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Mammouth Tango

De
301 pages
C'est le Ministère qui le dit: les élèves étaient encore plus nuls en anglais en 2002 qu'en 1996. Très officiellement donc, le Mammouth, en plus de 20 ans, n'a pas bougé d'un millimètre jusqu'à aujourd'hui, d'où l'actualité de ce récit. Au cours d'une longue carrière, Jean-Louis Grenier a naïvement essayé de titiller la bête pour la faire avancer un peu, à des niveaux très divers: partout la même incommensurable inertie a bloqué les initiatives. Le récit est donc autobiographique: du nord de la France au Maroc, puis aux Alpes, de la Réunion à la Provence, ce voyage traverse aussi la tourmente de Mai 68.
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MAMMOUTH

TANGO

Une vocation d'enseignant massacrée

Jean-Louis GRENIER

MAMMOUTH TANGO
Une vocation d'enseignant massacrée

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique

75005Paris FRANCE

L'Harmattan KonyvesboIt 1053 Budapest, Kossuth L.u. 14-16 HONGRŒ

L'Harmattan Italla Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALŒ

cgL'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8040-7 EAN : 9782747580403

A la mémoire de mes parents, instituteurs d'autrefois.

QUELQUES

BONNES QUESTIONS

Sans doute ce métier se dévalorise, mais aussi, plus je le vois malmené, plus je veux croire qu'un nombre sera là pour redonner foi et espoir. Mais quand la recherche pédagogique sera-t-elle ouverte aux gens du non-savoir universitaire, à ces gens qui se salissent les mains au contact souvent douloureux de leurs mômes paumés, quelle que soit la richesse de leur famille? Quand la déontologie et la finalité du métier d' instituteur seront-elles vraiment discutées par lui-même et non par l'intermédiaire de celui qui, dans l'échelle sociale, politique ou syndicale, a su "grimper" ? Voulons-nous vraiment nous prendre en charge? Quand cesserons-nous d'être infantilisés par notre hiérarchie administrative et syndicale, qui nous protège mais sait nous garder innocents et inefficaces. Peut-être estce nous-mêmes qui sommes en partie responsables de notre déconsidération?

Lettre d'un lecteur, D. Durand, Le Monde, Dossiers et Documents, octobre 1985.

CHAPITRE I

AU CHARBON!

Hervé Hamon et Patrick Rotman et la rumeur publique ont raison: ce n'est pas le métier que j'ai choisi, ce sont les vacances. Ma vocation pédagogique a eu pour fondement le plus sérieux la randonnée en montagne ou la croisière au large. Je ne plaisante pas. Je peux le prouver. Mes options se sont affirmées très tôt. Mes parents n'ont pas oublié ma demande ferme d'inscription à l'école de bergerie de Rambouillet, après le premier bac. Je ne me souviens plus très bien pourquoi il n'y a pas eu de suite. L'année suivante je faillis persévérer dans la préparation à Marine Marchande. C'était ou la cabane de berger ou la passerelle du navire. Mais certainement pas le confmement à vie dans une salle de classe... Je sortais d'en prendre. Moyennant quoi, depuis plus d'un quart de siècle, je fais l'enseignant. Mais pour la grande vocation pédagogique qui m'aurait guidé vers ce métier, voyez Zazie. C'est vrai, je ne me rappelle pas pourquoi en fait j'ai abandonné l'idée de la bergerie. Mais je ne chercherai pas. Ce livre dira ce qui me reste "après que j'ai tout oublié", ou presque, soit ma "culture" d'enseignant après 28 ans. Il sera impressionniste. Parce que, au bout du compte, ce qui me reste, c'est bien l'impression que ça m'a fait et qui fait que je suis l'enseignant que je suis. Dans cet inventaire de souvenirs, d'expériences, d'anecdotes il y aura donc nécessairement des inexactitudes. Elles ne seront, j'espère, pas volontaires; mais dues à une mémoire défaillante avec l'âge, l'éloignement. Dire les faits sans tricher, mais ne pas oublier non

plus de rester subjectif; l'image qui me reste est aussi une réalité, que je voudrais dire. Mon premier poste d'enseignant, ce fut le lycée de Loo.dans le Pas-de-Calais. J'étais ravi. Né et élevé dans le Sud-ouest, j'avais, croyant élargir mes chances, demandé tout poste situé grosso modo en région montagneuse dans les Pyrénées, les Alpes ou le Sud du Massif Central. Résultat: les terrils et le climat enchanteur du Nord. Je n'en fis pas une affaire mais je découvris, à l'occasion de ce premier contact, un peu rude, avec l'institution, deux anomalies qui me rendirent perplexe. Ceux de mes condisciples qui avaient limité leurs vœux à leur région d'origine se retrouvaient tous dans le Sud-ouest, à quelque distance de la ville universitaire, mais enfin dans un pays vivable, produisant du soleil et du vin. Il me semblait que le raisonnement administratif, et j'ai pu le vérifier depuis, était: celui-ci est prêt à voyager, autant l'envoyer dans le Nord combler la pénurie. La prime à la stabilité, à l'immobilité, un des premiers principes de l'Education Nationale, venait de m'être révélée. Je vérifiai plusieurs fois au cours de ma carrière que l'important était de "faire son trou". On héritait alors des meilleures classes, salles, horaires - voire de la considération de l'Administration. D'ailleurs, au sacra-saint barème d'attribution des postes, figure une rubrique "stabilité dans le poste" qui apporte bon nombre de points à l'occasion d'une demande de mutation. Encroûtez-vous et nous vous récompenserons. Limitez votre expérience de la vie, déjà bien maigre, même sur le plan géographique et nous vous en saurons gré. En étant à peine jésuite, on peut bien sûr prétendre qu'il s'agit précisément d'inciter les stables au départ. Etant resté longtemps dans un poste, ils auront plus de points pour en obtenir un autre... Dans les faits, pour l'obtention d'un poste convoité, dans le Sud par exemple, celui qui aura, par curiosité intellectuelle, bourlingué dans plusieurs postes se trouvera désavantagé par rapport à celui qui sera sagement resté 15 ans attaché au même piquet. La deuxième chose dont je m'étonnai un moment, ce fut ma mention "passable", c'est-à-dire "minable", au CAPES oral. Mes conseillers pédagogiques, qui m'avaient guidé lors de cette année de 12

formation, étaient au jury, assesseurs de l'Inspecteur Général. Après les leçons que je fis devant deux classes, il m'assurèrent que la seule hésitation que l'on pouvait avoir était entre mention "Très Bien" ou "Bien". Je récoltai "Passable". Surprise de tous, sauf de mon père, qui, instituteur laïque et obligatoire, me suggéra une explication. Depuis des années il avait des rapports tendus avec une dame de ses collègues, Mme L. Ils enseignaient tous deux dans les classes primaires d'un grand lycée de la ville. Or, il se trouvait que, au "Petit lycée", les enfants de notables, de médecins, de négociants, etc., réussissaient miraculeusement mieux que les enfants de femmes de ménage - tiens donc! Mais dans une classe seulement, celle de Mme L. Ni mon père, ni ses collègues, ne mâchaient leurs mots. Or Mme L. était l'épouse de l'Inspecteur Général d'Anglais, président de mon jury... C'est ainsi que je me retrouvai dans le Pas de Calais, ma mention "minable" équivalant à un billet de route. Je pensais que le favoritisme ou les basses vengeances étaient le propre du privé que je voyais comme une sorte de jungle où tous les coups étaient pratiqués; mais l'objectivité, la justice dans le service public me paraissaient intouchables. Je connaissais le caractère aléatoire des examens, le facteur chance, l'incertitude de la notation, mais je ne mettais pas en question son impartialité aveugle. J'enrageais et je méditai, avec une fureur de jeune chien, de mordre en retour, inventant des façons diaboliques de me venger... bien sûr jamais mises à exécution. Ce fut d'ailleurs la seule fois de ma carrière, jusqu'à ces derniers temps, que je fus témoin d'une injustice délibérée dans l'enseignement public. Aveugle, mais impartial. Jamais je n'ai vu les résultats scolaires, les passages dans les classes supérieures, les admissions aux examens être consciemment influencés par la classe sociale ou la race d'appartenance. Les fils de notables, médecins, notaires, etc., redoublaient comme les autres... Dans ce cas-là tout au plus pouvait-on parfois déceler un peu de secrète jubilation chez les enseignants, dont les enfants généralement marchent bien à l'école? Mais rien qui infléchisse la décision. Tout au plus un petit sentiment de revanche. Bien sûr, des conditions sociales défavorables ont souvent incité les enseignants 13

à la bienveillance, sans excès. Tenter de corriger les inégalités de chances au départ, c'est notre rôle, tout le monde l'admet. Sur ce plan-là donc, je crois que c'est l'honneur des enseignants d'avoir ignoré les pressions du milieu social. C'est aussi le propre d'un service public: sa relative indépendance des contraintes locales a été jusqu'à ce jour, la garantie d'une impartialité certaine. Les partisans d'une privatisation et d'une décentralisation poussée feraient bien de compter leurs sous et leur influence avant de détruire l'édifice. Je partis donc pour le Pas de Calais. Deux ans auparavant, en route vers l'Angleterre, j'avais traversé par le train le bassin minier. C'était un petit matin orange et sale; jusqu'à l'horizon bouché de monstrueuses chenilles de ferraille vautrées sur les terrils innombrables. Le noir partout. Pour le paysan du Sud-ouest que j'étais, l'enfer... Je dis à ma femme: "on n'est pas sûr de grand-chose, mais au moins je sais que jamais je ne vivrai ici". Deux ans après, j'y étais. Le lycée, qui venait d'ouvrir, était remarquable. Un gros sucre morne posé à la limite de la ville, au bord d'un champ de betteraves. Autour, de la boue, liquide 6 mois par an. Sur le mur Nord, revêtu d'une céramique pâlichonne, l'eau glissait comme sur un fond de pissotière. Dans la cour, les élèves apportaient, à leurs chaussures, la boue betteravière. Lorsque je découvris l'horreur, je ne pus retenir un haut-Iecœur. Ainsi c'était là ce que l'époque pouvait produire comme lieu d'initiation de sa jeunesse à la vie! Plus égoïstement, c'était là que j'allais passer mes journées, sorte de dame pipi de la culture... Moi qui rêvais d'océans et de neiges vierges, ou du moins, en attendant, de campagne verdoyante! Mais j'allais découvrir mieux. Nombre d'élèves se plaignaient assez souvent de maux de têtes et me demandaient de fermer les fenêtres... pour ne pas laisser entrer l'air du dehors. Je compris bientôt pourquoi. A 700 m au vent, une grosse usine de produits chimiques dégageait des fumées tellement toxiques que les arbres crevaient dans un rayon de 200 m. Mieux, toute habitation était interdite à moins de 500 m. Lorsque le vent soufflait du sud-ouest, chose très fréquente en hiver, les vapeurs nitreuses mêlées au 14

brouillard baignaient le lieu choisi pour l'épanouissement des enfants. Incroyable! Révolté par une telle absurdité, je demandai pourquoi le lycée n'avait pas été construit à l'ouest, à quelques kilomètres de là, dans les bois et les champs où l'air poussé par les vents dominants était celui de la Manche. La grande majorité des élèves venait des divers corons par autocars; le problème de l'éloignement ne se serait pas posé. La raison était "administrative". Le lycée devait être construit sur le territoire de la commune: ailleurs c'étaient d'autres communes, rurales, petites, n'ayant pas droit à un beau lycée comme ça. Que le lieu soit éminemment malsain ne suffisait pas pour dépasser le découpage administratif au bénéfice des poumons des enfants. Il n'y avait bien sûr pas d'espace pour les terrains de sport: priorité à la betterave. Je venais d'Angleterre où j'avais passé une année dans une école entourée de verdure et de tout ce que l'on peut imaginer comme terrains de cricket, football, rugby, tennis, etc., ce qui n'était pas une exception. Je ne comprenais pas. Ce que je ne comprenais pas non plus~c'est que mes collègues ne s'en indignaient pas. Ils acceptaient. Un lycée en France c'était ça: c'était à prendre ou à laisser. Une usine à bachot aussi laide qu'une usine à boulons. D'ailleurs, les efforts que nous fimes pour faire un peu de sport entre collègues eurent un résultat dérisoire. J'ai le souvenir de soirées dans un gymnase sale et glacial (la municipalité ne voulait pas donner de charbon pour la chaufferie, dans le Pas de Calais !) où nous attendions en vain d'être assez nombreux pour monter une équipe de... basket! Je n'ai de cette époque que des souvenirs diffus. Je n'étais à vrai dire pas impliqué, et j'avais décidé de ne pas l'être. Cette nomination-sanction ne me concernait pas vraiment. Ce pays invivable, c'était le placard noir où l'on m'avait enfermé pour un temps: il serait le plus court possible. Moi, mes rêves, ma vraie vie étaient, seraient ailleurs. Sur mer, par exemple, dans mon vieux bateau de croisière rafistolé, sans moteur, avec lequel j'avais déjà bataillé seul, la nuit, au large. En montagne, où plus c'était dur, long, froid, inconfortable, meilleur c'était. 15

De toute façon, pas dans cet environnement pourri créé par une humanité incompréhensible dont je ne me sentais nullement solidaire. Je ne restais pas insensible à ce qui me fut révélé à Loo. du système scolaire, du métier d'enseignant, des élèves. Mais ces impressions restèrent à la périphérie, mes véritables intérêts étant ailleurs, sur tous les plans. Je commençais ma carrière en irresponsable: j'étais donc une graine de véritable enseignant. D'ailleurs qu'avait-on fait pour me responsabiliser? Quelle formation pédagogique avais-je reçue? En 1959 c'était une franche rigolade. L'année passée au CPR1 visait exclusivement à apprendre à reproduire des techniques d'enseignement stéréotypées, normalisées, codifiées, minutées. Vous avez droit à 5 minutes pour le "point de grammaire", à placer après le commentaire, avant la traduction qui ne saurait prendre plus de 6 minutes et demie. Lire les instructions officielles de l'époque ça n'est pas triste. Napoléon pas mort. Mais que savions-nous des mécanismes d'apprentissage de l'enfant, des processus d'acquisition d'une langue étrangère, des méthodes, des phénomènes de groupe, de l'animation, des problèmes psychologiques liés à la prise de parole en langue étrangère, des objectifs mêmes que l'on poursuivait, des méthodes d'évaluation? Rien - strictement rien. Je m'aperçois qu'il est temps de vous dire que j'étais censé enseigner l'anglais. Ça, moi, je le savais déjà, mais par contre on ne m'avait pas dit ce qu'enseigner voulait dire, ou du moins quels problèmes ça pouvait poser! Ces inquiétudes je ne les avais pas, bien sûr, mais alors pas du tout. Et je le devais en partie à mes excellents conseillers pédagogiques, l'un surtout - hommage lui soit rendu ici - qui, sur le plan de la technique pédagogique, m'avait donné des certitudes. Il se donnait entièrement à sa tâche. Avant le cours il me disait: "Je vais leur rentrer dedans". Il Y allait comme un pilier de rugby, Sud-ouest oblige, et ressortait en sueur, vanné, mais content: "Ils avaient parlé".

1 Centre Pédagogique

Régional.

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Entraînés, stimulés, fouaillés par sa fougue et par son humour, ils ne pouvaient rester sur la touche. Quelques années plus tard je devais apprendre que mon modèle avait cessé d'enseigner... il était devenu censeur, épuisé. Cette technique d'entraînement des masses bien rodée, faisant une place judicieusement calculée à la récitation de la leçon, phonétique, présentation du vocabulaire, lecture du texte, questions sur le texte, point de grammaire (avec deux exemples pertinents, deux, pas plus, inventés par les élèves et copiés sur le cahier), traduction et lecture par les élèves, sonnerie, me paraissait irréfutable, appliquée avec passion par quelqu'un que j'admirais et qu'aimaient les élèves, conforme à ce que j'avais moi-même vécu pendant mes années de lycée, et, de plus, conforme aux instructions officielles. Pourquoi me serais-je posé des questions? Il Y avait bien sûr quelques conférences pédagogiques au CPR, dont j'ai perdu tout souvenIr... Cette façon d'enseigner était-elle efficace? Personne ne semblait s'en inquiéter sérieusement, et moi certainement pas. Elle était, avait toujours été... c'était l'anglais au lycée. Est-ce que ça marchait? Mais qui était donc chargé de répondre à cette question? Ceux pour lesquels ça avait très bien marché, puisqu'ils étaient devenus profs d'anglais, voire inspecteurs; donc ça marchait, et même très bien, rompez! Ainsi je reproduisais; j'étais payé pour. Et même j'essayais de le faire bien. Là c'est la faute à un virus qu'on attrape dans un milieu "instituteurs ruraux Troisième République" où l'instituteur secrétaire de mairie était une sorte de Saint-Louis moderne, distribuait équitablement les tickets de rationnement pendant la guerre, apprenait le solfège aux uns le jeudi matin, le saut à la perche aux autres l'après-midi, se sentait responsable globalement de l'élévation générale de la population du village. Et ce n'était pas plus mal... J'étais donc consciencieux et irresponsable. Pas de paradoxe là-dedans. De nombreux enseignants ont vécu ainsi de longues années dans la sérénité. Mes élèves en général m'aimaient bien, et moi aussi. C'est là probablement ce qui a tout gâché. J'aurais pu vivre tranquille. Il faut dire, pour ne pas tricher, que j'avais en moi 17

une certaine prédisposition à enseigner. C'est du moins ce que disaient mes parents, qui l'attribuaient d'ailleurs en grande partie à mon goût du bavardage. Je crois aussi que j'aimais sincèrement intéresser: ce qui se produit lorsqu'un enfant se donne, s'éveille, s'applique, comment dire, est entièrement présent à ce qu'il fait, c'est un peu le monde qui commence, pur. L'intérêt d'un enfant est contagieux. Sa reconnaissance gratifiante. C'est bien connu; mais moi je le découvrais. Je me souviens surtout des sixièmes et cinquièmes des CES 1.Car j'ai oublié de vous dire que bien qu'étant nommé au lycée de L... j'étais chargé aussi d'angliciser les enfants des CES annexes de B Les-Mines et de M... , distants de 5 et 12 kilomètres. Comment m'y rendre, par exemple en sortant à 10 h de L... pour commencer à 10 h 10 à M... en l'absence de transports en commun? "Débrouillez-vous" m'avait dit le proviseur, un grand jaune coincé mais ambitieux, qui, comme souvent les grands timides, piquait de temps à autres des accès de fureur totalement déplacés et qui n'avaient par-là strictement aucune efficacité. "Vous avez une voiture". Parlons-en! Une vieille Fiat Balilla, ça ne dira rien à personne forcément, un modèle années 30, première voiture, disait-on, avec quatre vitesses et freins hydrauliques, mais dont le démarreur avait depuis longtemps rendu l'âme. Je ne pouvais la garer que le nez vers le bas d'une pente, ou bien je devais la mettre en marche à la manivelle, en dosant avec doigté l'ouverture du starter à l'aide d'un fil de fer traversant la calandre, à condition d'avoir trouvé une pierre ou un bord de trottoir pour l'immobiliser, car le frein à main ne marchait pas non plus; et avec 620 F de salaire mensuel pour vivre à deux, il n'était pas question de le faire réparer. D'autant qu'on ne trouvait plus beaucoup de pièces. Pendant un an donc, je dus tourner ma manivelle ou me laisser doucement descendre le long de pentes imperceptibles, souvent poussé par les élèves qui adoraient... Si ma voiture était tombée définitivement en panne, il n'y avait pas de solution prévue. ..
1

Collège d'Enseignement Secondaire

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Quand j'arrivais dans la cour arrachée au terrain vague qui entourait une énorme usine de produits chimiques, à M... , il flottait souvent au ras du sol, rabattues par le brouillard, des vapeurs jaune roux, assez belles, dont on me dit qu'elles étaient nitriques (ou nitreuses ?). Enfin plutôt infectes à respirer.. . Nous entrions dans les bâtiments préfabriqués - provisoires... Et là, souvent, une sorte de miracle se produisait. Dans ces conditions minables, malgré tout, malgré le collègue fou qui hurlait derrière la mince cloison Ge n'invente pas: il avait déjà été interné), il se passait quelque chose: on pourrait parler de joie d'apprendre, de curiosité, d'application, de sérieux, de fraîcheur d'enfants aussi. L'intérêt des petits sixièmes et cinquièmes pour une langue étrangère est toujours très vif. Il est très difficile de parvenir à les en dégoûter. Mais enfin dans la majorité des cas, vers la seconde c'est à peu près réussi. Maintenant prenez des enfants de mineurs, élevés à la dure, francs, honnêtes, bosseurs, qui en veulent aussi parce que l'école c'est l'issue de secours, et l'application redouble. Et gentils avec ça. Je n'oublierai jamais cette inscription au tableau à la veille de Noël... en anglais et avec des fautes. " Santa Claus, bring a new car for Mr Grenier" 1 Au lycée les élèves arrivaient tôt dans la nuit d'hiver, dans de longs autobus sales. Ils restaient là toute la journée; en classe, en permanence, ou dans la cour maculée de boue. Rien n'était prévu pour la détente, l'agrément, le confort, pas même un préau pour abriter de la pluie. Le soir ils regagnaient dans la nuit retombée leurs corons sinistres, où, heureusement, souvent, la chaleur humaine ne manquait pas. Plus conscients, ils avaient perdu pas mal du sens de l'humour des petits de M... : on l'aurait perdu à moins. En fait les profs de français en lisant leurs copies étaient frappés de l'attirance qu'exerçaient, en littérature, les personnages de suicidés sur nombre d'entre eux. Si, pour un méridional, ils étaient un peu lourds parfois, leur application, leur sérieux étaient souvent impressionnants. Ils faisaient ce qu'on leur disait de faire, et du mieux possible. Etonnant!
1 « Papa Noël, apportez une nouvelle voiture à M. Grenier. »

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Et cette application, cette confiance que vous font des gamins gentils et tristes, et courageux, ça finit par devenir contagieux et par laisser des traces, même sur un jeune enseignant irresponsable et dont la vie est, ou plutôt sera sûrement ailleurs que dans ce pays de boue et de pluie, de champs de betteraves où poussent aussi les usines, sûrement ailleurs que dans des bâtiments laids et mornes où l'on enfermait des enfants. Pour moi ce serait ailleurs, c'était certain. Mais eux? Ils étaient bien là, eux, prisonniers, coincés. Au moins ne pas leur faire perdre leur temps, tenter de compenser, d'être efficace, d'intéresser, d'amuser, d'éveiller, d'entretenir, d'alimenter cette curiosité, d'amener un peu de vie, de leur donner quelques chances d'en sortir, les aider un peu au passage... Attitude pas forcément altruiste, car ce que vous leur donnez, ils vous le rendent en confiance et en amitié. C'est ainsi que, de façon inattendue, je sentis poindre en moi un petit sentiment de responsabilité tout nouveau, qui certes n'atteignit pas des sommets bien élevés. Mais, tant qu'à faire des cours d'anglais devant les élèves, je commençais à me sentir tenu de les faire un peu bien, par respect pour eux. Ne vous inquiétez pas. Je ne suis pas en train d'écrire mon panégyrique. Ma conscience professionnelle naissante n'allait pas jusqu'à m'empêcher d'arriver assez souvent en retard, ou avec des cours très approximativement préparés. En classe, je me donnais à ce que je faisais, par penchant naturel autant que par sens du devoir - mes fameuses" prédispositions". Ce qui me paraît remarquable, c'est que cet intérêt naissant pour mon métier n'était ni le résultat de ma formation professionnelle, à peu près inexistante, ni l'effet naturel des conditions de fonctionnement offertes par l'Education Nationale, qui étaient exécrables. C'est plutôt en réaction contre ces conditions que germait, sans que j'en sois aussi conscient qu'aujourd'hui, une envie d'être vraiment utile aux élèves. Attitude machiavélique du Ministère? Se pourrait-il qu'il eût basé aussi longtemps sa stratégie sur l'équation "pas de formation pédagogique + lycées invivables = naissance de vocations d'enseignants" ? 20

De mes collègues je me souviens peu. Nous n'avions que très peu de contacts. Tous jeunes, presque tous également déportés, nous ne savions absolument pas ce qui se passait dans les classes des autres et n'avions pas envie de le savoir, de peur qu'ils ne viennent mettre leur nez dans la nôtre; nous n'étions pas tellement sûrs de bien faire... Me sentant doublement extérieur, géographiquement et de par mes intérêts profonds, je les imaginais plus motivés et sérieux que moi. J'étais aussi impressionné par ce que représentait de science un prof de maths, de physique ou de grec. Après tout, à peine cinq ans auparavant j'étais de l'autre côté de la barrière et la distance qui me séparait alors de mes maîtres me paraissait immense. Je me trouvais maintenant en parallèle, et je n'y croyais pas tout à fait. Ils en savaient sûrement plus dans leur domaine que moi dans le mien. Et je les traitais au début comme je traitais les autorités, censeur et proviseur, avec une déférence qui n'était que l'envers d'un vague sentiment de culpabilité. C'est à l'occasion des mouvements de grève qui agitèrent cette année-là les lycées que j'eus un début de révélation de la face cachée de certains de mes collègues. Enfin un mot d'ordre de grève dure, illimitée, devant déboucher sur une grève des examens, fut lancé par le SNES 1, et massivement suivi dans les lycées et collèges! Une forte majorité de collègues tint des réunions enflammées: la revalorisation de la fonction, l'amélioration des conditions d'enseignement, etc. étaient au bout du combat! La majorité des établissements grévaient dur. La victoire était possible...1orsque l'état-major syndical se dégonfla brusquement et... demanda la reprise du travail sans aucune garantie sérieuse du côté de l'Etat. J'ai bien sûr oublié les détails techniques, mais ce que je n'ai pas oublié c'est le sentiment d'incompréhension, d'écœurement, qui nous saisit; nous ne fûmes pas les seuls, à tel point que de nombreux lycées décidèrent de passer outre le mot d'ordre syndical et de poursuivre la grève. Lens continuait! Et Douai, et beaucoup d'autres du Nord et d'ailleurs. Nous l'apprîmes le
1 Syndicat National de l'Enseignement Secondaire

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matin. Il fallait une réunion immédiate à 13 h pour une décision collective claire dans un sens ou dans l'autre. Elle eut lieu. Nous étions... trois. Les autres dirent que 13 h ça dérangeait, que c'était l'heure du café et qu'il fallait savoir respecter les priorités. Esquive, bien sûr, façon détournée d'accepter la reprise. Pour certains oui, évidemment. Mais le plus intéressant, c'est que nous eûmes l'impression gênante que, pour d'autres, ce fut au fond, vraiment, l'attrait du café de midi qui l'emporta. Je veux bien dire l'envie de la tasse de café chaud, l'atmosphère du bistrot, l'habitude de cette pause entre collègues, la causette, que sais-je? La molle satisfaction immédiate d'une routine gentiment conviviale, pesa plus lourd que l'urgence d'une prise de décision dans une lutte syndicale très sérieuse. Cela nous parut... incroyable. Je dis nous car nous étions trois, dont la secrétaire de section, une Ch'timi pure race, élevée dans l'atmosphère des grandes grèves de 48. Son père y avait trouvé la mort. Elle pouvait, à l'occasion, se passer de café. L'année devenait longue. Nous habitions un village rural extérieur au bassin minier. L'air y était meilleur, sauf par vent d'est où le linge étendu devenait gris. Les gens y étaient chaleureux, gais, simples - heureusement, car le décor donnait envie de se pendre. Certains passèrent à l'acte: il y eut deux pendus en 9 mois au village. De la fenêtre de la maison d'école que nous habitions, on voyait une route perpétuellement noire et humide qui menait aux champs de betteraves. Le regard vide d'un énorme œil-de-bœuf percé dans la tour de l'église de béton gris nous fixait perpétuellement, sans nous voir. Etrange sentiment que Dieu était dans le coma. L'animation était donnée par les trois autobus beige sale de la mine qui s'arrêtaient à la mi-journée devant l'église. Il en sortait des hommes noirs et courbés qui se dispersaient aussitôt. Certains s'arrêtaient pour pisser le long du mur ouest de l'église, vert d'humidité. Puis ils montaient lentement la route bombée et luisante. La place était de nouveau vide. Pourtant il se passait en moi quelque chose d'étrange: moi, l'amoureux du soleil, de la nature à l'état pur, des grands espaces, je ne restais pas insensible à la poésie de ce Nord crasseux, 22

surpeuplé, bouché. Quelle contradiction! Je ne l'admis que progressivement, en cachette de moi-même. Vision d'un puits de mine et du mouvement étrange de ses roues folles, dans un demijour de forge, au petit matin! Puissante laideur d'une rue bordée de corons noircis; degré zéro de la beauté - mais pas médiocre. Plus la nostalgie, qui vous pénètre comme le crachin et la suie. Et puis un pays qui ne triche pas, avec des gens francs, directs, gais, chaleureux, énergiques. C'est bien connu et c'est vrai. Bon, tout ça c'était très bien, c'était le petit supplément de poésie et de littérature, mais ça ne correspondait pas à mon projet de vie. J'entretenais ma forme physique en courant dans les sentiers détrempés. Je découvris à cette occasion que les seuls espaces qui échappaient à la betterave étaient les forêts privées, clôturées, ce qui me révoltait, et je jouais à cache-cache avec les gardes-chasse, ou bien les cimetières militaires innombrables, qui coupaient toute envie de rigoler, surtout à l'époque où ce qui m'attendait, c'était l'Algérie. A Pâques, après trois mois de pluie, le moral baissa devant la perspective de deux années supplémentaires au moins dans le Nord avant d'obtenir une mutation. Et puis tout se passa très vite. Une réunion d'information de sergents recruteurs d'enseignants pour les pays d'Afrique du Nord, un collègue originaire de Tunisie qui m'en fit un portrait idyllique. Mais je ne pouvais pas postuler, n'ayant pas fait mon service militaire. Puis le Ministère dit que je pouvais. Je découvris à cette occasion, pour la première fois de ma carrière, à quel point le ton définitif des décrets et règlements peut masquer une fluidité des interprétations qui passent du blanc au noir selon l'intérêt de l'Administration: elle avait, à l'époque, un criant besoin d'enseignants pour l'AFN. J'en bénéficiai, et on nous proposa un poste double à Oujda, base arrière du FLN, où ma petite fille de six mois aurait été bercée par le son du canon... Nous refusâmes. La mort dans l'âme, à la fin des vacances, nous chargeâmes la voiture pour rentrer dans le Nord. Nous fîmes une dernière halte à Bordeaux chez mes parents. 23

Un télégramme du Ministère. Poste double à Casablanca, réponse immédiate. Nous étions partis.

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CHAPITRE n

CINQ ANS DE VACANCES

Je dois le Nord et donc le Maroc à cette fameuse mention lamentable obtenue au CAPES pratique. Merci, Monsieur l'Inspecteur Général. A vrai dire je le dois surtout à votre sens de l'humour. Très personnel. Sot que j'étais de n'avoir pas décelé d'humour dans le texte expliqué aux élèves! Personne d'autre que vous, Monsieur l'Inspecteur, n'en a jamais vu d'ailleurs. Tout le monde trouve le morceau plutôt tragique. Et c'est un test que j'ai souvent fait, au début. Je quittais le Nord pour le soleil; je sortais du placard, punition finie. Avec du recul j'apprécie mieux maintenant le service qui m'a été rendu, certes involontairement. Un début de carrière douillet et selon mes vœux de l'époque m'eut probablement endormi définitivement. Le choc salutaire du Nord produisit une double réaction inverse. Une vigoureuse confirmation de mes aspirations à un environnement naturel, une vie de plein air, d'espace et de soleil par opposition avec le pays noir. Et paradoxalement, un surprenant attachement à des valeurs inattendues découvertes au contact des paysages, des modes de vie et surtout des hommes du Nord. Lorsque je quittai le village, le lycée, dans le brouillard froid d'un matin d'octobre, j'eus un peu le sentiment de trahir. Un an de métier c'était très peu. Mais je sentais pourtant que mon attitude d'enseignant changeait aussi. J'étais un jeune prof, c'est-à-dire encore presque un étudiant, prêt à l'irrévérence, parce qu'au fond je prenais l'institution au sérieux. Je la croyais monolithique, immobile, rigide et donc à rejeter en bloc, par

prIncIpe. Mais il ne me venait pas à l'idée qu'elle pût être fissurée. Pourtant, à l'occasion de ma nomination, je découvris avec étonnement que deux officiels patentés pouvaient tenir des discours contradictoires, que l'on pouvait négocier, refuser un poste et s'en voir proposer un autre; qu'il existait des rapports de force et des coups fourrés, dont j'avais été la première victime. La seconde fut le collègue pied-noir tunisien qui, inexplicablement, se vit refuser au dernier moment une mutation à Sfax pratiquement acquise. Un coup d'œil indiscret sur son dossier au Ministère: c'était notre cher proviseur qui, voulant le garder, lui avait mis, au dernier moment, un avis défavorable; après l'avoir encouragé chaleureusement à partir tout au long de l'année.. . Il me vint alors l'idée que l'Education Nationale n'était peutêtre pas la mère bienveillante, bien qu'un peu lourde et assoupie, qui s'occuperait de tout convenablement, pourvu que je joue sagement le rôle qu'elle me confiait. Mais qu'il me fallait m'occuper de mes propres affaires. J'allai voir le proviseur et lui demandai froidement s'il allait me faire le même coup. Ce n'était pas son intention. Je le remerciai. Fissures légères, direz-vous. Anecdotes non significatives, incidents de parcours comme il y en a dans toute organisation humaine. Sans doute. Et je n'aurais pas pris la peine de relater ces médiocres découvertes, si elles n'avaient eu pour moi un peu une valeur initiatique. Le premier baiser: maladroit, raté, insipide, mais le premier, et, par là, marquant. Cette idée vague que la maison Education Nationale n'était peut-être pas aussi sérieuse qu'elle en avait l'air ne m'empêcha nullement de dormir. J'avais dans la vie d'autres intérêts ou préoccupations. J'essaie de me remémorer ce que fut ma vie professionnelle pendant ces cinq années passées au Maroc. Je vois un ruban continu et monotone, pas désagréable, mais peu de faits marquants, peu de souvenirs qui s'imposent. Une grisaille de fonctionnaires fonctionnant. Ni grandes joies, ni fortes stimulations; pas même de problèmes sérieux. Par contre, si j'entrouvre la porte du domaine personnel, c'est l'avalanche 26

d'images, de sensations, d'histoires, d'aventures, mes deux jeunes enfants, adorables pensions-nous, nous fascinaient et absorbaient une bonne partie de notre énergie et de notre temps. Ajoutez-y la découverte d'un pays tout neuf; en 1961 on n'était pas encore tellement blasés, le Maroc c'était encore un peu insolite, on n'avait eu ni la télé ni Connaissance du Monde pour nous le défraîchir. Nous pouvions nous baigner sous les palmiers de Marrakech en contemplant dans l'Atlas enneigé les cimes sur lesquelles nous glissions encore le matin, skis au pied, au bord du désert. Nous partions à Pâques pour de longues expéditions en Land Rover sur les pistes impossibles du Sud. Je découvrais partout une beauté insoupçonnée et des espaces où dépenser mon énergie, ce qui rendait les retours à Casa difficiles. Pourtant les amitiés n'y manquaient pas. On est souvent très convivial entre Français à l'étranger, parfois presque trop. Le culturel ne manquait pas non plus: il régnait une saine émulation entre les colonies étrangères qui proposaient concerts, pièces de théâtre, films et conférences. Je pris des cours de guitare classique au conservatoire, m'occupai un temps d'un ciné-club, je préparai même l'agrégation. Enfin, pas longtemps. Après trois mois de travail, ma foi assez sérieux, cette deuxième tentative fut interrompue, comme la première, par une opération qui me mit hors de combat et enterra définitivement la question. De plus on avait du soleil, des sous, et une fatma pour le gros ouvrage. Mettez tout cela sur un plateau de la balance, et la pédagogie dans l'autre. Inutile de vous faire le dessin. Etais-je donc un mauvais prof? Mais non, vous n'avez rien compris! Demandez à l'institution. J'étais excellemment noté. J'intéressais les élèves. J'appliquais les instructions ministérielles, je remplissais les bulletins trimestriels, j'assistais aux réunions. Il me vient même à l'esprit d'autres preuves plus sérieuses: je fus inspecté la première année, dans une seconde classique. Nous partions d'un texte où je m'assurai soigneusement qu'il n'y avait pas trace d'humour. Les élèves furent sublimes: le cours se termina par une discussion animée en anglais, entre les élèves et l'inspecteur qui était intervenu et auquel ils eurent le courage d'exprimer leur désaccord sur son 27

interprétation. Il évaluait le produit de mon enseignement, c' està-dire la capacité de mes élèves à comprendre et parler la langue, plutôt que la conformité de mon comportement au regard des instructions ministérielles pendant 50 minutes de cours. Il me félicita, et m'assura que ma mention passable au CAPES était effacée, qu'il ne comprenait pas ce qui avait pu se passer, qu'il n'y aurait aucune incidence sur ma carrière à l'avenir. Plus tard on me demanda d'effectuer une démonstration de méthode active devant une classe, dont le fond était tapissé d'huiles diverses, Inspecteur d'Académie, etc. La classe n'était pas la mienne et je m'aperçus après quelques minutes que les malheureux élèves ne comprenaient absolument rien à ce que je disais; je n'étais pas sûr qu'ils distinguent vraiment "yes" et "no". Ils me dirent après que" je n'avais pas le même accent que leur prof". Renseignements pris - il s'agissait du frère d'une amie - leur prof s'était débattu comme un beau diable pour surtout ne pas enseigner l'anglais, lui qui l'avait en horreur, avait eu 4 au bac et n'en avait pas fait depuis. C'était l'anglais ou pas de poste, de PEGCI je crois. Il avait cédé, d'où le résultat. De cette démonstration-suicide je me tirai par la gesticulation - ce qui fit dire à l'un des observateurs que "bien sûr ça marchait, mais que l'on pouvait s'interroger: était-il raisonnable de demander à un enseignant de renouveler régulièrement une telle performance sportive ?" Le message était passé par le geste, l'action avait entraîné tout le monde, le verbe avait suivi plus ou moins. Je présentai la méthode après la classe: on me demanda de rédiger un papier qui fut diffusé et j'eus des félicitations écrites et même un remboursement de mes frais de déplacement... en francs dévalués par quelques mois d'attente, selon l'usage. Moi, j'avais des doutes. Je sentais que cette image de bon prof ne coïncidait pas exactement avec la réalité. D'abord, mes intérêts profonds étaient ailleurs: je ne faisais que me prêter à heure fixe à l'institution scolaire. Heure fixe, c'est une façon de
1 Professeur d'Enseignement Général des Collèges

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parler. Car j'arrivais plus souvent... après l'heure. Funeste habitude très révélatrice de tendances profondes. Parfois je déboulais sur mon vélo, à fond de train pendant 3 kilomètres, et m'effondrais derrière la chaise, incapable de parler, inondé de sueur, m'efforçant de reprendre mon souffle. L'interrogation écrite qui s'abattait alors sur mes terminales n'était pas toujours pédagogiquement justifiée. Ou bien je ne réussissais pas à m'extirper à temps de la piscine d'eau de mer où je nageais souvent à l'heure de midi, et les élèves, qui n'étaient pas dupes, trop sagement rangés devant la classe dans un lycée trop silencieux, me voyaient arriver les cheveux trempés et le sable collant à la peau. Dans la salle un regard bleu acier, une moustache rousse à l'horizontale parfaite, une élégance et une civilité implacables: le Proviseur. J'étais redevenu élève. J'avais d'autres raisons de douter de mon sérieux. Beaucoup d'autres activités passaient avant la préparation des cours ou la correction des copies, qui se faisait parfois à la plage. Je me souviens être allé une fois directement au lycée après une nuit blanche passée à danser au "Zoom Zoom". Au petit matin un café noir, et en route pour une journée de cours; je tirai mon énergie d'une réserve insoupçonnée et les cours marchèrent très bien. Sauf l'après-midi où j'eus cette expérience bizarre, que peu de collègues ont sans doute éprouvée: se réveiller en classe... Mais pendant le temps où je fonctionnais, je crois que j'avais le souci de bien fonctionner. J'avais même un début d'inquiétude sur l'efficacité réelle de ce que je faisais, qui me fit, une année, déclarer au proviseur, le coeur battant de mon audace extrême, que, avec une sixième de 42 élèves, programmée de 16 h à 17 h dans un préfabriqué, dans un pays chaud, je déclinais d'emblée toute responsabilité en ce qui concernait les résultats. On en prit acte et ce fut tout. En revanche, je réussis à changer le manuel utilisé jusqu'alors, en commençant à mettre en application le principe que j'avais découvert dans le Nord, dans l'Education Nationale: faire les choses soi-même si on veut qu'elles se fassent. Je ne désespère pas de revoir ce livre, le fameux Carpentier et Fialip édition bleue, dans les CES de demain. Ecrit vers 1937, resucée 29

d'un bouquin plus ancien, il était en effet conçu pour faire "acquérir du savoir" - un maximum de savoir. Tellement même que certains mots du livre de cinquième étaient ignorés de la majorité des Anglais que j'ai pu rencontrer - l'expression "with arms akimbo", par exemple. Bouquin redoutable, responsable de la nullité extrême en anglais des générations de plus de 50 ans aujourd'hui. Encyclopédique, ridicule et mort, il s'appelait "L'anglais vivant". Personne ne semblait s'être aperçu de rien au lycée. On ne pouvait pas en changer "à cause des stocks et des boursiers" . Je mis gaillardement le proviseur en porte-à-faux en expliquant aux parents, par l'intermédiaire du cahier de textes des élèves, tout l'intérêt qu'il y aurait à choisir "L'anglais par l'action", qui représentait un pas considérable vers l'apprentissage de la langue réelle. Les parents furent tous d'accord, et je pus offrir les nouveaux livres aux boursiers avec la ristourne que j'eus pour les avoir commandés en gros. L'année suivante le nouveau bouquin fut adopté par tous les collègues... Cette "action", les petits élèves et moi-même la vivions à fond. Tellement à fond qu'un jour, démontrant sur l'estrade "I jump over the chair", je mesurai mal mon élan, m'entravai dans le dossier et allai m'étaler de tout mon long devant une classe médusée et vaguement effrayée. Tout naturellement nous en vînmes au jeu dramatique des petites saynètes qui ne tenaient encore qu'une très modeste place, car le livre lui-même était plutôt un descriptif d'action, et je découvris le prodigieux facteur de motivation et d'intégration de la langue que la dramatisation pouvait être. Personne ne m'en avait jamais parlé lors de ma "formation pédagogique". Je décorais ma salle de patates douces démentes dont le feuillage proliférant adoucissait le béton des murs. Dans mes cours il y avait de l'humour, mais oui, du dessin, des chants. Avec mes grands élèves, j'avais des rapports cordiaux: à 24 ans, je n'étais pas tellement plus vieux que certains. J'essayais de choisir les textes les plus intéressants du bouquin bien sûr, et d'en sortir lors du commentaire: je me procurais parfois quelques disques et films en anglais. 30

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