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Le Consulat de France à Tunis aux XVIIè et XVIIIè siècles

De
310 pages
Depuis le début du XVIè siècle, les navires marchands européens croisant en Méditerranée subissaient les attaques des corsaires barbaresques. L'Empire ottoman s'étendait alors jusqu'en Méditerranée occidentale. Pour protéger le commerce maritime de la France, François 1er signa des accords avec Soliman le Magnifique : les Capitulations. Elles permirent l'installation de comptoirs, les Echelles du Levant et de Barbarie, placées sous l'autorité de consuls. Le consulat de France à Tunis fut ouvert en 1577 et dura jusqu'en 1881.
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Le Consulat de France à Tunis
e eaux xvii et xviii siècles
Geneviève Goussaud-Falgas
Vie quotidienne
eDepuis le début du xvi siècle, les navires marchands européens
qui croisaient en Méditerranée subissaient les attaques des Le Consulat de France à Tunis
corsaires barbaresques. L’Empire ottoman s’étendait alors jusqu’en
Méditerranée occidentale. e eaux xvii et xviii siècles Pour protéger le commerce maritime de la France, ses navires
eret ses hommes, François 1 signa des accords avec Soliman le
Magnifque : les Capitulations. Elles permirent l’installation de Vie quotidienne
comptoirs sur le pourtour méditerranéen, les Échelles du Levant
et de Barbarie, placées sous l’autorité de consuls.
Le consulat de France à Tunis, ou Fondouk des Français,
fut ouvert en 1577. Sa longue histoire, souvent pittoresque, souvent
troublée, dura jusqu’en 1881.
La situation des consuls n’y fut guère sereine : ils eurent à
lutter contre les intrigues de toutes sortes, à supporter dépenses
et charges, à régler les afaires de prises de navires et d’esclaves,
à afronter parfois l’hostilité de leurs nationaux. Mal payés et peu
soutenus par la France, ils eurent aussi à faire face aux incidents
diplomatiques entre les deux pays, souvent cause de représailles à
leur encontre.
Une histoire haute en couleur, aussi passionnante que
méconnue.
Geneviève Goussaud-Falgas est docteur en histoire. Après
avoir étudié la période du protectorat français en Tunisie, elle
aborde ici l’histoire antérieure des relations diplomatiques et
commerciales entre la France et l’ancienne Régence de Tunis.
En couverture : La cour intérieure du Fondouk des Français, détail,
aquarelle, d’après photo, de Madeleine Tézenas du Montcel, 2014.
31 €
ISBN : 978-2-343-04135-3
Histoire et Perspectives Méditerranéennes Histoire et Perspectives Méditerranéennes
e e
Le Consulat de France à Tunis aux xvii et xviii siècles
Geneviève Goussaud-Falgas
Vie quotidienne












































Le Consulat de France à Tunis
e eaux XVII et XVIII siècles
Vie quotidienne
















Histoire et Perspectives méditerranéennes
Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud


Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les Éditions
L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux
concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.


DÉJÀ PARUS

Mustapha BESBES, Jamel CHAHED, Abdelkader HAMDANE (dir.),
Sécurité hydrique de la Tunisie. Gérer l’eau en conditions de pénurie, 2014.
Abdelmajid BEDOUI, Grandeurs et misères de la Révolution tunisienne,
2014.
Kamal CHAOUACHI, La culture orale commune à Malte et à la Tunisie,
2014
Abdelaziz RIZIKI MOHAMED, Sociologie de la diplomatie marocaine,
2014.
Ahmed BENNOUNA, Le crédit-bail au Maroc. Un mode de financement
original, 2014.
Francesco CORREALE, Le front colonial de la guerre 1914-1918, Trafic
d’armes et propagandes dans l’Occident maghrébin, 2014.
Mustapha HOGGA, Théocratie populiste ou séparation des pouvoirs au
Maroc ? Histoire et alternative démocratique, 2014.
André-Paul WEBER, Régence d’Alger et Royaume de France (1500-1800).
Trois siècles de luttes et d’intérêts partagés, 2014.
Cyril GARCIA, Trois historiens face à la guerre d’Algérie, 2014.
Seghier TAB, Les élus français d’origine maghrébine et la politique
représentative, 2013.
Mariam MONJID, L’Islam et la modernité dans le droit de la famille au
Maghreb, Etude comparative : Algérie, Maroc et Tunisie, 2013.
Tahar HADDAD, La naissance du mouvement syndical tunisien, 2013.
Geneviève FALGAS, Les Français de Tunisie de 1881 à 1931, 2013.
Ismaïl REGRAGUI, La diplomatie publique marocaine : une stratégie de
marque religieuse ?, 2013.
Anis BEN ALI, Le rapatriement des Français d’Afrique du Nord dans la
presse. Alpes-Maritimes 1955-1962, 2013.
Mohamed CHABANE, Heurts et malheurs du secteur agricole en Algérie,
1962-2012, 2013
Hosni KITOUNI, La Kabylie orientale dans l’histoire. Pays des Kutuma et
guerre coloniale, 2013.
Geneviève Goussaud-Falgas



































Le Consulat de France à Tunis
e eaux XVII et XVIII siècles
Vie quotidienne






































































































Du même auteur

Les Français de Tunisie de 1881 à 1931, éd. L’Harmattan, coll.
« Histoire et Perspectives Méditerranéennes », 2013.
Les Oies sauvages, une famille française en Tunisie (1885-1964),
éd. L’Harmattan, coll. « Graveurs de mémoire », 2009.
Tunis, éd. Alan Sutton, coll. « Mémoire en images », 2006.
Voyage en Tunisie, regards d’hier et de toujours, éd. Alan Sutton,
2005.
Tunis, la ville moderne, éd. Alan Sutton, coll. « Évocations », 2005.
Français de Tunisie, les dernières années du protectorat, éd. A.
Sutton, 2004.





































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04135-3
EAN : 9782343041353


Dédicace



A Habib Kazdaghli

Professeur d’Histoire contemporaine
Doyen de la faculté des Lettres de Tunis-Manouba




INTRODUCTION

Les sources sur lesquelles s'appuie cette étude sont en premier lieu
des archives publiées de 1920 à 1930 par Pierre Grandchamp, qui fut
archiviste à la Résidence générale à Tunis, héritière des archives de
l'ancien consulat de France : cette publication représente un ensemble
1de dix volumes , La France en Tunisie au XVIIe siècle, dont Fernand
Braudel a écrit qu'elle était « la part la plus importante des
2contributions nord-africaines à l'histoire de la Méditerranée ». Ces
volumes contiennent les actes passés à la chancellerie du consulat de
e eFrance, de la fin du XVI siècle au début du XVIII , ainsi que la
correspondance d'un commissionnaire installé à Tunis de 1685 à 1707,
Nicolas Béranger. D'une part, cette correspondance constitue une
source précieuse qui nous fait pénétrer de plein pied dans la vie
quotidienne et les activités des Français qui vivaient à Tunis. D'autre
part, les actes passés à la chancellerie ont été indispensables à ce
travail, éclairant au passage les remarques ou les allusions contenues
dans la correspondance de Béranger sur les sujets les plus divers,
complétant ce qui manquait à cette correspondance. Par exemple le
thème de l'esclavage des chrétiens : relativement peu évoqué dans les
lettres du marchand, il représentait pourtant un fait majeur dans
l'histoire de la Méditerranée à cette époque ; l'abondance des actes
relatifs à ces esclaves a permis d'approfondir l'étude de leurs
conditions d'existence et de mieux appréhender le rôle du consulat de
France à Tunis. La navigation marchande en Méditerranée se voyait
en effet porter des coups très rudes par ce qui était en réalité une
guerre économique : la Course. La quasi-totalité des
marchandsnavigateurs de l'époque en fut victime. Cette série d'archives peut être
considérée comme un témoignage de la vie quotidienne dans l’Échelle
de Tunis.
Ensuite, les événements, grands ou petits, qui ont fait l’histoire de
ce que l'on appelait alors la Nation française, consuls et marchands à

1 Le tome VIII contient un certain nombre de lettres à Nicolas Béranger,
commissionnaire marseillais installé à Tunis, dont il sera souvent question dans cette
étude ; le tome IX présente l'essentiel des lettres adressées par lui à ses
correspondants, ainsi qu'une partie du tome X.
2 Fernand Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de
Philippe II, p. 542. 3Tunis aux XVIIe et XVIIIe siècles , ont été étudiés à partir d’une autre
série d'archives, publiées elles aussi, par Eugène Plantet dès 1893, et
réunies sous le titre de Correspondance des Beys de Tunis et des
Consuls de France avec la Cour. Provenant en grande partie des
archives des Affaires étrangères, de celles des Bouches-du-Rhône et
de la Chambre de Commerce de Marseille, cette correspondance,
d'une valeur sans égale, constitue avec les notes qui l'accompagnent,
une source unique de documentation : elle permet de comprendre,
dans une vue d'ensemble plus large que celle qui se dégage des actes
publiés par Grandchamp, le système politique et économique au sein
duquel s'organisait la vie des Français à Tunis, et plus généralement
4dans les différentes Échelles françaises qui jalonnaient le pourtour
méditerranéen. La date des derniers documents publiés par Plantet –
1830 - nous amène à la prise d’Alger, c’est-à-dire jusqu’à la première
moitié du XIXe siècle.
Ces deux séries de publications représentent plus de 6 000 pages.
Ces sources ne sont pas inconnues des chercheurs, et ont déjà été
exploitées, par événements, par périodes, ou plus largement. Mais un
même document peut délivrer de nombreux éléments de connaissance
dans lesquels on puise en fonction du sujet traité. Chacun apporte sa
pierre à l'édifice, personne ne le construit seul tout entier.

Pour l'étude des conditions plus générales de vie dans la Régence au
eXVIII siècle, une autre source publiée a été consultée : la Chronique
de Mohammed Seghir ben Youssef, un érudit descendant de Turc
installé à Béja. Il y rapporte, précise-t-il, ce qu’il a vu et entendu, de
51763-64 à 1771, année qui paraît être celle de sa mort . Cette
chronique donne un éclairage différent à la présence des Français et
des Européens dans ce pays, dans une perspective élargie au point de
vue tunisien. Mais elle confirme, aussi, bien des traits, des faits,
exposés dans les documents français.

Par ailleurs, le commissionnaire Béranger a vécu dans la Régence
à une période également mouvementée de son histoire - vingt années

3 Il y avait aussi à l’occasion, dans l'assemblée composant la Nation Française,
des capitaines de navire.
4 Échelles : escales commerciales, enclaves en territoire ottoman, constituées
chacune autour d'un consulat de France (voir chapitre I, 1er paragraphe).
5 Chronique tunisienne de Mohammed Seghir ben Youssef, ouvrage traduit par
Victor Serres et Mohammed Lasram (voir Bibliographie), p. 3.
10
de guerres et de troubles intérieurs : Pierre Grandchamp lui attribue la
rédaction d'un Mémoire pour servir à l'histoire de Tunis depuis
l'année 1684, publié sans nom d'auteur par le voyageur Paul Lucas en
61712, dans le tome II de ses relations de voyage . Ce Mémoire
contribue à la connaissance de la situation politique du pays - même si
l'on fait la part des défauts inhérents à ce type de rapport (en
particulier, récit du seul aspect des événements vécus par l'auteur, sans
recul, et souvent dans l'immédiateté des rumeurs).

Des récits, écrits par des religieux, tel celui du Père Dan (1626),
ceux d’envoyés officiels comme le Chevalier d’Arvieux (1666), ou de
7voyageurs comme Paul Lucas déjà cité, ont apporté leur contribution
à une meilleure connaissance de cette période consulaire.

Quant aux questions abordées, la première concerne les relations
que la Régence de Tunis entretenait avec l'Empire ottoman, dont elle
faisait partie, et qui conditionnaient la vie quotidienne des Français du
pays. Cette dernière fluctuait au gré du jeu politique de la France qui
recherchait l’exclusivité des privilèges commerciaux, à l'intérieur de
ce monde turc où les autres États chrétiens poursuivaient les mêmes
buts. Ces luttes d'influence réglaient à leur tour l'attitude de la
Régence de Tunis par rapport à ces États, alors qu'elle avait en plus à
tenir compte des deux autres provinces arabes ottomanes, Alger et
Tripoli, dont le voisinage ne fut pas toujours pacifique.

Les Français de Tunis vivaient pour la plupart dans un lieu clos et
protégé : le Fondouk des Français. Nicolas Béranger laisse passer
dans ses lettres commerciales des détails concernant la vie quotidienne
au Fondouk, qui servait à la fois de consulat, de logement et
d'entrepôts pour les marchands. Les publications Grandchamp et
Plantet constituent l’apport indispensable à l'étude de cette question,
ainsi que des récits de voyageurs. La quête de données éparses conduit
à retrouver ce Fondouk d'abord dans sa dimension matérielle avec
l'historique des locaux et de leur évolution dans le temps, puis
symbolique, autour du rôle de la chapelle et de la chancellerie.
Cette organisation, patiemment consolidée, évoluait sous l'autorité
du consul, dont la raison d'être était en premier lieu la protection du

6 Voir Bibliographie : Paul Lucas.
7 Père Dan, Chevalier d’Arvieux, Paul Lucas : voir Bibliographie.
11
commerce et des négociants : Auger Sorhainde, par exemple, fut en
charge du consulat pendant la dernière décennie du XVIIe siècle et la
première du XVIIIe. Directeur de la Compagnie du Cap-Nègre,
grande rivale des marchands particuliers, il eut un rôle difficile, entre
ses intérêts personnels et ceux des autres nationaux dont il devait aussi
protéger les activités. La fonction consulaire présentait bien d'autres
aspects. L'importance du rôle politique du consul en particulier et son
habileté à ce sujet, conditionnait les privilèges commerciaux : dans ce
cadre, il veillait, à l'occasion, au passage ou au séjour des envoyés
officiels des deux pays.

L'histoire de la correspondance de Béranger se confond avec celle
de la circulation des lettres à travers le Bassin méditerranéen, et met
en évidence le réseau serré des transactions commerciales de cette
époque où les populations côtières allaient souvent chercher sur mer la
subsistance que les terres leur refusaient : la correspondance écrite
était le seul moyen de communication. L'étude de la personnalité et
des activités de cet homme aident à une meilleure compréhension des
conditions d'existence des Français à Tunis.
Qui étaient ces derniers, et comment s’organisait leur vie
quotidienne, centrée sur leurs activités commerciales ?
La situation politique du pays, troublée par les guerres civiles, les
invasions algériennes ou les périodes de brouille avec la France,
influait sur les conditions dans lesquelles s'exerçait le commerce : il
connut des difficultés de toutes sortes, mais ces dernières, et la Course
en premier lieu, si elles le mirent au plus bas à la fin du XVIIe siècle,
ne réussirent pas à l'abattre : le commerce en Méditerranée était une
nécessité économique.

Ainsi, malgré leur éparpillement, de nombreuses informations tirées
des sources consultées permettent de mieux connaître les conditions
d'existence des Français qui vécurent dans la Régence de Tunis, au
8XVIIe et XVIIIe siècles . Ils exerçaient leurs activités au sein du
consulat de France, lui-même inclus dans l’organisation du commerce
français en Méditerranée, celui des Echelles du Levant et de Barbarie.

8 Cette période dite consulaire, ne prit fin qu'à l’établissement du protectorat français
en Tunisie en 1881 : cf. la thèse d’Anne-Marie Planel, De la Nation à la colonie, la
communauté française en Tunisie au XIXe siècle, d'après les archives civiles et
notariées du consulat général de France à Tunis (voir Bibliographie).
12
CHAPITRE I



Situation de la Régence de Tunis,
province turque,
edans le monde méditerranéen du XVII siècle



La présence française en Tunisie est très ancienne, puisqu’elle
remonte à l’ouverture d’un consulat de France à Tunis par Henri III,
een 1577. Dans la première moitié du XVI siècle, dès 1536, afin de
protéger le commerce en Méditerranée, navires et négociants, François
er1 avait obtenu du Turc Soliman Le Magnifique des engagements qui
protégeaient les chrétiens en terre d'islam. Peu à peu, des comptoirs
furent établis sur le pourtour de la Méditerranée, dans le cadre du
commerce avec l'Empire ottoman : les Échelles du Levant et de
Barbarie. La Régence de Tunis fut l'une des trois Échelles de
Barbarie, avec Alger et Tripoli. Cette période de la présence française
à Tunis, dite « consulaire », dura plus de trois siècles, de 1577 à 1881.

e eÉvolution de l'Empire ottoman du XVI au XVII siècle.

En effet, il était devenu impératif pour les pays riverains de la
Méditerranée de traiter avec les Turcs : la chute de Constantinople, le
29 mai 1453, renforçait la puissance d'un Empire qui fit trembler la
chrétienté en assiégeant Vienne, en 1529, puis en 1583. En constante
expansion depuis l'Asie Mineure, au cours des deux siècles
1précédents , l'Empire ottoman était devenu, à l'avènement de Soliman
le Magnifique en 1520, une puissance à laquelle appartenaient les trois
quarts du pourtour méditerranéen.

1 Robert Mantran, Histoire de l’Empire ottoman, p. 15-17. La vue d’ensemble qui
suit dans ce chapitre, relative à l’Empire ottoman, se réfère pour une grande part à
l’étude de Robert Mantran, spécialiste de cette histoire. Nos recherches personnelles
ont porté sur d’autres questions. 2 Si les armées du « Grand Sultan » ne réussirent pas à prendre pied
dans l'ouest européen, elles avaient continué, depuis les frontières de
l'Iran jusqu’à la partie la plus occidentale de la Méditerranée, à gagner
des territoires qui formèrent les « provinces arabes » de l’Empire.
Parmi elles, Alger et Constantine furent conquises en 1518, Tunis en
1534, mais cette dernière, disputée aux Espagnols, n’en sera
3complètement libérée qu’en 1574 .
Dans le dernier quart du XVIe siècle, à l’époque où Tunis devenait
l'une des provinces turques du Maghreb, l’Empire ottoman était à son
erapogée, établi sur trois continents par Sélim 1 , Soliman Le
4Magnifique et Sélim II , après des conquêtes impressionnantes. Mais
il avait été surtout doté d’une organisation interne remarquable qui fut
la raison principale de son ascension, permettant les conquêtes : tout
5partait du palais, à Constantinople , où régnait le sultan assisté du
6grand vizir, et allait, sous forme de firmans* , par la voie des
serviteurs de l’État jusque dans les contrées les plus reculées,
réglementer les forces armées sur terre et sur mer, l’administration des
provinces, le grand commerce, l’économie des villes et des
campagnes, suivant de près les problèmes monétaires, assurant la paix
intérieure où vivaient dans une relative harmonie les populations les
plus diverses.
Mais cette énorme machine, que menait une poignée d’hommes
autour du sultan, portait en elle les germes de son déclin, à l’époque
même de Soliman. La faiblesse de la plupart des successeurs de
Sélim II donna libre cours aux intrigues de palais, menées par des
sultanes toutes puissantes : les plus hautes responsabilités ne furent
plus assumées par ceux qui en étaient capables, mais par ceux dont on
récompensait le soutien dans la course au pouvoir. La corruption
entraîna la décomposition de tous les rouages de l’État : l’indiscipline
régnait dans l’armée ; les impôts écrasaient le peuple qui s’agitait,
désertant les campagnes ; les finances, que le ralentissement des
conquêtes n’alimentait plus comme au milieu du XVIe siècle, étaient

2 Le Sultan de Constantinople était désigné diversement : le Grand Sultan, le Grand
Seigneur étaient les titres les plus fréquents.
3 Mantran, op. cit. p. 341.
4 Sélim II mourut en 1574.
5 Ce n'est qu’en 1930, sous Ataturk, que le nom d'Istanbul devint officiel ; jusque-là
seule la vieille ville portait le nom de Stamboul - étendu ensuite à toute
l'agglomération dans sa forme moderne d'Istanbul.
6 Les mots suivis d’un astérisque* sont expliqués à la fin du livre, dans le glossaire.
14
en difficulté. La dégradation de l’Empire ottoman, déjà perceptible à
la fin du XVIe siècle, s'accentua au XVIIe, malgré certains règnes de
ersultans de caractère, comme Ahmed 1 (1603-1617) ou Mourad IV
(1632-1640). Mais, en dehors de ces réorganisations passagères,
l’absence d’autorité à la tête de l’État où la vénalité s’installait partout,
le manque de dynamisme dans les domaines les plus divers, les crises
financières répétées, la concurrence économique des Occidentaux,
l’agitation sociale, mirent l’Empire ottoman dans une position de
déclin qui était perçue non seulement dans l’Occident chrétien, mais
dans les provinces mêmes de l’Empire.

Les provinces turques du Maghreb et la Régence de
Tunis

La province turque de Tunis avait été organisée sur les décombres
du royaume Hafside, dont la dynastie régnait depuis le XIIIe siècle : le
pays s’étendait jusqu’à Constantine dans sa partie occidentale, et dans
sa partie méridionale jusqu’à Tripoli. Les Ottomans donnèrent
d’autres structures au Maghreb, et délimitèrent les trois provinces
d’Alger, de Tunis et de Tripoli, à l’intérieur de frontières qu’elles
conservent encore aujourd’hui.
Menacés par les projets d’expansion des Turcs installés à Alger avec
7le corsaire Khéreddine Barberousse, les derniers Hafsides en
appelèrent aux Espagnols : de 1535 à 1574, le royaume de Tunis
connut des années troublées à l’issue desquelles il se retrouva sous
8protectorat espagnol, en 1573 . Les Turcs, un an après, réussirent à
chasser définitivement l’occupant et le royaume Hafside laissait place
à la « Régence de Tunis », province ottomane : le langage
diplomatique français marquait par ce terme la suzeraineté de
Constantinople, qui déléguait une partie de son pouvoir aux pachas de
ces trois provinces, et en faisait en quelque sorte des régents.
Comme tous les territoires rattachés à l’Empire, Tunis fut dotée
9d’une administration turque : la Porte envoya un pacha, nommé pour
trois ans, et trois à quatre mille janissaires contrôlés « par un Divan
composé des officiers de la milice et placé sous la présidence de

7 Père Dan, Histoire de la Barbarie et de ses corsaires, Chapitre III, IIe partie.
8 Pour les derniers Hafsides, voir également Père Dan, op. cit. chap. III, IIe partie.
9 Contraction de l’expression la Sublime Porte, allusion à l’entrée du palais d’où
gouvernait le sultan, cœur de l’Empire, symbole de son autorité et de sa puissance.
15
10l’agha » . Ces officiers, les deys, qui commandaient les différentes
sections de la milice, étaient au nombre d’une quarantaine semble-t-
il : pour plus d’unité de commandement, les janissaires furent amenés
à se choisir parmi eux un chef unique, dont l’autorité supplanta celle
des pachas, dès la fin du XVIe siècle.
Parallèlement à cette administration turque, collégiale, qui se mettait
en place, se maintenait une institution héritée du temps des Hafsides :
le départ bi-annuel, vers l’intérieur du pays, d’une colonne armée,
11pour la collecte des impôts. Ce « camp », ou mahalla , qui effectuait
la tournée d’hiver dans le sud du pays, et la tournée d’été dans le nord,
avait à sa tête un bey – qui se trouva bientôt pourvu d’un pouvoir
exceptionnel, puisqu’il détenait la force armée, l’argent et
12l’administration des tribus de l’intérieur .
Ce partage du pouvoir entre les pacha, dey, bey et divan se marquait
par une appellation collective, les « Puissances de Tunis », qui fut le
titre officiel des gouverneurs de cette Régence, comme de celle
d’Alger, dans le langage diplomatique français.
Mais une lutte féroce opposa très vite les deys et les beys pour la
suprématie du pouvoir, qu’ils se partagèrent parallèlement pendant le
XVIIe siècle, au profit des beys, jusqu’à leur victoire complète. Une
première dynastie, celle des beys Mouradites, se maintint de 1612 à
1702, mais périt sous les coups du dernier d’entre eux, Ibrahim Chérif,
qui élimina de plus le pacha et le dey, s’arrogea les trois titres et
13exerça tous les pouvoirs jusqu’en 1705 . Il fut à son tour exécuté par
Hussein ben Ali, un officier de sa garde, qui fonda la dynastie des
14beys Husseinites : celle-ci devait garder le pouvoir jusqu’à
l’indépendance de la Tunisie en 1956, soit quelque 250 ans.

10 Mantran, op. cit. p. 413. Pour cette administration turque, toutes les études se
rapportant à la Régence de Tunis en donnent le détail.
11 Tous les livres se rapportant à la Régence de Tunis citent ces mahallas, en
particulier la chronique de Séghir Ben Youssef, 1705-1771 (voir Bibliographie).
12 A Tunis comme à Alger, le pacha devint vite un personnage de second plan,
supplanté, suivant les périodes, par un dey ou par un bey.
13 Voir infra Chapitre VII, Situation politique de la Régence de Tunis dans les
années 1684-1707, rédigé à partir du récit fait par Nicolas Béranger dans Voyage du
sieur Paul Lucas dans la Grèce, l’Asie Mineure, la Macédoine et l’Afrique, tome II,
p. 167 et suivantes.
14 Pour cette partie du chapitre ont été consultés, entre autres : les introductions de la
Correspondance des Beys et des Consuls de France avec la Cour, publiée par
Eugène Plantet, 3 volumes ; les introductions des 10 volumes publiés par

16

Relations de la Régence de Tunis avec Constantinople

Les relations de Tunis avec la Porte furent très vite complexes,
marquées dès la fin du XVIe siècle par le déclin de l’autorité du
pacha, alors que ce dernier était envoyé par Constantinople pour
représenter le sultan.
Cette délégation du pouvoir central était symbolisée, pour le pacha
15de Tunis, par l’attribution de deux queues de cheval sur son étendard
– une perche surmontée d’une boule d’or. Les militaires, bientôt
implantés localement puisque les janissaires purent se marier avec des
16femmes indigènes , en élisant les deys, établirent un contre-pouvoir
contre lequel les pachas – sans appui dans le pays – ne purent lutter.
Ils se virent dépouillés de leurs pouvoirs de gouverneurs au profit des
deys et il ne leur resta plus qu’un rôle de représentation.
Paradoxalement, les deys et les beys successifs ne cherchèrent pas à
abolir cette institution : s’ils éliminèrent la personne du pacha, ils en
prirent le titre, dans une volonté délibérée de ne pas s’émanciper
moralement de la Porte – auprès de laquelle ils dépêchaient des
envoyés afin d’obtenir l’investiture, qu’on se hâtait de leur délivrer à
Constantinople, en l’accompagnant du caftan*, cadeau en usage pour
la circonstance. Le dernier bey de Tunis, en 1956, portait encore le
titre de pacha : Lamine Pacha Bey.
Comment expliquer cette attitude, de part et d’autre ?
Tunis, comme Alger, n’avaient pas été l’objet d’une véritable
volonté de conquête, de la part de Constantinople, qui aida plutôt le
corsaire Barberousse à s’y installer : ce dernier représentait, pour ces
territoires, l’aide des musulmans face aux tentatives d’occupation des
chrétiens. La menace était tout aussi réelle au XVIIe siècle, alors que
les Régences barbaresques s’attiraient des représailles à cause de leurs
activités de course contre les navires chrétiens, et des convoitises
commerciales et stratégiques dont elles étaient l’enjeu. La Porte
restait, malgré les problèmes qui minaient l’Empire, une force non
négligeable et la possibilité de faire appel à sa protection, un bon
calcul politique.

Grandchamp, La France en Tunisie au XVIIe siècle ; les Annales tunisiennes,
Rousseau ; le Mémoire de Béranger, in Paul Lucas, Voyage…, op. cit.
15 L’attribution de ces queues de cheval récompensait le courage des guerriers : elles
symbolisaient leurs chevaux morts, sous eux, au combat. Le sultan en arborait six.
16 Leurs enfants étaient des kouloughlis, demi-turcs.
17
17 Ces liens administratifs très lâches avec la Porte l’étaient aussi en
ce qui concernait la fiscalité : dès le début du XVIIIe siècle, plus
aucun tribut n’était payé au sultan, et les Puissances de Tunis ne lui
adressaient que des présents, d’une manière irrégulière et suivant les
18circonstances . Comme redevance habituelle, on ne trouve
19mentionnée que celle que payait Tunis pour l’île de Djerba – au sujet
20de laquelle le commissionnaire Nicolas Béranger , installé à Tunis de
1885 à 1705, écrit qu’elle appartenait « à la sultane » : cette dernière
percevait chaque année 12 000 sequins, que l’envoyé de la Porte vint
réclamer à Tunis le 20 décembre 1705.
La prière du vendredi, dans les mosquées, était dite au nom du
sultan, et la monnaie frappée à son effigie : ainsi pour l’essentiel seuls
demeuraient les symboles de la domination turque.
Par contre, dans le domaine militaire, il en allait autrement : les
provinces soumises à la Porte lui devaient assistance en cas de besoin.
La Régence de Tunis acceptait de répondre à ces demandes, mais plus
dans le sens d’une lutte pour la défense de l’islam que comme un
tribut à l’Empire.
Comment le sultan réagissait-il à cette autonomie ?
Il ne pouvait, en réalité, que l’accepter : les provinces du Maghreb
étaient lointaines, et la Méditerranée occidentale dangereuse pour sa
marine ; par ailleurs, une des caractéristiques des Ottomans fut de
laisser les territoires conquis s’administrer assez librement à l’intérieur
du cadre fixé par le sultan, et les États qui avaient eu un pouvoir
organisé, comme Tunis sous les Hafsides, évoluèrent naturellement
dans le sens de l’autonomie. Il est à signaler également que les
occupants ne furent pas acceptés sans problème dans la Régence : une
révolte éclata en 1590, où bon nombre d’officiers turcs, à qui toute
21l’administration avait été confiée, furent assassinés par les indigènes .
Ce rejet a sûrement joué dans le sens du relâchement rapide des liens
entre Tunis et Constantinople.
Ainsi, la Porte s’arrangeait de cette autonomie imposée, du moment
que les apparences étaient respectées et l’aide militaire consentie. En

17 Fernand Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de
Philippe II, édition de 1966, tome II, p. 272.
18 Les lettres des consuls de France à Tunis, in publications Plantet, op. cit. abondent
de détails à ce sujet.
19 Mantran, op. cit. p. 360.
20 Mémoire de Béranger, in Paul Lucas, op. cit. vol. II, p. 390.
21 Braudel, op. cit. tome II, p.474.
18
n’exerçant pas de représailles, elle n’incitait pas les provinces à la
révolte ouverte – maintenant ainsi la domination de l’Empire sur ces
territoires.

Nicolas Béranger avait finement observé cette situation, et les
brèves remarques dont il émaille à ce sujet son Mémoire ou sa
correspondance sont éloquentes.
De temps à autre arrivaient à Tunis des envoyés de la Porte,
chaouch* ou capidji* : on les recevait « toujours avec soumission,
22mais sans se corriger, ni en rien faire davantage » note Béranger,
quand ils venaient apporter conseils ou menaces de la part du sultan.
En 1704, a lieu un changement de sultan à Constantinople : un
chaouch est envoyé vers les États sous dépendance turque pour
annoncer la nouvelle, mais on ne tire qu’un coup de canon, seulement
pour respecter les apparences, car les Puissances de Tunis « ne
reconnaissent le Grand Seigneur que par forme, et autant qu’il leur en
23revient de l’utilité » .
Ainsi, quand la Régence d’Alger se montrait trop dominatrice, Tunis
la remettait à sa place en lui rappelant leur allégeance commune à
Constantinople : c’est l’affaire des caftans d’investiture qu’Alger
voulait faire accepter par Tunis, après la capture d’Ibrahim-Bey, en
1705. Même vaincue, Tunis ne reconnaissait de soumission – toute
théorique, comme on le sait – qu’au sultan, et le recours à la Porte lui
24servait de protection contre les convoitises de sa chicaneuse voisine .
Les envoyés de la Porte avaient souvent pour mission de calmer les
belligérants et de ramener la paix : à la fin de l’été 1705, alors que les
Algériens campaient devant Tunis, arriva un capidji avec « des lettres
du Grand Seigneur, qu’on lut publiquement » ; on fit en son honneur
« une décharge d’artillerie, mais on l’écouta poliment, sans plus : on
se battait le 30 août à son arrivée, on se battit à nouveau le
254 septembre à son départ . Béranger savait d’avance que son séjour à
Tunis « ne ferait ni bien ni mal », que ces réceptions n’étaient « que
feintes toutes pures » même si, en temps opportun, Alger et Tunis
reconnaissaient le Grand Seigneur comme « leur Empereur et leur
26Maître commun » .

22Mémoire de Béranger, in Paul Lucas, op. cit. vol. II, p. 338.
23 Mémoire de Bé, op. cit. p. 349.
24 Ibid. p. 362.
25 Ibid. p. 368.
26 Ibid. p. 369.
19

Un exemple frappant de la nature des relations qui existaient entre
Tunis et Constantinople est fourni par la période d’occupation de
l’Egypte, territoire ottoman, par Bonaparte en 1798 : le sultan exige
des trois régences qu’elles déclarent la guerre à la France. Par
solidarité musulmane, elles se rangent derrière le sultan contre
l’agresseur. Mais en même temps, le bey de Tunis, Hamouda, fait
venir le consul Devoize pour lui signifier qu’il est désolé de la
tournure des événements et qu’il s’appliquera à adoucir la détention
27des Français – car il a ordre de les retenir prisonniers . Il ne tiendra
pas compte également de l’ordre de transfert à Constantinople de tous
28les Français de l’Échelle , mais jouera un jeu infiniment subtil : pour
ne pas trop afficher son autonomie à l’égard de la Porte et ménager le
sultan, Hamouda prolongera la détention des Français pendant
2917 mois . Le consul Devoize écrira à Talleyrand : « […] il est vrai
que ce prince est dominé par une armée de Turcs qu’il entretient à sa
solde, qui le surveillent, et dont la fidélité lui est plus que suspecte
30[…] » .

Le statut des chrétiens dans l’Empire ottoman et les
Capitulations

Même si elle jouissait d’une large autonomie à l’égard de
Constantinople, la Régence de Tunis faisait partie d’un ensemble dont
elle avait à respecter les orientations politiques. Ainsi en était-il du
statut qui réglait la vie des chrétiens dans les territoires ottomans.
Au début du XVIe siècle, les navires marchands français subissaient
avec impuissance les déprédations des corsaires barbaresques et le
commerce en Méditerranée était devenu une entreprise à hauts risques.
Par ailleurs, la plupart des routes maritimes, vers la Barbarie et le
Levant, menaient à l’Empire ottoman : il devenait impossible de

27 Plantet, op. cit. vol. III, pièce 705, 4 janvier 1799 (les publications Plantet se
composent de correspondances, textes de traités, comptes rendus de voyage
d’envoyés extraordinaires, etc., dûment numérotées par ordre chronologique, et par
volume: j'ai désigné ces divers documents par le mot général de « pièces »).
28 Plantet, op. cit. vol. III, pièce 733, 2 juin 1799. (Échelle, italien scala, escale).
29 Plantet, op. cit. vol. 753, 19 mai 1800.
30 Ibid. vol. III, pièce 738, 14 juillet 1799.
20
continuer à commercer sans protéger les marchandises, les navires et
les hommes, d’abord au niveau des États.
Des années de négociation entre le roi de France et le sultan de
31Constantinople aboutirent, en 1536, à un traité qui ne fut
probablement signé qu’à son renouvellement en 1569 : les
32Capitulations . Le chevalier d’Arvieux, un envoyé extraordinaire de
la Cour de France, explique le choix de ce mot : « […] le Grand
Seigneur, par une fierté mal entendue, fondée sur un prétendu prétexte
de religion, ne veut point de traité avec les princes chrétiens,
prétendant qu’ils ne doivent point aller de pair avec lui. Celui de
Capitulation lui plaît davantage, parce qu’il regarde les actes qu’il
accorde, et dont il est le maître si absolu qu’il les révoque, les restreint
33et les annule sans cérémonie quand il le juge à propos » .
Dans ces accords, le roi de France reçoit le titre de padischah –
empereur - qui le met au-dessus de tous les princes chrétiens dans la
terminologie diplomatique employée par le sultan. Les négociants
peuvent commercer librement dans les ports de l’Empire. Le consul se
voit reconnu une juridiction absolue sur ses nationaux : ils échappent
ainsi aux tribunaux musulmans, à condition qu’il n’y ait ni Turc ni
protégé ottoman dans l’affaire. Les Français exercent librement leur
religion ; l’ensemble de la nation ne peut être rendue responsable de la
faillite ou de la mauvaise foi de l’un des leurs ; leurs navires ne
peuvent être réquisitionnés de force pour le service du sultan ; les
biens des Français morts en territoire ottoman reviennent à leurs
héritiers ; les esclaves sont restitués de part et d’autre, ainsi que les
épaves des navires naufragés. Sont également réglées les questions de
protocole, comme les salutations en mer ; les droits d’entrée des
marchandises, fixés à 5% ; le statut des enfants nés du mariage d’un
Français avec une femme du pays – non musulmane. Par ailleurs, seul
le représentant de la France auprès du sultan porte le titre
d’ambassadeur, les autres agents n’ayant droit qu’à celui de consul.
D’autres points sont abordés, comme la protection, par la France, des
religieux ou des chrétiens sans représentation officielle auprès de la

31 Mantran, op. cit. p. 222.
32 A. de la Jonquière, Histoire de l’Empire ottoman, p. 234 à 237.
33 Pour le Chevalier d’Arvieux, voir infra chapitre IV. Pour le texte des
Capitulations, se reporter à Plantet, op. cit. à chaque confirmation ou
renouvellement de traités : vol. I, 1604, p. 6 à 8 ; vol. II, 1742, p. 362 à 364. (Littré :
Capitulations : « Convention qui assure au sujet d’une puissance certains privilèges
dans les États d’une autre puissance »).
21
erPorte. Entre autres considérations, François 1 avait bien compris la
nécessité de traiter avec les Ottomans : en effet, les Échelles
commerciales du Levant et de Barbarie, petites enclaves à
l’avantposte des immenses territoires de l’Empire, étaient probablement plus
importantes pour le commerce extérieur de la France méridionale que
pour celui des Turcs, qui vivaient du point de vue économique en
circuit fermé, et dont le commerce avec l’Asie par voie de terre était
34très important en variétés et quantités de marchandises importées .

Relations de la Régence de Tunis avec la France et les
autres États chrétiens

C’est dans ce cadre fixé par les grandes orientations de la politique
de la Porte avec la France qu’évoluaient les relations de la Régence
avec la France mais les liens entre Constantinople et Tunis, ou Alger,
s’étant très tôt distendus, il fallait traiter directement avec les
Régences de Barbarie pour ménager leur susceptibilité et les amener à
respecter les accords en vigueur dans les territoires du sultan.
Il importa d’abord de faire reconnaître et appliquer les
Capitulations : en 1604, l’ambassadeur Savary de Brèves, allant
prendre son poste à Constantinople en profita pour s’arrêter à Tunis
faire signer un traité « aux vice-rois et capitaines des janissaires et
galères », d’autant que, pour pacifier la Méditerranée, écrivait
Henri IV à son ambassadeur, on ne pouvait compter sur la Porte,
35« […] méprisée […] et mal obéie des siens comme elle était […] » .
Ainsi à chaque changement de règne, le roi prenait soin de faire
renouveler ces accords qui, dans l’esprit des Puissances, ressemblaient
plus à des armistices qu’à des traités. Ces renouvellements avaient lieu
très officiellement, avec échange d’émissaires pour les pourparlers, et
séjour solennel des envoyés du roi de France pour les ratifications.
Au début du séjour de Béranger, à Tunis, en 1685, le maréchal
d’Estrées, faisant signer un de ces renouvellements, se trouva
confronté à un problème : la guerre civile faisait rage entre deux frères

34 Paul Masson, Histoire du commerce français dans le Levant au XVIIe siècle,
550 p., Paris 1897 ; et Histoire des établissements et du commerce français dans
l’Afrique barbaresque (1560-1793), 700 p., Paris 1903.
35 Plantet, op. cit. vol. I, 31 août 1604, Introduction.
22
beys qui se disputaient le pouvoir. Il courut de l’un à l’autre,
36ménageant l’avenir, et obtint la signature des deux protagonistes .
Ces traités, qui avaient souvent besoin d’être rappelés, indiquaient
que les relations de la Régence avec la France étaient loin d’être
paisibles : une grande partie des actes enregistrés à la chancellerie du
37Fondouk des Français émane d’esclaves ou de victimes des
corsaires barbaresques, qui faisaient une guerre sans merci à tout ce
qui naviguait en Méditerranée.
Au cours du XVIIe siècle, les envoyés spéciaux se succédèrent,
nombreux, auprès des Puissances : entre 1604 et 1697, on n’en compte
38pas moins de 38 , qui assurèrent, au-dessus des consuls, le règlement
des problèmes entre les deux pays et signèrent les différents accords,
relatifs à la paix et au commerce (1605–1665–1672–1685–1698–
391699), aux échanges d’esclaves (1616–1665), au Cap-Nègre (1666–
1685–1699), avec diverses confirmations de ces traités (1665– 1685–
401691–1698–1699) . Ces contacts continuels furent insuffisants à
certaines époques, puisqu’on note, à quatre reprises (1616–1660 et
deux fois en 1689), les voyages d’envoyés extraordinaires de Tunis en
41France : ils avaient eux aussi des plaintes à faire entendre.

Ces renouvellements ne s’obtenaient pas toujours facilement, et la
France envoyait des escadres bombarder les côtes de la Régence pour
l’amener à écouter ses émissaires : ce fut le cas de la ratification de
1665 conduite par Dumolin, qui fut précédée par une campagne
42navale en 1663 ; de même plus avant dans le siècle, les bombes du
43marquis de Martel préparèrent le traité du 26 juin 1672 , comme
celles de l’amiral Duquesne, en 1683, aplanirent les difficultés du
traité de 1685. La résistance des Puissances de Tunis à ces signatures
de traités, surtout ceux qui concernaient les concessions
commerciales, s’expliquent aussi par leur refus de laisser porter
atteinte à l’intégrité territoriale de la Régence. Tunis voulait que la
France se contentât de la coutume établie : on donnait, à propos du

36 Plantet, op. cit. vol. I, p. 342, pièce 370, 15 août 1685.
37 Pour le Fondouk des Français, voir infra Chapitre II.
38 Plantet, op. cit. vol. I, Annexes p. XLV – XLVI.
39 Pour le Cap-Nègre, voir infra chapitre III.
40 Plantet, op. cit. vol. I, Annexes p. XLVII.
41 Ibid. vol. I, Annexes p. XLVI.
42 Plantet, op. cit. vol. I, Introduction p. XVII.
43 Plantet, op. cit. vol. I, Inn p. XXII.
23
Cap-Nègre jusqu’en 1685, aux négociants concernés « un billet avec
la tape* du Roi, pour y négocier en toute liberté. Le Dey ne voulait
44point démordre de cet usage, ni en introduire aucun » . De même,
pour le renouvellement de ce traité, en 1699, les dérobades du bey
causèrent bien des soucis au consul Sorhainde chargé de ne pas laisser
échapper le Cap-Nègre au profit des Anglais, qui intriguaient pour
45l’obtenir des Puissances . Ces dernières, à chaque fois qu’elles
pouvaient affirmer leur indépendance, le faisaient savoir fièrement :
Ibrahim-Bey, en 1703, décida de faire de ses ports des marchés où les
corsaires vendraient librement leurs prises, à condition qu’ils arborent
le pavillon anglais en arrivant ; il répondit, aux remontrances faites par
la France sur ce procédé, qu’il était en paix avec tout le monde, et que
ses ports « qui ne dépendaient que de lui, devaient aussi être libres
46pour toutes les nations » .

Ces rapports orageux de la Régence avec la France étaient en effet
compliqués par les menées des autres nations chrétiennes, auprès des
Puissances, pour obtenir à leur tour privilèges et avantages
commerciaux : la nature des relations qui unissaient la Régence de
Tunis et la France ne peut être examinée que dans un ensemble, celui
des nations chrétiennes représentées à Tunis. L’influence française y
fut sans cesse contrariée par l’Angleterre et la Hollande, en premier
lieu, qui cherchèrent très tôt à attirer à elles les bénéfices du
commerce et des positions stratégiques qu’offrait Tunis, pour les
Occidentaux, dans cette partie du Bassin méditerranéen.
47 La remarque d’un jeune bey de 24 ans , rapportée par le botaniste
48 49Desfontaines qui eut le privilège de l’accompagner dans une

44 Paul Lucas, op. cit. vol. II, p. 154. (Les deys et les beys se sont succédé
alternativement à Tunis jusqu’à la fondation de la dynastie des beys Husseinites en
1705 – qui dura jusqu’à l’indépendance du pays en 1956).
45 Plantet, op. cit. vol. I : de nombreuses pièces font état de ce comportement des
Puissances et des difficultés du consul Sorhainde à obtenir ces renouvellements de
traités, entre autres les pièces 600, 4 novembre 1695 ; 700, mai 1699 ; 703, 28 juin
1699, etc.
46 Paul Lucas, op. cit. p. 340.
47 Hamouda-Bey, qui régna 32 ans (1782-1814) et qui laissa le souvenir d’un prince
sage et éclairé.
48 Dureau de la Malle, Voyages de Peyssonnel et Desfontaines, Paris 1838, 2 vol.
49 Dureau de la Malle, op. cit. Desfontaines p. 80 : « Il y a ici un botaniste de
Danemark qui n’aura pas les mêmes avantages que moi, et qui ne pourra pas voir les
mêmes lieux. Je connais aujourd’hui une grande partie de royaume de Tunis […] ».
24
*mahallah en 1783, vers le sud de la Régence, dit l’intensité de ces
appétits occidentaux, en montrant que les Puissances n’étaient pas
dupes : « Si les princes chrétiens savaient qu’il y a des mines dans
mon royaume, je n’y vivrais plus en sûreté », déclara-t-il en donnant
l’ordre de faire reboucher une mine de mercure découverte sous le
50règne de son père, et qu’on l’avait emmené voir .
Peu de temps après l’établissement du consulat français à Tunis en
511577, les Anglais s’y installèrent à leur tour en 1623 , puis les
52Hollandais en 1662 , et à partir de ce moment, ils minèrent
l’influence des Français auprès des Puissances, comblant ces dernières
de cadeaux et leur livrant des armes - alors que la France,
officiellement du moins, se refusait aux premiers d’une manière
systématique, et s’interdisait les livraisons d’armes et de fournitures
stratégiques, en particulier voiles et agrès pour les navires corsaires :
l’article VII de la Bulle In coena Domini frappait d’excommunication
53les États chrétiens qui livraient des armes aux musulmans . A la fin
du XVIe siècle, note Fernand Braudel, « pendant que Français et
Espagnols se disputent des villes, des places, des mottes de terre,
54Hollandais et Anglais se saisissent du monde » : ces essais de
mainmise des Occidentaux sur les Régences du Maghreb sont
probablement une des causes qui ont contribué à distendre les liens
économiques et politiques de ces dernières avec Constantinople –
aspirées qu’elles furent dans la nébuleuse des États chrétiens,
55occupées à défendre leur indépendance .
Les intrigues et querelles de préséances entre Occidentaux
encombrent les lettres que les consuls de France adressaient à la

50 Dureau de la Malle, op. cit., Desfontaines, p. 92.
51 Braudel, op. cit. vol. I, p. 563: « […] l’Angleterre obtenait en juin 1580 les 35
articles des premières Capitulations, dont le commerce libre pour ses sujets et sous
sa propre bannière, le tout obtenu malgré les Français ».
52 Grandchamp, op. cit. vol. VII, Avant-propos. On trouve cependant beaucoup plus
tôt « un consul de la nation flamande » le 9 novembre 1626 (Granchamp). Pour
l’établissement du consulat d’Angleterre, voir Jean Mallon, L’influence française
dans la Régence de Tunis avant l’établissement du Protectorat, Paris 1931, p. 35.
53 Grammont (H.D. de), Les consuls lazaristes au XVIIe siècle, Alger 1885, p. 5. En
réalité, la France, en ce qui concernait les particuliers, laissait faire, comme en
témoigne cette livraison de 800 bombes au bey de Tunis, par un chargé d’affaires de
Marseille, en juillet 1792 (Plantet, op. cit., tome III, pièce 466).
54 Braudel, op. cit. vol. II, p. 499.
55el, op. cit. p. 477.
25
56Cour , comme elles faisaient souvent l’objet des plaintes des consuls
de France auprès des beys. Ces derniers firent de ces compétitions
occidentales le point de départ de la stratégie qui les guida dans leurs
relations avec ces États chrétiens. Ils surent en profiter habilement,
avec une souplesse tout orientale, poussant le jeu à leur avantage pour
imposer leur volonté, ou neutraliser l’une ou l’autre nation chrétienne
dont les désirs de domination, économique ou stratégique, sur la
Régence, se faisaient trop évidents : il faut tenir compte du fait,
qu’outre la France, l’Angleterre et la Hollande, les Républiques
italiennes, l’Autriche, les Pays Scandinaves, et plus tard les États
Unis, eurent leurs représentants à Tunis ou y ouvrirent des consulats.
En effet, au XVIIIe siècle, le mouvement des nations qui croisent en
Méditerranée et cherchent des points d’implantation s’intensifie. Tunis
devient un poste d’influence de premier plan. Les consuls de France
envoient à la Cour des lettres pleines de notes à ce sujet, véritables
agents de renseignements qui surveillent cette invasion avec
57inquiétude pour les privilèges de la France : en 1749 , la reine de
Hongrie et le grand-duc de Toscane obtiennent un traité de paix avec
la Régence ; les Juifs sont plus concurrentiels que jamais, naviguant
58 59sous le pavillon suédois puis sous celui de la Cour de Vienne , alors
que jusque-là ils utilisaient les services des navires français ;
l’Angleterre intrigue pour aider le roi de Sardaigne « à se procurer un
60traité de commerce avec la Régence » ; le consul danois fait des
cadeaux somptueux, puisqu’il a donné tout le nécessaire pour
61construire et armer 4 chebeks de 18 à 20 canons ; poussé par
62l’Autriche, le bey crée deux nouveaux consulats, ceux de Raguse et
de Gênes ; les fausses rumeurs répandues par les Anglais laissent
croire que la protection du pavillon français pour les marchandises
n’est plus sûr, et le trafic se fait de plus en plus sous le pavillon des
63Suédois et des Ragusais .
Ainsi, peu à peu, les privilèges et la prépondérance de la France
dans la Régence de Tunis sont mis en échec par les autres puissances

56 Plantet, op. cit. : les quelque 2 400 p. des 3 volumes sont pleines de ces lettres.
57 Ibid. vol. II, pièce 912.
58 Ibid. 921, 1750.
59 Ibid. 947, 1750.
60 Ibid. vol. II, pièces 926-927, 1751.
61 Ibid. vol. II, pièce 987, 1751.
62 Ibid. 1139.
63 Ibid. 1094.
26
européennes. Les données politiques en Méditerranée sont en pleine
évolution au XVIIIe siècle, faisant des années où Béranger vécut à
Tunis une période charnière dans l’histoire des relations de ce pays
avec ces nations : quand la Régence ne fut plus en mesure de tenir à
distance leurs volontés d’intervention, d’une rare intensité, à la fin du
XIXe siècle, elle tomba en dépendance.

Mais auparavant, pour ne pas être débordés par ces pays qui
guettaient les moindres signes de faiblesse, les beys se donnèrent des
moyens pour s’imposer : jouer des intrigues et des querelles de
préséance entre ces nations fut une de leurs armes, pour conserver leur
indépendance.
Toutes sortes d’intrigues, la plupart du temps fomentées par les
Anglais, essayaient de réduire la prééminence de la France à la tête
des États chrétiens installés dans le pays, créant des remous
diplomatiques que les Puissances avaient à arbitrer. Cette situation
leur donnait une importance hors de proportion avec l’exiguïté de leur
royaume et des ressources qu’on pouvait en tirer.
Les intrigues touchant au simple commerce étaient monnaie
courante : en 1709, le consul se plaint des Anglais qui ont tenté
64d’acheter toute la récolte de blé afin d’en avoir le monopole . En
1738, un Génois bastonne un négociant français qui n’a pas voulu
vendre son vin au prix proposé par le Génois.
65 En 1706, les lettres d’Auger Sorhainde au comte de Pontchartrain,
ministre de la Marine, se font l’écho des agissements des Anglais qui
convoitent le Cap-Nègre – comptoir commercial sur la côte nord de la
Régence, dont la France était concessionnaire – et intriguent auprès
des Puissances en les comblant de cadeaux, les prédisposant à leur
attribuer la concession du comptoir à la première défaillance des
Français concernant les lismes, c’est-à-dire les redevances relatives au
66Cap-Nègre .
De même, en mai 1742, alors que les Français veulent acheter le
comptoir de Tabarque – proche du Cap-Nègre et qui appartient aux
Génois – les Anglais essaient de leur « souffler » l’affaire : « […] les
nations étrangères, conclut le chancelier du consulat, ne cessent pas
cependant d’exciter le bey contre la France ; elles ont mis tout en

64 Plantet, op. cit. vol. II, pièce 104.
65 Auger Sorhainde, consul de France à Tunis de 1689 à 1711.
66 Plantet, op. cit. vol. II, pièce 76.
27
67œuvre pour nous perdre et détruire notre influence » . Les Anglais ne
lâchent pas prise et reviendront à plusieurs reprises tenter leur
68chance .
Lors de l’invasion algérienne de 1756, les intrigues des Anglais
auraient pu avoir des conséquences dramatiques : les Algériens,
soupçonnant les Français d’avoir aidé, avec les Chevaliers de Malte, le
bey qu’ils étaient venus chasser pour rendre son trône au véritable
69prétendant , procédèrent au pillage systématique du Fondouk des
Français, où les occupants, consul en tête, ne durent leur salut qu’en
fuyant par les terrasses jusqu’au consulat d’Angleterre –
70 71miraculeusement épargné , dans un Quartier franc mis à sac lui
aussi. Le consul de Sulauze écrivit au ministre que « les ennemis de la
72 73France » l’avaient accusé auprès des Algériens , et un récit trouvé
74dans les archives de la chancellerie rapporte que « tous les fondouks
consulaires ont subi le même sort, excepté celui d’Angleterre qui a été
75sauvé par une préférence dont on ignore la cause » . Au-delà de la
76peur, et de la tristesse face au saccage total des bâtiments , la blessure
d’amour-propre fut la plus cuisante pour le consul qui, arrivé chez son
voisin « en chemise et sans un sol », exprime au ministre sa rancœur :
« […] ma plus grande peine […] fut […] d’aller chercher un asile sous
un pavillon ennemi, mais n’ayant point d’autre ressource, la nécessité,
77qui n’a point de loi, m’y contraignit » .
Les ondes de surface qui témoignaient de ces luttes d’influence au
sein des Européens à Tunis, étaient perçues, dans le domaine

67 Plantet, op. cit. vol. II, pièce 730.
68 Ibid. vol. II, pièces 980-982.
69 Ibid. vol. II, pièce 1104.
70 Ibid. vol. II : la pièce 1106 raconte en détail le pillage du Fondouk .
71 Quartier franc : quartier des consulats chrétiens, au bas de la ville ancienne.
Marcel Gandolphe, in Histoire de la ville de Tunis, publiée en 1924, en a dressé un
plan page 168-169 (repris par Jacques Revault, Le Fondouk des Français et les
consuls de France à Tunis (1660-1680), p. 91).
72 Plantet, op. cit. vol. II, pièce 1113, sept. 1756 : « [le consul] fera publier l’ordre du
Roi portant déclaration de guerre contre Sa Majesté britannique, pour faire connaître
la mauvaise conduite et les procédés injurieux de l’Angleterre dans ses intérêts avec
la France ».
73 Plantet, op. cit. vol. II, pièce 1104.
74 Ibid. vol. II, pièce 1103.
75 Ibid. vol. II, pièce 1114: « […] le bey de Constantine [qui fit piller le Fondouk des
Français] déteste les Français autant qu’il aime les Anglais ».
76 Voir infra Chapitre II, Le Fondouk des Français.
77 Plantet, op. cit. vol. II, pièce 1106.
28
diplomatique, à travers ce que l’on appelait les préséances : il ne
s’agissait nullement de querelles de vanité personnelle, mais bien du
symbole de la représentation d’un État auprès des Puissances. Aussi la
Cour accordait-elle une grande importance au respect de ces règles,
qui furent souvent à l’origine de conflits entre les Occidentaux, et dont
les beys se servirent également pour leur propre politique. Dans les
Capitulations, on l’a vu, « l’Empereur » de France s’était fait
reconnaître la prééminence sur les autres chefs chrétiens – de même
pour son ambassadeur, ou ses consuls, partout dans le monde ottoman.
Mais les représentants des autres nations chrétiennes, les Anglais en
premier lieu, cherchèrent là aussi à contrarier cette préséance, et le
firent en de multiples occasions.
Par exemple, en témoignage de respect et de bonne amitié, le jour de
Pâques, les Puissances de Tunis avaient coutume d’envoyer leur
78musique jouer devant les « maisons consulaires » , commençant,
préséance due, par l’aubade au consul de France. Or, en 1686, le
consul d’Angleterre avait obtenu « à force de présents » d’être à
l’honneur le premier. Réaction immédiate du représentant français, qui
alla se plaindre au bey, lequel fit chercher le maître de musique pour
79l’étrangler ; puis il ordonna que la musique jouât sous les fenêtres du
consulat de France « pendant les trois jours consécutifs, ce qui fut
exécuté » écrivit le consul Michel aux Échevins et Députés de
Marseille.
Une autre affaire de préséance de musique, mais cette fois pour les
fêtes musulmanes de Beïram, en mai 1760, donne une idée de la
subtilité avec laquelle les nations présentes à Tunis cherchaient à
amoindrir la prépondérance de la France : les intrigues firent que « le
corps des musiciens fut divisé en trois sections qui joueraient en
même temps et sans aucune distinction chez les représentants
80européens » . Le bey, à qui le consul français porta aussitôt l’affaire,
lui répondit que rien, dans les traités, n’indiquait de préséance à
propos de la musique, alors que cette clause-là étant contenue dans
81ceux passés avec l’Angleterre, il n’y avait rien de répréhensible . Le
ton du bey avait changé entre les deux affaires : il finit par supprimer
82cet usage de la musique , et le consul de France l’évoquait encore

78 Plantet, op. cit. vol. I, pièce 405, 12 nov. 1686.
79 Il ne le trouva pas ! (précision donnée dans cette même pièce 405, Plantet).
80 Plantet, op. cit. vol. II, pièce 1202.
81 Ibid. vol. II, pièce 1203.
82 Ibid. 1219.
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83avec aigreur en février 1762 , dénonçant « les menées secrètes » des
autres européens de la ville – qui étaient arrivés, près de 80 ans après,
à faire supprimer cette préséance.
La correspondance des consuls est émaillée de nombreuses affaires
touchant à cette question : le consul de France, entre autres, doit avoir
le pas sur tous les autres consuls. En 1753, le ministre de la Marine
Rouillé se plaint à Ali-Bey que, lors d’une assemblée où le consul Fort
avait été invité, sa place fût occupée par le consul anglais. Il lui
rappelle la prééminence de la France, et lui demande d’assurer « à
l’avenir le rang et le pas du consul de France partout où il pourra se
84trouver avec d’autres consuls . Les navires français avaient droit
également à un « salut » plus long que les autres, qui pouvait aller
jusqu’à 21 coups de canon, et l’on ne peut compter, dans les lettres
des consuls, les récriminations au sujet du manquement à cette règle.
De même lorsqu’un nouveau représentant européen s’installait à
Tunis, c’est le consul de France qu’il devait venir saluer en premier :
en 1754, le consul de Hollande, qui a manqué à cet usage en allant
85d’abord chez le consul Impérial , s’est vu refuser l’entrée du Fondouk
86des Français .
Faire respecter les préséances, dans le cas de la France, outre
l’affirmation de sa puissance vis à vis des autres nations européennes,
avait aussi pour but d’entretenir une attitude de respect de la part des
Puissances, et de contenir dans des barrières diplomatiques leurs
volontés d’arbitraire, dont auraient eu à souffrir, en premier lieu, les
négociants.

Quels étaient les autres moyens employés par les beys pour calmer
les ardeurs de ces nations voraces, en dehors du « jeu » sur les
intrigues et les préséances ? Louvoyer, rendre caducs les traités peu de
temps après leur signature, favoriser une nation pour la rabaisser
aussitôt, revenir sur les privilèges accordés, prélever des cadeaux
forcés, imposer des « avanies », étaient leurs autres armes.
Les traités n’étaient pas respectés longtemps, et d’ailleurs ne
pouvaient l’être : presque tous interdisaient la course, mais les
produits de cette activité, ainsi que l’esclavage qui en découlait,
constituaient une large part de l’économie de la Régence. En 1698, le

83 Plantet, op. cit. vol. II, pièce 1233.
84 Plantet, op. cit. vol. II, pièce 1022.
85 Consul d’Autriche.
86 Plantet, op. cit. vol. II, pièce 1046.
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