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AIMÉ BONPLAND (1773-1858)

De
240 pages
Indispensable compagnon de voyage d'Alexandre Von Humboldt en Amérique équinoxiale, Aimé Bonpland décide en 1816 de quitter la France pour retrouver ce continent qui l'avait tant marqué. Mais c'est compter sans les luttes pour l'indépendance des colonies hispaniques. Aventurier de l'impossible, cet extraordinaire savant passera le reste de sa vie dans les provinces de la Plata à l'ombre des arbres qu'il plante inlassablement.
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AIMÉ BONPLAND
1773-1858

médecin, naturaliste, explorateur en Amérique du Sud
À l'ombre des arbres

Collection Recherches et Documents -Amériques

latines

dirigée par Denis Rolland, Pierre Ragon Joëlle Chassin et Idelette Muzart Fonseca dos Santos

Dernières parutions

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Nicolas HOSSARD

AIMÉ BONPLAND
1773-1858

médecin, naturaliste, explorateur en Amérique du Sud
À l'ombre des arbres

Préface de Bernard LA V ALLÉ

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

(Ç)L'Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-0836-6

Cette étude ad' abord été une maîtrise d'histoire, préparée sous la direction de Denis ROLLAND à l'université de Rennes 2

Remerciements

À Patrice Avèque pour son concours et au Muséum national d' Histoire Naturelle, sans qui ce travail n'aurait pas existé. À tout le personnel du Museo de Farmacobotanica « Juan-A. Dominguez» de la Facultad de Farmacia y Bioquimica de Buenos Aires, pour leur chaleureux accueil et toutes leurs compétences mises à mon service, et un merci tout particulier au professeur et docteur José Laureano Arnorin, Liliana Josefina Maetakeda, Maria Sol Shrnidt, Lorena Soledad Arias et Blanca Gonzalez de Acevedo, sans lesquels ce travail aurait eu un tout autre sens. Mille fois merci. Au personnel du Jardin Botanique de Buenos Aires pour leurs documentation et recommandations. À Stéphane Beauhaire, pour son accueil amical et précieux. À Stephen Bell, pour ses sages conseils, sa gentillesse et ses informations de spécialiste. À Philippe Foucault, pour ses renseignements et encouragements. À Jérémie Benoît, conservateur à la Malmaison, pour m'avoir accordé une part de son précieux temps. Au personnel de la médiathèque et des archives de La Rochelle, pour leur amabilité et leur détermination. Aux professeurs et universitaires de La Rochelle, et particulièrement à Guy Martinière, pour leur enthousiasme suscité et leur énergie déployée. À Michel Bertrand, Véronique Humbert, ainsi que toutes celles et ceux travaillant au GRAL, pour m'avoir permis d'assister à un colloque fort instructif, ainsi que d'accéder à leur centre de documentation. À mes parents et amis pour m'avoir supporté, écouté et conseillé durant ce travail, et particulièrement à Jessica. À Laurent pour son soutien indispensable et son amitié sans cesse renouvelée.

À Moïses, le dernier enfant des mines de Potosi, qui ne réalisera pas son rêve: jouer au football avec ses jeunes amis.

Préface

Contrairement à ce que l'on pourrait croire de prime abord, l'intimité des grands hommes ne favorise guère l'image de ceux qui les entourent. Elle aurait même tendance à en pâtir et de bien des façons.

Si besoin était encore de le démontrer, la preuve en serait donnée par Aimé Bonpland, né Aimé Goujaud à La Rochelle, qui, de 1799 à 1804 et tout au long de plusieurs dizaines de milliers de kilomètres du Venezuela en Équateur, du Pérou à Cuba et en Nouvelle-Espagne, fut l'infatigable et fidèle compagnon de voyage du célèbre polygraphe Alexandre de Humboldt. Il partagea ses nombreuses préoccupations scientifiques, travailla de façon très active aux collections qu'il devait rapporter en Europe ainsi qu'à leur première étude et à leur classement. En un mot, son action fut essentielle pour le retentissement de l'expédition et ses nombreux développements ultérieurs. Pour la plupart des œuvres qui lui sont consacrées, Aimé Bonpland n'en reste pas moins confiné au rôle quelque peu obscur et surtout ingrat - à tous les sens du terme - de simple «compagnon de Humboldt », tant il est vrai que les talents multiples du célèbre Prussien, joints à la modestie du Rochelais, ne firent rien pour que la renommée de celui-ci fût ce qu'elle aurait dû ou pu être. Pourtant, à son retour en Europe Aimé Bonpland avait encore plus d'un demi-siècle à vivre. On a trop vite oublié que les années de l'Empire allaient être pour lui les plus fastes de son existence: publications, pensions, poste d'intendant du domaine de la Malmaison et reconnaissance scientifique pour celui que d'aucuns n'hésitèrent pas à qualifier de Nestor de la Botanique. Cependant, il n'est pas hasardeux de dire que l'essentiel restait à venir. Le grand intérêt du livre de Nicolas Hossard est en tout cas

de s'être attaché à reconstituer cette longue histoire fort mal connue, qui devait ramener Bonpland en Amérique du Sud, en Argentine et au Paraguay, pour un séjour définitif celui-là de plus
de quatre décenn ies.

Outre l'exhumation patiente et pleine de rebondissements d'une histoire oubliée, jointe à la volonté de rendre enfin justice à la belle figure de Bonpland, ce livre a le mérite de s'engager en fait dans une autre voie, celle de ces extraordinaires histoires de vie des pionniers de l'émigration française en Amérique, confrontés à une nature fascinante - c'est-à-dire aussi accueillante que dangereuse -, aux retournements souvent brutaux de la politique locale et aux caprices de ses caudillos dans des républiques encore mal assurées, aux projets économiques les plus échevelés et tenant plus du rêve que de l'analyse froide des réalités, sans oublier jamais, dans le cas de Bonpland, les préoccupations scientifiques. Il y a dans ces pages de nombreux motifs à réflexion, mais laissons au lecteur le plaisir de la découverte de cette histoire aux multiples rebondissements, et dont les potentialités dramatiques et, disons-le sans avoir peur du mot, romanesques - ne sont pas mInces.

Bernard Lavallé

12

Introduction

Lorsque le Muséum National d'Histoire naturelle m'a demandé de m'intéresser à six expéditions en Amérique latine, dans le cadre d'une série de documentaires, celle d'Alexander von Humboldt et Aimé Bonpland, de 1799 à 1804, Yfigurait. À propos de ce dernier, nous ne disposions, a priori, que de peu de sources, mais nous savions qu'il avait eu une vie tumultueuse. C'est donc guidé par un désir de mieux connaître cet étonnant personnage, et l'envie de mener des recherches «d'apprenti-historien », que j'ai choisi de m'intéresser à sa vie en Amérique. Avant notre départ en Amérique latine, nous avons donc multiplié les contacts et avons notamment rencontré Philippe Foucault qui, dix ans plus tôt, avait mené les recherches nécessaires à son étude 1. Il nous confirma l'existence des documents de la bibliothèque du Museo Juan-A. Dominguez de Farmacobotétnica de Buenos Aires, véritable trésor sous-exploité. Sur place, nous avons trouvé une telle mine d'informations sur Aimé Bonpland de 1816 à sa mort (1858) qu'il nous a paru intéressant de se consacrer non pas à sa vie dans son intégral ité, mais à sa vie après l'expédition d'Alexander von Humboldt, d'autant que cette dernière a été largement étudiée. Les zones d'ombres de la vie du botaniste nous intriguèrent davantage puisque nous avions la modeste possibilité d'apporter des éléments de réponse. Après avoir consacré sa vie à la Science, il nous a paru étonnant que ce savant fut et soit si méconnu. Sa vie durant, il est resté dans l'ombre de son ami Humboldt, et la postérité ne lui a guère accordé de place plus importante. C'était, à l'origine de

Celle-ci devait le mener à écrire un scénario qui, ne pouvant aboutir, devint finalement un roman. Cependant, Le pêcheur d'orchidées, Paris, Seghers, 1990, est fondé sur un souci de réalisme, où seules les scènes de la vie du botaniste sont romancées. Le travail sérieux et rigoureux de l'auteur méritait d'être souvent cité.

I

l'étude, un thème central. Au fil de mon travail, ce rôle de simple compagnon d'expédition m'a paru de plus en plus évident. Alexander von Humboldt était le chef d'expédition, et Aimé Bonpland se qualifiait lui-même comme le « compagnon du plus illustre des voyageurs »2. En outre, cette question du rang relatif entre les deux explorateurs paraissait par trop « patriotique ». Par la suite donc, la problématique a été modifiée, m'interrogeant davantage sur ce que pouvait être la vie d'un savant exilé en Amérique pendant les luttes d'indépendances; la place de la science par rapport à la politique sur ce même continent et à cette même époque, et dans quelle mesure science et politique peuvent interférer entre elles; enfin, toujours à travers la vie d'Aimé Bonpland, tenter de comprendre pourquoi et comment des savants peuvent-ils être oubliés ou réduits à exister dans l'ombre des plus grands. À ces questions, les réponses apportées sont évidemment toutes personnelles en fonction des différentes recherches et démarches entreprises. Rencontres et ouvrages ont été les premiers moteurs de cette étude. Ces éléments ont ensuite conduit à la bibliothèque du Museo Juan-A. Dominguez. Avant moi, un Suisse, nommé Eugène Autran, avait, au début du siècle, consulté les lourdes archives de Bonpland. Décédé avant d'en avoir achevé la lecture, il faut attendre près de soixante-dix ans pour que Philippe Foucault, dans les années 1980, consulte à son tour, partiellement, le fonds Bonpland de Buenos Aires. Près d'un mois a été nécessaire à la lecture de ces documents sensés ne contenir aucun élément personnel. Mais Juan Dominguez et ses successeurs au Museo de Farmacobotanica, maîtrisant mal le français, ont omis d'envoyer aux descendants américains de Bonpland certains des documents de caractère privé. Ceux-ci, ajoutés aux autres, ont permis d'en savoir davantage encore sur la vie du botaniste.

2 Voir, par exemple, l'annexe Bonpland aux frères Seemann.

19 (p. 221), le fac-similé

d'une

lettre de remerciements

de

14

Aimé Bonpland a donc son nom associé à celui qui fut son compagnon de voyage en Amérique: Alexander von Humboldt. Chef d'expédition, ce dernier en tira plus de gloire, et le nom de son ami, au vu du nombre d'ouvrages publiés sur les deux hommes, est désormais moins célèbre. Bonpland fait partie de ces savants souvent oubliés, condamnés à rester dans l'ombre des scientifiques les plus illustres de leur époque3. Né à La Rochelle le 29 août 1773, Aimé-JacquesAlexandre Goujaud dit Bonpland est le fils de Jacques-Simon Goujaud4 et Marguerite-Olive de La Coste5, et frère de MichelSimon (1770-1850) et d'Élisabeth-Olive (1771-1852), devenue Olive Gallocheau. Ils sont issus d'une famille de notables apothicaires. Le surnom de « Bonpland » viendrait du cri de joie qu'aurait poussé leur grand-père à la naissance de leur père alors qu'il taillait sa vigne: « Ce garçon sera un bon plant! ». Vers 1790, il quitte La Rochelle pour rejoindre son frère à Paris, où DesauIt6 et Corvisart? deviennent leurs maîtres à l'École de médecine. En outre, depuis 1791, ils suivent les cours de botanique au Jardin du Roi, et assistent Antoine-Laurent de Jussieu. Ils sont talentueux et volontaires, et ne tardent pas à se faire remarquer par l'état de leurs connaissances. Ils demeurent inséparables si bien que Jussieu les distingue en les appelant Goujaud (Michel-Simon) et Bonpland (Aimé). C'est depuis ce jour qu'Aimé a gardé ce surnom. En 1794, les frères Goujaud-Bonpland s'engagent dans

3 Guidés par un souci de compréhension, nous devons nous attarder sur la vie de Bonpland jusqu'à l'expédition d'Alexander von Humboldt. 4 Jacques-Simon Goujaud, maître ès arts et en chirurgie, ancien prévôt de la corporation, chirurgien du Roy, puis professeur et démonstrateur à l'école de chirurgie, enfin chirurgien en chef de I'hôpital de la Charité. S Marguerite-Olive de la Coste, fille de François-Aimé de la Coste, capitaine de navire. 6 Pierre-Joseph Desault, 1738-1795. Chirurgien, il est le créateur de l'enseignement clinique de la chirurgie à Paris. 7 Jean Corvisart, 1755-1821, a fondé dès 1788 les premières cliniques médicales. Grand spécialiste du cœur, il met au point une méthode nouvelle de percussion sur la poitrine.

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l'armée de la Convention comme médecins auxiliaires, ce qui permet à Aimé d'obtenir son diplôme de médecin de troisième classe. En 1795, ce dernier, rendu à la vie civile, suit de nouveau les cours de l'École de médecine, car la faculté refuse de reconnaître son diplôme militaire. Mais les serres du Jardin des Plantes l'intéressent davantage. Il suit les cours de Desfontaines8, Lamarck9 et retrouve son maître Jussieu. Mais, bien plus que ces hommes prestigieux, c'est à cette période que Bonpland rencontre un jeune baron prussien, âgé de vingt-six ans, qui devait donner à sa vie une toute autre saveur: Alexander von Humboldt, arrivé à Paris en avril 1796. Alfredo Boccia-Romafiach 10 écrit à son propos: «La culture d'Alexander est diversifiée, universaliste; nous dirions aujourd'hui multidisciplinaire. Des matières comme la physique, l'astronomie, la géologie, l'archéologie, la minéralogie et l'océanographie présentent, selon le savant, une interconnexion et il importe de comprendre en un ensemble la nature et les phénomènes observés. Il est autant à l'aise dans les campagnes de Tergel, près de Spandau, dans son Allemagne natale, que dans les salons parisiens. Il est naturaliste de vocation. Toutes ses trouvailles et théories sont soumises à des analyses et expérimentations: il approuve l'illustration, la raison et la lumière, et est décidément républicain en dépit de ses origines nobles ». Alexander se plaît à Paris. La France vit dans un climat de révélations philosophiques, et il désire ardemment entrer en contact avec les cercles intellectuels et scientifiques de la capitale.

René-Louiche Desfontaines, 1750-1833. Botaniste, il voyagea en Afrique du Nord et publia une Flore atlantique. 9 Jean-Baptiste de Monet, chevalier de Lamarck, 1744-1829. Naturaliste, il devint professeur au Muséum national d'Histoire naturelle en 1793. Ses travaux influencèrent Darwin, mais s'opposèrent à ceux de Cuvier. 10 D'après Alfredo Boccia-Romaftach, Amado Bonpland, Carai Arandu, Asuncion, El Lector, 1999, p. 61. Nous citons souvent cet ouvrage lors de cette étude. Il s'agit du plus récent, à notre connaissance, écrit sur le sujet. Ses sources, qui nous semblent relativetnent fiables, sont à l'origine de fréquentes mentions.

R

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Son frère Wilhelm Il, alors conseiller de l'ambassade de Prusse, l'introduit dans les milieux scientifiques parisiens. Alexander s'installe à I'hôtel Boston, un établissement pour étudiants, rue Jacob, où il rencontre Bonpland12. Les jeunes hommes ne tardent guère à sympathiser. Bonpland enseigne à Humboldt l'anatomie et surtout la botanique; en retour, il apprend de lui la physique du globe et la minéralogie. Leur complémentarité est telle qu'ils ne se quittent que rarement, et caressent le projet de partir ensembles, explorer une région méconnue de la planète. L'endroit n'a que peu d'importance, tant que l'expédition peut servir la science et, par la même occasion, la renommée des deux savants. Pendant des mois, ils restent à Paris, fréquentent les mêmes salons, les mêmes illustres personnages, les mêmes lieux où se côtoient les scientifiques 13. En 1797, Aimé obtient son diplôme de l'École de médecine. Il est reçu parmi les «bons» 14, et ce grâce à la botanique; son frère, lui, obtient la mention « très bien », avant de rentrer définitivement à La Rochelle. C'est la période d'apogée des grands voyages d'exploration, par delà les mers et les continents. Paris est le centre culturel d'une nation considérée, au potentiel hégémonique mondial. Humboldt et Bonpland se prennent à rêver en lisant les récits de voyages de La Condamine, d'Entrecasteaux, La Billardière, et autre Bougainville. Toutes ces expéditions qui ont permis aux sciences naturelles de découvrir tant de trésors. Et si c'était leur tour? Ils ont la santé, la jeunesse, et les connaissances

Wilhelm von Humboldt, 1767-1835. Le frère d'Alexander était sans doute encore davantage célèbre, comme homme d'État prussien. 12 Selon Philippe Foucault, op. cil., p. 31 ; et Alfredo Boccia-Romaftach, op. cil., p. 62. Alfred Demersay, «Notice biographique sur la vie et les travaux d'Aimé Bonpland », in Bulletin de la Société géographique de Paris, Paris, tome 5, 1853, p. 246, n'est pas de cet avis; ils se seraient rencontrés chez Corvisart. 13 Voir, par exemple, Adolphe BruneI, Biographie d'Aimé Bonpland: compagnon de voyage et collaborateur d'A lexandre de Humboldt, Paris, éd. Louis Guérin et Cie, 3è édition, 187 I, p. 24. 14 D'après Léopold Delayant, «Aimé Bonpland », in La Revue de l'Aunis, La Rochelle, 1863-1864, p. 580; il s'agit certainement de la mention« bien ».

II

17

nécessaires à une telle entreprise. Il leur faut trouver une expédition qui puisse assouvir cette envie de découvertes. Après plusieurs propositions finalement avortées 15, les savants ne trouvent pas d'expédition à laquelIe s'associer. D'autant que les jeunes savants rêvent de faire des travaux scientifiques une raison universelle, pour tous, par tous. La science ne doit plus avoir de frontières et profiter à tous. C'est ce bel idéal qui va faire réagir les deux amis. Humboldt est riche, très riche. Suffisamment en tout cas pour monter sa propre expédition et partir immédiatement. De Paris, ils gagnent Marseille d'où ils pensent embarquer pour l'Égypte. Mais les visas leur sont refusés; Bonaparte les a devancé, et l'accès lui est désormais réservé. Longeant le littoral, ils se dirigent vers l'Espagne et espèrent, de là, rejoindre la Syrie. En chemin, ils commencent leurs collectes et observations. Arrivés en Espagne, les deux savants se sentent tellement en confiance qu'ils osent rêver de l'Amérique espagnole, jalousement gardée par sa métropole. Humboldt use de ses relations diplomatiques et personnelles et, après bien des difficultés, parvient à ses fins. Le roi d'Espagne, finalement ravi à l'idée de parrainer cette expédition dont personne ne veut, d'en récolter un prestige assuré, mais aussi de mieux connaître son propre territoire, leur délivre une autorisation d'aller, dans les limites de son royaume, où bon leur semblel6. À ce moment, il ne se doute évidemment pas que derrière un nom de baron se cache un redoutable républicain, passionné d'idées révolutionnaires. Il laisse pénétrer dans son domaine, comme le note très justement Philippe Foucaultl7, «un loup dans la bergerie ». Mais l'heure n'est pas encore à la politique, ni à la prochaine effervescence des
libertadores.

En mai 1799, ils quittent donc Madrid, forts de leurs visas

15 Bonpland, pour ne parler que de lui un instant, avait été contacté par Bougainville, puis par Baudin et enfin par Bonaparte pour la campagne d'Égypte, dont il déclina l'invitation. 16 C'est la première fois que la couronne espagnole autorise des scientifiques étrangers à agir en toute liberté en Amérique équinoxiale. 17Philippe Foucault, op. cil., p. 55. 18

royaux, embarquent sur le Pizarro. Le 16 juillet, ils débarquent à Cumana, dans le golfe de Cariaco, au Venezuela. De là, ils entreprennent de descendre l'Orénoque en barque, et affrontent tous les dangers possibles. Un autre exploit fut bravé lorsqu'ils font l'ascension du Chimborazo18. Durant plus de soixante mille kilomètres en Amérique espagnole (au Venezuela, à Cuba, en Équateur, au Pérou, en Colombie et en Amérique centrale), la présence des voyageurs européens a occasionné une singulière expectative et ceux-ci n'ont jamais cessé de cultiver les relations avec les scientifiques locaux, les autorités et la diversité des groupes humains, de tous niveaux sociaux. Ils entrèrent en contact, dans tous les pays traversés, avec les principaux dirigeants, et notamment avec les futurs partisans de l'émancipation de la couronne d'Espagne. Partout, ils furent reçus avec les plus grands hommages19. Nemesio Carlos Espinoza écrit: «Humboldt était un scientifique moderne, ouvert et pluriel, qui mettait à la disposition des investigateurs tout le matériel qu'il considérait utile »20. Et Charles Darwin a dit, des années plus tard: « Il était l'explorateur scientifique le plus grand de son époque »21. Enfin, le 3 juillet 1804, cinq ans et un mois après leur départ de La Corogne, ils s'embarquent sur un navire marchand pour revenir en Europe où les savants du Vieux Continent ont, à leur tour, de nombreuses questions à leur poser. Malgré le retentissement de cette expédition, Aimé Bonpland demeure astreint au rôle de «compagnon de

C'était le 22 juin 1802. Les savants s'élevèrent à la hauteur de six mille soixante-douze mètres, et s'arrêtèrent quatre cent cinquante-huit mètres avant d'atteindre le sommet, ne pouvant plus supporter le froid et la raréfaction de l'air. Cette ascension fit d'eux les premiers hommes à être montés à si haute altitude. 19 Notamment à Washington, où les hommes terminent leur voyage et où le Président Thomas Jefferson les reçoit en personne. 20 Nemesio-Carlos Espinoza, Amado Bonpland. Una historia olvidada, Ed. Colmegna, Santa Fé (Arg.), 1997, p. 22. 21 Cité par Alfredo Boccia-Romanach, op. cil., p. 66.

18

19

Humboldt ». La quasi totalité des sources le mentionnant le présente comme tel. Le botaniste mérite une meilleure place dans les mémoires. Jardinier et intendant général des domaines impériaux, il fut un savant reconnu; ami des libertadores, il eut un rôle politique non négligeable dans le Nouveau Monde; devenu gaucho en Amérique du Sud, il n'en était pas moins entrepreneur, un colon moderne doué d'un regard original sur ce continent en effervescence. Pourquoi Humboldt aurait-il plus de gloire que son associé et ami? Certes, ce dernier a permis à leur expédition de s'accomplir d'un point de vue financier. Et, au XIXe siècle, le chef d'expédition était d'abord celui qui gérait les crédits22. Bien sûr, le savant allemand, haut dignitaire de la noblesse, était célèbre avant leur départ. Et un baron chez les « Sauvages» est plus admirable qu'un roturier, même de haut rang, dont la passion est de cueillir des fleurs et de labourer la terre. Mais Humboldt lui-même avait pour souci de placer son ami sur le même piédestal que lui; il recommanda ainsi Bonpland au Muséum en expliquant la part de celui-ci dans l'expédition: « Si mon expédition a eu quelques succès, une très grande part en est due à M. Bonpland. Nous avons recueilli ensemble les plantes que nous vous présentons, mais c'est M. Bonpland qui seul en a décrit les quatre cinquièmes, et c'est lui seul qui a formé cet herbier. Lié avec lui de l'amitié la plus tendre, j'ose vous demander de bien vouloir le recommander à la générosité du gouvernement. Les fruits de notre expédition paraîtront sous le nom de M. Bonpland et le mien, et si quelque chose pouvait ajouter à la reconnaissance que je dois à un pays dans lequel on m'a honoré d'un intérêt aussi

22 Le voyage a été entièrement financé par Humboldt. Sur les 312.000 francs-or de son héritage, il en a consacré près de 150.000 pour le voyage. Par la suite, l'édition monumentale lui en a coûté 368.000. Alexander von Humboldt a donc consacré à la science la totalité de son héritage et tout ce qu'il a pu gagner par la suite. À la fin de sa vie, et à part les manuscrits et sa bibliothèque, il n'est pratiquement rien resté en argent liquide de ce dont il avait hérité ou de ce qu'il avait acquis. Ces chiffres sont donnés par Charles Minguet, Alexandre de Humboldt, historien et géographe de l'Amérique espagnole (17991804), Paris, L'Harmattan, 1997, p. 19.

20

général que peu mérité, ce sera la bienveillance avec laquelle vous voudrez bien, messieurs, recommander mon ami »23. Et partout, on retrouve le même souci d'équité; Humboldt l'écrit en introduction de leur ouvrage24 relatant leur périple, et ne cesse, dans les salons mondains, de rappeler la part de son ami. Au crépuscule de sa vie, et après la mort de Künth, leur collaborateur à la rédaction des ouvrages, Humboldt crut devoir déposer au Jardin des Plantes de Paris les manuscrits qui avaient servi à la rédaction des Nova genera. Il signale la part qu'il y avait prise, mais il ajoute: «Je dois le dire, le véritable mérite des travaux botaniques pendant le cours de l'expédition n'appartient pas à moi, mais au zèle courageux de M. Bonpland »25. La générosité et la modestie de Humboldt n'ont pourtant guère marqué les esprits, et de Bonpland, peu se souviennent. En témoigne le faible intérêt porté aux différentes archives concernant Bonpland, se trouvant aussi bien à la bibliothèque du Muséum national d'Histoire naturelle, qu'à la médiathèque de La Rochelle, ou qu'à la bibliothèque du Museo de Farmacobotanica « Juan-A. Dominguez» de la Facultad de Farmacia y Bioquimica de Buenos Aires26. De retour de leur expédition, les voyageurs doivent faire le compte-rendu de leur périlleux voyage; il leur faut en publier les résultats. Les voyageurs le savent. Et si cela excite Humboldt, Bonpland, lui, le redoute. Il va devoir se cloîtrer derrière un bureau, dans un appartement glacial de Paris ou de Berlin, étudier, classer, répertorier tout ce travail. La gloire a son prix. Ne pourrait-il pas fuir, rester en contact avec cette nature qu'il aime

23 Lettre du 18 décembre Ernest-Théodore Hamy,
Gui1moto, 1905,

1804, aux professeurs du Muséum d'histoire in Lettres américaines d'A. Humboldt,

naturelle, citée par 1798-1807, Paris,

pp. 176-177.

Alexander von Humboldt et Aimé Bonpland, Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent, vol. I et II, 2 vol. en 17 livres, avec 144 planches noires, Paris, éd. Levrault et Schoell, 1805-1817, et vol. III et IV, Paris, éd. Schoell, 1806-1823. 25 Cité par Léopold Delayant, op. cil., p. 583. 26 Ce sont là les trois fonds concernant Bonpland que nous avons consultés.

24

21

tant? C'est une certaine Joséphine Bonaparte qui lui permet de « s'évader », en lui demandant de s'occuper de son parc immense qu'elle a voulu tropical. À la Malmaison, il rencontre une femme, sa femme, et bien d'autres passionnés de sciences naturelles. Ces connaissances jointes à celles passées devaient, au même moment, le mettre en relation avec les futurs libertadores de l'Amérique hispanique. De ces derniers émanent alors de nombreuses propositions l'invitant à revenir s'installer dans ce Nouveau Monde qu'il n'allait plus quitter. Mais le naturaliste choisit mal le moment d'une telle migration; il s'y rend à l'ère des indépendances et des guerres qui les accompagnent souvent. Une fois les promesses avortées, Bonpland ne peut compter que sur lui-même et quitte Buenos Aires, son port d'arrivée. Reprenant ses caisses à herboriser, il part cueillir des fleurs afin de les offrir à la science. Chemin faisant, il se fait entrepreneur, reprend l'exercice de la médecine afin de soigner et soulager les hommes, comme il le faisait autrefois, à bord de L'Ajax27. Mais un seul homme brisa ses rêves en le retenant pendant des années prisonnier. Il se fait appeler El Supremo, dans un pays que l'on nomme Paraguay. Sans cesse, il doit réinventer sa vie; sans cesse, il lui faut rebâtir ce qu'un continent entier en gestation détruit scrupuleusement. Sans cesse, il se retrouve au milieu d'intrigues qu'il ne maîtrise pas. Mais jamais il n'abdique. Libéré des années plus tard, il doit tout quitter, tout recommencer, et faire preuve d'un optimisme sans précédent. Pour ne plus se taire, ne plus se laisser faire, recréer un passé détruit, il décide d'entrer dans la lutte des caudillos qui se disputent le pouvoir. Le savant disparaît momentanément derrière le politique, pour finir sa vie, comme il l'a toujours souhaitée, au milieu de la nature.

27 De 1794 à 1795, Aimé Bonpland, engagé dans l'armée de la Convention, est muté à Toulon, au service des hôpitaux maritimes, puis est embarqué à bord de la frégate L'Ajax, où il est employé, en qualité d'aide-chirurgien.

22

Chapitre I 1804-1816 : Le moment de la gloire