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Les Seigneurs du Château

De
196 pages
Le premier soulèvement contre l'empire soviétique, la révolution hongroise de 1956, aura bientôt 60 ans. Après l'échec de la révolte, quatre-vingts jeunes Hongrois trouvèrent asile à Strasbourg. Avec les yeux de la maturité, c'est leur histoire que relate l'auteur, un ancien du Château de Pourtalès. Comment ont-ils vécu ces premières années d'exil ? Que sont-ils devenus ? Tout au long de cette chronique, on découvre peu à peu le portrait de ces jeunes dont le sort s'est joué ces années-là le long du Rhin.
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Georges Les Seigneurs Les Seigneurs Ferdinandy
du Château
du ChâteauSouvenirs d’un réfugié hongrois
en Alsace
Souvenirs d’un réfugié hongrois
Le premier soulèvement contre l’empire soviétique, la révolution en Alsace
hongroise de 1956, aura bientôt soixante ans. II y a un demi-siècle,
étudiants et ouvriers de Budapest affrontaient les chars venus les mater.
(Texte révisé par Marc Sénéchal)Après l’échec de la révolte, quatre-vingts jeunes Hongrois trouvèrent
asile à Strasbourg. Avec les yeux de la maturité, c’est leur histoire que
relate l’auteur, un ancien du baraquement qui déparait alors le parc du
Château de Pourtalès.
La bataille ne se termine jamais avec le dernier coup de feu. Elle a
continué longtemps encore pour ces garçons, jetés par le destin dans
cette ville d’Alsace appelée à devenir capitale européenne.
Comment ont-ils vécu ces premières années d’exil ? Que sont-ils
devenus ensuite ? Tout au long de cette chronique, on découvre peu à
peu le portrait de ces jeunes dont le sort individuel s’est joué ces
annéeslà le long du Rhin.
A la fois drôle et poignant, ce récit en demi-teinte dresse le portrait
sans concessions d’une jeunesse écartelée entre ses racines et son
pays d’adoption et, à travers le destin de cette génération aujourd’hui
dispersée, témoigne d’un con it qui ravage encore le cœur de beaucoup
d’hommes.
Les textes en italiques, pour la plupart des écrits de jeunesse, viennent
en écho compléter l’évocation de ce que fut, pour ces déracinés de l’est,
l’atmosphère de ces années cinquante.
Né à Budapest en 1935, Georges Ferdinandy quitte la Hongrie pour
la France après l’échec de la révolution de 56. Docteur de l’Université
de Strasbourg, il enseignera trente-sept ans à l’Université de
PortoRico avant de pouvoir retourner dans son pays natal. Prosateur
marquant de la littérature hongroise contemporaine, Georges
Ferdinandy a obtenu de nombreux prix littéraires en France (dont le
Prix Saint Exupéry en 1964) ainsi qu’en Hongrie.
ISBN : 978-2-343-04722-5Photo : collection privée.
19 € Graveurs de MémoireG Série : Récits de vie / EuropeGraveurs de Mémoire
Cette collection, consacrée essentiellement aux récits
de vie et textes autobiographiques, s’ouvre également
9 782343 047225aux études historiques.
Georges Ferdinandy
Les Seigneurs du Château











Les Seigneurs du Château
Graveurs de mémoire

Cette collection, consacrée à l’édition de récits de vie et de
textes autobiographiques, s’ouvre également aux études
historiques. Depuis 2012, elle est organisée par séries en
fonction essentiellement de critères géographiques mais
présente aussi des collections thématiques.


Déjà parus

Walliser (Andrée), Grandeurs et servitudes scolaires, Itinéraires
passés et réflexions présentes d’un professeur, 2014.
Quesor (Gérard), Chez la tardive, Une amitié inachevée, 2014.
Penot (Christian), Du maquis creusois à la bataille d’Alger, Albert
Fossey dit François de la résistance à l’obéissance, 2014.
Messahel (Michel), Itinéraire d’un Harki, mon père, De l’Algérois
à l’Aquitaine, Histoire d’une famille, 2014.
Augé (François), Petites choses sur l’école, Mémoires et réflexions
d’un enseignant, 2014.
Moors (Bernard), J’ai tant aimé la publicité, Souvenirs et confidences
d’un publicitaire passionné, 2014.
Pérol (Huguette), Gilbert Pérol, Un diplomate non conformiste,
2014.
Gritchenko (Alexis), Lettres à René-Jean, 2014.
Blaise (Mario), Retour aux racines, 2014.
Le Lidec (Gildas), De Phnom Penh à Abidjan, Fragments de vie
d’un diplomate, 2014.
Buzoni-Gatel (Dominique), Le Labo in vivo, Chercheur en
biologie et mère de famille nombreuse, 2014.
Georges Ferdinandy








Les Seigneurs du Château


Souvenirs d'un réfugié hongrois en Alsace


(Revu et corrigé par Marc Sénéchal)













Du même auteur :

L'Ile sous l'eau, Imprimerie des Dernières Nouvelles de
Strasbourg, 1960 – Prix del Duca, 1961
Famine au paradis, Ed. Denoël, Paris, 1962
Le seul jour de l'année, Promotion et Edition, Paris, 1967 -
Prix littéraire Antoine de Saint Exupéry
Chica, Claudine, Cali : trois filles dans le monde, Ed.
Denoël-Gonthier, Paris, 1973
Itinéraires, Ed. Atelier H., 1973
Fantômes magnétiques, Ed. Denoël, Paris, 1979
Youri, Ed. Denoël, Paris, 1983
Hors jeu, Ed. Denoël, Paris, 1986
Mémoires d'un exil terminé, Ed. Denoël, Paris, 1992
Entre chien et loup, Ed. Orphéus, Budapest, 1996
(distribué en France par les éditions In Fine, Paris)
La Fiancée de l'Est , Ed. Le Castor Astral, Bordeaux, 1998
Histoire de ma femme, Ed. Orphéus, Budapest, 2001
Naufrages, Ed. Orphéus, Budapest, 2003
Le Roi des fous, Ed. l’Acte-Mem, Chambéry, 2008










© L'HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-0472-5
EAN : 9782343047225

1.

Nous sommes six dans le minibus, nous trois et
l’équipe de tournage. Dans la vallée du Rhin, la vapeur se
lève, une odeur d’herbe fraîche flotte au-dessus de
l’autoroute.
Nous arrivons par le Nord. J’ai cru que je n’en aurais
pas besoin, et pourtant, je suis obligé de me pencher sur la
carte. D’épaisses lignes rouges la parcourent en long et en
large, je ne trouve nulle part le Pont du Rhin, la frontière
de mon époque. Le paysage m’est certes familier, mais je
n’y reconnais rien. Nous longeons la zone alluvionnaire,
saules, végétation parfumée, quand, enfin ! quelque chose
de concret, un panneau : La Wantzenau. La «
Trifouillisles-Oies » d’Alsace, dont à l’époque je me moquais et qui
maintenant me serre la gorge.

A partir de cet endroit, je n’ai effectivement plus besoin
de carte. Nous traversons le village, longeons des lacs de
gravières. Un instant, une maison de bois apparaît, le
Fuchs-am-Buckel. Même son nom me revient à l’esprit.
Et c’est déjà La Robertsau. Les fenêtres débordant de
géraniums, les autobus verts de la Ville. Un spectacle
invraisemblable. Il m’est déjà arrivé de retourner quelque
part quatre ou cinq ans plus tard. Ce que j’avais connu
làbas me paraissait alors très loin dans le temps.
Ici, à La Robertsau, il ne s’agit pas de quatre, mais de
quarante ans. Et maintenant, par ce matin brumeux, ces
quarante années semblent une bagatelle. Comme hier ?
Non, pas du tout. Plutôt une excursion dans le futur. Tout
a changé et pourtant, tout est familier.
Voici l’arrêt du bus. C’est à ces barres de fer que nous
enchaînions nos vélos. Ensuite, toujours sur la gauche, le
chemin qui conduisait au camp. Eh oui, c’était mon
adresse, le code postal n’existait pas encore. II y a peu, j’ai
7
retrouvé dans le carnet de ma pauvre maman la rue
Mélanie et La Robertsau.
Il y avait trois cafés sur le chemin du camp. L’un d’eux,
le « Coq Blanc », y est toujours. Celui qui avait la boîte à
musique. « Dort war ich einmal zuhause » ! J’entends la
chanson, elle filtre, comme le brouillard, tout au long de la
rue Mélanie. Les autres, « Les Trois Epis » et la buvette de
« Chez le Père Würtz », devant l’entrée de la Maison des
Filles-Mères. De ces deux-là, plus de trace.
A partir d’ici, la rue Mélanie avance, bordée de
pommiers. Les cultures maraîchères sont envahies par la
végétation.

Le Château de Pourtalès héberge aujourd’hui des cours
d’été. Nous nous garons à l’entrée. L’équipe sort le
matériel. Ils ne veulent pas laisser leurs affaires sans
surveillance, ma femme restera dans l’auto.
Ils travaillent avec des gestes rapides. Ils craignent qu’à
l’intérieur nous ne soyons pas les bienvenus. Une allée
conduit au Château, ils me demandent de la longer. Le
film a pour titre provisoire Perspectives, et les platanes au
tronc blanc – avec ma silhouette noire sous leur voûte –
montre bien la distance.
Ils veulent faire le tour du bâtiment. Je leur dis pourtant
que jamais je ne suis entré par la porte principale : les
habitants du camp vivaient à l’arrière, dans un bâtiment
préfabriqué. Nous ne venions au Château que pour les
repas, et même alors, que par l’entrée de service.
Celle-ci existe toujours. De même que le fossé et le
pont où, munis de fourchettes attachées à des bâtons, nous
guettions les poissons.
Quant au lac, il est mangé par les roseaux qui ne
laissent apparaître nulle tache d’eau.
Nous contournons le marais, nous traînons. Le
caméraman disparaît à tout bout de champ. Je cherche en
8
vain le long bâtiment marron de la baraque. A sa place,
pelouse, plantes ornementales, buissons. Le soleil luit,
déchaîné.
C’est difficile à imaginer : on garde le souvenir d’une
baraque en bois où l’on a vécu près de deux années, on
sent l’odeur de l’asbeste, les pas craquent sur le plancher
couvert de linoléum, et d’un coup il s’avère que ce lieu
n’existe pas. Les Français ont démoli et déblayé le camp.
A l’entrée se dressait un sapin imposant. Entre ses
branches était fixé l’écriteau dont j’ai rêvé si souvent
pendant les quarante années de mon exil : « Varsovie –
deux mille kilomètres ! » Le tronc nu de cet arbre – totem
élimé – est toujours là.

Cela leur plaît, ce détail. Que je me mette là ! Et que
j’appuie mon bras contre le tronc. A l’arrière-plan, le
marais et le Château. Que je lise ici mes notes.
Le texte est court, et pourtant, je trébuche. Soyez
naturel ! – me demande-t-on. – Comme dans une
conversation. Plus je répète, et plus c’est difficile. Tant
pis. Les cinéastes sont des gars solides. Mon portrait se
fera, coûte que coûte.
Je retourne au parking. Je traverse les broussailles, le
chemin passait par là, je n’ai aucun doute là-dessus.
Mon fils m’accompagne. Il a l’âge que j’avais quand la
Révolution a échoué. Il se tait. Que peut-il penser ? Il est
du Nouveau Monde. Est-ce qu’il n’est pas fatigué de ces
vieilles histoires sans fin ?
Conchi garde l’auto. Il est midi. Nous nous étendons
sur les sièges, nous soufflons. L’équipe tourne encore.
Cela ne les gêne pas que je n’y sois plus.
— Vous étiez combien ? – demande ma femme.
— Quatre-vingt quatre. Nous autres garçons,
quatrevingts.
— Tu vas l’écrire ?
9
Je ne réponds pas. Des ombres, des visages émergent
sous les pommiers en fleurs de la rue Mélanie.
Quatrevingts jeunes hommes tristes, qui voulaient racheter le
monde, pour finir ici, au Château, à conjuguer les verbes
irréguliers.
Les livres sur 1956 ne manquent pas. Moi aussi, j’ai été
plus d’une fois sollicité pour en écrire un. J’ai décliné cet
honneur. L’histoire de la Révolution doit être écrite par
ceux qui sont restés au pays. Pour moi, le soulèvement
s’est terminé ici, dans la vallée du Rhin. C’est ici que les
chenilles métalliques ont traversé ma vie.
10
2.

Le 13 janvier 1957, dans la vallée du Rhin, il gelait
fort. Les vitres étaient couvertes d’un manteau de givre ;
tassée, la neige crissait sous les roues. Les bus avançaient
lentement dans le brouillard. Quand ils se sont arrêtés à
l’entrée du Château, le soleil perçait.
Le voyage avait duré deux jours. Le convoi sans
chauffage était sans cesse aiguillé sur des voies de garage.
Puis, tout à coup, le Pont du Rhin, la coupole de la Gare.
La France. C’était comme un rêve, cette arrivée.
Ils sont descendus des bus, ils ont rentré leurs valises
dans le bâtiment. A l’intérieur, on a coché leur nom et on
leur a distribué des clés.
Au fond de l’entrée, il y avait un restaurant. Par un
guichet, on leur a tendu du café et des croissants chauds,
faits de pâte feuilletée, comme les mille-feuilles au pays.
Au fond du parc, une longue baraque brune était tapie
dans le brouillard. C’est là qu’ils devaient transporter leurs
affaires. Dehors, il faisait un froid de canard. De loin, le
vent apportait le ronchonnement des remorqueurs. Le
soleil, ampoule pâle, traversait à peine les nuages.
Ils ont occupé leurs chambres, jeté leurs bagages sur les
lits. La baraque avait une odeur bizarre, douceâtre, et les
planchers craquaient à chaque pas.
La veille, rien n’était encore définitif. En Autriche, tout
le monde pouvait faire demi-tour et rentrer. Mais ici,
c’était autre chose, on ne pouvait plus changer d’avis.
Plus tard, ils sont retournés au Château, où on leur a fait
des photos d’identité. Ils ont dicté leur état civil que les
Français tapaient sur des cartons. Tout le monde déclarait
ce qui bon lui semblait, personne n’avait à prouver qui il
était.
11
Là-bas, en Autriche, cette opération nécessitait deux
témoins. Ici, il suffisait de donner sa parole d’honneur et
les Français collaient ta photo sur le carton.

Pour le repas de midi, tout le monde pouvait choisir
entre un Orangina, un quart de vin rouge, et une bière
Ancre Pils, brassée à Strasbourg.
Dans le hall d’entrée de la baraque, il y avait une radio
Telefunken et un tourne-disque. Quelqu’un a trouvé sur
les ondes l’émission de la Croix-Rouge, et à partir de là,
tout a continué comme en Autriche, ils écoutaient les
messages de leurs compatriotes réfugiés aux quatre coins
du monde.
Le commandant du camp était Monsieur Binet,
capitaine de son rang. Un petit homme aux cheveux
blancs, qui logeait au-dessus de la salle à manger. Il y
avait aussi un interprète assermenté, Monsieur Albrecht,
un aristocrate corpulent. Et puis la femme de ménage, une
petite femme au visage que je trouvais laid à l’époque, et
qui, le matin, frappait à la porte des chambres et passait
une serpillière mouillée sur le linoléum.
Le lundi, les habitants du camp ont reçu un billet de
mille francs. On racontait qu’en ville il valait dix tickets
de cinéma ou vingt tickets au restaurant de l’université. Et
que chaque lundi ils en recevraient un autre. On était donc
lundi. Ceux qui en avaient envie pouvaient se le noter.
La distribution de vêtements avait lieu tous les jours.
Les pull-overs et les caleçons longs s’accumulaient dans
les chambres. Les chaussures étaient plus difficiles à
trouver. Les bottes usagées ne sont jamais vraiment
confortables.
Petit à petit, tous ont complété leur garde-robe. Plus
rien ne s’opposait à ce qu’ils aillent faire un tour. A ce
qu’ils voient autre chose que le chemin de terre gelé qui
reliait la baraque à la salle à manger.
12
Derrière les broussailles, il y avait, par exemple, une
longue digue. Et derrière elle, la zone des crues du Rhin.
L’eau filtrait à travers le remblai, le fleuve devait couler à
proximité.

Du Château de Pourtalès une seule route conduisait à la
ville. Quelque part sur l’horizon une tour solitaire signalait
la direction de Strasbourg. L’arrêt du bus se trouvait à
vingt minutes de marche. On peut se demander pourquoi
tout semblait si désespérément loin à l’époque.
Leurs lettres à poster, ils devaient les laisser sur une
table, devant le réfectoire. Elles disparaissaient
régulièrement. Le bruit courait que les Français ouvraient
le courrier. Et aussi que le chauffeur le jetait, au lieu de
l’emmener à la poste. Du coup quelques garçons ont
fouillé les poubelles du Château.
Il y en avait qui s’aventuraient jusque « Chez le Père
Würtz », et dépensaient leur argent de poche dans cette
buvette aimable et familiale. Les vieux de La Robertsau
avaient servi dans l’armée allemande pendant les deux
guerres. Papa Würtz racontait la bataille de Stalingrad, que
tout le monde se rappelait bien. Tout compte fait, les
révolutionnaires de Budapest s’étaient battus, eux aussi,
contre les Russes.

Et la deuxième semaine, les cours de français ont
commencé. Les envoyés de l’université avaient établi que
personne ne parlait leur langue et avaient programmé un
cours accéléré de six mois.
Ils ne prenaient pas en considération le fait que les
locataires du Château ne voulaient pas aller à l’école. Où
serions-nous dans six mois ? M. Albrecht répétait en vain :
« Où que vous soyez, sans langue, vous serez paralysés ! »
Les cours n’étaient pas obligatoires ; au Château on ne
pouvait rien imposer à personne.
13
Lundi matin, le brouillard à peine levé, les professeurs
sont arrivés. En pédalant, le nez rouge, sur leurs vieux
vélos. Chez nous, en Hongrie, un professeur d’université
avait une autre allure. Le spectacle a fait rire les garçons.
L’émigré n’est pas un être comme les autres. Il veut à
tout prix commencer une nouvelle vie. Ces garçons du
Château ne recherchaient aucune vie nouvelle. Ils n’étaient
pas ici de leur plein gré, ni, surtout, définitivement. Entre
eux ils ne parlaient que de leur pays. Faire sa vie ici n’était
venu à l’esprit d’aucun d’eux.
Les premiers jours, peu d’entre eux se sont assis dans la
salle de classe. Et même ceux-là rechignaient à bûcher les
cinq passés qu’on leur présentait. Leur unique passé les
faisait bien assez souffrir sur leurs étroits lits de camp.
Plus tard, ils ont découvert le chemin qui conduisait au
Rhin. Ils se sont installés au bord des flots bruns, qui ne
roulaient pas vers le Sud comme on aurait pu le croire,
mais, en dépit du bon sens, vers le Nord. Et ce n’était
même pas surprenant. C’était chose normale, dans ce pays.

Tout était en ordre ici, avant l’arrivée de ceux que nous
appelions les Dominicains. Dans le camp vivaient des
gens calmes et propres.
M. Binet, le commandant, dînait souvent avec eux. Il
n’avait pas besoin d’interprète : le père Jérôme, de la
Mission, Banati, l’éducateur, la secrétaire, Mme Huny, et
même le docteur Varniou, parlaient très bien le français.
En bout de table se trouvaient les étudiants. Après le
dessert, le commandant se tourna vers moi.
— Monsieur Bombola, de quoi parlent ces jeunes
gens ?
— Ils discutent – répondis-je en haussant les épaules.
Compréhensif, le commandant déclara :
— Ils s’apaiseront.
14
C’était un homme expérimenté : il savait que la mer ne
se calme pas tout de suite après le passage d’un ouragan.
Au café, le père Jérôme se mit lui aussi à parler de la
Révolution. Personnellement il n’y avait pas participé,
mais cela ne dérangeait pas le commandant. Les témoins,
répétait ce dernier, manquent toujours d’objectivité.
L’interprète assermenté et la secrétaire, épouse d’un
ancien prisonnier de guerre, approuvaient. Seul
l’éducateur se taisait.
Les autres pensionnaires ne parlaient pas le français.
C’étaient des gens simples, et, comme tous ceux qui ne
savent pas s’exprimer, ils n’étaient pas gênants.
Ils suivaient des cours. Parmi eux, trois gitans, un nain,
deux infirmes. Les gitans étaient tous les trois tubards :
nous les isolions. Ils étaient du ressort de la Croix-Rouge,
pas de celui de la Caritas.
Avant l’arrivée des Dominicains, il n’y avait eu que
deux cas difficiles : deux joueurs de poker qui plumaient
les paysans aux alentours de la Gare. Ils voulaient
émigrer aux Etats-Unis mais n’avaient pas de caution, et
les fédéraux avaient rejeté leur demande de visa.
A vrai dire, au début, presque tout le monde se
préparait pour l’Amérique. Mais par la suite, il s’avéra
qu’un tel avait une tache au poumon, et tel autre les dents
abîmées. On apprit aussi que le droit d’asile ne
s’appliquait pas aux membres du Parti, aux aliénés, aux
pédérastes, aux alcooliques, et surtout pas aux vieux qui
n’avaient pas de métier.
Je n’avais jusqu’alors rencontré qu’une seule
protestation. Un jour, M. Binet avait ordonné qu’après le
diner tout le monde restât à sa place. A la demande
générale, avait-il dit, il allait fouiller les chambres. – Il est
à craindre que l’Est nous surveille, par l’intermédiaire
d’agents infiltrés !
15
Seul Banati, l’éducateur, avait protesté. La fouille avait
été reportée.
L’éducateur se sentait-il visé ? – Qu’en pensez-vous,
Bombola ? – demanda le commandant, et moi, je haussai
les épaules. Avant j’étais commissaire politique, mais pas
fou : arrivée en Occident, j’avais tout avoué.
— Voilà le genre d’homme dont j’ai besoin ! – avait
alors dit le commandant. Il ne fut pas déçu, il y avait de
l’ordre au camp, et de la tranquillité. Je savais calmer les
mécontents. Depuis que j’étais là, on n’avait pas trouvé un
seul mégot par terre.
Là-dessus, brusquement, comme la pluie d’un ciel sans
nuage, les Dominicains arrivèrent. Le soir, le
commandant m’appela.
— Que font-ils ? – demanda-t-il.
— Ils se taisent. Ils se vautrent tout habillés sur le lit.
— Ecoutez, Bombola. – me dit alors le commandant –
savez-vous où se trouve Saint-Domingue ?
Il me montra l’île. Le haut du mur de son bureau était
recouvert d’une immense carte géographique.
— A l’époque où vous n’étiez pas encore ici, un matin,
le consul s’est présenté au camp. Il promettait maisons et
terres, il recrutait des colons. Le groupe est parti une
semaine plus tard. C’étaient les plus démunis, ceux qui
n’avaient pas de diplôme, et qui ne parlaient aucune
langue. Et puis, ni maison, ni terre, évidemment. La
CroixRouge les a rapatriés par pont aérien.
Nous venions de commencer à les interroger
systématiquement.
— Que voulez-vous faire ? - demandai-je à ces
malheureux.
— Nous ?
— Qui d’autre ? Il faut bien que vous vous décidiez !
Allez-vous continuer à croire tous les imposteurs ? »
Nous dûmes remettre en état les malades, les blessés.
16
— Faites attention, Monsieur Bombola, – me dit le
médecin – ce ne sont pas des héros, croyez-le. Ce sont des
têtes brûlées.
Parmi eux, il y avait deux provinciaux, Panzer et
Kollar, grands et gros. Un soir, je les appelai dans mon
bureau.
— « Verte campagne, où je suis né ! » – chantait
Panzer en titubant.
— Ressaisis-toi ! – lui dis-je. – Qu’est-ce qui te prend ?
Tu ne vois pas que je te veux du bien ?
— « Douces comparses de mes jeunes années ! » –
hurlait l’autre.
Je devais faire quelque chose, nous commencions à
avoir des ennuis avec la police. Un gars nommé Mezzo
vidait les poches dans les vestiaires de l’université, et son
ami Kitsi venait de braquer une épicerie.
Dans toutes les révolutions, la lie fait surface. Tantôt
ils pleurnichaient qu’ils voulaient rentrer chez eux, tantôt
ils se bagarraient au bistrot du quartier. Ils ne mettaient
jamais les pieds aux cours de langue organisés à leur
intention.
Un jour, Kollar me dit, du bout des lèvres :
— Ainsi, vous me voulez du bien ?
— Evidemment !
— Alors écoutez. Je le connais, ce docteur.
— Varniou ?
— Ouais. Il habitait sur les Boulevards.
— Et alors ?
— Alors, il ne nous a pas laissé tirer par les fenêtres de
son appartement. C’étaient des fenêtres d’angle, en saillie.
Et nous avions justement besoin de fenêtres donnant sur
les deux rues. Mais ces patriotes cocardés nous claquaient
la porte au nez. Celui-là, je m’en souviendrai toujours. Il
a même refusé de me donner un verre d’eau.

17
Les recruteurs de la Légion Etrangère étaient depuis
longtemps installés devant l’entrée du camp. Il ne se
passait pas de jour sans que quelque jeune ne disparût.
Une fois j’en coinçai un qui s’apprêtait à s’engager.
— Dis-moi juste une chose ! – le suppliai-je. – Que
s’est-il vraiment passé à Saint-Domingue ?
— Vous ne le savez pas ? – me demanda-t-il
sombrement.
Le consul qui leur avait promis la maison et la terre
était un compatriote. Et il les avait vendus : il avait touché
mille dollars par tête de réfugié.
— C’est pour ça que tu t’engages dans la Légion ?
— C’est pour ça. Où aller ? Les hommes sont esclaves
partout.
Tous les matins je faisais mon rapport au commandant.
Ce jour-là il me dit d’avertir le docteur Varniou. Ce
dernier venait d’obtenir l’appartement que la municipalité
offrait à un héros de la Révolution. Pourvu qu’il n’y ait
pas d’incidents, maintenant !
Mais les choses se passèrent autrement. La nuit
suivante Kollar sonna l’alarme dans la maison :
— Sauve qui peut ! Les chars ont encerclé le camp !
L’incroyable est qu’on le crut. Un sauve-qui-peut
général d’ensuivit. Puis les infirmiers arrivèrent, on lui
mit la camisole de force. – Maman, - sanglotait l’énorme
bonhomme – ils m’emmènent, c’est la fin !
Je fermai la porte arrière de l’ambulance. C’était une
aube sale, il bruinait sous le halo des réverbères tordus.
Je suis un être humain, moi aussi : des larmes coulèrent
de mes yeux, dans l’attente du jour.
18