Les poulettes de la république

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Cet ouvrage combine la restitution d'un journal intime, la remémoration d'éléments autobiographiques et de mise en perspective après-coup. Il est situé au début de la scolarité en Ecole Normale primaire et on peut y lire l'histoire singulière et initiatique d'une assimilation au corps des enseignants de l'Ecole primaire républicaine dans une lente incorporation à la "promo". (Extrait de la préface)
Publié le : mardi 1 avril 2003
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EAN13 : 9782296317376
Nombre de pages : 228
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Micheline Hermine

LES POULETTES DE LA REPUBLIQUE
Journal d'une normalienne ingénue

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 ] 026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 ] 0214 Torino ITALIE

Collection Education et Sociétés dirigée par Louis Marmoz
La collection Educations et Sociétés propose des ouvrages, nés de recherches ou de pratiques théorisées, qui aident à mieux comprendre le rôle de l'éducation dans la construction, le maintien et le dépassement des sociétés. Si certaines aires géographiques, riches en mise en cause et en propositions, l'Afrique subsaharienne, l'Europe du Sud et le Brésil, sont privilégiées, la collection n'est pas fermée à l'étude des autres régions, dans ce qu'elle apporte un progrès à l'analyse des relations entre l'action des différentes formes d'éducation et l'évolution des sociétés. Pour servir cet objectif de mise en commun de connaissances, les ouvrages publiés présentent des analyses de situations nationales, des travaux sur la liaison éducation-développement, des lectures politiques de l'éducation et des propositions de méthodes de recherche. qui font progresser le travail critique sur l'éducation, donc, sans doute, l'éducation elle-même...

Dernières parutions

Louis MARMOZ (sous la direction de), L'entretien de recherche en sciences sociales et humaines, 2001. Louis MARMOZ et Mohamed DERRIJ (sous la direction de), L'interculturel en questions. L'autre, la culture et l'éducation, 2001. Martine MAURlRAS-BOUSQUET, La place de l'éducation dans le phénomène humain, 2001. Gilbert TSAFAK, Comprendre les sciences de l'éducation, 2001. Ettore GELPI, Futurs du travail, 2001. Madana NOMA YE, Les politiques éducatives au Tchad (1960-2000), 2001. Françoise CHÉBAUX, L'éducation au désir, 2001. Francine VANIS COTTE et Pierre LADERRIERE, L'école: horizon 2020, 2002. Alain MOUGNIOTTE, La démocratie: idéal ou chimère. ...Quelle place pour une éducation ?, 2002. Félicité MUHIMPUNDU, Education et citoyenneté au Rwanda, 2002. Ettore GELPI, Travail et mondialisation. Regards du Nord et du Sud, 2003 Pierre LADERRIERE, L'éducation comparée: un outil pour ['Europe, 2003

À Pierrette

@L'Hannatlan,2003 ISBN: 2-7475-4143-6

PRÉFACE Les journaux de « demoiselles» édités ne sont pas rares. Les autobiographies d'enseignants non plus. Mais l'ouvrage de Micheline Hermine appartient à un genre tout à fait particulier puisqu'il combine la restitution d'un journal intime, la remémoration d'éléments autobiographiques et des mises en perspective d'après-coup. Mieux, il est situé au début de la scolarité en École normale primaire et on peut y lire l'histoire singulière et initiatique d'une assimilation au corps des enseignants de l'École primaire républicaine dans une lente incorporation à la « promo ». Jules Ferry a expliqué très clairement les raisons fondatrices de l'institution des Écoles normales primaires lors du débat du 7 mars 1879 portant sur le projet de généralisation des Écoles normales primaires de filles, face à des députés républicains qui n'en saisissaient pas bien l'enjeu: « L'enseignement des filles, comme tout enseignement, c'est le bien de l'État. Mais il ny aura d'action sérieuse, d'inspection effective que lorsque l'État aura constitué les Écoles normales de filles. Les cours normaux forment d'honorables individualités enseignantes: les Écoles normales peuvent seules former un corps enseignant. Et voilà la grande raison, et voilà le véritable mot de l'affaire que je vous supplie de garder dans vos esprits: il s'agit de faire un corps enseignant ».

Les cours normaux étaient des externats (qui formaient académiquement et pédagogiquement des « individualités enseignantes »), les Écoles normales sont des internats (avec leur système de « promotions» couplé à l'omniprésence de la directrice). C'est ce que l'on retrouve à l'évidence en lisant « Les poulettes de la République ». Et d'abord l'omniprésence de « Madame» dans le journal et les rappels autobiographiques. Il est tout à fait significatif que les professeurs n'apparaissent que comme de vagues comparses, à peine esquissés. Ce qui domine, c'est « Madame»: la directrice de l'organisation normalienne est une quasi directrice de conscience. Ensuite, et surtout, la « promo ». Le système des « promos » avec les « mères» et « grands-mères» pédagogiques en fonction du rang obtenu au concours d'entrée, et la vie réglée en internat de façon quasi interne (l'ordre ne s'appuie guère sur les surveillantes, très peu nombreuses dans les Écoles normales). Un système de « promos» redoublé par des échanges institutionnalisés entre les Écoles normales de filles et celles de garçons (notamment par les bals organisés entre les deux parties) surveillés, il va sans dire. À la fin du XIXo siècle, l'administration préférait que l'institutrice ne se marie pas. Mais au tournant du siècle, elle change d'avis et encourage les mariages entre les instituteurs et institutrices. Selon Edwy Plenel1, « l'endogamie enseignante trouve là son origine: longtemps déconseillé, tant l'institutrice semble une bonne sœur laïque, le mariage entre collègues est encouragé vers la fin du siècle. On met en commun deux maigres traitements. Mais la solitude individuelle ainsi évitée, celle de corps n'en est qu'accrue ». On verra comment Micheline Hermine se situera, et comment elle y échappera. Mais elle ne peut échapper à l'incorporation dans la « promo ». Non sans heurts et difficultés, certes. Et c'est même sans doute l'intérêt majeur de ce témoignage historique que de nous donner à voir cette assimilation au corps des normaliennes, des institutrices, via la « promo» qui devient une entité quasi mystique. Comme le note Micheline Hermine elle-même, « dans le journal, certaines
1 Edwy Plenel, «L'État et l'École en France », Payot, 1985, p. 191. 10

pages semblent accorder une grande importance à la Promo, comme une entité supérieure qui protège de la solitude mais aussi agit comme la Dictature d'un invisible Big Brother ", ou (( plutôt d'une Big Sister" ». Et ne serait-ce pas significatif que le journal s'achève presque sur ces mots: «Je suis contente. Je sens qu'elle y est bien ancrée la promo dans mon cœur»... La direction de lecture historienne est sans doute réductrice. Toujours, la littérature l'emportera sur l'histoire. Et le jeu subtil des extraits du journal, des ajouts autobiographiques et des aperçus d'après-coup excèdent sans aucun doute le témoignage et la reconstitution historiques. Il n'en reste pas moins qu'aux yeux de l'historien se donne à lire de façon exemplaire la rencontre entre une aventure humaine singulière et l'une des plus puissantes institutions de la troisième et de la quatrième République.
((

Claude Lelièvre Professeur d'histoire de l'éducation à la Faculté de Sciences humaines et sociales Sorbonne (Paris V).

Il

INTRODUCTION

La première École Normale primaire française fut fondée sur le modèle gennanique à Strasbourg en 1810. D'abord annexe des lycées, l'institution devint autonome en 1820 et s'imposa lentement jusqu'à la loi Guizot, en juin 1833. Celle-ci stipulait que chaque département devait entretenir une École Normale de garçons. Cette obligation ne devint effective pour les filles qu'après la victoire définitive de la République, par la loi du 9 août 1879, les congrégations religieuses ayant précédemment une place privilégiée dans l'éducation des filles. Au nombre de 17 en 1876, on compte 41 établissements en 1881, 81 en 1886 et 85 en 1891. Les Écoles Normales recrutaient par un concours du niveau du brevet élémentaire, titre exigé pour les maîtres d'école d'abord et, ensuite, les instituteurs de la République, jusqu'à la loi du 30 décembre 1932 qui impose le brevet supérieur. Ce dernier diplôme, général et professionnel, était préparé au cours des trois années d'ÉN (loi du 8 août 1838). Mais tous les élèves n'y étaient pas reçus et pouvaient quand même enseigner jusqu'en 1932 avec le brevet élémentaire. L'enseignement était dispensé par des maîtres du primaire, titulaires du CAP au professorat dans les ÉN, parfois anciens élèves des Écoles de Saint-Cloud ou de Fontenay, (fondées en 1882 et 1880), et non par des professeurs de l'enseignement secondaire. Un vase clos hors du monde universitaire...

Au début, il s'agissait de former des maîtres compétents, dévoués à l'admistration, et des sortes de religieuses laïques capables de donner aux filles une éducation propre à la « nature}) féminine. Le règlement était quasi monacal: lever et coucher au rythme du soleil, internat rigoureux, uniformes, silence... Les conservateurs appelaient les ÉN de garçons des «séminaires laïques}) ! Après quelques adoucissements au fil du temps, cette origine demeura sensible. Le ministre du Front populaire, Jean Zay proposa en 1937 un projet de réforme profonde pour ouvrir les ÉN vers l'enseignement secondaire: celles-ci recruteraient toujours des élèves internes, en fm de troisième, mais ils prépareraient le baccalauréat au lycée voisin et reviendraient en formation professionnelle en quatrième année. Après la libération, prit forme l'ÉN telle qu'elle apparaît dans ce journal en 1956 : internat avec préparation au baccalauréat, professeurs du secondaire et formation professionnelle en quatrième année. Ceci dans un désir d'ouverture, les élèves des Écoles Normales formant un corps trop fermé par rapport aux autres jeunes. Cet état d'esprit se répercutait plus tard dans la profession, lorsque se mêlaient aux anciens normaliens, des auxiliaires recrutés parmi les bacheliers, les ÉN n'ayant pu toujours fournir un nombre suffisant d'instituteurs. Les élèves, souvent d'origine rurale modeste, étaient boursiers et admis sur concours. Au fil des années, les instituteurs, républicains, furent vilipendés par les conservateurs, mais aussi, ils constituèrent un corps en voie de promotion sociale, souvent malmené lors des grandes crises de l'enseignement que Péguy ne qualifiait pas autrement que de « crises de vie}). Après 1960, le nombre des instituteurs non qualifiés et suppléants a presque égalé celui des normaliens (plus d' 1/3 en 1964). Pour réduire la disparité des formations des ensei~nants et s'adapter aux nouvelles conditions démographiques, les Ecoles Normales, après quelques années transitoires où elles ne dispensaient plus que l'année de formation professionnelle après le bac, ont disparu au profit des IUFM, (Instituts Universitaires de Formation des Maîtres) au recrutement universitaire, généralisés en 1991 dans chaque académie. D'abord maîtres d'école, les instituteurs, ceux qui « instituèrent}) la République, ont presque disparu au profit des «professeurs des écoles}). Du 14

rôle fondateur qui fut le leur, ne reste qU'ml titre professionnel et, de leur formation ancienne dans ces institutions très spéciales (ceci dit avec le recul !), ne survit presque rien. Ce sont des lieux d'histoire dont les survivants ont pourtant constitué l'essentiel de ceux qui ont éduqué les enfants du vingtième siècle, de manière moins rigide et conservatrice que cette formation austère aurait pu le laisser supposer. C'est que les Écoles Normales ont offert à chacun de leurs élèves plusieurs expériences fondamentales: la vertu émancipatrice de l'École et de la culture, l'apprentissage parfois difficile de la vie en commun et, si l'on peut oser cette contradiction, la tradition d'un esprit rebelle. J'ai été admise à l'École Normale de Pau après un concours réputé difficile, préparé au Cours Complémentaire2 de SaintPalais en Pays basque. Longtemps, j'ai oublié cette période. Pourtant, j'ai continué à fréquenter très régulièrement plusieurs amies que j'avais connues intimement dans la promiscuité du dortoir. Mais rarement nous parlions ensemble de cet épisode de notre vie, le considérant comme accessoire, la vraie vie ayant pris le dessus. Il me semblait avoir mis entre parenthèses ce temps ensommeillé.
2 Cours Complémentaires: établissements à l'histoire complexe et protéiforme. En octobre 1886, la loi Goblet créait le statut des écoles primaires supérieures (EPS), ouvertes aux enfants des classes populaires pour recevoir une formation professionnelle courte et, de fait, un enseignement «moderne», parallèlement à celui des lycées. Elles préparaient aussi les meilleurs élèves au brevet supérieur et à l'Ecole Normale. Des cours complémentaires s'ajoutaient selon les besoins. Dans un esprit démocratique, Jean Zay rattacha les EPS au second degré. Vichy les transforma en collèges, (loi Carcopino, 15 août 1941). Mais les Cours Complémentaires subsistèrent pour in trod uire rapidement les adolescents dans la vie active et satisfaire les instituteurs qui y trouvaient un moyen de promotion. Ils obtinrent l'autorisation de préparer à l'École Normale et... ils finirent par remplacer les EPS. Ils devinrent Collège d'Enseignement Général, (CEG) par le décret Berthoin, le 6 juin 1959. Lors de la création des CES en 1963 par Fouchet, les CEG persistèrent dans certaines communes et à l'intérieur des CES, sous forme de filières, avec un recrutement primaire (nouveau CAPCEGouvert aux institueurs, créé en 1961). Il fallut des décennies pour assimiler complètement le personnel des CEG à l'enseignement secondaire, par voie d'examens et de promotion interne. Rude parcours pour le collège unique! Chacun y a-t-il ses chances aujourd'hui? Les Cours

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Nous étions internes dans une sorte de château. La Directrice dirigeait l'établissement comme une supérieure de couvent. Elle exigeait que nous chantions tous les matins devant elle, ce qui lui permettait d'observer les moindres manquements dans notre tenue. Nos blouses devaient être impeccables. «Vous êtes des poulettes de luxe, souvenez-vous en ! » Ce mot de « poulette» m'intriguait. Je ne lui soupçonnais pas les connotations qui faisaient rire les promotions plus âgées. Je ne comprenais que ce que «Madame» (nous ne l'appelions pas autrement!) voulait bien dire. J'en ai retenu la substance: «L'État vous entretient, vous devez vous montrer digne de sa bienveillance et des espoirs qu'il a mis en vous. Vous devez réussir vos études: ici on ne connaît pas d'échec au bac ! Vous ne devez pas être enceintes sous peine d'opprobre et de bannissement. Vous ne devez pas vous en laisser conter par le premier venu qui dilapidera votre salaire et vous enverra aux champs, le soir, au lieu de vous laisser le temps de corriger vos cahiers. Lisez les Écritures qui seront votre guide dans la vie comme «Le Code Soleil» . Vous y apprendrez que les badineries sont déconseillées honnis le samedi, le mercredi soir et les veilles de vacances. Rien ne doit vous perturber et vous détourner de votre noble mission: l'avenir des enfants dans les écoles de la République. » Après le chant du matin, la vie était réglée avec une rigueur sans faille: cours, études, repas, promenades dans le parc. Les sorties étaient autorisées quelques heures, les jeudis et dimanches après-midi. Un dimanche par mois, à partir du samedi soir, c'était jour de grande sortie. Nous pouvions quitter notre poulailler à condition que ce soit à regret et de ne pas trop nous polluer l'esprit dans nos familles. Les repas étaient très copieux et d'une qualité familiale. La cuisinière exigeait en contrepartie que nous [missions les plats. Comme à chaque table il y avait deux «première année », à elles revenait, par féroce bizutage, l'obligation de terminer les gratins, les cassoulets, les pâtes... Boulimies et anorexies se succédaient en cours d'année. Quelques corvées ménagères étaient attribuées aux élèves: entretien du dortoir, des cabines individuelles, des classes,
Complémentaires et les Écoles Normales ont longtemps constitué la voie de la formation courte et de la promotion grâce à l'École, surtout en zone rurale. 16

nettoyage de quelques parties communes, terrasse et escaliers cirés Pour beaucoup, l'apprentissage de la VIe en société commençait. Peu à peu se construisait «la promo» et un esprit très particulier de corps qui laissait des traces indélébiles. Plus tard, dans la profession, les anciens normaliens se reconnaissaient et d'autres, qui n'étaient pas de la famille, les montraient du doigt. Chacune fit là l'apprentissage de la vie et des amitiés durables se formèrent. Mais ce ne fut pas sans chaos que l'adolescence, artificiellement prolongée dans ce milieu confiné, laissa place à l'âge adulte. Les Écoles Normales d'Instituteurs et d'Institutrices ont donné au pays ses éducateurs. Issus de ses villes et de ses villages, ils en constituaient une sorte d'élite de proximité. Toutes les élèves n'avaient pas la vocation, mais seulement la fierté d'être entrées dans ce sanctuaire où les enfants méritants des classes populaires avaient la possibilité de faire des études pour devenir les émissaires de l'éducation républicaine, ce qui honorait grandement les familles. Sinon, ils passaient le concours des Postes, des Chemins de fer ou retournaient chez eux. Pour les garçons, ce n'était pas un vrai problème. Il y avait bien d'autres voies pour entrer dans la vie. Pour les filles beaucoup moins. Une bonne partie d'entre nous venaient de la campagne, boursières des Lycées ou élèves des Cours Complémentaires. Ces derniers n'avaient pas le même recrutement, ni au niveau des élèves, ni au niveau des professeurs, que celui des Lycées. Nous étions filles de paysans ou d'ouvriers et nous constituions une sorte de modèle de réussite scolaire, mais notre formation était. .. scolaire. Nous étions imbattables en orthographe, grammaire, arithmétique, solfège, vocabulaire espagnol mais nous n'avions pas la « distinction» que l'on acquérait dans les familles, à la ville et au Lycée. Cela se traduisait dans la culture des unes et des autres par des des carences: le latin et la deuxième langue n'existaient pas dans les Cours Complémentaires. Des faiblesses en découlaient mais chacune avait ses chances, car l'École Normale donnait en partie les

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moyens de rattraper le temps perdu3. Pour certaines filles de la campagne, c'était une découverte culturelle, un éblouissement. Elles n'avaient jamais assisté à une pièce de théâtre, à un concert, à une exposition de peinture. Elles avaient maintenant l'occasion d'apprendre à jouer du piano, de faire du ski. La laïcité, sans être agressive ni ouvertement militante, était aussi une expérience nouvelle, parfois conflictuelle avec l'éducation reçue, dans les campagnes surtout. À Pau, il y avait une particularité régionale: il semblait y avoir un numerus clausus de Basquaises et de Béarnaises. Dans l'ensemble, nous étions à l'image de ce beau département des Basses-Pyrénées4: vertes campagnes, vallées de montagnes, Côte basque. Les élèves venant du lycée de Bayonne (que nous appelions «Bayonne») formaient au début un groupe compact accentué par leur regroupement dans le même dortoir. Celles du lycée de Pau paraissaient privilégiées parce que, autochtones initiées, elles rentraient chez elles plus souvent, mais elles étaient aussi obligées d'être internes. Elles comblaient les cabines individuelles vides dans le dortoir des «deuxième année ». Dans mon dortoir, il y avait trois Béarnaises, une Landaise et deux Basquaises originaires des Cours Complémentaires. Assez vite des amitiés se lièrent et un brassage supprima ces clivages. Je n'ai pas souvenir de revendications identitaires agressives entre Basquaises ou Béarnaises. Nous étions avant tout des filles de la République, destinées à la servir. Être nommées au fond d'un village où l'on parlait à peine le français, nous apparaissait terrible! Plus tard, peut-être, la distinction «ethnique»
3 Un système malthusien permettait de faire des études supérieures. À Pau, on ne pouvait passer que le bac « Sciences-ex », aujourd'hui scientifique, option biologie. Les « bonnes» en maths partaient à Toulouse et les « bonnes» en lettres allaient à Bordeaux en troisième année. Personnellement, j'aurais bien aimé « continuer» en maths, mais ma meilleure amie allant à Bordeaux, je n'imaginais pas la quitter (six élèves retenues dans la promotion, ce qui était beaucoup). Une bonne note en français, inespérée, au bac m'autorisa à aller supplier « Madame» sous un autre prétexte, de me laisser aller à Bordeaux plutôt qu'à Toulouse où elle préférait m'envoyer. Ensuite, j'obtins une bourse pour préparer l'ENS de Fontenay au Lycée Jules Ferry à Paris, ville que je n'avais toujours pas vue. Pour moi, les études furent un parcours initiatique, tout ce dont je ne pouvais même pas rêver. 4 Aujourd'hui, Pyrénées-Atlantiques. 18

s'avérait-elle utile pour envoyer des institutrices parlant le basque enseigner la langue française en Pays basque et des Béarnaises mieux adaptées, en Béarn. Très peu parmi nous connaissaient Paris ni même Bordeaux. Nous n'avions pas conscience de notre accent, normal pour nous, et les professeurs du Nord nous semblaient ridicules avec leur accent « pointu ». Chanter en basque, en béarnais, en français ou en espagnol nous paraissait naturel, en fredonnant si les paroles manquaient. Les « poulettes» de Madame ne formaient qu'un seul et même chœur. Récemment, j'ai retrouvé un journal que j'ai tenu assez régulièrement pendant quelques mois de la première année, c'està-dire de la classe de seconde. La nécessité de travaux m'avait poussée à un déblayage titanesque dans un bureau. Enfoui sous des couches archéologiques de papier que la vie avait accumulées, il s'est conservé intact: un cahier beige épais, à spirales et petits carreaux. J'avais vu grand: je n'en ai pas rempli la moitié! Il se présente de la manière suivante: - Janvier: 27 jours. - Février: 18 jours. - Mars: 17 jours. - Avril: 14 jours. - Mai: 13 jours. - Juin: 4 jours. - Juillet: 1 jour, le dimanche 8 juillet. Au total, 94 jours entre le 2 janvier et le 8 juillet 1956. Puis, plus grand-chose. Le nombre décroissant de jours d'écriture est évident. Répond-il à une lassitude progressive? Celle-ci correspond-elle à une évolution personnelle et collective? Poser la question, c'est y répondre un peu. Ces quelques mois d'adaptation dans ce milieu fenné, où les sentiments étaient souvent excessifs, s'y reflètent. Un journal peut-il être livré tel quel à la lecture publique? Pour l'étrangère que je suis peut-être devenue et qui le relit des années plus tard, la tentation d'en éliminer les scories ennuyeuses, les faiblesses de style, les naïvetés, est permanente. Il est parfois difficile d'échapper au jugement critique de l'adulte dont la vie a comblé le trou noir qui se creusait alors sous les pas de l'adolescente.

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Et ceux et celles qui surgissent au détour de chaque page? Ce ne sont plus eux, ce n'est plus moi! Chacun a droit à sa part d'ombre. Je leur ai inventé des petits noms, conformément à notre goût de la singularité qui nous faisait abandonner nos prénoms, comme les religieuses dans leur couvent. Ces quelques mots, à peine jetés sur la feuille, un soir, à l'âge où les états d'âme prennent les proportions de la vie et de la mort, éveillent une multitude de sensations et de souvenirs enfouis qu'on a envie de ressusciter, comme une rencontre entre de vieux amis qui ne se sont pas vus depuis longtemps et qui évoquent avec un bonheur inouï leur passé commun. Je suis aujourd'hui cette amie qui rencontre l'amie oubliée. Et, de leur dialogue revit cette institution aujourd'hui disparue, l'École Normale d'Institutrices, avec ses vertus émancipatrices, ses névroses, son puissant esprit de corps, formé « en frottant et limant nos cervelles» dans le bruissement de la « promo ». À quoi tient cette brusque décision d'ouvrir un cahier à petits carreaux pour y tenir un journal? Est-ce l'imitation de certaines filles qui me semblaient avoir de la personnalité, mot magique, moi dont la mienne me semblait si labile? Je ne l'ai commencé que trois mois après la rentrée à l'ÉN. Je me demande aujourd'hui sous quelle influence interne ou extérieure je l'ai entrepris. Une oppression, une crise sans doute... mais aussi, le désir de faire le point et de m'ancrer dans la réalité. «- Écrit-on quand cela va mal, ou quand cela va bien? Et est-ce qu'après cela va mieux, ou plus mal, ou moins bien? - Le journal est-il une activité névrotique et maniaque ou une entreprise d'autoéducation et d'autocontrôle ?.. - « Le journal peut-il être sincère... ? » s'interroge Philippe Lejeune, le spécialiste des écritures de soi. 5 Dans mon cas, j'étais persuadée de ma sincérité, mais nous verrons de quelle manière. Je n'imaginais pas qu'il pût être lu et encore moins publié. Il me semblait lancer un hypothétique pont vers un avenir flou qui prenait souvent la forme d'un trou noir. Il faut lui pardonner ses naïvetés, ses faiblesses, ses sautes

5 Cher cahier..., Gallimard, 1989. 20

d'humeur. Savais-je que je me transformerais dans l'avenir en ce vampire de moi-même (et d'autrui) que sont les écrivains? J'avoue que dans une première version, je l'avais transformé en une forme acceptable, ornementée de souvenirs que j'avais subrepticement immiscés entre les lignes avec effets de style. Un faux journal. .. Puis, à la suite d'un bon conseil d'ami, je l'ai laissé tel quel (avec modifications de noms propres). J'en ai assumé le moralisme parfois pontifiant, comme s'il remplaçait la dernière confession. Est-ce une entreprise qui n'eut jamais d'exemple? Certainement pas! Selon Philippe Lejeune, «le journal des demoiselles» est une pratique courante, surtout au début du siècle. Il s'arrêtait souvent la veille du mariage! Ce n'est pas mon cas: il s'épuise à la fm de la première année d'ÉN. Cette distance entre le passé et le présent m'autorise à introduire quelques commentaires dont l'ironie conjure souvent une émotion qui ne veut se dire. Il m'a semblé nécessaire d'introduire entre cette instance souffrante ou rigolarde de l'époque et cette critique amusée d'aujourd'hui qui tire des conclusions personnelles ou générales, une voix qui assure une continuité souterraine entre les deux. «Je est un autre» mais pas tout à fait... Les lignes qui l'expriment reprennent à dessein le «je» du journal, mais comme une rêverie actuelle dans les profondeurs de la mémoire, les échos du souvenir que les lignes lues déclenchent, souvent avec les mêmes sentiments qu'autrefois, la même spontanéité de pensée. Ce n'est pas le moindre intérêt du journal que celui du Temps Retrouvé. Un journal sur le journal en quelque sorte... Les trois formes typographiques indiquent ces trois niveaux: l'itali ue pour le journal, la droite pour le flux des souvenirs, l'encadré pour le commentaire présent. J'espère ne pas dérouter le lecteur, dans ce va-et-vient entre l'innocente qui écrivait, l'adulte d'aujourd'hui qui rêve sur ce passé enfoui et enfin, la statue du Commandeur qui les toise! Le jeu de trois «je» où chacun trouve sa place, mais attention! il ne faut pas trop s'y fier, ces voix se mêlent parfois comme en chacun de nous en un écheveau inextricable. Trois voix dont on doit assurer la matérialité comme une polyphonie écrite et dont la partition puisse être déchiffrée. Il devrait en résulter un effet de relief, comme celui de l'épaisseur du temps et d'un témoignage. 21

Ces trois voix existent dans les romans, mais elles y fonctionnent de manière subtile, fondues, éclatées en plusieurs personnages, assourdies ou tonitruantes, ce qui donne du fil à retordre à critiques et étudiants. Cela situe ce travail au point d'intersection de trois genres: le journal intime, l'autobiographie partielle et le regard critique sur une institution. Avec le recul, je constate que sans vocation préalable, j'ai eu une carrière d'enseignante heureuse. J'ai eu la chance d'étancher ma soif de lectures dans ma profession et de la faire partager avec bonheur, aussi bien que je l'ai pu, à des adolescents. Et mon petit journal vite arrêté au profit de la «vraie vie» m'a laissé le désir insatiable de l'écriture qui est comme une autre vie.

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PASSÉANTÉRIEUR

lundi 2 janvier

Tout à l'heure, maman a fait ma valise avec moi. Quelle tendre maman j'ai! Tout à coup, j'ai eu un brusque accès de colère. Je crois même que je l'ai maltraitée. Pourquoi? J'ai senti soudain que j'aurais dû agir au lieu de la laisser faire. J'avais honte de ma nonchalance. C'est un peu le résumé de ma conduite pendant les vacances. J'ai pris la résolution pour cette année d'avoir un peu plus de volonté car je me sens trop faible. Je veux essayer de tenir mon journal aussi régulièrement que possible bien que maman et mémé disent le contraire. Oh ! Elles me connaissent trop bien! Il faut aussi que je mange moins car sinon, et c'est honteux, je deviens l'esclave de mon ventre et je deviens trop grosse. « Mon Dieu c'est le ventre! » La voix de saint Paul6 Oh ! non je ne veux pas.

Le journal commence sur un ton moralisateur. Ces quelques lignes ne développent pas ce qui était une évidence: ma relation difficile avec les autres à cause des incohérences du moi, d'une faiblesse de ma volonté qui semblent me faire souffrir. Comment effeuiller les jours passés comme des roses fanées? Le journal ne le fait en aucune manière. Illes cueille toutes fraîches. Pourtant, ils sont là mais comme une évidence, un territoire familier qui le sous-tend... Le premier trimestre passé à l'internat, et le changement de mon rapport au monde qu'il a produit, me renvoie une foule de souvenirs, comme si j 'y étais... Un portrait en demi-teintes de l'adolescente que j'étais au moment de cette rupture que constitue l'entrée à l'ÉN.

6 Ma grand-mère (mémé) citait (ou croyait citer) saint Paul: « Il faut manger pour vivre et non vivre pour manger. » On verra que la nourriture joue un rôle important dans la vie à l'ÉN. Il est plaisant de constater que le journal s'ouvre sur cette résolution ascétique. En réalité, cette formule utilisée par Harpagon dans L'Avare de Molière, Am, sc. I., a une fonction performative (Quand dire, c'est faire...) : ne mangez pas trop pour ne pas dépenser! Saint Paul ne semble pour rien dans l'affaire: en réalité, c'est une phrase de la Rhétorique à H érennius, qui est attribuée à Cicéron. D'autre part Plutarque cite la formule comme étant de Socrate. Mais Paul prêchait parmi ces païens qui lui apprirent tant! 24

... je suis comme une infinne qui a besoin de béquilles. Ce sera mon journal qui, je l'espère, me soutiendra... Pourtant, je me méfie des bonnes résolutions. En général, je fais le contraire. Mais, j'aurai un témoin et je ne pourrai pas me dissimuler derrière mille bonnes raisons. Depuis que j'ai été reçue au concours d'entrée7 à l'École Normale de Pau, en juillet dernier, maman a totalement changé d'attitude envers moi. Avant, je devais faire un tas de corvées: laver le couloir, éplucher les légumes pour la soupe, apprendre à tricoter chez tantine. Qu'on ne me parle jamais plus de garbure ! Je crois que j'ai épluché des tonnes de pommes de terre et de carottes dans ma vie. Les carottes surtout! Elles me râpaient les mains. Je les ai encore toutes moches. Papa ne peut pas manger sans une énorme assiette de soupe pleine de légumes entiers, au début de chaque repas. À la saison, c'étaient les fèves, les haricots ou les petits pois qui venaient s'ajouter. Il fallait que je laisse mes romans pour me consacrer à ces tâches que je détestais autant que la soupe. Maman affirmait qu'une femme ne devait jamais lire le matin. J'avais à peine le droit d'aller me baigner au gave car je devais remonter chez tantine pour tricoter. Le dernier pull que je me suis fait l'année dernière était jaune vif à manches courtes. Maman voulait que je le mette les soirs d'été. Il me dégoûtait, surtout qu'il était plein de défauts. J'avais l'air d'un canari. J'ai fait exprès de le tacher avec de l'encre noire en secouant mon stylo. Maman était furieuse. Elle l'a fait teindre en noir. Comme il a rétréci et que j'ai grossi, je n'y rentre plus. Elle l'a donné à mémé qui n'aime pas les manches courtes. Ça a fait toute une histoire. La seule chose qui me plaisait dans ces séances de tricotage, c'étaient les ragots que se racontaient tantine et ses copines, en
7 Ce concours comportait un écrit éliminatoire (arithmétique-algèbregéométrie, grammaire-orthographe-commentaire de texte ), et un oral (explication littéraire, - pour moi, la «Jeanne d'Arc» de Péguy - maths, exposé reconstitué par écrit, couture, musique, éducation physique, dessin). Dans ma promotion en 1955, 20 candidates ont été admises sur environ 300 inscrites. J'étais 19ème, (même place qu'à l'agrégation plus tard, sur 95 admis et 1500 inscrits). Avec un peu moins de reçues les années précédentes, cela fait un effectif d'environ 75 élèves dans l'École. 25

béarnais. Jamais les amies de tantine n'auraient osé dire tout ça en français! Donc, cet été, je me suis tout d'un coup transformée en princesse. J'ai pu dormir jusqu'à midi sans subir le supplice du café au lait à huit heures. Au début, maman montait avec le bol et des tartines beurrées parce que je n'aimais plus le pain trempé dans le lait comme avant. Elle croyait me faire plaisir. Elle se sentait coupable si je sautais un repas; elle insistait, me disait qu'après, je pourrais dormir tant que je voudrais, mais avec mon déjeuner dans l'estomac. Cela soulageait sa conscience: me priver de déjeuner lui semblait un péché qu'elle aurait dû confesser. Moi, je refusais et, après, je me sentais coupable et cela m'empêchait de me rendormir. Je boudais dans mon lit. Puis, elle m'a laissée tranquille. En fait, je me levais souvent assez tôt parce que j'avais faim. Mais de savoir que j'aurais pu ne pas le faire m'importait beaucoup. J'ai pu me rendre à toutes les fêtes de village que je voulais. Mais, comme aucune ne m'intéressait, maman a dit que j'avais l'esprit de contradiction. Quand c'était interdit pour ne pas me troubler dans mes études, je tapais des pieds pour y aller. En quoi cela aurait-il pu me perturber d'aller danser une heure le dimanche après-midi? Maman disait que j'aurais pu rencontrer des garçons et avoir l'esprit ailleurs toute la semaine. Elle m'a dispensée de la corvée du trousseau. C'est elle qui a cousu les marques, une bonne centaine de MA9 sur mon linge: draps, mouchoirs, serviettes de toilettes, de table, habits... Le pire, c'étaient les serviettes hygiéniques, obligatoires en tissu éponge! Tout était neuf, une grosse commande sur un catalogue. Je n'ai rien pu essayer pendant les vacances. Tout devait être parfait à la rentrée: un vrai trousseau de demoiselle!

Voici la liste du trousseau que j'ai retrouvée: - une alèze de molleton blanc épais 90x 100 - un dessus de lit coton blanc - couvertures et édredons à volonté (édredon à housse blanche) - 2 paires de draps + un facultatif - 2 enveloppes traversin percale blanche - 3 serviettes de table blanches 26

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