Le doctorat : un rite de passage

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L'auteure propose ici une analyse sociologique du parcours doctoral et post-doctoral en s'appuyant sur ses propres recherches, sur les recherches francophones et anglophones qui ont été menées sur le thème et en s'appuyant sur des extraits de journaux de bord de doctorants et jeunes docteurs. La problématique de l'insertion professionnelle est également abordée, notamment sous l'angle des compétences.
Publié le : vendredi 15 août 2014
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EAN13 : 9782336353715
Nombre de pages : 214
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Laetitia GERARD Le doctorat : un rite de passage
Laetitia GERARD est docteure en Sciences de
l’éducation, chercheuse associée au LISEC -
Lorraine, formatrice et consultante internationale, ses
domaines de recherche et d’expertise portent sur
la formation doctorale (le parcours doctoral et
post-doctoral) et sur la pédagogie universitaire.
Très investie dans des activités de valorisation du
diplôme de doctorat, elle est régulièrement sollicitée pour animer des
formations sur la valorisation des compétences des docteurs et pour
accompagner les doctorants dans leurs activités pédagogiques et leur
insertion professionnelle.
En quoi le doctorat constitue-t-il un rite de passage ? Le
parcours doctorant est une aventure extrêmement riche dans
laquelle le doctorant doit faire face à de nouveaux défs,
diffcultés ou obstacles : la découverte des implicites et
l’appropriation de la culture scientifque, l’intégration dans la
communauté scientifque, la relation duale avec son directeur
de thèse, l’apprentissage de l’écriture scientifque, les
incompréhensions de l’entourage, la gestion du stress, la gestion de
ses identités multiples, le vide de l’après - doctorat ou le
douloureux choix de l’abandon. L’auteure fait une analyse
sociologique du parcours doctoral et post-doctoral en s’appuyant
sur ses propres recherches, sur les recherches francophones
et anglophones qui ont été menées sur le thème du doctorat Laetitia GERARD
et en s’appuyant sur des extraits de journaux de bord de
doctorants et de jeunes docteurs. La problématique de l’insertion
professionnelle des docteurs est également abordée,
notamment sous l’angle des compétences. Le jeune docteur ressort Le doctorat :
grandi de l’expérience doctorale avec un enrichissement
proun rite de passagefessionnel et personnel qu’il peut faire valoir sur le marché du
travail en dehors de la sphère académique. La fnalité du
docAnalyse du parcours torat n’est plus uniquement de former des chercheurs, mais
doctoral et post-doctoralaussi des professionnels qui seront des vecteurs essentiels de
l’innovation et ce, dans tous les secteurs d’activités. Quelles
Avec la contribution de Stéphane Simonian
compétences les docteurs développent-ils et comment
peuvent-ils les valoriser en dehors de la sphère académique ? Préface de David Le Breton
ISBN : 978-2-36085-055-6
9 782360 850556
21 € Téraèdre
www.teraedre.fr
Photo couverture : Sacha Kiffer.Le doctorat :
un rite de passage
Analyse du parcours doctoral
et post-doctoral Laetitia GERARD
Le doctorat :
un rite de passage
Analyse du parcours doctoral
et post-doctoral
Avec la contribution de Stéphane Simonian
Préface de David Le Breton ISBN 978-2-36085-055-6
© [2014] « C’est en thèsant qu’on devient thésard »
Claudine Dardy
Laetitia GERARD
Docteure en Sciences de l’éducation, chercheuse associée au
LISEC - Lorraine, formatrice et consultante internationale, ses
domaines de recherche et d’expertise portent sur la formation
doctorale (le parcours doctoral et post - doctoral) et sur la
pédagogie universitaire. Très investie dans des activités de
valorisation du diplôme de doctorat, elle est régulièrement
sollicitée pour animer des formations sur la valorisation des
compétences des docteurs et pour accompagner les doctorants
dans leurs activités pédagogiques et leur insertion
professionnelle.
- Contact : gerard.laetitia@gmail.com
- Blog : http://cooperationuniversitaire.blogs.docteo.net/
Stéphane SIMONIAN
Enseignant - chercheur à l’université Lyon 2 en Sciences de
l’éducation et de la formation. Il est spécialisé en technologies
de l’éducation et étudie les processus de professionnalisation et
d’apprentissage à l’université.
David LE BRETON
Professeur de Sociologie à l’université de Strasbourg et membre
de l’Institut Universitaire de France. Il étudie notamment les
conduites à risque et rites intimes dans nos sociétés post -
modernes.
Adoc Talent Management
Premier cabinet de conseil en recrutement français, spécialisé
dans le recrutement de docteurs. Auteur du rapport CAREER
sur les compétences des docteurs. Sommaire
PREFACE par David Le Breton - 11 -
INTRODUCTION - 23 -
CHAPITRE 1. Le diplôme de doctorat : état des lieux - 29 -
1. La finalité du diplôme requestionnée - 29 -
2. Des compétences transversales valorisables en dehors de
la sphère académique - 34 -
3. La prégnance des stéréotypes : un frein à l’embauche des
docteurs en dehors de la sphère académique ? - 36 -
CHAPITRE 2. La socialisation du jeune chercheur - 45 -
1. Se professionnaliser par l’expérience de la recherche - 45 -
2. L’intégration dans la communauté scientifique - 54 -
2.1. L’appropriation de la culture scientifique - 54 -
2.2. L’apprentissage du langage scientifique - 63 -
2.3. La relation avec les membres de la communauté
scientifique : les pairs et le directeur de thèse - 75 -
2.3.1. La relation avec les pairs - 75 -
2.3.2. La relation avec le directeur de thèse - 78 -
2.3.3. L’aide apportée par le directeur de thèse :
perçue comme un don ou un dû ? - 87 -
3. La soutenance de thèse : entre fin et continuité - 91 -
3.1. Les derniers mois avant la soutenance : le monde vécu
des doctorants à travers la métaphore - 91 -
3.2. La préparation de la soutenance - 110 -
3.3. Le déroulement de la soutenance - 113 -
4. Les effets du parcours doctoral sur l’individu - 125 -
4.1. Jongler avec plusieurs identités - 125 -
4.2. De « chercher » à « se chercher » - 127 -
4.3. L’abandon et les effets de l’abandon sur l’individu -
134 -
CHAPITRE 3. L’après - doctorat : Le trop - plein de vide -
139 -
1. Une perte de repères momentanée - 139 -
2. Accepter l’absence de sa thèse et savoir rebondir - 147 -
3. Devenir enseignant - chercheur en France - 157 -
3.1. La constitution du dossier de qualification - 157 -
3.2. La constitution des dossiers de candidature - 162 - 3.3. Les auditions et l’insertion professionnelle des
docteurs - 166 -
3.3.1. Les auditions - 166 -
3.3.2. L’insertion professionnelle des docteurs - 173 -
CONCLUSION par Adoc Talent Management - 179 -
PROLOGUE : le journal de bord comme outil
méthodologique - 183 -PREFACE par David Le Breton
« L’essentiel pour nous aura été de préserver la question »
(Edmond Jabès, Le livre des questions)
L’engagement dans un doctorat est sans doute un équivalent
profane et contemporain du pari de Pascal. Nul ne sait s’il aura
une révélation à son issue, mais il vaut mieux y croire et se
comporter en ce sens. La recherche implique justement de ne
jamais bien savoir où l’on va, mais d’en accepter l’augure. Telle
est d’ailleurs la ferveur qui l’anime. Si le chemin était déjà tout
tracé, le parcours serait une routine, une formalité à accomplir,
et il ne remplirait pas les journées avec une telle intensité.
Quand une thèse est choisie par opportunisme ou sous la dictée
d’un professeur elle risque de ne jamais aboutir et, de toute
manière, de susciter surtout l’ennui, même et surtout si les
étapes en sont bien jalonnées. Un parcours de thèse est avant
tout une aventure, surtout à un âge où les questions du sens et
de la valeur de son existence ne sont pas entièrement résolues.
La recherche au moment du doctorat implique maintes
incertitudes sur la discipline, le champ de recherche, la
population, la méthodologie, l’université, le professeur sollicité,
etc. Nourrir une volonté de chance ne va pas sans un
engagement passionné et sans le souci de mettre son travail à
son plus haut niveau d’exigence.
À l’origine du livre, deux jeunes anciens doctorants se
rencontrent lors d’un colloque. Les voix des deux auteurs se
rejoignent pour des analyses, des mises en perspectives à partir
de deux journaux de bord recueillis : ELLE et LUI qui ont tenu
pendant des années un précieux journal de bord de leur
cheminement personnel au fil de la rédaction de la thèse et
après, jusqu’à l’obtention d’un poste. Deux sensibilités
différentes s’y expriment. Les traces laissées par ELLE et LUI
expriment, dans un style propre à chacun, les doutes, les
attentes, les espoirs, les déceptions, les recherches
d’opportunités pour se faire connaître et surtout reconnaître, la
création intuitive d’un réseau. Narration à la première personne
- 11 - de cette longue ritualisation, constituée d’une série de scansions
symboliques où il ne s’agit pas seulement de changer de statut,
mais aussi de se sentir davantage soi - même, de mieux faire
corps avec sa passion pour la recherche et la transmission,
d’identifier les impasses où l’on risque de se fourvoyer. Ce va -
et - vient donne une épaisseur sociologique au texte.
Une thèse, surtout si elle est le premier pas de la quête d’un
poste dans le monde de la recherche ou de l’université est un
long parcours semé d’embûches et d’incertitude. Certains y
renoncent pour faire un autre choix de vie. Dans tout itinéraire
personnel, une volonté de forcer les choses croise les
opportunités et les hasards qui bouleversent une vie pour le
meilleur ou pour le pire. Cet ouvrage passionnant donne une
cartographie possible et propice, dans le cas de ces deux anciens
doctorants, qui souligne bien les obstacles à franchir et la
nécessaire ténacité pour obtenir enfin le poste tant convoité.
Une thèse est à l’insu du doctorant une manière de « cibler »
un public, elle impose une sensibilité théorique, et donc elle se
coupe des autres approches, surtout si elles sont connues pour
leur dogmatisme (ce qu’ils nomment la « science »). La
notoriété du directeur, sa réputation, ses amitiés (les utilitaristes
parlent de « réseau »), le thème de la thèse, ses visées, sa
population et ses conclusions, sont autant de zones de
turbulences, selon les lectures qui en seront faites par les
différents évaluateurs au cours des candidatures. L’écriture
d’une thèse est un exercice initiatique, car elle prélude pour
beaucoup à l’écriture de livres ou d’articles. Il s’agit là de faire
ses premières armes. Elle implique les mêmes incertitudes, les
mêmes exaltations, les mêmes repentirs, mais ils sont éprouvés
pour la première fois. À ce moment où l’on est encore étudiant,
on s’interroge sans cesse sur la valeur de ce que l’on a écrit. La
peur est permanente d’accoucher d’évidences et de manquer
l’essentiel. Un texte est toujours un test projectif pour son
auteur comme pour ses lecteurs.
Le temps de l’écriture est celui de la recherche, de la
transmission, de l’incertitude et des émerveillements, des
- 12 - repentirs et des exaltations. Un autre temps est celui, plus
ingrat, de la publication, c’est - à - dire du partage de la
recherche avec d’autres qui la reçoivent sans l’avoir menée, ou
de loin. Si le temps de l’écriture est toujours un temps
d’ouverture, de création, de possibilité à tout moment de
changer d’orientation ou de modifier le plan de la recherche, la
publication, c’est - à - dire la thèse achevée, est un moment de
fermeture, d’épreuve de vérité. Les remords qui viennent à ce
moment, les intuitions, les lectures trop hâtives, trop tardives,
les fautes de syntaxe ou les répétitions paraissent soudain autant
de sirènes venant hurler aux oreilles de leur auteur les
grossières insuffisances du travail. Il ne voit plus que cela. Or,
l’immersion sur le terrain, la confrontation à l’écriture amène à
comprendre peu à peu que toute recherche se trame aussi dans
une part d’incertitude, un inachèvement qui relance sans cesse
le mouvement du désir de comprendre. Si tout était donné
d’emblée sans doute ni repentir, si une recherche consistait à
accomplir un certain nombre de formalités (certains la voient
ainsi), elle ne soulèverait guère l’enthousiasme. Le fait qu’elle
ne soit pas donnée assure à l’étudiant ou au chercheur une
position d’acteur, de maître d’œuvre du travail, et ce, même si
ses amis, ses enseignants, son directeur de thèse sont ses
interlocuteurs. Alternance de doute, de colère, de plaisir, de
sentiment de connaître des moments privilégiés quand le terrain
et l’écriture coulent de source et donnent l’impression
d’avancer de manière propice. Tout texte est une mise à
l’épreuve pour soi, et une mise à l’épreuve du terrain avec ses
retours critiques éventuels.
Ni tout à fait don, ni tout a fait dû, l’accompagnement du
directeur est un échange, il doit couler de source. S’il se donne
à corps perdu, en allant au - delà de ce qui est légitime, et
surtout si le doctorant le ressent comme tel, le risque est de le
contraindre sous le poids d’une directivité difficile à soutenir et
contraire à l’esprit d’une formation. L’un des effets pervers
pour le directeur est alors d’écraser sous la dette, souvent dans
l’intention d’en faire son élève, et de s’exposer une fois la thèse
soutenue à la dérobade ou au mépris du fait de l’impossibilité
de rendre. Si en revanche le directeur est absent lors des
- 13 - moments de doute, s’il se dérobe à ses responsabilités, et
manifeste plutôt son indisponibilité ou son indifférence, il
pénalise le doctorant livré à lui - même, sans soutien, et peu en
mesure de réclamer son dû. Une direction de thèse est une
préparation à l’autonomie, non une dépendance, même si dans
ma carrière j’ai souvent vu des étudiants embauchés comme
disciples d’un directeur lui - même disciple d’un autre
chercheur. Ceux - là n’auront jamais été chercheurs, ils ont déjà
trouvé, et pour leur vie entière, ils répéteront la parole du grand
homme (il n’y a pas de grandes femmes). En ce sens, certaines
mouvances théoriques en Sociologie ou en Psychologie auront
produit énormément de soumission et de stérilisation de la
pensée (et de conflits majeurs dans les institutions, car les
disciples se sentent les porte - paroles d’une vérité et l’on ne
discute pas avec des dévots). Une thèse n’est pas une succession
de références à un auteur consacré, mais une recherche où l’on
ne sait au départ où l’on va. Un directeur de thèse n’est pas un
directeur de conscience ni un homme ou une femme qui
cherche des auxiliaires pour nourrir son propre travail. Il est un
compagnon de route, un interlocuteur privilégié, disponible
dans les moments où l’étudiant requiert sa présence, mais plus à
distance quand il avance dans sa recherche. Son engagement est
surtout essentiel dans les premiers temps au moment du choix
du sujet, du terrain, de la méthodologie, de la population, de la
bibliographie…
Mais sans doute tout étudiant exige - t - il une
« bonne distance » n’appartenant qu’à lui, et l’une des tâches du
directeur est de discerner cette attente. D’après mon expérience
certains doctorants doivent être soutenus en permanence car ils
ne cessent de douter de la valeur de leur travail, de leur
méthodologie, de leur terrain, de leur lecture, de ce qu’ils
doivent en retenir… D’autres, à l’inverse, cherchent surtout par
eux - mêmes et voient leur directeur de thèse plutôt comme un
interlocuteur de leur cheminement intellectuel, un témoin de
leur avancée, qui dissipe les moments de doute, indique un
auteur, souligne une difficulté, corrige quelques fautes de
syntaxe, favorise les contacts, etc. L’écriture d’une thèse est un
révélateur de ce qu’ils sont dans l’existence, les uns baignent en
- 14 - permanence dans l’inquiétude, les autres plus indépendants,
plus enclins à prendre des risques. Bien sûr, l’excès de
précaution est parfois heureux, et prendre des risques sans filets
quand on manque encore d’expérience peut se révéler
redoutable. Mais il n’y a pas de recherche sans péril. En ce sens,
la recherche et l’écriture d’une thèse relèvent d’une éthique de
la mesure proche de celle d’Aristote. L'acquiescement face au
risque n'exclut ni le calcul, ni la prudence.
Sans doute convient - il ici de distinguer les thèses en
Sciences humaines et sociales de celles concernant les
disciplines « scientifiques ». Les premières impliquent au moins
quatre ans, et souvent bien davantage, l’étudiant choisit en
principe son sujet et le construit en cheminant avec son
directeur de thèse, mais il est face à une immensité de données,
un terrain à explorer, d’innombrables entretiens ou rencontres à
effectuer. Il n’en va pas de même des secondes, souvent
soutenues avant trois ans, et objet d’une commande spécifique
sous la supervision du directeur de thèse ou du responsable du
laboratoire et consistant surtout en une somme
d’expérimentations.
« La boulimie et la soif d’apprendre qui m’étouffe » dont
parle ELLE est une condition essentielle de la recherche et de sa
transmission, elle prolonge le terrain et apprend à la voir sous
d’autres angles, elle implique d’arpenter la forêt des
innombrables auteurs qui ont déjà jalonné le terrain. Le
doctorant doit savoir trier les lectures, isoler les chapitres ou les
paragraphes sans se contraindre à lire l’intégralité d’un ouvrage
qui ne concerne que de loin son champ de recherche, il doit
savoir rebondir en appliquant à son champ de recherche une
idée venue d’un autre terrain. Un acte de création, quel qu’il
soit, s’inscrit toujours sur un double registre, celui d’une
expérience psychique venant de soi, mais confrontée à l’autre à
travers les codes utilisés, détournés ou ignorés. Il dessine une
ligne médiane entre soi et l’autre, le dehors et le dedans.
L’exaltation qui accompagne le mouvement de création procure
une jouissance narcissique, et elle renforce le sentiment
d’identité. La contrainte de composer avec des codes
- 15 - d’expression pour rester intelligible impose de prendre en
compte le lien social et le réel. La création satisfait un
élargissement de soi tout en procurant une prise de sens sur le
monde. Espace de symbolisation, elle ne s’inscrit pas seulement
sous l’égide de la volonté, elle emporte le chercheur là où il ne
pensait pas aller, et lui révèle les contenus ignorés qu’il portait
en lui. Expérimentation de soi, elle contraint en même temps à
s’approcher au plus près des failles intimes afin de les explorer
et d’en exorciser peu à peu les dangers pour le sentiment
d’identité. Les émotions éprouvées au fil de l’écriture de la
thèse, ce cheminement sur le fil du rasoir, est le même que celui
de l’artiste ou de l’écrivain, mais il s’exerce sur des matériaux
différents avec des codes plus déterminés. Comme la création
artistique, la recherche scientifique est une manière de
déprendre les perceptions de leur familiarité pour ressaisir
d’autres modalités d’approche. Un travail de thèse vise à
déroutiniser la pensée sur le monde, il appelle au dépouillement
des schèmes anciens d’intelligibilité afin d’ouvrir à un
élargissement du regard. Il brise les évidences premières pour
voir autre chose, il fait voler en éclats la familiarité des choses.
Parallèlement, le doctorant apprend ainsi à élargir sa pensée à
d’autres champs d’application, il se familiarise à une méthode,
en perçoit les limites, il entre peu à peu dans le métier en faisant
ses premières armes.
Une thèse est une longue phase de liminalité, avec toute
l’inquiétude que produit une telle situation. M. Douglas
notamment a pointé combien les situations qui échappent aux
classifications culturelles impliquent des pouvoirs ou des périls.
Le doctorant flotte entre deux mondes, incertain. Il n’est plus
tout à fait un étudiant, mais il n’est pas encore chercheur ou
engagé dans une profession. La liminalité est ambiguïté. Lors
de cette transition, tout est possible, les significations sont
troublées, une menace rôde. Le doctorant est prisonnier du
seuil. L’indétermination de son état force une absence de
définition de son statut. Les significations manquent encore
pour fixer sa situation. Toujours vulnérable aux circonstances
qui l’entourent, il avance sur le fil du rasoir, sous la menace de
l’échec, de l’abandon. Il connaît parfois des moments de
- 16 - découragement après avoir perdu ses données ou un chapitre de
sa thèse après un incident informatique (je l’ai vu à plusieurs
reprises). Il y a aussi les événements de la vie ordinaire : les
séparations, les rencontres, les deuils, la maladie, parfois la
proposition d’un emploi temporaire trop tentant, mais qui
compromet l’avancée du travail. Les quelques années que dure
la thèse peuvent être semées d’embûches ou de miroirs aux
alouettes pour le doctorant qui ne sait pas prendre la mesure des
événements au regard des ses ambitions.
Mais l’étudiant n’est jamais seul, à l’image des rites
d’initiation, il dispose à son entour de pairs susceptibles de
rendre sa condition plus commune, la communitas qui chemine
avec lui, « société qui est un comitatus (compagnonnage), une
communauté non structurée ou structurée sur un mode
rudimentaire et relativement indifférencié, ou même une
communion d’individus égaux qui se soumettent ensemble à
1
l’autorité générale des aînés rituels » (Turner, 1990, p. 97) . La
condition de liminalité est propice à l’impulsion de nouveaux
modèles de comportements, elle génère un entre - soi
effervescent et susceptible de retentir sur la société globale. Cet
écart hors des ritualités ordinaires de la société donne d’emblée
à l’individu une position réflexive à son égard, et elle le met en
mesure d’inventer des formes inédites de la construction de soi.
La dimension instituante de la communitas provoque ce
mouvement de va - et - vient qui renouvelle le lien social en
autorisant le jeune chercheur à construire l’homme ou la femme
qu’ils seront. Ici, en l’occurrence, c’est plutôt la recherche qui
peut être renouvelée dans la mesure où la plupart des travaux
des doctorants se poursuivent pendant leur carrière dans un
approfondissement constant et un accompagnement des
transformations sociales. Turner lui - même pointe que la libre
créativité de la communitas ne peut se poursuivre longtemps,
elle « engendre vite une structure dans laquelle les relations
libres entre individus sont transformées en relations régies par
des normes entre partenaires sociaux » (Turner, 1990, p. 130). Il
importe alors que le retour à un certain « ordre » de l’ancien

1 Première édition en 1969.
- 17 - doctorant ne se fasse pas au détriment de sa créativité de jeune
chercheur. Il lui faut poursuivre son chemin sans jamais se
laisser intimider, même s’il est aussi essentiel de savoir écouter
les conseils quand ils sont donnés en toute rigueur et en toute
amitié.
En principe le rite d’agrégation qu’est la soutenance remet
l’ordre du sens en place. Des années de travail se cristallisent
dans ces quelques heures, qui sont une mise à l’épreuve radicale
devant les anciens, de la qualité de la recherche, de la lisibilité
du texte, et de la pertinence de sa transmission orale. Elle est
imaginée des centaines de fois par le doctorant, mais elle n’a
lieu qu’une fois, le temps de quelques heures. Au moment de la
soutenance, et ensuite lors du pot qui lui succède, le doctorant
vit un moment de culmination de son cheminement, il est
soulagé, il connaît son moment de gloire. Au cœur des
interactions, il tourne une page, mais il va devoir en ouvrir une
autre, il essaie de ne pas y penser. Certaines phrases heureuses
ou malheureuses des membres du jury le hantent, il y reviendra
inlassablement par la suite quand il racontera l’événement à ses
amis. Il est à la fois dans le repentir de son travail et l’exaltation
de la fête.
L’université est aussi un cocon, elle enveloppe de sécurité,
elle donne un statut, elle est un lieu de sociabilité sans
engagement majeur. Elle ressemble à un long dimanche de la
vie, et ELLE qui est restée onze années dans son giron, regrette
qu’un jour, une fois la thèse soutenue, il faille couper le cordon
ombilical de cette retraite dorée avec tous les doutes soulevés
par l’entrée dans un monde social dont les règles sont
radicalement différentes : « J’ai peur de redevenir l’ignorante
que j’étais, insignifiante. Je veux un boulot « passion » car je
veux vivre en travaillant et non travailler pour vivre ». Les
lendemains d’une soutenance sont souvent faits de ces moments
d’écartèlement entre un passé empli de nostalgie et un avenir à
la fois espéré et redouté. Le doctorat est une phase
d’apprivoisement des ritualités de la tribu de la recherche et de
l’université. Premiers enseignements, premières
communications, premières prises de parole dans le
- 18 - séminaires, participation à de nombreuses réunions, constitution
d’un réseau d’amitiés ou de connivences intellectuelles. « Le
chercheur se construit en même temps qu’il construit sa
recherche ». Il vit un apprentissage des virtuosités, des manières
de faire et de sentir qui composent la boîte à outils du chercheur
mais encore dans une position de relative autonomie sans
enjeux majeurs.
Les lendemains de thèse sont un temps difficile à soutenir,
ils correspondent à une autre longue phase de liminalité, non
moins redoutable car ils préludent à un post - doc ou à un
emploi, ou au chômage. La mélancolie du doctorant apparaît
alors, il a le sentiment de devoir tout reprendre, mais sur une
autre route qu’il ne connaît pas encore. Cette phase de liminalité
peut durer très longtemps, mais cette fois dans le dépouillement.
Le directeur de thèse n’est plus toujours là, sa disponibilité ne
porte plus sur les mêmes lignes, en revanche il est mille fois
sollicité pour les lettres de recommandation, les conseils. Le
doctorant perd son bureau, son casier pour le courrier, son
adresse électronique, il est mort à son ancienne vie d’étudiant,
mais il n’est pas encore tout à fait né à celle de chercheur ni
même à celle de salarié. Recherche des prix de thèse, des post -
docs, participation comme vacataire rémunéré à des enquêtes
dans le laboratoire, tentatives de publication ou de
communication lors de colloques, il faut continuer à essayer
d’exister sous une autre forme. Mais souvent ce travail résulte
du travail antérieur mené lors des années de thèse. Il faut se
construire un CV suffisamment étoffé pour être à la hauteur de
la première épreuve qui suit : celle de la qualification, avoir le
droit de concourir sur les postes à l’université ou au CNRS. Si
le choix du directeur, et même en partie le choix du jury,
rassurait le doctorant et le confirmait dans une famille de
pensée, la qualification est la première confrontation à une part
possible d’arbitraire selon la composition de ses membres, les
écoles de pensée représentées et leur fermeture ou non à
d’autres sensibilités théoriques. Chaque année porte ainsi son
lot d’injustices, d’arbitraire, des candidats brillants recalés et à
l’inverse de piètres candidats passant haut la main grâce à
quelques appuis, souvent les mêmes personnes qui ont
- 19 - stigmatisé les précédents. L’année suivante corrige plus ou
moins ces injustices en en reproduisant d’autres dans un
mouvement sans fin. La composition d’un CNU est redoutable,
elle est pour les uns une garantie de blocage pendant des
années, et pour d’autres celle de passer avec brio dès le premier
tour. C’est un arbitraire difficilement soutenable pour nombre
de candidats.
Le parcours du combattant ne s’achève pas là, il est parfois
encore très long. Une fois qualifié par les instances
académiques, le candidat guette désormais la liste des postes
dès leur parution pour y concourir, parfois dans toute la
francophonie, et au - delà pour les candidats parlant d’autres
langues. Certains se lassent après une série de candidatures
malheureuses sur des postes, ce ne sont pas les moins bons, et
d’autres réussissent, qui n’étaient pas les meilleurs. L’audition
est une autre épreuve encore, proche de celle de la soutenance,
avec également des enjeux d’existence. Avec là aussi un fort
risque d’arbitraire quand un candidat local aux résultats plutôt
modestes l’emporte sur des candidats infiniment plus brillants,
mais dont nul ne souhaitait qu’il fasse de l’ombre aux
enseignants en poste du département. Le rapport de soutenance
est en ce sens la pire ou la meilleure des choses, car les
rapporteurs peuvent souvent lui faire dire n’importe quoi. Sur
une dizaine de pages d’éloges, il y a bien une ou deux petites
phrases anodines un peu critiques que le rapporteur hostile
extraira avec jubilation pour donner une justification à son
rapport négatif. Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage. Et
à l’inverse sur bien des pages de critiques, il y aura bien une
petite phrase salvatrice pour étayer un rapport positif. Même si
le plus souvent les rapporteurs essaient de faire un travail
« juste », dans mon expérience j’ai souvent été saisi par la
mauvaise foi de certains, prêts à tout pour faire passer un
candidat dont ils espèrent bien entendu l’allégeance. Il faut
soutenir le rite d’abaissement qu’est l’audition, devant des aînés
possesseurs parfois d’un CV nettement inférieur, et pour cela
survaloriser ses compétences, se présenter comme la recrue
idéale, indispensable, prête à toutes les corvées, à tous les
arrangements d’emploi du temps ou à prendre tous les cours
- 20 -

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