Afro-Métropolitaines

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Le regard sur la condition des femmes noires en France ou en Afrique implique aujourd'hui une lecture qui s'appuie sur la mise au jour des pesanteurs sociales dont les effets conduisent les Afro-métropolitaines à revendiquer inconsciemment leur dépendance par rapport aux hommes. Une telle attitude ne peut qu'amener les Africaines à transformer les conditions objectives de leur émancipation en stratégies d'affirmation de leur " identité féminine " à l'intérieur de l'espace qui s'est historiquement construit sur et autour de leur féminité.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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EAN13 : 9782296368132
Nombre de pages : 198
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Emmanuel Amougou

AFRO-MÉTRO POLIT AINES

Emancipation

ou domination masculine?

Préface de Jean Ziegler

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

Du même auteur: Etudiants d'Afrique noire en France: une jeunesse sacrifiée? Préface du professeur Christian de Montlibert, L'Harmattan, 1997.

Pour mon épouse Véronique

et
mes sœurs,

Juliette Thérèse Françoise

REMERCIEMENTS

Je voudrais exprimer ma sincère reconnaissance à toutes les femmes africaines et françaises qui ont bien voulu me livrer une partie de leurs expériences quotidiennes, parfois douloureuses et inquiétantes, pour la réalisation de cepetit ouvrage. Que Monsieur Claude Apollinaire Anyouzogo, Docteur en linguistique française de l'Université des Sciences Humaines de Strasbourg, trouve ici ma profonde gratitude pour le temps qu'il a consacréà nos discussions et la peine qu'il s'est donnée pour la lecture du texte initial. Ses judicieuses observations et suggestions ont contribué au cadrage de la problématique de laféminité. De toute évidence, je ne rendrais jamais assez hommage aux dirigeants associatifs qui m'ont permis, chaquefois que cela était nécessaire,de poser un regard d'observateur, souvent gênant pour certains, sur la conduite de leurs échanges lors des réunions décisives. Qu'ils en soient particulièrement remerciés.

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PREFACE

L ~ UTRE MOITIE DU CIEL
par Jean Ziegler.

Je me souviens d'une nuit de la saison sèche 1986 à Ouagadougou. Une poussière rouge apportée par les vents du nord du Sahara, recouvrait la terrasse devant la modeste maison où habitaient Thomas Sankara, sa femme et leurs enfants. Sur la terrasse, devant un verre de thé, des dirigeants et de simples militants hommes et femmes, du mouvement populaire qui deux ans auparavant avait porté Thomas Sankara et ses camarades au pouvoir. Sankara, 36 ans, l'air juvénile dans son boubou blanc, les pieds nus posés sur l'escabeau, avait rassemblé ses amis les plus intimes et moi, l'étranger de passage dont il avait lu certains livres. L'atmosphère était tendue, les discussions amères. Certaines interventions, ripostes, exclamations trahissaient le désespoir.

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Que s'est-ilpassé? L'Union des Femmes Burkinabées venaient de refuser par un NON sec le Code de la Famille dont les jeunes révolutionnaires - et notamment Sankara - étaient si fiers. L'émancipation de la femme par l'interdiction de Id polygamie et des mariages arrangés? Les femmes des arides plateaux mossi, de cette immémoriale et somptueuse civilisation sahélienne, n'en voulaient pas. L'interdiction de l'excision... à la rigueur. Mais l'abolition de la polygamie... jamais!
Sankara et ses amis avaient lu
«

La Sainte Famille»

de Friedrich Engels. Et notamment cette phrase: «Le degré d'oppression de la femme indique pour chaque société l'exacte mesure dans laquelle tous les hommes
sont réprimés, exploités, humiliés. » Pour eux - et pour moi, sociologue, marxiste, blanc et scandaleusement ignorant des combats intimes des femmes sahéliennes - la polygamie signifiait l'incarnation même de la chosification, de l 'humiliation de la jeune fille. Les femmes bu rk ina bées, elles, étaient plus intelligentes. A Sankara et aux jeunes révolutionnaires du «Pays des hommes dignes », elles infligeaient cette nuit-là une magistrale leçon de réalité: la polygamie est une arme pour la femme vivant dans une société où les forces de production sont si peu développées, où la misère première frappe partout - des confins sahariens à

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la frontière du Ghana, du pays Touareg jusqu'au pays Mandingue - toujours et en premier lieu lesfemmes.

La polygamie permet d'espacer les naissances épuisantes. Elle introduit dans l'enclos une minimale division du travail, soulageant chaque femme d'une part de son travail quotidien harassant. Elle est aussi une garantie sociale: l'époux, au lieu de chasser son épouse vieillissante, peut prendre une femme nouvelle, l'introduire dans l'unité familiale. Les premières épouses gardent ainsi leur situation sociale et élèvent avec un minimum de sécurité leurs enfants mineurs. Cette lointaine nuit de Ouagadougou, le désarroi de mes amis, Sankara en premier, dont pourtant j'admirais intensément le combat et l'intelligence, m'ont appris une chose: rien n'est simple lorsqu'il est question de condition féminine. Le beau et passionnant livre d'Emmanuel Amougou le confirme: nous ne sommes qu'au début d'un chemin infiniment compliqué et long. Le livre n'est pas une enquête sociologique classique. Il estfait d'observations
multiples, riches, presque toujours conjoncturelles, faites

au hasard des réunions et des rencontres. Ici c'est -pour pendre un mot de Roger Bastide - le «savoir savoureux» qui affleure, pas la pensée et la parole conceptuelles. Et c'est tant mieux! La densité du récit,
les images, les voix gagnent en vie

- et

en force de

conviction. Il faut lire ce livre de toute urgence: ses évidences sont surprenantes. L'émigration des «Afro9

métropolitaines» ne conduit que rarement à une rupture avec les modes de domination volontairement intériorisés. Emigration n'est pas synonyme d'émancipation. Au contraire: c'est la mémoire la plus profonde, donc la plus ancienne, qui face à l'agression européenne se mobilise, devient refuge d'identité. Et puis, tout à coup, une coincidence apparaît: la femme blanche, elle aussi, subit - de façon autre - le colonialisme mâle. La femme africaine déplacée, vit en fait la double domination: celle dont souffre toute femme en milieu européen; celle ensuite et en même temps que subit la femme africaine ne pouvant se libérer de l'ancestrale domination inscrite dans les structures traditionnelles.
Connaître l'ennemi

- combattre

l'ennemi.

Engels, dans « La Sainte Famille », dit: «Personne
n'est plus profondément puni que l 'homme du fait que la femme soit maintenue dans l'esclavage ». Et plus loin «L'émancipation de la femme est la mesure naturelle du degré d'émancipation générale. »

Emmanuel Amougou l'a compris - et le dit mieux que quiconque: l'avènement d'une Afrique enfin juste et libre exige comme pas premier et mesure d'urgence la conquête de l'autonomie, de sa liberté par lafemme.

Jean Ziegler.

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«

Et comme nous savons peu de choses,

nous aimons de tout cœur les pauvres d'esprit, surtout quand ce sont de jeunes femmes! Et même nous sommes avides de connaître les choses que les vieilles femmes se racontent le soir. C'est ce que nous appelons l'Eternel féminin qui est en nous. Et comme si le savoir avait un accès particulier et secret, un accès qui se boucherait devant ceux qui apprennent quelque chose: nous croyons au peuple
et

à sa « sagesse» .
Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra.

«La domination masculine est assez assurée pour se passer de justification: elle peut se contenter d'être et de se dire dans des pratiques et dans des discours qui énoncent l'être sur le mode de l'évidence, concourant ainsi à le faire être conformément au dire» Pierre Bourdieu, La domination masculine.

AVERTISSEMENT

Ce petit essai, fort critiquable, ne saurait prétendre être un ouvrage de sociologie de la féminité au sens où l'entendraient les spécialistes des questions féminines.

A partir des simples observations faites en participant à des réunions, assemblées générales des associations ou autresformes de rencontresformelles ou informelles, j'ai voulu traduire certaines régularités que l'on retrouve dans les comportements et représentations de certaines (jeunes) femmes noires aussi bien en Afrique qu'en France. J'ai voulu montrer qu'au delà de la diversité des situations, certaines d'entre elles reproduisent des pratiques profondément liées aux manières de voir, d'agir et defaire qu'elles opt reçues depuis leur prime enfance. Dans cette optique, le séjour en France, la possession des titres universitaires ou les positions dans les espaces professionnels ne suffisent pas à rectifier ou à corriger, de manière systématique, ces stigmates liés à leur féminité qui résulte d'une construction socio-historique dont elles sont les supports concrets. Alors que tout le monde s'accorde à dire que la femme africaine est en voie d'émancipation par 13

l'environnent, je tente de soulever la question de cette possible émancipation au.delà de ses performances économiques et professionnelles. Celles.ci, contrai. rement à l'opinion commune, peuvent paradoxalement selon les cas, constituer des stratégies (desfemmes elles. mêmes) de renforcement de la position dominée de la femme africaine dans l'espace construit autour de sa féminité. C'est un espace dans lequel elle prend une part active (tout en contribuant à sa reproduction) compte tenu du fort ancrage des traditions africaines (comme mode de production de la domination symbolique) notamment dans le marché des échanges matrimoniaux dont le mariage - comme institution.
est le lieu d'expression par excellence.

Les «exils»

ou les migrations
«

ne conduisent pas

mécaniquement au

changement de mentalités» dont

tout le monde semble être convaincu des effets. Ces situations, selon mon humble «opinion », paraissent au contraire renforcer ces dites mentalités. Surtout, comme c'est le cas ici en France, si la société d'accueil est elle.même profondément structurée sur la base sociale inégalitaire qui n'accorde que peu de chances aux populations issues de l'immigration autant qu'elle le fait avec celles des classespopulaires endogènes. Dans

ce cas, les formes de. domination dont les femmes d'origine étrangère sont victimes dans leurs sociétés d'origine, ne peuvent que trouver un « espace» propice à leur reproduction, à travers notamment des 14

mécanismes de regroupement cQmmunautaire que favorisent l'opacité et la rigidité de la société d'accueil. Ces regroupements sont, au-delà de lèur appàrence spontanée, de véritables «milieux» agissant dans le sens des logiques comparables à celles que l'on trouve dans les sociétés dont sont issues les populations dites immigrées. En privilégiant les formes subtiles de reproduction de leurs façons d'agir et de faire, les femmes africaines que l'on rencontre ici en France ne sont pas différentes de toutes celles des autres communautés despopulations immigrées en matière de conservatisme culturel. Elles ressemblent, à bien des égards, à cellesqui sont en Afrique. Elles revendiquent même leurféminité africaine. Aussi, à y regarder de près, les comportements quotidiens, notamment sur le plan de la consommation, sont plus proches de ceux des femmes des catégories populaires. Rien d'étonnant en cela quand on sait que, dans leur immense majorité, les populations issues de l'immigration constituent la fraction la plus dominée des catégories dominées dans
leur ensemble.

Les propos qui sont contenus dans cet essai ne résultent pas d'une enquête systématique comme pourraient s'y attendre les habitués des chiffres. Chaque . . .
occaston programmee ou non, a toujours ete pour mot une opportunité de chercher à repérer des témoignages nécessaires au développement que je me proposais de
/ / /

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réaliser, tant la question de la domination de la femme . .. ,.. ., notre atnst que son emanctpatton me tenatent a cœur. Certains de mes propos, sinon tous, choqueront certes beaucoup de femmes noires (ou des femmes tout court) autant que leurs défenseurs souvent hypocrites qui verront certainement en moi un provocateur soucieux de faire mal, ou de dénigrer la femme africaine que je respecte pourtant. Loin de moi cette intention malheureuse. Que celles qui me connaissent et celles qui ne m'ont jamais rencontré soient rassurées. Je suis tout à fait conscient qu'il y en a parmi elles, - et j'en connais personnellement - qui tentent de sortir ou sont déjà sorties du joug masculin grâce à leur réflexion et leur perspicacité que certains Africains refusent de légitimer. Mais, combien sont-elles? Au même titre que les autres lecteurs, je les invite plutôt à prendre sérieusement de la distance vis-à-vis de la position qu'ils occupent dans l'espace social et, surtout par rapport à leurs trajectoires sur lesquelles sont inscrites certaines habitudes de penser et d'agir qui n'autorisent pas toujours le meilleur usage de notre raison. C'est-à-dire la raison de penser et la raison d'agir.

E.A.

PROLOGUE

«On a dit que l'homme était plus créateur, plus constructeur, plus apte aux études scientifiques; la femme, plus intuitive, plus artiste. On a remarqué que le sexe féminin n'a jamais produit de grand philosophe ni de grands musicien. On a supposé que les modalités de l'instinct sexuel pouvaient donner à l'intelligence masculine plus de vigueur, d'activité, de pénétration; à l'intelligence féminine, plus de souplesse, de réceptivité... Mais, dans tout cela, quoi d'inné et quoi d'acquis ?..En fin de compte, les poupées et les soldats de plomb n'auraient-ils presque autant de responsabilité que les hormones dans la différenciation psychique de l'homme et de

la femme?

»

Jean Rostand, L'homme.

Si j'affirme à titre d'hypothèse que les fer;nmes africaines, qu'elles soient mariées ou célibataires, qu'elles soient diplômées ou non, paysannes ou citadines, sont de pauvres femmes et non des femmes pauvres, elles et leurs défenseurs me diront que mes propos ne sont pas justes. Dans la mesure où ces femmes participent de plus en plus à l'économie de leurs pays, ou qu'elles accèdent davantage aux emplois jadis réservés aux hommes, du fait de la progression de la scolarité des filles dans les pays du Tiers-Monde en général et dans les pays africains en particulier. Si j'avance une deuxième hypothèse que la pauvreté, pire, la misère des femmes africaines est liée à la forte emprise des traditions sur les conditions de leur existence, la plupart des individus trouveraient probablement ma position défendable. Ces deux attitudes fondamentalement contradictoires, que l'on relève notamment chez les Africaines diplômées et, davantage chez celles qui séjournent en Europe, traduisent à l'évidence, les positions idéologiques qui structurent et modèlent les pratiques et les représentations liées aux problématiques des femmes en général et à celles des pays en voie de développement en particulier. 19

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