LE MANIFESTE POUR UNE ÉCOLE GLOBALE

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La massification réussie de l'accès à l'école satisfait-elle la démocratisation que nous voulions ? Le supplice du collège unique, du modèle pédagogique unique, le brise reins du premier cycle de l'université, l'opacité des parcours éducatifs disponibles et leur éparpillement, la misère sociale de tant de jeunes en formation, doivent-ils rester bien cachés ? Le Manifeste rouvre le débat autour d'un fil conducteur : l'analyse de l'évolution du contenu et de la place du travail dans les rapports sociaux. Et il propose un nouveau paradigme : la pédagogie personnifiante comme exigence laïque.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296282384
Nombre de pages : 172
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Le manifeste pour une école globale

Ouvrages publiés par La République

Sociale

. La République Sociale, L'Hannattan, 1992 . Sept jours dans la vie d'Attika, Ramsay, 2000 . Le nouvel âge du capitalisme, L'Harmattan, 2000

Ouvrages publiés par Jean-Luc MELENCHON

- A la conquête du Chaos (pour un nouveau réalisme en politique), Denoël (Collection Médiations), 1991 . Jusqu'à l'os (pour an-êter, en politique, la machine à se donner des claques), Régine Desforges (Collection Coup de Gueule), 1991 . Rocard, le rendez-vous manqué, Ramsay, 1994

«Quelle est la première partie de la politique? L'éducation. La seconde? L'éducation. Et la troisième? L'éducation».
Jules MICHELET, Le peuple (1846)

lie manifeste

pour une école globale

La République Sociale Préfacede Jean-Luc MELENCHON

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

e L'Harmattan, 2002

ISBN: 2-7475-2140-0

Avertissement
Ce texte propose une entrée dans le débat sur l'école. Il ne prétend pas traiter du sujet dans tous ses aspects. Mais il nomme, de son point de vue, sans détours de langage, les défis et les adversaires. Il formule une méthode, pose les alternatives et avance des propositions. Sa rédaction n'échappe donc à aucune des obligations de simplification que l'exercice impose. Il est le fruit d'un travail collectif, celui du réseau des militants de terrain de la Gauche Socialiste et de leur Club: «La République Sociale». Il prend en compte l'expérience acquise dans l'action du Ministère de l'enseignement professionnel par ceux des siens qui y contribuent, ministre en tête. 7

Préface

Quinze années de chômage de masse, le bouleversement de tous les repères idéologiques et des conflits à répétition mal cicatrisés ont largement contribué à brouiller les termes du débat sur l'école en France. Pourtant, une société démocratique doit pouvoir y voir clair sur les finalités et les performances de son école. Ce questionnement est légitime. Car, ne l'oublions jamais: l'obligation scolaire a pour contrepartie l'exigence de transparence et de responsabilité devant tous les citoyens, parents d'élèves ou non. L'école ne s'appartient pas. Pour l'heure, le débat à son sujet est assez souvent profondément enlisé dans d'inextricables conflits de spécialistes et de corporations. Le plus fréquemment aussi, il reste cantonné aux interrogations sur les structures et les moyens. La conscience de gauche s'y est obscurcie. Pendant qu'elle balbutiait, les jugements de café du commerce et la propagande dénigrante des libéraux déferlaient. Un vocabulaire de référence s'est souvent imposé, emprunté aux domaines de la compétition, de l'entreprise ou de la comptabilité, qui ont certes chacun leur légitimité, mais dont les finalités sont très éloignées des tâches particulières de l'éducation.
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Les finalités, voilà pourtant de quoi il faut partir pour bien réfléchir. Quels objectifs le pays fixe-t-il à son école? Cette question ne peut trouver de réponse concrète dans l'absolu. Elle doit être située dans son contexte, c'est-à-dire dans les défis actuels que le pays doit relever. Et sans perdre jamais de vue que l'Education Nationale gère le temps long, celui des bacheliers de 20tO qui sont aujourd'hui à l'école maternelle et celui des salariés de 2040 qui achèvent leurs études aujourd'hui. Impossible, autrement, de faire vivre dans le présent et à partir de ses réalités, les valeurs permanentes qui ont guidé la gauche dans sa contribution à la construction du modèle éducatif républicain. Impossible, sans quoi, d'éviter le naufrage dans un rabâchage formaliste et négateur de la réalité. Impossible, sinon, de ne pas finir dans les bras d'autres nullités: les exaltés de la «réformite» aiguë qui ont tôt fait de transformer les meilleures idées en gadgets et donnent le tournis aux acteurs du terrain. Mais pendant que ces deux variantes de volonté politique essoufflée amusent le parterre, les effets de système font leur chemin, parfois sans savoir où ils vont, d'autres fois en le sachant parfaitement bien, protégés par le fait que tout le monde regarde ailleurs. Notre point de départ est dans un constat: on ne peut pas penser l'école sans penser la société au sein de laquelle elle prend place! On ne peut pas en parler, ni lui fixer des objectifs, sans partir des réalités sociales, culturelles, sociétales dans lesquelles son fonctionnement prend place. Voici d'abord des interrogations pour situer ces défis. La marchandisation qui atteint toute activité contournera-t-elle l'école? Le vieillissement de la population ne promet-il 10

qu'une agréable baisse des effectifs dans les salles de classe? Le sanctuaire scolaire peut-il espérer ignorer impunément la modification des comportements sociaux dans un monde que dominent les valeurs et les résultats de la société du «tout marché» ? La mission d'émancipation laïque par l'école est-elle toujours résumée par la bonne vieille lutte pour tenir les curés à distance? Tout compte fait, la massification réussie de l'accès à l'école satisfait-elle la démocratisation que nous voulions? Le supplice du collège unique, le tue-la-joie du modèle pédagogique unique, le brise reins du premier cycle de l'université, l'opacité des parcours éducatifs disponibles et leur éparpillement sous l'autorité de multiples gardes- ITontières sourcilleux, la misère sociale de tant de jeunes en formation doivent-ils rester des secrets de famille bien cachés? Parce que nous sommes fiers des formidables réussites de notre système et que nous ne voulons pas faire chorus avec les ennemis de l'école républicaine ou avec les pisse-vinaigre pour qui tout va toujours plus mal, sommes-nous tenus de fermer les yeux? Pouvons-nous faire bloc avec d'autres indifférents pour qui ce sont là des inconvénients mineurs tant que le système produit la bonne proportion des jeunes parvenant aux mêmes grandes écoles que leurs parents? Est-ce là la seule élite dont notre société a réellement besoin? Les vieilles perruques sont-elles finalement insolubles dans la modernité? Ce texte est intitulé: «Le manifeste pour une école globale», Pourquoi «globale» ? Parce que nous voulons affirmer que l'école est totalement impliquée dans son environnement social et qu'elle est aussi elle-même un moyen global de réponse à ce contexte. De fait, l'objet de son action quotidienne est aussi globalisant: faire d'un jeune individu,

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accueilli dès son premier âge, une personne intégrée. Intégrée, dans les différentes dimensions de sa construction personnelle par les savoirs et les savoir-faire. Intégrée dans le lien social, à la fois pour le construire comme citoyen et pour y participer par sa profession. Ici se présente l'essentiel à nos yeux. Passer de l'individu à la personne, voilà ce que nous appelons le défi de la personnalisation, qui est à nos yeux le cœur du nouvel âge des missions pédagogiques de l'école. Ce point de vue s'intercale selon nous entre celui des tenants de l'école «d'éveil», occupationnelle, et l'école machine à dupliquer les savoirs, confite d'académisme. Mais en définitive, nous pensons que la singularité de notre texte est dans son fil conducteur. C'est en analysant l'évolution du contenu et de la place du travail dans les rapports sociaux que nous construisons notre pensée et nos propositions pour l'école. Notre réflexion part d'un constat: la gauche ne sait pas bien comprendre la place nouvelle du travail dans la société. Pendant qu'il devenait plus rare et plus précaire, certains ont même pu annoncer la «fin du travail». Dès lors, l'objectif du «plein emploi» proposé par le Premier Ministre, et concrétisé déjà par le retour au travail d'un million et demi de personnes, n'est pas vécu comme un projet de société dans les partis de gauche. Le travail est considéré au mieux comme un droit abstrait. Au pire comme une source d'insatisfactions et d'aliénation. Nous partons au contraire de sa place centrale dans le collectif humain et dans la réalisation de soi à laquelle aspire chaque personne. Dans le contexte démographique des dix prochaines années, c'est un flux tendu vers le travail qualifié qu'il s'agit d'organiser. Nous le démontrons. Autant s'y préparer avec détermination.
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En suivant ce fil conducteur pour l'école, nous sommes amenés à rencontrer deux fronts d'opposition. D'un côté, ceux pour qui le savoir n'a de valeur que s'il se tient à distance de toute tentative d'intégration en sciences appliquées. De l'autre, ceux pour qui tout savoir fondamental est une distraction sans objet. Nous nous confrontons de la sorte autant aux mandarins académistes qu'au MEDEF. Les uns et les autres se retrouvent pour un partage des rôles que nous récusons, celui que décrit la formule du MEDEF : à l'école la certification des connaissances, à l'entreprise celle des compétences. Nous analysons, pour notre part, les métiers de notre époque comme des «sciences pratiques». Ils intègrent des connaissances en sciences fondamentales étendues. Ils mettent à jour l'existence de vastes champs de savoirs transversaux pour l'instant trop relégués. Pourtant les exigences qui se manifestent ici sont incontournables. Leur apprentissage participe donc directement de l'élévation du niveau culturel de notre peuple. La préparation au travail ainsi conçu doit être une des finalités de l'école. Nous proposons d'articuler ses missions autour du concept de «professionnalisation durable». L'expression dit la finalité. Sa mise en œuvre intègre et valide l'émancipation par la culture, la formation à la citoyenneté et aux relations sociales. Cette orientation nous permet de revisiter l'ensemble des questions concrètes que pose la vie quotidienne de l'école: pédagogie, convergence des savoirs, organisation des parcours scolaires, droits des élèves comme jeunes travailleurs en formation, place de l'Education nationale comme institution. Jean-Luc MELENCHON 13

«Nous avons sur l'Angleterre et sur les Etats-Unis, cette supériorité de considérer que l'enseignement n'est point matière d'industrie mais matière d'Etat, et que les intérêts intellectuels de l'enfance sont sous le contrôle et la surveillance de l'Eta!». Jules FERRY, 25 mai 1885

Première partie:

LES DEFIS DU CONTEXTE
Ce que l'école doit affronter

Chapitre I
,

LE DEFI DES MARCHANDS
Les marchands à l'horizon
Un enjeu financier considérable La marchandisation de l'éducation est à l'offensive partout dans le monde. Elle vise particulièrement les pays développés. L'enjeu financier y est considérable. L'Organisation de Coopération et de Développement Economiques (OCDE) évaluait à plus de 1 400 milliards de dollars les dépenses publiques pour l'éducation en 1995, dont plus de 80 % dans les pays développés. En 1998, les pays membres de cette organisation ont dépensé 7 000 milliards de francs dans ce domaine. C'est un marché potentiel de première grandeur. Certains le savent très bien. Ainsi Glenn Jones, président d'un puissant lobby américain, la Global Alliance for Transnational Education (GATE)I, qui s'en pourlèche les babines: <<Le otentiel économique de p l'éducation est renversant [c'est) l'un des plus vastes de la planète [...), les entrepreneurs voient l'éducation comme une opportunité d'entrer sur un marché vaste et attrayant [...). La formation privée et l'industrie de l'instruction devraient atteindre 50 milliards de dollars d'ici 20JO». Dès lors, aucun système éducatif ne peut se croire à l'abri. «C'est un chantier immense», explique le journal Les Echos2, «dans lequel chacun peut espérer avoir sa part du gâteau». 17

Les Français doivent en prendre conscience: ils sont concernés. Et quand la marchandisation s'opère, elle change la nature même d'un système.

La pression des organismes internationaux La marchandisation de l'éducation est d'abord impulsée par un certain nombre d'organismes internationaux. Pour l'OCDE, le changement à opérer n'a déjà que trop tardé. <<La ondialisation économique, politique et culturelle rend m obsolète l'institution implantée localement et ancrée dans une culture déterminée que l'on appelle l'école, en même temps que l'enseignant». On se frotte les yeux en lisant ces lignes. Elles figurent pourtant bel et bien dans le <<Rapport ur les s politiques d'éducation» de l'OCDE en 1998 ! I La Banque Mondiale considère que l'organisation optimale de l'enseignement supérieur doit être obtenue par un «marché» mettant en rapport la demande privée des individus et des entreprises avec des offres émanant d'opérateurs privés et publics. Dans ce cadre, le service public doit d'abord devenir un prestataire de service comme un autre. Cette approche gagne du terrain dans les esprits comme dans les colloques et les organismes internationaux. L'Organisation Mondiale du Commerce (OMC) organise quant à elle un nouveau cycle de négociations internationales relatives à l'ouverture commerciale des services. Elle propose un Accord Général sur le Commerce des Services (AGCS). Cet accord prévoit la mise sur le marché de tous les services à l'exception de ceux <ifournis dans l'exercice du pouvoir 18

gouvernemental», c'est-à-dire «ni sur une base commerciale ni en concurrence avec un ou plusieurs fournisseurs de services». Ce «ni-ni» protège-t-ille système public français d'éducation nationale? Non. Car dans ce cadre, l'existence dans notre pays d'établissements privés, et plus largement de fournisseurs de services éducatifs offrant des fonnations en «concurrence» avec celles des établissements publics, pennet de considérer l'éducation comme un service commercial. Du coup, les règles du «libre commerce des services» devraient lui être appliquées. Elles pennettraient concrètement aux opérateurs privés transnationaux de s'implanter dans notre pays ou de fournir des fonnations à distance, en réclamant une reconnaissance de leurs «diplômes». Et pourquoi pas aussi en exigeant des subventions, à égalité avec celles des établissements publics? Car en France, ce qui vaut pour les établissements d'enseignement confessionnel sous contrat d'association pourrait ainsi valoir pour les finnes privées de produits éducatifs. L'OMC distingue ainsi quatre fonnes d'échanges commerciaux transfrontaliers dans le secteur des services. Chacun se décline parfaitement dans le domaine de l'éducation2. Elle prépare sur cette base le cadre juridique qui pousserait la commission européenne à s'aligner sur les résolutions issues de l'AGCS et sur les recommandations convergentes de l'OCDE, de la Banque Mondiale et du FMI: ouvrir largement le marché de l'éducation aux multinationales.

Points de faiblesse et points d'appui On ne doit pourtant pas déduire de ce qui vient d'être dit que les organisations internationales, telle l'OMC, sont, de par 19

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