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Le cirque éducatif

De
232 pages
Après 42 ans d'une existence souvent difficile - Le Cirque éducatif s'autofinance à 95% - la folle entreprise fonctionne toujours. Associatif, géré par des bénévoles, Le Cirque éducatif accueille chaque année 70 000 spectateurs et rayonne dans deux régions : Hauts de France et Grand Est. Son histoire est racontée par son fondateur qui livre aussi ses conceptions en matière de culture populaire.
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LE CIRQUE ÉDUCATIF Hugues Hotier
Histoire d’une utopie
En 1975, pour sauvegarder une architecture de cirque menacée
de destruction, un jeune universitaire ayant également une
expérience dans le spectacle, y rassemble clowns, acrobates LE CIRQUE ÉDUCATIF
et montreurs d’animaux. 9 000 spectateurs accueillent cette
initiative avec enthousiasme. Une association est créée pour la Histoire d’une utopiepérenniser. Des enseignants viennent la rejoindre et l’entreprise
prend à bon droit le nom de Cirque éducatif puisqu’elle utilise les
arts de la piste comme un support pour traiter les programmes
scolaires. Bientôt, une autre extension est adoptée en direction
des personnes en situation de handicap mental. Puis vient une
dimension sociale, dans le cadre de la politique de la ville, au
bénéfi ce des familles en situation de précarité.
Après 42 ans d’une existence souvent diffi cile – Le Cirque
éducatif s’autofi nance à 95 % - la folle entreprise fonctionne
toujours. Associatif, géré par des bénévoles, Le Cirqueé ducatif
accueille chaque année 70 000 spectateurs et rayonne dans
deux régions : Hauts de France et Grand Est. Son histoire est
racontée par son fondateur qui livre aussi ses conceptions en
matière de culture populaire.
Professeur émérite de l’Université de Bordeaux, Hugues Hotier est
chercheur associé au Centre de recherche sur la communication
interculturelle de l’Université de Wuhan. Il enseigne les
méthodologies de recherche en sciences sociales à l’école doctorale
de l’Université internationale de Dakar. Passionné de cirque, il
étudie depuis 40 ans cet art populaire. Notamment grâce au Cirque
éducatif qui constitue un véritable laboratoire pour ses recherches
sémiologiques et sociologiques.
Illustration de couverture : © Christophe Bertin
ISBN : 978-2-343-10915-2
23,50
LE CIRQUE ÉDUCATIF
Hugues Hotier
Histoire d’une utopie






LE CIRQUE ÉDUCATIF
Histoire d’une utopie























Collection
Arts de la piste et de la rue
Sous la direction de Hugues Hotier

Arts de la piste et de la rue est une collection originale qui
se veut un lieu de publication pour des recherches consacrées aux
spectacles de la piste et de la rue quelles que soient les formes que
ceux-ci prennent. Sont prises en compte toutes les techniques,
disciplines et formes d’expression qui se donnent en spectacle dans
la piste du cirque ou dans la rue. Peu importe que marcher sur des
échasses, jongler avec trois balles, déclamer des répliques, défiler
en lançant des drapeaux au-dessus de soi ou danser le hip hop
soient considérés comme des démarches artistiques ou non : dès
lors que le public s’assemble on peut parler de spectacle et la
collection est concernée.
Arts de la piste et de la rue est une collection entièrement
dédiée à la recherche dans ce domaine. Elle est dirigée par une
personnalité qui est à la fois un chercheur connu pour quarante ans
de travaux scientifiques sur cette thématique et un praticien à qui
une expérience longue et reconnue, tant par la profession que par le
public, confère une connaissance privilégiée du domaine.

Déjà parus
Hugues HOTIER, Un cirque pour l’éducation, 2001 IER (textes rassemblés et présentés par), La fonction
éducative du cirque, 2003
Hugues HOTIER, L’imaginaire du cirque, 2005
Zineb MADJOULI, Trajectoires des musiciens gnawa, 2008



Hugues HOTIER






LE CIRQUE ÉDUCATIF
Histoire d’une utopie






















DU MÊME AUTEUR


Bonjour les clowns, défense et illustration de l’art clownesque
Editions scientifiques et techniques Louis-Jean, Gap, 1975

Le vocabulaire du cirque et du music-hall
Editions Maloine, Paris, 1981

Signes du cirque, approche sémiologique
Editions de l’Association Internationale de Sémiologie du
Spectacle, Collection Tréteaux, Bruxelles, 1984

Cirque, communication, culture
Presses Universitaires de Bordeaux, 1995

Non verbal et organisation
L’Harmattan, Collection Communication des organisations, Paris,
2000

Un cirque pour l’éducation
L’Harmattan, Collection Arts de la piste et de la rue, Paris, 2001

La fonction éducative du cirque (dir.) piste et de la rue, Paris, 2003

L’imaginaire du cirque piste et de la rue, Paris, 2005

France-Chine, Interculturalité et communication (dir.)
L’Harmattan, Collection Communication des organisations, Paris,
2013


© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr
ISBN : 978-2-343-10915-2
EAN : 9782343109152







A Micheline, mon épouse, ma compagne,
mon indéfectible soutien
depuis plus de cinq décennies de vie commune.
Amour et gratitude,


A tous les bénévoles qui,
depuis plus de 40 ans, ont fait vivre Le Cirque éducatif,
participant à une œuvre culturelle et sociale
qui n’aurait pu exister sans eux.
Qu’ils sachent que ma reconnaissance est infinie.


















« Une utopie est un projet réalisable qui n’a pas encore été
réalisé. »
Théodore Monod


« Le progrès n'est que l'accomplissement des utopies. »
Oscar Wilde





Avant-propos

Nous sommes en janvier 1975. Je suis professeur de lycée
détaché à l’IUT de Lille depuis six ans. Dans quelques mois je
quitterai le campus de Villeneuve d’Ascq pour rejoindre
l’Université de Technologie de Compiègne, nouvellement créée, où
je serai nommé maître de conférences. On disait encore
maître1assistant. Neuf ans et un doctorat d’Etat plus tard, je partirai pour
Bordeaux en tant que professeur des universités. Si j’insiste sur cet
aspect des choses c’est que mon travail à l’Université de
Compiègne facilitera grandement mon implication dans l’histoire
du Cirque éducatif. En effet, on y fonctionnait déjà en semestres
contrairement aux autres établissements d’enseignement supérieur
qui étaient organisés au rythme de l’année. La rentrée se faisait le
1er septembre, un mois plus tôt qu’ailleurs, et l’année se terminait
en juillet, deux semaines plus tard qu’ailleurs. Les choses ont
changé puisque nous avons connu depuis une harmonisation
européenne avec un fonctionnement semestriel et des "crédits"
qu’on peut obtenir dans une université étrangère et valider dans la
sienne selon le principe dit des ECTS (European Credits Transfer
System) ou Système européen de transfert et d’accumulation de
crédits. Nous sommes en 1975. L’année compiégnoise comporte
une coupure d’un mois en février pour permettre au calendrier

1 e On distinguait à l’époque le doctorat de 3 cycle, condition nécessaire mais non
suffisante pour postuler à un emploi de maître-assistant, et le doctorat d’Etat,
condition nécessaire mais non suffisante pour devenir professeur des universités.
Actuellement on parle, dans les mêmes conditions, de doctorat et d’habilitation à
ediriger des recherches. Incidemment, mon premier doctorat, le 3 cycle, relevait de
la sociolinguistique et portait sur le vocabulaire du cirque et du music-hall en tant
que représentatif des modes de vie de la société circassienne et de la société du
"showbiz", lesquels étaient et sont toujours très différents. Le doctorat d’Etat
portera sur la « presse à sensations », France-Dimanche et consorts.

d’intégrer les stages. C’est en février que nous placerons la saison
du Cirque éducatif.
Plus tard, quand je serai bordelais, mon épouse, Micheline,
assurera la permanence au cirque tandis que j’y séjournerai en fin
de semaine au prix d’un aller-retour hebdomadaire, par avion ou
par train. A ce moment, je présenterai le spectacle en alternance
avec Christiane alors qu’actuellement, depuis que je suis en retraite
de l’université, nous présentons ensemble. J’ai pris cette retraite
erbienvenue tardivement, le 1 janvier 2004, après 45 ans et quelques
mois de présence à l’Education Nationale qui m’a accueilli quand
j’avais 18 ans, au plus bas de l’échelle, en tant que "pion" ou, pour
mieux dire, surveillant d’externat au Lycée technique de Douai,
devenu je crois technologique tandis que les surveillants sont
maintenant des conseillers d’éducation… on n’arrête pas le progrès
lexical.
Je n’avais pas plus de seize ans quand je m’étais découvert
une prédisposition pour le spectacle. Je fréquentais alors un
« patronage » dans le hameau ouvrier de Douai où je suis né. Les
patronages ont disparu en même temps que le clergé qui les animait.
Dans chaque paroisse, il y avait ainsi des lieux de distraction pour
les garçons et les adolescents et d’autres pour les fillettes et les
adolescentes. Les vicaires, hommes jeunes, s’occupaient des
premiers. A Dorignies-lez-Douai, le hameau que j’évoque, il y avait
des sœurs de Saint Vincent de Paul affublées d’extravagantes
cornettes auprès desquelles le hijab des musulmanes semble bien
discret. Elles géraient une école privée de filles - observez avec
quel soin à cette époque on séparait les sexes – tandis que nous, les
garçons, n’avions d’autre choix que l’école publique. Ce qui, soit
dit en passant, ne me réussit pas si mal et, encore aujourd’hui, je me
sens un pur produit de l’école publique et laïque. A ces religieuses
incombait tout naturellement le soin de distraire les gamines. A
cette époque, les MJC et autres maisons de quartier n’existaient pas.
10
Mais, annexées aux écoles publiques existaient les « amicales
laïques ». Dans ma banlieue, l’amicale laïque était orientée vers le
sport, avec notamment une bonne équipe de basket-ball : l’Amicale
des Anciens Elèves de Dorignies, en abrégé l’AAED. Avec ses
équipes exclusivement masculines, cela va de soi. Catholiques ou
laïques, les responsables des mouvements de jeunesse ne prenaient
pas de risques : les filles avec les filles, les garçons avec les garçons.
Et nous, les garçons, nous avions droit au sport laïque et au
divertissement catholique… C’est ainsi qu’un vicaire ayant
retrouvé des marionnettes au fond d’une malle me les confia en me
demandant de voir ce que je pourrais en tirer. Nous construisîmes
un castelet et, avec quelques copains, je devins marionnettiste pour
les plus petits du patronage que je parvenais à faire crier
d’indignation devant les erreurs de jugement d’un gendarme
incapable de discerner le bien que représentait le brave Guignol du
mal qu’incarnait pourtant à l’évidence le « bandit calabrais ». A
l’époque où Laurent Mourguet inventait son « guignol lyonnais » la
fonction de ces personnages n’était pas de distraire les enfants mais
bien plutôt de dénoncer le sort des canuts qu’employaient les
« soyeux ». Et il n’est pas innocent que le bandit ait dès l’origine
pris les traits de l’immigré. Je ne savais pas alors qu’une vingtaine
d’années plus tard j’interpréterais un personnage comparable au
gendarme du guignol, en l’occurrence l’arbitre des galas de catch
que nous programmions dans les communes du Douaisis. Chaque
année au cirque je retrouve un lutteur de cette époque, Robert
Hornez. Chaque année il me reproche avec véhémence de l’avoir
disqualifié tant et plus et me menace de me faire rendre gorge dans
la piste même… Mais nous sommes septuagénaires lui et moi et
notre vieille complicité n’amuse que nous.
Après le théâtre de guignol vint la découverte de la
clownerie. Moi qui récuse l’expression « arts du cirque », il
m’arrive de parler d’art clownesque parce que le mot clownerie
11
dessert cette spécialité dramatique extraordinaire. Le lecteur
pourrait penser que je me complais dans l’évocation d’une jeunesse
déjà lointaine alors que je ne fais qu’évoquer la préhistoire du
Cirque éducatif. Ces années où, sans que je m’en rendisse compte,
se posaient les premiers jalons de cette folle aventure. Car cette
utopie à laquelle nous avons donné corps et qui se perpétue depuis
quatre décennies est l’aboutissement d’un long processus de
maturation. C’est un voisin, coiffeur, qui me fit savoir que le fils de
l’épouse du cafetier du coin de l’impasse où nous habitions venait
de rentrer de l’armée, qu’il était clown et qu’il cherchait un
partenaire. D’autant que sa mère pour s’installer à Douai avait
quitté Roubaix où il avait été à ses débuts auguste puis clown avant
son service militaire. Gérard, Marco en scène et en piste, avait 22
ans, j’en avais 17. J’allai le voir. J’avais quelques idées, il avait déjà
de l’expérience. J’avais appris la trompette quand je jouais dans la
« Fanfare ouvrière de Dorignies ». Nous nous sommes mis au
travail et, plus d’un quart de siècle plus tard, c’est sa mort tragique
qui mit fin à une belle complicité artistique. Si la musique fut
toujours notre point faible, je peux dire que nous excellâmes dans la
2parodie. Le duo Bistouille et Marco, bientôt rejoint par une
partenaire féminine, revisita avec succès le répertoire classique et
3créa même quelques « entrées » originales. C’est ma nièce
Christiane ou sa sœur Maryline qui incarnèrent ce personnage
chargé de montrer la différence entre le beau clown qui possède les
codes sociaux et l’auguste maladroit qui ne les maîtrise pas. En fait,
nous eûmes beaucoup de chance qu’elles ne fussent pas enceintes

2 Bistouille est un mot du patois du Nord qui désigne un café arrosé de genièvre ou
de rhum. Sa sonorité convient bien pour un nom d’auguste. Elle évoque d’autres
mots comme andouille ou fripouille.
3 On appelle entrée le numéro de clown construit avec un fil conducteur et ayant
une certaine durée : d’une dizaine de minutes au cirque à une demi-heure dans les
galas de Noël où l’organisateur est souvent dans le quantitatif au détriment de la
qualité et « en veut pour son argent ».
12
en même temps, ce qui permit une alternance des plus heureuses.
Ensuite, il y eut la ventriloquie mais ceci est une autre histoire qui
n’est pas directement reliée à la genèse du Cirque éducatif.
Pour en finir avec ces préliminaires, il faudrait ajouter que
j’avais convaincu mon épouse de devenir agent artistique. Nous
avions fondé une agence de spectacles généraliste comme il y en
avait en province. A Paris, les agences spécialisées assuraient le
secrétariat des vedettes de la chanson, des orchestres symphoniques
ou des artistes de cirque. Elles étaient du côté des artistes. En
province, les agents étaient du côté des clients et pouvaient
programmer aussi bien les danseurs étoiles de l’Opéra que les
catcheurs qui faisaient frémir les familles réunies le samedi soir
devant les téléviseurs noir et blanc. Ce fut la naissance de
ShowChoc qui exista jusqu’en 1985, lorsque nous partîmes pour
Bordeaux où je devais rejoindre mon poste à l’université.
Nous sommes en janvier 1975. Micheline programme un
spectacle à l’occasion du « goûter des anciens » qu’organise la
municipalité. Le cirque municipal, que l’on appelle improprement
l’hippodrome, reçoit quelques centaines de retraités installés à des
tables posées sur un plancher qui recouvre la piste. La piste ? Elle
est ainsi recouverte depuis 1960 lorsque le cirque Pourtier, qui
4venait deux fois l’an, à Pâques et à Gayant , présenter son spectacle
eut jeté l’éponge. Cet « hippodrome » au fronton duquel il était
inscrit « Cirque municipal » fait fonction de salle polyvalente. On y

4 La plupart des villes du Nord ont un géant emblématique qu’elles sortent à
l’occasion des fêtes locales. Celui de Douai représente un chevalier médiéval,
seigneur de Cantin à quelques lieues, qui sauva la ville de l’invasion des…
eFrançais (la Flandre était espagnole alors). Dès le XVI siècle, la corporation des
manneliers (ceux qui travaillaient l’osier) rendit hommage audit seigneur en en
faisant un géant à promener dans les processions. En picard, géant se dit « gayant ».
Au fil du temps, on adjoignit toute une famille au géant, une famille dont chaque
membre a un nom tandis que lui reste Gayant et que les fêtes de Douai, début
juillet, sont désignées par ce même mot.
13
organise des rencontres de boxe et de catch pour la dramatisation
desquelles la forme en arène convient parfaitement. On y a installé
une scène et on peut y applaudir les vedettes de la chanson dont les
tournées s’accommodent bien des quelque 1 500 sièges en gradin
sans compter les quelques centaines qu’on ajoute en parterre.
Quand je dis que les tournées s’accommodent de la salle, je devrais
distinguer les « tourneurs » (les entrepreneurs de spectacle) des
artistes qui, eux, souffrent de l’acoustique. Pendant la première
guerre mondiale un obus est tombé sur la coupole, on l’a rafistolée
mais sans tenir compte de la propagation du son. Je me remémore
très bien cette scène à l’hippodrome. Je me revois, dans l’entrée du
public, appuyé à une balustrade pour regarder le spectacle. Le maire,
Charles Fenain, une personnalité locale humaniste éprise de sa ville,
vient s’accouder à côté de moi. Il m’explique que ce bâtiment, ce
cirque d’hiver construit en 1904, coûterait une fortune s’il fallait
réparer la coupole, refaire l’installation électrique, reconstruire les
sanitaires, repeindre… Alors une idée fait son chemin : le détruire
et reconstruire une salle moderne. Autre option : creuser le sol,
couler une dalle à mi-hauteur et obtenir ainsi un complexe avec
deux salles. Ce qui me vient immédiatement à l’esprit c’est que,
dans l’un et l’autre cas, une nouvelle architecture de cirque serait
détruite. Après tant d’autres puisqu’il n’en restait alors que cinq en
France : Amiens, Chalons sur Marne (devenue
Châlons-enChampagne), Douai, Reims et Paris.
Ici s’achève la préface. L’histoire du Cirque éducatif
commence à la page suivante. Tant pis si le lecteur y trouve des
redondances avec ce qui précède. Il était nécessaire de livrer cette
archéologie du Cirque éducatif en avant-propos comme il est
indispensable de prévenir ledit lecteur que ce qui va suivre est une
histoire d’amour et de combat. Ce qui justifie la part de subjectivité
et le fréquent recours au « je ». Il est vrai que vous ne consacrez pas
impunément quarante ans à une passion sans qu’elle vous imprègne.
14
Quarante ans, plus de la moitié de mon âge. L’amour, il n’est pas
seulement dans mon cœur et mon esprit. Il est présent chez tous
ceux qui ont consacré leur temps et leur compétence au service de
ce que le ministère de la culture, évaluant ses politiques, appelle
« les classes populaires et modestes » en reconnaissant qu’elles sont
« délaissées » et que « la télévision est pour ces derniers le refuge
culturel ». Mais pourquoi tronquer les citations ? Les voici dans
leur intégralité :
« La doctrine culturelle qui prévaut en France depuis un
quart de siècle se résume en une expression : "l’élitisme pour tous".
Les pouvoirs publics sont maintenant amenés à reconnaître que
cette politique a échoué. Le ministère de la culture lui-même le
déplore » écrit le journal Le Monde dans un dossier consacré à
l’évaluation de la politique culturelle de la Ve République. Et de
citer le ministère de la culture lui-même : « "Les politiques menées
ont ciblé les catégories extrêmes : une offre de qualité pour les
classes favorisées et des lieux intermédiaires pour les jeunes des
banlieues en grande difficulté. Les classes populaires et modestes
s’en trouvent oubliées et ne fréquentent pas les établissements
culturels. Mais il s’agit de la majeure partie de la population." » La
suite du constat gouvernemental est terrible : « "La télévision est,
pour ces derniers, le refuge culturel. […] L’ouvrier licencié après
vingt ans de travail n’a jamais fait l’objet d’une politique
culturelle. L’ouvrier ne va pas plus voir de la danse aujourd’hui
qu’en 1970, et il va même moins au cinéma." » (Olivier Donnat,
Département Etudes et Prospectives du ministère de la culture) »
(Le Monde, 4 mai 2002)
Dans l’enquête suivante, publiée en 2009 par le ministère
de la culture, Olivier Donnat confirme que la situation n’a pas
évolué : « Ainsi la hiérarchie des catégories socioprofessionnelles
est-elle toujours la même, qu’il s’agisse de la fréquentation des
salles de cinéma, des bibliothèques, des lieux de spectacle,
15
d’exposition ou de patrimoine : les cadres et professions
intellectuelles supérieures arrivent en tête, devant les professions
intermédiaires puis les employés, artisans et commerçants dont les
résultats sont souvent proches et enfin les agriculteurs et les
ouvriers toujours en retrait. » (Les pratiques culturelles des
Français à l’ère numérique, Editions La Découverte/Ministère de
la culture, 2009).
Vous l’avez compris, il en est de la culture comme de tant
d’autres domaines : il incombe aux gens de bonne volonté de se
substituer aux pouvoirs publics lorsque ceux-ci sont défaillants.
C’est ce que nous faisons depuis 40 ans. Militants de la culture et
de l’éducation populaires nous mettons notre temps et nos
compétences au service des « classes populaires et modestes ».
Malgré l’indifférence, le mépris, voire l’hostilité des structures qui
décident de ce qui est culturel et de ce qui ne l’est pas, de ce qui est
bon pour vous et de ce qui ne l’est pas. Nous sommes sans doute
des empêcheurs de cultiver en rond mais nous le resterons tant que
la télévision sera le refuge culturel de la majeure partie de la
population et que l’on subventionnera à 80 % les moyens de culture
d’une minorité privilégiée.
Voilà pour le combat qui, parfois s’apparente plus à une
bagarre qu’à un noble art. Les coups bas dont notre histoire est
jalonnée ont façonné notre opiniâtreté, voire notre hargne, mais
nous ont construit aussi une carapace qui nous protège. Plus rien ne
saurait nous surprendre et nous sommes devenus formidablement
réactifs.
Quant à l’amour… Qui pourrait douter que là n’est pas ce
qui nous motive, ce qui nous pousse à mener ce combat depuis si
longtemps ? Oui nous l’aimons notre public ! Il y a tant de laissés
pour compte parmi nos spectateurs que nous sommes
instinctivement portés vers eux. Tant d’estropiés de la culture que
16
les structures officielles ignorent avec un égoïsme qui n’a d’égal
que l’arrogance de ceux qui en vivent… Si nous devions nous
comparer, nous dirions que nous sommes plus des soignants que
des pompiers. C’est pourquoi le mot socioculturel qui fait tant
ricaner les élites culturelles nous va si bien. Le bénévolat des
membres de l’Association Cirque éducatif permet d’offrir un
spectacle de qualité à ceux qui ne peuvent se payer ni les grands
établissements commerciaux ni les spectacles subventionnés. Qu’ils
veuillent bien considérer cet ouvrage comme un hommage de
l’auteur et l’expression de sa gratitude pour le travail accompli
pendant ces quatre décennies.
17









L’HISTOIRE D’UNE UTOPIE




Sauvegarder une architecture de cirque

A l’origine de cette aventure qui, mine de rien, fête son
quarantième-deuxième anniversaire, à l’origine donc est une
histoire d’architecture. Le spectacle, la pédagogie, le social, bref
l’invention d’un cirque éducatif ne viendront que plus tard, lors de
la troisième version. A l’origine, il y a le sursaut de citoyens
soucieux de protéger le patrimoine de la ville où il sont nés et où ils
vivent depuis toujours, fortement enracinés dans leur
environnement comme le sont la plupart des gens du Nord.
C’était en janvier 1975. J’allais avoir 35 ans.
A cette époque, comme je l’ai dit dans l’avant-propos, en
prévenant qu’il y aurait des redondances, j’étais encore professeur
de l’enseignement secondaire détaché à l’IUT de Lille. Dans
quelques mois je serais maître-assistant – on dit maintenant maître
de conférences – à l’Université de Compiègne. J’habitais Douai et
je continuerais à y vivre ma vie familiale quand ma vie
professionnelle serait dans l’Oise. A Compiègne, j’arrivais le lundi
matin tôt, en repartait le mardi soir pour y revenir le jeudi matin
jusqu’au vendredi soir. Je dormais dans une caravane que j’avais
installée au camping municipal et qui faisait dire à mes collègues
qu’il ne me manquait plus qu’un poney et une chèvre pour que mon
cirque fût complet. Ils ne savaient pas si bien dire… Je passais le
mercredi à Douai auprès de mon fils et de mon épouse qui dirigeait
une agence artistique, plaçant des vedettes de la chanson, des
visuels – cette dénomination regroupant jongleurs, acrobates et
autres magiciens - ou des orchestres auprès d’organisateurs divers
et variés : comités d’entreprise, associations, municipalités ou
paroisses. A Paris, il y avait les grandes agences et les grands
producteurs qui "vendaient" les Hallyday, Lama et autres Sardou en

ponctionnant sur des cachets très élevés des commissions qui leur
permettaient de mener grand train. En province, il y avait des
besogneux qui conseillaient des organisateurs amateurs pour la fête
votive – dans le Nord on dit la ducasse – l’arbre de Noël, la
kermesse paroissiale ou le banquet des anciens combattants. Ces
agents de province plaçaient aussi bien les étoiles de l’Opéra de
Paris que les catcheurs de la télévision, l’Orchestre Symphonique
de Monte Carlo que les clowns qu’on voyait le mercredi sur le petit
écran. Moi-même, j’avais depuis l’âge de 16 ans une activité
amateur, semi professionnelle serait un terme plus judicieux vu le
nombre de spectacles auxquels je prenais part chaque week-end et
pendant les vacances scolaires. J’étais l’auguste d’un numéro de
clowns connu sous le nom de Bistouille et Marco. Bistouille était
mon pseudonyme. Un mot du Nord pour désigner un café arrosé, de
genièvre ou de rhum la plupart du temps. J’étais aussi, sous mon
nom véritable, sans recourir à un pseudonyme, ventriloque et
présentateur de spectacles. Bref, j’étais connu dans mon quartier…
– disons dans ma région – en tant qu’enseignant aussi bien qu’en
tant qu’artiste du spectacle. En 1972, synthétisant mes deux
passions, j’avais soutenu une thèse de doctorat en linguistique
portant sur le vocabulaire du cirque et du music-hall. Elle devait
être publiée quelques années plus tard après, en 1975, un autre
ouvrage intitulé Bonjour les clowns ayant pour sous-titre Défense et
illustration de l’art clownesque. Ce n’est ni une digression ni un
détour que je viens de faire là. Si on résume, on trouve à l’origine
du Cirque éducatif un couple de Douaisiens amoureux de leur ville
et ayant des compétences en matière de spectacle comme en
matière d’éducation.
Ce mercredi 22 janvier 1975, la ville de Douai organisait
son traditionnel « goûter des anciens ». Les retraités étaient conviés
à déguster pâtisserie, vin et café ou chocolat tandis que sur la scène
évoluaient des « artistes de variétés » que l’agence de mon épouse
22