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Allemagne : état d'alerte ?

224 pages
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EAN13 : 9782296295247
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ALLEMAGNE ÉTAT D'ALERTE?

GÉOGRAlP'HJIES £N L1.BER.Tt
sous la direction de Geor~es Benko

GEOGRAPHIES EN LffiERTE est une collection internationale publiant des recherches et des réflexions dans le domaine de la géographie humaine, conçue dans un sens très large, intégrant l'ensemble des sciences sociales et humaines. Bâtie sur l'héritage des théories classiques de l'espace, la collection présentera aussi la restructuration de cette tradition par une nouvelle génération de théoriciens. Les auteurs des volumes sont des universitaires et des chercheurs, engagés dans des réflexions approfondies sur l'évolution théorique de la discipline ou sur les méthodes susceptibles d'orienter les recherches et les pratiques. Les études empiriques, très documentées, illustrent la pertinence d'un cadre théorique original, ou démontrent la possibilité d'une mise en oeuvre politique. Les débats et les articulations entre les
différentes branches des sciences sociales doivent
être

favorisés.

Les ouvrages de cette collection témoignent de la diversité méthodologique et philosophique des sciences sociales. Leur cohérence est basée sur l'originalité et la qualité que la géographie humaine théorique peut offrir aujourd'hui en mettant en relation l'espace et la société.

Déjà parus: La dynamique spatiale de l'économie G.B. BENKO ed., 1990 (épuisé) contemporaine

Le Luxembourg dans tous ses états C. GENGLER, 1991 (épuisé) La ville inquiète: habitat et sentiment d'insécurité
Y. BERNARD et M. SEGAUD eds., 1992

Le propre de la ville: pratiques et symboles M. SEGAUD ed., 1992 La géographie au temps de la chute des murs P. CLAVAL, 1993 Allemagne: état d'alerte? L. CARROUÉ, B. ODENT, 1994 (2e édition, 1995) De l'atelier au territoire. Le travail en quête d'espaces
T. EVETTE et F. LAUTIER eds., 1994

La géographie d'avant la géographie. Le climat chez Aristote et Hippocrate J.-F. STASZAK, 1995

ALLEMAGNE: ETAT D'ALERTE?
,
2e édition

Laurent CARROUÉ et Bruno ODENT

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole - Polytechnique 75005 Paris

@ Couverture: Vassily Kandinsky, Résonance multicolore, 1928, S.LA.E., 1991, - Paris, Centre Georges Pompidou

@ L'Harmattan, 1994 Paris, France. Tous droits réservés pour tous pays. Toute reproduction, même partielle, par quelque procédé que ce soit, est interdite. Dépôt légal Septembre 1994 2e édition Février 1995

ISBN: 2-7384-2841-X

ISSN: 1158-41OX

SOMMAIRE
INTRODUCTION 7

1. IL ÉTAIT UNE FOIS LE MODELE OUEST.ALLEMAND 9 I. Une expansion favorisée paradoxalement par le contexte historique 10 n. Un capitalisme industriel: le modèle rhénan 18 m. Les premiers ravages de la potion néo-libérale 27 2. L'ÉCROULEMENT DE L'EST 39 I. Un.modèle irréformable 40 n. Une sclérose venue du centre 48 3. LA KOHLONISATION 57 I. Du passé faisons table rase 58 n. Les discriminations politiques et sociales 67 m. Un territoire remis en cause: les nouvelles logiques d'intégration IV. Un flagrant délit de dopage 85 4. LE BOOMERANG 89 I. Deux sociétés traumatisées 90 n. Un nouveau Mur : les Lander de l'Est ou la Terre Brulée 103 m. Le discrédit de la politique 113 5. UN VIDE IDENTITAIRE 129 I. Le poids de l'histoire 130 n. La réhabilitation de la puissance 138 m. Les résistances: l'Allemagne ou l'Allemagne

78

144

6. UNE SOCIÉTÉ EN PLEINE MUTATION 147 I. La fin du modèle social 148 Il. De profondes restructurations économiques 162 m. Le fédéralisme ébranlé 164 IV. La recherche d'une mutation du système politique 176 7. LA CLÉ EUROPÉENNE 183 I. L'Allemagne et l'Est 184 n. La subordination de la construction européenne m. Le couple franco- allemand 205 Références 215 Liste des tableaux et des figures 217 Index 219

198

Introduction

générale

Terrible paradoxe, au moment où elle retrouve son unité, l'Allemagne traverse aussi la crise la plus grave de son histoire d'aprèsguerre: la dépression économique provoque des milliers de faillites et un chôma~e record, qui touche plus de quatre millions de J?ersonnes. Dans certames villes de l'est ravagées par la désindustrialisation le taux de demandeurs d'emploi dépasse même le niveau atteint, de sinistre mémoire, lors de la grande crise du début des années trente. Le choix de l'annexion, sans autre forme de procès, de l'ancienne RDAà la structure étatique ouest-allemande s'avère être un gouffre sans fond pour les finances ~ublics. Il génère un immense malaise entre citoyens de l'Est et de I Ouest, dont tous les sondages révèlent qu'ils n'ont jamais été aussi éloignés les uns des autres. La crise identitaire fait des ravages. Au total les deux anciennes sociétés allemandes, au lieu de se solidariser et de s'unir véritablement, sont plongées dans l'épreuve. Un tremblement de terre. C'est vrai naturellement pour les citoyens de l'Est. Ils se sentent «mis de côté», humiliés, frustrés, culpabilisés par l'Etat qui leur impose la loi du vainqueur. Mais c'est vrai aussi pour ceux de l'ouest. Le «modèle» qui officiellement sert de référence à l'Allemagne unie, était entré en cnse bien avant les bouleversements géopolitiques de la fin des années quatre vingt dix. Il est aujourd'hui totalement ébranlé, soumis à une mutation tous azimuts, à la faveur de l'onde de choc provoquée par ... l'annexion de l'Est. Les acquis sociaux, les pouvoirs des salariés, des syndicats sont dans le collimateur. Deux logiques complémentaires conduisent cette vaste réorganisation: celles de la puissance d'Etat et du néolibéralisme. Ce sont elles qui furent déterminantes dans les choix de Bonn pour imposer des privatisations, des restructurations sous l'égide de la loi de Konzeme ouest-allemands en mal de redéploiement. Et ce sont elles qui ont conduit à se servir du deutsche Mark et de la Bundesbank comme de moyens de domination afin de plier l'Union européenne aux besoins de l'Etat allemand et notamment de drainer vers Francfort les énormes masses d'épargne nécessaires aux financements évoqués plus haut. Déstabilisation sociale, frustrations, divisions, souffrances de la population à l'intérieur. Arrogance et volonté de domination sur l'extérieur. Résurgence du racisme, pogromes anti-turcs, apparition de discours populistes et nationalistes )usgu'au sein des grande formations politiques, menaces d'enterrer defimtivement toute perspective de coopération européenne véritable, la situation allemande a atteint un état d'alerte.

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L Carroué, B. Odent

Mais ces développements doivent d'autant plus susciter notre attention et notre réaction que les potentiels de résistance et d'alternative à cette funeste orientation sont considérables outre-Rhin. Elle est loin l'époque où un Bismarck imposait une autre «unification» - réalisée, elle aussi, «d'en haut» - sous l'égide de la raison d'Etat prussienne, à des sujets du futur Reich dociles et soumis. Des millions de citoyens se méfient, voire se défient d'un pouvoir qui se trouve ainsi fragilisé. La mutation engagée, aussi périlleuse soit elle, est très ambivalente. Le vieux mode de représentation est entré dans une crise qui n'est pas vouée à déboucher inéluctablement sur le dangereux renforcement d'une autorité centrale, l'avènement d'un présidentialisme. L'attachement au fédéralisme, au scrutin proportionnelle sont très forts et une aspiration à davantage de âémocratie, à intervenir directement dans les grandes décisions, sont nettement perceptibles. Tout cela se traduit par des mouvements sociaux d'une ampleur inédite et souvent inégalée sur le reste du Vieux continent, une mobilisation populaire pour la défense des populations immigrées. L'Allemagne se cherche. Cela nous regarde au plus haut point.

CHAPITRE I

IL ET AIT UNE FOIS LE MODELE OUEST -ALLEMAND

Le reflet du faux passe la frontière: peint en trompe l'oeil, plus vrai que le vrai et les excédents s'accumulent Günter Grassl

Malgré sa victoire écrasante dans la confrontation avec son concurrent de R.D.A.,le modèle ouest-allemand est dans la tourmente. Sa mutation, annoncée bien avant la chute du Mur, est amorcée sous les effets conjoints de deux phénomènes décisifs. D'une part, une crise profonde aux dimensions internationales bien connues mais comportant aussi des aspects strictement «ouest-allemands». D'autre part les ambitions de grande puissance du nouvel Etat agrandi après l'unification. Un travail de sape est engagé. S'il est, pour une part, consciemment appuyé par les dirigeants allemands, il est aussi subi par les mêmes qui s'efforcent, au mieux, de l'accompagner. Pour bien saisir toute la complexité et la portée de cet enjeu brûlant, un retour en arrière sur ce qui fit le secret de la réussite du «modèle» est indispensable. Comment l'Allemagne de l'Ouest est-elle devenue une référence sur le plan économique, social, voire même politique avec un système de représentation proportionnelle, très décentralisé, s'appuyant sur le fédéralisme? Le souci du «plus jamais ça» au sortir du second conflit mondial autant que les exigences de la guerre froide ont contribué à façonner les structures et la personnalité de la République fédérale d'Allemagne, de manière parfois contradictoire, parfois convergente. L'examen de tout ce qui, sous la République de Weimar, avait permis l'avènement du régime immonde, a eu une incidence réelle sur les choix des alliés et de leurs partenaires allemands dans le travail de formulation du cadre ouest-allemand. Les traditions centralisatrices prussiennes, le présidentialisme de la République de Weimar, la logique de grande puissance n'ont-ils pas facilité l'ascension d'Hitler? On décida de répondre à l'enjeu en fabriquant un état fédéral, en accordant aux citoyens certains droits de regard. Mais ces intentions seront contrariées, dès le départ et de plus en plus au fil du temps, par la
1 Günter Grass, La Ratte, Paris, Le Seuil, 1987.

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volonté de réinstaller un Etat suffisamment fort pour faire pièce au «modèle soviétique». Dans le domaine économique, les milliards du plan Marshall, la nécessité - dans la concurrence avec un système qui prétendait mettre «les intérêts des travailleurs» au centre - de mâtiner le libéralisme de garanties sociales ou encore les droits nouveaux accordés aux salariés dans la gestion (tirant partiellement enseignement du rôle joué par les patrons de Konzerne «de droit divin» dans l'avènement du fascisme) ont fourni au «modèle» les bases de son efficacité. La dynamique économique se fondant sur un haut niveau de garanties sociales. Autre avantage: privée partiellement de la possession d'un gros appareil militaro-stratégique - enseignement de la montée du fascisme l'Allemagne fédérale est préservée des aspects les plus lourds de la course aux armements, à tout le moins dans sa version la plus débridée qui va tant grever les économies des pays voulant consacrer leur position de grande puissance comme la France, le Royaume-Uni, les
USA et l'URSS.

I. Une expansion historique

favorisée

paradoxalement

par le contexte

Toute réflexion sur les causes de la réussite économique et industrielle de la R.F.A. oblige à se pencher sur un phénomène paradoxal: son expansion contemporaine a été favorisée par ses deux grandes défaites impérialistes. Dès 1918l'échec de l'aventure coloniale avec le partage des dépouilles africaines et Pacifiques entre les puissances victorieuses oblige le capital allemand à intervenir prioritaire ment sur les marchés des pays développés occidentaux et donc à proposer des produits manufacturés élaborés et à haute valeur ajoutée. La faillite en 1945de la sanglante aventure nazie débouche, là encore, sur une réorientation complète des choix structurels d'insertion dans le concert des nations en faisant de l'Allemagne de l'Ouest un des pivots de la construction communautaire alors qu'elle doit affronter ses nouveaux que sont les USA,le Royaume-Uni, la France et assez vite le Japon. Les «enseignements de l'Histoire» : la mise en place de l'Economie Sociale de Marché Très rapidement - dès le Plan Marshall de 1947, la réforme monétaire de 1948et la fondation de la R.F.A.en 1949- le relèvement économique de l'Ouest s'inscrit dans le cadre géopolitique de la guerre froide et de la coupure de l'Europe en deux blocs antagonistes qui scelle la désunion allemande pour des décennies (Farçat, 1992 ou Vaïsse, 1991).Alors que les limites de production, les restrictions sectorielles et les démontages d'usines au titre des réparations de guerre sont

Allemagne. état d'alerte

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abandonnés, la dénazification est limitée au maximum, comme le montre la cas du banquier Hermann Josef Abs2, et la déconcentration et décartellisation, inscrites dans les Accords de Potsdam de 1945, dénaturées et détournées. Dans le même temps, la mise en place d'une «économie sociale de marché» (soziale Marktwirtschaft), dont Ludwig Erhard est le premier praticien, et le contenu de la «Loi Fondamentale» (Grundgesetz) témoignent de la part des alliés occidentaux comme des principaux dirigeants économiques et politiques d'une volonté de tirer les enseignements du caractère désastreux de la période nazie et de la nécessité de refonder l'Allemagne contemporaine sur des bases plus démocratiques. Plongeant ces racines dans l'école libérale allemande, l'Economie Sociale de Marché est conçue comme une articulation complexe qui porte une attention nouvelle à deux composantes essentielles de la vie sociale et économique: démocratie et contenu social à partir de la recherche permanente d'un consensus minimal entre les différents acteurs. Politiquement le Parti Chrétien Démocrate (CDU)s'y rallie dès 1949et le Social Démocrate (SPD)officiellement à son congrès de Bad Godesberg de 1959, avec pour corollaire tout abandon aux références marxistes. Ces nouvelles fondations reposent sur trois piliers: le rôle régulateur de l'Etat et de l'intervention publique, la nécessité d'une politique sociale et enfin la cogestion autour du partenariat employeurs/syndicats. Rompant partiellement avec la tradition prussienne puis nazie de dirigisme étroit, d'organisation et de planification de l'économie et de la société, le nouvel Etat fédéral met l'accent sur le rôle régulateur de son
intervention

- politique

monétaire

et conjoncturelle,

réglementation/

déréglementation et Office des Cartels3. Les gouvernements des régions (Lander) et des communes sont appelés à jouer un rôle économique inédit, en particulier à travers l'influence des entreprises publiques dans le crédit (55%),les transports et communications (65%)ou l'agriculture. La tradition sociale allemande, apparue dès l'époque bismarkienne sous une forme fortement teintée de paternalisme, est réaffirmée comme un des fondements essentiels du consensus entre les différentes composantes de la société civile: loi sociale de 1950pour les victimes de la guerre, programme de réparation de 1953aux victimes du nazisme, réformes des allocations familiales de 1954et des retraites de 1957, politique d'aménagement du territoire organisant des transferts financiers entre Lander riches et pauvres...
2 Hermann Josef Abs, né en 1901 et mort en février 1994, fut l'un des grands banquiers du nazisme avant d'occuper la présidence de la Deutsche Bank de 1957 à 1967. 3 L'Office Fédéral des Cartels (Bundeskartelamt, BKA) exerce un droit de contrôle sur toute opération de concentration portant sur une entreprise employant plus de 10.000 salariés, réalisant plus de 500 millions DM de chiffre d'affaires en 1989 ou détenant une part de marché supérieure à 20 %.

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Enfin on assiste à la mise en place d'un système spécifique de cogestion de l'économie et de l'industrie entre patrons et ouvriers à travers une politique de «partenariat». Cette démarche se construit sur la constitution d'organisations puissantes - patronales et syndicales fortement intégrées à travers la possession et le pilotage de fondations, de fonds d'investissements et d'entreprises autonomes qui contrôlent des masses financières considérables. On doit en particulier relever le rôle central des organisations syndicales ouvrières grâce à un taux de syndicalisation élevé4. Une des bases essentielles de leur influence réside dans la place qui leur est accordée par le système de cogestion dans les conseils de surveillance et les directoires des firmes de plus de 500 salariés, mis en place dès 1951 sous la pression des luttes syndicales dans les entreprises sidérurgiques qui servirent alors de modèle. Intervenant directement dans l'organisation du travail et de la production, la formation, les salaires, le logement et la sécurité, les syndicats s'appuient sur un système institutionnalisé de conventions collectives.
Identité ouest-allemande et acquis sociaux

Mais il convient de souligner que l'introduction de la cogestion dans le Code fédéral des entreprises (Betriebsverfassungsgesetz) est loin d'avoir été octroyée, comme on a tendance à l'imaginer à priori. Certes il existait après guerre un très large consensus entre les Alliés, les syndicats, les partis et les Eglises pour faire de l'extrême concentration des pouvoirs dans l'économie l'une des causes principales du fascisme et de la guerre. Cette analyse communément partagée renforçait ceux qui prônaient une profonde démocratisation de la vie des entreprises et l'accès des personnels aux informations, voire aux choix d'orientations et aux grandes décisions. Mais très vite, tandis que la guerre froide battait son plein, on a assisté à la restauration des vieilles structures, à la «réhabilitation» d'anciens gestionnaires nazis des Konzerne sous l'impulsion des EtatsUnis qui craignaient, si ce n'est un bascule ment de toute l'Allemagne vers le camp socialiste, à tout le moins sa «neutralisation» désirée par Staline et la direction soviétique. C'est pourquoi Bonn et les Alliés ont tout fait pour adapter au nouveau système le maintien de hiérarchies traditionnelles Face à ces résistances, ce sont donc les salariés eux-mêmes et leurs syndicats qui ont arraché l'institutionnalisation de droits à la cogestion après plusieurs mois de luttes particulièrement âpres5. Cette mobilisation a fait reculer le gouvernement du chancelier Adenauer: il

accordadès 1951 par voie législativeun droit de cogestionparitaire dans
4 Il s'élèvait à 34% de la population salariée en 1988. 5 En 1950 et 1951 plusieurs mouvements de grève de grande ampleur ont eu pour seul objectif les droits nouveaux des salariés dans les entreprises.

Allemagne, état d'alerte

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le secteur de la métallurgie et des mines où la grève générale menaçait. Dans les autres branches, à la suite de très nombreuses initiatives, manifestations et arrêts de travail, une négociation pouvait s'ouvrir durant l'été 1952.Elle déboucha sur la fixation de droits nouveaux avec une représentation des salariés au sein du conseil de surveillance de toutes les entreprises de plus de 500salariés. Avant d'en arriver là les salariés et les syndicats ont dû subir une pression terrible notamment de la part des partis, des autorités d'occupation et des grands média. Leurs luttes furent présentées comme «politiques», orientées contre le Parlement et ainsi contre l'ordre étatique fondamental (Adenauer) et rapprochées des revendications propres à la zone soviétique. (Brand et al., 1986). Cependant si les autorités et le patronat se sont adaptés à la poussée des salariés, ils réussissent à imposer des clauses qui continuent d'interdire l'accès des représentants du personnel aux orientations les plus sensibles, en les plaçant notamment, en dernier ressort, en situation minoritaire au sein des conseils de surveillance. Enfin gouvernement et associations patronales ont très vite compris tout le parti qu'ils pouvaient tirer d'une cogestion utilisée comme un moyen d'intégration du personnel, comme un outil favorisant le consensus au sein de l'entreprise. En pleine guerre froide et alors que l'Union soviétique jouissait souvent, à cette époque, d'une image très favorable parmi les salariés européens, il fallait aussi pouvoir instaurer un mode de régulation sociale qui soit suffisamment attrayant pour faire pièce au système concurrent en gestation de l'autre côté de l'Elbe. Mais il reste que, pour l'essentiel, ces nouveaux droits ont été arrachés par les salariés. Si la mobilisation avait été faible, il paraît évident que la R.F.A. serait restée marquée par les anciens modes de gestion autoritaires et »paternalistes« et qu'ainsi elle n'aurait sans doute jamais pu accéder à son rang de »modèle social« parmi les grands Etats occidentaux développés. Cette mise au point historique est d'importance pour comprendre l'enracinement des acquis sociaux dans l'identité ouest-allemande et donc les énormes difficultés auxquelles se heurtent aujourd'hui ceux qui désirent imposer, à la faveur de la crise et de l'unification, une déréglementation mettant en cause ces droits de cogestion, et au-delà les prérogatives des syndicats. Helmut Schmidt reconnaît l'acquis qu'a pu constituer l'intervention des salariés pour l'efficacité du système productif: «Les syndicats ouest-allemands, dit-il, ont, grâce aux revendications concrétisées dans les contrats tarifaires, exercé une pression constante à l'innovation et à la modernisation» (Schmidt, 1993: 92). Mais c'est aussitôt pour souligner que sa remarque porte sur une époque révolue, celle de 1949à 1990. Aujourd'hui ce qui faisait jadis la réussite de la R.F.A., constituerait un handicap. En conséquence l'ancien chancelier, comme la plupart des membres de la «classe politique» traditionnelle, appelle les salariés à «des renoncements».

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Dans l'inconscient collectif des salariés ouest-allemands, les acquis sont le fruit des luttes de l'après-guerre qui traduisaient la volonté de tirer les leçons du cataclysme social provoqué par la faillite du nazisme. Cette donnée est décisive pour saisir bien des aspects de la mentalité ouest-allemande. Comme la montée en puissance et l'impact du «mouvement des initiatives de citoyens» (Bürgerinitiativen) ou le rapport ambigu des citoyens à l'Etat. Avec, parfois chez les mêmes individus, cette oscillation entre le respect absolu et la défiance totale de l'autorité, entre la délégation complète de ses pouvoirs à l'instance supérieure officielle et la passion d'intervenir dans le moindre détail de sa vie sociale, entre la trop fameuse «discipline» du cliché cultivé de ce côté-ci du Rhin et la désertion ou le refus d'obéissance6. Reconstruction, forte croissance et faiblesse du poids de la course aux armements C'est dans ce cadre institutionnel novateur que va s'opérer la rapide reconstruction de l'après-guerre et la forte croissance économique et industrielle des années 1950/1990 travers trois grandes à phases. La première de 1949 à 1965 est marquée par un essor

considérable. La seconde, de

1966

à 1982,témoigne de la recherche

d'une adaptation dans le cadre d'une nouvelle politique économique avec les crises de 1972/1973 puis de 1980/1982 (Schneilin, 1992).Enfin de 1982à 1990apparaît une période caractérisée par une croissance plus modérée et une internationalisation toujours plus nette de l'économie et des échanges. Dans ce processus, il convient de souligner que la dynamique économique et industrielle de la R.F.A.est, comme au Japon, largement orientée vers les productions civiles du fait de la défaite de 1945alors que les grandes puissances victorieuses - USA,URSS,Royaume Uni et France - vont faire de leurs industries d'armement et des budgets militaires un des vecteurs clé de leurs développements industriels, scientifiques, sociales et territoriaux. (Carroué, 1993). Certes la reconstitution d'un complexe militaro-industriel s'opère grâce à la guerre froide. Les accords de Paris signés en 1954ouvrent la voie à la création de la Bundeswehr (armée de l'Allemagne fédérale). En mai 1955la R.F.A.est intégrée à l'OTAN.Enfin en juin 1955le Mutual Defense Agreement (accord de défense mutuel) avec les USAest assorti d'un programme de fourniture d'armes, fabriquées ensuite sous licence. Cette reconstitution s'est appuyée aussi sur la puissance de la Bundeswehr, deuxième armée de l'Otan après les USA,et des dépenses d'armements relativement conséquentes 7.
6 Illustration de cette défiance vis-à -vis de l'Etat: l'Allemagne est le pays qui compte en Europe le plus d'objecteurs de conscience. 7 Elles s'élevaient en 1989 à 34.955 millions de $, dépassant le Royaume Uni (34.466 millions de $) et talonnant la France (36.410 millions de $). Si on enlève en France le

Allemagne, état d'alerte

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Mais le poids du militaire - 0,8% du chiffre d'affaires, 290.000 emplois directs, soit 13% de l'emploi manufacturier et 1% de la population active en 1988 est toujoursresté relativementmarginal8. De fait le faible degré de militarisation de la recherche et de l'industrie, inversement proportionnel à l'efficacité et à la compétitivité générale des industries de chaque pays (tableau.1.t), a été un atout maître dans l'affirmation économique et industrielle de l'Allemagne fédérale face aux autres grands (Chesnais, 1990).

-

Tableau 1.1: Militarisation de la recherche, compétitivité et efficacité industrielle (milliards de Ff; Usine Nouvelle n02202 Janv 1988) France 73,0 34,2 - 18,0 USA 343 68,6 - 781 RU 47,0 50,4 - 84,0 R.F.A. 74,0 12,5 + 643 Japon 80,0 3,5 + 985

Rech.totale % militaire solde commer. prod manufact.

A noter enfin que si l'industrie d'armements connaît une croissance importante de ses effectifs dans les années 1980 (+ 30%), cette dynamique est remise en cause depuis la chute du Mur.
Une des premières économies mondiales

Si l'Allemagne de l'Ouest a pu s'appuyer sur un vaste marché intérieur à haut niveau de vie9, sa puissance (tableau 1.3 et lA) s'est adossée aussi de plus en plus sur le marché mondial puisque ses exportations ont doublé entre 1981et 1990.A la veille de l'unification en 1989,la R.F.A.était le premier exportateur de la planètelO. Sa principale force résidait dans ses produits industriels, exportés à 34,1%11. Elle réussissait en effet à vendre mieux et à prix élevés des produits nouveaux et haut de gamme grâce en particulier à des investissements manufacturiers conséquents 12.

nucléaire, les crédits d'équipements des forces conventionnelles étaient identiques. La demande interne est soutenue par les exportations puisque l'Allemagne vient au 5 ème rang mondial entre 1983 et 1990 . 8 Comme en témoigne la recherche-développement: la part du produit national consacrée à la seule recherche militaire au Royaume Uni est de 0,7%, aux Usa de 0,63%, en France de 0,48% contre 0,1 % en RFA. 9 La RFA est un pays riche et attractif avec un PIB annuel par habitant de 23.650 $ avant réunification, juste derrière le Japon (23.799 $), mais largement devant les USA (21.445 $), la France (20.970 $) et le R-U (16.900 $). 10 Avec 14% du marché mondial, soit 320 milliards $, devant le Japon (13%) et les USA (10 %), loin devant la France (7,1%). Il Ces exportations sont passées de 8,8% à Il % du marché mondial entre 1980 et 1989 12 Ils étaient ainsi en 1988 supérieurs de 31% à ceux de la France.

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Face à des pays du Sud exsangues et à des Etats-Unis en difficulté, la République fédérale se réorienta dans les années 80 vers les pays développés d'Europe qui absorbaient 70%de ses exportations (tandis que la part des USA dans les exportations ouest-allemandes tombaient de 10 à 7 %)13.L'excédent commercial de la RF. A. doublait entre 1984 et 1989 pour atteindre quelques 112 milliards de dollars (environ 600milliards de francs)14.
Tableau 1.2: La RF.A. dans la CE en 1989: quelques indicateurs

- 61,5 millions d'habitants, soit 21 % de la population - 28% de la production industrielle - 33% des exportations et 27% des importations - 23% des réserves monétaires
Cette réussite, l'Allemagne fédérale l'a due principalement à son ancrage dans la CEE (Gougeon, 1993)dont elle représentait de plus en plus un des pôles principaux (tab. 1.2). Elle profita aussi de la Politique Agricole Commune, à travers les montants compensatoires qui lui permirent d'augmenter sensiblement ses productions agricoles et agro-alimentaires. Enfin le commerce inter-allemand bénéficia d'un statut extrêmement favorable du fait des Accords de Potsdam qui, malgré la coupure, considèrent l'Allemagne comme un marché unique. Cette donnée joua un rôle considérable trop méconnu à un point tel que très souvent on parla de la République Démocratique Allemande (RDA) comme d'un treizième membre de la CEE. Ce commerce souterrain représentait 66% des exportations de la R.D.A. vers la Communauté Européenne (CE),ce qui fit de celle-ci le second partenaire est-européen de la CE derrière l'URSS. Ainsi, par exemple, en 1985/1986 quelque 160.000 tonnes d'acier de la R.D.A. empruntèrent cette filièrel5. L'économie est-allemande était en fait partiellement intégrée à celle de la RF.A.. Dans un certain nombre de branches industrielles des firmes de l'Est travaillaient comme sous-traitants des Konzerne.

13 Voir à ce sujet J.M Dinand: «Comparaisons des excédents commerciaux allemands et japonais» Revue Japon n° Juin 1988. 14 Tandis que le déficit commercial français se creuse dans la même période, entre 1981 et 1990 la balance courante affiche un excédent cumulé de 280 milliards, le PŒ annuel des Pays-Bas. En 1990 cette balance laisse apparaître un excédent de 49 milliards de dollars pour la RFA alors que le déficit américain plonge à 104 milliards et celui du Royaume-Uni à 30 milliards. 15 Annick Briançon et François Guérard : «L'Allemagne dans l'Europe de demain» Problèmes politiques et sociaux, La Documentation Française, n0607, Avril 1989.

Allemagne, état d'alerte

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Tableau 1.3,' Les principales données socio-économiques de la RF.A. entre 1975 et 1988 1975 61,8 43,4 6,9 45,7 48,0 4,7 1026 +43,8 84,5 1981 61,7 44,4 5,4 43,4 51,2 5,5 1541 +39,4 100 1985 61,0 45,6 5,4 41,0 53,6 9,3 1830 +84,8 104,4 1988 61,4 46,3 4,9 40,1 55,0 8,9 2110 +138,7 111,4

Population (millions) Pop. active en millions % emplois agricoles % emplois industriels % emplois services % chômage/pop. active PIB milliards DM Balance des paiements Indice prod. industrielle

L'Allemagne fédérale fut considérée jusqu'en 1990comme une des deux locomotives de la croissance mondiale16. Cette force économique et industrielle déboucha sur une puissance financière gigantesque. Du coup le pays va jouer un rôle financier international de

plus en plus marqué17 face aux USA, à travers une politique
systématique de deutsche Mark (D.M.) fort, la monnaie nationale connaissant 13 réévaluations entre 1948et 1988: de 4DM pour un $ en 1948on passa à 1,66DMpour un $ en 1988. Aidé par l'affaiblissement relatif des Etats-Unis confrontés à une succession de crises économiques et financières, le deutsche Mark renforça son rôle de monnaie internationale. Au point qu'aujourd'hui, la CE et l'Europe de l'Est se sont transformés peu ou prou en zone Mark au détriment du dollar, du franc et de la £ sterling. En juillet 1989, la RF.A. était le deuxième pays créancier au monde derrière le Japon18. Cette situation lui permettait de recevoir des intérêts substantiels de ses avoirs à l'étranger (environ 18 milliards de DM d'intérêts ou de dividendes en 1989). C'est pourquoi la RF.A. pensait posséder, lors de l'unification, des moyens à la hauteur de ses ambitions 19. Ne disposait-elle pas

16 A la veille de l'unification (octobre 1990) la croissance du Produit Intérieur Brut y atteint 4,5% laissant loin derrière la France (2,5%), alors que le Royaume Uni (1,6%) et les USA (1%) entrent en récession. L'appareil de production tourna fin 1988 à 89 % de ses capacités provoquant de graves tensions par pénurie de main d'oeuvre qualifiée, avec en 1989 la création de 430 000 emplois (soit + 1,6 % de la population active) dont un tiers dans l'industrie. 17 Dans les réserves de change des pays industrialisés, si le dollar représente encore 59 % de l'ensemble en 1989, le mark monte déjà à 23 % contre 11% en 1980 . 18 Avec 427 milliards de DM d'avoirs nets, dont 151 milliards de DM d'actifs nets dans la seule CE (Rapport mensuel de la Bundesbank, Correspondance Economique. Octobre 1989). 19 Voir F. F. Clairmonte : «Le triomphe du capitalisme financier», Le Monde Diplomatique Avril 1990.

18

L. Carroué, B. Odent

d'énormes réserves financières20. A cette date Karl-Otto Poehl, alors Président de la Bundesbank, était opposé à un emprunt sur le marché fmancier international pour financer l'unité allemande.

II. Un capitalisme

industriel:

le modèle rhénan

Comprendre cette réussite exceptionnelle parmi les grands pays occidentaux et l'état d'esprit dans lequel se trouvaient les élites politiques et économiques à la veille de l'unification oblige à analyser la spécificité allemande à travers ce qui est le plus souvent identifié comme le «modèle rhénan» (Albert, 1991). Sa force a reposé sur la place centrale qu'occupait, dans l'économie et la société, le système

industriel. Celui ci a mobilisé jusqu'à 40% du capital investi, ce qui est
exceptionnel pour un grand pays développé21. Ce choix délibéré fut conforme au concept de Standort Deutschland (l'Allemagne fédérale comme lieu d'investissement et de production) que s'était forgée la R.F.A.,dans le contexte de l'après-guerre. Les grandes composantes du système productif La force de l'industrie ouest-allemande reposait et repose toujours, même si les remises en cause se multiplient actuellement, sur un système productif spécifique dont les principales composantes tiennent aux rapports entre les Konzerne (les grands groupes) et les Petites et Moyennes Entreprises (P.M.E.),entre la finance et l'industrie, la recherche et l'innovation, la formation et les qualifications.

- Les Konzerne et le «Miltelstand». Les Konzerne sont - dans une combinaison originale mêlant savoir-faire technologique et manufacturier, gestion à long terme et culture commerciale et bancaire des consortiums réunissant sous une direction unique des entreprises juridiquement indépendantes en vue d'une meilleure intégration verticale de la production. Démantelés en 1945 et reconstitués rapidement pendant la guerre froide avec la bénédiction des gouvernements occidentaux, ils modèlent aujourd'hui l'intégration à 12, l'élargissement à 18et l'ouverture à l'Est (chapitre 7). L'origine des chefs d'entreprises constitue un des grands caractères spécifiques. Les grandes firmes industrielles ont pratiqué la religion du Nachwuchs aus den eigenen Reihen (C'est dans ses propres rangs que se cultive la relève) pour gérer l'accès aux postes stratégiques. Le poids du sérail est considérable. Mais surtout les
20 Avec une épargne de 280 milliards de DM et quelques 120 milliards de capitaux placés à l'étranger en 1989. 21 Italie et P-Bas : 33%, R-U et France: 32%, Belgique: 23%, moyenne CE : 32,5%, USA: 25,5%, Japon: 35,4%.

Allemagne, état d'alerte

19

références des grands managers ont pu ainsi être moins financières qu'industrielles. Globalement dans l'industrie le primat de la technique et de la technologie l'emporta sur la finance et la recherche de la rentabilité à court terme. Face aux Konzerne, et très souvent liés à eux, on trouve le deuxième pilier de l'économie et de l'industrie: le Mittelstand, constitué d'un réseau très dense d'entreprises moyennes (de 100à 5000 salariés.) à base familiale. Celles-ci réalisaient, dans les années 1980, quelques 45%du PIB, 42%du chiffre d'affaires de l'industrie. De 1970à 1987elles ont assuré 80%des créations d'emplois. Malgré le libéralisme affiché officiellement à Bonn, tous ces industriels bénéficiaient d'un système d'aides publiques considérable de

la part de l'Etat, des Liinder ou des communes. En 1990 ce soutien était
évalué à quelque 75 milliards DM22. - Les articulations particulières de la finance et de l'industrie. Le système financier frappe par sa taille imposante et sa cohérence. A un fort secteur privé de banques commerciales répond un secteur «socialépargne - coopération», fruit du legs coopératif du XIX siècle et de l'économie sociale de marché, tout aussi considérable puisqu'il recueille 60% des dépôts et 50% des crédits. Mais le plus important pour
l'industrie, réside

- contrairement

à la France

- dans

les rapports étroits

tissés avec la banque. Les industriels siègent dans les conseils de surveillance (Aufsichtsriite) et les conseils consultatifs d'administration (Verwaltungsbeiriite) des sociétés de crédit. Chaque groupe est lié à une «banque maison» (Hausbank). De cette manière la gestion des actifs industriels, des investissements et des technologies a pu s'inscrire dans la longue durée à partir de choix stratégiques. La Deutsche Bank, la plus grande banque allemande, est devenue un des principaux piliers de l'industrie en détenant plus de 19milliards DMd'actions en décembre 1992.

- L'innovation scientifique et technique. Grâce à un effort constant pour la recherche, caractérisé notamment par le niveau élevé de la Dépense Intérieure de Recherche-Développement (OIRO,tab!. 1.4), l'Allemagne fédérale est de loin la première puissance scientifique et technologique de la CE. Entre 1985et 1990,elle accentua son avance face à ses «»23.
22 Dont 40% sous forme d'aides directes et 60% par le biais d'avantages fiscaux, de subventions aux régions frontalières ou de prêts bonifiés. 23 Ainsi par exemple, des différences sensibles apparaissent-eUes dans la mobilisation des cerveaux: la RFA (14,3/1000 en 1987) venait en tête pour le nombre de chercheurs dans la population active, suivie du Japon (13,3), de la France et du Royaume Uni (11,5) et de Italie (5,3). Ces différences d'intensité dans la mobilisation humaine pour la recherche ont un impact direct sur les effectifs travaillant à l'innovation. Dans la CE l'Allemagne fédérale, avec 419.000 salariés, vient alors largement devant les deux autres grands que sont la France et le Royaume Uni (283.000) et devant l'Italie. C'est ainsi que

20

L. Carroué, B. Odent

Tableau 104: Les efforts globaux de recherche des grands pays (Ocde/% DIDR dans le pm/1989)

Japon: Allemagne: USA:

3,04% 2,88% 2,82%

France: R.Uni : Italie:

2,39% 2,20% 1,28%

Danemark: Espagne:

1,53% 0,72%

L'origine des financements (Etat ou firmes) fait elle aussi apparaître de fortes spécificités nationales. Les entreprises ont pu jouer un rôle majeur en R.F.A.(64,1% de la drid en 198824).A l'inverse, trop peu impliquées dans le financement de la recherche, les firmes des autres pays ne cherchent pas toujours à optimiser les financements publics, souvent massifs, ce qui, du même coup, amoindri sensiblement leur efficacité. Cette problématique s'applique directement au «duel» France/ Allemagne fédérale. Dans la mobilisation de l'effort de recherche des écarts très nets apparaissent à plusieurs niveaux. Les différences portent sur l'intensité de l'effort (2,9% du PIB de la R.F.A.contre 2,3% de celui de la France), sur les volumes25, et sur le degrés de militarisation de la recherche. Si on exclut les dépenses militaires, l'effort de recherche civile était de 1,8%du pm en France contre 2,7%outre Rhin26. et des (usines à penser). La force de frappe technologique s'appuie sur des organismes scientifiques et techniques parapubliques: le «Frauenhofer Institut» (3.500 salariés, dont 1.200 scientifiques) et le «Max Plank Institut» (54 instituts de recherche fondamentale avec 8.500 salariés dont 2.200scientifiques). Ces grandes fondations sont liées à la fois aux milieux universitaires et à ceux de la recherche industrielle laissant apparaître une forte concentration du potentiel national dans le sud du pays27. Cet ensemble est complété par de nombreuses Technische Universitaten (TU), universités technologiques, qui unissent étroitement recherche et formation.
l'industrie française a un déficit de 20.000 chercheurs par rapport à son homologue allemande. 24 Alors que le retrait était marqué en France (43,3%), en Italie (43,9), en Espagne(47,5%), aux USA (49,1%) et au R-U (51,4%) au profit de l'Etat. 25 Puisque le PIB allemand était de 1.494 milliards $ contre 1.186 pour la France. 26 Ainsi, alors que les industries civiles françaises connaissent une forte pénurie de salariés hautement qualifiés, la recherche industrielle hexagonale dispose de deux fois moins de personnels que son homologue allemande, six fois moins que la japonaise et 13 fois moins que celle des USA. 27 Puisque la Bavière et le Bade Wurtemberg représentent respectivement 22,6% et 21,2 % de l'effort de recherche national, soit 43,8% à eux deux. A lui seul le Bade Wurtemberg dispose d'un quart des instituts de recherche rattachés au Max Plank Institut et d'un tiers des équipes du Frauenhofer dont les sièges centraux sont à Munich.

- Cet effort permanent d'innovation

s'articule aussi sur des fondations