//img.uscri.be/pth/0df2ff9598b4b21a671cad26b99159420a3d81a2
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 3,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : MOBI - EPUB

sans DRM

Le Têtard en eaux troubles

De
240 pages

Cet épisode des mémoires de Gaby, le célèbre plongeur marseillais, vous laissera pantois.

Cette fois, c’est dans les eaux troubles de la pègre marseillaise que plonge notre fameux Têtard.

Il récupère des cocottes minute bourrées de billets de banque, se mêle d’un trafic d’amphores antiques, fréquente - en tout bien tout honneur - un bordel espagnol et une belle stripteaseuse, remonte du fond de la mer une merveilleuse coupe ciselée et des pièces d’or datant de l’Invincible Armada.

Un récit rocambolesque mais vrai, un témoignage brut, coloré, plein de vie et d’action.

Les souvenirs de première main d’un homme d’honneur, resté du bon côté de la loi... mais que l’amitié a amené à fréquenter un dangereux caïd, figure du grand banditisme.

Ce qui vaut au lecteur une fascinante et émouvante description des derniers instants de Monsieur Lucien, alias Gino, authentique truand...

Mais pour le Têtard, un casier judiciaire n’empêche pas l’amitié. La vraie.


Voir plus Voir moins
Epub cover

Contenu

  1. Comment trouver un éditeur?
  2. Note de l’éditeur
  3. Du même auteur
  4. À Jean-François Fonck, dit Papi
  5. Mon ami Gino
  6. Faussaires et Cie
  7. Gino en exil
  8. La leçon de plongée du Papy
  9. Vraies et fausses amphores
  10. Un trésor est caché dessous
  11. L’écrivain et la strip-teaseuse
  12. Comment pêcher les pièces d’or?
  13. Le temps se gâte chez les plongeurs
  14. Le dernier combat du caïd
  15. La mort en face
  16. Les confessions d’un Parrain
  17. Notes
  18. PubWeb

Gabriel Di Domenico

Le Têtard

en eaux troubles

Éditions L’ANCRE DE MARINE

2, rue des 4 Moulins

27400 — LOUVIERS

FRANCE

www.ancre-de-marine.com

ISBN : 9782841412655

© Franck Martin — 2 014 — Louviers — France

pour la présente édition numérique.

Tous droits réservés

Comment trouver un éditeur ?

Certains auteurs racontent qu’ils ont mis des années de galère, essuyé des dizaines de refus, pas toujours polis, avant d’être édités. D’autres n’y sont jamais parvenus et ont dû se résoudre à s’autoéditer.

Moi, c’est bien simple : du premier coup, ça a marché ! Je vais vous expliquer comment. Il faut dire d’abord que j’avais avec moi quelques alliés de taille : ils s’appellent le soleil de Marseille, la mer Méditerranée, le massif des Calanques et accessoirement un bateau, du rosé bien frais et des amis.

Ah, j‘allais oublier : un manuscrit aussi, c’est la moindre des choses.

Voilà comment ça s’est passé.

J’avais publié un premier tome de souvenirs consacré à ma vie d’aventures sous les mers Livre dont je n’avais pas choisi le titre — Io, Dido — auquel j’aurais préféré celui de L’aventure au présent.

J’y racontais certains épisodes mémorables de ma vie de plongeur, quelque peu pirate, à l’occasion.

Cette première expérience me donna envie de continuer. Un ami me conseilla de chercher des éditeurs spécialisés dans la mer et tout ce qui s’y rapporte. C’est ainsi que j’expédiais par la poste le manuscrit de Le Têtard vous salue bien ! aux Éditions l’Ancre de Marine que je ne connaissais ni de près ni de loin.

Quelque temps après, je reçois un coup de téléphone d’un homme, à la voix sympathique et à l’accent pointu, qui m’annonce que mon manuscrit lui plaît et qu’il est prêt à l’éditer. Il demande à me rencontrer. Mais où ? « A Louviers », me répond-il.

J’ai bourlingué dans une bonne partie du monde, mais, mis à part Paris et la région provençale, je ne connais pas grand-chose, si ça n’est pas situé près de la mer.

Mon correspondant me dit que Louviers, dont je n’avais jamais entendu parler, ça n’est pas très loin de Paris. Je ne saurais expliquer pourquoi, mais je n’ai nulle envie de m’expatrier.

Je suggère que si le hasard le conduisait prochainement du côté de la Provence, je le rencontrerais volontiers. Si j’avais été un vrai écrivain, je serais « monté » à pied à Louviers avec un cierge à la main.

Je ne mesurais pas la chance qui était la mienne : plaire à un éditeur, alors que tant d’auteurs seraient prêts à tuer père et mère pour voir leur manuscrit publié ! Quand j’y repense, cet homme devait se demander si j’avais vraiment envie d’être édité.

Au début de l’été, je reçois un nouveau coup de téléphone. Mon futur éditeur me rappelle, m’informant qu’il pourrait être le lendemain à Marseille. Or, ce samedi-là, j’avais prévu d’aller faire un tour en mer avec des amis et de plonger en leur compagnie.

À tout hasard, je propose à mon interlocuteur de se joindre à nous. Pas question de renoncer à ce plaisir sacré pour nous. Après la plongée, on pourrait prévoir une belle ventrée de coquillages frais pêchés. Ça a l’air de lui convenir et il me demande de venir le « cueillir » à la gare Saint-Charles.

Comment « reconnaître » quelqu’un qu’on n’a jamais vu ? Je lui dis simplement que, s’il est grand, il lui faudra baisser les yeux pour me trouver. Quand à moi, je me débrouillerai à l’instinct.

Et ça a marché !

Dans la foule qui débarque, je distingue un grand et beau garçon qui ne peut être que lui : alors qu’il fait une température saharienne sur Marseille, il est en costume-cravate, quand nous autres, nous suons comme des gargoulettes. Il n’y a qu’un « Parisien » pour faire ça !

Une poignée de mains m’assure que j’ai vu juste. Il n’y a plus qu’à gagner aussitôt le mouillage de mon bateau ancré au pied du fort Saint Nicolas, fort que Louis XIV fit bâtir pour tenir, à l’aide de ses canons, les Marseillais en respect.

avec mes deux amis, nous sommes quatre, dont Jean-François, dit Papi, qui a apporté un saucisson, du pain et un rosé bien frais. Quant au plateau de coquillages, il nous attend encore au fond, c’est dire qu’il sera de première fraîcheur. La mer est plate comme une vitre et le soleil brille de tous ses feux. Rien de tel pour mettre un « Parisien » de bonne humeur.

Les 600 CV de mon bateau nous amènent à pied d’œuvre en un clin d’œil et nous jetons l’ancre près de l’île de Riou, face aux Calanques. Huîtres, oursins, moules, violets abondent sur des fonds très accessibles. Tandis que mes amis vont faire leur marché sous-marin, je fais connaissance de Franck, mon prochain éditeur, ébloui par le côté paradisiaque du site.

L’eau est aussi claire que tempérée et le short que je lui passe lui permet de « faire la planche », le temps que le plateau de coquillages se constitue. Je crois qu’à cet instant la conquête est déjà faite. Marseille m’y a donné un fameux coup de main. Mais mon ami Jean-François va compléter le numéro de séduction… à sa façon !

Franck prend conscience d’être admis dans un club de privilégiés : des gens qui bénéficient de 300 jours de soleil par an, face à une des plus belles rades du monde. Nous sommes loin de Marseille-Chicago et de la French connection. Et cela à trois heures de Paris.

Mais ne le répétez pas trop, nous craignons les envahisseurs et les petits bonheurs cachés se dégustent en famille ou entre copains. Déjà les estrangiés — dans ma jeunesse, rarissimes en hiver — commencent à pointer le bout de leur nez même « hors saison ».

Les fruits de mer ramenés par nos plongeurs contribuent à la conquête de Franck. Le pastis et le rosé lui permettent de délacer ses derniers scrupules de convenance et il a quitté depuis longtemps sa cravate mondaine.

À preuve : lorsque nous ayant confié qu’en dehors de ses travaux d’édition, il s’occupe de la mairie et du Conseil général, il entend Jean-François lui lancer « ça fait deux escrocs chez le même bonhomme ! »

Sur le coup, je ne sais plus où me cacher, je vois mon contrat s’enfuir à tire d’ailes, mais, sous le soleil de Marseille, face à la mer bleue, le « Parisien » a pris le goût de la galéjade.

Soulagé, je l’entends répliquer : « Tu as raison, Papi, on ne pouvait pas mieux dire. Allez, ressers-moi un coup de ton rosé ». C’est vrai qu’avec tout ça nous n’avons pas échangé dix mots à propos de notre projet d’édition.

Mais est-ce bien indispensable ? Sans se faire prier Franck s’éclipse pour aller sur le grand lit apprendre le sens (et le goût) du mot pénéqué. Lorsqu’il émerge de sa sieste prolongée, nous sommes en train de manœuvrer pour rentrer au port…

La poignée de mains que nous échangeons sur le quai de la gare Saint-Charles ressemble à celui qui scelle l’accord chez les maquignons. Elle vaut tous les contrats.

D’ailleurs, je n’en ai jamais signé avec Franck. Ni pour « Le Têtard vous salue bien ! », ni pour « Le Têtard et la Calypso ». Il en a été de même avec celui-ci. Notre contrat, c’est un accord entre gens de parole. Franck me donne 500 bouquins que je ne vends pas pour les donner aux amis et fait ce qu’il veut avec le reste.

Mais quand Jean-François a tiré sa révérence, mon éditeur m’a envoyé une lettre que je conserve précieusement, car elle atteste encore de ce qui s’est passé ce jour-là face aux Calanques, au soleil de l’amitié.

Note de l’éditeur

Le vrai bonheur du métier d’éditeur, c’est la rencontre des auteurs.

Gabriel Di Domenico m’a demandé d’insérer cet avant-propos, inhabituel, en tête de son troisième livre.

Ce que je fais avec plaisir, tant ce texte lui ressemble !

Ecce homo ! Voilà l’homme ! Il est comme ça, Gaby, authentique et vrai, comme tout ce qu’il raconte.

Un conteur né, qui narre avec verve, drôlerie et truculence mille aventures qui remplissent une vie hors du commun.

Un homme qui, sans instruction, sans modèle, a su se forger tout seul une vraie morale, des règles de vie, une idée de sa place dans le monde, un regard sur les autres que bien des philosophes pourraient lui envier. Et il sait illustrer, par ses récits, des principes qui ont nom honneur, fidélité, amitié, amour et justice.

Et tout cela, en restant marrant ! Je vais vous dire : son amitié m’honore. Lisez-le, vous découvrirez pourquoi.

Du même auteur

Aux éditions de la Nerthe

Io Dido

Aux éditions L’Ancre de Marine

Le Têtard vous salue bien

Aux éditions L’Ancre de Marine

Le Têtard et la Calypso

En vente dans toutes les bonnes librairies

et la librairie en ligne : www.ancre-de-marine. com

À Jean-François Fonck, dit Papi

En 2004, pour la première fois en trente d’amitié, tu m’as fait de la peine, grand couillon.

Tu m’as laissé continuer tout seul, et ça, je peux difficilement te le pardonner.

L’aventure, sans toi, n’a plus le même goût.

Car tu étais un grand aventurier, mon Jean-François, mon ami, mon frère d’armes.

Tu n’avais peur de rien, ni de personne. Tu aimais la vie et tu aimais les femmes.

Toutes les femmes.

Tu les aimais à en mourir. Et tu en es mort, toi que je croyais immortel.

Ta grande carcasse, tu lui en avais fait voir des vertes et des pas mûres, car tu étais un grand excessif. Elle avait résisté à tout. Mais tu ne savais pas qu’un corps de femme peut cacher dans ses entrailles la Mort qui aurait le dernier mot avec toi, qui étais pourtant une grande gueule.

J’espère que – là où tu es — tu as su expliquer au Bon Dieu comment et pourquoi tu étais mort d’amour. Si tu as été convaincant, Il devrait te pardonner. À l’occasion, bois un coup avec lui et trinquez à ma santé. Ça devait te plaire, toi qui aimais le jus de la treille presque autant que les femmes. Il devrait être – comme le disait Brassens que tu savais par cœur — « encore meilleur d’être servi au sein des vignes du Seigneur ».

Je profite de l’occasion pour te dire qu’il y a toujours dans le congélateur de mon bateau une bouteille de vodka à l’herbe de bison. À laquelle je n’ai pas touché, car je voulais l’ouvrir avec toi et j’ai toujours espoir que tu obtiendras une permission de sortie pour venir la siffler avec moi.

Tu me manques, tu sais ?

Ce livre t’est dédié.

Mon ami Gino

Je ne sais pas pourquoi, mais en prenant de l’âge, plus ça va et plus je me réfère aux fables de ce bon La Fontaine que j’avais apprises à l’école communale… où pourtant je n’ai pas fait de vieux os.

Elles se sont gravées dans ma cervelle au temps où elle était plus malléable que la vieille éponge qu’elle est devenue et où je retenais sans effort tout ce que j’apprenais. Au moment où je m’apprête à vous raconter l’histoire de mon ami Gino, c’est Le Laboureur et ses enfants qui me revient en mémoire.

Vous connaissez ? Au moins le début : « Travaillez, prenez de la peine, c’est le fond qui manque le moins… ». On dirait du Sarkozy.

« Un riche laboureur sentant sa mort prochaine/Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins. » Il leur conseille de labourer sans cesse le champ qu’il leur laisse, parce « qu’un trésor est caché dedans ».

Et puis venait la morale, que nous rabâchaient nos maîtres d’école.

« D’argent point de caché. Mais le père fut sage/De leur montrer avant sa mort/Que le travail est un trésor. »

Si je pense au vieux laboureur qui incitait ses fils à retourner le champ, en évoquant Gino, c’est parce que moi, qui ai labouré presque toutes les mers du monde, il m’avait transformé en terrassier, mais pas pour faire pousser des légumes, oh, non !

Pour chercher un trésor qui n’était pas celui que procure le travail, mais un vrai trésor, enfoui dans la terre du côté des Alpilles sur des terrains dont il était propriétaire… mais pas sous son nom, si vous voyez ce que je veux dire.

Pourquoi moi, que dans la profession on surnomme Le Têtard, quand ce n’est pas Le Pirate, Gino m’avait-il muni d’une pelle, d’une pioche et d’une poêle à frire d’un modèle spécial, puisqu’elle ne sert pas à faire griller les sardines ou les châtaignes, mais aux démineurs à détecter les engins explosifs ou les métaux enfouis dans le sol ? Cette machine sophistiquée m’avait été prêtée par un copain, démineur à l’armée.

Que cherchions-nous ? Je vous le donne en mille : des cocottes-minute ! Rassurez-vous, nous n’avions rien fumé, ni bu d’illicite ou d’hallucinogène. Ces cocottes existaient bel et bien. Encore fallait-il savoir où on les avait planquées !

Il faut que je vous explique : le passage à l’Euro n’a pas plu à tout le monde, ne serait-ce que parce qu’il fut l’occasion, en douce, d’augmenter le prix de la vie. On n’y prête plus attention, mais quand au bistrot vous payez un café 1,50 euro, souvenez-vous que ça fait près de 10 francs et vous le trouverez amer !

Gino, plus que les autres, n’avait pas apprécié ce brusque changement de monnaie. Je vais vous dire pourquoi, sans détour. Parce que dans les années quatre-vingt-dix, il « régnait » sur une bonne centaine de baraques à sous réparties dans autant de bars du département de l’Hérault. C’est un travail pépère : on n’a presque rien à faire et ça rapporte gros.

Le seul gros souci est de tenir le haut du pavé de la voyoucratie et de ne pas se laisser manger la laine sur le dos par de petits jeunes ambitieux qui ne respectent pas les anciens et prendraient volontiers votre place. Il faut donc savoir les intimider et si besoin — en dernier recours — les empêcher de vous créer du tracas par des moyens radicaux, si vous voyez ce que je veux dire.

J’avais connu Gino quelques années auparavant, au temps où il se faisait appeler « Monsieur Lucien. » Il m’avait acheté à bon prix, pour les revendre à un prix encore meilleur, des amphores romaines remontées d’une épave découverte au large de Sète, par des pêcheurs qui y avaient coincé leur chalut.

J’ai déjà raconté ça 1.

« Monsieur Lucien » était ce qu’on appelle dans la mafia un’uomo di parola, ça se traduit sans peine.

Mais revenons à nos cocottes-minute. Gino – appelons-le ainsi, désormais – avait planqué une bonne partie de ses revenus (non déclarés) dans ces ustensiles d’aluminium qu’il utilisait comme des coffres-forts discrets, en les bourrant de « pascals », ces billets de 500 francs qui faisaient de si jolies petites liasses.

Gino, ce n’était pas « sa mort prochaine » qu’il sentait venir, mais la mort de ses économies. Bientôt, le mourre pointu du philosophe qui ornait les billets de banque n’aurait pas plus de valeur que du papier journal. Tout ça à cause de ce foutu euro !

Il fallait donc remettre la main sur les cocottes-minute de l’oncle Picsou avant que leur contenu soit dévalué et les écouler dare-dare. Mais Gino ne parvenait pas à se rappeler où il les avait enterrées et surtout elles étaient difficiles à repérer car l’aluminium ne se détecte pas comme le fer ou l’acier. Gino le savait et avait précisément choisi ce métal pour mettre son magot à l’abri des chercheurs de trésor qui arpentent les Alpilles, où on trouve encore beaucoup de monnaies romaines. D’où l’emploi de la « poêle à frire » haut de gamme.

Gino se souvenait bien que des plants de fenouils, dont les limaçons sont friands, recouvraient son terrain. Mais, dans le coin, il y en a partout de ces petits escargots. Escargots dont les vendeuses des rues proposaient jadis à la criée « A l’aïgue et sau, lei limaçouns ! » cuits à l’eau avec du laurier avec une écorce d’orange : celle qu’on prélevait pour fabriquer le Picon que Marcel Pagnol évoque dans une scène d’anthologie où César explique à son fils la règle des quatre tiers…

Mais revenons à nos cocottes. La discrétion était de rigueur et nous ne pouvions pas passer les Alpilles au peigne fin sans nous faire repérer. Le réglage de la « poêle à frire » était délicat sur la fréquence de l’aluminium, bien que je m’en sois déjà servi sous l’eau pour détecter la présence de pièces d’or.

Ici, nous étions sur la terre ferme et peut-être les fréquences passaient moins bien. J’avais beau passer et repasser, aucun signal ne me parvenait. Je devais avoir l’air fin avec les écouteurs et mon poêlon électronique au bout de son manche !

Nous étions-nous fait repérer ? Quelqu’un du coin nous avait-il balancés ? Voilà que rapplique une autre sorte de volaille qui n’a rien à voir avec la cocotte. Celle-ci est coiffée d’un képi, porte un ceinturon avec revolver au côté et un uniforme bleu marine.

Ça s’appelle un gendarme. Bien sûr, et je le savais, il est interdit de se servir d’un détecteur de métaux dans cette région riche en vestiges antiques. J’avais pris la précaution de me munir d’un grand nombre de capsules de Coca-cola, pour donner le change « au cas où » et faire l’idiot qui ramasse des métaux ferreux, mais je n’étais pas sûr que cela donnerait le change.

J’étais aux aguets depuis le début et je les avais sentis venir, mon gros nez n’est pas là par hasard. Je les avais repérés de loin. Je dis à Gino : « Casse-toi ; prends ce sac et va ramasser les limaçons dans le fenouil. S’ils te demandent tes papiers, on est bons, car je crois me souvenir que ton casier judiciaire est long comme un jour sans pain. »

Gino est du genre à comprendre vite. Il se transforme en un clin d’œil en innocent ramasseur d’escargots.

Il était temps, la volaille est sur moi. « Bonjour, monsieur. Peut-on savoir ce que vous faites ? Vous savez qu’il est interdit d’utiliser un détecteur de métaux, vous êtes dans un site protégé et… »

J’avais un peu prévu le coup et préparé une petite fable qui n’était pas de La Fontaine. Je sors de mes poches ma provision de capsules, en même temps que j’exhibe mes papiers et ma carte d’expert judiciaire en travaux sous-marins. Et je commence à les embobiner :

– Voilà, messieurs, il y a quelque temps j’étais en Équateur, pays qui, comme vous le savez sans doute, est en guerre avec le Pérou. J’ai eu à intervenir lors d’une mission délicate consistant à rechercher des mines antipersonnel qui avaient été déplacées par des pluies diluviennes et un glissement de terrain, ce qui les rendait extrêmement dangereuses, car leurs emplacements ne correspondaient plus aux documents restés entre les mains de ceux qui les avaient déposées. On avait déploré nombre d’accidents mortels.

– Et alors ? demanda l’un des pandores.

– Alors, je ne suis pas en mission secrète, rassurez-vous, ni à la recherche de mines, mais je fais des essais afin de régler la sensibilité de mon détecteur. Ce qui peut sauver bien des vies.

J’ai déroulé mon baratin avec un tel naturel que l’œuf a été gobé sans un hoquet. C’est tout juste s’ils ne se sont pas mis au garde-à-vous. Je sentais mon auréole scintiller autour de ma tête et probablement les gendarmes la voyaient aussi, ce qui leur donnait l’air béat qu’ils arboraient à présent.

Ils n’ont pas insisté. Ils n’allaient tout de même pas faire capoter une mission humanitaire par un excès de zèle, non ? Le plus difficile fut de conserver mon attitude, faite de dignité et de sens du devoir et de ne pas laisser monter le fou rire qui ne demandait qu’à leur sauter au nez.

Nous les avons laissés s’éloigner et quand ils eurent disparu de notre vue, Gino, très prudemment se rapprocha de moi et m’aborda avec un clin d’œil légèrement inquiet :

– Oh, petit ! Tu m’as l’air drôlement copain avec la maréchaussée. Qu’est-ce que tu as bien pu leur raconter ? J’expliquai à mon ami qu’il s’agissait d’une vérité… mais ancienne 2.

Je l’avais « recyclée », en quelque sorte, pour les besoins de la démonstration… et de la réussite de notre mission spéciale dans les Alpilles. Ma carte d’expert avait achevé d’emporter le morceau. Après s’être esclaffé sur l’astuce, Gino, soulagé, revint aux préoccupations de l’heure : « Alors, il marche ton bidule ? Tu me les trouves, mes cocottes ? ».

– Si tu avais planqué des billets dans de bonnes vieilles cocottes en ferraille, je serais moins emm… »

– Tiens, c’est ça. Pour que des jobis dans ton genre, avec un appareil de Prisunic les trouvent… » J’étais prêt à lui promettre une recette inédite avec la première qu’on déterrerait quand un léger grésillement se fit entendre dans les écouteurs. L’aiguille du compteur se mit à osciller du côté de l’indicateur des métaux non-ferreux.

– Allez Gino, pelle et pioche en main, exécution !

– T’as trouvé ?

– T’occupe pas et creuse. Pendant ce temps, je vais faire le périscope à 360°.

Gino ne se le fait pas dire deux fois. On dirait qu’il a été terrassier, dans une autre vie.

Tandis qu’il pioche et pellète à tour de bras, je me souviens de cette séquence de Le Bon, La Brute et le Truand où Elie Wallach creuse tandis que Clint Eastwood et Lee Van Cleef l’observent goguenards jusqu’à ce que la pioche heurte quelque chose de métallique… C’est exactement ce qui vient de se produire !

Gino dégage la terre autour d’une cocotte Seb. Qui a dit que l’argent n’a pas d’odeur ? Celui que nous venons d’extraire de la première cocotte dégage des remugles pestilentiels. Cela me rappelle un peu l’odeur qui s’échappe d’un sous-marin quand on ouvre la porte du sas à la suite d’une plongée profonde où les plongeurs sont restés confinés des jours durant.

Je taquine mon ami.

– Dis-moi, Gino, suppose que je sois un salaud et un salaud armé… Je prendrais Martin et son âne. Il suffirait que je creuse un trou plus grand pour t’y mettre. Qui s’inquiéterait de ta disparition ?

Il me regarde « d’un air de deux airs »…

– Arrête tes conneries, Minot. Tu ferais ça, toi ? Même en billets neufs, on met même pas cent briques dans une cocotte.

Je l’asticote :

– Oui, mais il n’y a en a pas qu’une. Et tu ne sais pas te servir de la poêle à frire.

J’arrête là ma plaisanterie, car Gino se demande si c’est du lard ou du cochon. Le trou est vite rebouché. On replante un pied de fenouil pour le camoufler. Au beau milieu d’un champ, avec une pioche d’une main et une cocotte-minute dans l’autre, on doit avoir l’air fin. Si les pandores viennent s’inquiéter de notre mission humanitaire, on pourrait l’avoir encore plus, avec une paire de bracelets chacun aux poignets.

Nous retournons dare-dare à la voiture. L’argent est sous le siège, la cocotte et les outils dans le coffre. Tandis que je prends la route du retour, Gino fait la gueule. Il mijote un moment, puis lâche :

– Dis-moi, morpion, tu me prends pas pour un cave, non ? Tu sais, je t’ai sondé depuis longtemps.

J’essaie de le rassurer :

– Oh, Gino, je plaisantais.

Il continue sur un ton rogue :

– Je vais te rafraîchir la mémoire. Tu te souviens quand je t’achetais les « cruches » ? 3

– Bien sûr !

– Un jour, je t’ai réglé plus que ce que je te devais, tu t’en souviens ?

– Je m’en souviens d’autant plus qu’à la livraison suivante je t’ai rendu le trop-perçu.

– Tu as sûrement pensé que j’avais tellement d’argent que je payais sans compter. Alors, regarde-moi quand je te parle : c’était un piège. Je voulais te tester. Et j’ai vu que, telle une grosse bogue, tu n’as pas mordu à l’hameçon en gardant le pognon en trop. Tu me l’as rendu.

Et je me suis dit : lui et ses amis, même dans la magouille du trafic de « cruches », c’est des types réglos. Et toi, tu n’es pas une trompette, mais un type correct.

La confiance, ça se mérite. Si je faisais confiance à ceux qui relèvent les compteurs de mes machines à sous, parce que je ne peux pas être partout, je serais mort, parce que les sous, ça donne de mauvaises idées, même aux gens honnêtes. Alors, je prends toujours mes précautions.

Sur ces mots, il ouvre son blouson de chasse et j’aperçois la crosse d’un revolver de belle taille qui dépasse d’un étui. L’enfoiré, il était sorti couvert…

J’en ai eu des sueurs froides. Avec ma blague à deux balles, je pouvais très bien en prendre une dans le buffet s’il avait pris ma fanfaronnade pour argent comptant !

– Oh, Gino ! Je vois que la confiance règne.

Il a fini par sourire :

– C’est pas pour toi.

– Pour qui, alors ?

– Pour les condés.

– Oh Gino, tu es taré. S’ils nous étaient tombés dessus, tu les allumais ?

– Mais non, je les aurais… Comment dire ? Fait réfléchir. Avec un flingue sur la tête, quand on te prend par surprise, tout condé que tu es, tu hésites à sortir ta pétoire de son étui fermé par un bouton. Surtout quand tu gagnes ce qu’ils gagnent, tu n’as sûrement pas envie de te faire trouer la pastèque en allant voir de trop près ce qu’il y a dans une cocotte-minute.

– Qu’est-ce que tu aurais fait après les avoir braqués, tu les allumais ?

– Eh non, couillon ! Tu n’as pas vu dans le coffre ? J’ai de la corde. J’aurais confisqué les calibres et je les attachais à un arbre. On se cassait et puis on téléphonait d’une cabine pour dire à leurs collègues d’aller les délivrer. On allait pas les laisser à se peler les amandons toute la nuit, attachés à un arbre, quand même !

Quelle sollicitude ! Il avait tout prévu. Mais je n’étais guère convaincu.

– Tu crois que ça aurait marché, toi ? Ils avaient vu ma binette, ma carte d’expert. Ils m’auraient vite retrouvé.

– Penses-tu ! Tu n’es pas fiché, toi, et ils n’ont pas relevé ton nom, ni ton adresse. Quant à moi, ma gueule, ils l’avaient même pas vue. Je suis pas un apprenti, moi. Et puis, il s’est rien passé, alors on n’en parle plus.

Passons aux choses sérieuses : tu as pris un risque, il y a dix pour cent pour toi. C’est de l’argent qui ne vient pas d’un braquage. Il est à moi. L’État nous prend suffisamment comme ça sur les jeux, c’est une compensation. Si tu veux mon avis, les baraques à sous, ça arrange tout le monde. Depuis que beaucoup de voyous se sont reconvertis là-dedans, les braquages ont bien diminué et les condés sont plus tranquilles. De temps à autre, ils « serrent » un patron de bar qui moufte pas, et ça leur rapporte bien plus que s’ils le mettaient à l’ombre. Quant aux bistroquets, ils gagnent avec ça trois fois ce que leur rapportent les amateurs de pastaga. Et c’est moins fatigant. Tout le monde y trouve son compte. Sans les baraques, nombre de bars auraient la clé sous la porte.

Au fond, c’est un commerce comme un autre. C’est interdit, mais l’État encaisse le montant des vignettes fiscales. Ils savent bien qu’il y a combine, mais ça ne les prive pas de nous faire cracher au bassinet. C’est comme pour les putes : on réprime le racolage, mais on ramasse les impôts sur le revenu. »

Tout se bouscule dans ma tête. Le réservoir de la voiture n’est pas vide, pourtant je m’arrête sur une aire de station-service au bord de l’autoroute. Gino s’inquiète.