtliche Grundbegriffe, Bd. 1, Klett Cotta, Stuttgart, 1972, p. XIII-
XXVII, ici p. XV.
4 Par exemple, BLACKBOURN, David: Marpingen: Apparitions of the Virgin Mary in
Nineteenth-Century Germany, Knopf, New York, 1994. LE CATÉCHISME POLITIQUE ALLEMAND DE 1780 À 1850 11
La religion leur est nécessaire, même si cette nécessité est perçue de manières
différentes selon les auteurs et acteurs, ainsi que selon les époques: on passe
ainsi de la conviction que, sans religion, le peuple devient immoral ou se
morfond dans la superstition, et ne peut faire de bons sujets (1), à la prétention
d’éduquer politiquement le « peuple » par des moyens, un vocabulaire, des
images traditionnellement religieux, en se basant sur une autre conviction
selon laquelle ce « peuple » ne peut être gagné par aucune cause si celle-ci
n’est pas liée à une représentation sacrée, à tout un réseau de croyance à même
de créer sentiment d’appartenance, préposition au sacrifice, et intérêt pour le
bien commun (2), parce que le « peuple » en a besoin, à la différence d’une
certaine « élite », plus critique et plus encline à douter des saints et des
miracles. Paradoxalement, cette conviction s’accompagne d’une autre, plus
actuelle et inspirée en partie par Marx, que la religion non seulement est
l’opium du peuple, mais qu’elle est une drogue distillée intentionnellement par
un « pouvoir » qui veut ainsi maintenir ses prérogatives. La religion est donc
un élément perçu comme particulièrement ambigu, à la fois propre au
« peuple », mais instrument du « pouvoir ».
Comme je l’ai remarqué plus haut, il semble que les sciences sociales
redécouvrent ces dernières années le religieux, non seulement comme sujet de
5recherche, mais aussi comme acteur et fonction dans la société . Même la
France, avec ses débats récents concernant l’éventuelle nécessité d’enseigner
« le fait religieux » ou la « morale laïque » à l’école publique, ou encore
concernant le port du voile, toujours à l’école, n’est pas en reste, surtout
6lorsque le religieux touche de près ou de loin à l’éducation . Ces nouvelles
approches poussent donc l’historien à reconsidérer lui-même la place du
religieux dans la période qu’il étudie, et la manière dont ce religieux a pu être
vécu, perçu, transformé, incorporé par les contemporains. Comment encore se
cantonner à l’histoire religieuse, entendue comme Church history ou
7confessionnalisme , alors même que, de nos jours, on parle de religion en
8mouvement et en miettes ? Et pourquoi l’histoire, qui touche d’une manière
ou d’une autre au religieux, ne devrait-elle pas profiter encore plus de l’essor
de l’histoire culturelle, du renouveau de l’histoire des concepts et des idées,
9ainsi que de la nouvelle histoire politique ? En effet, le politique comme cadre

5 HABERMAS, Jürgen: Glauben und Wissen, Suhrkamp, Francfort/Main, 2001. Les
événements du 11 septembre 2001 constituent une borne dans cette évolution de la perception
du religieux dans la société, et dans l’attention qui lui est portée.
6 Voir la création en France d’un Institut européen en science des religions.
7 Voir par exemple SCHIEDER, Wolfgang: « Religionsgeschichte als Sozialgeschichte.
Einleitende Bemerkungen zur Forschungsproblematik », in: cf. note 3, Bd. 3, 1977, p. 291-
298.
8 A propos de l’évolution de l’histoire sociale des religions, voir le résumé de SPERBER,
Jonathan: « Kirchengeschichte or the Social and Cultural History of Religion ? », in: Neue
Politische Literatur, 1, 1998, p. 13-35.
9 FREVERT, Ute, HAUPT, Heinz-Gerhard (éd.): Neue Politikgeschichte. Perspektiven einer
historischen Politikforschung, Campus, Francfort/Main, New York, 2005. 12 Emilie DELIVRÉ

d’étude, a aussi souffert pendant des décennies de l’opprobre général,
notamment de la part des Annales. Depuis peu, cependant, de chaque côté du
Rhin, Pierre Rosanvallon ou Heinz-Gerhard Haupt prônent un concept élargi
du politique, qui ferait fi des institutions trop étudiées et des acteurs trop
connus. Deux décennies plus tôt, les anglo-saxons avaient engagé, même si ce
fut par des chemins différents, une réflexion sur le rôle du langage dans la
pensée politique, en se cantonnant cependant aux grands penseurs ou à une
10élite républicaine . Parallèlement, le projet des Geschichtliche Grundbegriffe
créait la mode de l’histoire des concepts, bientôt aussi « histoire linguistique
des usages conceptuels » ou encore « histoire des ideopraxies », à qui l’on a
11reproché, au contraire, le manque de contextualisation .
Il est possible de faire de même avec le religieux, sans se cantonner au text
in context ou aux concepts religieux. Et comme pour le politique, après les
Linguistic Turn, Cultural Turn et Visual Turn, il y aurait une place privilégiée
réservée au langage, aux concepts, aux symboles, avec un intérêt particulier
pour la communication entendue le plus largement possible afin d’inclure
toutes les expressions, souvent inattendues et rarement verbalisées, du
religieux. A moins que tout cela, à la fin, ne produise un Religious Turn ? Il est
certainement possible de reprendre les mots de Ute Frevert pour les appliquer
au religieux: « La communication est vitale pour la religion, en est
12constitutive » , et de la même manière que Pierre Rosanvallon distingue la
politique du politique, de distinguer la religion du religieux. La religion
resterait donc la pratique de divers rituels dans le cadre ou en marge des
institutions religieuses ainsi que le système de croyances qui le supporte, le
religieux par contre deviendrait lui aussi un « champ et un travail », un espace
et une méthode.
Le concept du « religieux » amène en effet à le repenser dans l’histoire de
deux manières: cela commence, dans notre cas, par une relecture du rôle de la

10 ROSANVALLON, Pierre: Pour une histoire conceptuelle du politique: leçon inaugurale
au collège de France faite le jeudi 28 mars 2002, Seuil, Paris, 2003, ainsi que les travaux de
John Pocock et Quentin Skinner.
11 GUILHAUMOU, Jacques: « L’histoire linguistique des usages conceptuels a l’épreuve des
événements linguistiques », in : BÖDEKER, Hans-Erich (éd.): Begriffsgeschichte,
Diskursgeschichte, Metapherngeschichte, Wallstein, Göttingen, 2002, p. 123-158, et JAUME,
Lucien: « La pensée en action: pour une autre Histoire des idées politiques », un bilan
personnel de recherche, presenté en italien sous le titre: « Per una storia dei concetti giuridici
e politici europei », Colloque international de Naples (20-22 février 2003), puis en français à
l’Institut Universitaire Européen de Florence en 2004.
12 « Kommunikation ist für [Religion] lebenswichtig und konstitutiv », in: FREVERT, Ute :
« Neue Politikgeschichte. Konzepte und Herausforderungen », in: FREVERT, Ute, HAUPT,
Heinz-Gerhard (éd.): Neue Politikgeschichte. Perspektiven einer historischen
Politikforschung, Campus, Francfort/Main, New York, 2005, p. 7-26, ici p. 9. A propos d’une
religion de la société européenne au cours de la Sattelzeit, inspirée de théorie des systèmes
sociaux de Niklas Luhmann, voir SCHLÖGL, Rudolf: Alter Glaube und moderne Welt.
Europäisches Christentum im Umbruch 1750-1850, Fischer, Francfort/Main, 2013. LE CATÉCHISME POLITIQUE ALLEMAND DE 1780 À 1850 13
religion dans l’avènement des Lumières, dans la création du nationalisme, liée
13aux débats historiographiques les plus récents (1) , et donc, ensuite, plus
généralement, par une reconsidération des théories de sécularisation et de perte
de religion, justement parce qu’il y a redéfinition de la manière dont le
religieux s’exprime, est exprimé, et réceptionné (2). De fait, la mode n’est plus
à la délimitation des espaces ou des idéaltypes, et le « champ religieux » de
Bourdieu est trop mouvant pour s’y plier. A l’ère des transfers of knowledge,
ce sont les « mélanges et les alliages, les gris et les passages fluides » qui sont
14à l’ordre du jour, surtout lorsqu’il s’agit du religieux . Entre transfert de
savoir et transfert de sacré, catégoriser les faits historiques se fait toujours plus
difficile, et certaines dichotomies traditionnelles, telles que religieux/séculier,
15religieux/irréligieux, sont alors plus délicates à manier . L’historien et
théologien Friedrich Wilhelm Graf a écrit un essai programmatique à ce sujet,
qui indique plusieurs stratégies permettant d’appréhender le religieux,
notamment dans ses rapports, ses contaminations, ses échanges avec d’autres
sphères de la société, comme le politique. Et il n’est pas le seul. Andreas
Holzem, un autre historien allemand (du catholicisme cette fois-ci), a très
justement fait remarquer que le christianisme notamment, en tant que
« religion du livre », a toujours porté une attention particulière à la
communication et à la sémantique. Par exemple, selon Graf et à propos de
l’époque qui nous intéresse « il y a eu dès 1770 dans toutes les communautés
religieuses une vraie révolution linguistique. En peu de temps furent créés des
milliers de néologismes religieux, des concepts traditionnels avec de nouveaux
contenus, violemment combattus, tandis que d’anciens mots jugés dépassés
étaient relégués, par un jeu d’‘épuration de la langue’, dans le discours
16religieux » . Dans une même attention pour la communication, l’historien de
l’éducation Daniel Tröhler a montré comment l’héritage protestant a influencé

13 ALVIS, Robert E.: Religion and the Rise of Nationalism: A Profile of an East-Central
European City, Syracuse University Press, Syracuse, 2005; AHNERT, Thomas: Religion and
the Origins of the German Enlightenment: Faith and the Reform of Learning in the Thought
of Christian Thomasius, University of Rochester Press, Rochester, 2006 ; SORKIN, David:
The Religious Enlightenment: Protestants, Jews, & Catholics from London to Vienna,
Princeton University Press, Princeton, 2008; ASTON, Nigel: Christianity and Revolutionary
Europe, 1750-1830, Cambridge University Press, Cambridge, 2002, p. 3-4.
14 « […] die Mischungen und Legierungen, die Grautöne und fließenden Übergänge », in:
GRAF, Friedrich Wilhelm: Die Wiederkehr der Götter. Religion in der modernen Kultur,
Beck, Munich, 2004, p. 94.
15 A propos du concept de « transfert du sacré »: CHARTIER, Roger: Les origines
culturelles de la Révolution française, Seuil, Paris, 1990, ou encore les travaux de Pierre
Nora. Voir aussi BURLEIGH, Michael: Earthly Powers, Religion and Politics in Europe from
the French Revolution to the Great War, HarperCollins, Londres, 2005.
16 « In allen Religionsgemeinschaften wurde seit circa 1770 eine Sprachrevolution inszeniert.
In vergleichsweise kurzer Zeit wurden Tausende religiöser Neologismen geprägt,
überkommene Begriffe mit neuen, heftig umkämpften Bedeutungsgehalten gefüllt und als
definitiv antiquiert geltende Wörter durch ‚Sprachreinigung’ im Religionsdiskurs
marginalisiert », cf. note 14, p. 42. 14 Emilie DELIVRÉ

jusqu’aux systèmes d’enseignement que nous connaissons aujourd’hui en
17Allemagne ou aux États-Unis . Ceci suggère à l’historien qui se penche sur le
religieux de ne pas s’arrêter uniquement aux systèmes et aux structures, mais
aussi à la langue théologique et à l’expression de la foi individuelle ou
collective, aux symboles qui l’accompagnent et la nourrissent, car il est très
possible que son étude éclaire d’autres aspects de l’histoire culturelle et sociale
qui étaient encore méconnus. Enfin, la remarque de ces deux historiens est une
piste pour étudier la fluidité des frontières sémantiques, par exemple entre le
religieux et le politique, le religieux d’inspiration protestante et le religieux
d’inspiration catholique, mais aussi, à partir d’une appréciation de
l’imprégnation religieuse en général, de son influence sur les rapports entre le
public et le privé, la guerre et la paix, la culture populaire et la culture des
élites.
18Nous ne savons que très peu des « structures plausibles » du religieux .
Lorsque nous parlons de sécularisation, et ce, même si ce processus a été
19largement discuté , nous sous-entendons encore souvent, notamment en
France, une « sortie de la religion » inexorable, qui s’accompagne parfois
20même d’une évaluation normative . Pourtant, quel que soit le nom que l’on
donne à l’évolution du religieux dans la société, on constate qu’il n’a pas
21 22disparu , mais que, très probablement, il s’est transformé . Justement, pour
cela, il est nécessaire de choisir des indices nous permettant d’interpréter des
données d’autant plus impalpables qu’elles sont de l’ordre de ce qui nous
apparaît aujourd’hui du domaine du privé, de l’intime et, encore plus loin, de
la croyance, du sacré et du rituel, du transcendant et de l’irrationnel. Lorsque
les sciences politiques ou la sociologie supposent choix et agent rationnels, et
23par conséquent économie de marché comme de religion , celui qui veut
appréhender le religieux en histoire doit supposer qu’un tel agent côtoie une
multitude d’autres agents, et que c’est cette multitude qui permet

17 TRÖHLER, Daniel: Languages of Education: Protestant Legacies, National Identities and
Global Aspirations, New York, Routledge, 2011; ainsi que TRÖHLER, Daniel et al. (éd.):
Schooling and the Making of Citizens in the Long Nineteenth Century: Comparative Visions,
Routledge, New York, Londres, 2011.
18 Cf. note 14, p. 97-99.
19 Voir par exemple BERGER, Peter L. (éd.): The Desecularization of the World. Resurgent
Religion and World Politics, Washington, Ethics and Public Policy Center, 1999.
20 BAUBEROT, Jean: Laïcité 1905-2005, entre passion et raison, Seuil, Paris, 2004.
21 HERVIEU-LEGER, Danièle: La religion en miettes ou la question des sectes, Calmann-
Lévy, Paris, 2001; HERVIEU-LEGER, Danièle, DIANTEILL, Erwan (éd.): La modernité
rituelle. Rites politiques et religieux des sociétés modernes, L’Harmattan, Paris, Budapest, Turin,
2004.
22 Voir à ce sujet ZIEMANN, Benjamin (éd.): Sozialgeschichte der Religion, Campus,
Francfort/Main, 2009 ou HERVIEU-LEGER, Danièle, WILLAIME, Jean-Paul (éd.):
Sociologies et religion: approches classiques, PUF, Paris, 2001, et cf. note 21, HERVIEU-
LEGER.
23 Voir la théorie d’« économie religieuse » développée par BERGER, Peter L.: « A Market
Model for the Analysis of Ecumenicity », in: Social Research, 30, 1963, p. 77-93. LE CATÉCHISME POLITIQUE ALLEMAND DE 1780 À 1850 15
d’appréhender l’irrationnel. Cette approche double, qui tente de s’approprier le
langage, la perception des acteurs contemporains tout en prenant en compte le
contexte non seulement discursif mais aussi social, permet d’éviter de tomber
dans la définition relativiste du « tout est religion ».
Lorsque Gauchet dit du politique qu’il est le niveau « le plus englobant »
24de l’organisation des sociétés , on aurait tendance à inclure le religieux dans
cette définition et donc à considérer qu’il est, obligatoirement, politique. Cette
remarque serait d’autant plus pertinente, que, dans notre cas, cela équivaudrait
à dire que tout catéchisme est politique, depuis le Petit Catéchisme de Luther
au dernier catéchisme catholique. Une tentative d’inclure a priori une entité
dans l’autre n’est pas le but de cet ouvrage, et il n’y a pas lieu ici de discuter
de la prééminence des concepts politiques sur les concepts religieux, ou, au
25contraire, des concepts religieux sur les concepts politiques . Il paraît plus
prudent d’adopter l’idée de Claude Lefort lorsqu’il plaide pour une
26« permanence du politico-religieux » et, à partir de là, de tenter d’étudier
comment les différents acteurs historiques ont eux-mêmes appréhendé ces
deux concepts, ainsi que leurs dérivés. Par exemple, Willibald Steinmetz
propose un vaste programme d’étude sémantique du politique: « Le but d’une
sémantique historique vaste et globale du politique serait donc de demander
comment, à travers quels moyens de communication et avec quelle réflexivité
27le problème du politique a été à chaque fois présenté » : cette démarche peut
être aussi appliquée au religieux.
Ces remarques préliminaires sont nécessaires à la délimitation de l’objet de
cet ouvrage, le catéchisme politique allemand de 1780 à 1850. Il s’agit d’une
série d’opus dont je vais m’attacher à retracer l’essor dans la production
d’imprimés issus des pays de langue allemande, et dans l’espace public
naissant: selon David Blackbourn, « l’Angleterre a eu sa révolution
industrielle, la France sa révolution politique - l’Allemagne sa révolution de la
28lecture » . Ainsi, mon propos couvre une histoire qui intègre les

24 GAUCHET, Marcel: « Changement de paradigme en sciences sociales ? », in: Le Débat,
n° 50, 1988, p. 165-170.
25 La thèse schmittienne du passage des concepts religieux aux concepts politiques (dans sa
Politische Theologie) devient encore plus intéressante lorsqu’elle est inversée, à la manière de
Jan Assmann, (Herrschaft und Heil) pour lequel les concepts religieux sont à voir comme des
concepts politiques théologisés. Cela pose la question plus générale de la permanence du
théologico-politique.
26 LEFORT, Claude: Essais sur le politique, XIXe-XXe siècles, Seuil, Paris, 1986.
27 « Aufgabe einer weit gefassten, globalhistorischen Semantik des Politischen wäre es
demnach, zu fragen, in welcher Weise, durch welche Medien und mit welchem Grad an
Reflexivität das Problem des Politischen in den jeweiligen Handlungseinheiten
vergegenwärtigt wurde », in: STEINMETZ, Willibald: « Neue Wege einer historischen
Semantik des Politischen », in: STZ, Willibald (éd.): Politik. Situationen eines
Wortgebrauchs im Europa der Neuzeit, Campus, Francfort/Main, 2007, p. 9-40, ici p. 24.
28 « England had an industrial revolution, France a political revolution – and Germany a
reading revolution », in: BLACKBOURN, David: « The German Bourgeoisie, an
yR16 Emilie DELIVRÉ

considérations d’émergence d’un médium de communication qui pourrait
apparaître mineur au regard de l’explosion de la presse à l’époque citée, mais
dont l’intérêt se situe avant tout dans son rôle de rapprochement – l’espace
d’un opus - de deux sphères apparemment distinctes, celles du religieux et du
politique: parler du religieux, dans le cas du catéchisme, et non pas
systématiquement des confessions, est particulièrement approprié, puisqu’il est
issu à la fois des traditions protestante, catholique et calviniste. Le catéchisme
politique représente un défi à une définition du politique qui serait « une action
et une sphère à part entière, dans laquelle ni une religion confessionnelle, ni un
droit positif et ancien ne seraient déterminants, mais au contraire les règles et
29les intentions conscientes et contemporaines » . Car c’est justement ici que le
catéchisme (de l’ordre de lois éternelles) politique (gegenwartsbezogen, lié au
présent, contemporain) semble un paradoxe. Il est un genre de transition, un
symptôme et un facteur de l’autonomisation du politique, avec ses propres
bases légitimatrices, et de la libération graduelle par le politique de ses
arguments transcendants. Si l’on considère le langage comme lieu de mémoire
collective en même temps que lieu d’action et si, selon le célèbre mot de
30McLuhan, le « médium est le message » , le catéchisme politique a alors
beaucoup à nous dire sur les sociétés allemandes et plus généralement
européennes qui le voient évoluer, notamment parce qu’il a eu, en tant que
moyen de communication, une longévité dont les contours apparaissent
particulièrement bien définis: dans toute l’Europe, ce type de médium a connu
son apogée pendant le long XIXe siècle, certes avec des variations selon les
États, mais minimes au vu des similitudes de forme et de contenu. Le
catéchisme politique est un lieu de mémoire du XIXe siècle.
Aleida Assmann distingue la mémoire collective communicative de la
mémoire collective culturelle. Le catéchisme se situe entre les deux, entre
oralité et écriture, puisqu’on associe souvent la mémoire communicative à
l’oralité (transitoire) et la mémoire culturelle à l’écrit (dans la durée). L’aspect
oral ne tient pas seulement à l’origine du catéchisme comme pratique, mais
aussi à la « mise en scène » des questions-réponses qui mise sur un dialogue
parallèle avec le lecteur. Cependant, étant un imprimé, il ne touche
individuellement que pour mieux construire une mémoire qui passerait pour
« objective » et son succès dépend de sa capacité, en tant qu’objet de savoir, à
passer pour légitime et à installer un espace de confiance autour de lui. C’est

Introduction », in: BLACKBOURN, David, EVANS, Richard J. (éd.): The German
Bourgeoisie, Routledge, Londres, 1991, p. 1-45, ici p. 3.
29 « […] als eine Handlungsweise und Sphäre eigener Art, in der weder eine konfessionell
verfasste Religion noch altes oder positives Recht allein maßgeblich sein sollte, sondern
diesseitige, gegenwartsbezogene, selbstgewählte Regeln und Zwecke dominierten », cf. note
27, p. 31.
30 McLUHAN, Marshall: The Medium is the Message: An Inventory of Effects, New York,
Bantam, 1967.
LE CATÉCHISME POLITIQUE ALLEMAND DE 1780 À 1850 17
de fait à l’occasion de crises de loyauté que le catéchisme politique apparaît en
Europe: parce que ces crises bousculent l’ordre traditionnel et font appel à la
nécessité d’éduquer politiquement, de convaincre, de gagner à une cause un
lectorat jusque-là exclu de ce genre de considération. C’est à partir d’ici que se
forme la sphère publique imaginée par les historiens et que se pose la question
de la place des couches populaires dans cette nouvelle sphère. Mais c’est
surtout l’idée du caractère encore politiquement vierge du « peuple » qui ne
passe pas. Que cela ait été une conviction de l’élite des Lumières ne fait pas de
doute. De fait, et cela sera montré dans les catéchismes, das Volk signifie « les
couches populaires » (niedriges Volk) tant que les auteurs issus de l’élite le
considère comme exclu de la sphère politique. Cependant, dès qu’une crise
politique s’installe, le concept de Volk a tendance à englober une population
beaucoup plus large, parfois même nationale. Il est alors intéressant de
constater, encore une fois, que cette évolution est similaire lorsqu’il y a crise
religieuse. Alors que la pratique religieuse populaire du début du XIXe siècle
est souvent peinte comme une simple expression de loyauté locale, il n’est pas
rare de lire des critiques réactionnaires, notamment en Prusse dans les années
vingt, à l’encontre de libéraux qui auraient encouragé un enseignement
religieux porté vers le subjectivisme, basé sur des réflexions éthiques, et non
31plus sur des vérités fixes et certaines, qui serait « nécessaires au peuple » .
Ainsi n’est-il pas du tout certain que l’intérêt politique des paysans ou
Tageslohner du début du XIXe siècle ait été inexistant ; de même il paraît peu
probable que cette même catégorie de travailleurs n’ait pas eu une manière
parfois très subjective, même dissidente, de s’approprier les systèmes de
32croyances qui leur étaient imposés traditionnellement : la vie particulièrement
riche des catéchismes politiques de Düsseldorf qui évoluent allègrement parmi
différentes couches sociales en 1848 montre que la politisation fondamentale
vécue par la population allemande n’a pu avoir lieu sans un terreau ayant vu
fermenter pendant plusieurs années, si ce n’est des décennies, une multitude de
données diverses sur des sujets d’actualité. Sans cela, il est difficile de
comprendre la formation d’une communauté politique dans les pays de langue
allemande à l’époque qui nous concerne, et le rôle du catéchisme politique
dans ce phénomène européen. L’intérêt majeur du catéchisme politique, qui
pour cela suit les traces de son modèle religieux, est qu’il est la plupart du
temps destiné à un public populaire et/ou à des enfants. Ce double lectorat en
dit long sur la façon dont sont conçues les capacités intellectuelles et politiques
du « peuple »: comme celles d’un enfant. Cette colocation du « peuple » par
les auteurs dans le monde de l’enfance, de l’immaturité, de la dépendance

31 LEVINGER, Matthew Bernard: Enlightened Nationalism. The Transformation of Prussian
Political Culture, 1806-1848, Oxford University Press, Oxford, 2002, p. 200.
32 L’ouvrage de BROPHY, Popular culture (cf. note 2) est exemplaire à ce sujet: il montre,
notamment dans les Pays du Rhin, combien lesdites « couches populaires » étaient politisées
et religieusement critiques, et ce malgré la censure et les diverses pressions des autorités.


La relation du religieux et du politique: une problématique dont s’emparent volontiers les
contemporains des catéchismes politiques, comme en témoigne l’ouvrage ANONYME: « Die
Verbindung des politischen und religiösen Elementes mit besonderer Rücksicht auf die
Erziehung zum Staatsbürgerthum », in: KÖLLE, Christoph Friedrich Karl von (éd.): Deutsche
Vierteljahrs Schrift, Erstes Heft, 1848, J.G. Cotta, Stuttgart, Tübingen, p. 230-262, p. 230. LE CATÉCHISME POLITIQUE ALLEMAND DE 1780 À 1850 19
mais aussi de la superstition est un lieu commun des Lumières et du XIXe
siècle. Nous adapter à cette conception, considérer les couches populaires
33comme retardées , alors même que nous étudions un objet promis à une
34grande variété d’usages et d’interprétations, serait une erreur .
J’aurai l’occasion au cours de cet ouvrage de revenir sur toute une littérature
qui reprend la thèse de couches populaires non seulement ignorantes, mais
35indifférentes à la chose publique et politique : une thèse loin d’être anodine
lorsque l’on sait que ces mêmes couches populaires représentaient plus de ¾
de la population allemande. Si l’on reprend la définition qu’en donne James
Brophy, la « culture populaire » est au contraire extrêmement riche au début
du XIXe siècle et il y a, en plusieurs lieux, une place réservée à l’expression
politique et l’instruction civique: « La large mobilisation politique dans
l’Ouest de l’Allemagne ne peut être expliquée qu’à travers la compréhension
36de la pénétration du discours politique dans la culture populaire . Or, qu’est la
culture populaire sinon la lecture de la Bible et du catéchisme, mais aussi des
37divers calendriers, les chansons, les pratiques festives ? Cette culture n’est
pas cloisonnée: en 1800, il y a un réel dialogue et des influences réciproques
entre cultures orale et écrite, populaire, bourgeoise ou de l’élite. Encore une
fois, le catéchisme politique, tout d’abord ouvrage d’une élite intellectuelle
vers un lectorat populaire, mais dont l’origine sociale des auteurs va peu à peu
38se démocratiser, est un médium de communication privilégié : comme je le
relevais plus tôt, sa connotation orale renforce encore cette fonction de lien, de
passage, de transfert. Sous ces auspices, ce n’est pas étonnant qu’il ne puisse
trouver sa place dans une sphère publique formelle (son échec dans les
discussions parlementaires du royaume de Wurtemberg en est un excellent

33 Un retard parfois même considéré comme un élément essentiel du Sonderweg allemand.
34 Notamment en Allemagne, le Gemeinmann est régulièrement considéré comme exclu de la
sphère publique qui émerge au XIXe siècle, et de la reading revolution.
35 A propos d’un panorama de la politisation de la population allemande au XXe siècle, voir:
HOFFMANN, Stefan-Ludwig: Civil society and democracy in nineteenth century Europe:
entanglements, variations, conflicts, Wissenschaftszentrum, Berlin, 2005
36 « Widespread political mobilization in western Germany can only be explained by
understanding how political discourses penetrated and were assimilated into popular cultural
forms », cf. note 2, p. 269.
37 Il existe une large littérature internationale portant sur la culture populaire et les rapports
entre culture populaire et culture bourgeoise, mais moins développée en Allemagne. J’ai déjà
cité BROPHY: Popular culture (cf. note 2), p. 16, mais il faut considérer, souvent hors de
l’ère germanique (à part Wolfgang Kaschuba ou Richard von Dülmen), les travaux de Peter
Burke, Roger Chartier, Robert Darnton ou Sarah Maza.
38 Pour Ian Green qui étudie les catéchismes religieux en Angleterre, il serait possible de
trouver dans le catéchisme en général « one possible mode of discourse », « as a monopoly of
neither the godly nor the ultra conformits, something in the middle, a bridge ». C’est pour cela
que « elementary and intermediate catechisms provide a unique opportunity for historians to
try to gauge the type of doctrinal teaching that was put across at that intermediate level
between official doctrine and popular belief », in: GREEN, Ian: The Christian’s ABC.
Catechisms and Catechizing in England c. 1530-1740, Clarendon Press, Oxford, 1996, p. 564. 20 Emilie DELIVRÉ

exemple): il fait parfois office de médium « crypto-politique » formant
l’opinion populaire, la société civile ayant développé des moyens inattendus
pour faciliter l’expansion de son activité politique, à un moment où la censure
et une politique réactionnaire empêchaient l’emploi de canaux officiels, ou
39encore en période de conflit . L’historien a tout intérêt à faire siens ces lieux
de lien entre culture populaire, middle class et culture des élites, ces moments
de convergence, ces instants hybrides. Une hybridité qui peut difficilement
être intégrée à une tentative de catégorisation traditionnel/moderne, la culture
40populaire étant alors majoritairement perçue comme appartenant au passé .
Un lieu particulier de l’échange entre les différentes couches de la société
est constitué par l’éducation. Peter Burke avait d’ailleurs noté, et il s’agit
d’une thèse reprise avec succès par Marina Ruggero, que les livres
d’apprentissage, les contes et la littérature enfantine pouvaient être considérés
comme appartenant à la culture bourgeoise comme populaire, puisque l’élite
avait eu l’occasion de se les approprier au cours de son enfance. Le XVIIIe
siècle a souvent été qualifié de pädagogisches Jahrhundert et la
41Volksaufklärung a été largement étudiée . Or, puisque « knowledge is
power » (Bacon), la transmission de connaissances a, depuis les thèses de
Michel Foucault et de Gerhard Oestreich, souvent été abordée dans une
perspective verticaliste, ou dans une optique de rapports de pouvoir. La théorie
de la disciplinisation sociale et/ou fondamentale a connu un large succès chez
les chercheurs de l’époque moderne, mais aussi chez les historiens spécialistes
du XIXe siècle et même au-delà. Par conséquent, elle a tenu lieu d’hypothèse
pour plusieurs recherches portant sur l’enseignement, la Bildung, la création
de l’école publique ou les programmes scolaires. En effet, on a souvent
présenté une Prusse, et plus généralement des États allemands,
particulièrement en avance sur le plan des réformes éducatives au début du
XIXe siècle, et on a tenté de comprendre cette avance, au regard d’un certain
« retard » politique - retard que j’ai déjà thématisé plus haut. Selon Karl-Heinz
Jeismann, il s’agit ici d’une des particularités de ce qu’il nomme « la
modernité allemande », et le processus de disciplinisation entre en jeu lorsque
l’État commence à s’intéresser – et donc à vouloir contrôler – l’éducation de

39 « Mit der alten Symbolik wurden nun – und dies scheint mir typisch für die Revolutionen
von 1848/49 zu sein – nicht nur die alten Ziele ausgedrückt, sondern auch neue », in:
SPERBER, Jonathan: « Germania mit Phrygiermütze. Zur politischen Symbolik der
Revolution von 1848/49 in den Rheinlanden », in: GÖTZ von OLENHUSEN, Irmtraud (éd.):
1848/49 in Europa und der Mythos der Französischen Revolution, Vandenhoeck & Ruprecht,
Göttingen, 1998, p. 63-80, ici p. 74.
40 BERENSON, Edward: « Organisation und ‘Modernisierung’ in den Revolutionen von
1848 », in: DOWE, Dieter, HAUPT, Heinz-Gerhard, LANGEWIESCHE, Dieter (éd.):
Europa 1848: Revolution und Reform, Dietz, Bonn, 1998, p. 739-769, ici p. 742.
41 Voir les travaux de Reinhart Siegert et Holger Böning, ou de Ulrich Hermann. LE CATÉCHISME POLITIQUE ALLEMAND DE 1780 À 1850 21
42ses sujets . Une raison à cette mainmise de l’État n’est pas étrangère au
Franzosenzeit, et notamment au redécoupage de la carte politique allemande.
Inclure toute une série de nouvelles périphéries – politiques, mais aussi
culturelles et confessionnelles – devient un des défis du Vormärz, comme le
43montre Michael Rowe . Ses conclusions suggèrent que la théorie de la
disciplinisation, si elle est séduisante d’un point de vue de l’étude des rapports
de force politique, n’est pas toujours convaincante pour la première moitié du
XIXe siècle, et que, s’il y a eu tentative par certains groupes de diriger les
sujets allemands dans un but politique de l’intérêt de l’État, ce fut en grande
partie un échec. Cela encourage l’historien à étudier la question de l’éducation
sous un angle différent, notamment à partir de considérations communicatives.
Le catéchisme politique est dans ce sens intéressant car c’est un outil
d’éducation indépendant de l’État. Dans les différents États allemands, et à la
différence de la France ou de l’Espagne, il n’y a pas eu, au cours du XIXe
siècle et à part une exception, de catéchisme politique officiel. Il s’agit
d’œuvres d’individus-auteurs isolés, parfois circulant dans des associations. Le
catéchisme politique encourage la vision d’une société qui n’est pas passive, et
montre qu’il est possible de dépasser certains modèles de sphère publique et
les arguments fonctionnalistes socio-économiques: le sujet allemand du début
du XIXe siècle est un acteur ayant la capacité d’influer sur l’ensemble de
valeurs dominant la société à laquelle il participe. Ce processus d’interaction
communicative est essentiel dans l’évolution des outils pédagogiques dont le
catéchisme politique représente un exemple.
Ainsi, un long chemin est parcouru entre le catéchisme de Speyer, critiqué
par Moser - certes un ouvrage de prince, mais qui englobe déjà toute la
44population dans la présentation du système juridique allemand - et le
commentaire d’un auteur anonyme de 1848, selon lequel un catéchisme
45politique ne peut plus être que celui d’un parti . Ici est intéressante non pas

42 JEISMANN, Karl-Ernst: Bildung, Staat, Gesellschaft im 19. Jahrhundert: Mobilisierung
und Disziplinierung, Nassauer Gespräche der Freiherr-vom-Stein-Gesellschaft, Bd. 2, Steiner,
Stuttgart, 1989, p. 39.
43 Ceci fait d’ailleurs dire à ROWE, Michael: From Reich to State, the Rhineland in the
revolutionary age, 1780-1830, Cambridge University Press, Cambridge, 2003, p. 286:
« Centre-periphery conflict, pitting outlying regions against dynastic cores to which they had
been unwillingly attached at the beginning of the century lay at the heart of much of what
occurred in Germany in 1848 ».
44 ANONYME: « Probe eines Deutschen politischen Volcks-Catechismus », in: Neues
Patriotisches Archiv für Deutschland (1792), 1. Bd., Schwan und Götz, Mannheim, Leipzig,
p. 309-402.
45 « Ein politischer Katechismus, wie es jüngst für die Schulen gefordert worden, könnte in
unserer zerrissener Zeit nicht anders werden, als der Katechismus einer politischen Partei », in
MÜTZELL, Wilhelm Julius Karl: « Bemerkungen über das preußische Reglement für die
Prüfung der zu den Universitäten übergehenden Schüler, vom 4. Juni 1834 », in: id. et al.
(éd.): Sokrates: Zeitschrift für das Gymnasialwesen, im Auftrage und unter Mitwirkung des
berlinischen Gymnasiallehrer-Vereins, Berlin, Enslin, Weidmann., dritter Jahrg., 1. Bd., 1849,
p. 321-480, ici p. 406. 22 Emilie DELIVRÉ

tant la création de partis politiques, mais l’évolution de la conception que se
font certains contemporains de l’éducation politique, et plus généralement du
politique: une sphère qui englobe aussi les classes populaires ; elle l’englobe
obligatoirement, même si c’est en réaction à la crainte de voir ces « défenseurs
46du peuple », ces « hommes de partis, ces beaux parleurs et intrigants » ,
poursuivre leur propagande populaire.
Dès son apparition en tant que moyen de communication, le catéchisme
politique devient très rapidement, aussi, une expression à connotation
péjorative employée pour nommer une croyance profonde en un agenda
politique, pour lequel un individu ou un groupe est prêt à sacrifier ce qui n’y
entre pas. Ainsi, lorsque Johann Georg August Wirth et Wilhelm
Zimmermann écrivent leur Geschichte der deutschen Staaten, c’est avec une
certaine ironie qu’ils attaquent l’homme politique conservateur de Hesse
Electorale Hans Daniel Ludwig Friedrich Hassenpflug, celui-là qui qualifiait
47la Constitution de 1831 d’ « Œuvre de la Révolution » : « Les Décrets secrets
48du Congrès de Vienne étaient son catéchisme politique » . Cet emploi de
l’expression est (étonnamment) celui qui est parvenu jusqu’à nos jours,
comme si le rapprochement des deux sphères, politique et religieuse, pouvait
49avoir seulement une connotation menaçante , et probablement aussi parce
qu’une perception péjorative de la politique perdure au XXIe siècle, à la
différence du « politique » qui apparaît plus neutre. Par contre, le catéchisme
politique comme support est en grande partie tombé dans l’oubli. En tant que

46 « […] politische Parteimänner, Schwadroneurs und Intriganten », in: ANONYME:
Wahlkatechismus für alle Preußen, in welchen der Sinn für ächte Religiosität, deutsche
mannhafte Treue u. thatkräftige Redlichkeit noch nicht ganz abgestorben ist, dargelegt in
einem Gespräch zwischen einem Bauer u. einem Justizrath. Eine Erläuterungsschrift über die
in Preußen jetzt bevorstehenden neuen Wahlen für die zweite Kammer; nebst e. Nachwort
über das neueste Wahlgesetz v. 30 Mai, sowie über die dazu gehörige Ausführungs-
Verordnung vom 31. Mai und die officielle Erlaüterung vom 18. Juni d. J., Dyk, Leipzig,
1849, p. 9.
47 « Werk der Revolution », in: WIPPERMANN, Karl: « Hassenpflug», in: Allgemeine
Deutsche Biographie (désormais ADB), Bd. 11, p. 1-9.
48 « Hassenpflug hatte das Talent, Schule zu machen, sich eine büreaukratische Partei zu
bilden, die seine Farbe trug und fortpflanzte. Die geheimen Wiener Konferenzbeschlüsse
waren Hassenpflugs politischer Katechismus, und keiner war eifrig wie er, darnach zu walten
und zu schalten, was ihm in Kurhessen um so leichter gelang, da die lange Dauer der
Reaktion in der Mitte der dreißiger Jahre das politische Leben des Volkes immer mehr
abspannte und einschläferte […] », in: WIRTH, Johann Georg August, ZIMMERMANN,
Wilhelm: Geschichte der deutschen Staaten von der Auflösung des Reiches bis auf unsere
Tage, Dritter Bd., Kunstverlag, Carlsruhe, 1850, p. 857.
49 Ainsi, lorsque François Furet critique tout un pan de l’historiographie française de la
Révolution en le taxant de « catéchisme révolutionnaire », cette dénomination doublement
ironique – le catéchisme révolutionnaire étant un médium privilégié de la littérature jacobine
– fait mouche. FURET, François: Penser la Révolution française, Gallimard, Paris, 1978,
èmenotamment le 2 chapitre « Le catéchisme révolutionnaire ». LE CATÉCHISME POLITIQUE ALLEMAND DE 1780 À 1850 23
tel, il échappe au sort d’une multitude de termes du vocabulaire politique qui
50sont encore utilisés et compris aujourd’hui .
Si l’on revient à l’expression « catéchisme politique » comme métaphore
d’une croyance politique visant à une vérité totalisante, il convient de placer le
médium lui-même dans tout un questionnement sur la naissance du
51nationalisme au XIXe siècle . Si le nationalisme n’a d’importance que dans
les contenus de catéchismes politiques de certaines périodes, majoritairement
des guerres antinapoléoniennes et de la Révolution de 1848, il n’en est pas de
même du médium. En effet, la périodisation de ces sources est souvent
parallèle aux grandes étapes de l’histoire du nationalisme allemand, et il est
possible d’avancer que la genèse d’un support d’enseignement qui reprend de
son ancêtre religieux la tentative d’inclure dans un socle de vérités partagées
une communauté bien délimitée (et donc excluant automatiquement les
« autres ») est intimement liée à un mouvement idéologique exprimant un
attachement de tout un « peuple » (Volk) à une même nation, unie par une
52histoire, une langue et une culture communes . Deux éléments révèlent ce lien
èreentre nationalisme et catéchisme politique: tout d’abord, au cours des 1 et
nde2 Guerres mondiales, le catéchisme de Arndt va être réédité plus d’une
vingtaine de fois. Un catéchisme franquiste et deux catéchismes nazis vont
être aussi maintes fois réédités et distribués dans les écoles espagnoles et
53allemandes . En outre et surtout - c’est l’un des résultats les plus étonnants de
cette recherche, qui nous ramène à la question du politique en général - la
majeure partie des catéchismes qui vont se nommer expressément
« politiques » (politischer Katechismus) s’avère être des ouvrages libéraux et

50 « Nur wenige der durch das Politikvokabular evozierten Begriffe, die in der Vormoderne
geläufig waren, sind in der Moderne so weitgehend in Vergessenheit geraten, dass sie heute
erläuterungsbedürftig sind », cf. note 27, p. 28. Voir aussi la définition qu’en donne Pierre
Rosanvallon: « En parlant substantivement du politique, je qualifie ainsi tant une modalité
d'existence de la vie commune qu'une forme de l'action collective qui se distingue
implicitement de l'exercice de la politique. Se référer au politique et non à la politique, c'est
parler du pouvoir et de la loi, de l'État et de la nation, de l'égalité et de la justice, de l'identité
et de la différence, de la citoyenneté et de la civilité, bref de tout ce qui constitue une cité au-
delà du champ immédiat de la compétition partisane pour l'exercice du pouvoir, de l'action
gouvernementale au jour le jour et de la vie ordinaire des institutions ».
51 A propos de la création de la nation allemande, voir les travaux de Hagen Schulze, Dieter
Langewiesche, Etienne François et Otto Dann.
52 A propos des parallèles et des interférences entre nationalisme et religion, voir les travaux
de Heinz-Gerhard Haupt et Dieter Langewiesche, Gerd Krumeich et Hartmut Lehmann, ou
encore Emilio Gentile, Alberto Banti, Anne-Marie Thiesse et David Bell.
53 nde MAY, Werner: Deutscher National-Katechismus, 2 édition, Heinrich Handel, Breslau,
1934, 72 p.; MAY, Werner: Politischer Katechismus für den jungen Deutschen in Schule und
Beruf, 4ème éd., Heinrich Handel, Breslau, 1935 ; finalement rebaptisé MAY, Werner:
Deutsche Nationalkunde, 1938. A propos du catéchisme franquiste, voir RAGUER, Hilary
Hilari Raguer, « Le Catecismo patriótico español de Menéndez-Reigada (1938) » in
DELIVRÉ, Emilie, BUTTIER, Jean-Charles (éd.): Les catéchismes républicains, in: « La
Révolution française », 2009, URL : http://lrf.revues.org/130 24 Emilie DELIVRÉ

porteurs d’un message en faveur de l’unification allemande. Le contenu de ces
catéchismes exprime une conception positive du « politique », en tant qu’
« esprit du temps » et mouvement inexorable vers le progrès, les débats
parlementaires, les réformes, les améliorations sociales découlant
inévitablement de ces réformes politiques, souvent dans le cadre de la
monarchie constitutionnelle (sans exclusion d’une démocratie dans un futur
plus ou moins lointain). Le politique de ces catéchismes, c’est la manière, la
méthode pour arriver à l’unité, et aussi pour éviter la révolution et l’anarchie.
Le catéchisme comme médium de communication de cette idéologie est aussi
le fruit d’une convergence d’intérêts avec la sphère religieuse, et notamment le
protestantisme. Ainsi, reprenant les recherches de « l’économie religieuse »
américaine, Graf remarque que « certaines Églises réagirent remarquablement
intelligemment au traumatisme subi par la douloureuse modernisation. Elles
revitalisèrent des pratiques et des rites oubliés depuis longtemps, justement
pour aider, par un renfort d’identité, les nombreux perdants de la modernité,
54égarés dans une confusion menaçante » . Le catéchisme politique est donc
aussi un compromis de plusieurs sphères de la société qui cherchent à
surmonter, influencer, partager les grands changements sociaux, politiques,
religieux et économiques du siècle. Sa présence au cours des Lumières permet
de retracer les premiers pas du nationalisme allemand, quelques décennies
avant les « guerres de libération », souvent citées comme ses initiatrices.
Le catéchisme politique a déjà donné lieu à des recherches historiques, qui
55se concentrent majoritairement sur la France et sur l’Espagne . Pour
l’Allemagne, il existe seulement un essai de Karl-Markus Michel, un article de
56Heinz Dieter Kittsteiner et un autre de Klaus Tenfelde . Le catéchisme
politique est donc presque entièrement ignoré par les historiens allemands ou
par les germanistes, alors qu’il est d’actualité, notamment à une époque où
certains critiquent la crise d’identité de la jeunesse et déplorent le manque
d’« aura sacrée » de l’Union Européenne, qui empêcherait tout véritable lien

54 « […] manche Kirchen [reagierten] auf die Traumata krisenhaft erlittener Modernisierung
bemerkenswert intelligent. Sie revitalisierten lange vergessene kultische Praktiken und Riten,
um gerade den vielen Modernisierungsverlierern in bedrohlicher Unübersichtlichkeit zu neuer
starker Identität zu verhelfen », cf. note 14, p. 27.
55 Je renvoie à la bibliographie finale. A noter le colloque international organisé par Jean-
Charles Buttier et par moi-même, en 2006, à l’Institut Universitaire de Florence: « Le
catéchisme politique: un prêche sur l’autel de la modernité ? », qui donna lieu à une
publication en ligne: DELIVRÉ, Emilie, BUTTIER, Jean-Charles (éd.): Les catéchismes
républicains, in: « La Révolution française », vol. inaugural des Cahiers de l’Institut d’Histoire
de la Révolution française (IHRF), Paris, 2009, URL http://lrf.revues.org/107>.
56 MICHEL, Karl Markus: Politische Katechismen: Volney, Kleist, Heß, Insel,
Francfort/Main, 1966 ; KITTSTEINER, Heinz Dieter: « Kleists ‘Katechismus der
Deutschen’», in: ENSBERG, Peter, MARQUARDT, Jochen (éd.): Recht und Gerechtigkeit
bei Heinrich von Kleist, II. Frankfurter Kleist-Kolloquium, Stuttgart, 2002, p. 59-68 ;
TENFELDE, Klaus: « Katechismen für Arbeiter », in: BENNINGHAUS, Christina et al.
(éd.): Unterwegs in Europa, Campus, Francfort/Main, 2008, p. 326-342.
?LE CATÉCHISME POLITIQUE ALLEMAND DE 1780 À 1850 25
entre elle et les populations. Médiation politique, dialogue civique,
participation du citoyen: au cours des débats sur le traité de la Constitution
européenne, il n’était pas rare de voir circuler de petits livrets en forme de
questions-réponses censés introduire le citoyen « moyen » au projet de
constitution. En 2001, il s’agit de savoir pourquoi la Commission Européenne
n’a pas distribué de « catéchisme politique » dans les écoles et les universités
pour répondre à la nécessité de trouver une « rhétorique politique de
57l’intégration européenne », notamment à l’arrivée de l’Euro .
En effet, le catéchisme politique est un lieu probable de convergence du
religieux et du politique: c’est une définition très large qui permet de
rechercher quelles sont les raisons, les modalités et les conséquences de cette
rencontre et la façon dont elle a été forgée et perçue par ses contemporains. La
période choisie pour une telle étude va des vingt dernières années du XVIIIe
siècle jusqu’à la moitié du XIXe. Sont traités ainsi ladite période du Sattelzeit
chère aux historiens des concepts, ainsi que le Vormärz jusqu’à la Révolution
de 1848-49. C’est en effet à la fin du XVIIIe siècle que l’on voit apparaître, à
quelques rares exceptions près, les premiers catéchismes politiques en
Allemagne. Cette périodisation permet de prendre en compte les principales
périodes révolutionnaires, la Restauration et la naissance du nationalisme que
58l’on situe souvent à ce moment . Géographiquement, cette étude couvre les
territoires issus de la dislocation du Saint-Empire romain germanique
(l’Autriche s’avère presque « exempte » de catéchismes politiques, à part
quelques exceptions en 1848 qui seront prises en compte). Les catéchismes
catégorisés « catéchismes politiques allemands » sont tous publiés en
allemand, mais pas toujours en Allemagne: afin de ne pas passer à côté de la
littérature d’exil, les catéchismes publiés à l’étranger en langue allemande ont
été considérés. Il en est de même pour les traductions en allemand.
Naturellement, cette étude est conditionnée par la survie de sources fragiles:

57 « Hätte die Kommission nicht auch ein theoretisch informiertes Pamphlet à la ‚Was ist der
Dritte Stand‘ zum Fortgang der Integration schreiben können - vielleicht in Form eines
Heftes, das man in Schulen und Universitäten verteilt ? Sie hätte damit ein Genre gewählt, das
dem sehr ernst zu nehmenden Bedarf nach einem politischen Katechismus der Europäischen
Integration gerade im Moment der Euro-Einführung entgegengekommen wäre. Das Weißbuch
wäre die Gelegenheit gewesen, eine politische Rhetorik der Integration zu erfinden und ihr zu
allgemeinem Interesse zu verhelfen. Diese Gelegenheit wurde nicht genutzt », in MÖLLERS,
Christoph: « Policy, Politics oder Politische Theorie ? », in: Mounstain or Molehill ? A
critical Appraisal of the Commission White Paper on Governance, Jean Monnet Working
Paper, n° 6/01, Bruxelles, 2001, p. 1-6. L’auteur de l’article s’en réfère au pamphlet de l’Abbé
Sieyès, Qu’est-ce que le Tiers état ? Cela sous-entend que ce pamphlet est un catéchisme
politique et que la Commission aurait dû reprendre la forme en questions-réponses, le format
succinct (« in Form eines Heftes ») de ce qu’il nomme « genre ».
58 Voir à ce sujet PLANERT, Ute: « Wann beginnt der ‘moderne’ deutsche Nationalismus ?
Plädoyer für eine nationale Sattelzeit », in: ECHTERNKAMP, Jörg, MÜLLER, Sven Oliver
(éd.): Die Politik der Nation. Deutscher Nationalismus in Krieg und Krisen 1760-1960,
Oldenbourg, Munich, 2002, p. 25-59. 26 Emilie DELIVRÉ

qu’en est-il des catéchismes politiques - pamphlets, Flugschriften ou Plakat ?
Certains ont pu être conservés, mais il ne s’agit certainement que d’un petit
nombre. Ce biais est donc pris en compte dans mes conclusions, notamment
pour la période révolutionnaire, propre à une production de catéchismes à
caractère hautement agitateur, et donc plus à même de reprendre le format
éphémère des libelles.
Délimiter les œuvres entrant dans la catégorisation de « catéchisme
politique » est délicat. Cette délimitation est d’autant plus ardue qu’elle
conditionne considérablement l’étude et ses résultats. De fait, seulement une
minorité des sources retenues porte le titre de politischer Katechismus. Une
des particularités allemandes se retrouve notamment dans le fait que les
ouvrages adoptant ce titre sont publiés à partir de 1830. Se cantonner à ces
derniers aurait non seulement énormément restreint le corpus, mais surtout
n’aurait pas rendu raison à mon approche du « politique » qui ne se limite pas
à cette appellation. Les historiens s’étant penchés sur cette source ont suivi des
chemins variés, les uns se tenant à la forme en questions-réponses, d’autres au
contenu, certains même à la qualité du texte. Ainsi, en comparant les
catéchismes républicains à d’autres textes défendant la même idéologie, il se
peut que Luciano Guerci en arrive à donner une définition qui prenne surtout
en compte la forme dialoguée ou, comparant les catéchismes révolutionnaires
français et ceux de la guerre d’indépendance espagnole, que Muñoz Pérez voie
dans le catéchisme politique un manuel d’instruction et jamais un pamphlet.
Enfin, dans cette même perspective, il se peut aussi que certains puissent faire
la distinction entre catéchismes politiques et constitutionnels. Pour ma part,
j’ai opté pour les sources qui portent le nom de catéchisme, ou un dérivé
(catéchisation), puisqu’une des hypothèses de cette recherche est que la reprise
d’un concept et d’une pratique originairement religieux est décisive dans le
choix des auteurs, ainsi que dans la réception des œuvres. L’étymologie
59grecque du mot signifie originairement « faire écho » . Cette
première interprétation du terme est aussi une piste de recherche: c’est en effet
par la communication, c'est-à-dire l’échange entre plusieurs individus se
répondant, qu’un enseignement, qu’une transmission de savoir se met en
place.
La délimitation du « politique » est plus compliquée, et il était tentant
d’inclure tous les catéchismes, même les religieux, en les considérant a priori
comme politiques, puisque destinés à la publication, et en essayant ensuite d’y
déceler un message et une action politiques à réinscrire dans le contexte socio-
économique. Cette étude de grande envergure, en plus d’être difficilement
réalisable par un unique chercheur (la production catéchistique religieuse étant
particulièrement riche au cours du XIXe siècle), n’aurait pas permis de

59 « hallen » ou « widerhallen », comme l’indique HÜFFEL, Ludwig: Über das Wesen und
ndeden Beruf des Evangelisch-christlichen Geistlichen, Bd. 1, 2 éd., Heyer, Giessen, 1830, p.
395.
.2$2)LE CATÉCHISME POLITIQUE ALLEMAND DE 1780 À 1850 27
présenter en profondeur des œuvres souvent inconnues. Certes, les
catéchismes religieux sont politiques dans le sens des fêtes et des processions
religieuses étudiées par James Brophy: parce qu’elles organisent les
populations pour des événements qui ne seront ensuite pas organisés par
60l’Église ni par l’État d’ailleurs . Ainsi, le catéchisme religieux « organise » en
questions et réponses l’horizon d’attente des populations, et cela sera pris en
compte. Mais elles le sont « par anticipation ». J’ai donc préféré pour cadre
d’étude le compromis suivant: ont été inclus dans le corpus des ouvrages qui
font explicitement mention, dans leur titre ou leur contenu, d’un emploi a
priori actuel du politique. Je réserve ensuite dans l’étude un espace permettant
de calculer un éventuel décalage de conception du politique: ainsi, en 1848, un
contemporain peut affirmer: « Si l’on peut parler de catéchisme politique,
61
alors il ne devrait pouvoir s’agir que d’un ouvrage éthique ou religieux » . En
62offrant une certaine flexibilité au « Politikvokabular » , il est question
d’appréhender un catéchisme qui reste catéchisme, mais avec un nouveau
63qualificatif . De fait, le concept de catéchisme, même au cours du XIXe
siècle, reste un terme religieux. Ce n’est qu’accompagné d’un qualificatif qu’il
peut avoir une signification séculière. Ainsi, place est faite aux catéchismes
politiques, républicains, du peuple, des lois, constitutionnels, de la liberté, de
la guerre, etc., traitant de sujets d’actualité et/ou touchant à la manière dont
sont ou doivent être réglementées les choses de la cité. Certains textes ont une
position ambiguë: il s’agit notamment des catéchismes de soldat, qui traitent
tantôt de questions purement techniques, tantôt de questions très politiques
(comme les catéchismes de Arndt), ou des catéchismes économiques, à une
époque où le Zollverein par exemple est au cœur des débats de la sphère
publique. C’est aussi le cas du catéchisme dit « de Napoléon » dont le
caractère hybride sera longuement étudié dans le second chapitre.
Le catéchisme est donc un genre, et le catéchisme politique est une variante
64de ce genre employé comme moyen de communication . Il ressort des
lexiques historiques de l’époque retenue que le catéchisme est considéré
comme un enseignement ou un manuel d’enseignement, souvent court, la
plupart du temps destiné à un public large, privilégiant la forme en questions-
réponses, et constituant la présentation de l’essentiel d’une doctrine. Le

60 Cf. note 2, p. 269.
61 « Wenn man von einem politischen Katechismus sprechen kann, so dürfte derselbe nur
religiöser oder ethischer Art sein », cf. note 45, p. 406.
62 Selon STEINMETZ, « Neue Wege… », (cf. note 27) p. 24, ce sont les expression
équivalentes, les Gegenbegriffe, les synonymes, les délimitations.
63 Luther avait simplement qualifié ses deux catéchismes de « petit » et « grand ».
64 « Gattungen sind soziokulturelle Verständigungsbegriffe. Sie verweisen immer auch auf
ihre Entstehungsbedingungen im allgemeinen historischen Kontext und auf den
wissenschaftsgeschichtlichen Ort, in dem sie entstanden sind und gebraucht werden [...] »,
selon l’historien des genres VOSSKAMP, Wilhelm: « Gattungen », in: BRACKERT, Helmut,
STÜCKRATH, Jörn (éd.): Literaturwissenschaft. Ein Grundkurs, erweiterte Ausg., Rowohlt,
Reinbek bei Hambourg, 1992, p. 265. 28 Emilie DELIVRÉ

catéchisme est certes réinterprété et affublé d’un nouveau contenu, mais il
reste un cadre de pensée. Tout comme Roger Chartier a développé l’idée du
lien entre prescrire et proscrire, entre « inscrire et effacer », j’insisterai sur le
fait que l’ancien contenu « effacé » reste cependant perceptible au travers des
65« traces » qu’il a laissées sur le support . Ces traces sont plus ou moins
équivoques et elles constituent en elles-mêmes un aspect important de mon
étude: ainsi, en 1848, il devient particulièrement évident que certains
catéchismes politiques se réfèrent au catéchisme luthérien puisqu’ils en
reprennent démonstrativement la division en certaines sections (Credo, Notre
Père, etc.). A l’heure de la confessionnalisation de la politique, de telles traces
prennent tout leur sens. Rudolf Schenda, qui a étudié la littérature populaire
allemande du long XIXe siècle, a remarqué l’importance du support dans le
message, notamment lorsqu’il est destiné à un public peu lettré: « Alphabet,
Wochenshema, Vaterunser, Glaubensbekenntnis, Litaneien », toute une
66« Formelliteratur » . Cette démarche (reprendre une forme familière pour un
contenu nouveau) n’est cependant pas plus propre à satisfaire un lectorat
populaire plutôt qu’un membre de la Bildungsbürgertum. La forme dialoguée
67par exemple est prisée par toutes les couches de la société . Au cours de cet
ouvrage, je montrerai qu’elle peut aussi être un signe de grande vitalité
politique, une métaphore de la sphère publique, et faire office de précurseur
des débats parlementaires. Et même la forme apparemment figée en
questions/réponses laisse parfois la place à des interprétations surprenantes:
rappelant les premiers enseignements catéchistiques, certains catéchismes
politiques présentent un élève qui pose les questions, et un professeur qui y
répond. Ou encore un élève qui certes répond aux questions, mais qui s’avère
être le véritable professeur. Il n’y a certes qu’une question et une réponse à
cette question, mais ce rapport n’est pas toujours automatique, l’interlocuteur
n’est pas toujours fictif, dans le sens ou celui qui répond pose parfois aussi des
68questions, réagit, commente les questions ou refuse d’y répondre .
Selon Luciano Guerci, il faudrait distinguer au cours des années 1796-1799
les catéchismes des dialogues. Les premiers sont d’après lui privés de
véritables interlocuteurs, ils sont plus rigides et fermés. Mais ce qui est vrai
pour une période restreinte ne l’est plus sur la longue durée. En 1803, Kant
propose dans son essai Über Pädagogik de « créer un catéchisme du Droit,

65 CHARTIER, Roger: Inscrire et effacer: culture écrite et littérature (XI-XVIIIe siècles),
Gallimard-Seuil/Hautes études, Paris, 2005.
66 « Das Rekognitionsbedürfnis des einfachen Lesers ist am leichtesten durch ihm geläufige
Formel und Schemata zu befriedigen », in SCHENDA, Rudolf: Volk ohne Buch. Studien zur
Sozialgeschichte der populären Lesestoffe 1770-1910, dtv, Munich, 1977, p. 412. Voir aussi
BAUSINGER, Hermann: Formen der ‘Volkspoesie’, E. Schmidt, Berlin, 1968.
67 Les dialogues philosophiques des Lumières sont par exemple innombrables.
68 Voir aussi à ce sujet ROLDÁN VERA, Eugenia: « Reading in Questions and Answers:
The Catechism as an Educational Genre in Early Independent Spanish America », in: Book
History, vol. 4, 2001, p. 17-48. LE CATÉCHISME POLITIQUE ALLEMAND DE 1780 À 1850 29
qui encouragerait les enfants à être droits et honnêtes », et il conseille puis loin
« dans le cadre de la formation de la raison, de procéder de manière
69socratique » . Il laisse la place – une place qui sera parfois occupée – au
dialogue socratique, celui de la raison, qui n’est pas éloigné du dialogue que
Habermas définit comme essentiel à la démocratie. Fichte critiquait fermement
les « sokratischen Raisonnements », selon lui pris à l’ennemi, le latin, le
romain, le classique, le catholique, le philosophe, celui qui tergiverse et qui
70n’agit pas . De fait, le phénomène des questions-réponses est une démarche
bien spécifique de l’intellect: il crée une sorte de métadialogue, d’autant plus
complexe qu’il se juxtapose à celui des niveaux auteur – intermédiaire –
lecteur. C’est le dialogue qui se forme entre le texte et le monde. Les questions
et les réponses représentent deux visions du monde, celle que l’on veut réfuter
(qui est souvent exposée en forme de question) et celle qui est défendue
(laquelle est portée par les réponses qui rectifient les présupposés de la
question). Il n’y a pas dialogisme, mais monologisme ambigu dans une
perspective de sémiotique textuelle. Monologisme puisque l’« autre » vision
n’est exposée que pour être démontée ensuite. De plus, elle est exposée de
façon à pouvoir être facilement démontable: on prête à l’autre un discours
illogique, décousu, etc. Le faux dialogue permet un monologue plus frappant,
qui trouve sa justification dans les prétendues erreurs de l’interlocuteur fictif,
de sorte que « l’ancienne alternance des questions-réponses n’est pas une
71forme vide: elle peut réduire au silence l’usurpateur » . De même, les
questions de celui-ci peuvent être conçues comme représentatives des erreurs
communes que l’on veut combattre, ou des textes qui doivent être réfutés:
c’est le métadialogue propre au catéchisme qui crée autour de lui toute une
toile de références par le biais des questions, au travers desquelles on peut
ensuite assez facilement deviner l’idéologie ou l’ignorance combattues.
Le faux dialogue présente un autre intérêt: il semble donner la parole au
lecteur, au Gemeinmann auquel il s’adresse souvent et qui n’a que très

69 « […] einen Katechismus des Rechts zu schaffen, der doch sehr die Kinder zur
Rechtschaffenheit fördern würde » et « Bei der Ausbildung der Vernunft muss man sokratisch
verfahren », in: KANT, Immanuel: Über Pädagogik, Rink, Königsberg, 1803, p. 65-86.
70 Reproche que s’inflige même Kleist au cours de son Catéchisme des Allemands: « Findest
du nicht, dass die Unart, die du mir beschreibst, zum Teil auch auf deinem Vater ruht, indem
er dich katechisiert ? », demande le père à son enfant in KLEIST, Heinrich v. : « Katechismus
der Deutschen, abgefasst nach dem Spanischen, zum Gebrauch für Kinder und Alte » (écrit en
1809, publié en 1862), in: KLEIST, Heinrich von: Politische Schriften und andere Nachträge
zu seinen Werke, mit einer Einleitung zum ersten Mal herausgegeben von KÖPKE, Rudolf,
Verlag von A. Charisius, Lüderitz’sche Buchhandlung, Berlin, 1862, 59 p. Le catéchisme est
aussi reproduit dans SEMBDNER, Helmut (éd.): Sämtliche Werke und Briefe in 2 Bänden, 2.
Bd, 7ème éd., Carl Hanser, Munich, 1984.
71 HÉBRARD, Jean: « Les catéchismes de la première Révolution et répertoire
bibliographique des catéchismes révolutionnaires », in: ANDRIÈS, Lise (éd.): Colporter la
Révolution: Lumières et almanachs populaires, Bibliothèque municipale de Montreuil,
Montreuil, 1989, p. 53-81, ici p. 66. 30 Emilie DELIVRÉ

rarement l’occasion de « poser des questions », en construisant « un sujet-
lecteur qui, pris à témoin, peut trouver dans sa lecture quelques raisons de se
72concevoir comme sujet politique » . Le catéchisme retrouve alors sa fonction
première, qui est de créer une communauté : « [...] Il y a politique lorsque des
gens réussissent à communiquer – c’est-à-dire à faire et à répondre (à) des
déclarations de telle sorte qu’il y ait une relation assez discernable et une
73continuité de médium entre déclaration, réponse et réfutation » . C’est ce qui
donne au catéchisme politique ses heures de gloire: à la différence de
l’almanach par exemple, le catéchisme semble fonctionner avant tout sous le
signe de l’autorité, celle qui est disposée à répondre aux questions, une autorité
qui soudain se met au service du « peuple », presque « à son niveau ». Ce ne
sont bientôt plus le prêtre ou le pasteur qui demandent mécaniquement : « Was
ist das ? » ; c’est l’ignorant, l’avide de connaissance, celui qui cherche à
s’émanciper, à « entendre » enfin pour pouvoir ensuite agir, qui pose
maintenant les questions. Et cette ambiguïté est souvent maintenue puisque les
deux « protagonistes » fictifs sont rarement identifiés.
Ainsi, afin de ne pas confiner le catéchisme politique dans son statut de
sous-genre, je vais l’étudier dans le cadre du « politique » défini plus haut,
c'est-à-dire dans tout un réseau de communication auquel il participe. Au cours
de la dernière décennie, de nombreuses recherches se sont penchées sur
différents média politiques, particulièrement fécondes lorsqu’elles tentaient de
comprendre la survie du « sacré », sinon du religieux, dans une société civile
ritualisée: monuments, culte des morts, fêtes civiles ou nationales, profession
74de foi civile ou serment politique . Pour avoir un aperçu du lien entre ces
média et le catéchisme politique, il suffit de penser aux guerres
antinapoléoniennes et au dilemme posé aux soldats allemands qui doivent
prêter serment, alors même que certains de leurs princes sont accusés de
75trahison : c’est à ce moment que les catéchismes de soldats se multiplient. Un
dilemme similaire se présente aux soldats à qui les libéraux demandent de
prêter serment aux nouvelles constitutions et tandis que surviennent des

72 JOUHAUD, Christian: Mazarinades: la Fronde des mots, Aubier, Paris, 1985, p. 222.
73 « […] there is polity where people succeed in communicating – that is, making and
replying to statements in such a way that there is some not too remotely discernible
relationship and continuity of medium between statement, reply and counter-reply », in:
POCOCK, J. G. A.: « Verbalizing a Political Act: Toward a Politics of Speech », in: Political
Theory, 1 (1), Février 1973, p. 27-45, p. 32.
74 Voir les ouvrages de Thomas Nipperdey et Charlotte Tacke pour les monuments, de
Manfred Hettling, Reinhart Koselleck, Michael Jeismann ou Rüdiger Hachtmann pour le culte
des morts, Mona Ozouf ou Paul Nolte et Jonathan Sperber pour les fêtes civiles et nationales,
Paolo Prodi, Jean Starobinsky, Michael Stolleis, Matthias Schwengelbeck et André
Holenstein pour la profession de foi civile et le serment politique. A propos de la fonction
symbolique des rituels politiques, voir les travaux de Murray Edelmann.
75 Comme par exemple les soldats de la légion russo-allemande. LE CATÉCHISME POLITIQUE ALLEMAND DE 1780 À 1850 31
tensions entre soldats et civils: c’est le temps des catéchismes des lois, mais
76aussi des Verfassungsfesten ou autres fêtes nationales .
De cette manière, le genre du catéchisme, qui fonctionne comme un
support ayant conservé les traces de sa genèse, est mis en scène en tant que
moyen de communication politique qui présuppose l’autonomie d’auteurs
créatifs lesquels, par le biais d’un compromis, définissent leur propre identité.
Cette créativité est particulièrement visible dans la reprise du genre du
catéchisme dans une perspective satirique: selon Rudolf Schenda, « la parodie
populaire utilise un modèle religieux, parce que ces textes sont mieux connus
que d’autres. Elle ne recherche pas le blasphème, mais espère être comprise
sur le champ. Cependant, même si elle ne prévoit aucun blasphème, elle
provoque par le détournement du genre une opposition à l’utilisation pieuse et
innocente du genre, et parfois même une opposition à l’Église et ses
77institutions » . Toutefois le compromis y est visible aussi: la satire n’est
possible qu’à partir d’un consensus préexistant qui permet le sourire réflexif et
elle trouve donc obligatoirement son origine dans la réinterprétation des traces
78du genre, de sa tradition . Même pour viser explicitement le catéchisme
religieux et avec lui le clergé d’une confession spécifique, un « compromis
générique » s’impose dans la genèse du moyen de communication politique.
Et si le catéchisme participe de la culture écrite, il va aussi au-delà, ou plutôt
en deçà: il est aussi enseignement de base, méthode, cadre mental, lieu de
mémoire, appris par cœur par des générations d’enfants et d’adultes des trois
confessions, au cours de plusieurs siècles. Dans la liste des genres « qui

76 Voir l’article de HETTLING, Manfred: « Bürger oder Soldaten. Kriegerdenkmäler 1848
bis 1854 », in: KOSELLECK, Reinhart, JEISMANN, Michael (éd.): Der politische Totenkult.
Kriegerdenkmäler in der Moderne, Fink, Munich, 1994, p. 147-193.
77 « Die populäre Parodie bedient sich religiöser Vorlagen, weil diese Texte besser als andere
bekannt sind. Sie zielt also nicht auf Blasphemie ab, sondern sie wünscht, sofort verstanden
zu werden. Wenngleich sie keine Gotteslästerung beabsichtigt, so übt sie durch die
Verdrehung der Texte doch Opposition gegen die gedankenlos-fromme Verwendung dieser
Texte, ja gelegentlich sogar Opposition gegen de Kirche und ihre Institutionen », cf. note 66,
p. 436. Il cite aussi le catéchisme et le Notre Père p. 434.
78 On peut dire que les catéchismes satiriques sont aux catéchismes non satiriques ce que les
caricatures de Daumier (après la Révolution de Juillet en France) sont aux monuments aux
morts, in KOSELLECK, Reinhart: « Daumier und der Tod », in: BÖHM, Gottfried,
STIERLE, Gundholf et al. (éd.): Modernität und Tradition. Festschrift für Max Imdahl, Fink,
Munich, 1985, p. 163-178, ici p. 165. Il y a selon Koselleck une similitude d’effet de la
parodie et de son modèle, celui de « Verzeitlichung » (p. 166): « Gerade in der
Differenzbestimmung zwischen den Zeichen von dauerhaftem Anspruch und der
Unüberbietbarkeit einmaliger Handlungen und Leiden, die gezeigt werden, kommt die
Karikatur zu ihrer Wirkung ». Le processus de « Verzeitlichung » peut être, selon moi,
considéré comme un aspect du transfert du sacré ; est sacralisée une entité d’ici-bas: l’avenir,
la nation, le peuple, la liberté. Une satire du catéchisme religieux dans un but politique semble
même être une des premières tentatives de « Verzeitlichung », comme en témoignent les
nombreux catéchismes de Voltaire. 32 Emilie DELIVRÉ

lient », il est sur la longue durée le plus répandu, le plus constant, et ainsi l’un
des plus dignes d’être étudiés.
Pour cela, ma réflexion se déclinera en quatre temps: le premier traite de la
genèse du catéchisme politique allemand, avec une attention particulière pour
l’évolution des catéchismes luthérien, catholique et calviniste, en passant par
les catéchismes des Lumières pour aboutir enfin aux catéchismes politiques de
la période de la Révolution française. L’accent y est particulièrement mis sur
la formation du catéchisme comme moyen de communication politique. Le
second se penche sur les catéchismes de l’ère napoléonienne: il part du
« Catéchisme Impérial » pour analyser ensuite les catéchismes politiques
allemands comme réponse à l’offensive politico-religieuse française. Le
troisième étudie les catéchismes du Vormärz en parallèle à la création d’une
sphère constitutionnelle allemande, tandis que le quatrième et dernier chapitre
analyse l’apogée de ce médium de communication au cours de la Révolution
de 1848 ainsi que son rôle dans la création d’un discours révolutionnaire. Cette
perspective chronologique présente plusieurs avantages: retracer l’évolution
du médium n’est pas un des moindres. Surtout, il permet de découvrir
certaines tendances qui perdurent, quelles que soient les périodes, ainsi que
d’analyser les liens entre quelques formes spécifiques et une certaine façon
d’appréhender le religieux et le politique.



Graphique

Catéchismes politiques
de 1780 à 1850
90
80
70
60
50
40
30
20
10
0


catéchismes politiques


Chapitre I
Des catéchismes religieux aux catéchismes révolutionnaires

1. Les catéchismes religieux

Très peu d’historiens se sont penchés sur l’objet du catéchisme ou de
79l’enseignement catéchistique, qui reste souvent l’apanage des théologiens . Et
lorsqu'il sort du domaine des dogmes, c’est ensuite pour rester cantonné dans
une histoire religieuse traditionnelle. Heureusement, il existe un ouvrage
80récent très complet portant sur la question anglaise , qui élargit
considérablement le champ des interrogations que le catéchisme peut lever,
ainsi que celui devenu classique de Jean-Claude Dhotel pour la France, mais
81ces études sont rares dans l’historiographie allemande , celle de Robert Bast
82s’arrêtant malheureusement aux débuts de la Réforme .
Très tôt, le catéchisme est à la fois une pratique et un objet : une pratique
liée à l’enseignement religieux puis institutionnalisée en tant que livre par
Luther et ses Petit et Grand catéchismes. Que l’ouvrage soit directement lié à
l’offensive réformatrice ne fait pas de doute. Les premiers pas du catéchisme
comme genre littéraire ne peuvent se comprendre sans cette période de crise
profonde de la piété et de la politique européenne. Déclaration confessionnelle
et outil pédagogique, le catéchisme devient un objet inspiré et convoité par les
autorités politiques et les théologiens, jugeant de son orthodoxie et de son
exhaustivité. Avant cela, dans l’Europe du Moyen Âge, il avait fallu trouver
une méthode d’instruction - bientôt nommée catéchistique - permettant de

79 Pour l’Allemagne, à propos d’études datant de la fin du XIXe siècle: GEFFCKEN, J.: Der
Bilderkatechismus des fünfzehnten Jahrhunderts und die catechetischen Hauptstücke in dieser
Zeit bis auf Luther, Weigel, Leipzig, 1855 ; ZEZSCHWITZ, Gerhard von: System der
christlich kirchlichen Katechetik, 2 vol., Hinrichs, Leipzig, 1863-74; MOUFANG, Christoph
(éd.): Katholische Katechismen des 16. Jhd. in deutscher Sprache, Olms, Hildesheim, 1880;
COHRS, Ferdinand: Die evangelischen Katechismusversuche vor Luthers Enchiridion,
Monumenta Germaniae Paedagogica, K. Kehrbach, vol. 20-3 and 29, Berlin, 1900-7.
80 Cf. note 38.
81 Depuis les années 1960: WEIDENHILLER, Egino: Untersuchungen zur deutschsprachigen
katechetischen Literatur des späten Mittelalters, Beck, Munich, 1965 ; KOHLS, Ernst-
Wilhelm: « Evangelische Katechismen der Reformzeit vor und neben Luthers Kleinem
Katechismus », in: Texte zur Kirchen- und Theologiegeschichte, Heft 16, Gütersloh, Mohn,
1971; MÜLLER, Manfred et al. (éd.): Der Katechismus von den Anfängen bis zur Gegenwart,
Schnell u. Steiner, Munich, Zurich, 1971 ; STRAUSS, Gerald: Luther’s House of Learning:
Indoctrination of the Young in the German Reformation, Johns Hopkins University Press,
Baltimore, Londres, 1978; SCHMITT, Johann: Der Kampf um den Katechismus in der
Aufklärungsperiode Deutschlands, Oldenbourg, Munich, 1935.
82 BAST, Robert James: Honor your fathers, Brill, Leiden, New York, Cologne, 1997. 34 Emilie DELIVRÉ

convertir de grandes masses, un médium de conversion valable aussi dans les
cas où la religion serait totalement ignorée. Charlemagne exigea ainsi que
chaque sujet baptisé apprenne le Notre Père et le Credo. A partir du quatrième
Concile de Latran en 1215, une confession annuelle fut ajoutée au corpus des
savoirs obligatoires, dans laquelle étaient incorporés les Dix Commandements,
des sermons, etc. Certains auteurs proposèrent alors d’inclure dans
l’enseignement catéchistique des ouvrages de références concernant les
doctrines de l’Église, mais sans explications, et comportant de nombreux
termes sacrés, ce qui en réservait l’usage à un cercle très restreint
d’intellectuels (Erasme par exemple). Les premiers à s’intéresser à l’emploi de
la forme en questions-réponses en même temps qu’à l’instruction des fidèles
(ici des enfants) furent les Frères Tchèques (Böhmische Brüder), avec les
Kinderfragen, en 1502, et les Vaudois, entre les XVe et XVIe siècles. On ne
trouvait sinon guère que des manuels rédigés pour des prêtres à propos de la
façon dont ils devaient enseigner la religion à leurs catéchumènes, ainsi que de
la manière de traduire au mieux les dogmes de l’Église pour l’homme « du
peuple ».
La Réforme protestante constitue donc une borne dans l’évolution
catéchistique, et il n’est pas étonnant que Luther et ses disciples se soient
intéressés très rapidement à l’enseignement des enfants (les Frères Tchèques
83sont considérés comme un mouvement préréformé) . Tenant généralement
plus au contenu, à la formation intérieure de ses fidèles que le catholicisme, le
protestantisme fait apparaître la question de l’enseignement et de
l’évangélisation en général sous une lumière nouvelle. Cet intérêt et la
demande d’un texte évangélique se remarquent par les différentes adaptations
des Kinderfragen ainsi que par les traductions en allemand de l’Enchiridion de
Mélanchthon et divers autres ouvrages religieux adaptés pour les enfants (à
Wittenberg avec Johann Agricola 1521 ou encore à Zurich en 1522). Vers la
fin de 1524, des commandes sont passées, et un ouvrage est publié
parallèlement, le Büchlein für die Laien und Kinder, qui, provisoirement du
84moins, répond à la demande . Presqu’au même moment, Luther proclame au
cours de sa Messe allemande l’urgence d’une introduction à l’enseignement
religieux pour les enfants. Lui-même publie en 1529 ses Petit et Grand
Catéchismes qui deviennent immédiatement des best-sellers et la référence en
la matière. Le Kleiner Katechismus devient absolument obligatoire pour
recevoir les sacrements, sa connaissance est une condition à l’appartenance à
la nouvelle communauté. Il provoque tout un mouvement d’instruction
populaire, puisque Luther instaure comme devoir des parents de pourvoir à la
bonne éducation de leurs enfants. Il en appelle à la multiplication des écoles
chrétiennes, allant de pair avec l’introduction d’une fréquentation régulière de
l’église, censée préserver l’ordre régnant et renforcer les communautés.

83 Voir à ce propos le classique STRAUSS, Luther’s House of Learning (cf. note 81).
84 Pour la période cf. note 82. LE CATÉCHISME POLITIQUE ALLEMAND DE 1780 À 1850 35
Peu après, sous Frédéric le Pieux, le Palatinat du Rhin se convertit au
calvinisme. Le prince commande alors un livre d’enseignement de la religion
chrétienne destiné au peuple, afin à la fois de renforcer et d’encourager la
religion réformée. C’est la Catechesis Palatina (surnommé le Catéchisme de
85Heidelberg, 1563) , rédigé par le professeur d’université Zacharias Ursinus et
le prêtre Caspar Olevianus, qui deviendra vite le « Credo » du calvinisme. A
partir du XVIIIe siècle, il est reconnu dans les Gemeinde allemandes comme
le plus important document de foi réformée. Dans une version pour l’école de
1610 sont présentées les quatre règles selon lesquelles il doit être enseigné: les
passages difficiles doivent être expliqués, les longs passages doivent être
résumés, le texte doit être analysé par le professeur et des questions doivent
être posées, auxquelles les élèves doivent répondre en s’appuyant sur le texte.
86
Enfin, le catéchisme doit être éclairé par des passages de la Bible .
En général, on constate que la recherche de l’unification de la pratique de
l’enseignement pousse à l’homogénéisation des contenus et des supports ainsi
que de la formation des maîtres (et donc à leur professionnalisation). Après la
Réforme, l’enseignement de la religion devient une discipline à part entière à
l’école, gagne en importance sous la forme d’un catéchisme répété et appris
par cœur à l’église, à l’école et à la maison. Les catéchistes et professeurs
doivent rivaliser d’adresse pour arriver à une communication efficace en
s’adaptant à un public souvent jeune et non instruit. Or, la Réforme protestante
et son intérêt pour l’enseignement populaire a des conséquences qui vont au-
delà des pratiques des deux nouvelles confessions. Aussi l’Église catholique
tend bientôt à fixer et délimiter le corpus de ses croyances. Cela commence
par la création de nouveaux ordres (dont celui des Jésuites en 1540), par la
recherche de nouveaux instruments d’évangélisation, et donc d’outils
pédagogiques, valables à la campagne comme dans les lycées et universités.
En 1555, le Jésuite hollandais Pierre Canisius rédige un long catéchisme
catholique et en 1556 un petit catéchisme. Son œuvre, populaire sous le titre
de Canisi, est alors considéré comme un document du magistère ordinaire de
l’Église et jouit donc d’une autorité particulière, restant longtemps en usage
87avant d’être remplacé au XXe siècle . Dans la ville de Trente se réunit au
même moment le XIXe concile œcuménique. Alors que tous les points
fondamentaux de la doctrine catholique y sont abordés, il est envisagé de

85 URSINUS, Zacharias, OLEVIANUS, Caspar: Catechismus oder Christlicher Underricht
wie der in Kirchen und Schulen der Churfürstlichen Pfaltz getrieben wirdt, Kurfürst Friedrich
III., Mayer, Heidelberg, 1563, 96 p.
86 ANONYME: Catechismus oder christlicher Unterricht, wie der in Kirchen und Schulen
der Churfürstlichen Pfaltz getriben wird, Forster, Amberg, 1610, 117p.
87 DHOTEL, Jean-Claude: Les origines du catéchisme moderne d’après les premiers manuels
imprimés en France, Aubier-Flammarion, Paris, 1967, ou encore GERMAIN, Elisabeth:
Langages de la foi à travers l’histoire, Fayard, Paris, 1972, ainsi que les actes Transmettre la
foi: XVIe-XXe siècles, Actes du Congrès National des Sociétés Savantes, 109, Dijon, 1984 (et
notamment le tome Histoire de la catéchèse, XVIe-XIXe siècles). 36 Emilie DELIVRÉ

rédiger un catéchisme pour guider les prédications et les enseignements des
curés de paroisse, les fidèles étant justement largement pourvus de
catéchismes adaptés, comme celui de Canisius.
La naissance, au cours du XVIe siècle, de trois confessions distinctes
provoque une course à l’identité. Le catéchisme est un symptôme de cette
recherche de définition dans la profession de foi. En effet, ces confessions ne
font pas fonction de convictions personnelles mais plutôt de reconnaissance
d’une communauté politique dont l’homogénéité confessionnelle encourage la
normalisation et la « disciplinisation ». D’un autre côté, les nombreux
changements confessionnels au sein d’un même État dans un court laps de
temps provoquent simultanément une fluctuation d’élites, de catéchismes, de
pratiques, qui crée un climat d’instabilité propice à la concurrence. C’est dans
ce contexte que s’épanouit le catéchisme qui, dès le début, participe du
politique tel que Rosanvallon a pu le définir. La question du pouvoir temporel
trouve en effet son expression la plus flagrante dans un des Dix
88Commandements , et donne son titre à l’ouvrage pionnier de Robert Bast,
89Honor your fathers . Qu’il faille y voir un élément essentiel du caractère
fondamentalement ambigu du catéchisme ne fait pas de doute lorsqu’on lie les
balbutiements du genre à son interprétation par Napoléon dans le Catéchisme
Impérial - et notamment à « l’irritante leçon VII sur le quatrième
90commandement » . Le commandement en question est en effet une véritable
« ouverture sur le monde », notamment sur la représentation des rapports de
pouvoirs dans la société qu’il est censé initier et guider. Il est une sorte de
porte qui permet aux puissances temporelles de s’approprier le pouvoir
spirituel, tout comme aux instances religieuses de s’immiscer et trouver
support dans la hiérarchie temporelle. Il est le lieu idéal de rencontre du
religieux et du politique.
La confusion des couches populaires face à la transition de leur confession
traditionnelle à la luthérienne, le désordre provoqué dans les couches
paysannes par les guerres et enfin l’analphabétisme qui domine alors
l’Allemagne et l’Europe en général, font naître chez les dirigeants spirituels le
désir d’un texte simple, qui toucherait les couches les plus humbles de la
population et expliquerait ce qu’est la nouvelle doctrine. De fait, le Petit
Catéchisme de Luther peut être utilisé par les pères de famille soucieux de
combattre l’ignorance spirituelle de leurs enfants (et souvent d’eux-mêmes).
Les exemplaires de la première édition ont disparu et le catéchisme de 1529
connaîtra plusieurs rééditions avec certains rajouts: un succès incontestable,
surtout lorsqu’il se convertira en manuel obligatoire. Sous sa forme première,
le catéchisme est donc déjà une arme, puisqu’il intègre ou omet les questions
fondamentales que peuvent se poser les croyants. Il fait mine notamment

88 ème ème Le 4 pour les catholiques et les protestants, le 5 pour l’Église Réformée.
89 Cf. note 82.
90 Je renvoie au chapitre suivant, et notamment au premier paragraphe. LE CATÉCHISME POLITIQUE ALLEMAND DE 1780 À 1850 37
d’ignorer la réalité ecclésiastique, laquelle représente pourtant l’un des
changements les plus importants pour le simple chrétien. Or, le besoin de
délimitation théologique comme logistique se fait ressentir de façon aussi
pressante au sein même du protestantisme que vis-à-vis du catholicisme. Le
catéchisme est alors censé rattacher toujours plus le fidèle à sa foi, au travers
de sa connaissance et de sa compréhension. Il s’agit ici non seulement des
enfants, mais des adultes, non seulement de l’homme « du peuple », mais du
réformateur. Selon Calvin par exemple, l’Église doit être une école.
Cependant, pourquoi la Bible ne fait-elle pas fonction de livre
d’enseignement ? Le fait est que, de part et d’autre, on craint avant tout une
mauvaise interprétation des Écritures. Il n’était donc pas question de laisser la
Bible dans les mains du « peuple » analphabète et superstitieux, sans être
expliquée et enseignée, sans être rendue accessible au commun des mortels.
C’est dans cette perspective que les principes de la religion doivent lui devenir
familiers, le lier à sa communauté d’interprétation, le séparer des autres. La
fonction traditionnelle du catéchisme est donc celle d’offrir une connaissance
religieuse sans laquelle un individu ne pourrait espérer de salut, de permettre
aux membres de la communauté de foi d’acquérir une compréhension plus
poussée des Écritures et de ce qui se déroule au cours du service religieux, de
préparer ses membre à une participation pleine et active à la vie de l’église en
les aidant à faire une profession de foi et en communiant, leur permettant ainsi
de distinguer les vraies doctrines des fausses, en encourageant la vertu et en
91décourageant le vice . Pour Luther, le catéchisme équivaut théologiquement à
la vitalité de l’Église, laquelle n’existe que par le mot de la Bible. Il est une
des vertus de la communication religieuse et appelle à une réponse
individuelle de la part celui qui reçoit l’enseignement.
Certes des différences confessionnelles fondamentales existent entre les
catéchismes, mais la concurrence est si forte que l’Église catholique, tant bien
que mal, est obligée de suivre le chemin entrepris par les protestants. Les trois
confessions développent ainsi très rapidement de nombreux catéchismes
adaptés à tous les niveaux, pour les enfants comme pour les religieux, et la
pratique même du catéchisme, c’est-à-dire l’enseignement catéchistique,
adopte de part et d’autre la forme d’une suite de questions et de réponses.
Encore une fois cependant, ce sont les protestants qui engagent la réflexion
92autour de la méthode elle-même . Méthode et caractéristiques du genre vont
de fait évoluer au cours des deux siècles suivants de sorte qu’au XVIIIe siècle
le catéchisme est véritablement devenu un « problème », un sujet de débat,
93notamment dans les cercles protestants . Ces débats se concentrent sur la

91 Cf. note 38. Voir aussi le récent ouvrage de TRÖHLER: Languages of Education (cf. note
17).
92 Cf. note 81.
93 « […] ein Problem an dessen Lösung alle Kreise interessiert waren, bei denen die religiöse
Erziehung des Volkes und der Jugend lag: das waren zunächst die Erziehungspraktiker und – 38 Emilie DELIVRÉ

place de la catéchèse dans l’enseignement religieux (et dans la théologie en
général), ainsi que sur la question de l’apprentissage de mémoire et de ses
conséquences sur la compréhension et la foi religieuse. Ils sont menés par
Mosheim, Gräffe, Schwarz, Niemeyer ou Schleiermacher, alors que, par le
biais de la professionnalisation de l’enseignement religieux, la méthode
socratique est redécouverte et reprise par ces intellectuels, notamment
94Gräffe . Ladite méthode catéchistique (qui équivaut alors à une apprentissage
conçu comme « dépassé », où l’enseignement mécanique n’aboutit, selon les
nouveaux penseurs, qu’à une vaine retransmission de mémoire de
connaissances incomprises) est alors très critiquée en dehors de la hiérarchie
religieuse, notamment par certains pédagogues: Pestalozzi la compare à une
pie voleuse, qui chercherait à voler les œufs d’un nid où personne n’en aurait
déposés, et considère que le seul vrai catéchisme est celui qui est appris sans
95pasteur . On peut aussi retrouver des cas de critiques trans- ou
interconfessionnelles, comme ce commentaire de l’Allgemeine Deutsche
Bibliothek, à propos d’un catéchisme catholique répandu en Autriche: « Que
dira la postérité lorsqu’elle apprendra des annales de la pédagogie qu’encore
en 1777 fut introduit et disséminé par Vienne une méthode d’enseignement si
misérable, qu’en plus elle fut acclamée par de nombreux journalistes et imitée
96par plusieurs États catholiques ? » . La catéchèse (Katechetik) et la
Katechismusfrage connaissent leur apogée dans la seconde moitié du XVIIIe
siècle, et ces succès expliquent en partie la naissance des premiers catéchismes
philosophiques, moraux, de droit et bientôt politiques.
De fait, qu'est-ce qui fait du catéchisme, dès sa genèse, un genre religieux
adapté à une thématique non seulement séculière mais aussi politique dans le
sens de la gestion des relations de pouvoir à l’intérieur des États, et ce, quelle
que soit la confession enseignée ? Tout d'abord, l'usage quasi unanime et
immédiat de la langue vernaculaire est révélateur. C'est « pour le bien du

theoriker, Geistliche und Laien, dann aber auch Rationalisten und kirchlich gesinnte Männer
überhaupt […] », cf. note 81, p. 15.
94 BIZER, Christoph: « Katechetik », in: HÄRLE, Wilfried et al. (éd.): Theologische
Realenzyklopädie, Bd. 17, de Gruyter, Berlin, 1988, p. 686-710 et STOODT, Dieter:
« Religionsunterricht », in: MEHLHAUSEN, Joachim et al. (éd.): Theologische
Realenzyklopädie, Bd. 29, de Gruyter, Berlin, 1998, p. 33-49.
95 TRÖHLER, Daniel: « Pädagogische Volksaufklärung, Ernst und Propaganda. Rochow,
Iselin, Pestalozzi », in: SCHMITT, Hanno et al. (éd.): Pädagogische Volksaufklärung im 18.
Jahrhundert im europäischen Kontext: Rochow und Pestalozzi im Vergleich, Haupt, Berne,
2007, p. 58-75.
96 « Aber was wird die Nachwelt sagen, wenn sie einst in den Annalen der Pädagogik lesen
wird, dass noch 1777 eine so elende Lehrart aus Wien über eine ganze Monarchie verbreitet,
von vielen Journalisten gelobet, und von einigen katholischen Staaten nachgemacht worden
ist ? », in: GRUBER, L., FELBIGER, J. I. v.: « Nachricht von dem für die k.k. Staaten
vorgeschriebenen Katechismus: Rezension », in: ADB, Anh. 1783, Anh. 37, 52. Bd.,1. Abt., p.
202-205, ici p. 205. LE CATÉCHISME POLITIQUE ALLEMAND DE 1780 À 1850 39
97simple peuple » et parfois aussi « des simples prêtres » . Le latin est peu
connu et il faut encourager la dévotion des croyants. Ensuite, au cours des
siècles, la catéchèse voit se développer une sorte de consensus tacite selon
lequel le cœur de l'enseignement religieux est constitué par les Dix
Commandements. Ces derniers dominent peu à peu tous les autres codes de
emorale destinés aux laïcs et c’est le 4 qui reçoit le plus d’attention. Un autre
indice nous est offert par le fait que le catéchisme est un genre
particulièrement prisé en temps de crise: d’un côté les luthériens allemands qui
tentent de consolider le développement du protestantisme, de l’autre les
catholiques qui voient avec crainte le succès des protestants. Ces crises
poussent les uns et les autres à mobiliser de nouvelles ressources pour gagner à
leur cause un nombre toujours plus important de croyants et posent la question
de la fidélité de ces croyants au régime politique contemporain.
Cependant, même si le catéchisme peut être considéré comme politique dès
ses débuts, c’est seulement au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle que
cette tendance est conceptualisée. Pendant la première moitié du XVIIIe
siècle, le catéchisme est encore considéré comme un ouvrage uniquement
religieux, caractérisé principalement par sa nature orale et sa forme en
98questions-réponses . Un siècle plus tard, ce n'est plus le cas ; dans le
Conversations-Lexikon de 1833, voici la définition de « Katechetik »: elle est
certes « la science des règles, selon lesquelles un débutant et novice doit
apprendre les vérités religieuses par le biais de questions et de réponses »,
mais « le catéchisme est un livre au cours duquel sont présentés sous forme de
questions - réponses les fondements d’une science ou d’un art, et son objet est
alors toujours spécifié, par exemple un catéchisme de la santé. Sans
spécification, il désigne plutôt un manuel de religion rédigé de cette
99manière » . En 1833, le catéchisme n’est déjà plus seulement l’enseignement
de la religion, mais aussi le livre lui-même; on cite certes toujours son origine

97 BAST, Robert James: « The Political Dimension of Religious Catechisms in Fifteenth and
Sixteenth Century Europe », relation presentée au cours de la conférence internationale
Political Catechism: Preaching on the Altar of Modernity ?, 27.10.2006-28.10.2006,
European University Institute Florence.
98 En 1737, le terme de « Catechismus » est défini ainsi: « Mündliche Unterrichtung,
insbesonderheit eine solche, so durch Frage und Antwort geschrieben, deren man sich in der
alten Kirche mit großem Fleiße zu bedienen pflegte. [...] wie denn auch, nachdem die neuen
Spaltungen der Kirche entstanden, eine iede Secte ihren Catechismum hat. Die katholischen,
den Catechismum Tridentum [...] », in: ZEDLER, Johann Heinrich: Universal-Lexikon, Halle-
Leipzig, 1737. L’auteur cite ensuite le catéchisme officiel de chaque Église.
99 « […] die Wissenschaft der Regeln, wie man Anfänger und Ungeübte in den
Religionswahrheiten des Christenthums mittels Fragen und Antwort gehörig unterrichten
muss », mais « Katechismus nennt man ein Buch, worin die ersten Anfangsgründe einer
Wissenschaft oder Kunst in F u A vorgetragen werden, doch ist dann der Gegenstand immer
bestimmt, z. B. Gesundheitskatechismus ; ohne allen Zusatz versteht man eherdarunter ein in
dieser Weise abgefasstes Lehrbuch der Religion », in: « Katechetik », Conversations-Lexikon.
Allgemeine deutsche Real-Encyclopädie für die gebildeten Stände, in 12 Bänden, 6. Bd.,
8ème éd., Brockhaus, Leipzig, 1833. 40 Emilie DELIVRÉ

orale et religieuse, cependant on admet qu’il puisse désigner aussi un ouvrage
échappant à toute confession. Dix ans plus tard, cette évolution est encore plus
marquée: dans l'Universal-Lexikon der Erziehungs- und Unterrichtslehre für
ältere und jüngere christliche Volksschullehrer (1844-45), l’auteur propose la
définition suivante du terme « Katechismus », après avoir présenté les
ouvrages religieux classiques: « [...] Les autres catéchismes [c’est-à-dire ceux
qui ne jouissent pas de la bénédiction de l’Église] publiés çà et là sont plus ou
100 moins influencés par les discours philosophiques dominants » . L’intérêt de
cette remarque consiste en la reconnaissance de l’aspect temporel de certains
catéchismes. Si l’on reprend le terme de « entlastete Kirchlichkeit » (religiosité
délestée) proposé par Graf comme symptomatique de la Sattelzeit, on constate
que ces catéchismes non-religieux, sujets aux changements temporels, sont
exemplaires pour comprendre quand et comment s’est désagrégée, dissoute la
simple division séculier-religieux: c’est justement par le biais de la
communication dans et autour des Églises, et par la diffusion d’un religieux
confessionnel, souvent en marge des institutions et parfois agressif, que les
101frontières perdent de leur netteté .
Avec un peu de mépris, l’auteur de l’article cite les « autres » catéchismes,
c’est-à-dire les « faux », ceux qui ne font plus référence à des vérités
intemporelles. Par contre, il entre dans les débats autour de la Katechetik en
distinguant méthode socratique (qui doit mener l’enfant à la juste réponse) et
catéchistique (la matière est apprise à l’avance, il s’agit juste d’en vérifier
102l’apprentissage chez l’enfant . Cette distinction est typique de la Sattelzeit,
même si le dictionnaire cité, de par sa nature générique, est évidemment en
retard sur l’actualité. Elle tend à démontrer que le catéchisme n’est pas une
méthode naturelle, qu’il ne comporte pas de vrai dialogue, les questions et les
réponses n’étant qu’une acrobatie de la mémoire, non de l’intelligence.
Pourtant, l’auteur du Lexikon en reconnaît certains aspects positifs, pointant
sur le fait que la vérité que le catéchisme doit transmettre est en soi déjà
103présente dans l’âme de l’enfant, même si elle est encore cachée . On retrouve

100 « Die übrigen Katechismen [ohne Genehmigung des heiligen Stuhls], die von Zeit zu Zeit
herausgegeben wurden, tragen mehr oder weniger das Gepräge der herrschenden
philosophischen Lehrmeinungen an sich », in: MÜNCH, M. C.: Universal-Lexikon der
Erziehungs- und Unterrichts-Lehre für ältere und jüngere christliche Volksschullehrer,
Schulkatecheten, Geistliche und Erzieher, Drei Bände, J.U. Schlosser's Buch- und
Kunsthandlung, Augsbourg, 1844-1845.
101 Cf. note 14, p. 88-89.
102 « [...] In dieser Beziehung unterscheidet sich die sokratische Lehrmethode von der
katechetischen dadurch, dass man diejenigen Wahrheiten von welchen die Kinder überzeugt
werden sollen, denselben nicht vorerst selbst vorträgt, sondern durch allerlei jedoch
sachgemäße und analoge Fragen auf den Weg hinleitet, auf welchem sie solche selber finden
können », cf. note 100.
103 « Katechetische Lehrart: Bei der Anwendung derselben wird vorausgesetzt, dass die
Wahrheit, welche gelehrt werden soll, wenn auch noch verschlossen, in der Seel des Kindes
bereits vorhanden sei », in: ibid. LE CATÉCHISME POLITIQUE ALLEMAND DE 1780 À 1850 41
ici en effet une autre problématique propre au catéchisme et notamment au
public auquel il est destiné, qui converge en partie avec la définition de la
catéchèse proposée dès la fin du XVIIe siècle dans une réédition du Grand
Dictionnaire historique, ou mélange curieux de l'histoire sacrée et profane de
Moreri, définition reprise ensuite par l'Encyclopédie ou dictionnaire des
sciences, des arts et des métiers de Diderot et d’Alembert: « instruction à vive
voix ; c’est une courte et méthodique instruction des mystères de la religion,
laquelle se fait de bouche ; car on n’enseignoit pas anciennement ces mystères
par écrit, de peur que ces écrits ne vinssent à tomber entre les mains des
104infidèles, qui les auroient tournés en risée, faute de les bien entendre » . Les
lecteurs à qui sont destinées ces connaissances sont - par nature - en mesure de
les « entendre ». Le catéchisme est donc conçu comme un enseignement
réservé aux membres d’une communauté, d’un groupe défini, qui, seul, a le
droit – le pouvoir – d’être initié. L’oralité de l’instruction est justifiée par
l’existence d’ « infidèles » pour différentes raisons: premièrement, parce que
ces derniers ne peuvent pas « entendre », comprendre les vérités révélées (car
elles sont chiffrées, présentées dans un vocabulaire spécifique, qu’elles le sont
au travers de concepts seulement concevables s’ils sont filtrés dans un cadre
culturel restreint). N’entendent que ceux qui comprennent, qui peuvent
comprendre. De toutes façons, ceux qui ne le peuvent ne l’« entendront » pas,
ils n’en auront pas l’occasion puisque ces connaissances leur sont cachées.
Cela signifie que ceux à qui l’enseignement est destiné ont des connaissances,
un pouvoir de discernement préalables et qu’ils reconnaîtront le message
comme leur étant adressé. Deuxièmement, parce que ces « infidèles »
risqueraient de les détourner, transformer, pour les utiliser ensuite contre la
religion enseignée à l’origine: cela est lié à la crainte de l’Église ou d’une élite
de voir le « peuple » entrer en possession de connaissances trop poussées et
complexes pour lui. Il y aurait alors danger d’un retournement de pouvoir. La
catéchèse serait donc aussi un instrument de pouvoir qui se crée et subsiste à
partir d’un seul réfèrent: savant-ignorant, donc dominant-dominé.
Troisièmement, l’oralité prescrite forme un lieu de communication secret,
protégé par les murs de l’église ou de l’école, lieu que l’on peut contrôler et où
l’on peut aisément rééduquer les mauvaises pensées ou les dérives. Même les
« intermédiaires », prêtres ou pères de famille, ne peuvent y enseigner
impunément. De plus, ces points de rencontre créent un sentiment de
communauté: le même langage, les même pratiques, la même église; une
communauté qui peut être organisée efficacement.
Ainsi, le catéchisme se politise, dans le sens de tous les concepts-clés
(Grundbegriffe) de la Sattelzeit, mais il continue à porter en lui les traces de
questionnements propres à ce médium de communication, une constante qui
va perdurer jusqu’au XXe siècle. Ainsi, le Große Brockhaus de 1931 voit dans

104 MORERI, Louis: Le grand dictionnaire historique ou le mélange curieux de l'histoire
èmesacrée et profane, 9 édition, aux dépens de la Compagnie, 1702, p. 81. 42 Emilie DELIVRÉ

la publication du catéchisme de Luther un changement fondamental dans la
définition du mot « Katechismus », notamment en ce qui concerne la
distinction habituelle entre apprentissage de mémoire et explication. D’après
l’auteur de l’article, le catéchisme catholique « recherche surtout l’obéissance
envers l’Église concrète », tandis que l’évangélique tendrait plutôt à la
105décision personnelle autonome de ses élèves . Ainsi, le genre du catéchisme
intéresse les auteurs plutôt en tant que méthode efficace (ou non) d’instruction,
reflétant le lien entre l’Église confessionnelle et la société. Dès le départ,
comme le constate Ian Green, il est possible de reconnaître dans le simple
catéchisme le support d’un mode particulier du discours, qui échapperait au
monopole des dévots ou des « ultra-conformists » un discours du milieu, un
pont. Ainsi, « elementary and intermediate catechisms provide a unique
opportunity for historians to try to gauge the type of doctrinal teaching that
was put across at that intermediate level between official doctrine and popular
106belief » . A partir du XVIIIe siècle, il s’agit de savoir quelle doit être la
nature de ce « pont », de cette « mixture of pagan and christian attitudes », un
questionnement qui est contemporain des débats concernant l’éducation, le
107« peuple » et ses écoles, la perfectibilité de l’homme .
Il faut cependant rester conscient que les débats cités ici sont
exclusivement ceux d’une élite intellectuelle et qu’ils n’ont eu que très
rarement des conséquences pratiques réelles et rapides sur l’enseignement en
108général et le religieux en particulier . Pourtant, ils sont essentiels pour notre
compréhension de l’évolution du catéchisme: ce dernier est en effet resté au
cours de l’époque moderne le support d’enseignement le plus répandu pour

105 « Gehorsam gegen die konkrete Kirche » vs. « persönliche selbstverantwortliche
Entscheidung », in: Der Große Brockhaus. Handbuch des Wissens in 20 Bänden, für den
Volksunterricht, 15ème éd., 10. Bd., Leipzig, 1931.
106 Cf. note 38, p. 570, il ne parle pas ici uniquement des catéchismes anglais mais des
catéchismes en général. D’un côté il y aurait la croyance en une religion révélée ou la
confiance en une autorité intellectuelle, de l’autre la croyance selon laquelle les phénomènes
peuvent produire des signes permettant leur interprétation. Il s’agit alors uniquement
d’expliquer ces signes, ce que doit faire le catéchisme, médium de cette révélation ou
intermédiaire dans l’interprétation des signes: une dialectique depuis les premières méthodes
catéchistiques et l’antique méthode socratique, qui dépend de la capacité du catéchisme à
s’ouvrir ou à se fermer, porteur de secrets ou de vérités universelles.
107 « Schulen (und Universitäten) [wurden] ein Politicum, nicht nur in dem Sinne, daß sie
fortan kein Ecclesiasticum mehr waren (so sagte es das Allgemeine Preußische Landrecht von
1794), sondern ein Politikum im modernen Sinn: nämlich ein Gegenstand gesellschafts- und
parteipolitischer Auseinandersetzungen, weil die Schulen und Hochschulen bzw.
Universitäten seither das Schleusenwerk des sozialen Aufstiegs bilden und ihre Zertifikate die
Berechtigungen bzw. Garantien privilegierter sozialer Platzierung darstellen», in:
HERMANN, Ulrich: « Von der ‘Staatserziehung’ zur ‘Nationalbildung’. Nationalerziehung,
Menschenbildung und Nationalbildung um 1800 am Beispiel von Preußen », in: HERMANN,
Ulrich (éd.): Volk, Nation, Vaterland, Meiner Verlag, Hambourg, 1996, p. 207-221, ici p. 210.
108 Voir l’étude des débats pédagogiques menée par KILIAN, Jörg: Lehrgespräch und
Sprachgeschichte. Untersuchungen zur historischen Dialogforschung, Niemeyer, Tübingen,
2002, p. 507. LE CATÉCHISME POLITIQUE ALLEMAND DE 1780 À 1850 43
109l’éducation de la majeure partie de la population allemande , et souvent le
110seul livre, avec la Bible, présent dans les foyers . Et de fait, en temps de paix
comme de guerre, l’« enseignement public » imparti dans le cadre de l’église
reste l’unique lieu d’information politique des couches populaires, une
111situation largement encouragé par les autorités . De plus, en 1767, Fréderic
II de Prusse écrivait à son ministre Zedlitz d’encourager l’enseignement dans
les campagnes de la religion et de la morale, afin que ses sujets restent
112protestants . Cela est à la fois une déclaration de réaction confessionnelle et
une expression de la monarchie absolue qui définit très précisément quelle est
la nature et la quantité des connaissances, d’abord religieuses, ensuite
pratiques, puis politiques, que chaque groupe bien délimité de la population est
censé posséder.
113C’est en réponse à cette situation que des pédagogues influents , mais
114aussi des philosophes ou des théologiens , tentent, dès la seconde moitié du
XVIIIe siècle, de réformer l’éducation, en théorie puis en pratique. Ainsi, le
mouvement philanthropique croit en la perfectibilité de l’être humain par le
115biais de l’éducation . Dans la première moitié du siècle suivant apparaissent

109 SCHNABEL-SCHÜLE, Helga: « Vierzig Jahre Konfessionalisierungsforschung – eine
Standortbestimmung », in: BLASCHKE, Olaf (éd.): Konfessionen im Konflikt. Deutschland
zwischen 1800 und 1970: ein zweites konfessionelles Zeitalter, Vandenhoeck & Ruprecht,
Göttingen, 2002, p. 75.
110 Un observateur des dernières années du XVIIIe siècle note « nun ist es gewiss, dass der
Landmann im Winter besonders Abends wol Zeit hätte, ein gutes für ihn geschriebenes Buch
zu lesen. Aber das ist doch nicht der Ton des Landpublikums. Dazu gehören Anlagen und
Zubereitungen von einem halben Jahrhundert, ehe das Ziel erreicht werden könnte. Zum
Privatlesen hat der jetzige Bauer weder Lust, noch Geschick. Lesen ist ihm eine ungewohnet
und daher saurere Arbeit, als das Pflügen. Seine Lektüre ist die Bibel, doch sehr selten », in:
HANHZOG, C. L.: Patriotische Predigten oder Predigten zur Beförderung der
Vaterlandsliebe für die Landsleute in den preußischen Staaten, Halle, 1785, cf. note 66, p.
446. Voir aussi WITTMANN, Reinhard: Der lesende Landmann: Zur Rezeption
aufklärerischer Bemühungen durch die bäuerliche Bevölkerung im 18. Jahrhundert, Böhlau,
Cologne, 1973, p. 13 notamment notes 36 et 37, ainsi que notes 135 et 144.
111 HAGEMANN, Karen: ‘Mannlicher Muth und Teutsche Ehre’: Nation, Militär und
Geschlecht zur Zeit der Antinapoleonischen Kriege Preußens, Schöningh, Paderborn, 2002, p.
102.
112 « Dass die Schulmeister auf dem Lande die Religion und die Moral den jungen Leuten
lehren, ist recht und gut und müssen sie davon nicht abgehen, damit die Leute bei ihrer
Religion hübsch bleiben und nicht zur katholischen übergehen, denn die evangelische ist die
beste und weit besser wie die katholische », cf. note 109, p. 75.
113 Rousseau et son Emile ont une influence considérable sur ces pédagogues, comme par
exemple BASEDOW, Johann Bernhard: Methodenbuch für Väter und Mütter der Familien
und Völker, Fritsch, 1771.
114 Cf. notes 81 et 94.
115 CAMPE, Joachim Heinrich: Väterlicher Rat für meine Tochter. Ein Gegenstück zum
Theophron. Der erwachsenern weiblichen Jugend gewidmet, Brunswick, 1819; CAMPE,
Joachim Heinrich: Theophron, oder der Erfahrne Rathgeber für die unerfahrne Jugend,
Gebrüder von Mechel, Buger, 1790; SALZMANN, Christian Gotthilf: Ameisenbüchlein oder
Anweisung zu einer vernünftigen Erziehung der Erzieher, Buchhandlung der Erziehungs - 44 Emilie DELIVRÉ

116diverses encyclopédies de l’éducation et autres lexiques pédagogiques . Au
même moment, l’Allemagne, et en particulier la Prusse, connaît plusieurs
réformes de l’éducation au niveau des institutions, de sorte qu’on a pu parler
de véritable « pädagogisches Jahrhundert ». La particularité allemande se situe
au niveau de la place de cette évolution dans la chronologie des changements
sociaux et politiques. En effet, notamment dans les Länder à faible
industrialisation, c’est-à-dire là où la Bildungsbürgertum est la plus puissante,
les réformes de l’éducation précèdent largement les réformes sociales et
politiques, et peuvent même être considérées comme facteurs d’accélération
117de ces dernières . Cependant, avec notamment l’essai de Lessing portant sur
118l’éducation du genre humain du point de vue des Lumières allemandes , la
conception de la fonction de cette éducation évolue très rapidement pour
119
devenir largement politisée . Ainsi prime très tôt l’idée qu’une
restructuration complète du système d’éducation permettrait de changer un
régime obsolète, espoir renforcé par le traumatisme de la Révolution française
qui avait tout d’abord enthousiasmé certains esprits progressistes allemands
pour effrayer ensuite la plupart de ses défenseurs par les excès de la Terreur,
puis par la menace napoléonienne. En réformant l’éducation au travers d’un
enseignement qui permettrait une participation plus large du citoyen (même si
limitée et encore hiérarchisée), on pense pouvoir éviter une révolution
similaire. La victoire sur les armées napoléoniennes renforce tout d’abord un
tel sentiment, avec le mythe d’une armée composée non plus de sujets, mais
de patriotes ; cependant, après 1815, on assiste à une contradiction toujours
plus importante entre ce type de réforme et la création simultanée d’un État
fort et bureaucratique qui tient les rênes de l’éducation, notamment en Prusse.
Entre 1780 et 1820 de nombreux articles et essais sont publiés pour réagir
aux décrets et édits religieux et notamment pour condamner la « perte de
120religiosité » . L’Edit de Woellner de 1788 est à l’origine d’une littérature

anstalt, 1806; SALZMANN, Christian Gotthilf: Krebsbüchlein oder Anweisung zu einer
unvernünftigen Erziehung der Kinder, Keyser, Erfurt, 1792.
116 Par exemple cf. note 100; ou HERGANG, Karl Gottlieb (éd.): Pädagogische Real-
Encyclopädie oder Encyclopädisches Wörterbuch des Erziehungs- und Unterrichtswesens
und seiner Geschichte für Lehrer an Volksschulen und andern Lehranstalten, für Eltern und
Erzieher, für Geistliche, Schulvorsteher und andere Freunde der Pädagogik und des
Schulwesens, bearbeitet von einem Vereine von Predigern und Lehrern und redigirt von Karl
Gottlieb Hergang, 2 Bde., Grimma, Leipzig, 1843-1847; REIN, Wilhelm (éd.):
Encyklopädisches Handbuch der Pädagogik, 7 Bde., Hermann Beyer & Söhne, Langensalza,
1895-1899.
117 Voir JEISMANN, Karl-Ernst, LUNDGREEN, Peter (éd.): Handbuch der deutschen
Bildungsgeschichte, Bd. 3, 1800-1870, von der Neuordnung Deutschlands bis zur Gründung
des Deutschen Reiches, Beck, Munich, 1987.
118 LESSING, Gotthold Ephraim: Die Erziehung des Menschengeschlechts, Lessing, Berlin,
1780.
119 TITZE, Hartmut: Die Politisierung der Erziehung, Fischer, Francfort/Main, 1973, p. 180.
120 Cf. note 14, p. 73. LE CATÉCHISME POLITIQUE ALLEMAND DE 1780 À 1850 45
particulièrement riche et bien documentée, composée de brochures et de
121journaux . Encore une fois, c’est surtout autour de la piété du « peuple »
122(Frömmigkeit) que se concentrent les esprits . Ce « peuple » est vu comme
ignorant et vulnérable aux passions, et les autorités politiques, mais aussi les
intellectuels de l’Aufklärung, voient dans les prêtres et les pasteurs des
intermédiaires nécessaires pour contrer ce qui est considéré comme
123l’éloignement des croyants de leur foi , une évolution jugée négativement
par toutes les sphères de la société et conçue comme néfaste pour la société
124dans son ensemble . Ils gardent la frontière entre deux sphères, la sphère
populaire et celle de l’élite, assurant l’État et les diverses autorités que les
sujets reçoivent la religion révélée sans autres conséquences pour elles. Cet
état de fait encourage une atmosphère duelle qui est parfaitement exprimée
125
dans les débats autour de Was ist Aufklärung ? . Même si cette tendance est
surtout marquée dans l’Allemagne protestante, et notamment en Prusse, la
division oral/écrit, culture populaire/culture de l’élite se retrouve aussi dans les
régions catholiques, et le religieux en représente une sorte de pivot. De fait, la
Révolution française provoque aussi une politisation des débats, de sorte que
de nouvelles fractions se créent dont certaines - à l’opposé du
Bildungsprotestantismus qui prône la piété individuelle, un christianisme actif
au travers de citoyens autonomes - critiquent au contraire les Lumières et ce
126qui est considéré comme le résultat d’un enseignement religieux trop libéral .
L’Église catholique oppose à la sécularisation accélérée des forces politiques
et intellectuelles un réflexe de défense religieuse, par l’exaltation de la
127transcendance, de l’unité, de la raison d’Église . Bernard Plongeron montre
comment les théologiens délaissent alors les intérêts temporels et s’absorbent
dans une morale du pouvoir: il ne s’agit plus d’agir politiquement, mais de

121 STANGE-FAYOT, Christina: Lumières et obscurantisme en Prusse. Le débat autour des
édits de religion et de censure (1788-1797), Lang, Berne, Francfort/Main, 2003.
122 Voir HÖLSCHER, Lucian: Geschichte der protestantischen Frömmigkeit in Deutschland,
Bd. 1: Von der Reformation bis zum Ersten Weltkrieg, Beck, Munich, 2005.
123 SAUTER, Michael J.: « Preaching a Ponytail and an Enthusiast: Rethinking the Public
Sphere's Subversiveness in Eighteenth-century Prussia », in: Central European History, 4,
2004, p. 544-567 ; FARGE, Arlette: Dire et mal dire: opinion publique au XVIIIe siècle,
Seuil, Paris, 1992 ; LAVOPA, Anthony: « The Revelatory Moment: Fichte and the French
Revolution », in: Central European History, 2, 1989, p. 130-159, p. 149.
124 Cf. note 14, p. 74. De fait la religion est nécessaire « zur konstitutiven Bedingung von
allgemeiner Wohlfahrt, Stabilität des Gemeinwesens und bürgerlichem Rechtsfrieden ». C’est
seulement au travers de la religion que la société peut former un seul corps. Même pour les
Kantiens, liberté de religion certes, mais religion obligatoire.
125 Cf. note 123 (Sauter), p. 546. KANT, Immanuel: « Beantwortung der Frage: Was ist
Aufklärung? », Berlinische Monatsschrift, n° 2, 1784, p. 481-94, à propos de Moses
Mendelssohn, « Über die Frage: was heißt aufklären ? », Berlinische Monatsschrift, n° 2,
1784.
126 Cf. note 14, p. 72.
127 PLONGERON, Bernard: Théologie et politique au Siècle des Lumières (1770-1820), Droz,
Genève, 1973, p. 112-113. 46 Emilie DELIVRÉ

moraliser l’agir et de le consacrer (en témoigne la multiplication de
catéchismes incluant des principes moraux). Cependant, ce n’est pas
seulement un débat de théologiens: en Allemagne notamment, des
fonctionnaires, des intellectuels, professeurs, juristes, des historiens ou des
philosophes participent de la formation du questionnement politico-religieux
dans lequel la place du « peuple » est prépondérante. C’est ici aussi que le
religieux comme objet historique apparaît intéressant: non seulement comme
religion ou confession, mais aussi comme base normative de la culture,
fondement de l’État et de l’ordre juridique qui, en temps de crise, est un
élément inévitable dans la recherche de solutions plausibles à la survie de la
128société . Ainsi, il n’est pas étonnant que nombre de « perdants » du XIXe
siècle aient conçu l’idée de créer, ou de redécouvrir de nouvelles façons du
129
vivre ensemble, en communauté . C’est ici, aussi, que l’on peut retrouver un
héritage plausible de la langue symbolique chrétienne: selon Wilhelm
Friedrich Graf, « les théologiens ont eu jusqu’à maintenant peu de choses à
dire à propos des processus de fusion syncrétique entre d’anciens symboles de
130l’Église et la nouvelle sémantique politique et sociale » . De fait, comment
ne pas faire le lien entre la critique d’une piété populaire en dérive et celle
131d’une connaissance politique populaire qui serait obligatoirement néfaste ?

2. Les catéchismes philosophiques

En parallèle à la moralisation du catéchisme religieux et de sa remise en
question méthodologique et épistémologique, et en conséquence de la
moralisation plus générale des préceptes religieux, de l’ouverture vers des
considérations portant sur la vertu et la clarté des dogmes, enfin de la nécessité
de répondre aux questions posées nouvellement par la science, une nouvelle
forme de catéchisation apparaît peu à peu en Europe. Il s’agit parfois de
catéchismes « augmentés », mais plus souvent de catéchismes portant
spécifiquement sur la morale ou la vertu. C’est à la fin du XVIIIe siècle que

128 Voir à ce propos l’excellent recueil de JANSEN, Nils et OESTMANN, Peter (éd.):
Gewohnheit, Gebot, Gesetz. Normativität in Geschichte und Gegenwart : eine Einführung,
Mohr Siebeck, Tübingen, 2011.
129 Cf. note 14, p. 73. Selon Graf, nombre de ces intellectuels se considèrent au cours du XIXe
siècle « comme des perdants ». Le pasteur kantien Christian Konrad Jacob Dassel diffuse en
1818 des « gutgemeinte Ratschläge zum Behuf der Kirchenverbesserung ». Il y encourage des
« politische Gottesdienste ».
130 « […] über diese Prozesse synkretischer Verschmelzung alter kirchlicher Symbolik mit
neuer politischer Gemeinschaftssemantik wissen Religionshistoriker und Theologen bisher
nur wenig zu sagen », cf. note 14, p. 92-93.
131 Johann Ludwig Ewald aurait propablement pu écrire « schädlich ist die religiöse
Zweifelsucht » plutôt que « schädlich ist die politische Zweifelsucht», in: EWALD, Johann
Ludwig: Über Volksaufklärung; ihre Gränzen und Vortheile. Den menschlichsten Fürsten
gewidmet, Unger, Berlin, 1790, 157 p., p. 28. LE CATÉCHISME POLITIQUE ALLEMAND DE 1780 À 1850 47
l’on peut constater l’apparition de ces premiers catéchismes philosophiques,
un thème que Jacques Marx aborde « sous l’angle d’un projet qui semble avoir
hanté le siècle bien au-delà de 89; celui de mettre sous une forme courte,
condensée et précise, le programme de l’esprit nouveau, et plus
particulièrement la morale dégagée des a priori métaphysiques qu’il inspire;
bref de composer un catéchisme philosophique, au sens que le XVIIIe siècle
donnait à cet adjectif ». Selon lui, il s’agit « moins [d’] un genre au sens
traditionnel, tributaire, dans ce cas, des raisons circonstancielles (prudence,
crainte de la censure, habileté tactique), qu’une véritable méthodologie, à
situer parmi tous les procédés où se révèle l’extraordinaire dynamisme interne
132des Lumières » . Par imitation ou ironie (c’est selon), ces ouvrages
reprennent le modèle du catéchisme religieux pour présenter un recueil de
principes de vertu, moraux, ou pour tourner en dérision le catéchisme religieux
133(comme les fameux catéchismes de Voltaire ). Schlosser, d’Holbach ou
Bahrdt composent ces catéchismes de morale ou de religion naturelle où ils
prônent la vertu et les bonnes manières. Leurs œuvres reflètent la nécessité de
fixer les codes d’une nouvelle société partagée entre aristocratie encore
dominante et Bildungsbürgertum: ces codes de morale créent les liens
nécessaires à une société en transformation qui cherche à remplacer les
rapports de classe et de corporation. Ils sont aussi essentiels à la formation
d’une opinion publique qu’au maintien d’un contrôle masculin sur les modèles
134de vie . Les auteurs de ces catéchismes sont d’ailleurs très actifs dans leurs
milieux et leurs œuvres y sont influentes. Le baron de Grimm correspond avec
Volney (tous les deux auteurs de catéchismes), Karl Friedrich Bahrdt
(Katechismus der natürlichen Religion – Catéchisme de la religion
135naturelle ) est populaire dans les milieux intellectuels. Il est membre de la
Deutsche Union, union secrète créée par lui-même, aux codes vestimentaires
et aux convictions strictes (elle prône vertu, modestie, modération), et qui
privilégie les journaux comme moyen de communication. A cette occasion,

132 MARX, Jacques: « Catéchisme philosophique et propagande éclairée au XVIIIe siècle »,
in: Problèmes d'histoire du Christianisme, Bruxelles, Institut d'histoire du christianisme, 17,
1987, p. 121-144, ici p. 122.
133 VOLTAIRE: Le catéchisme de l'honnête homme, 1763 ; VOLTAIRE : Catéchisme chinois
ou entretiens de Cu-Su, disciple de Confutzee, avec le Prince Kou, fils de Low, tributaire de
l’empereur chinois Gnenvan, 417 ans avant notre ère vulgaire, 1764; VOLTAIRE :
Catéchisme du jardinier ou entretien du Bacha Tuctan et du jardinier Karpos, 1765;
Catéchisme du curé, 176? ; VOLTAIRE : Catéchisme du japonais, 176?.
134 Voir à ce sujet BURSCHEL, Peter, CONRAD, Anne: Vorbild - Inbild - Abbild. Religiöse
Lebensmodelle in geschlechtergeschichtlicher Perspektive, Rombach, Fribourg/Br., 2003, p.
214 et p. 20. Par exemple, Friedrich Schleiermacher écrit dans son Athenaeum de 1798 une
« Idee zu einem Katechismus der Vernunft für edle Frauen »: SCHLEIERMACHER, Friedrich
Daniel: « Idee zu einem Katechismus der Vernunft für edle Frauen », in: Athenaeum. Eine
Zeitschrift von August Wilhelm Schlegel und Friedrich Schlegel, 1. Band, 2. Stück, 1798, voir p.
151.
135 BAHRDT, Karl Friedrich: Katechismus der natürlichen Religion, Francke und Bispink,
Halle, 1790, 204 p. 48 Emilie DELIVRÉ

136nous retrouvons l’emploi fréquent du dialogue et de la méthode socratique .
Comme le souligne Kilian, il y a alors changement historique de la
communication. Ici, c’est le cas notamment du destinataire de l’acte
communicationnel: alors que le lecteur initial du catéchisme philosophique est
le noble, fait partie des « Grands de ce monde », il devient bientôt le
bourgeois. On peut constater un élargissement du public qui a ainsi accès aux
codes, aux règles nécessaires à la participation aux cercles alors influents.
Pourquoi un public d’abord si restreint ? Parce que c’est de lui que l’on espère
encore les premières réformes, parce que ce n’est que par lui que peut advenir
une amélioration des mœurs: un certain Lüdke, qui fait la recension du très
populaire catéchisme de Schlosser (beau-frère de Goethe), le Katechismus der
Sittenlehre für das Landvolk, s’adresse ainsi aux grands de ce monde, « sans
137
lesquels aucune amélioration de la vertu n’est possible » . Il cite à l’occasion
un manuel scolaire de Rochow, qu’il espère voir arriver aux yeux et aux
138oreilles des grands. C’est eux que l’on doit « éclairer » en premier . On
assiste cependant peu à peu à un glissement vers une élite bourgeoise qui se
démarque à la fois de la noblesse et des couches populaires. Cette élite éclairée
se considère comme un intermédiaire, et même si ses catéchismes restent
avant tout lus par elle-même, elle commence à écrire pour le peuple, le
« Gemeinmann » ou le « Landvolk », car il n’est pas de l’intérêt de l’État que
139le paysan reste « idiot » : sur la couverture du catéchisme de Schlosser, un
enseignant est représenté qui mène ses élèves vers les temples de la vertu et de
la religion dans une campagne idéalisée. Encore une fois, l’apparition de ces
catéchismes et l’élargissement de son public ne plaît pas à tout le monde: un e conservateur et antirationaliste répond à celui de Schlosser en
fustigeant ces « nouveaux champions des bonnes mœurs, qui transforment la
morale chrétienne en morale païenne, et dont le catéchisme ne fait des
hommes honnêtes qu’en apparence », et en publiant un contre-catéchisme
140philosophique, qui aura peu de succès . Au contraire, Schlosser réitère son

136 Cf. note 108, p. 117. Le journal Minerva ne recense pas moins de dix Gespräche en 1792.
137 « […] Ohne welche keine Sittenverbesserung zu hoffen ist », in: LÜDKE, F. G.:
« Schlosser, J.G.: Katechismus der Sittenlehre für das Landvolk: Rezension », in: Allgemeine
Deutsche Bibliothek, 1773, 19. Bd., 1. St., p. 56-63. Il s’agit de SCHLOSSER, Johann Georg:
Katechismus der Sittenlehre für das Landvolk, Eichenberg, Francfort/Main, 1771, 137 p.
138 Selon Hans-Erich Bödeker, « […] in ihrer bewussten reformorientierten Zusammenarbeit
mit den vorbürgerlichen Machteliten vertrauen die Aufklärer der Kraft ihrer Argumente und
ihrer moralischen Erwägungen hinsichtlich einer Bewusstseinsveränderung der herrschenden
und tonangebenden Schichten als des ersten und wichtigsten Schrittes im Prozess des
allgemeinen Fortschritts, der Verbesserung und der Modernisierung », in: BÖDEKER, Hans-
Erich, HERRMANN, Ulrich: « Aufklärung als Politisierung – Politisierung der Aufklärung »,
in: id. (éd.): Aufklärung als Politisierung – Politisierung der Aufklärung, Meiner Verlag,
Hambourg, 1987, p. 3-9, p. 8.
139 Cf. note 137, p. 69.
140 « [Schlosser ist einer] von den neumodischen Sittenlehrern, welche die christliche Moral in
die Heidnische verwandeln, dessen Katechismus die Menschen blos ausserlich zu ehrbaren
Menschen macht », in: ANONYM: Praktischer Katechismus zur christlichen Sittenlehre für LE CATÉCHISME POLITIQUE ALLEMAND DE 1780 À 1850 49
projet et publie peu de temps après un Katechismus der christlichen Religion
für das Landvolk (Catéchisme de la religion chrétienne pour le peuple des
campagnes), dans lequel il s’exprime de manière encore plus décidée contre
l’orthodoxie protestante: son enseignement est selon Schlosser celui-là même
qu’aurait pratiqué Jésus, et qui répond avant tout au bon sens: simplicité,
honnêteté et amour du prochain. Son ouvrage sera retiré de la circulation par
141les autorités .
Les catéchismes philosophiques sont donc à la mode encore durant
plusieurs décennies, à l’origine de quelques débats passionnés, mais ne
peuvent concurrencer la montée en puissance de la presse, qui propose un prix
plus abordable pour cette nouvelle bourgeoisie et surtout une plus grande
flexibilité d’impression.
Il n’est alors pas étonnant de voir se transformer non seulement le public
des catéchismes non-religieux, mais aussi leur contenu. Le catéchisme comme
méthode est de plus en plus utilisé à des fins pratiques: catéchismes de
l’agriculture (Ackerkatechismus, Gartenkatechismus), de la santé (Gesundheits
-katechismus, Hebammenkatechismus), etc., se multiplient et rencontrent un
vif succès avec de nombreuses rééditions. Le premier était un
Apothekenkatechismus dans les années 1760 qui suivait un modèle français.
Malgré cet élargissement de la signification du terme et de l’usage du genre, le
catéchisme garde tout de même au cours du XIXe siècle sa signification
première d’enseignement basique et/ou de recueil de croyances essentielles et
non négociables d’un domaine particulier. Les premiers catéchismes que je
qualifie de politiques sont donc aussi bien les héritiers des catéchismes
142religieux et philosophiques qui tendent à traiter de Realien , que des
catéchismes pratiques qui trouvent dans la forme dialoguée une méthode
efficace de transmettre un savoir vulgarisé. Le glissement d’une croyance
raisonnable, liée à des exemples pratiques et des applications morales, à une
connaissance raisonnable de la réalité politique contemporaine, censée
renforcer le socle commun d’une société, apparaît alors plus facile, et pour
certains contemporains le moment semble proche où la connaissance de la
143réalité contemporaine sera une précondition à la participation politique .

das Landvolk. Nebst moralischen Regeln zur seinem Bildung derselben, bei Johann Gottfried
Müller, Leipzig, 1772, aussi recensé par LÜDKE, F. G. in: Allgemeine Deutsche Bibliothek,
19. Bd., 1.St., 1773.
141 « Die christliche Religion ist die allerleichteste. Ihr Absicht geht auf mehr nicht, als was
bescheidene Weisheit selbst von selbst lehrt: Gott ohne Heucheley, die Menschen herzlich zu
lieben », in: SCHLOSSER, Johann Georg: Katechismus der Christlichen Religion für das
Landvolk: als der zweyte Theil des Katechismus der Sittenlehre für das Landvolk, Walthard,
Berne, 1776, 96 p., ici dans le Vorbericht.
142 Cf. note 108, p. 135: « Eine für die Geschichte des deutschen Lehrgesprächs bedeutsame
Veränderung im Kommunikationsbereich der Lehre ist die Einführung von Realien als Lehr-
Lern-Gegenständen ».
143 A propos du « reasonable belief » développé par les philosophes allemands qui concilient 50 Emilie DELIVRÉ

3. Les catéchismes du Droit

La tentative d’enseigner le droit et les lois à l’ensemble de la population est
sans aucun doute un produit des Lumières. Entre droit naturel (von Gott) et
droit positif (politique), de l’Aufgeklärter Protestantismus au
Rechtspositivismus, des principes généraux, universels et éternels aux
injonctions pratiques, ponctuelles et locales, le catéchisme est encore une fois
un pont bien trouvé. Helga Schnabel-Schüle remarque, dans son ouvrage
Überwachen und Strafen im Territorialstaat, la multiplication sur le marché,
au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle, de livres populaires juridico-
144didactiques . Ainsi, en 1760 le Kanzleiadvokat de Wurtemberg Carl
Friedrich Gerstlacher s’étonne, se plaint et se moque de la reprise de la forme
145catéchistique pour un tel message et un tel usage . L’auteur du catéchisme
critiqué n’est pas inconnu, puisqu’il s’agit de Johann Heumann von
146Teutschenbrunn . Le juriste et membre de la Bayerische Akademie der
Wissenschaften l’a rédigé après qu’une telle œuvre ait été vivement
encouragée par l’Académie, laquelle, dans son article 57, prévoyait la création
d’un Landeskatechismus. Publié en 1760 sous la forme de questions et de
réponses, son ouvrage va connaître un certain succès et sera réédité plusieurs
147fois jusqu’en 1772 . Il s’agit de droit civil vulgarisé dans l’intention
d’instruire un « peuple » ignorant, et présenté comme un service visant à
l’amélioration des mœurs de la société. Nous avons donc affaire à une œuvre
d’émancipation des couches populaires, en même temps qu’à une œuvre

sans contradiction Lumières et religion, cf. note 13 (Sorkin).
144 SCHNABEL-SCHÜLE, Helga: Überwachen und Strafen im Territorialstaat. Bedingungen
und Auswirkungen des Systems strafrechtlicher Sanktionen im frühneuzeitlichen
Württemberg, Forschungen zur deutschen Rechtsgeschichte, Bd. 16, Böhlau, Cologne,
Weimar, Vienne, 1997. On retrouve une liste de certains de ces ouvrages in: KOCH, Jürgen:
Die Strafrechtsbelehrung des Volkes von der Rezeption bis zur Aufklärung, Diss. Jur. Bonn,
Jena, 1939, Anhang nach p. 48
145 « Schon wiederum ein neuer Verbesserer der Rechte, oder vielmehr nur der Art, solche zu
erlernen ! Ja gar ein rechtlicher Catechismus, über den einer versammelten christlichen
Gemeinde, und zwar in der Kirche, öffentlich gepredigt werden solle ! Die Leser werden
dieses vor Spaß halten. Aber wir können sie versichern, dass es des unbekannten Herrn
Verfassers sein vollkommener Ernst ist », in: GERSTLACHER, Carl Friedrich: « Besprechung
von Rechtlicher Catechismus, oder Fragweis abgefaßte Anweisung zu der gemeinen teutschen
bürgerlichen Rechtslehre zum nützlichen Gebrauch eines jeden teutschen Mitbürgers.
Francfort/Main et Leipzig 1760 », in: id.: Juristische Bibliothek, Bd. 2, Stuttgart, 1762,
p. 558-574.
146 HEUMANN VON TEUTSCHENBRUNN, Johann: Rechtlicher Catechismus oder
fragweis abgefaßte Anweisung zu der gemeinen teutschen bürgerlichen Rechtslehre, zum
nützlichen Gebrauch eines jeden teutschen Mitburgers, Schüpfel, Francfort/Main, Leipzig,
1760, 240 p.
147 HEUMANN VON TEUTSCHENBRUNN, Johann: Rechtlicher Catechismus oder
fragweis abgefaßte Anweisung zu der gemeinen teutschen bürgerlichen Rechtslehre, 3ème
éd., Altdorf, Nuremberg, 1772, 182 p. LE CATÉCHISME POLITIQUE ALLEMAND DE 1780 À 1850 51
d’intégration: le « peuple » prend connaissance des lois qui régissent son lieu
148de vie, connaissance qui le tire en partie de l’arbitraire de son existence . A
la fin des années quatre-vingt, un autre ouvrage a un certain retentissement: il
s’agit du Staatskatechismus zur Bildung christlicher Bürger (Catéchisme
national du citoyen chrétien) de T. Schmiedel. Il est à placer dans la catégorie
des « Erbauungschriften », ces ouvrages d’édification qui devaient faire naître
149chez l’homme « du peuple » un sentiment patriotique sincère . De fait,
plusieurs de ces textes dédiés à l’éducation nationale (Nationalerziehung)
étaient censés développer une conscience civile, comme en témoignent
« Bürgerlieder » et « Katechismus des Bürgers », ainsi que l’introduction d’un
150serment civil (« Bürgereides ») dans les fêtes civiles . Ces catéchismes sont
rédigés pour les « écoles du peuple », adaptées selon le pédagogue Rochow à
151
une telle entreprise . La reprise du genre du catéchisme paraît alors une
évidence pour ces « éducateurs du peuple », qui sont convaincus qu’ « un bon
chrétien est un bon citoyen ». Ce mot vient de Johann Anton Sulzer qui publie
en 1783 un essai intitulé Fragmente zur Cultur der Religion, und Bildung der
Bürger, dans lequel il reconnaît cependant que la religion n’est pas l’unique
152chemin . Ce qu’il propose alors pour former le Bürger (que l’on ne peut
encore traduire par « citoyen ») est particulièrement intéressant: il s’agit de

148 Dans l’introduction l’auteur écrit: « Der unter uns herrschenden Wahn, als ob die
bürgerliche Rechtslehre nur für die sogenannten Rechtsgelehrten gehöre, hat mich jederzeit
befremdet. […] So wenig wir aber Gottesgelehrte werden, wann wir uns mit möglichsten
Fleiß, die Grund-Wahrheiten des christlichen Glaubens zu begreifen, bestreben: so wenig
werden alle für Rechtsgelehrte zu achten sein, welche die Grundsätze des Bürgerlichen
Rechts erlernet haben », in: Ibid., p. III.
149 Des « gemeinen Manne[s] redliche patriotische Gesinnung », in: SCHMIEDEL, Theodor:
Staatskatechismus zur Bildung christlicher Bürger. In der Form einer Normallehre. Ein
Auszug der aus der geoffenbarten Religion unterstützten Moralphilosophie oder
Moraltheologie, Buddeus, Neuhaus, 1788, Vorrede.
150 SIEGERT, Reinhart, BÖNING, Holger (éd.): « Der Höhepunkt der Volksaufklärung 1781-
1800 und die Zäsur durch die Französische Revolution », in: SIEGERT, Reinhart, BÖNING,
Holger (éd.): Volksaufklärung, Biobibliographisches Handbuch zur Popularisiereung
aufklärerischen Denkens im deutschen Sprachraum von den Anfängen bis 1850, Band 2,
Frommann-Holzboog, Stuttgart-Bad Cannstatt, 2001, p. 26.
151 ROCHOW, Friedrich Eberhard von: Versuch eines Schulbuchs für Kinder der Landleute
oder zum Gebrauch in Dorfschulen, Nicolai, Berlin, 1772 ; id.: Summarium oder Menschen-
Katechismus in kurzen Sätzen, nebst e. Vorr, Röhss, Schleswig, 1796; id.: Catechismus der
gesunden Vernunft: oder Versuch, in fasslichen Erklärungen wichtiger Wörter, nach ihren
gemeinnützigsten Bedeutungen, und mit einigen Beyspielen begleitet, zur Beförderung
richtiger und bessernder Erkenntnis, 3ème éd., Nicolai, Berlin, Stettin, 1786 ; id.: Hand-Buch
in katechetischer Form für Lehrer, die aufklären wollen und dürfen, 1783. À propos de
Rochow cf. note 95.
152 « Ein guter Christ ist auch ein guter Bürger » ; « Freylich dünkte mich jener Staat
glücklicher, der einer jeden Anstalt, jedem Gesetze, jeder Einrichtung einen Anstrich von
Religion mit Wahrheit zu geben wüsste, weil doch einmal Religion das ist, wofür die
Menschen am meisten Ehrfurcht hegen […]. Jedoch um bessere Bürger zu bilden, ist der Weg
der Religion nicht der einzige », in: [SULZER, Johann Anton]: Fragmente zur Cultur der
Religion, und Bildung der Bürger. Von einem Oesterreicher, Fribourg/Br., 1783, p. 57-59. 52 Emilie DELIVRÉ

stimuler chez lui, dès l’âge le plus tendre, un respect « religieux » envers ses
153devoirs civils par le biais de chansons et d’un catéchisme civil . Le
catéchisme de la religion et le catéchisme du citoyen ne s’annulent pas, au
contraire, ils se complètent et sont indispensables l’un à l’autre. De plus, ils se
basent tous deux sur une rhétorique, une vision de la sphère du religieux: le
lien que l’un comme l’autre sont censés créer, développer et renforcer est de
même nature, sacré et solennel. Le catéchisme du citoyen est réellement
catéchisme, car il implique la répétition régulière des devoirs des citoyens une
fois par an, au cours d’une fête le dimanche (car une loi non publiée ne vaut
154 155pas) , ainsi que du serment envers le prince et la loi , enfin un prêche du
curé.
L’idée qu’une loi doive être publiée, et donc connue, pour être valide, est
largement partagée par les esprits éclairés allemands. Ainsi, plusieurs juristes
majeurs comme Hans Ernst von Globig ou Johann Georg Huster font des
propositions pour promouvoir un livre des lois, simple et populaire, qui serait
imprimé aux frais de l’État et distribué auprès de tous les pères de famille,
156lesquels devraient ensuite l’enseigner aux enfants . Dans un autre
catéchisme, le baron de Krohne met en scène un Jüngling et un Alte pour
permettre à un lectorat ignorant de reconnaître les situations dans lesquels son
157droit est bafoué . Ces ouvrages rencontrent parfois de vives critiques: en
témoigne le commentaire réservé dans l’Allgemeine Literatur-Zeitung au
catéchisme susmentionné. Selon son auteur, Krohne n’a pas su trouver la juste

153 « Man sollte jedem Bürger eines Staates eine starke unauslöschliche Vorstellung seiner
Pflichten und ihrer Heiligkeit einprägen […] schon von zartem Alter an » et « Die Mutter
würde sie dann dem Kind oft vorsingen, und der Vater mit einer Miene voll Ehrfurcht dem
horchenden Sohn und der Tochter erklären […] Nach den Bürgerliedern wünscht’ ich zu dem
nämlichen Endzweck einen ‚Katechismus des Bürgers’, den man der Jugend so gut, wie es
mich dünkt, vorlegen sollte, als den Katechismus der Religion ». De même, Sulzer voulait que
« […] das Eintreten in die bürgerliche Gesellschaft zu einer ganz besondern feyerlichen
Handlung erhoben, und ein gewisses Alter bestimmt würde, in welchem junge Bürger nach
vorhergegangenem Unterrichte, nach sorgfältiger Prüfung in ihrem Kenntnis der
Bürgerpflichten, und eidlicher Beschwörung derselben, unter gewissen Solemnitäten in die
bürgerliche Gesellschaft als Mitglieder davon, angenommen würden », in: ibid., p. 61-67.
154 Parce que « ein nicht verkündetes Gesetz verbindet nicht », in: ibid., p. 74.
155 « […] dem Landesfürsten, und seinem Willen, und jeder Bürgerpflicht stets gehorsam und
treu […] seyn », in: ibid., p. 68.
156 GLOBIG, Hans Ernst von, HUSTER, Johann Georg: Vier Zugaben zu der im Jahre 1782
von der ökonomischen Gesellschaft in Bern gekrönten Schrift: Von der
Criminalgesetzgebung, Richter, Altenbourg, 1785. Cité par MERTENS, Bernd:
Gesetzgebungskunst im Zeitalter der Kodifikationen. Theorie und Praxis der
Gesetzgebungstechnik aus historisch-vergleichender Sicht, Mohr Siebeck, Tübingen, 2004.
Voir notamment le chapitre VII.
157 « […] er wird in den Stand gesetzt werden, selbst Hülfe zu suchen, wenn ihm sein Recht
von andern gekränkt wird », in: KROHNE, Johann Wilhelm Franz: Rechts-Katechismus.
Catéchisme du Droit projetté et appliqué aux loix Prussiennes, Rechtskatechismus entworfen
und auf die Preußischen Gesetze angewandt, J. Guillaume F. Baron de Krohne, Berlin, 1786,
p. 35.